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Lettre à un jeune chrétien

De
160 pages
L’amour, la foi, l’espérance. Il semble aujourd’hui plus que jamais nécessaire de retrouver le sens de ces mots. C’est l’objet de cette lettre, adressée à tous ceux qui sont chrétiens – un peu, beaucoup, passionnément – ou qui ignorent qu’ils le sont – et qui se demandent comment s’engager de tout leur être dans l’aventure de la vie. C’est aussi une invitation à intensifier son rapport avec le monde. À augmenter sa joie à être.
Dans une langue incandescente et pudique à la fois, Christiane Rancé offre un texte d’espérance, tourné vers la vie et les autres. Un livre de mémoire sans passéisme, et de combat sans violence. Une parole à contre-courant et joyeusement rimbaldienne, puisqu’elle fait le pari de l’éternité.
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couverture
pagetitre

À Alice, Marguerite et Paul.
À Kurt, Cassandre, Caroline et Rebecca.
À Alexandre et Gustave.

« Quand toutes les libertés auront disparu de la surface de la terre, il restera la liberté.

Au cœur de l’homme.

La vraie. Une faim du Paradis.

On ne pourra jamais la détruire. »

Armel Guerne, L’Âme insurgée.

I

Peux-tu m’accorder une heure de ta vie ? J’aimerais te parler de ta jeunesse. Je t’entends t’étonner : « De ma jeunesse ? » Oui, de la jeunesse qui te donne cette force que même le malheur ne peut vaincre. Cette vague qui part de soi vers l’inconnu et qu’on ne peut laisser passer. Ce sentiment de puissance joyeuse que seules égalent les aubes bleues. C’est à elle que je m’adresse, que tu aies quinze ans, trente ans ou quatre-vingts ans, car que sont ces chiffres au regard de la mort tant qu’on est vivant ? Au regard des millions d’années qui ont mené jusqu’à toi ? Quel que soit ton âge, c’est ton tour de vivre et d’aimer, et alors d’initier la renaissance secrète de l’âme du monde, dont chacun a la charge.

Je convoque ta jeunesse et sa fascinante hardiesse qu’on ne cesse de regretter lorsqu’on croit l’avoir perdue ; et ce sentiment d’éternité capable, quand on sait l’avoir, d’anéantir la mélancolie. Et c’est bien ce dont il s’agit, ici et maintenant : renouer avec notre vocation à la vie, à la beauté et à l’amour ; anéantir notre complicité avec tout ce qui réduit, étouffe, catalyse notre élan à la joie et notre espérance.

Je parle à ce ciel en toi qui t’inspire d’aventurer tes jours, et t’interdit de renoncer à ce qui concentre tes efforts : aimer la vie au point de lui trouver un sens ; cette vie que tu désires pleine et entière pour toi et ceux que tu aimes. C’est aussi ce que tu espères de la vie des autres, n’est-ce pas ? Qu’elle soit accordée à la note la plus haute de l’amour universel. Car tu n’as jamais songé à te désintéresser de tes contemporains. Tu veux t’engager et tu t’engages. Tu veux prendre le monde à bras-le-corps et tu t’inquiètes du sort de ceux que le hasard a fait naître dans cette même époque. Ils font la traversée à tes côtés ; et c’est avec toi, même si un peu plus tôt ou un peu plus tard, qu’ils poseront le pied sur les rives du Styx. Et je sais combien, si tu as l’âme droite et ferme, en attendant cette heure, tu aimerais que tout soit sacré par votre passage ; combien tu aimerais laisser à ceux qui suivent tes pas un monde intact et des conditions de vie plus dignes et plus libres et, surtout, bien plus porteuses d’espoir.

J’aimerais te parler des pans du monde que j’ai traversés, où tout incitait au renoncement – la guerre en Bosnie, celle des gangs et des armées révolutionnaires en Colombie, les camps oubliés des boat people à Hong Kong, les favelas d’Amérique du Sud et les mouroirs indiens, et les territoires de « non-droit » abandonnés aux desesperados du Venezuela. C’est aux lieux mêmes où certains hommes s’adonnaient à ce qu’il y a de plus bas en eux, la jouissance de rendre son voisin fou de terreur, de détruire, de voler, de s’enivrer du sang des autres, c’est dans ces lieux où tout semblait perdu, à jamais, que j’ai reçu les leçons d’un courage radical. Dans le chaos matériel et l’abandon spirituel qu’enduraient les survivants, il y avait l’énergie des mères, des blessés, des orphelins, des victimes que tisonnait toujours la présence miraculeuse d’un être qui, par amour d’autrui, par amour purement désintéressé, tirait du pire le meilleur. Sa foi offrait à tous une résurrection. Crois-moi, pour eux, ce mot n’avait rien d’une idée creuse. Il avait toute sa charge charnelle : la possibilité d’une famille, des maisons douces, une tendresse du monde à leur égard, et enfin la restauration d’une vie spirituelle sans quoi rien de tout cela ne se maintiendrait. Et ce n’était ni les bombes ni la peur qui y faisaient obstacle, mais la résignation.

Nous la connaissons nous aussi, sous d’autres formes. L’assoupissement de la conscience. Toutes les variantes de la lâcheté. Et la paresse de l’esprit. Contre elle, il faut tout le recours de la jeunesse et l’inquiétude fructueuse qui l’accompagne et l’attise. C’est pour cela que je t’écris aujourd’hui, pour que tu veilles à maintenir cette inquiétude alerte, comme l’enfant dans le jardin, tout entier pénétré par chaque atome de la vie qui palpite autour de lui, et pourtant vigilant, attentif, et prompt à écrire sa version de ce qu’il sent, entend, voit, ressent. Baudelaire évoquait « l’enfance retrouvée à volonté » comme l’essence du génie. Eh bien, c’est à ce génie que tu dois tendre, non seulement pour déployer ce qu’il y a d’innocence en toi, mais encore pour ne jamais démériter de tes enthousiasmes, ni de ton héritage et ce à quoi il t’oblige. Tu dois laisser ce génie te rédiger, et pour cela, rendre à l’enfance chaque instant, parce que seuls les enfants ont ce pouvoir mystérieux de tenir tout l’univers dans leur regard et de faire qu’alors, tout soit de nouveau possible pour le monde.

Oui, « l’heure nouvelle est au moins très sévère », disait Rimbaud, et c’est bien ce qui donne une urgence à notre présence sur cette terre. Ce pourrait même être celle d’une vocation : suivre ceux qui ont su se dresser aux heures les plus noires et nous ont offert cet amour absolu où nous trouvons la révélation constante de Dieu. Si nous ne trouvons pas en nous cette capacité, nous pouvons au moins avoir celle de témoigner d’eux. Si ce n’est toi, qui le fera ? Assieds-toi un moment et médite sur la situation de l’Esprit aujourd’hui, et ce qu’il subsiste de ses infinies richesses. Réfléchis aux ressources de jouvence, aux valeurs que tu veux défendre, et aux combats qui se préparent. Ne te résigne pas. Reste sourd aux sirènes. Je sais ce que te suggèrent ceux qui accouchent au forceps la société nouvelle : « lâcher prise », te laisser aller, goûter aux délices de la pente ; ou bien, a contrario, entrer dans la légion des forts, dévorer avec eux, élargir tes appétits, te gaver à ton tour en attendant le grand banquet des barbares. Ils t’invitent à tourner le dos à « cette époque-ci qui a sombré ». Faire fi des contraintes. Défaire le lacet des corsets. Et les suivre dans les déserts dont ils font le monde, où ils t’annonceront qu’ils ont trouvé comment changer les pierres en pain, comment t’élancer du haut des anciens temples sans te briser. Et puis ils t’offriront des royaumes, et afin que tout t’échappe ils te feront croire que tu peux tout avoir ; et ils feront de toi ce à quoi tu viendras de consentir : être moins qu’un homme.

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