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Les Vestales de l'Église

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324 pages

EN ce temps-là, dix vierges conviées à une noce, ayant pris leurs lampes, s’en allèrent au-devant de l’époux.

Or, il y en avait cinq sages et cinq folles.

Les folles, en prenant leurs lampes, n’avaient point pris d’huile avec elles.

Mais les sages avaient pris de l’huile dans leurs vaisseaux avec leurs lampes.

Et comme l’époux tardait à venir, elles sommeillaient toutes et s’endormirent.

Or, à minuit, il se fit un cri, disant : « Voici l’époux qui vient, sortez au-devant de lui.

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Marc de Montifaud

Les Vestales de l'Église

AVERTISSEMENT

L’histoire des Vestales de l’Église n’a pas été conçue avec l’idée d’établir un rapprochement entre les époques que nous avons exhumées et le clergé contemporain belge ou français.

 

Ce n’est donc point dans le but d’affriander un cercle de lecteurs, par quelque moyen que ce soit, que nous avons écrit ces pages.

 

Nous cherchons à faire œuvre d’historien et d’artiste en soulevant, à l’occasion, des questions de physiologie amoureuse, rien de plus.

 

Nous avons pris ces Vestales, là où nous les avons trouvées, passions en haleine, en deçà ou au-delà de la Croix ; mais sans la moindre intention de les décoiffer de leurs nimbes, sans pensée de bravade ou d’insulte.

 

Nous croyons qu’en ce moment surtout, le scandale n’est point dans un livre, mais plutôt à l’audience, et nous serions étonné qu’on prétendît reconnaître en ces portraits des religieuses du Moyen-âge et de la Renaissance, des abbesses des XVIIe et XVIIIe siècles, le reflet de notre temps.

 

Pour des causes inutiles à développer, nous n’avions pas à juger la société cléricale ; nos répulsions, nos méfiances vis-à-vis delle, sont chose assez franchement déclarées, nous le supposons du moins ; il eût été oiseux d’y revenir. L’esprit qui dirige ces institutions, et l’absolutisme qu’elles prétendent s’adjuger sur la direction des consciences, restent en nous à l’état de convictions éprouvées, sans avoir été l’objet d’une seule page de dissertation dans ce livre où une semblable thèse eût rejeté l’attrait assez loin.

Et, quant au dogme catholique, il nous semble qu’on doit éloigner de nous tout soupçon d’attaque, devant notre complète indifférence à son égard.

 

 

MARC DE MONTIFAUD.

I

LA LÉGENDE DES VIERGES FOLLES

EN ce temps-là, dix vierges conviées à une noce, ayant pris leurs lampes, s’en allèrent au-devant de l’époux.

Or, il y en avait cinq sages et cinq folles.

Les folles, en prenant leurs lampes, n’avaient point pris d’huile avec elles.

Mais les sages avaient pris de l’huile dans leurs vaisseaux avec leurs lampes.

Et comme l’époux tardait à venir, elles sommeillaient toutes et s’endormirent.

Or, à minuit, il se fit un cri, disant : « Voici l’époux qui vient, sortez au-devant de lui. »

Alors, toutes ces vierges se levèrent et préparèrent leurs lampes.

Et les folles dirent aux sages : « Donnez-nous de votre huile, car nos lampes s’éteignent. »

Mais les sages répondirent en disant : « Nous ne pouvons vous en donner, de peur que nous n’en ayons pas assez pour vous et pour nous ; mais plutôt, allez vers ceux qui en vendent et en achetez pour vous-mêmes. »

Or, pendant qu’elles en allaient acheter, l’époux vint ; et celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, puis la porte fut fermée.

Après cela les autres vierges vinrent aussi et dirent : « Seigneur, Seigneur, ouvrez-nous. »

Mais il leur répondit et dit : « En vérité je vous dis que je ne vous connais point... »

A ces paroles, les cinq vierges furent saisies de consternation, et partirent murmurant entre elles : « Qu’allons-nous devenir ainsi délaissées, sans argent ni demeure ; nos lampes sont éteintes, et personne ne voudra consentir à nous donner asile. »

Elles descendirent vers la cité endormie, et s’en furent frapper à la porte d’une femme riche et réputée dans Israël.

« Que veulent ces intrigantes ? s’écria la fille des scribes et des pharisiens ; des parfumeuses, des impudiques, que le Dieu de Moïse ne regarde plus qu’avec un œil courroucé. Çà qu’on me chasse à l’instant pareille engeance. »

Les vierges folles s’éloignèrent précipitamment, afin d’éviter la poursuite et les risées d’une foule de valets et d’histrions.

Tout près de là se trouvait la demeure d’un philosophe prolongeant tard ses veillées studieuses avec de jeunes disciples. Lorsque les rôdeuses nocturnes apparurent tout à coup à ses yeux, les clercs, fatigués d’écouter le maître, jetèrent un cri d’admiration.

« Loin d’ici, s’écria le sage, loin d’ici ces séductrices qui ont corrompu Samson, David et les pieux patriarches. Si je les gardais une seule nuit, mon école serait bientôt dispersée, et moi-même je verrais la raison déguerpir de mon logis. »

La brise avait épanché en flots opulents la longue chevelure de ces belles épousées du mal, et leur front semblait une blanche vapeur noyée dans l’or pâle ; mais le philosophe fut inflexible, elles durent sortir et se remettre en marche.

L’aube paraissait à l’extrémité des hauts remparts de nuages, comme une flamme légère au faîte d’une citadelle, lorsque la petite troupe des aimées aperçut de loin le fils du sultan, le jeune prince Achmed, qui se promenait sur les terrasses embaumées en déclamant des vers.

« Celui-là, du moins, se dirent-elles, ne fera parade d’aucun préjugé pour ne point nous recevoir parmi les filles de son sérail, et nous devons couler près de lui des heures plus enivrantes qu’on n’en peut cueillir chez les savants et les dévots. »

Elles se présentèrent alors aux yeux du prince, et, après s’être prosternées sur les degrés de marbre du palais, elles lui firent cette prière : « Espoir des peuples, gentil Achmed, daignez nous prendre parmi vos esclaves ; voyez, la rosée a pénétré nos membres ; il y a longtemps, hélas ! que nos lèvres n’ont savouré le nectar au bord d’une coupe. Une nuit passée sous votre tente, ô très-magnanime seigneur, nous rendrait le lustre de la beauté, compagne du plaisir. »

Achmed les écouta jusqu’au bout, et répondit en souriant : « Certes, je voudrais goûter les charmes que je devine dans vos personnes, et vous êtes d’un noble prix pour un harem ; mais, demain j’épouse la sultane Sherambé, et si je vous accueillais aujourd’hui, j’indisposerais contre moi le Sultan, mon père ; je risquerais d’allumer une lutte entre deux peuples puissants, et peut-être d’aller finir mes jours dans quelque sombre forteresse, loin des femmes et des houris. »

L’une des vierges voulut insister, mais sa voix se perdit dans l’air comme une plainte amoureuse du vent dans une nuit d’été.

Découragées par de si cruels accueils, épuisées par la marche et le besoin, elles ne songeaient plus qu’à mourir, lorsqu’elles aperçurent un sombre et vaste bâtiment percé de grille, à la porte duquel aucune n’avait songé à frapper.

Elles s’y rendirent et heurtèrent timidement. Ce fut un vieillard habillé de bure, et les reins serrés par une corde, qui vint leur ouvrir. A la vue des lampes éteintes qu’elles portaient, il reconnut les visiteuses.

« Cest vous, n’est-ce pas, qui êtes les vierges folles nommées par les chroniques, leur dit-il ; j’ai déjà entendu raconter votre histoire. »

Et, voyant qu’elles baissaient la tête, il les introduisit dans une grande salle, où des moines de tout âge étouffaient l’ennui qui les rongeait.

Un mouvement de curiosité leur fit lever la tête, le vieillard se prit à dire :

« Fils, j’ai ouï raconter que le maître divin ne s’était pas piqué d’une très-longanime austérité. On parle même d’une certaine femme dont le nom a fait beaucoup de bruit de par le monde, et près de laquelle il coula des heures assez fortunées. Trêve de rigueur ; en vérité, à présent que je suis vieux, je me sens le désir de savourer quelques grappes de cette vigne tenteresse, que de stupides philistins ont dédaigné de vendanger. »

A ce discours, la troupe des moines laissa éclater de joyeux transports. On s’empressa autour des voyageuses ; chacun se disputait le droit d’offrir sa cellule, de panser leurs blessures. Comme elles n’étaient que cinq pour les cent cinquante cénobites, elles eurent fort à taire pour répondre à toutes les offres de service qu’on les priait d’agréer. Aussi la fête se prolongea-t-elle, et ce fut comme une riante fanfare, dans le désert monastérien.

Ainsi choyées, les cinq vierges n’eurent garde de songer au départ ; aussi demandèrent-elles aux moines de rester sous leur toit, ce qu’ils n’eurent garde de refuser.

Et, depuis ce temps, les vierges folles habitèrent avec les gens d’église.

II

LES PREMIÈRES VESTALES

Je place la virginité dans le ciel, et ne me vante pas de l’avoir.

St JÉRÔME.

 

LES rives du fleuve fameux, leYor-dan, offraient, au commencement de l’ère chrétienne, un spectacle d’un curieux caractère. De nombreuses Syriennes venaient y recevoir le baptême. Il leur était enjoint d’y entrer nues, ainsi que le prouve une lettre de Jean Chrysostôme au pape Innocent Ier. Cachées à demi parmi les roseaux, leurs chants pieux attiraient de loin les caravanes en marche vers la ville sainte. Les ramures vertes s’écartaient mollement sur ces nudités sacrées. Le fleuve divin, en se jouant sur les plus mystérieuses formes de ces corps de femmes, semblait impatient de savourer par les attouchements de ses vagues, leurs secrètes voluptés ; ses ondes devaient irriter, avec les effleurements qu’elles prodiguaient aux nouvelles néréides, les vieillards et les clercs, charmés, debout sur les rives. Il y avait pour eux un regain de jouissance assez fort à célébrer ce bain évangélique, après, lequel la pécheresse régénérée reparaissait à leurs yeux, toute ruisselante du flot baptismal.

C’est en artiste qu’il faut étudier le cadre puissant du bain fascinateur, d’où ressortait l’ardent sensualisme des cérémonies du nouveau culte. Toutes ces scènes plastiques des bords du Yor-dan, semblent dessinées pour vous envelopper dans un cordon de flammes vives. Certains effets en sont intraduisibles et se laissent deviner : ondulations serpentines des baigneuses chrétiennes à la surface de l’eau lustrale ; taches ondoyantes réalisées à travers la verdure, par ces femmes aux reins frappés de la vive lumière orientale. Tel est le lever de rideau du christianisme, lever de rideau qui s’accomplit sur des formes colorées et vivantes. En vain on avait pu dite, à propos de la religion qui arrivait : « La chair ne sert de rien, c’est l’esprit qui vivifie. » La chair faisait une invasion violente dans l’esprit, au point que, malgré sa nature séraphique, il se mettait à étreindre furieusement le monde matériel.

Un monde nouveau se levait, à côté de la vieille société ; un monde pour lequel on délaissait l’antique et brillante civilisation. Les philosophes, les écrivains, les hommes politiques, les rhéteurs, quittaient subitement ces principaux centres où ils vivaient, Rome, Éphèse, Korinthe, Alexandrie, pour se renfermer dans une retraite absolue.

Les initiés, dans leurs jours d’ardente tristesse, ne pouvaient donc se soustraire, même en s’efforçant d’obéir aux règlements de l’Église, à l’obsession de cette forme féminiale qui s’attachait à eux le jour et la nuit. La légende prétend qu’Élie, enlevé dans les nuées sur un char de feu, vit soudain un démon femelle, un succube, se placer en travers, et l’empêcher de poursuivre sa route, à cause des enfants qu’ils avaient eus ensemble. — « Je n’en ai pas, réplique le farouche ascète déjà terrassé ; j’ai toujours gardé la continence. — N’as-tu donc jamais eu de songes ? Eh bien ! j’étais là. »

Ce qui précipitait les prêtres dans les solitudes, c’était l’impossibilité où ils se trouvaient de pratiquer, en restant dans le monde, cette obligation de continence que le dogme nouveau imposait à ses membres. La femme était trop près d’eux, pour espérer vraiment résister à l’atteinte de sa séduction, sans quitter le théâtre où chaque jour elle l’exerçait d’une façon plus impérieuse. C’était donc la fuite que les champions de l’Église pratiquaient en pareil cas, et le désert leur apparaissait comme une ceinture de chasteté, dont ils se figuraient que la tentatrice ne dénouerait jamais les deux bouts. Mais les tortures qu’ils s’imposaient afin de mettre une barrière infranchissable entre eux et l’éternelle séductrice, ne parvenaient pas à les délivrer du rêve incessant de la concupiscence. Ce but insensé et stérile, de détruire la nature avec le secours de la grâce, les a laissés épuisés et vaincus. Un jour arrivait où, sur son lit de feuilles sèches, l’homme de Dieu se roulait en proie au profond dévotement du désir ; où les flèches du midi enfonçaient leurs pointes dans ses flancs palpitants, et lui faisaient mordre sa propre chair, sous l’effet d’une rage impuissante.

Comme au bon temps des complaisants patriarches, le désert était hanté de voyageurs que la nuit surprenait près des grottes. Mais souvent, au lieu d’hommes, c’étaient quelques pieuses recluses, quelques pèlerines errantes qui venaient d’une ville éloignée, ou d’un ermitage voisin, soumettre au derviche chrétien quelque cas de conscience difficile à résoudre. L’imagination du solitaire, épuisée par les abstinences et les longues contemplations, pressentait vivement leur approche : c’est du moins ce que laissent entrevoir les récits qui circulent à ce sujet.

« La force de projection du rêve, cette puissance de créer, hors du temps et du possible, une vision presque palpable, pour ainsi dire, et qui devait fatablement aboutir à l’hallucination maladive, » ne permettait pas au délicat doigté des sens de s’émousser. « Moi, dit saint Jérôme, qui n’avais pour compagnie que les scorpions et les bêtes féroces, je m’imaginais néanmoins quelquefois être dans la compagnie des jeunes filles. » L’Afrique et l’Asie-Mineure étaient remplies de pénitentes qu’on surprenait aux environs des monastères ; et chacune aurait pu traduire ainsi son insatiabilité amoureuse : « Une maigreur générale s’était répandue sur tout mon corps, ma bouche se refusait à la nourriture ; l’insomnie donnait à la nuit, pour moi, la longueur d’une année ; je soupirais, et cependant je ne sentais aucun mal, et je ne pouvais m’en rendre raison. »

Les pages encore brûlantes de ces confessions, portent les traces de situations désespérées, et l’on peut se convaincre que ces saintes et ces confesseurs se cherchaient à travers l’espace, et finissaient par se rejoindre fatalement. Le sentiment de la volupté trouait cette chair dont lès aspirations physiques saignaient sous la pointe des disciplines, mais qu’on ne parvenait pas à emmurer. Un jour arrivait où la recluse et le solitaire étaient enveloppés dans un spasme terrible ; serrés l’un contre l’autre, leurs désirs, s’aiguisaient comme sur une meule, embrasés, sous les propriétés chaudes de leur chevelure, de leurs membres enlacés, qui leur versaient comme une « rouzée de feu, » et leurs muscles ardents étaient broyés dans le baiser muet, dont sainte Thérèse a dit : « C’est un martyre délicieux. »

L’élément romantique se transportait donc dans ces Sahara mystérieux, et chacune de ces amoureuses péripéties a pour cadre la grandeur d’un paysage aride, pour tout habitant un sauvage rêveur altéré d’une vaine sagesse, et poursuivant orgueilleusement l’idéal d’une perfection trompeuse. Tandis qu’un soi-disant sage de ces lointains réduits s’occupe à transcrire sur ses feuilles de papyrus quelques lambeaux de psaumes, il se croit à l’abri de toute défaillance morale et physique, pendant qu’un soleil de feu fouette son corps, souvent dénudé, de ses verges brûlantes. Si le souvenir de l’une des somptueuses maisons d’Alexandrie fait renaître à sa mémoire le portrait d’une ancienne maîtresse, il dit à la pensée séductrice : « Tu ne m’atteindras pas. » Mais, voici qu’au sommet d’une de ces pentes crayeuses se présente tout à coup l’expression vivante de ses rêves ; voici qu’une cénobite, appartenant peut-être à l’une de ces congrégations nouvellement établies, a trouvé moyen de gravir ces sentiers abruptes, pour se rapprocher du prêtre aux pieds duquel elle apporte aussi en frémissant les aveux d’une conscience troublée. La nuit est venue, et la visiteuse réclame une hospitalité que l’éloignement des grottes rend obligatoire. C’en est tait, le pénitent est vaincu. L’amour qu’exila son âme y renaît plus impérieux et plus vivace, et les deux serviteurs de l’Église proclament une fois de plus, sur ce lit de mousse et d’herbe, à l’ombre d’une croix grossièrement façonnée, la vanité du renoncement.

Ces faits ne sont nullement hypothétiques, l’histoire a conservé les noms des plus fameux déserteurs de villes, et chacun d’eux, en particulier, a pu faire le même aveu que saint Jérôme : « Je place la virginité dans le ciel et ne me vante pas de la posséder. » On éprouvait pour ces étranges personnages un attrait bizarre que la singularité de leur existence explique en quelque sorte. Le nouveau dogme devenait une question de mode. C’était le même sentiment qui poussait les belles dévotieuses du XVIIe siècle, vers les rudes et fougueux missionnaires qui les foudroyaient d’invectives du haut de la chaire. Plus les prêtres du commencement de l’ère chrétienne affectaient un zèle farouche, et plus ils étaient assaillis par les habitantes des cités qu ils ne parvenaient pas à effrayer, sans douté parce qu’elles avaient le secret pressentiment qu’elles vaincraient.

Une grande patricienne ayant entendu parler de l’abbé Arsène, dont le zèle ardent aiguillonnait la curiosité, entreprend d’aller à lui malgré les difficultés d’une distance considérable. L’abbé Arsène n’était pas préparé à la vue de cette noble visiteuse ; son âme se troubla. — « Comment, toi qui es une femme, t’es-tu hasardée à faire un si long voyage ? » s’écrie-t-il avec étonnement. « Je prie Dieu d’effacer ton souvenir de mon cœur, » murmure encore le solitaire lorsqu’elle se prépare au départ, et sachant bien que c’était impossible, car il sentait tout son être ébranlé à la vue de l’étrangère.

Lorsque les pénitentes ne se présentaient pas aux moines, elles les voyaient souvent apparaître poussés par ce vague instinct qui leur faisait toujours trouver l’objet de leur tourment en quelque endroit qu’il fût. Dans les brûlantes solitudes de l’Égypte, on a le spectacle de l’abbé Zozime, poursuivant avec rapidité une femme au corps noir et brûlé par le soleil et qui n’était autre que Marie l’Égyptienne.

Il y a des siècles que l’Église accumule de splendides matériaux pour les portraits de ses vestales. Ces portraits il faut les détacher dans les livres, dans les galeries, dans les temples. Et quels rayonnements ardents et sinistres ; quelles flammes d’enfer exhalent ces jolies bouches ; quelles pâmoisons amoureuses dans ces regards dilatés ; comme ces gorges se renversent dans les tableaux des maîtres pour recevoir les piqûres des dards célestes ! Un cardinal espagnol prétendait que sainte Thérèse avait l’air galant : comme ses cheveux noirs vous étreignent les doigts entre leurs soies flexibles ! Les mains de sainte Gertrude s’enroulent autour de nous, diaphanes et meurtries. Nous avons baisé les longues paupières de sainte Catherine de Sienne, et dénoué les cordelières de toutes ces robes de lin des vestales, afin de nous convaincre qu’elles enfermaient autre chose que des vapeurs.

Dans les assomptions ou les apothéoses, les séraphins se montrent couchés sur les nuées avec leurs reins nus et rebondis, comme tout prêts à présenter leurs croupes aux saintes pour les porter à travers les espaces célestes. A côté d’eux apparaissent d’autres adolescents divins aux écarts de jambes plutôt faits pour vaincre la chasteté des vestales pendant le voyage que pour les raffermir. On dirait un rêve de succube et d’incube jeté entre les houles de vapeurs dorées des firmaments.

C’est au moyen âge que le caractère plastique de la religieuse exigera une étude particulière. La chaleur communiquée à son être par le lourd costume aide au dilatement de la gorge, double hémisphère charmant, sur lequel l’imagination la plus froide aime à voyager quelquefois, que le soin d’être délivré la nuit de la prison où il restait pendant le jour, était confié à des mains canoniques.

A l’heure de primes, c’est-à-dire en sa jeunesse, le visage d’une novice reluit « de grâce poupine » ; sa coiffe avance sur son front ; mais, comme elle la jettera le soir par-dessus les moulins du couvent ! Sa robe n’est qu’une étoffe grossière ; mais comme elle sera bientôt mise bas ! robe qui semble faite pour être plutôt quittée que portée, appelant, au lieu des exhibitions mondaines, le charme des endroits secrets d’où jailliront de son étui des chairs largement pétries et façonnées pour les puissants enlacements des prieurs à rouge mine ; robe, qui en cachant toutes les lignes et ondoiements de la stature, paraît destinée à dérober une nonnain à tout autre qu’à la jalouse convoitise des princes du froc.

Tout en proclamant la femme un obstacle au salut, l’Église n’en a pas moins égaré son pouce sacerdotal sur les saillies voluptueuses de sa robe de chair. Elle a épié sa beauté précoce qu’elle enlève à son heure, en faisant des jeunes filles les épouses de Jésus-Christ ; car elle s’est constituée la grande pourvoyeuse de la couche du jeune homme de l’évangile.

0 Christ ! jamais ton joug, si fort qu’il soit, ne m’a dominé. Je ne suis pas ému aux promesses que tu as laissées tomber du haut des cimes de Judée ; aux menaces que tes lèvres ont formulées. Mais quelle griserie sublime est donc sortie de ton être pour transformer les extases des saintes en orgies amoureuses ? Quelles pâles héroïnes sont nées de tes amours avec Magdeleine ? Leurs mains viennent-elles la nuit écarter de ton front le linceul parfumé d’aromates, te déclouer de l’instrument de supplice, et panser tes plaies sanglantes ? Sens-tu renaître à tes flancs, sous le suaire qui les couvre, l’antique frémissement que toute femme t’inspirait ? Assistes-tu invisible à « ces saillies de l’amour, » et n’es-tu que l’expression symbolique de ce fameux démon du moyen âge qui faisait éprouver à la nonne qu’il enlaçait, des « tenaillons dans les iointures ? »

Les anges, ces beaux et brillants eunuques du ciel, te gardent avec leurs glaives flamboyants l’entrée du sérail où tu es roi. Tu parais, et toutes se redressent et t’appellent. Tu leur prouves ton affection en leur faisant ouvrir le côté par un séraphin, en les caressant sur certaines parties du corps. Buonarotti, enfonçant son ciseau dans les tranches du marbre, n’est pas plus victorieusement entré dans les entrailles de la pierre, que tu n’as pétri dans tes doigts l’argile déjà frémissante à ton approche. L’idée du désespoir, gravée au fond de l’âme humaine, ne prouve guère que cette âme doive participer aux noces splendides que tu lui as promises lorsqu’elle se détacherait du corps. Mais tu fus sublime, car, avec un art profond, tu as jeté dans la coupe mortuaire un poison enivrant. De quel opium céleste tu as su engourdir ces femmes ! Qui nous dira ce que sont devenus ces foyers d’amour, ces brûlantes héroïnes, conquises à ta loi ? L’on a encore peine à ne point se les figurer aujourd’hui comme les pâles ombres de l’Érèbe chrétien que tu dois descendre délivrer, et qui attendent ta venue avec une foi immuable.

III

LES BIEN-AIMÉES

Vous, cependant, par la porte de l’autel, vous glissez des lettres d’amour...

St JÉRÔME A SABIANUS.

 

LE désert, cette figure diminuée de l’infini, qui éveille l’idée du vide éternel dans lequel nous aurons à nous débattre un jour ; le désert, ce profond commentateur de la parole biblique : « Mon âme est triste jusqu’à la mort », qui pourra en décrire les horreurs puissantes ? Placé aux portes de la civilisation, le désert n’en a pas moins dévoré l’homme qu’il enlevait encore par une attraction irrésistible à la vie matérielle des villes. Il combat contre les cités folles de luxure ; il se pose, en quelque sorte, comme un adversaire, afin de leur arracher le légiste, le docteur ou l’écrivain ; de l’enlever au milieu de ses steppes, et, comme dédaigneux d’exprimer les mouvements de la vie, dans une lutte dont il sortira victorieux.

Félicien David a écrit un poëme musical sur le désert. Fromentin a interprété avec sa brosse la profondeur et l’étendue lumineuse du ciel débordant sur les haltes rêveuses des caravanes. Mais nous n’avons encore éprouvé que le charme et la puissance de certaines beautés épisodiques. La forme typique, la synthèse du désert, si, l’on peut s’exprimer ainsi, cette « vastité » de l’incommensurable, comme dirait Montaigne, nous n’en rencontrons l’expression même affaiblie dans aucune œuvre.

En Syrie, les premiers reclus n’avaient pu se retirer, dès le commencement de leur séquestration du monde, dans cette fameuse vallée qui est à présent la route de Jéricho, à quelques lieues de l’embouchure du Yor-dan, près du lac Asphaltite. Ce n’était alors qu’un vaste suaire de sable fait pour ces Fakirs taillés avec le dur marteau de la foi. Des oscillations volcaniques, qui ont éventré les montagnes, ont produit comme un chaos dans ces vallées dont les éboulements de terre et de roc semblent aujourd’hui une mer écumante aux bouillons marbrifiés. Ces mêmes roches, aux segments broyés et pulvérisés, ont fourni la poussière couleur de cendre qui couvre le sol ; en sorte que l’on croirait marcher sur une ville détruite par le feu, où l’on chercherait vainement une gutha ou citerne.

Dans la Haute-Égypte, le désert avait un caractère plus étrange encore. Après avoir descendu le Nil l’espace de deux journées, au-dessus de Memphis, en se dirigeant vers la mer Érythrée, on touchait à la Thébaïde. Les sables écroulés y dessinaient des oscillations funèbres, et cette nature, crispée sous les étreintes du feu, se tordait en lignes d’un jet torturé, mourant. Le vent enflammé du sud, le kimsin, traversait, sans les faire ployer, les branches de nopal d’une inflexibilité métallique ; les tourbillons de sable détruisaient la trace de tous les sentiers ; les dromadaires, surpris dans leur course, expiraient frappés par l’air sulfureux. Le soir venu, lorsque les couches poussiéreuses du sol glissaient du firmament, de grands soleils blancs devaient y essayer leurs courbes fantastiques.

Après avoir gravi des rocs noirâtres percés de cavernes, et traversé le site sauvage nommé aujourd’hui vallée d’El-Arabah, on atteignait, non loin de là, le sommet du mont Kolzim. Au matin, sous le ciel de l’Arabie heureuse, les contours solides des montagnes ne s’accentuaient souvent que par un mince filet d’ombres roses et lilas sous les pâleurs des nuées. Le premier ton qui s’essaie a toujours quelque chose d’inédit dans la coloration. A l’Orient apparaissaient les pointes d’Horeb et de Sinaï, les plaines de Sur et les flots de la mer Erythrée. Au midi, les chaînes calcaires de la Thébaïde tranchaient crûment sur l’horizon. Au nord, des terrains aux méandres stériles.

Dans les plus violents aspects du désert, nous entendons comme précision géographique, aussi bien les plaines de la Haute-Égypte que le désert africain, ses faces les plus terrifiantes étaient sans contredit les solitudes Lybiques. Là s’étendaient ces arènes de sable, revêtant tour à tour des colorations tendres et grises, ou des teintes sanglantes. C’était, si l’on peut s’exprimer ainsi, ce « rien du vide » qui vous dévorait, cette fixité du néant qui vous prenait par son immobilité même et dont on a dit que c’était là une grande chose sans nom, sans forme, sans couleur et comme un oubli de Dieu. Parfois apparaissaient les longues et monotones plaines d’alfa jaune pâle, ployant sous le vent ; ou les terrains granitiques fendillés, donnant passage aux vipères à cornes et aux lézards. Ce fond étrange est fait pour repousser et accentuer encore aujourd’hui par sa dureté les têtes des romarins et des absinthes.

Dans la vallée du Chéliff, la plaine devenait parfois inégale, brusquement caractérisée par ces fameux mornes qu’on rencontre aujourd’hui avec des blocs bizarres posés au sommet. Le Chéliff qui, dans l’ouest, a les proportions d’un fleuve, est à présent encaissé dans une ornière de marne boueuse qui en dévore les eaux fangeuses au milieu de l’été. A une certaine hauteur, dans le mouvement des terrains, toute végétation disparaît. Le Sahara découvre ses nudités pierreuses et flétries. De temps à autre se montrent les aigles au ventre rayé de brun, les courlis poussant leur cri plaintif, les gaspas ou perdrix, les gypaëtes qu’on retrouve surtout dans les environs de Boghar.

Quand les religieux gravissaient certains plateaux, par exemple ceux qu’on voit aujourd’hui auprès d’El-Aghouat, un ruban de collines assez vagues, courant vers un horizon plat et submergé de lumière intense, entraînait l’œil dans une perspective de lignes d’une vingtaine de lieues d’étendue. Des rochers dressaient leurs pointes schisteuses sur une plaine blanchâtre ; la lumière y jouait toutes ses gammes, âpre et adoucie, fastueuse et désespérée, faite pour transformer en volcans les cervelles des moines qui peuplaient cette nature auguste, et y allumer le délire du fanatisme. La nuit n’y était même pas la cessation du jour ; mais, aux bleus mornes et ruisselants du ciel, succédaient les bleus plus tendres et le clair-obscur opalin. Certes, à de pareils instants, le Sahara dut apparaître avec sa grandeur épique, et sembler traversé par ces personnages de la Bible, taillés comme ceux d’Homère dans le gigantesque et le formidable.

C’est qu’en effet l’ombre y apparaît plus sinistre ; la lumière terrestre y semble pétrie par une main irritée, et porte en elle l’empreinte d’un accent fatal ; le mirage y agrandit tous les plans inclinés ou droits du paysage ; l’azur du firmament frise les déclivités rousses des terrains ; nulle part la coloration du sol ne poussa de plus violents rugissements de notes sous la sérénité fixe des cieux.