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Les Rédacteurs selon saint Jean

De
232 pages
Entreprenant de mettre au jour le socle sémitique du Corpus de Jean, grâce à une méthode fondée sur la récurrence de mots-clés recensés informatiquement, l'auteur conclut à l'existence de cinq couches littéraires, et achève ainsi son cycle de recherches consacré à l'origine des évangiles canoniques.
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Les Rédacteurs

selon saint Jean

Religions et Spiritualité Collection dirigée par Richard Moreau
La collection Religions et Spiritualité rassemble divers types d'ouvrages: des études et des débats sur les grandes questions fondamentales qui se posent à l'homme, des biographies, des textes inédits ou des réimpressions de livres anciens ou méconnus. La collection est ouverte à toutes les grandes religions et au dialogue inter-religieux. Dernières parutions Denis ABOAB, L'ange invisible dans les trois religions monothéistes,2008. Christine BROUSSEAU, Les Vies de saint Etienne de Muret. Histoires anciennes, fiction nouvelle, 2008. André THA YSE, L'Exode autrement, 2008. François LE BOITEUX, L'Imaginaire religieux et le fonctionnement cérébral (place et signification des mythes religieux),2008. Humberto José SANCHEZ ZARINANA, s.j., L'être et la mission du laïc dans une église pluri-minsitérielle. D'une théologie du laïcat à une ecclésiologie de solidarité (I9532003),2008. André Liboire TSALA MBANI, Biotechnologies et Nature Humaine,2007. David BENSOUSSAN, L'Espagne des trois religions. Grandeur et décadence de la convivencia. 2007. Daniel FAIVRE, Tissu, voile, vêtement, 2007. Daniel FAIVRE, Mythes de la Genèse, genèse des mythes, 2007. Didier FONTAINE, Le nom divin dans le Nouveau Testament, 2007. Pierre BOURRIQUAND, L'Évangile juif, 2007. Bernard FELIX, Pour l 'honneur de Dieu, 2007. Jean-Jacques RATERRON, Célébration de la chair, 2007. Bernard FÉLIX, Fêtes chrétiennes, 2007. Antonio FERREIRA GOMES, Lettres au Pape, 2007. Étienne OSIER-LADERMAN, Sources du Karman, 2007.

Francis Lapierre

Les Rédacteurs

selon saint Jean

L'HARMATTAN

<9 L'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005

Paris

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05921-4 EAN : 9782296059214

1
Ce que nous disent les évangiles synoptiques de la rédaction de Jean

1-1

Généralités sur la rédaction des synoptiques

L'étude des évangiles synoptiques (Marc, Matthieu, Luc) met en évidence des rédactions successives, liées à l'évolution socio-culturelle des premières communautés, ce qui entraîna une catéchèse à adapter sans cesse. Même si l'évangile de Jean apparaît d'emblée original dans sa conception comme dans sa rédaction, il n'est pas inutile de résumer ce que les évangiles synoptiques nous ont révélé de leur propre cheminement, afin de déceler à quel stade les rédacteurs de Jean se sont séparés du projet commun.
L'analyse et la récurrence des formes verbales ainsi qu'un vocabulaire spécifique nous ont amenés à proposer que Matthieu, Marc et Luc avaient en commun un canevas sémitique de 250 versets, formant un récit simple mais cohérent et dont la pièce la plus ancienne est un récit primitif de la Passion, particulièrement sémitisant.! Chez Marc, le récit de la Passion (Mc. 14, 1-16, 8) est précédé par un récit apocalyptique, annonçant la fin des temps, sous la forme d'un long discours de Jésus (chapitre 13). Il n'est pas absurde de penser que ce discours ait représenté, un temps, le préambule au récit primitif de la Passion, premier texte écrit des évangiles, vu l'unité littéraire et la cohérence des procédés de rédaction montrés par les chapitres 13 à 15, chez Marc.

Outre la Passion du Rabbi Jésus, ce canevas commun comprend notamment: le baptême de Jésus, une prédication en Galilée autour de cinq guérisons accompagnant la parabole du semeur, une multiplication des pains - toujours en Galilée - la transfiguration, un enseignement dans le Temple de Jérusalem, puis le Dernier Repas, la Passion et enfin la résurrection signifiée aux femmes devant un tombeau vide.
J .

Francis Lapierre, L'évangile

de Jérusalem,

L'Harmattan,

2006.

5

L'ensemble ainsi énoncé constitue le kérygme - la proclamation primitive révélant une progression en trois étapes: un cycle de la semence, don originel de Dieu, puis un cycle du pain partagé, où l'homme est associé à l'œuvre de Dieu: la Création, un cycle de l'eucharistie enfin, où Dieu se fait chair, pour diviniser l'humanité à son image. Cette première couche littéraire, que nous proposons d'appeler le canevas des évangiles, paraît correspondre à une proclamation destinée à la communauté de Jacques à Jérusalem. Jésus y est présenté comme un maître et un guérisseur, tourné vers les siens. Un réformateur juif donc, souhaitant comme Ésaïe, que toute oreille entende son message. Nul appel à la conversion dans ce canevas, si ce n'est celle du cœur. Au plan des rites eucharistiques, cette première communauté ne connaît du Dernier Repas que la bénédiction sur la nourriture. Le récit d'Emmaüs de Luc, ne parle que de la fraction du pain, tout comme les multiplications des pains en Galilée - reflets du rite eucharistique pratiqué dans la communauté de l'évangéliste au moment où il rédige - ne signalent qu'une bénédiction sur cinq pains, ayant généré douze couffins de restes. La réforme du Judaïsme promue par Jésus aurait pu évoluer lentement, comme toute secte juive spécifique à l'intérieur des différents courants de pensée qui parcouraient Israël au premier siècle: Esséniens, Pharisiens, Sadducéens... chacun intégrant, à sa manière, les contraintes socioéconomiques liées à l'occupation romaine. C'était compter sans les gentils, les païens, que l'enseignement libérateur du christianisme naissant enthousiasma. Très vite, ils demandèrent un enseignement traduit dans la langue véhiculaire de l'époque: le grec, revendication que partagèrent également quelques Juifs convertis vivant en diaspora, plus à l'aise dans la lecture du Grec de la Septante que dans celle de l'Hébreu des rouleaux du Temple.
Deux problèmes Évangiles: majeurs se posèrent alors aux premiers rédacteurs des

Une simple traduction se révéla impuissante à transmettre un enseignement aussi savoureux que l'original, à des gens peu formés à l'interprétation de la Torah et ignorants de l'Histoire d'Israël. Il fallut donc, non traduire, mais transposer, trouver des équivalences, qui tiennent compte de l'enracinement culturel des nouveaux convertis. Au plan du rite eucharistique, il fallut construire une théologie du Royaume de Dieu souverain du temps et de l'espace, invitant les païens à s'associer au Dernier Repas, dont l'Histoire les avait privés, avec pour 6

contrepartie, une coresponsabilité morale dans les événements de la Passion, auxquels ils étaient tout aussi étrangers. Les textes qui nous sont parvenus montrent donc la trace d'une couche littéraire grecque secondaire, commentant paragraphe par paragraphe, sous forme d'inclusions successives, le canevas sémitique originel. L'ordre immuable du binôme: le juif d'abord, puis le grec - chaque inclusion grecque étant encadrée par deux versets parallèles: un introductif et un conclusif, composés des mêmes mots-clés - indique une construction littéraire appliquant dans les faits les orientations de l'épître aux Romains de Paul:

- Les

Juifs d'abord (primum), les Grecs ensuite Lettre aux Romains (J, 16; 2, 9-10).

Les doublets grecs représentent un fonds de deux cent quarante versets environ, communs aux trois évangiles synoptiques. Ces textes témoignent d'une profonde évolution théologique. À la proclamation ouverte à tous ceux qui ont des oreilles, succède un enseignement à la maison, ou dans un endroit désert, réservé aux seuls disciples. De même, le sens des paraboles n'est révélé qu'aux enseignés, afin d'éviter que ceux du dehors, pour qui tout est énigme, ne se retournent et qu'il leur soit pardonné (Mc. 4, 12). Nous voyons ici la marque d'une religion des mystères développée par St. Paul: Il faut susciter la jalousie des fils d'Israël, afin de les amener à la converSiOn. Au moment donc où Marc, Matthieu et Luc entreprennent la compilation des textes rassemblés par leurs communautés respectives, nos évangélistes disposent déjà de 490 versets provenant de deux rédacteurs successifs: l'auteur du canevas, qui s'adresse à la Communauté de Jacques à Jérusalem, et l'auteur des doublets sémitique/grec, qui transpose et commente l'enseignement de la Torah à l'usage des païens.
Il semble que ce soit au stade des doublets que le rite eucharistique ait été complété, passant d'une bénédiction sur le pain (cf. la multiplication des pains juive), à une double action de grâce sur le pain et sur le vin (cf. la multiplication des pains grecque), au-delà du Jourdain. De même, dans le rituel de l'eucharistie transmis par les évangélistes, nous percevons le passage de: l'Alliance d'Israël (Mt. - Mc.) à la Nouvelle Alliance grecque (Le. - Paul). Selon les plus anciennes lettres de Paul, les premières communautés grecques (Antioche, Corinthe...) auraient fait précéder la fraction du pain 7

d'une libation sur la coupe en mémoire de la Passion du Seigneur (vous annoncez la mort du Seigneur, 1 Co. Il,24). Ce rite est conservé dans l'Évangile de Luc, qui décrit le Seigneur levant la coupe en prélude au repas. Paul, en remettant le geste de la coupe levée après le repas, reprend la perspective chronologique, les communautés grecques étant plus tardives que celles issues du judaïsme. Le Juif doit précéder le Grec comme le pain précède le vin. Un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, (une seule eucharistie), un seul Dieu et Père pour tous, tels sont les piliers de la foi du christianisme naissant, prêt désormais à évangéliser Rome. L'évangile de Marc est le témoin précieux de ce stade rédactionnel. L'évangéliste rajoute peu à ses sources, à peine une cinquantaine de versets, se bornant à compléter à douze (5 sémitiques et 7 grecques) les guérisons opérées par Jésus. La date proposée par la critique littéraire, autour de l'an 70, pour la compilation finale de Marc paraît raisonnable.
Plus tardives (80-90) apparaissent les compilations finales de Matthieu et de Luc. Elles intègrent en effet, 35 épisodes communs, soient 220 versets environ, que l'on désigne couramment sous le nom de Deuxième Source ou Source Q, inconnus de Marc. Les caractéristiques littéraires de ces ajouts - un enseignement mis dans la bouche de Jésus - écrits directement en grec et non traduits, insérés sans versets introductifs et conclusifs, n'utilisant jamais le mot: Christ (oint), conduisent à leur attribuer un caractère tardif, bien que certains exégètes aient voulu les considérer comme La Source absolue des Évangiles.

La théologie de cette Double Tradition est cohérente avec ses caractéristiques littéraires: Jésus y est appelé Seigneur ou le Maître des saisons, ou des moissons, l'on y pardonne sept fois ou soixante-dix fois sept fois, on récite le Notre Père, les dissensions à l'intérieur de la famille remplacent les disputes entre les tribus d'Israël et les invités à la noce ne sont pas ceux que le roi avait prévus. Enfin, les nouveaux venus, assis sur des trônes, jugeront les douze tribus d'Israël!
Nous avons donc bien affaire ici, à des textes tardifs qui, au travers d'un enseignement de Jésus, marquent la main mise des nations sur le message des Évangiles. La deuxième génération de païens convertis, plus nombreuse désormais que les communautés issues du judaïsme, juge sans complaisance excessive l'entourage juif des contemporains de Jésus. 8

Cependant, au moment où Luc et Matthieu - probablement dans cet ordre, la Tradition de Luc étant plus archaïque que celle de Matthieu terminent leurs rédactions / compilations respectives, les communautés judéo et pagano-chrétiennes fréquentent encore les synagogues et observent toujours le calendrier et les fêtes juives, même si les critiques à l'égard des rabbins: Faites ce qu'ils disent, mais ne faites pas ce qu'ils font, se font de plus en plus vives.

1- 2 Problématique

de l'évangile de Jean

Comment situer l'évangile de Jean, lui aussi une œuvre collective, par rapport aux divers stades de rédaction décelés chez les évangiles synoptiques? Délaissant le plan des évangiles synoptiques, le récit johannique se présente comme une geste reliant entre eux des signes (sèmeia), reproduisant en les magnifiant ceux que les récits de l'Exode attribuent à Moïse. Jésus agit comme nouveau Moïse et Messie attendu. Ce que Moïse avait préfiguré par ses gestes, Jésus l'accomplit et lui donne son plein sens. Ainsi nous retrouvons transposés, glorifiés chez Jean, les signes de l'eau, de la manne, de la lumière, de la vie, du Fils de l'homme élevé comme le serpent dans le désert, de l'Agneau dont on ne brise pas les os. Comme le souligne D. Mollat, les miracles de Exode demeuraient gravés dans la mémoire d'Israël comme des signes de la toute puissance de Dieu en faveur de son peuple. Les signes de Jean transcendent ceux de l'Exode et manifestent la gloire et les actes (erga) de Dieu, aujourd'hui dans le monde. Il semble que l'évangile de Jean se soit séparé du courant des synoptiques à un stade très primitif. L'on observera, en effet, que le parallèle de Jean le plus consistant et le plus proche des synoptiques est le récit de la Passion, pour lequel nous pouvons parler d'une Quadruple Tradition, ce qui renforce l'hypothèse selon laquelle le récit de la Passion est bien le premier document écrit des évangiles. En revanche, le kérygme : semence - pain - eucharistie est ignoré par Jean, qui semble ne connaître du cycle de la semence que le verset:
Si le grain tombé dans la terre ne meurt pas, lui même demeure seul. Mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit (12,24). Dans ce contexte - un discours de Jésus - le grain de blé, don de Dieu, est Jésus, le Verbe lui-même. Parole de Dieu et semence sont donc bien 9

associées, comme dans la parabole du semeur, développée par les synoptiques. Jean connaît également la multiplication des pains sémitique, celle des cinq pains et des douze couffins de restes. Cet épisode est amplifié par le discours sur le pain de vie (6, 14-51), replacé par Jésus dans la perspective de l'Histoire d'Israël. La manne distribuée par l'entremise de Moïse, n'a rassasié que les morts. Le pain de vie, à l'opposé, transmet la vie qui dure, traduite en français par vie éternelle. Aucune allusion au vin dans ce discours, visiblement rédigé avant l'institution du rite eucharistique grec, la coupe levée, dans les communautés johanniques. Il n'en n'est pas de même du paragraphe suivant (6, 52-58), construit à l'intérieur de deux versets parallèles, un introductif (6, 51) et un conclusif (6, 58) et argumenté autour de trois couples de mots: Chair (et non pas corps) / sang; pain / vin; nourriture / boisson. Jésus origine du pain et du vin, tel est le message de Jean, ici, pleinement eucharistique. Comme les évangiles synoptiques, l'évangile de Jean porte donc la trace d'une évolution du rite eucharistique. Certains textes témoignent d'une seule bénédiction (sous la forme action de grâce chez Jean), d'autres décrivent l'arrivée du vin à la table de fête, comme les noces de Cana, dans lesquelles il n'est pas interdit de rechercher une symbolique eucharistique bien plus prégnante que celle proposée par la lecture habituelle.
Il nous paraît hautement significatif que le récit des Noces (chap. 2) chez Jean, soit introduit par la périphrase: Le troisième jour, et que le seul autre exemple dans les évangiles, parlant d'un troisième jour, soit les disciples d'Emmaüs (chap. 24), chez Luc. Luc nous décrit un repas pascal juif avec une bénédiction sur le seul pain, Jean, nous décrit Jésus en Galilée, origine du vin sur la table des Noces, les Juifs, aux dires de Marie: n'ayant pas de vin. Il nous semble également que le silence des rédacteurs de Jean autour du rite eucharistique juif primitif, doit être mis en parallèle avec l'omission de la comparution de Jésus devant le Sanhédrin. L'évangile de Jean estompe la réalité historique pour se consacrer directement à la catéchèse des grecs de la deuxième génération.

Une autre évolution visible dans le récit de Jean a trait aux relations entre sa communauté et l'extérieur, désigné par le terme: le monde. Après une période de cohabitation, la communauté de Jean semble avoir été rejetée
10

dans un monde hostile, dans les ténèbres extérieures, ce qui traduirait l'éviction des communautés johanniques de la synagogue et du Temple. En ayant accolé les Noces de Cana à l'épisode des vendeurs du Temple, les rédacteurs de Jean se détournent des sacrifices d'animaux que l'on achète, au profit de l'Agneau de Dieu, offert par lui-même gratuitement pour toutes les nations. Les chrétiens perdaient ainsi, non seulement leur lieu de réunion - un moindre mal pour ceux qui se réunissaient aussi les uns chez les autres, pour partager le repas du Seigneur chaque premier jour de la semaine - mais surtout le statut de religion licite obtenu par les membres de la communauté JUIve. Privés de cette protection, les chrétiens retombaient directement sous l'autorité de Rome et devaient le culte à l'Empereur, ce à quoi ils ne pouvaient se résoudre... Ainsi, les stades rédactionnels de l'évangile de Jean devraient-ils porter la marque d'au moins quatre environnements successifs: Un milieu galiléen, proche du canevas synoptique, avant l'évolution du rite eucharistique. Un milieu hellénistique, centré sur les thèmes plus tardifs du vin et de la vIgne. Un milieu refusant le Temple mais toujours attaché à la synagogue (pouvant se combiner avec les milieux précédents). Un milieu chassé de la synagogue et criant son refus du monde.
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Il

2
Pierre et Jean

L'apôtre Pierre, chef des Douze, occupe une place significative dans le récit du canevas, origine des synoptiques. Il est cité le premier dans la liste des Douze et il donne à Jésus son titre de Messie. Avec Jacques et Jean, il est témoin de la Transfiguration de Jésus sur la montagne. À Jérusalem, il pense que son destin est de suivre Jésus jusqu'au bout, y compris dans la mort, mais son reniement l'oriente de facto vers la fondation des communautés judéo-chrétiennes après le départ de Jésus.

C'est dans l'Évangile du Matthieu grec que nous trouvons une apologétique développant le rôle prépondérant de Pierre au sein du groupe des Douze, comme continuateur de l'œuvre du Maître. Lors du choix des Douze (Syn. 49),1 le commentaire: en premier est accolé au nom de Pierre. Lors de l'épisode de JésLlsmarchant sur les eaux (Syn. 152), Pierre est le seul à se risquer hors de la barque, sur l'invitation du Seigneur, pour aller à sa rencontre.
- Mais remarquant le vent, il eut peur et commença à couler, il s'écria: « Seigneur, sauve-moi! » (14, 30). Aussitôt, Jésus tendant la main, le saisit en lui disant: « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté? » (14,31). Ce bref épisode anticipe, à sa manière, le futur destin de Pierre. Pierre est bien le chef des Douze. II pense pouvoir partager le sort du Maître jusqu'au bout, mais son manque de foi révèle ses limites. Jésus le sauve et lui pardonne en le remettant dans sa barque, l'Église, qui sera désormais son lieu de mission.

I

. Selon la numérotation

de P. Benoit et M-E Boismard.,

in : Synapse des quatre évangiles,

Paris, 1990.

13

La confession de Pierre (Syn. 165), désigne l'épisode où Jésus interroge les Douze, sur ce que les hommes en général, puis les disciples euxmêmes, pensent du Fils de l'Homme, c'est-à-dire de lui-même. Pierre, rapporteur du groupe répond: Tu es le Christ et reçoit alors de Jésus, l'investiture solennelle de sa mission: - Heureux es-tu, Simon, fils de Jonas, car ce n'est pas la chair et le sang qui t'ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. Et moi je te le déclare: « Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Église, et la Puissance de la Mort n'aura pas de force contre elle. Je te donnerai les clés du Royaume des Cieux, et tout ce que tu lieras sur terre sera lié aux cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié aux cieux.

Alors il commanda sévèrement aux disciples de ne dire à personne qu'il était le Christ (16, 17-20). Les trois évangiles synoptiques s'accordent sur le fait que Pierre le premier, prononça le terme de Messie en désignant son Maître, mais en lui donnant son acception juive, d'oint, élu et chéri de Dieu. Pierre est à cent lieues d'envisager un messie souffrant pour l'entière humanité, nations comprises, et les trois annonces de la Passion ne le convertiront pas assez pour lui éviter la trahison. De même, les trois évangiles synoptiques s'accordent sur l'injonction faite par Jésus aux disciples, de ne pas révéler prématurément sa messianité, au risque de faire avorter sa mission. Entre ces deux éléments, le discours ci-dessus, mis dans la bouche de Jésus par le seul Matthieu grec, prend la forme d'une véritable ordination épiscopale, totalement anachronique par rapport au milieu culturel de la vie publique de Jésus, dans la Galilée des années trente. Le Maître parle de bâtir son Église et donne à Pierre le pouvoir de lier et délier sur terre (interpréter la Parole de Dieu), revendiqué par Jésus luimême. Ce texte rappelle la transmission sacerdotale pratiquée par l'Église primitive et ne peut être rattaché au milieu galiléen du temps de Jésus. Les trois évangiles synoptiques nous ont également transmis l'épisode célèbre où Jésus est mis à l'épreuve à propos de l'impôt dû à César, (Syn. 283). Jésus demande que l'on lui montre la monnaie de l'impôt. Sa répartie: Rendez donc à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, est devenue proverbiale et s'est répandue bien au-delà du cercle des croyants. Matthieu est le seul évangéliste à anticiper cette scène dès Capharnaüm, où il est demandé à Jésus de payer l'impôt du Temple, (Syn. 173). Sur instruction de Jésus, Pierre pêche un poisson dont la bouche s'est
14

refermée sur un statère. Jésus invite à utiliser la pièce comme paiement de l'impôt, pour lui-même et pour Pierre (Mt 17,24-27).

Si l'on se souvient qu'en langage biblique, la notion de péché se confond avec celle de dette, l'on peut interpréter le geste de Jésus comme le pardon anticipé de la trahison de Pierre. Le dialogue entre Jésus et Pierre a pour cadre: la maison. Nous sommes donc ici aussi dans le temps de l'Église. Le rédacteur connaît la fin du récit évangélique dont il peut anticiper les conclusions. Le Matthieu grec, défenseur de Pierre, cherche à protéger son image en prévision des événements de la Passion dans lesquels il n'a pas le beau rôle, ce que souligneront, sans concession, les disciples de Jean. Pierre, chef indiscuté des communautés judéo-chrétiennes primitives, tel est le message de l'évangéliste grec, rédacteur tardif de Matthieu. Qu'en est-il de l'Évangile de Jean? En évitant le développement du kérygme en trois étapes, Jean l'évangéliste ignore la liste des Douze et l'épisode de la Transfiguration, où Pierre joue un rôle. Il reconnaît la primauté chronologique - Pierre, premier coopté en Galilée - mais en précisant bien que le premier noyau des disciples de Jésus provient du Groupe de Bethsaïda, de l'entourage de Jean le Baptiste. Au chapitre 6, Jean décrit la multiplication des pains sémitique - celle
donnant douze couffins de restes à partir de cinq pains - qu'il complète par un discours sur le pain de vie. Comme chez Marc et Matthieu, l'évangéliste poursuit son récit par l'épisode de Jésus marchant sur les eaux pour rejoindre ses disciples déjà embarqués, mais comme chez Marc, ici plus primitif, Pierre demeure anonyme, avec les autres disciples, dans le bateau. Jean suit encore la trame des synoptiques en transposant manière, la confession de Pierre à Césarée (Syn. ] 65). ensuite, à sa

Jésus dit aux Douze: « Vous aussi voulez-vous vous retirer?» Simon-Pierre lui répondit: « Seigneur, vers qui irions-nous? Tu as les dires de la vie éternelle et nous, nous avons foi et nous avons connu que toi, tu es le saint de Dieu. » (6,67-69).

Le paragraphe (6, 67-71), s'ouvre et se ferme avec l'expression « les Douze », que nous découvrons pour la première fois chez Jean, et qui revient trois fois dans ces quelques lignes. Nous ne retrouverons
15

l'expression, qu'une seule fois, associée à : Thomas l'un des Douze, qui est dit Didyme, en 20, 34. Il faut attendre le récit du lavement des pieds au chapitre 13, pour retrouver ensemble Pierre et Jean. Pierre a toujours l'initiative. Il pense encore pouvoir partager le destin de Jésus. Pierre dit à Jésus:
« Non! Tu ne me laveras pas mes pieds, jamais! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu n'auras pas part avec moi! » Simon-Pierre lui dit: « Seigneur, pas mes pieds seulement, mais aussi les mains et la tête. » (13,8-9). Les rites juifs de purification étant achevés, Pierre va perdre l'initiative, suite à l'annonce faite par Jésus, de la présence d'un traître autour de la table.

Un des disciples, celui que Jésus aimait, était étendu dans le sein de Jésus. Simon-Pierre luifait donc signe de demander qui serait celui dont il parle. Celui-là s'étant donc penché ainsi sur la poitrine de Jésus, lui dit: «Seigneur, qui est-il? » (13,23-25). À compter de cet instant, la Communauté du Disciple Bien-aimé prend ses distances avec l'Église d'Antioche et explique pourquoi. Si Pierre reste le chef historique des Douze, Jean est l'héritier spirituel de Jésus, celui qui, par l'amour qu'il porte à son Seigneur, est le plus parfaitement entré en communion avec lui. Pendant ce temps, Pierre s'obstine dans son projet de lier son destin à celui de son maître:
Pierre dit à Jésus: « À cause de quoi ne puis-je te suivre à présent? Mon être en faveur de toi, je poserai. » Jésus répondit: « Ton être en faveur de moi tu poseras? Amen, Amen. Je te dis, un coq ne donnera pas de la voix avant que tu ne m'aies renié (trois fois). » (ln. 13,37-38). L'ironie du rédacteur de Jean est perceptible dans cette réponse qui constitue la chute de l'épisode. Pour les communautés de Jean, Pierre vient de perdre la main. Il va essayer de la reprendre en s'opposant physiquement à l'arrestation de Jésus. Le rédacteur de Jean est le seul évangéliste à préciser que Pierre fit couler le sang ce soir-là. 16

-

Donc Simon-Pierre ayant un glaive, le tira et frappa le serviteur du Chef du Sacerdoce, et lui amputa le bout de l'oreille droite,' le nom du serviteur était Malkhus (18, 10).

Cette initiative, courageuse mais maladroite, est jugée intempestive par Jésus. Il est trop tard pour infléchir le cours des choses et nulle part il n'est écrit que Pierre doive mourir avant son maître. - Le Jésus dit donc à Pierre: « Jette le glaive dans son fourreau,' la coupe que m'a donnée mon Père, ne la boirai-je pas? » (18, Il). La référence à la coupe à boire indique un commentaire grec tardif. Si cet épisode avait été jugé glorieux pour Pierre, par l'entourage de Jésus, nul doute qu'il eut été commenté par les évangélistes synoptiques, Matthieu en particulier. Leur silence sur le nom de l'agresseur du serviteur, invite à penser le contraire. Les suites de l'arrestation de Jésus tournent à l'humiliation totale de Pierre:

-

Et ils le conduisirent vers Hanne en premier, car il était beau-père de
Caïphe, qui était Chef du Sacerdoce cette année-là. Suivaient le Jésus, Simon-Pierre et un autre disciple,' ce disciple était connu du Chef du Sacerdoce, et il entra avec le Jésus dans la cour du Chef du Sacerdoce. Pierre était debout auprès de la porte, dehors. Donc sortit le disciple, l'autre, qui était connu du Chef du Sacerdoce, et il dit à la femme de la porte et elle introduisit Pierre. Dit donc à Pierre, la servante, la femme de la porte: « N'es-tu pas, toi aussi, des disciples de cet homme-là? » Celui-là dit: «Je n'en suis pas. »(18, 13; l5-l7a).

Pierre le Galiléen (le provincial), connaît malles lieux et les personnages importants de Jérusalem. Jean au contraire, connaît et y est reconnu. Il y a donc peu de chances, sinon aucune, que Jean l'évangéliste, le bien-aimé du Seigneur, ait un quelconque rapport avec Jean de Bethsaïda, fils de Zébédée, dont la brusquerie et le parler frustre lui avaient valu le surnom de Fils du tonnerre, donné par Jésus lui-même! Jean l'évangéliste est probablement extérieur aux Douze, un judéen d'origine, qui rencontra Jésus à l'occasion d'une prédication du Seigneur à Jérusalem. Mais sa connaissance des lieux et l'aide effective apportée par Jean à Pierre, pour qu'il mène à bien son projet de suivre son Seigneur, ne vont servir à rien. Finalement, Pierre n'entre dans la cour du Grand Prêtre que 17

pour trahir Jésus! Pierre et Jean sont ensuite noyés dans la foule qui vocifère et condamne. Nous retrouvons au pied de la croix, des femmes regardant de loin, mais pas d'hommes... sauf pour le rédacteur de Jean:

-

Jésus voyant sa mère et, tout près, le disciple qu'il aimait, dit à sa mère: « Femme, voilà ton fils. » Puis il dit au disciple: « Voilà ta mère. » Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui (Jn. 19,25-27).

Le texte est clair. En l'absence de Pierre provisoirement anéanti par sa trahison et ses remords, Jean, seul disciple au pied de la croix, recueille le testament affectif et spirituel de Jésus.
Au premier jour des shabbats (chapitre 20), Marie de Magdala constate le tombeau vide, comme attesté par le canevas commun aux trois évangiles synoptiques. Selon le rédacteur de Jean, elle court informer Pierre et l'autre disciple et ceux-ci courent au tombeau. Cette course vers le tombeau vide reflète l'ambiguïté et la complexité des relations entre les deux hommes:

-

Ils couraient

les deux ensemble;

Et l'autre disciple courut devant plus vite que le Pierre et vint premier au monument. Et s'étant penché, il regarde les bandelettes étendues, sans toutefois entrer. Vient donc aussi Simon-Pierre le suivant, et il entra dans le monument; et il observa les bandelettes étendues, et le suaire qui était sur sa tête, étendu non avec les bandelettes, mais roulé à part, à l'écart. Alors entra aussi l'autre disciple, qui était venu premier au monument. Et il vit et il eut foi; Car ils ne savaient pas encore l'Écriture disant que: « Il faut que des morts il soit levé» (20, 3-9). Les deux dépositaires de l'œuvre du Seigneur entament une course symbolique vers le tombeau, appelé ici monument, c'est-à-dire, le lieu où l'on fait mémoire.

18

L'autre disciple arrive le premier, ce que le texte souligne deux fois, mais il ne se permet pas d'entrer, laissant la préséance à Pierre, tout en ayant entrevu les bandelettes. Pierre pénètre alors dans le tombeau et note la présence des bandelettes, puis du suaire roulé à part. Jean entre à son tour. À la vue du suaire roulé, il voit et il croit. Ainsi, la découverte du suaire roulé fut la condition nécessaire mais suffisante pour amener l'autre disciple à la révélation de la résurrection.

Ici, nous quittons le texte pour imaginer un instant le fonctionnement mental de Jean. Le disciple que Jésus aimait a vécu près de son Seigneur (le plus près de tous) pendant sa prédication en Judée. Pendant ces années, combien de fois ont-ils dormis dans la même pièce, ou proches l'un de l'autre à la belle étoile? Combien de fois Jean a-t-il vu Jésus rouler sa couverture ou plier des linges à usage domestique? En tous cas, il est clair que Jean, dans la disposition des bandelettes et du linge a reconnu la signature de Jésus. Il a compris alors que ce message lui était personnellement destiné.
Il est à noter en effet que la scène se passe le matin du premier jour de la semaine. Si nous nous reportons au symétrique de ce moment, nous sommes dans la dernière nuit de Jésus, la nuit où il fut livré... Jean est le seul évangéliste à rapporter que cette nuit là, Jésus lava les pieds de ses disciples (13,4-12). - Jésus se lève de table, dépose son manteau et prend un linge dont il se ceint. Il verse ensuite de l'eau dans un bassin et commence à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il était ceint (13, 4-5). Suit la discussion avec Pierre, qui ne comprend pas que son Seigneur lui lave les pieds... - Lorsqu'il eut achevé de leur laver les pieds, Jésus prit son manteau, se remit à table... (13, 12).

Peut-on imaginer comment le Seigneur se servit du linge? Rien n'est dit dans le texte, mais il semble bien que, sous le regard de Jean, Jésus ait roulé le linge d'une manière caractéristique, tout en disant à Pierre:

- « Ce que je fais, tu ne peux le savoir à présent, mais par la suite tu
comprendras, » (13, 7).

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Jean, entrant dans le tombeau le premier jour de la semaine, trouve le linge mortuaire roulé de la même manière... L'évidence du message lui saute aux yeux. Il voit et il croit. Jean, premier au tombeau et premier croyant en la résurrection du Seigneur, tels sont les fondements de la théologie johannique. La remarque du verset 9 du chapitre 20 : car ils ne savaient pas encore l'Écriture, est lourde de sens, car tel, semble-t-il, ne fut pas le cas de Pierre, pour qui une recherche dans les Écritures, (cf. son pouvoir de lier/délier i.e. interpréter les textes sacrés), ici le Psaume 16, verset 9, fut indispensable pour donner du sens à ce que ses yeux avaient vu. Un temps, l'Évangile de Jean se terminait par l'épisode décrivant l'incrédulité de Thomas, illustrant à lui seul la difficulté de croire sans avoir vu. Le dernier disciple étant enfin convaincu de la résurrection de Jésus, ce livre-ci (20, 30), pouvait se refermer ainsi:

- (Ces signes) ont été écrits afin que vous ayez foi que Jésus est le christ,
le Fils de Dieu et afin que vous ayez la vie en son Nom (20,31). Quelques années plus tard, la communauté du Disciple bien-aimé, implosera à la disparition de celui-ci. Les disciples de Jean vont réussir à préserver leur théologie et leur évangile, au prix d'un rapprochement douloureux avec l'Église d'Antioche. Le texte de Jean que nous lisons aujourd'hui garde les traces de la préférence affective de Jésus pour Jean et des intuitions spirituelles de l'évangéliste, mais une postface, le chapitre 21, décrit l'allégeance des
communautés johanniques à la structure Évêques - Prêtres - Anciens mise en place par l'Église d'Antioche, dans toutes les nouvelles Églises grecques. Pierre reprend l'initiative en retournant à la pêche (des hommes), à la tête d'un équipage de sept disciples (il s'agit d'un texte grec tardif) embarqués dans le bateau (qui est l'Église). Le Disciple bien-aimé - seul judéen coopté par le groupe des pécheurs
galiléens

-

est l'un

des sept. Le lecteur

devra

traverser

une nuit de pêche

infructueuse

pour le comprendre.

Le jour venu (comme un matin de résurrection), Jésus les interpelle: - « Petits enfants (expression des rédacteurs grecs pour les récents convertis), avez-vous quelque chose à manger? »

-

Ils lui répondirent: « Non! »
Lui leur dit: « Jetez l'épervier à droite du bateau et vous trouverez. » Ils jetèrent donc et on ne fut plus capable de le tirer à cause de la multitude des poissons. 20

Donc ce disciple-là que Jésus aimait, dit à Pierre: « C'est le Seigneur! » Donc Simon-Pierre, ayant entendu que: « C'est le Seigneur! » Il mit le survêtement à sa ceinture, car il était nu, et il se jeta dans la mer (21,5-7).

Le rédacteur tardif de Jean persiste et signe; c'est le Disciple que Jésus aimait qui reconnaît le Seigneur! Pierre a eu besoin de son audition (et de Jean), pour comprendre. Il y a ici plus qu'une simple remarque. Jean, jusqu'au bout voit le Seigneur avant Pierre, comme il a vu la résurrection avant ce dernier. Jean est un visuel, Pierre (Shimôn est proche du Shema hébreu: Écoute), est un homme du discours qui entendit un certain chant du coq, c'est un auditif. Ces deux hommes sont donc complémentaires et leur témoignage croisé sur Jésus s'en trouve renforcé. Pierre, ayant remis son vêtement pour se jeter à j'eau - ce qui ne se comprend que dans une symbolique baptismale - est déjà pardonné lorsqu'il touche terre. Il peut alors partager entre tous le pain et les poissons préparés par Jésus et devenir ainsi le chef de l'Église universelle de tous les temps, ce que symbolisent les 153 poissons. Par trois fois, Jésus lui demandera s'il l'aime et par trois fois Jésus lui confiera ses communautés avec le titre du Bon Berger, (ln. 21, 8-19). Mais immédiatement après ce retour en grâce, où Pierre retrouve son statut, tel que décrit par Matthieu (voir supra), le rédacteur tardif de Jean revient sur le Disciple bien-aimé. Le Disciple est nommé trois fois, lui aussi, et l'évangile se termine sur une triple ambiguïté.
L'ambiguïté Pierre: et le non-dit commencent par la question réitérée de Jésus à

Simon, fils de Jean, m'aimes-tu?

(21, 15-16).

Oui Seigneur, tu sais que j'ai de l'affection pour toi (ou, que je suis ton ami).

Une troisième fois, Jésus questionnera:
Simon, fils de Jean, as-tu de l'affection pour moi? (21, 17). Le trait du rédacteur du chapitre 21 est cruel. Selon lui, Jésus comprend que Pierre ne peut l'aimer jusqu'au bout, comme Lui, le Maître et Seigneur aima les siens (13, 1) et son Disciple en particulier (21, 7; 20). 21

Jésus demande donc à Pierre d'avoir seulement de l'affection pour Lui. C'est tout ce que Pierre est capable d'offrir, ce qui provoque sa tristesse: Pierre fut attristé qu'il (Jésus) lui ait dit la troisième fois, as-tu de l'affection pour moi?

La TOB n'aide pas ses lecteurs, en utilisant le mot aimer dans les trois cas, ce qui la conduit à traduire:
Pierre fut attristé de ce que Jésus lui avait dit une troisième fois: « M'aimes-tu? »

Jésus n'est pas sourd et ne cherche pas non plus à rappeler la triple trahison de Pierre au chant du coq. Par contre, nous suspectons le rédacteur du chapitre 21, d'intentions masquées. Selon lui en effet, seul Jean le Disciple aima Jésus en retour. C'est donc faute de mieux que la Communauté de Jean se rallie au groupe de Pierre, mais sans rien céder sur sa lecture théologique de faits probablement historiques: Jean, le Disciple que Jésus aimait et qui l'aimait, a cru le premier en la résurrection du Seigneur.
De la même manière, Pierre ne saura pas de Jésus quel sera le devenir terrestre (sa mort) et spirituel (sa théologie) promis à Jean. Le dernier Amen! Amen, de Jésus ouvre toutes les portes: Amen! Amen! Je te dis, Lorsque tu étais plus jeune, tu mettais ta ceinture toi-même et tu marchais çà et là où tu voulais. Mais lorsque tu auras vieilli, tu tendras les mains et un autre te mettra la ceinture et te mènera où tu ne veux pas... (Jn. 21, 19).

- Si je veux que Jean demeure jusqu'à ce que je vienne, que t'importe? dit encore Jésus (ln. 21, 22).
Pierre et Jean, deux tempéraments, deux destins entrelacés, complémentaires, deux manières de répandre la Bonne Nouvelle. deux voies

Le rédacteur du chapitre 21 nous dit très clairement que la Communauté de Jean accepte d'être derrière Pierre (20, 21), mais qu'elle garde sa liberté de pensée et d'action, parce que l'amour que Jean portait à Jésus l'a rendu le plus proche de tous les Disciples de Jésus.

-22

-

-

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3
Les espaces littéraires successifs, chez Jean

3-1

Introduction

La critique littéraire de langue française doit à A. Loisy,l une des premières interprétations argumentées distinguant dans l'évangile de Jean, la présence de documents hétérogènes correspondants à plusieurs couches rédactionnelles. Il reprenait ainsi en les développant, les travaux de l'école allemande (Wellhausen, Spitta), de 1907 à 1910. Depuis les travaux approfondis et documentés de M-Ë. Boismard 2 et R. Brown,3 un certain consensus s'observe chez les critiques littéraires pour estimer que le texte de Jean que nous connaissons aujourd'hui serait le résultat de quatre rédactions successives, avec la possibilité que deux d'entre-elles soient du même rédacteur, Jean 2 et Jean 2A chez M-Ë. Boismard.
Il est intéressant différentes: de noter que les deux chercheurs ont exploré des voies

M-É. Boismard, donne la priorité au texte, qu'il lit en trois dimensions, en recherchant des couches rédactionnelles successives signalées par des ruptures dans le fil de la rédaction et des changements abrupts de vocabulaire. R. Brown, au contraire, privilégie les communautés destinataires, dont il reconstitue les attentes et les besoins successifs en catéchèse à travers l'évolution du texte.
Tous deux s'accordent pour constater une christologie en évolution, les relations du Père et du Fils et l'intégration de l'humanité au Fils se précisant
I.

A. Loisy, Le Quatrième

évangile, Nourry,

1921. enfrançais, tome III : « L'Évangile ] de

2. M.-E. Boismard, A. Lamouille, Jean, » Cerf, Paris, 1977. 1

Synapse des quatre évangiles

. R. E. Brown, The Gospel according

to John, The Anchor Bible, New-York, 23

966-70.