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Lettres au Pape

De
273 pages
Mgr Antonio Ferreira Gomes eut la charge pastorale du diocèse de Porto de 1952 à 1982. Sa vie a marqué toute l'Eglise portugaise du fait de sa grande fidélité à l'Evangile, qui lui valut un exil de 10 ans infligé par le gouvernement de l'époque (1959-1969). Avant sa mort, Mgr Antonio a crée la fondation Spes. Il a proposé ce nom comme signe d'espoir en vue de l'implantation de la civilisation de l'amour préconisée et souhaitée par le pape Pie XII.
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Lettres au Pape

Religions et Spiritualité Collection dirigée par Richard Moreau
La collection Religions et Spiritualité rassemble divers types d'ouvrages: des études et des débats sur les grandes questions fondamentales qui se posent à l'homme, des biographies, des textes inédits ou des réimpressions de livres anciens ou méconnus. La collection est ouverte à toutes les grandes religions et au dialogue inter-religieux. Dernières parutions

Étienne OSIER-LADERMAN, Sources du Karman, 2007. Philibert SECRETAN, Essai sur le sens de la philosophie de la religion, 2006. Émile MEURICE, Quatre « Jésus» délirants, 2006. PAMPHILE, Voies de sagesse chrétienne, 2006. Domingos Lourenço VIEIRA, Les pères contemporains de la morale chrétienne, 2006. Francis LAPIERRE, L'Evangile de Jérusalem, 2006. Pierre EGLOFF, Dieu, les sciences et l'univers, 2006. André THA YSE, Vers de nouvelles Alliances, 2006. Philippe LECLERCQ, Comme un veilleur attend l'aurore. Écritures, religions et modernité, 2006. Mario ZAN ON, J'ôterai ce cœur de pierre, 2006. Anne DORAN, Spiritualité traditionnelle et christianisme chez les Montagnais, 2005. Vincent Paul TOCCOLI, Le Bouddha revisité, 2005. Jean-Paul MOREAU, Disputes et conflits du christianisme, 2005. Bruno BÉRARD, Introduction à une métaphysique des mystères chrétiens, 2005. Camille BUSSON, Essai impertinent sur l 'Histoire de la Bretagne méridionale, 2005. Erich PRZYWARA (Trad. de l'allemand par Philibert Secretan), ... Et tout sera renouvelé. Quatre sermons sur l 'Occcident suivi de Luther en ses ultimes conséquenses, 2005. Jean-Dominique PAOLINI, D'Aphrodite à Jésus. Chroniques chypriotes,2005.

Antonio Ferreira Gomes

Lettres au Pape
Regard de l'évêque de Porto sur l'Église et sur 1'Histoire

Avant-propos

de Carlos A. Moreira Azevedo

Traduction: Université catholique portugaise

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique ~75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa RDC Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

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www.librairiehannattan.com di[fusion .hartnattan@wanadoo. ft harmattan 1@wanadoo. fr @ L'Harmattan, 2007 ISBN: 978-2-296-02674-2 EAN : 9782296026742

Avant-propos
L'évêque de Porto est une figure remarquable de l'Eglise, non seulement parce que son amour de la Vérité et son attachement à la Doctrine Sociale de l'Eglise lui ont valu un exil de 10 ans, mais aussi parce qu'il a été un grand penseur, qui a fait une lecture innovatrice de la tradition portugaise. En liant le témoignage vivant à la réflexion, il a atteint un profil moral hors du commun. Il a enseigné pendant près de 40 ans, prenant différents sujets selon la réalité du moment, et toujours à partir des références du renouvellement de la doctrine chrétienne depuis Pie xn jusqu'au Concile, depuis Saint Thomas jusqu'à Rahner. Ils ne sont pas nombreux ceux qui réfléchissent comme lui sur l'aspect éthique de la recherche de la vérité, en dialogue et en confrontation avec les maîtres du soupçon tels que Nietzsche, Marx et Freud. En homme libre, configurant la liberté par rapport à l'Absolu, il a défendu les droits de I'homme avec une tonalité prophétique, avec une intransigeance de génie. Enthousiaste de Vatican TI, il a compris les résistances intérieures au changement de perspective, que la chute de l'époque constantinienne exigeait. La dimension sociopolitique de sa pensée s'insère parfaitement et uniquement dans la mission pastorale de l'Eglise. Poussé par son devoir d'évêque il a entamé un dialogue avec la culture contemporaine, comme un observateur conscient et attentif aux manifestations concrètes de la vie de la société. Le dialogue critique qu'il a entamé avec la modernité prend ses racines dans la nouveauté de l'évènement Jésus Christ, faisant le lien entre l'histoire et la Révélation dont il est porteur. En avançant vers une histoire d'amour et de liberté, comme but à atteindre par l'histoire, il avait une parfaite

conscience du monde oecuménique et pluriel, et il bâtissait des ponts entre la culture et la transcendance. L'évêque de Porto, Mgr Antonio Ferreira Gomes, est né le 10 mai 1906 à Milhundos, un petit village proche de Penafiel. Antonio était le quatrième d'une famille de neuf enfants, et ses parents étaient de riches laboureurs. Il reçoit une éducation ferme, soudé par la discipline et guidée par l'honneur. Le fait d'avoir un oncle chanoine l'encourage à suivre une vie de service à l'Eglise. Il fait ses études de philosophie et de théologie à Rome, à l'Université Grégorienne, entre 1925 et 1928. À 22 ans il est ordonné prêtre (le 22 septembre 1928) et est nommé, tout de suite après, éducateur et responsable de discipline au séminaire de Vilar. En 1936 il est nommé vicerecteur, avec la fonction de recteur. En Juin 1936 il devient chanoine de la cathédrale de Porto. Il devient alors un professeur de philosophie exigeant, ancré dans sa pensée imperturbable, que les élèves suivent avec crainte et étonnement. .. On lui doit les phrases écrites sur les murs du Séminaire: À genoux devant Dieu, debout devant les hommes et encore: C'est à grand prix que vous avez été rachetés, ne devenez pas esclaves des hommes! (1 Cor. 7,23) L'arrivée à Porto de Mgr Agostinho de Jesus e Sousa, au mois d'août 1942, après les graves problèmes survenus dans le diocèse, fut l'occasion de tisser de très bonnes relations entre le directeur du séminaire de Vilar et le nouvel évêque. Le 15 janvier 1~48, année de la proclamation de la Déclaration des droits de l'Homme, dont il était un défenseur acharné, le Pape le nomme évêque coadjuteur de Portalegre avec le droit de succession. Il est ordonné le 2 mai 1948, fête de 8t Athanase d'Adrie, coïncidence imprévisible d'exilés! Il a pris possession du diocèse le 25 mai. Après la mort de Monseigneur Domingos Frutuoso, le 6 juin 1949 il est nommé évêque de Portalegre où il prend contact avec la réalité de l'Alentejo. En réalité, l'expérience en Alentejo sera de courte durée. Il est fortement touché dès les premiers moments par les problèmes sociaux et le prolétariat de l'Alentejo. Il rêve de fonder une association rurale d'inspiration chrétienne basée sur la doctrine sociale de l'Église pour présenter des réponses aux 6

graves problèmes qui touchent la région, et, conjointement aux besoins économiques, répondre aux attentes morales. En 1951 il fonde l'Action Catholique Rurale, et forme une fraternité ouvrière avec les ouvriers du diocèse. Le peu de temps passé en Alentejo, aura été suffisant pour développer en lui une tendresse et un profond respect envers autrui. Le 13 juillet 1952 il est nommé évêque de Porto. De 1952 à 1958 il est remarqué par son attention à la misère sociale du peuple portugais, par la critique du corporatisme d'Etat, par l'exigence de la liberté d'expression et l'action politique (restent célèbres les discours aux journalistes le jour de la fête de St François de Salles). Après la campagne électorale du Général Humberto Delgado, pour les élections présidentielles, il écrit à Salazar un pro-mémoire pour préparer la rencontre que celui-ci lui avait proposé. Il est connu, à tort, sous le nom de : lettre à Salazar. À la fin du pro-mémoire, préparatoire de cette rencontre, l'évêque de Porto lui pose 4 questions, en rapport avec les possibles objections que l'Etat pourrait éventuellement soulever à l'action de l'Eglise et des catholiques. Avec ces questions il ne prétend aucun privilège et il déclare: Je crois plutôt que vous mériterez très peu le respect et la liberté si vous n'êtes pas capables de supporter l'opposition et l'animosité du peuple. Je vous suggère et je vous demande, avec netteté et fermeté, le respect, la liberté, la non-discrimination, dues à tout le citoyen honnête de n'importe q-uellesociété civile. Ce pro-mémoire s'est répandu, du fait de l'indiscrétion d'un ami de Mgr Antonio et d'un ami de Salazar, déclenchant une grande polémique dans les médias, révélatrice du fanatisme acharné de certains esprits. Après avoir quitté le pays le 24 juillet 1959 pour un temps de vacances, suite au conseil de quelques-uns, on lui refuse le retour au pays. Forcé à un exil de 10 ans, il a vécu à Vigo, à 8t
Jacques de Compostelle, à Valencia - où il collabore dans la pastorale -, en Allemagne, à Lourdes, à Ciudad Rodrigo et à

Salamanque. Partout où il a été, les visites de ses amis étaient fréquentes et le diocèse de Porto, toujours fidèle à son évêque, l'a toujours soutenu. 7

Pendant le Concile il est à Rome et devient membre de la Comission des Séminaires et des Études, et il y participe activement avec des interventions judicieuses concernant le schéma sur les évêques, l'œcuménisme, l'église dans le monde, et la liberté religieuse (1963-1965), sans doute la plus intéressante. Parmi la discrète représentation portugaise, présente au concile Vatican II, il se fait remarquer, avec Mgr Sebastiao Soares de Resende, par ses interventions. En 1969 sous l'influence des libéraux agissant auprès de la Nonciature, Marcelo Caetano autorise son retour au Portugal. Là, il lui faut faire l'effort de reprendre et de redécouvrir le diocèse, et de le structurer selon l'esprit de Vatican II. Son principal souci est l'enseignement doctrinal et la création d'un corps ecclésial correspondant. Il reste toujours une figure gênante et polémique. Après le 25 avril il garde la même orientation éthique. Il affronte la nouvelle situation avec le courage de la cohérence. C'est une période où il écrit beaucoup. Le dialogue avec la culture moderne devient le sujet central, de 1976 jusqu'à la fm de sa vie... Ille fait par des avertissements sages et avisés aux portugais, avec des appels à la tolérance, et la dénonciation des nouveaux dangers post-révolutionnaires. Dans l'Eglise, la critique aux chrétiens pour le socialisme, a bien démontré I'homme de la fidélité à la mémoire doctrinale de 1'Eglise (voir Cristianismo e Socializaçao in Igreja e Missao). A partir de 1978 ont peut noter quelques réactions du clergé avec des positions divergentes et radicales. Dans les années 80, ses interventions se font plus rares. Commence alors la reconnaissance publique et officielle. Le 7 août 1980 il est décoré avec la Grande Croix de l'Ordre de la Liberté et le 20 mai 1982 il reçoit l'hommage de l'Assemblé Nationale. Il choisit le 2 mai 1982 - jour du 34e anniversaire de son
ordination épiscopale

- pour

faire ses adieux au peuple de son

diocèse. De Porto il se retire dans la Quinta da Mao Poderosa, maison du diocèse, à Ermesinde. Là, il a vécu discrètement et il est mort sereinement. C'est là qu'il a écrit les Lettres au Pape, et il prévoyait d'écrire un volume de Provas mais la baisse de sa vue et la mort de son secrétaire, le chanoine Rebelo, lui ont fait abandonner le projet. 8

En 1986 il participe à un programme de la télévision portugaise où il affirme dans une longue interview: Je professe que Dieu est Seigneur de I 'histoire et que I 'histoire a un sens. Il a laissé son testament, rédigé le 21 août 1977. Il Y témoigne du noble dépouillement et de la pauvreté essentielle qui ont guidé sa vie et il y révèle la création de la fondation Spes, à buts de bienfaisance, éducatifs et culturels. Tous ses écrits son imprégnés d'un but pastoral. Il n'a écrit ni des traités thématiques, ni des manuels. L'ensemble de ses oeuvres nous offrent des critères sûrs pour habiliter les lecteurs à bien discerner la réalité et I'histoire selon les principes de l'humanisme chrétien. Le temps nous aidera à mieux découvrir la taille de cet homme singulier. Pour cette découverte, les textes publiés par la Fondation Spes sont une aide précieuse. Le discours de Mgr Antonio entre Revelaçiio/ Tradiçao e Modernidade/ Historia ( A. Pinho) restera mélangé avec le témoignage vécu comme un noble service à la liberté supérieure de l'homme qui interpelle le présent. En guise de conclusion, je vous propose ses propres paroles: I 'homme existe, s'achève et se pense dans I 'Histoire. L'Histoire n'existe pas, elle se fait. Et c'est l'homme qui la fait et l'écrit. Mais c'est elle aussi qui, faite et écrite, fait I 'homme. Face à la question: Serions-nous les hommes de la fin ? l'évêque de Portalegre et de Porto assume une attitude de profession_ de foi: Je pense que I 'Histoire a un sens, que le temps est un don de Dieu et que les successifs avatars de l'incarnation d'institutions et de coutumes, sont le mouvement d'une vis dans lequel se réalisent les grandes colonnes salomoniques toujours ascendantes qui soutiennent le temple de Dieu Très-Haut. Et il ajoute: Nous croyons et nous professons que le Bien l'emporte sur le mal, que là où le péché s'est multiplié a surabondé la Rédemption et que le Bien triomphera finalement. C'est cela qui donne du sens à l'Histoire, dont Dieu nous a confié la charge de l'Espérance théologale. Il a accepté la mort librement et en pleine lucidité le 13 avril 1989. Quand sa vie a touché à sa fm, il a accepté la réalité et il a 9

vécu les derniers moments de son itinéraire avec un profond humanisme chrétien. Voici quelques registres de quelqu'un qui a proclamé la liberté et en elle a trouvé une pédagogie. Il s'est battu pour la justice, combattant avec la force de la raison; il a élaboré une proposition de paix et il en a tiré les conséquences; toute sa vie il a cherché la vérité avec un courage prophétique.
+ Carlos A. Moreira Azevedo Evêque auxiliaire de Lisbonne

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Lettre préface
Symphonie conclusive
Saint Père: J'ai souvent pensé écrire à Votre Sainteté à propos de quelques problèmes généraux de la vie de l'Eglise d'aujourd'hui, tels qu'ils apparaissent à un évêque qui a eu une vie épiscopale assez longue et lourde d'expériences variées. Mais, jusqu'à présent, cette volonté fut toujours contrariée par ma timidité naturelle, et par la crainte que cette audace pourrait sembler originale, voire extravagante, et pourrait même relever d'une certaine impertinence ou d'une forme d'irrévérence. Qu'un évêque écrive au Pape, c'est très normal, pense-t-on généralement; mais il s'agit de rapports diocésains, de demandes de dispenses ou de réponses aux consultations des Services de la Curie Pontificale; ou encore, à la limite, pour demander la bénédiction du Saint Père pour des personnes ou les affaires du diocèse. Hormis cela, tout le reste est silence... respectueux, principalement pour celui qui est le plus intéressé. Demeuraient et demeurent, néanmoins, en mon esprit les raisons valables de ce qui me semble être un service de l'Eglise, raisons qui me paraissent devenir plus impératives et non moins urgentes en fonction de mon âge et du détachement du service épiscopal que j'ai demandé et que Votre Sainteté a bien voulu m'accorder. Mais finalement, ce furent surtout les paroles de Votre Sainteté sur le vieillissement, la valeur et le sens du grand âge, ainsi que certains propos qui m'ont personnellement orienté, qui m'ont décidé à vaincre toutes les raisons contraires

et à commencer à écrire en cette Journée Internationale de la Personne Agée (28-X-1982) et à la veille de l'année 1983, annoncée comme l'Année Internationale du Troisième Age (ou de la Personne Agée ?). En fait, j'ai cherché pendant longtemps, pour moi-même et pour autrui, la meilleure façon de traduire ce que je ressentais sur le vieillissement d'un homme et d'un évêque et sur ce que représente, pour moi comme pour les autres, l'entrée dans le troisième (ou quatrième) âge; et quelle utilité pourrait avoir la retraite après une longue vie et une expérience diversifiée, pour l'Institution que nous servons, et pour ceux qui, après nous, seront appelés à la servir. Malgré cette longue réflexion et peutêtre grâce à elle, ce fut avec une forte impression de nouveauté et de fraîcheur que j'ai lu les propos de Votre Sainteté proférés en la Cathédrale de Munich, en novembre 1980, propos que je me permets de transcrire ici: La vieillesse est le couronnement des étapes de la vie. Elle concentre tout ce que l'on a appris et vécu, tout ce que l'on afait et réussi, tout ce que l'on a souffert et supporté. Comme, dans le final d'une grande symphonie, tous les thèmes dominants de la vie sont repris en une puissante synthèse sonore. Et c'est cette résonance conclusive qui confère savoir, bonté, patience, compréhension et ce précieux couronnement de la vie: l'amour. Il me semble qu'une des choses les plus tristes et les plus lamentables dans l'histoire de l'Humanité et de l'Eglise est la perte de 1:expérience accumulée par les parents de la part des enfants, ou par chaque génération de la part de la génération suivante. S'il en est ainsi dans la succession familiale, cela est d'autant plus vrai dans la succession ministérielle de l'Eglise, qui par définition est Tradition vivante. Que des prêtres ou des évêques, ayant atteint l'âge de la retraite et s'étant retirés du service et de la responsabilité immédiate d'une communauté ecclésiale, n'aient rien à dire pour le bien commun, me paraît être une grande perte et même une espèce de rupture de la tradition tradition contingente, évidemment, mais au service de la grande Tradition qui intéresse tant la vie de l'Eglise. J'ai connu des évêques qui, s'étant retirés après une vie remplie de travail, d'expérience, de savoir et d'amour, se tiennent dans le silence (éventuellement en une certaine

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répétition de gestes et de propos conformistes) par amour de la paix, leur paix et celle des autres. Je me rappelle tout spécialement un grand évêque, auquel m'attachent des souvenirs heureux faits de solidarité, d'admiration, de vénération et d'amitié: Mgr Moisés Alves de Pinho, ancien archevêque de Luanda, qui s'engagea dans la rédaction de ses Mémoires, dont il me parla longtemps avec beaucoup d'intérêt et une certaine anxiété, parce qu'il ne disposait pas de moyens financiers pour la publication. Quand fmalement il rencontra un ami bienfaisant qui prit la responsabilité de l'édition, il souhaita me faire participer à son allégresse de voir se réaliser le grand rêve de sa vie. Dans l'euphorie partagée de ces moments, je lui dis avec enthousiasme: Alors, M l'Archevêque nous allons, connaître, enfin, une partie de la substance des avertissements adressés par vous à Lisbonne dans vos rapports annuels, bien avant la guerre coloniale (et qui, comme vous me l'avez dit, n'étaient pas entendus et étaient gardés dans les coffres du Ministère, comme secrets d'Etat), et celle des positions prises par l'Eglise avant et durant la guerre, de l'attitude du clergé blanc et indigène, etc. - Non, m'a-t-il répondu, je ne parle pas de ces choses. C'est que, savez-vous, ces choses divisent encore. Je respectai la position du vénérable archevêque mais pensai en moi-même et pense encore que, si dans notre témoignage et notre action d'évêques nous devions toujours penser à ce qui peut diviser, nous ne pourrions dire ou faire peu ou rien d'utile. Au fond de la question, en règle générale, celui qui mentionne un fait important ou énonce une doctrine engagée ne divise pas les esprits: il les trouve, déjà, divisés sur des faits ou des doctrines, et ce qui peut lui arriver c'est que la mention de ces faits ou doctrines soit le détonateur de ces divisions. Pour cette même raison déjà l'Enfant Jésus fut annoncé comme signum cui contradicetur. Et l'Eglise ne peut se dispenser de l'être... Je crois que lorsque Votre Sainteté se référait à la grande symphonie finale qui reprenant les thèmes dominants de la vie en une puissante synthèse sonore, vous mettiez toutes ces valeurs au service des autres et de la société, en forme de couronnement de la vieillesse dans l'amour sans s'interroger si 13

celui-ci serait accepté ou refusé, s'il serait ou pas un problème qui diviserait les esprits. Et je crois que c'est spécialement à travers la supériorité de cette espèce de témoignage-testament des personnes âgées, qui se superpose tendanciellement aux considérations des gens, du temps et de l'espace où ils ont vécu qui ont conduit Votre Sainteté à conclure que le Pape s'incline avec respect devant la vieillesse et invite tout le monde à faire de même. Appelé par cette invitation, activement et passivement, je ne puis m'empêcher d'exprimer la peine que je ressens en voyant des évêques pétris d'expérience, de savoir et d'amour pour le Peuple de Dieu et l'Eglise institutionnelle se retirer dans le silence de celui qui n'aurait aucune conclusion à tirer de sa vie ou qui considèrerait que le magistère accompagne d'une manière inhérente la juridiction et qu'il doit se terminer avec elle. Le ministère du magistère, certes, se termine avec le service et la juridiction ministériels. Mais le magistère de la vie est une chose différente; et je crois bien qu'être détaché d'une église locale rattache d'autant plus à l'Eglise universelle; et en même temps cela donne une plus grande liberté d'esprit pour voir les problèmes de l'Eglise hors d'un lieu et d'un temps déterminé et pouvoir intéresser davantage, sans forcer personne. Je me suis parfois demandé, si cette abstention des évêques émérites - qu'elle se traduise par le silence ou par la simple répétition des propos et des gestes de tous les jours, mais
désormais un peu plus dans le vide

- ne

provient pas du fait

qu'ils pensent que les nouvelles générations ou les jeunes en général ne veulent ni n'espèrent plus rien des personnes âgées, en d'autres termes, que si les enfants n'exécutent pas la mort du père, ils se limitent à l'attendre. Il me vient spontanément à l'esprit le souvenir de Mai 68, dans les écoles, notamment de Paris, où beaucoup de professeurs fuyaient les élèves, se taisaient ou tentaient de se s'aligner en reprenant leurs épiphonèmes ou slogans, semblant penser que toute cette turbulence et ce grand charivari était une révolte contre eux, comme parents; c'était l'abolition du paternalisme, en un mot la mort rituelle du père. Des observateurs plus attentifs et perspicaces ont découvert et expliqué que c'était diamétralement le contraire: c'était toute une jeunesse en 14

révolte contre l'École non-directive à la recherche d'un père (professeur, précepteur, la figure classique du mentor) et ne le trouvant pas. ..

Il en va de même, servatis servandis, des Evêques émérites.. .
Le célèbre évêque J'ai fait référence jusqu'à présent aux propos généraux de Votre Sainteté; et je me suis permis de citer et d'utiliser un texte plus direct et qui m'a beaucoup influencé dans cette perspective générale. Je me permets encore de faire référence aux contacts personnels avec Votre sainteté ainsi qu'à vos attitudes et propos qui m'ont guidés. Au Symposium des Evêques européens de 1975, quand à la fin furent décidés deux tables rondes ou carrefours, dont chacun avait le choix, Votre Sainteté, alors archevêque de Cracovie, vous avez choisi celui qui s'intitulait carrefour sur la Révolution au Portugal et ses perspectives du point de vue de l'Eglise. Nous, les deux évêques portugais participant au symposium, avions à exposer la situation, donner notre avis sur les événements, l'attitude de l'Eglise et les prévisions du futur ecclésial. Je présentai les faits, donnai une valeur positive à l'essentiel du changement et fis référence au tournant dangereux que prenait le processus révolutionnaire en cours, mais je manifestai - aussi ma confiance dans les qualités du peuple portugais, dans les possibilités d'éviter le pire et dans une certaine volonté politique des partis majoritaires, une confiance réelle, malgré toutes les critiques contraires, de sortir de cette folie collective dans lequel on avait sombré. En outre, tous les partis y compris le parti communiste avaient souhaité éviter la question religieuse et cherchaient à obtenir les bonnes grâces et la tolérance de l'Eglise. L'évêque de Coimbra de l'époque sans me contredire formellement, dressa un tableau sombre et pessimiste des faits et des possibilités, tableau qui provenait de sa propre analyse mais qui provenait aussi d'une tendance pessimiste liée à son insuffisance cardiaque qui allait peu de temps après le mener à une mort subite. Parmi tous les évêques présents, le plus grand 15

nombre, notamment ceux de l'Europe communiste, partageaient ouvertement cette vision pessimiste et l'un d'eux me disait: Ne vous faites pas d'illusions, ils sont tous les mêmes,. ils veulent tous gagner la faveur des catholiques, mais au moment de la décision, ils choisissent le parti opposé à l'Eglise. Au cours du long échange d'impression, d'argumentation diverse et d'appréciation, je fus spécialement impressionné par l'attitude du Cardinal Archevêque de Cracovie: très attentif et très serein, sans manifester aucune préférence pour l'un des deux côtés mais paraissant ne rien perdre de ce qui se disait. À la fm il parla de la Pologne; mais avec une supériorité, un contrôle des émotions, une confiance dans son peuple et dans l'Histoire qui était tout ce que je cherchais pour le Portugal (excepté, évidemment, la situation géographique et I'histoire). Lors de la visite de Votre Sainteté en Pologne, j'ai eu l'honneur de représenter l'Episcopat portugais. Lors de l'audience de bienvenue dont Votre Sainteté fit I'honneur aux évêques invités dans le palais archiépiscopal de Cracovie, lorsque je parvins à baiser Votre anneau, Votre Sainteté salua promptement l'évêque portugais du Symposium de Rome et me donna l'impression de se souvenir de la table ronde sur le Portugal: le Portugal où le pire avait été évité. Lorsque, comme pèlerin de Notre Dame de Fatima, Votre Sainteté visita le Portugal, en saluant Votre Sainteté dans le réfectoire du Sanctuaire puis lors de la première rencontre à Porto, je ~e demandais si, au milieu de tant de manifestations et de tant d'émotion, Votre Sainteté se rappellerait-elle encore l'évêque émérite de Porto, je veux dire, si vous pouviez garder en mémoire son image et son souvenir. C'est donc avec surprise et une émotion bien compréhensible que, sur l'esplanade du Régiment d'artillerie de la Serra do Pilar, en venant vous saluer au moment du départ, Votre Sainteté s'exclama en excellent et bien sonore portugais: Ah, le célèbre évêque de Porto! Célèbre évêque, peut-être, de bonne et de mauvaise réputation. .. À la Curie romaine et dans la diplomatie vaticane, hormis quelques belles et notables exceptions, j'avais plutôt mauvaise réputation. En réalité, seuls l'autorité suprême et la responsabilité immédiate des trois papes qui précédèrent JeanPaul I et Votre Sainteté ont empêché que la mauvaise réputation 16

l'emporte sur la bonne... Raison plus strictement personnelle à inscrire au tableau des raisons générales pour rappeler certaines choses du passé et corriger certaines réputations peu flatteuses, surtout quand elles sont injustes et imméritées. Il est clair que si tous avaient eu le courage d'un certain Monseigneur qui, dans l'attente brève et la montée de l'ascenseur de la Secrétairerie d'Etat, sachant pertinemment qui j'étais et qu'il m'était interdit de rentrer dans mon pays et mon diocèse, trouva le temps et jugea opportun de faire un bref mais louangeur panégyrique de l'autocrate portugais; si tous avaient eu cette franchise et cette transparence d'associations, tout serait décidé et il n'y aurait plus de quoi parler sur le sujet (comme je ne le fis pas à l'époque). Mais tout n'est pas si clair dans les mauvaises réputations de l'évêque de Porto; et c'est pour cela que pour le bien de la vérité, de l'histoire et du futur de l'Eglise, il me faut parler de certaines choses, panni beaucoup d'autres qui, par contre, on peut taire. Evidemment je ne vais pas écrire des mémoires en tant que tels. Je n'en aurais plus le temps, mais je considère inutile de parler, pour le plaisir de parler, de soi, de ses faits et méfaits, ou de composer son portrait pour l'histoire ce qui, peut-être, intéresse peu de gens. Je n'ai même pas tenu un journal intime pour recueillir mes impressions, mes réactions aux faits, mes états d'âme... Mais, si je ne puis écrire des mémoires en tant que tels, je ne saurai cependant m'empêcher de revenir sur certains problèmes de l'Eglise, qui, à mon sens, peuvent intéresser tous les responsables du point de vue de mon expérience personnelle qui n'a pas toujours été agréable. Pathémata mathémata, disaient les Grecs; et il est vrai que lorsque la santé n'est pas bonne, chacun sait d'où vient la douleur. Mais si je parle, et en parlant de faits qui me survinrent et ce n'est pas le pourquoi et le comment de qui m'est arrivé qui intéresse les gens et me pousse à en parler je chercherai de ne pas oublier le précepte du vieux Tacite qui entendait écrire sine ira et studio. Et, dans la partie où je parle d'événements qui firent l'histoire ou peuvent la faire, je chercherai à ne jamais oublier la règle d'or, d'origine cicéronienne, donnée à l'historiographie par Léon xm : Ne quid falsi dicere audeat:

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deinde ne quid veri non audeat ,. ne qua suspicio gratiae sit in scribendo, ne qua simultatis.

Lettre ouverte, comment et pourquoi?
Qu'un évêque écrive personnellement au Pape, dira-t-on, bien que cela ne soit pas courant, cela peut se comprendre. Qu'un simple évêque expose au Pape des points de vue sur des problèmes de l'Eglise, sans avoir de qualification curiale ou diplomatique, et de surcroît émérite, cela sera moins compréhensible, mais passerait encore. Maintenant écrire et traiter de problèmes dans une lettre ouverte au Pape, comment et pourquoi? De fait, je crois que Votre Sainteté et ceux qui éventuellement me liront, s'ils me lisent avec bienveillance, comprendront les raisons qui guident mon état d'âme et me paraissent objectivement justifiées jusqu'à ce point: un évêque émérite qui traite en l'Eglise des problèmes auxquels elle se trouve exposée par notre temps et qui les expose au Pape coram Populo Dei. Un évêque émérite, bien qu'il cesse d'exercer juridiction dans un diocèse, c'est-à-dire, bien qu'il cesse de diriger les curés, comme disent certaines gens du peuple, ne cesse pas pour autant d'être évêque de l'Eglise. Dans une certaine mesure, on pourrait même l'entendre d'une façon inverse: détaché çl'un diocèse et de la participation active à une conférence épiscopale, il est plus étroitement lié à l'Eglise universelle et pourra ainsi envisager de façon plus proche les problèmes généraux de la même Eglise, vus naturellement à la lumière de son expérience au service d'une église particulière, mais désormais dans une perspective plus large et plus universelle. Concrètement, être émérite retire à l'évêque certains droits mais le libère des servitudes résultant du ministère et du magistère épiscopaux. Plus concrètement encore, personne ne pourra penser que toute prise de position, que je pourrais assumer ou paraître assumer, autorisera quelqu'un à tirer parti de ces positions ou opinions pour s'affranchir de la discipline ecclésiastique ou discuter les orientations de ses responsables. 18

Que l'Eglise de notre époque ait des problèmes, Votre Sainteté le sait mieux que quiconque, parce que vous en sentez tout le poids et expérimentez toute la difficulté de leur trouver une solution. Que Votre Sainteté détienne l'autorité dans l'Eglise, personne ne le nie (à l'exception de quelques malades du fanatisme idéologique) ; mais il faut penser autrement du pouvoir effectif. Cela fait quatre ans que Votre Sainteté enseigne dans les homélies du mercredi, avec une grande implication personnelle et une extraordinaire élévation doctrinale, les principes qui fondent le mariage chrétien dans son unité, son indissolubilité et sa sainteté. De fait, j'ai entendu à un évêque très spirituel, non portugais, répondre à d'autres évêques qui l'interrogeaient sur cette homilétique (alors qu'ils étaient, eux aussi plutôt perplexes): Oh, ce n'est pas de la pastorale. Mais non moins significatif est le fait que, au Synode des Evêques sur la famille, autant dans les réflexions et interventions que dans les documents conclusifs (qui semble-til n'ont enthousiasmé personne) on retrouve difficilement, en admettant qu'il Y en a, l'écho de l'effort doctrinal de Votre Sainteté. Et dans ce contexte il serait peut-être inopportun de rappeler la récente création d'une prélature personnelle, terme d'un long processus où les forces internes de l'Eglise, au plus haut niveau,
se sont opposées entre elles d'une façon si radicale ?!

...

Ces simples exemples, parallèlement à tant d'autres que l'on pourrait citer, montrent que le pouvoir effectif du Pape dans l'Eglise est loin de coïncider avec son autorité légitime. Pour cette raison, il me semble qu'il serait peu intéressant qu'un évêque solitaire et déjà en retraite fasse part à Votre Sainteté, par lettre confidentielle, de ses réflexions (car même si elles sont justes, Votre Sainteté y aura déjà réfléchi et de meilleure façon). Une présentation publique de problèmes qui sont publics, leur discussion et leur examen avec sérénité et transparence par tous ceux qui sont sincèrement intéressés par la vie et l'avenir de l'Eglise, oui, à cela, je peux contribuer; et je ne sais pas si celui qui n'est pas en position de commander peut aider davantage. 19

Cela étant, je m'adresse tout d'abord au Pape qui a, en définitive, la responsabilité suprême d'orienter les études, les analyses et projets et qui aura le dernier mot. Mais je pense aussi à la Collégialité épiscopale qui avec Pierre et sous Pierre doit diriger l'Eglise et répondre aux problèmes qui lui sont posés à chaque époque, dans cette espèce de Concile dispersé qu'est l'Eglise apostolique ou diocésaine, en tous temps et tous lieux, évidemment en route vers de nouveaux Conciles convoqués (espérons-le, totalement œcuméniques). Mais je pense aussi aux prêtres, religieux et fidèles qui sont l'Eglise totale, Eglise qui ne peut se dispenser de la hiérarchie, mais qui n'est pas seulement celle-ci, Eglise convoquée et convoquante, selon le vieux principe, général mais particulièrement ecclésial, qui veut que ce qui est à tous, doit être traité par tous. Toujours avec la réserve que traiter n'est pas résoudre, participer n'est pas se faire juge de sa propre diverses matières - et que le dernier mot appartient au SaintSiège lui-même. Je dirai finalement que tout ce que j'ai été amené à penser et que j'ai l'intention d'écrire provient directement ou indirectement du dernier Concile. Ce fut pour moi comme pour beaucoup d'autres une révélation et un ravissement: une vision de l'Eglise dans son apostolicité et son actualité. Mais plus que cela, depuis la Commission préparatoire à laquelle je participai, jusqu'aux sessions et décisions in aula à Saint Pierre, j'ai vu l'Esprit Saint travaillant avec les hommes, mais malgré eux et paraissant très souvent jouer avec eux et même dans certains cas se moquer d'eux: ludens coram eo omni tempore ... draco iste quem formasti ad illudendum ei... Ainsi agit l'Esprit: ainsi continue-t-il.. . Tout ce que j'écrirai je le tiens comme confmnation, réalisation et explicitation du Concile de Vatican II. Si on y trouvait quelque chose qui y soit opposé, dès maintenant je la donne pour non écrite. Dans le Christ et en l'Eglise, Saint Père Jean-Paul TI,je suis de Votre Sainteté très reconnaissant et dévoué serviteur. t Antonio Ferreira Gomes (Evêque émérite de Porto) Octobre et Novembre 1982. 20
cause

- il n'y

a pas de sujet tabou, mais il y a une discipline en

2 ,

Ecrire des Mémoires ou exiger la mémoire et la responsabilité?
Saint Père: Maintenant que vous êtes évêque émérite d'un grand diocèse et avec une vie épiscopale chargée d'expérience, vous devez consacrer votre temps à écrire vos mémoires - disent les uns. Il serait bon qu'il n'écrive pas ses mémoires - pensent et craignent d'autres -parce qu'il en sait trop... Et bien, entre écrire ou ne pas écrire mes Mémoires, entre le souhait des uns et la crainte des autres, je puis assurer que je n'écrirai pas mes Mémoires, tout d'abord parce que je n'en ai jamais eu l'idée, ensuite parce que cela n'en vaut pas la peine et finalement parce que je n'en aurai plus le temps. De fait je n'ai même pas tenu et nourri un journal intime! Cela ne veut pas dire que je n'en ai pas eu la tentation, je savais bien qu'il y a des journaux personnels qui sont de grands documents. Mais, bien que j'en reconnaisse les avantages personnels et même autres, il est certain que, outre le fait d'avoir toujours eu beaucoup à faire, je me suis toujours trouvé confronté à un double dilemme: ou tout écrire et m'exposer à ce que l'auteur du livre au titre bien expressif La Folie en Tête disait: Je dis tout, si je me ridiculise, tant pis I... Ou affronter l'autre aspect du dilemme non moins compliqué, c'est-à-dire écrire tout ce qui serait favorable à notre figure et à nos objectifs ou tout ce qui serait particulièrement édifiant pour les autres.

Cette seconde hypothèse est sans nul doute la plus acceptable, surtout parce que j'ai exercé des fonctions de responsabilité dans l'Eglise; mais je dois confesser que, bien qu'il faille reconnaître que celui qui exerce des fonctions épiscopales doit s'accepter, dans une certaine mesure, comme homme placé entre Dieu et le commun des mortels, je fus toujours très sensible aux difficultés inhérentes à l'interposition d'un moi humain et les hommes. Selon la métaphore orientale, le sage doit lever le doigt pour indiquer la lune au commun des gens; mais il y a toujours le risque que les gens regardent le doigt sans voir la lune. Pire encore si le sage regarde lui aussi son doigt. Dans l'Eglise nous devons être représentants; dans le culte, la parole et l'action nous devons être acteurs. De si bons représentants et des acteurs si parfaits que seul le Représenté apparaisse à l'assemblée et que seuIl' Auteur soit vu et entendu. Opportet ilIum crescere me autem minui : être réduit jusqu'à in capite, la tête coupée de Jean-Baptiste comme le commente un père de l'Eglise. Mais cela exige tant de perfection que, à l'exception des saints authentiques, il faut redouter l'hypocrisie... De l'autre aspect du dilemme, tout écrire, est certainement le modèle le plus accompli d'une certaine culture, état le plus élevé de la confession totale au papier imprimé, H. Amiel et son Journal. On pourrait presque dire qu'il oublia de vivre pour éprouver son moi, s'observer, s'écrire et s'imprimer. Penché sur son Jou~al, jour après jour, il note ses états d'âme, les changements de sa psychologie, de son émotivité et même de sa physiologie qu'il soit bien portant ou malade. Il en résulte l'image d'un professeur méthodique, ordonné, méticuleux, timide, réservé et engendrant naturellement des dévouements, surtout féminins. De fait, en lisant certaines pages de son journal, surtout quand il parle de ses dévouements, peu de lecteurs s'empêcheront de s'exclamer comme Gregorio Maranon: Mais cet homme si correct et si gentil était finalement un monstre! Eh bien, ni saint, ni monstre; hypocrite, non plus... Je n'écris pas mes Mémoires. Je ne dis pas pour autant que j'enterre les témoignages de la mémoire et cherche à ne pas assumer mes responsabilités. 22

Je ne dis pas pour autant que j'enterre les témoignages de la mémoire et cherche à ne pas assumer mes responsabilités. Chacun de nous doit s'assumer pleinement, même si parfois il faut confesser comme Joseph de Maistre: Je ne sais pas ce qu'est la conscience d'un criminel, mais je sais ce qu'est la conscience d'un homme de bien etj'en ressens de l'horreur... On dit au Patriarcat de Lisbonne que le Cardinal Cerejeira a brûlé de son vivant sa correspondance avec le Président du Conseil. S'il en fut ainsi, on peut se demander s'il a cherché à servir son correspondant ou lui-même. C'est l'Histoire qui assurément fut desservie. Mais en pensant bien, ni les correspondants eux-mêmes ni la justice ne bénéficierait d'une telle destruction. N'importe quel historien futur d'une phase si importante de notre histoire, face à un tel acte volontaire de fuir le jugement objectif de la postérité, jugera légitime de présumer le pire. Peut-être a-t-il pensé que ces lettres, personnelles et écrites sur un ton amical (de sa part, entendons-le) étaient privées et donc lui appartenaient de plein droit. Je me souviens de fait que dans une situation où il nous lut, lors d'une session de la Conférence épiscopale, certaines de ces lettres, il s'adressait au Président du Conseil par le simple vocatif Antonio et recevait sa réponse commençant par Manuel. J'ajoute même qu'une fois j'ai eu l'audace de dire devant la Conférence, alors que j'étais un jeune évêque, que nous appréciions ce ton familier et amical, mais que j~ pensais qu'il y avait des moments et des sujets où, comme Président de la Conférence, il devrait s'adresser à Son Excellence, Monsieur le Président du Conseil des Ministres et devrait s'attendre à la réponse adressée à Son Eminence, Monsieur le Cardinal Patriarche, Président de la Conférence Episcopale Portugaise. Peut-être que fut commise une première irrévérence, mais je croyais alors et crois plus encore maintenant que si les bonnes relations personnelles peuvent faciliter la négociation des affaires entre l'Eglise et l'Etat, de telles affaires n'en sont pas moins de nature juridique tant pour l'Eglise que pour l'Etat; et donc quel que soit le style utilisé, les documents respectifs ne peuvent être soustraits à l'histoire de l'une ou l'autre de ces institutions. Notamment parce que, si l'histoire est le maître de 23

la vie, elle ne peut être seulement l' œuvre de panégyristes mal documentés.. . Le 24 janvier de cette année, 50ème anniversaire de l'accès au pouvoir d'Hitler, l'Episcopat d'Allemagne Fédérale a publié un vaste et profond documentaire, sous l'épigraphe Mémoire et responsabilité. À la même date il a rendu publique la brève mais dense et lucide Déclaration de Würzburg, dans laquelle il reconnaissait et assumait les responsabilités du catholicisme allemand dans les termes austères suivants: Nous l'avons déjà dit et nous le répétons encore: nous savons que l'Eglise fut aussi coupable. Et après un jugement de valeur bref et condensé sur ce qui fut bon et fut mauvais dans le comportement des Catholiques, l'Episcopat commente: Il ne s'agit ni d'accusation ni de justification,. c'est une question d'autocritique. Nous, qui voyons les choses du dehors, devons reconnaître sans esprit de justification ou d'accusation mais de critique objective, que, s'il y a eu en Allemagne des Catholiques qui ont été associés aux pires abominations du régime (dans la mesure où ils les connaissaient, ce qui n'était pas un fait général), il y a eu aussi un grand nombre de catholiques, curés et évêques qui ont montré une fidélité et un courage notoires, jusqu'au sacrifice de leurs biens, de leurs droits civiques et jusqu'à celui de leur propre vie. Je crois que, malgré les horreurs du nazisme, aucune autre Eglise, soit par la moyenne des fidèles soit par les exposants _majeurs de sa catholicité, n'a le droit de dédaigner l'Eglise d'Allemagne ou de se considérer meilleure... Et l'Episcopat de l'Allemagne occidentale termine la Déclaration de Würzburg avec cette expression formidable: L'attitude qui nous permet d'aller à la rencontre du jour du Seigneur, sans être saisis de surprise, est la même que celle que nous devons avoir pour faire face à l'Histoire. Dans la logique de cette lucide et courageuse conviction, les évêques d'Allemagne occidentale ont créé, il y a plus de vingt ans, une commission pour l'Histoire contemporaine. À l'occasion de ce 50ème anniversaire, le Président de la Conférence, le Cardinal Hoefner, invita le président de cette dite Commission, le Prof. Konrad Repgen, à prendre position sur le résultat des études de la Commission et sur les travaux 24

qu'elle avait déjà faits. Repgen, après avoir fait une appréciation équilibrée et nuancée mais objectivement critique du comportement catholique, informait que sa Commission avait déjà publié trente volumes, largement documentés et dotés d'un appareil critique, ainsi que vingt monographies sur l'histoire du Catholicisme allemand de 1933 à 1945. Je ne puis maintenant donner de conseils ni faire de critiques, mais je regrette beaucoup qu'au Portugal rien ne se fasse de semblable, qu'on semble chercher à oublier le passé, surtout le passé récent. Ce sont des choses à oublier, dit-on fréquemment, et l'on semble penser que si nous oublions, les autres aussi oublient. J'ai toujours entendu dire depuis l'école primaire que le présent n'a pas d'histoire; et toujours, depuis l'école primaire je me suis trouvé en désaccord avec cette affirmation. Qu'est-ce qui peut nous intéresser davantage que l'histoire de nos jours, ses leçons et les attitudes à avoir? L'histoire même du passé le plus lointain ne peut être interprétée qu'à la lumière des faits et des idées dont nous sommes témoins et partie prenante. On pourra objecter que l'histoire récente du Portugal n'est pas aussi dramatique et que les options de notre Etat ne sont ni si radicales ni si terribles que celles de l'Allemagne. S'il en est ainsi dans une certaine mesure, il n'en est pas moins vrai que d'un autre côté proportionnellement, notre histoire étudiée objectivement et avec un esprit critique n'en serait pas moins intéressante, bien au contraire. Nous assistons, comme on sait, au dénouement de cinq ou six siècles d'histoire nationale. Depuis le début de la seconde dynastie, le pays s'est orienté vers le Maroc, puis vers la Mer Ténébreuse et vers les continents éloignés. Aujourd'hui encore, en méditant sur de telles entreprises, nous nous sentons médusés face à l'audace de tels plans et de telles réalisations. Reconnaissant la part d'influence due à d'autres facteurs, il nous faut admettre que seule une grande vision de l'histoire, une conception prophétique du monde s'ouvrant à l'homme et une grande foi, une foi immense, peuvent être une clef d'interprétation pour cette grandiose et lucide aventure, évidemment supérieure à nos forces. Supérieur à nos forces, cet esprit de mission exigeait une concentration des forces 25

disponibles et une foi immense. Cette foi partait assurément d'une confiance illimitée en nous-mêmes mais elle était pardessus tout foi en Dieu, Seigneur de l'Histoire. C'est pour cela qu'il ne faut point s'étonner que la concentration des forces nationales ait conduit à la concentration des forces religieuses. Une telle unité de la morale et de l'orthodoxie religieuse aurait été acceptable si elle avait été libre, comme elle l'était réellement au niveau du peuple, et si elle n'avait pas été concentrée dans les mains du pouvoir civil et n'avait pas été protégée contre les marginaux et les dissidents par un tribunal de la foi, de création également royale. Ce tribunal, future grande puissance politico-religieuse, ce fut l'Inquisition. Honte de l'Eglise, en effet, mais seulement dans la mesure où elle est honte de l'Humanité et des nations qui l'ont adoptée. Il ne faut pas oublier que les autres nations, à la même époque ont eu des procédés aussi honteux, avec des procès en sorcellerie qui, à cette époque, brûlèrent plus de pauvres femmes, tenues pour sorcières, que l'Inquisition ne tua d'hérétiques, avec de surcroît une procédure judiciaire bien moins formelle, beaucoup plus partiale, populaire et superstitieuse. Condamner le viol de la conscience par l'Inquisition n'est pas ignorer que la chrétienté se trouvait encerclée par l'Islam une avancée du croissant atteignit la France (Poitiers) par l'Occident puis par l'Orient une autre avancée atteignit Budapest ~, et également infiltrée de l'intérieur par la culture islamique: averroÏsme latin, érotisme oriental, licence matrimoniale digne des Sultans essentiellement chez les rois et les gentilshommes. Quant aux perturbations politiques de la Réforme protestante, elles sont venues fragiliser des fronts déjà si fragiles, aussi n'est-il pas surprenant que le peuple et les politiques d'alors aient réclamé des mesures pour défendre l'orthodoxie nationale. Mais que l'Inquisition espagnole soit une création royale, ici comme là-bas, il suffira de rappeler que, au Portugal, après la demande de D. Manuel au Pape et des insistances pressantes et parfois menaçantes de D. Jean III, ce roi finit par établir un tribunal de la foi à Evora, Lisbonne, Coimbra et Porto, avec des juges, des officiers et des auto-da-fé. Il est vrai que le Pieux 26

savait respecter certaines formes. Ainsi, pour que le procès qui donna lieu à Porto au premier et à l'unique auto-da-fé, le Pieux envoya des juges, désignés par lui au sein du clergé de Braga, mais écrivit à l'évêque D. Baltasar Limpo qu'ils iraient l'aider dans le jugement des faits de l'Inquisition. Et l'évêque répondit au roi avec la même amabilité (et peut-être intimement avec une certaine ironie) que ces juges de nomination royale l'avaient aidé à décharger sa conscience. Après avoir institué des tribunaux de l'Inquisition dans les villes les plus importantes, après leur mise en fonctionnement, provoquant des délations et l'arrestation de quelque 1800 personnes, promouvant des autos-da-fé avec remises au bras séculier, ce n'est que six ou sept ans après que la bulle Meditatio cordis est venue reconnaître le fait accompli et mieux préciser le fonctionnement, les précautions et les limites du procès légitime, en commençant par offrir en cette année 1507 une réconciliation générale. Il y a déjà un certain nombre d'années, j'ai écrit quelques textes qui prenaient position par rapport au problème de l'Inquisition. J'étais dans l'exercice du service épiscopal et je l'ai fait non pas malgré le fait que je sois évêque mais précisément parce que j'étais évêque. C'est que les procédures que l'on disait être celles de la police politique, la mentalité qui dominait parmi de nombreux membres de l'Eglise et le fait même que le régime était considéré par beaucoup comme catholique_ semblèrent m'obliger à juger le passé pour prendre conscience du présent. C'est que l'erreur et le vice fondamental de l'Inquisition a beaucoup en commun avec celui des polices politiques actuelles, si elles ne sont pas limitées par l'Etat de droit. Elles veulent entrer dans la conscience des personnes, forcer ces personnes à accepter la vérité et la bonté d'une certaine politique, enfin faire une conversion forcée, et parfois avec une prime pour la conversion. En écrivant sur l'Inquisition, je ne m'attendais évidemment pas à rencontrer un accord unanime; mais je ne m'attendais pas non plus à ce qu'il y ait encore tant d'inquisiteurs et proches de celle-ci parmi nous, jusque dans le monde ecclésiastique. En fait, nous avons assisté, durant ce dernier demi-siècle, au dénouement d'une histoire multiséculaire voulant ouvrir de 27