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Louis-Joseph Lebret, précurseur de Vatican II

De
494 pages
Lebret a été un de ces intellectuels qui ont contribué à l'essor d'une nouvelle orientation de l'Eglise. Dénonçant son conformisme spirituel et sa connivence avec les forces de la bourgeoisie, il a souhaité la réconcilier avec "les pauvres et les nécessiteux". Lebret préconise une Eglise ouverte sur le monde, les autres cultures et les autres religions. Il pratique plus la sociologie et l'économie que la théologie et pense indispensable l'abandon d'une liturgie à ses yeux surannée.
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Louis-Joseph Lebret,
précurseur de Vatican II (1897-1966)
Bibliothèque Kubaba (sélection)
http://kubaba.univ-paris1.fr/


Série Monde moderne, Monde contemporain
L’enseignement de l’Histoire en Russie, Annie Tchernychev
Le Lys, Poème marial islandais, Eysteinn Ásgrímsson, présentation et traduction de
Patrick Guelpa
Un homme de désirs : Einar Benediktsson, Patrick Guelpa
Toi qui écoutes, Jon Óskar, traduction de Régis Boyer
Les elfes des falaises, Einar Benediktsson, présentation et traduction
de Patrick Guelpa
Le Village Jón úr Vör, traduit de l’islandais et présenté par Régis
Boyer
Au-delà des mots, René Varennes



Série Eclectique
Il faut reconstruire Carthage, Patrick Voisin
Arrobazze, le petit thon des mers, France Duhamel
Une saison russe, Annie Teyssier
Une initiation à la philosophie de Claude Tresmontant, Paul Mirault
Sueurs ocres, Elie Lobermann
Les difficultés de l’anglais. La voix passive, Christian Banakas




Lydie Garreau






LOUIS-JOSEPH LEBRET,
PRÉCURSEUR DE VATICAN II (1897 -1966)


Dans la dynamique sociale de l’Église,
auprès des marins-pêcheurs bretons,
et dans le développement économique mondial






Collection Kubaba, Série éclectique
Pour une Archéologie de Vatican II, n°1












L’HARMATTAN Reproductions de la couverture :
La déesse KUBABA (Vladimir Tchernychev)
La mer à Ploumanach, 1978
(Hélène Beaudon-Gaulme)

Directeur de publication : Michel Mazoyer
Directeur scientifique : Jorge Pérez Roy

Comité de rédaction
Trésorière : Christine Gaulme
Colloques : Jesús Martínez Dorronsoro
Relations publiques et communication : Annie Tchernychev, Sophie Garreau-Forrest
Directrice du Comité de lecture : Annick Touchard

Comité scientifique, série monde moderne, monde contemporain
Jean-Michel Aymes (Université de Paris III), Antonio Barragan (Université de Cordoue),
Régis Boyer (Université de Paris IV-Sorbonne), Claude Hélène Perrot, (Université de Paris I-
Panthéon-Sorbonne), Patrick Guelpa, (Université Charles de Gaulle-Lille 3), Hugues
Lebailly, (Université de Paris I-Panthéon-Sorbonne), George Martinowsky (Université
Clermont II-Blaise Pascal), Paul Mirault (Professeur de philosophie), Perez Rey (Université
de Paris I-Panthéon-Sorbonne), Hélène Pignot (Université de Paris I-Panthéon-Sorbonne),
Olga Portuondo (Université d’Oriente), Annie Tchernychev (Université de Paris I-Panthéon-
Sorbonne), Richard Tholoniat (Université du Maine)
Ingénieur informatique
Patrick Habersack (macpaddy@chello.fr)

Avec la collaboration artistique de Jean-Michel Lartigaud
et de Vladimir Tchernychev.









© L'HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54979-1
EAN : 9782296549791










Lydie : A ma mère, à mon époux et à nos enfants : Emmanuelle et
Sophie
Nous : A notre chère défunte mère et à ses petits enfants.










Préface
« Accepteriez-vous de préfacer une thèse sur le Père Lebret, que les
Cahiers Kubaba vont bientôt publier ? », m’a demandé un jour Michel
Mazoyer. Bien sûr, cela ne se refuse pas, mais c’est peut-être cette
acceptation spontanée qui appelle aujourd’hui explication.
En effet, combien se souviennent par nous de cette figure éminente du
catholicisme social, rénovateur de la pensée sociale catholique au lendemain
de la Seconde Guerre mondiale ?
Né en 1897, Louis Joseph Lebret était un Breton de la Côte – un malouin
ou presque – et un marin. Trop jeune pour être mobilisé en 1914, il prépare
Navale après son baccalauréat et s’engage dès 1915 comme apprenti marin,
eentre l’École navale dont il sort 3 , devient officier de manœuvre et termine
la guerre comme enseigne du vaisseau. En 1921, il est directeur des
mouvements du port de Beyrouth, puis instructeur à Navale et officier en
second de l’aviso Arras. À l’âge de 27 ans, il reçoit la Légion d’honneur.
C’est alors qu’il bifurque et choisit la vie religieuse dans l’ordre
dominicain, y reçoit une solide formation philosophique et théologique
d’inspiration aristotélo-thomiste, qui le structure définitivement sans qu’il
s’y enferme. En 1929, il retourne à Saint-Malo : il y fonde la Jeunesse
maritime chrétienne (J.M.C.), dans l’esprit de la J.O.C. – jeunesse ouvrière,
le Secrétariat social maritime et, avec son ami Ernest Lamort, la Fédération
française des syndicats professionnels des marins, ainsi qu’un journal, La
Voix des marins. Sa vocation religieuse se réalise se réalise ainsi dans une
activité sociale totalement séculière. En ces années de crise économique
profonde, il contribue à une vaste réorganisation des pêches maritimes, lance
le service social des gens de mer, enquête sur les pêcheries et le marché du
poisson en Europe et en Afrique du Nord, sans hésiter à travailler avec les
organisations dites « de gauche ».
En 1940, il est mobilisé à l’état-major de la Marine et affecté au
Ministère de la Marine marchande comme expert économique. La défaite
l’amène à s’établir à Marseille où il mène une étude sur les conséquences de
la situation pour l’orientation des pêches méditerranéennes. En même temps,
il élabore et fait adopter le premier statut des dockers, après qu’un de ses
compagnons, le P. Jacques Loew, se soit fait embaucher sur le port pour
connaître d’expérience leurs dures conditions de vie et de travail. Nous
sommes ici à l’une des voies qui conduisirent, en ces années, à ce qu’on
nommera l’expérience des prêtres-ouvriers.
7
Une longue étape s’achève, au fondement de la grande entreprise qui va
suivre. Lebret monte à Lyon et s’installe dans sa banlieue à Écully, où, en
septembre 1941, il fonde Économie et Humanisme(1), pour l’humanisation
de l’économie et une civilisation solidaire, à la fois « centre d’études des
complexes sociaux » et lieu de formation permanente. En février 1942 sort le
Manifeste d’Économie et Humanisme, signé de huit noms : les Pères Lebret,
Loew et Moos, religieux dominicains, Alexandre Dubois (chef d’entreprise
dans l’Isère), Jean-Marie Gatheron (inspecteur général de l’agriculture,
auteur de Le pain et l’or), René Moreux (directeur du Journal de la Marine
marchande), Gustave Thibon (le « philosophe paysan », vigneron-exploitant
dans la Drôme) et François Perroux (économiste, futur professeur au Collège
de France). Il suffit ici de renvoyer à l’excellente thèse que Denis Pelletier a
consacrée à ce mouvement(2) tandis que Lydie Garreau s’attachait à son
fondateur(3).
En cette période de guerre mondiale et d’occupation allemande, on a
reproché au P. Lebret d’avoir plus travaillé avec Pétain que combattu avec
de Gaulle. S’il en a bien été ainsi, ce n’est pas que Lebret fût un ardent
maréchaliste ou vichyssois, mais dans la mesure où le régime en place
partageait ses propres idées et permettait leur réalisation. À la différence des
hommes politiques, et, parmi eux, des démocrates-chrétiens, il pensait que la
politique était seconde, au service de l’économie sociale et que son efficacité
était subordonnée à un équipement intellectuel dont Économie et
Humanisme proposait les outils. En août 1944, à l’approche des premiers
contingents américains, il trouva tout naturel d’aller à leur rencontre dans sa
tenue de lieutenant de vaisseau. Pour lui, une seule chose était essentielle : sa
vision, son obsession d’une nouvelle civilisation à instaurer sous peine de
catastrophe inévitable, échappant au libéralisme sans tomber dans le
socialisme.
En ce sens, il est bien un héritier fidèle de la pensée sociale catholique
telle qu’elle s’était construite depuis Léon XIII. Mais il est aussi un héritier
novateur : par l’importance qu’il accorde à l’économie (il sera un lecteur
attentif de Marx, avec l’aide d’un germaniste, Guillaume Dunstheimer) qui
ne se limite pas à l’action sociale ; par son souci (hérité de Le Play) de
l’enquête, des techniques d’enquête et de la connaissance du terrain.
Économie et Humanisme a été une école de pensée et de formation, mais
tout autant un laboratoire et un centre de recherche dotés d’un outillage très
sophistiqué dont un des intérêts privilégiés sera la sociologie religieuse de la
pratique cultuelle telle qu’elle était alors en vogue. Économie et Humanisme,
c’est un équipement lourd au service d’un grand objectif : « changer le
monde, une tâche pour l’Église », ainsi que dira son disciple Vincent
Cosmao.
8
En octobre 1944, Lebret entre au C.N.R.S. comme maître de recherche en
sciences économiques. Il en deviendra en 1961 le premier directeur de
recherche de classe exceptionnelle en sciences humaines, une année avant
Michel Lejeune – le linguiste – à Paris. Il y a certainement un ouvrage à tirer
de la vingtaine de rapports annuels que sa fonction l’obligeait à rédiger. Le
directeur d’Économie et Humanisme était aussi fonctionnaire contractuel,
puis titulaire de l’État.
Dès la fin des années 50, une troisième étape s’amorce, marquée par la
fondation en 1958 de l’IRFED, Institut pour la recherche, la formation et le
développement, voué en fait au « tiers-monde » (une expression de Georges
Balandier, popularisée par Alfred Sauvy) : Amérique Latine, Afrique noire,
Proche-Orient. Lebret assume des responsabilités considérables en pilotant
des plans de développement dans plusieurs États du Brésil, en Colombie, au
Sénégal et au Liban. Des études sur les besoins des populations le conduisent
en Argentine, en Uruguay, au Chili, au Venezuela, et même au Vietnam. Les
archives publiques de ces pays restent à ce jour inexploitées et même non
signalées : qu’ajoutent-elles aux archives françaises ?
Ses dernières années seront occupées en particulier par les problèmes
internes de l’Église catholique. Il a la confiance et l’admiration du pape Paul
VI (il sera le principal rédacteur de son encyclique Populorum progressio
sur le développement des peuples). Il joua au concile de Vatican II un rôle
d’expert écouté sur toutes les questions de justice sociale et de rapport au
monde de l’Église et de ses membres, alors qu’il était miné par le cancer qui
allait l’emporter le 20 juillet 1966.
J’ai connu un autre personnage de sa génération d’une envergure
comparable : Mrg Jean Rodhain (1900-1977), fondateur en 1940 de
l’Aumônerie générale des prisonniers de guerre pendant le régime de Vichy,
des « Missions vaticanes » à la Libération et du Secours catholique en 1946
(il était aux côtés du général Leclerc à l’heure de la capitulation de Paris et
avec l’armée américaine à la libération de Buchenwald). Leur vie parallèle
serait d’un grand intérêt et riche d’enseignements. Ils ont connu les mêmes
obstacles, les mêmes résistances : ils ont agi à l’échelle mondiale. Ils ont
préféré la pensée réalisatrice à la pensée spéculative. Ils se sont voulus avant
tout hommes d’Eglise, à son service, faisant – à la suite de Jacques Maritain
– une distinction majeure entre la personne et le personnel de l’Église. Ils ont
été particulièrement attentifs au réel, à sa complexité, à ses lenteurs.
S’il y a ici une énigme, qui les dépasse, c’est bien que les deux hommes
n’ont jamais coopéré, ne se sont pas fréquentés, et se sont mutuellement
ignorés. Le tiers-monde et son développement n’étaient pas ce qui
préoccupait Rodhain, et la charité redistributive qu’il pratiquait n’était pas
celle qui inspirait à Lebret la mise en valeur des ressources – humaines et
matérielles – négligées, méprisées ou même écrasées. La pensée du religieux
9
dominicain a beaucoup évolué, mais elle est restée fidèle à trois thèmes :
l’importance de l’économie et d’une science de l’économie, la sous-
estimation de cette importance par l’Église catholique et sa doctrine sociale,
les carences de l’économie capitaliste et de ses principes libéraux. À une
époque où l’humanisme était dans le vent – et, en particulier, l’humanisme
chrétien –, l’économie capitaliste n’était pas un humanisme.
On comprend pourquoi l’offre de préfacer une thèse universitaire
consacrée à une telle personnalité ne se refuse pas. En réalité, ce n’était pas
exactement le cas. En fait, il ne s’agissait pas de publication d’une thèse
récemment soutenue, mais de la réédition d’une thèse qui n’était jamais
venue à soutenance. Et c’est là que se noue le drame, puisqu’il faut bien
parler de drame. J’ai connu plusieurs cas analogues : c’est le seul qui ait pris
un tour dramatique. Au drame s’ajoute le paradoxe : il est rare qu’une thèse
repoussée soit éditée ; il est exceptionnel qu’elle soit rééditée.
Le schéma est toujours le même : des personnes qui, la quarantaine
passée, sans formation universitaire, étrangères au sérail universitaire,
entreprennent leurs études doctorales, au prix d’un travail astreignant, puis
une thèse, insuffisamment dirigée faute de temps, en même temps que
difficilement dirigeable, à une étape de la vie où l’esprit, structuré, a perdu
en souplesse ce qu’il a gagné en assurance.
J’aurais aimé connaître Lydie Garreau. Ce devait être une personne
attachante et une forte personnalité, généreuse autant que bûcheuse. Ses
débuts n’avaient pas été faciles. Elle était arrivée aux études doctorales à
coup d’équivalences, sans être ni bachelière, ni licenciée. Elle était d’abord
passée par le Centre national d’enseignement professionnel notarial après un
examen d’entrée, et, en 1975, elle y avait obtenu son diplôme – le premier –
de Premier clerc de notaire au terme de quatre années d’études.
Elle aurait pu poursuivre dans la carrière et même devenir notaire. Encore
six ans, et elle aurait décroché son certificat d’aptitude à la fonction. Elle
préféra bifurquer pour des raisons mélangées. En bref, elle avait d’autres
aspirations et ses activités militantes au sein du Comité catholique contre la
faim et pour le développement (CCFD) lui avaient découvert d’autres
horizons. Elle s’inscrivit donc à l’Institut catholique de Paris, à l’Institut des
sciences sociales et économiques, et, comme d’autres avec elle, commença à
combler ses lacunes. Son ardeur au travail semble y avoir été
particulièrement appréciée.
J’ai connu, je l’ai dit, plusieurs cas de ce genre soit directement dans les
universités françaises, soit indirectement à l’Institut catholique de Paris.
C’est toujours une situation délicate sans solution générale : comment faire
accéder au niveau de doctorat – le dernier des grades, après le baccalauréat
et la licence, celui qui qualifie pour être professeur de faculté – des étudiants
dépourvus de la formation initiale, qui classiquement, y prépare ?
10
Les attestations qui figurent à son dossier sont sans équivoque : Lydie
Garreau ne lésina pas. Elle donna les meilleurs espoirs au directeur adjoint
de l’Institut (qui n’était pas encore érigé en faculté), Jacky Ducatez – un
formateur exigeant plus qu’un chercheur, ancien élève de Pierre Bourdieu, et
c’est lui qui l’engagea dans une thèse sur le Père Lebret à la suite d’un
mémoire de maîtrise qui la prépara au sujet(2). Elle travailla d’arrache-pied à
son sujet, dépouillant les archives personnelles du P. Lebret qui venaient
d’être classées et qui lui furent libéralement ouvertes tandis que l’accès aux
archives dominicaines lui avait été refusé.
Elle fut enfin en mesure de déposer sa thèse – Louis Joseph Lebret dans
la dynamique sociale de l’Eglise (1897-1966), titre en partie gardé pour le
présent ouvrage, dont la soutenance fut fixée au 23 mai 1996 à 9h30. Et c’est
dans cet intervalle que tout se gâta, non sans raison valable peut-être, mais
d’une manière qui laisse le goût amer d’une affaire mal gérée.
Il est trop tard pour espérer faire une lumière complète sur ce qui s’est
passé. Les deux protagonistes ont tragiquement disparu, Jacky Ducatez en
2005, Lydie Garreau en 2007. Les autres protagonistes ont gardé que des
souvenirs estompés. Restent deux pièces au dossier : le rapport mitigé du
directeur en titre de la thèse, le P. Louis de Vaucelles, et le rapport bref, mais
négatif, de Jacky Ducatez. Les corrections demandées à la doctorante ne sont
pas convaincantes, et elle s’y refusa.
Deux appréhensions accompagnaient la demande de corrections : la
sévérité des critiques que pourrait faire lors de la soutenance le P. Hugues
Puel, membre d’Économie et Humanisme et maître de conférences en
sciences économiques à l’Université de Lyon II ; la réaction de la doctorante
si toute mention était refusée par le jury au terme d’une discussion houleuse.
Le 18 mai, Lydie Garreau annonçait à ses amis qu’à la suite « d’un incident
de dernière minute », la soutenance était « ajournée ».
La thèse ajournée n’en trouva pas moins, très vite, un éditeur lyonnais au
catholicisme flamboyant – Golias – heureux de réparer cette « censure
scandaleuse ». L’ouvrage parut onze mois plus tard, pour le centenaire de la
naissance du P. Lebret, sous un titre – Un homme traqué(3) – qui déformait à
la fois l’esprit du travail et la figure de son héros. Le P. Lebret était un
marin, habitué aux temps de gros grain et qui n’a jamais lâché la barre. S’il y
eut quelqu’un à se sentir traqué, ce fut bien Lydie Garreau, qui ne se remit
jamais de cet échec. Et si quelqu’un a réparé cet échec, c’est bien à l’une de
ses filles, entrée en carrière universitaire, à qui l’on doit la réédition de cet
ouvrage.
Les bons livres sont nombreux qui ne répondent pas aux critères
académiques exigés pour une thèse. Les amis du P. Lebret – et, à sa tête,
Raymond Delprat, son collaborateur le plus proche – avaient eux aussi de
leur côté exprimé quelques réserves. Il reste que, même après la thèse
11
consacrée par Denis Pelletier à Économie et Humanisme, parallèlement à
Lydie Garreau, le travail de celle-ci, à ce jour, n’a pas d’équivalent. Il
témoigne d’une familiarité exceptionnelle avec les traces laissées par un
homme, sans peut-être en prendre toute la mesure, mais qui la suggère en
s’attachant à l’homme véritable qu’il fut.

Émile POULAT
Directeur d’études
À l’Ecole des Hautes études
en Sciences sociales


(1) La revue Economie et Humanisme se distinguera du mouvement
Economie et Humanisme par l’usage de l’italique.
(2) Denis PELLETIER, Économie et Humanisme. De l’utopie
communautaire au combat pour le tiers-monde (1941-1960), Paris,
cerf, 1996, 530 p.
(3) Lydie GARREAU, mémoire de maîtrise « L’expérience fondatrice
de la pensée de l’action du P. Lebret (1929-1939) », Institut
catholique de Paris, Institut d’études sociales, Paris 1988.
(4) Lydie GARREAU, Louis-Joseph Lebret (1897-1966), un homme
traqué. Itinéraire d’un combat pour la rénovation d’une Eglise
ouverte au monde, Éditions Golias, 1997, 488p.

Introduction
1Louis-Joseph Lebret , officier de la marine nationale puis dominicain, est
né près de Saint-Malo en 1897, quelques années après la parution, le 15 mai
1891 de l'encyclique Rerum novarum de Léon XIII, sur la condition des
ouvriers ; cette encyclique constituera la base de l'enseignement social de
l'Église. Durant toute sa vie Lebret affirmera constamment son appartenance
à cette tradition catholique. Il était directeur de recherches au Centre national
de la recherche scientifique (CNRS), docteur honoris causa de l'université de
Sao Paulo, conseiller économique des gouvernements du Sénégal et du
Liban, qui lui décerneront des titres et distinctions : le premier pays, celui de
Grand officier de l'Ordre ; le second celui de Commandeur de l'Ordre. A la
fin de sa vie il sera expert au deuxième concile du Vatican et chef de la
délégation du Saint-Siège à l'ONU. Sa connaissance des problèmes
maritimes marquera ses différentes découvertes d'abord en France puis dans
le monde. L'expérience de Lebret dans les années 30, dite "le mouvement de
Saint-Malo" fut pour lui le point de départ d'une prise de conscience,
simultanément de la déchristianisation des gens de mer en Bretagne et de
leur détresse, qui résultait de la désorganisation dans les pêches,
conséquence de la crise de 1929. Estimant plus efficace de s'occuper d'abord
de la restructuration des pêches maritimes françaises, tout en propageant
dans ce milieu la doctrine sociale de l'Église, par le journal La Voix du
marin, il suscite entre autres la Fédération des syndicats professionnels des
marins et contribue à la fondation des comités interprofessionnels des pêches
maritimes. C'est au cours de cette première expérience qu'il perçoit la
nécessité de lier l'économique et le social, le temporel et le spirituel. Sa
préoccupation constante de susciter un changement des structures et des
mentalités le conduira, au lendemain des crises de 1936, à fonder Économie
et Humanisme, centre d'études socio-économiques qui se donnera pour tâche
de penser l'économie en fonction des diverses réalités sociales. L'objectif
initial de ce centre était la préparation d'une doctrine et d'une méthodologie
pour l'élaboration d'une "économie humaine", méthode originale à l'époque analyse des complexes sociaux. Cette méthode sera mise au point de
1941 à 1948. En 1945 Lebret fonde la Sagma (Société pour l'application du
graphisme et de la mécanographie à l'analyse). Ce travail de recherche
doctrinale trouvera son point d'application dans les enquêtes d'aménagement
et études d'agglomérations urbaines. De nombreuses publications à cette
époque : Le Manifeste de 1942, l'Ordre communautaire de 1943, Positions
13clés de 1946, le Guide du militant de 1946 et 1947, trois tomes, le troisième
intitulé De l'efficacité politique du chrétien, ainsi que sa "Note sur l'action
catholique et l'action temporelle" parue dans le n°25 de la revue Masses
ouvrières de juillet 1947, nous permettront de percevoir l'orientation et les
étapes de sa recherche.
Le cours que Lebret donnera à Sao Paulo en 1947 à l'École de sociologie
et de politique mettra en évidence la nécessité d'opter, entre le capitalisme et
le marxisme, pour une politique à la fois personnaliste et communautaire ;
elle représente pour lui le passage d'une démocratie formelle à une
démocratie réelle. Par ailleurs, son voyage au Brésil marquera pour lui une
nouvelle prise de conscience, car, à la suite de diverses enquêtes, il observe
la différence dans les niveaux de vie entre les pays d'Amérique latine et les
pays industrialisés. Cette année-là marque aussi le début de la guerre froide,
les États-Unis discutent au sujet du Plan Marshall, et le 3 avril 1948 le
président Truman signe la loi permettant l'application de ce plan.
Une autre fondation naît en 1958, du besoin constant de Lebret de former
des entraîneurs, des personnes compétentes et responsables : l'Irfed (Institut
pour la recherche et la formation en vue du développement harmonisé),
Robert Buron en sera le co-fondateur. Les derniers ouvrages de Lebret :
Suicide ou survie de l'Occident (1958), Manifeste pour une civilisation
solidaire (1959), Le drame du siècle (1960), Dynamique concrète du
développement (1961), Développement = révolution solidaire (1966),
publication posthume, mettent en évidence notamment l'exigence d'une
solidarité universelle. Lorsque Paul VI citera Lebret dans son encyclique
Populorum Progressio, sur le développement des peuples, c'est à son
ouvrage de 1961 qu'il se référera : « Nous n'acceptons pas de séparer
l'économique de l'humain, le développement des civilisations où il s'inscrit. »
Notons aussi que le dominicain, voulant actualiser son ouvrage de 1947
sur L'Efficacité politique du chrétien, publiera en 1962 Dans le combat du
monde.
Après cette rétrospective rapide des fondations et expériences principales
de Lebret, il nous apparaît intéressant d'étudier l'itinéraire social de l'un des
rénovateurs du catholicisme français. Il est l'un de ceux qui aura su mettre en
relief, tant les principales tensions internes à l'Église, que celles du monde
moderne. A la fois sociologue et religieux, Lebret se heurtera à de
nombreuses difficultés durant la période sombre des années 50 ; son sens de
la stratégie et de l'efficacité lui permettra de voir au-delà des problématiques
du moment. A la fois sensible aux problèmes internes de l'Église, dénonçant
ce qu'il appelle « l'infantilisme » de celle-ci et l'image négative qu'elle donne
au monde, et impressionné par ses observations des réalités économiques et
sociales de la France d'abord, du monde ensuite, il fera quelques propositions
14
pour permettre surtout à l'Église de sortir d'un système figé, trop juridique et
archaïque.
Comme de nombreux pionniers français depuis deux cents ans, Lebret a
renouvelé, non sans peine, le discours social de l'Église ; sa pensée et son
apostolat se sont trouvés, d'étapes en étapes, sauf vers la fin de sa vie, dans
un tel état de suspicion devant les plus hautes autorités de l'Église et de son
Ordre, qu'il fut obligé, soit d'interrompre momentanément ses activités, soit
de se mettre en contradiction avec les décisions prises à Rome. Un bref
rappel en liminaire de son milieu familial et social et de son passage de la
marine nationale à l'Ordre de Saint-Dominique, ainsi qu'un large
développement au cours de cet essai de la vie, de l'œuvre, et de l'ouverture
de cet homme, nous permettra il nous semble, de mieux saisir le caractère et
la personnalité de celui-ci, ainsi que sa participation à la rénovation du
catholicisme social. L'analyse que nous ferons essaiera de mettre en relief la
stratégie de Lebret qui, à travers diverses réussites, tâtonnements et tensions,
tant avec les clercs qu'avec les laïcs, se corrigera, attaquera certaines
positions idéologiques, en approuvera d'autres qui correspondaient plus à ses
vues chrétiennes, ses intuitions, son pragmatisme, pour redonner à l'Église
une image dynamique, solidaire, proche des exclus. Son principal objectif
sera de la débarrasser de ses visions archaïques, de ses lenteurs, de ses
maladresses, pour la conduire vers un dialogue avec le monde.
Le milieu familial et social
Louis-Joseph Lebret est né le 26 juin 1897 au Minihic (Ille-et-Vilaine)
dans cette région bretonne de Saint-Malo/Saint-Servan, sur l'embouchure de
la Rance ; il fut inhumé dans le cimetière de ce village, à proximité duquel il
trouve une petite église garnie de vitraux parmi lesquels figure une
représentation de Lebret en religieux, sans sa pipe ni son béret, sans non plus
son appareil photographique.
Il appartenait à une famille de marins et de paysans. Son père était
premier maître charpentier dans la marine nationale. Ce n'est qu'à l'âge de 22
ans qu'il prendra conscience de l'influence exercée par celui-ci. Lorsqu'il
était enfant, son père lui semblait peut-être lointain, par opposition à sa mère
adoptive. C'est vers l'âge de 6 ans, selon lui, qu'il commença à faire ses
premiers pas en sociologie, il observa à cette occasion le comportement
politique de son père sans comprendre alors l'influence que celui-ci exercera
sur ses options futures. Après de nombreuses années, en 1957, remarquant
que son père s'était mis à l'écart du comportement ordinaire des marins de
l'époque, il notera : « Mon père, qui était ardent républicain, mais ne
manquait jamais la messe dominicale, bien qu'il eut été marin pendant 30
ans, se présentait aux élections municipales. Un camarade de 3 ou 4 ans
plus âgé, mais dont le père qui avait fait la même carrière, était le leader
15
farouche anticlérical du village, m'aborda en disant : "Toi aussi, tu es un
chouan". Lui deviendrait instituteur laïc, on avait fermé l'école libre en
1902... J'entrais donc tôt dans la sociologie des appartenances antagonistes
de l'Ouest de la France, cléricaux et anticléricaux. Si mon père apparaissait
comme "chouan", parce que pratiquant, il n'était pas moins anti-
monarchiste et protagoniste fervent du progrès, en conflit de ce fait avec les
leaders conservateurs et royalistes. L'un d'entre eux d'ailleurs n'était pas du
tout pratiquant, et cela à dire vrai, semblait extraordinaire, anormal...
Quelques familles se disputaient l'influence politique, les unes de droite, les
autres d'une gauche très modérée qui, peu à peu, entrerait dans le jeu
radical, puis dans l'ambiance socialiste sous l'influence d'un instituteur
hostile à l'Église et d'un jeune leader, patron artisan qui avait été le chef des
2enfants de chœur quand il commençait à exercer cette fonction. » En outre,
Lebret montre la passivité des marins et leur manque d'organisation lors de
l'opération des "Inventaires", et l'explique par la crainte de ceux-ci de perdre
leur pension par une attitude antigouvernementale, car de nombreux marins
étaient retraités, soit de la marine de guerre, soit de la marine marchande.
L'enfance de Lebret sera marquée plus fortement par sa mère adoptive.
Elle sera le noyau de toute son existence. Il faut dire que M. Lebret son père,
après quelques années de mariage, perdit son épouse. Deux enfants étaient
issus de cette union : Pierre et Louis. Ce dernier était donc orphelin à l'âge de
deux ans. Le père se remaria avec une amie d'enfance, Anne-Marie Poidevin.
Lorsque Lebret rédige son essai sur La nature et les conditions du progrès au
cours de la Seconde Guerre mondiale, le portrait qu'il fait de sa mère
adoptive nous informe sur la grande place qu'elle prit dans son existence et
3dans tous ses comportements ultérieurs : « Depuis que j'écris sur le progrès,
mon imagination est hantée par le souvenir de celle que j'appelais "maman".
Elle n'était pourtant pas ma mère selon le sang ; mais elle fut pour moi,
pendant plus de quarante ans, la plus tendre et la plus avisée des mamans.
Je lui dois tout, sauf le premier don de la vie. Comment se fait-il donc que le
souvenir de cette humble femme soit pour moi si indissolublement lié au
concept de progrès ? C'est sans doute parce qu'elle incarnait de façon
supérieure le plus authentique progrès, parce que la nature et la grâce
avaient réalisé en elle un équilibre exceptionnel. Elle n'était pourtant qu'une
paysanne bretonne, fille de douanier, sœur de marin, femme de marin ; elle
tenait à la terre par toutes ses fibres, mais par la mer près de laquelle,
enfant, elle conduisait le troupeau, elle était en communion avec l'univers.
Elle s'y entendait aussi bien en culture qu'en élevage ou en travaux
domestiques, mais elle entendait depuis toujours tous les hommes qui
fréquentaient la maison parler de tous les faits de l'univers. Des capitaines
l'avaient courtisée, au moment où elle pensait plutôt se faire religieuse ; un
de ses cousins, qui n'était pas resté au séminaire, devait exercer sur elle une
16
profonde influence intellectuelle ; c'étaient les gens les plus instruits qu'elle
ait fréquentés. » Lorsqu'il parle de certaines vertus propres à cette paysanne
bretonne, c'est comme un hymne de reconnaissance : « Tournée vers la terre,
regardant l'horizon marin, bienveillante et bienfaisante pour autrui,
suffisante devant le ciel, elle avait tout ce qui, de beaucoup, compte le plus.
Elle aimait le travail et le faisait bien, elle y était courageuse. "On va bien
loin après être fatiguée !", nous disait-elle souvent à mon frère et à moi-
même, quand, au milieu des champs, nous commencions de nous plaindre...
Mon frère et moi ne restions pas oisifs pendant les vacances, pour que nous
grandissions dans une atmosphère de travail et de grâce. Quelquefois, nous
avions, pour nous aider, un journalier et des journalières ; maman le
craignait un peu, de peur que quelque parole ne leur échappât, ou que l'on
ne parlât mal du prochain. Non, cette paysanne n'était pas arriérée. Tout ce
qu'elle faisait était raison, mesure. Ille fallait bien d'ailleurs pour qu'elle
s'en tirât sur une terre aussi modeste. Elle savait calculer, prévoir, se priver.
Elle n'acceptait pas de devoir un sou à quiconque ; l'usage du crédit, pour
s'établir, lui paraissait presque aussi abominable que le retard à payer ses
dettes. Elle aimait ce qui est net, et le seul argent qu'on a gagné par son
travail. Pour elle l'argent c'était du travail, et des privations, et la puissance
de faire honneur à ses affaires et de faire du bien. »
Sa mère représentait donc pour lui un modèle d’équilibre : "équilibre
personnel", et "équilibre familial". C'est elle qui est à la source de son dédain
pour les sociétés financières, et pour les matérialismes, tant capitalistes que
socialistes, car, pour sa mère, « les valeurs premières étaient les valeurs
divines, de foi, de simplicité, de confiance, de tendresse, les valeurs de cœur
et d'esprit, de travail, d'effort continu, de prévision raisonnable. L'argent ne
les mesurait pas. Et le progrès, cela allait de soi, était le progrès qui se fait
dans l'âme, à mesure qu'on grandit dans la connaissance, dans l'amour dans
la bienfaisance ». S'adressant à ceux qui lui reprochaient de mépriser le
matérialisme, Lebret leur dit : « Cela tient à cet enseignement maternel qui
domine toujours toute ma formation humaine, et qui me fait toujours crier :
"Attention !" quand je sens en péril les plus hautes valeurs, le plus
authentique progrès. »
Ce texte nous parait fondamental dans la mesure où il nous permet de
mieux comprendre la personnalité de Lebret, sa pensée et ses nombreuses
expériences, et son objectif premier. Le rappel par Lebret de ses souvenirs
d'enfance nous pose quelques questions, elles pourraient avoir une coloration
quelque peu psychologique, mais il nous paraît important de les relever. En
effet, il nous dit être "hanté" par sa mère qui craignait que ses enfants parlent
aux journaliers. N'a-t-il pas vécu très tôt cette interdiction de dialoguer,
d'être avec les autres, d'être avec le monde ? Cet amour maternel idéal
n'était-il pas pour lui une limitation de son univers, un enfermement en
17
quelque sorte, et le reflet d'une tension, entre le désir d'une douce sécurité et
la tentation d'une évasion radicale ? Il parle d'elle d'une manière romantique
et sentimentale, mais n'aime-t-il pas la voir à distance ? Si elle est rentrée
dans le rythme de son langage et de ses comportements, le regrette-t-il ?
Apparemment non, mais pourquoi cherche-t-il tant à se justifier ? Agé de
près d'un demi-siècle il déclare qu'il ne peut pas vivre sans elle, qu'elle se
manifeste à tous les carrefours. Il ne cesse durant toute sa vie de courir, de
voyager, en fait de chercher, mais chercher qui ? Chercher quoi ? Lorsqu'il
retourne à son pays natal en général en été, n'est-ce pas le domaine maternel,
qu'il veut retrouver ? N'est-ce pas le lieu qui semble le plus l'apaiser, le
reposer, et en même temps lui donner le courage de poursuivre son combat ?
F. Malley, op, son associé, a souligné en ces termes la représentation
maternelle pour Lebret de l'Église : « Dans l'Église il était chez lui, elle était
sa mère. On ne renie pas sa mère, même si elle a des défauts, même si elle
vieillit. Que le P. Lebret ait souffert des lourdeurs de l'Église, de son
"appareil" parfois stérilisant, de ses prudences, de la lâcheté des hommes,
4cela n'est pas douteux. » Nous verrons dans les pages qui suivent que Lebret
essaiera de s'exprimer souvent à ce sujet avec une extrême prudence. Pour
lui la fidélité à l'Église, ne consistait pas à répéter des doctrines périmées, il
voulait dépasser une vision quelque peu passéiste d'une Église enfermée
dans ses certitudes et ses méthodes archaïques.
Pour poursuivre l'esquisse du milieu familial de Lebret il y a lieu de
parler maintenant de son grand-oncle Jacques Cartier. Il était si fier de faire
partie de sa famille, qu'il indique son lien de parenté avec J. Cartier lorsqu'il
établit un curriculum vitae, qu'il appelle Points de repères. Ce curriculum
vitae comportait divers renseignements nécessaires pour la publication de ses
articles dans divers journaux, pour ses conférences ; également, pour des
demandes provenant de certains organismes en vue de l'élaboration de
5dictionnaires biographiques . Lebret avait une grand-mère, nommée Anne
Cartier. Il s'est demandé dans sa jeunesse si elle avait un lien de parenté avec
le célèbre découvreur. A-t-il fait des recherches généalogiques ? Nous
l'ignorons. Toujours est-il qu'il a souvent souligné cette illustre parenté.
L'année de la fondation d'Économie et Humanisme en 1942, il publiera, dans
le premier numéro de la revue, un article intitulé : "La notion de la
communauté", sous le pseudonyme de Nicolas Cartier. Il appréciait, chez J.
Cartier, son goût de la découverte. Aussi, Lebret, avide d'exploration et de
recherche, s'appliquera à découvrir différentes personnes au hasard de ses
rencontres. Ses différentes expériences de la marine nationale, à l'Ordre de
Saint Dominique, les marins-pêcheurs qu'il côtoiera dans les années trente,
puis tous ceux qu'il rencontrera plus tard tant en France que dans le monde,
seront l'objet pour lui de nouvelles explorations. Lebret exprime avec
quelque romantisme et moralisme diverses découvertes : « L'homme que
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j'aborde, c'est cet homme de ma génération, celui-là que je rencontre sur ma
route, qui entre plus ou moins dans ma vie ; c'est l'homme près de qui je
passe, qui accepte ou refuse mon influence. C'est l'homme qui me bafoue, me
méprise ou me persécute ; c'est cet homme-là qui va m'intéresser, parce que
c'est celui qui est, à n'en pas douter, mon proche prochain. Un homme ou
plutôt, des hommes, des créatures humaines en chair et en os que l'on voit
là, devant soi, que l'on connaît de mieux en mieux, qui pénètrent en vous par
votre sensibilité et qui pénètrent aussi dans votre intelligence, qui vous
deviennent familières et vous apparaissent selon ce qu'elles sont... Ils sont là
autour de nous, et chacun en a fait la découverte un jour... Chacun d'entre
vous peut, réfléchissant à cette rencontre avec d'autres créatures humaines,
à cette découverte progressive de nos frères en humanité, s'en rendre
personnellement compte. Mais peut-être ne les avez-vous pas découverts ?
Pour ma part, quand je cherche à découvrir ces hommes, je les rencontre à
6partir du moment où je commence à réfléchir. »
Pour terminer avec son milieu familial, on ajoutera que Lebret appartenait
à une famille bretonne « très profondément chrétienne », quatre sœurs de son
père sur cinq étaient religieuses, et l'un des fils de la cinquième sœur, plus
7âgé que lui est devenu prêtre . Il y aurait eu aussi dans sa famille,
indépendamment de nombreux prêtres et religieuses, un évêque
8missionnaire : Mgr Lebret .
Ses études primaires et secondaires, à l'Institution de Saint-Malo, se
terminèrent en 1914, quelques jours avant l'éclatement de la première guerre
mondiale. Au cours de cette période il fut brillant en mathématiques, et
obtint sans difficulté son baccalauréat de mathématiques. Il eut en outre de
nombreux prix. Son goût pour les mathématiques il le doit à un de ses
cousins, extrêmement brillant, l'abbé François Lemaire, qui l'avait initié aux
mathématiques en classe de 4ème, il n'eut donc aucune difficulté en cette
9matière . A la rentrée des classes d'octobre 1914, Lebret est à dix-sept ans
élève de Préparatoire à l'Ecole navale, à l'école Saint Charles de Saint-
Brieuc. Mais il n'y reste que quelques mois, il s'engagera dans la marine
l'année suivante ; ce sera le début d'une carrière à la marine nationale à
laquelle il renoncera pour entrer dans l'Ordre des dominicains.
Du milieu militaire au milieu dominicain
En février 1915, Lebret s'engage dans la marine comme apprenti-marin
candidat à l'Ecole navale. Son premier embarquement a lieu sur le cuirassé
Jauré Guibéry sur les côtes de Syrie. Il devient breveté, puis quartier-maître
10timonier . Il entre alors à l'école de marine de Rochefort-sur-Mer pour y
recevoir un complément de préparation. Puis c'est l'Ecole navale : il
appartient à la promotion de 1916, entré onzième, il en sort troisième, avec
16,5 comme moyenne des notes.
19
De 1917 à 1919, c'est la guerre, il est embarqué en 1917 sur le contre-
torpilleur Bouclier basé sur Dunkerque et incorporé à la Dover Patrol. Sur le
Bouclier, il est engagé dans des opérations diverses et participera notamment
aux embouteillages de Zeebrugge et Ostende. Cette année-là, en 1917, il
fonde avec le lieutenant de vaisseau RP Vigny (sj) et l'enseigne Louis
Guichard l'association Duc in Altum (avance au large). Il faut dire qu'il s'agit
avant tout de sauvegarder l'influence de l'Église catholique parmi les gens de
mer. Cette influence en effet commence à être sérieusement battue en
brèche, surtout depuis la première guerre mondiale, principalement dans la
marine de commerce, car le syndicalisme CGT, d'obédience marxiste,
recueille des adhésions de plus en plus nombreuses parmi les marins
marchands et aussi dans une moindre mesure, parmi les pêcheurs. Ainsi, dès
l'année 1919, alors qu'il est Instructeur à l'Ecole de brevet supérieur des
officiers-mariniers manœuvriers et timoniers, Lebret suivra de près les
conférences socialistes et communistes pour en faire un compte rendu qui
sera publié dans le journal catholique social Le militant. En 1920 il
11commencera l'étude du marxisme et du communisme . Au cours de cette
année 1920, le 15 août, Lebret adresse à son directeur le compte rendu d'une
réunion organisée cinq jours plus tôt, composée de 15 membres, chez M.
12l'abbé Aubert . Il fait part à son directeur des premiers propos de l'abbé
Aubert : « Tout notre vie doit être tournée vers Dieu... Ainsi Jésus est La
Voie, la Vérité et la Vie, la vérité comme origine, la vie comme fin, la voie
comme moyen. » Lebret lui indique ensuite sa perception du discours de cet
abbé sur la question sociale : « Il nous montre l'esprit qui anime la récente
lettre des évêques de Lombardie, remarquant l'encouragement de Léon XIII
à ceux qui dirigent ou qui possèdent afin qu'ils sachent au besoin
abandonner ce qu'il leur revient en stricte justice. » La discussion s'engage
ensuite sur la doctrine chrétienne de la propriété, et sur le rôle des
propriétaires, que Lebret rapporte ainsi dans sa lettre : « Toutes ces questions
restent encore bien obscures pour nos esprits, pourtant elles sont bien
importantes aujourd'hui. » Au cours de cette réunion où il a été recommandé
13la lecture du Bulletin , dans lequel sont publiés des documents pontificaux,
Lebret souligne dans son rapport : « Nous qui sommes militaires, nous
devons savoir la nécessité du travail dans l'ordre. Dans une société, la fin ne
sera atteinte, qu'autant que les membres travailleront dans le même sens et
en vue d'atteindre la fin. Si chacun agit selon sa conception personnelle,
sans soumission aux chefs, les effets de tous sont vains, les résultats sont
médiocres et nuls. Dans l'action, il faut unité de conception, unité de volonté
dès que l'on désire de grands fruits. Soyons donc fidèlement et entièrement
soumis aux papes qui ont reçu mission et grâce pour nous enseigner et nous
diriger. Nous ne sommes pas sur terre pour obtenir la gloire en réalisant nos
propres idées, ceci est de la vanité, mais nous devons travailler à la gloire
20
de Dieu et pour cela travailler avec l'Église, dans l'Église, sous la haute
autorité du chef visible de cette Église. Mettons bas notre orgueil, faisons
sagement le sacrifice de notre sens propre afin de n'être que des soldats,
soldats du Christ, soldats du pape. La grandeur de l'action et la grandeur de
ses fruits sont à ce prix.
Et quelle harmonie dans l'action ce serait si tous les chrétiens
cherchaient à se bien pénétrer des directives des papes... Notre siècle,
encore bien incrédule, en serait frappé et nous le verrions sortir de sa tourbe
matérialiste pour regarder, pour admirer, pour adorer. Suivons le pape,
soyons unis, nous serons forts.
Il convient donc que nous étudions de près les paroles officielles des
derniers papes. Ces paroles ont été réunies par la Bonne Presse dans la
collection des "questions actuelles" on y trouve le texte latin et le texte
français Pie VIII-Grégoire XVI et Pie IX, Léon XIII, Pie XII.
Au milieu des incertitudes des esprits, du vague des idées, du trouble des
cœurs, on est heureux de voir cette direction ferme, noble, sûre qui éclaire le
monde enténébré.
Du point de vue militaire, nous trouverons dans Léon XIII des principes
qui seront pour nous des jalons dans l'exercice de l'obéissance et de
l'autorité. Ces préceptes ordonnent d'être nécessairement soumis, non
seulement par crainte de la colère, mais encore par conscience, et de rendre
à tous ce qui leur est dû. (RM XIII 1-7. Encycl. Quod. Apostolici). »
Durant les années 1920-21 Lebret sera envoyé au Liban à l'école de
perfectionnement des officiers de marine. Il sera directeur militaire du port
de Beyrouth et officier-adjoint de la base navale du Levant. C'est ainsi qu'il
sauvera le chalutier Hardi en perdition devant Saïda (Sidon). Au cours de
l'année 1921, l'enseigne de vaisseau Lebret publie un opuscule Ordre,
15obéissance, autorité , il adresse à cette occasion une lettre à son amiral :
« En publiant ainsi le résultant de mes méditations de jeune officier, j'ai cru
que je pourrais rendre service à un certain nombre de mes plus jeunes
camarades qui se trouveront comme je l'ai été moi-même, dans l'embarras
devant la conduite du personnel ; j'ai cru aussi qu'il était bon d'apporter une
synthèse de la doctrine militaire à mes camarades déjà plus expérimentés. Il
est certain que mon travail mérite tout au plus le nom d'essai, mais je crois
que de tels essais sont nécessaires pour l'édification des ouvrages définitifs ;
je regrette la dureté de la forme, car il sera difficilement à la portée des
officiers mariniers pour qui je l'avais d'abord ébauché dans mes conférences
aux manœuvriers de brevet supérieur. J’ai constaté la véritable satisfaction
avec laquelle les gradés reçoivent l'enseignement méthodique des règles de
l'action militaire, mais je me rends compte que pour produire des fruits
durables, cet enseignement doit être souvent répété. Je crois que si les
jeunes officiers s'appliquaient à former lentement leurs sous-officiers en
21
s'adressant à la fois à leur intelligence et à leur cœur, en leur faisant voir la
beauté de l'ordre, la grandeur de la règle, en s'exerçant à obtenir d'eux
l'accomplissement progressif des principes d'ordre, nous verrions bientôt
nos cadres se relever et devenir dignes de notre confiance.
Beaucoup peut-être reprocheront à mon étude d'avoir envisagé aussi
nettement le problème de l'autorité du point de vue religieux. Comme le dit
M. l'abbé Aubert dans la préface : "Ce qui est, est, à quoi bon le nier ?"
N'est-ce pas même le respect de l'erreur qui nous a conduits à la crise
sociale dont le monde entier souffre aujourd'hui ? J'ai voulu étudier de près
cette crise sociale, dans ses manifestations actuelles et ses causes passées :
anarchisme, communisme, socialisme, libéralisme, matérialisme,
philosophisme ; certes, ce n'est pas en 2 ans que l'on mène à bout une telle
étude, mais les conclusions que j'ai été amené à formuler ont éclairé pour
moi les paroles suivantes de Pie X : "On ne bâtira pas la cité autrement que
Dieu l'a bâtie ; on n'édifiera pas la société si l'Église n'en jette les bases et
ne dirige les travaux, non, la civilisation n'est plus à inventer, ni la cité
nouvelle à bâtir dans les nuées. Elle a été, elle est, c'est la civilisation
chrétienne, c'est la cité catholique. Il ne s'agit que de l'instaurer et de la
restaurer sans cesse sur des fondements naturels et divins contre les
attaques toujours renaissantes de l'utopie malsaine, de la révolte et de
16l'impiété... »
Le passage de Lebret à la marine lui permit une première approche de
l'enseignement social de l'Église. Alors qu'il n'avait que 24 ans ses supérieurs
lui avaient donné déjà de lourdes responsabilités ; ils avaient apprécié ses
nombreuses qualités d'officier : l'ordre, l'autorité, l'efficacité, le sens de
l'initiative, son aptitude à former, à initier, à mettre en mouvement. Il sera
nommé le 25 novembre 1922, par décision du préfet maritime (vice-amiral),
17juge au conseil de guerre maritime . Si Lebret avait accepté cette nouvelle
fonction il aurait bénéficié du prestige lié non seulement à la condition
d'officier mais aussi à celle de juge, magistrat et administrateur, il aurait pu
exercer ainsi exercer des fonctions économiques, mais il préféra donner sa
démission qui sera publiée au Journal officielle 3 mars 1923, cessant ainsi
18ses services dans la marine marchande et se diriger vers l'Ordre de Saint-
Dominique. La même année il sera promu chevalier de la Légion d'honneur
et lieutenant de vaisseau ; c'est la fin d'une première vocation et le
commencement d'une autre, puisqu'au printemps 1923, il entre au noviciat
des dominicains d'Angers, dans la province de Lyon. Il était très attiré par la
Province de Paris en raison du prestige dont jouissait le Saulchoir, mais par
discipline, semble-t-il, il fera son noviciat à Lyon. Cette vocation n'est pas
nouvelle, car c'est durant son séjour à Beyrouth qu'il se décida pour l'Ordre
des dominicains après avoir fait une retraite de vocation chez les Pères
jésuites de Lalhé au Liban. Puis de 1925 à 1929 il fit des études de
22
philosophie et de théologie en Hollande, dans le petit bourg de Rijckolt, près
de Maastricht, dans le Limbourg hollandais, où la Maison d'études de la
19Province de Lyon s'était réfugiée après les expulsions .
Les études dominicaines
A Rijckolt, Lebret rencontre deux professeurs qui vont particulièrement
le marquer : le P. Augier et le P. Sertillanges. Le premier forma plusieurs
générations de dominicains de la Province de Lyon dans les charges
importantes et multiples qu'il exerça : prieur, régent des études, professeur,
maître des novices, maître des étudiants. Il initia Lebret à une lecture
théologique de saint Paul et à l'œuvre de saint Thomas d'Aquin. Si le P.
Augier, qui ne publia aucun ouvrage, était inconnu du grand public, le P.
Sertillanges, au contraire, ouvert à tous les courants de la pensée moderne,
s'était fait spécialement remarquer lors de son fameux discours à la
Madeleine en 1917, qui lui valut d'ailleurs d'être exilé en Hollande. On
appréciait ses cours à Rijckolt car il était l'écho des problèmes qui agitaient
le monde ; il donnera à Lebret le sens de l'histoire et des réalités sociales.
Lebret étudiera aussi les philosophies asiatique, grecque, arabe, juive ; et
avec les Pères de l'Église, les courants doctrinaux du XVIIIe siècle ainsi que
les philosophes tels que Descartes, Malebranche, Spinoza, Leibniz, Hobbes,
20Loke, Montesquieu, Rousseau, Kant, Hegel, Marx, Freud .
21En 1925 Lebret écrit à Rijckolt un article : "Ce qu'apporte à la formation
de chef l'étude de saint Thomas", dans La revue des Jeunes dont le P.
Sertillanges était directeur. Dans cet article il fait la liaison entre sa
précédente expérience dans la marine et ses études dominicaines : « Huit
années de vie militaire et deux années de vie religieuse m'ont peu à peu
amené à cette conception de renouveau par l'élite des chefs. Il nous faut des
bâtisseurs, non point à la manière de ces démagogues dont les remèdes sont
des formules de destruction. Le bâtisseur, lui, fait descendre la forme qu'il a
dans l'esprit jusqu'aux actes, jusqu'aux institutions, jusqu'aux choses. On ne
22bâtit pas vraiment si d'abord l'esprit n'est bien informé .
Le Maître des bâtisseurs c'est le Christ.
23J'étais à l'Ecole navale quand je lus L'Appel des armes dePsychair , je
ne devais plus oublier ces échappées vers la mâle beauté de l'ordre militaire,
le culte de l'ordre s'étant davantage emparé de moi, et je me laissai vaincre
par cette pensée de "chef de la génération sacrifiée". C'est du couvent même
où il pensait achever son voyage de centurion que je vous convie au culte de
l'ordre par le vrai. Il voulait la vérité dans son objectivité pure, dans sa
virginale et inflexible indépendance à l'égard de nos intérêts humains.
24Ceci nous ramène à Psychair lui-même : le mensonge ne fonde rien, et
les œuvres de mensonge portent en elles leur condamnation. »
23
Au cours de ses études dominicaines, Lebret rencontra le P. Chenu et lui
exprima son accord pour intégrer la science moderne à la vision de saint
Thomas. En outre, il fit la rencontre du P. Dubarle qui enseigna la
25philosophie à l'Institut catholique de Paris . Au cours de sa vie Lebret
rappellera souvent à ses supérieurs que ses recherches étaient identiques à
celles du P. Lagrange, qui fonda en 1890 l'Ecole biblique de Jérusalem. Sans
avoir connu la mise à l'Index, celui-ci fut néanmoins en butte aux pressions
26intégristes du début du siècle .
27Lebret termine ses études dominicaines en 1929 . Il partit à Saint-Malo
pour se reposer au couvent de Saint-Malo-Paramé appelé "Sainte-Anne-des-
Grèves" où il rencontra le P. Cathelineau, et le P. Serrand. Ce nouveau
départ représentera pour lui une nouvelle découverte des marins-pêcheurs
bretons. Sa prise de conscience de la déchristianisation en Bretagne le
contraindra à en déterminer les causes, il s'apercevra qu'elles étaient d'ordre
économique, et que le paternalisme n'était plus à l'ordre du jour. Jusqu'à la
fin de sa vie il mettra en mouvement clercs, laïcs, évêques, religieux, pour
qu'à l'intérieur de l'Église on n’oublie pas l'Evangile et les exhortations des
premiers Pères de l'Église. Il contribuera à la rénovation du catholicisme
social et voudra dépasser de nombreuses oppositions : entre l'étude et
l'action, entre la recherche scientifique et sa foi, entre la contemplation et
l'engagement dans les réalités sociales, entre le spirituel et le temporel, entre
sa fidélité à l'Église et son désir de dialogue avec le monde, entre sa fonction
de directeur du centre Économie et Humanisme et son rôle d'associé-ami,
entre ses intuitions et ses analyses concrètes. Réussira-t-il le dépassement de
toutes ces antinomies ? A quels échecs devra-t-il faire face ?
Nous essaierons, au cours de cette analyse d'apporter quelques réponses à
ces questions, et pour que notre étude soit la plus exhaustive possible, nous
avons consulté principalement l’œuvre écrite de Lebret, qui est considérable.
Cette étude sera divisée en trois parties :
– la première partie sera consacrée à l'expérience fondatrice de la pensée
et de l'action de L.-J. Lebret en Bretagne et son passage du plan apostolique
au pian économique et social (1929-1945);
– la deuxième partie mettra en exergue le développement d'Économie et
Humanisme de la Libération à la fin du pontificat de Pie XII (1945-1958);
– la troisième partie correspondra à un nouveau pontificat et au rappel par
l'Église, et particulièrement par Lebret, de la nécessaire présence des
chrétiens dans le monde pour la promotion de la solidarité et de nouveaux
rapports économiques et sociaux entre tous les peuples, et le respect réel de
chaque individu (1958-1966).
En somme, notre essai est le récit des histoires du mouvement de Saint-
Malo, du mouvement Économie et Humanisme et du mouvement Irfed. Ces
trois mouvements correspondent globalement à quatre pontificats :
24
– le premier celui de Pie XI ;
– le deuxième, celui de Pie XII ;
– le troisième, celui de Jean XXIII et de Paul VI.

Ce livre est le fruit d'une thèse de doctorat injustement et
scandaleusement censurée par l'Institut catholique de Paris (Institut d'études
économiques et sociales).


1ère
PARTIE

L'expérience fondatrice de la pensée
et de l'action
de Louis-Joseph Lebret


CHAPITRE 1

L'enquête, principale source d'information pour L.-J.
Lebret
Bien que ses premières enquêtes ne fussent pas aussi rigoureuses que
Lebret l'aurait souhaité, elles lui permirent néanmoins de faire une analyse et
des hypothèses qui lui paraissaient fondamentales et ainsi de saisir l'extrême
complexité de situations qui n'avaient jamais été analysées auparavant.
Expliquant sa méthode, il dit : « Mes feuilles d'enquêtes recevaient en page
de gauche, soit des tableaux préparés, soit, sur des lignes à mots repérés,
tout ce qui regardait la vie économique et professionnelle (nombre de
pêcheurs et de bateaux s'adonnant à chaque genre de pêche, marché, usine,
problèmes), et en page de droite tout ce qui se rapportait à la vie sociale
(groupes de toutes appartenances avec leur importance, personnalités
influentes de toutes nuances, pratique religieuse, tendances) », et précise
qu'ainsi « se trouvaient entrevus le support économique, la vie sociologique
et le comportement religieux ».
Toujours préoccupé aussi par l'information et la formation des clercs et
des laïcs pour lui « nécessaires au changement social », il soutient « qu'une
petite équipe de militants bien informés pouvait modifier totalement la
conjoncture d'une branche d'activité ». Il en donne la preuve : « Des villages
côtiers furent spirituellement rénovés par des groupes JMC [Jeunesse
maritime chrétienne] ; le syndicalisme et le crédit maritime jaillirent ou se
renforcèrent, l'exode et la misère furent enrayés, la réorganisation complète
des pêches françaises fut effectuée sous l'influence de trois lois parallèles
votées en 1939, 1941, et 1945. » Le mouvement de Saint-Malo fut pour lui
une réussite tant au plan économique qu'au plan chrétien. Il nous semble que
son objectif était de prouver que « les chrétiens n'étaient pas fatalement
rétrogrades et qu'ils pouvaient avoir plus que quiconque la passion de la
justice ». S'il critiquait les communistes il admirait leur passion et leur
organisation, et de plus « ils savaient se donner totalement à leur tâche ».
Par le journal qu'il créa au début du mouvement de Saint-Malo : La Voix du
1marin , il diffusa à cette époque la doctrine sociale de l'Église catholique en
même temps que l'idée corporative dans un milieu de pêcheurs sensibles à
l'organisation corporative, institution ancienne de la marine nationale qui
29remonte au XIIIe siècle, les premières communautés étant apparues en
2Méditerranée .
L'enquête de Lebret sur les populations côtières en 1930 lui permit donc
d'arriver à quelques conclusions. D'abord la pêche industrielle, la conserverie
et la navigation du commerce (bornage, cabotage, long cours), affaiblissait
partout, non seulement la pratique, mais aussi le « sentiment religieux ». Les
effets de la marine de guerre étaient contradictoires, tantôt « désastreux »,
tantôt « insignifiants », tantôt « excellents ». D'une façon générale, les grands
et moyens ports exerçaient toujours « un rôle démoralisant et
déchristianisant ». La transformation de la pêche en Bretagne, qu'il
considère comme un « élément matériel », est la cause du changement
d'attitude religieuse, phénomène qu'il considère comme « récent ». Il
distingue en outre, « l'élément matériel de l'élément politique », ainsi que
« l'action du radicalisme, renforcée par celle des instituteurs fortement
anticléricaux et qui avait ouvert la voie à l'action socialiste ou communiste,
parfois par l'action syndicale principalement CGTiste, toujours par la
fréquentation des grands ports ». Par ailleurs, il avait remarqué que le
communisme exerçait plus d'attrait que le socialisme, un communisme qui
pour lui était sans grande consistance doctrinale, mais qui avait du succès
dans les zones sardinières travaillant pour la conserve. La stratégie du parti
communiste gênait particulièrement Lebret, car « les leaders payés étaient
placés aux endroits les plus favorables ». Il constatait avec quelque
désenchantement que beaucoup de militants côtiers de la JMC, fondée en
1929 par le chanoine Havard et lui-même, ne militaient pour ce parti que
lorsqu'ils arrivaient dans la marine nationale pour leur service militaire ; c'est
pourquoi le clergé paroissial était-il souvent découragé, « dépassé » même,
précise le dominicain qui n'appréciait pas leur phrase favorite : « Il n'y a rien
à faire ! » ; il avait du mal à les convaincre du contraire. Néanmoins, il a
remarqué quelques « réussites » sur la côte, mais « cela créait, dit-il, la
jalousie d'un curé moins efficace » ; on déplaçait donc le curé efficace sans
penser à le remettre dans un autre port.
L'inadaptation de l'Église à la nouvelle conjoncture économique et
sociale
Lebret critique la stratégie diocésaine et dit avoir exprimé à l'épiscopat la
nécessité de spécialiser des prêtres, car « ceux-ci sont souvent d'origine
paysanne et l'action apostolique en milieu marin était tout à fait l'opposé de
3l'action en milieu rural » . Il explique encore au sujet des prêtres dans le
milieu marin qu'ils éprouvaient « une sorte de peur devant les hommes de la
mer », il pensait que cette peur était « le reflet de leur ignorance des réalités
de leur métier » ; lui-même avait remarqué « le masque de fer posé sur le
4visage du marin à la vue de ses vêtements religieux » . Leur méfiance
30
s'évanouissait lorsqu'il leur parlait, l'ancien officier de la marine connaissait
leur langage : « Les marins alors reconnaissaient un confrère, sachant
parler comme lui, et une personne informée, compétente dans les problèmes
de leur vie professionnelle. » Il avait acquis ainsi la conviction que la
formation d'aumôniers diocésains spécialisés était indispensable, ainsi que la
formation de vicaires techniquement préparés, qu'il fallait aussi, dans
certains cas ériger des paroisses dans les villages éloignés de l'Église. Le
dominicain est bien conscient que la création d'une paroisse n'est pas
toujours la réponse au problème, mais qu' « une présence légère et plus
souple d'un simple lieu de culte et d'un prêtre totalement donné est parfois
indispensable ».
C'est encore au cours de cette époque, et à la suite de son enquête sur la
côte bretonne dans les années 1930, que se formulaient dans son esprit
d'autres conclusions majeures qui ont dominées toute sa vie. Lorsque, vers la
fin de sa vie, il travaillera à un projet d'ouvrage sur la sociologie religieuse,
le même problème le préoccupera : « La religion s'est encombrée, dit-il, de
tant d'aspects infantiles, que l'adulte a honte d'y adhérer ; le prêtre ayant
peur des hommes, présente une religion pour enfants que les enfants, dans
leur foi non encore reniée, trouvent adaptée à leur situation. » Lebret parle
souvent de la crainte du prêtre, qui a « peur du marin, et peur des hommes en
général », il le présente comme « un homme peu courageux », sa critique est
vive lorsqu'il en fait le portrait : « Non seulement le prêtre n'est pas assez
viril, son message aussi n'est pas assez viril. » C'est pour cette raison, pense-
t-il, que les marins récusent d'une façon générale son emprise. Quand Lebret
5parle de « message peu viril » , c'est à l'enseignement clérical du Moyen Age
et du XIXe siècle qu'il fait allusion : « Ni le merveilleux du Moyen Age, ni
les fadaises pieuses du siècle écoulé, ne peuvent satisfaire les hommes
d'aujourd'hui qui ne veulent plus, s'ils optent de changer, adhérer à une
religion présentée à tort comme enfantine. » Ce manque de virilité se
caractérise pour lui aussi par « une vision chrétienne trop étroite » ; par cette
expression, il entend critiquer les chrétiens en général, et les prêtres en
particulier, ces derniers n'ayant « qu'une intelligence imparfaite puisée dans
des manuels rudimentaires et sans envergure : en face des mythologies
populaires expliquant le cosmos et l'humanité, en face de l'interprétation
marxiste de l'histoire, ils bénéficient d'un enseignement de bribes doctrinales
ou morales, mal assemblées et sans dynamisme, en insistant sur les petits
aspects des obligations et sur les dévotions parfois naïves. Ils ont ainsi peu
de chances d'être pris au sérieux ou de provoquer un grand souffle de
charité constructive. Dans un monde en perpétuel mouvement, le clerc vit
dans un monde absolu, celui de ses humanités et de son séminaire, étranger
au monde réel, d'une structure de plus en plus complexe, en évolution de
plus en plus rapide. Le monde est un paysage toujours mouvant, et chacun
31
de ses micro-unités est en dépendance de tout l'ensemble. Ce n'est plus le
Moyen Age ou la Renaissance avec leurs structures complexes, mais
combien plus simples, combien plus stables ». Par enseignement peu viril des
prêtres, le dominicain entend encore « une charité ridiculisée, une justice
trahie ». Selon lui le prêtre qui veut être écouté du monde devrait avoir une
culture plus étendue, « il ne s'agit pas, dit-il, de répéter des formules et des
recettes, mais de penser le juste et le meilleur en fonction d'un donné
6compliqué » .
Au total, il s'agit pour Lebret d'affronter le monde moderne, c'est une
tâche qui n'est pas seulement réservée aux clercs, les laïcs aussi ont un rôle à
jouer, et leur formation est nécessaire : « L'ignorance des structures, des
conditions de vie, des courants idéologiques, de la conjoncture économique
mondiale et souvent locale, l'ignorance de la psychologie et de la sociologie,
sont autant de fermetures à l'humanité réelle. » Ces réflexions le conduisent
à une question majeure : « Les dispositifs d'Église sont-ils adaptés à la
7conjoncture actuelle et prochaine du monde ? » Il essaie dans sa réponse
d'excuser l'Église, « corps immense composé de peuples aux niveaux
économiques et culturels les plus primitifs et les plus évolués ou, à niveau
8égal, aux traditions les plus opposées » . Mais ce qui l'inquiète d'abord, c'est
le problème du catholicisme français, celui de l'ignorance où se trouvent le
clergé et les fidèles des encycliques sociales et des messages pontificaux. « Il
faudrait, dit-il, réviser sérieusement le contenu et les modes de
9l'enseignement. » « Les plus fidèles, poursuit-il, du point de vue chrétien,
ont été dorlotés dans une piété fade, sans ouverture à la vie intérieure en
profondeur, sans souci de l'humanité miséreuse et titubante, le grand souffle
évangélique ne semble exister que rarement dans les maisons d'éducation
chrétienne. » Pour Lebret, « l'humanité d'aujourd'hui, considérée dans son
ensemble, est travaillée par une immense aspiration à valoir » et il
appartient, selon lui, à l'Église, d'apporter « une réponse humaniste ». La
principale cause de la déchristianisation est pour lui le manque de formation
des chrétiens : « Ce n'est pas fatal, dit-il, il y a des responsabilités, des
fautes évidentes de pédagogie continuent de se multiplier, on annonce des
formules abstraites que nul dans l'auditoire ne saurait comprendre ; la foi
chrétienne déborde de fétichisme, de paganisme, d'illusionnisme, en dehors
en fait de l'essentiel. » Dénonçant un certain catholicisme, il déplore
« qu'être religieux c'est accomplir certains gestes, supporter certaines
cérémonies, ne pas trop souffrir du ridicule de certaines processions ou de
la mièvrerie fadasse, écœurante des ornements d'Église, les statues des
saints, exhibitions de laideur malsaine ». Il est par conséquent, essentiel
pour lui, de respecter les êtres humains et de leur annoncer une religion sans
illusion, sans naïveté, libérée de « l'infantilisme » qui prédomine dans les
cérémonies chrétiennes. « Le chrétien a été formé à la peur », affirme-t-il.
32
Ainsi, pour Lebret, une des causes de la déchristianisation est-elle « le
blocage des gens d'Église » ; il a constaté que « le reproche le plus fréquent
qu'on fait au prêtre est de jouer le parti de la bourgeoisie, du patronat, des
riches, du gouvernement, d'un parti, de l'anticommunisme. Pour les masses,
le clergé, dans son ensemble, est socialement et politiquement de droite ou
du centre conservateur, les gens d'Église, avec les meilleures intentions, ont
donné prise à une interprétation de leur comportement, qui est l'une des
raisons majeures de la déchristianisation ». Il observe aussi que « le clergé,
même d'origine populaire, a fréquenté la bourgeoisie plus que les couches
populaires », et pense qu'ainsi « il sacrifie, par leur conception très bornée
de la politique, le bien commun temporel, objet de la politique et de la
démocratie, désormais exigée par tous les peuples, aux avantages immédiats
que l'Église peut obtenir d'un régime à courte vue ».
Il s'agit aussi pour Lebret de préciser le sens du mot
« rechristianisation » ; pour lui « rechristianisation » veut dire qu'on a
« subi une déchristianisation, et qu'on recommence d'être chrétien, les actes
extérieurs cultuels ne sont pas nécessairement en corrélation directe avec la
christianisation, ils peuvent n'être que des actes de religion sociologique, de
conformisme et de superstition ». Les facteurs de christianisation semblent
être pour lui de différents ordres : « d'ordre personnel, d'ordre affectif,
d'ordre social, dans la lutte pour la justice ». A propos de certains
« christianismes illusoires », il est effrayé de voir une partie importante du
clergé et des dirigeants des mouvements chrétiens préconiser « un
anticommunisme haineux et ridicule, incapables qu'ils sont de réfléchir aux
problèmes posés par l'existence du communisme, ils luttent contre un
matérialisme d'un certain type, par alliance avec un matérialisme d'un autre
type ». Pour lui Il c'est un paradoxe, comme la lutte pour la justice, par
alliance avec l'injustice ». Il est particulièrement hostile à cet
« anticommunisme bêta, qui, outre qu'il n'est pas chrétien, ne fait que
favoriser le communisme », et critique aussi d'une façon générale « tous les
anti ». Pas de doute pour lui, « c'est l'intégrisme qui affectionne le plus cette
attitude, c'est un phénomène morbide atteignant des gens bien intentionnés,
mais de médiocre culture. Ce sont des primaristes de la lutte, les
protagonistes de l'absolu, tout ce qui est nouveau les effarouche, pour la
plupart le progrès est satanique par essence, le monde moderne satanique,
le communisme satanique, l'avant-garde chrétienne particulièrement
satanique. Ils s'usent à faire condamner. Pour l'intégriste, la
rechristianisation serait un phénomène des plus simples : supprimer toute
déviation, toute compromission, tout pluralisme, au besoin avec l'appui du
pouvoir ». A la christianisation par la pression politique, il voit s'ajouter la
christianisation par la propagande. Il dénonce à ce sujet « les méthodes de
propagande commerciale, littéraire ou politique de certains hommes
33
d'Église qui s'imaginent apporter beaucoup à l'Église en adaptant ces
techniques à l'exaltation de la religion, du clergé, des leaders chrétiens et à
la propagande d'une doctrine chrétienne simpliste et parfois pas sûre ». A la
propagande, se rattache pour Lebret « l'apologétisme », il précise : « Non
l'apologétique sérieuse, mais le parti pris de ne jamais avouer les fautes
commises, les omissions graves accumulées... » Il lui semble que
« l'autocritique est féconde », c'est l'occasion de « se ressaisir et de ressaisir
la confiance, d'arrêter les errements néfastes, de purifier l'action ». Une
autre forme d'apologétisme qu'il trouve fâcheuse est « la fausse bonté » :
« On ne fait plus le bien par amour des hommes, mais pour "les avoir", "les
posséder". » Il attire aussi l'attention sur le danger des recettes aux diverses
formes : « recettes d'actes de piété assurant automatiquement le salut,
recettes de manifestations extérieures sans âme, recettes et prédications
extraites au hasard des sermonnaires, recettes de comportement donnant du
prestige, recettes pour obtenir de l'argent », et souligne d'autre part qu'on
fait apparaître la religion comme « une sorcellerie mineure qui se couvre du
Christ », qu'on entretient des pratiques « plus ou moins superstitieuses, de
sorte que le prêtre se range dans l'appréciation populaire aux côtés des
charlatans, des cartomanciennes ou des médiums ». C'est ainsi, dit-il, que
« l'appartenance à l'Église et l'appartenance à un groupe spirite peuvent ne
pas apparaître contradictoires ». Il met en relief également l'imprudence des
clercs qui s'appuient sur « la sentimentalité superficielle » pour christianiser.
C'est en cherchant les causes de la déchristianisation que le religieux pensait
promouvoir une nouvelle christianisation.
Pour Lebret, déchristianisation et christianisation s'effectuent sans cesse
par glissements souvent imperceptibles dans le jeu complexe des groupes et
10des forces . A son avis, la doctrine sociale de l'Église est apparue trop tard :
« Il est, dans l'histoire, des mouvements sociologiques irréversibles : la
franc-maçonnerie a aidé, sinon créé, en tout cas gouverné le radicalisme
français et le libéralisme, la seconde vague déchristianisante fut le
socialisme ; le communisme, à la ressemblance du radicalisme est flanqué
d'un appareil complexe, la doctrine marxiste s'appuie sur une pédagogie de
qualité technique exceptionnelle. » Pour cette raison, il trouve qu'elle est
dangereuse, bien qu'il l'admire. Entre le conservatisme et le progressisme,
« l'Église est écartelée », dit Lebret ; c'est pour lui « l'honneur de l'Église
d'avoir toujours accepté un pluralisme intérieur », mais il regrette qu'un
grand nombre de divisions provienne de « préjugés tenaces, d'ignorance de
la doctrine et de l'histoire, de faiblesse du regard sur la conjoncture réelle ».
Il trouve aussi scandaleuse l'extrême division des chrétiens, il leur reproche,
d'une façon générale, le manque de « passion de la vérité, de perception de
la justice et de la vraie charité ». C'est à son avis sur ces points capitaux que
doit s'exercer d'abord l'effort apostolique. Ainsi est-il capital pour lui que
34
« l'homme intelligent d'Église prouve son désintéressement » ; il demande au
prêtre d'être « un homme adulte ». Pour lui, il y a deux sortes de prêtres :
« Ceux qui ont peur des hommes, qui les fuient par peur de les affronter, de
se mesurer avec eux d'égal à égal, dans des domaines où l'on pourrait
converser sans les rebuter, et ceux qui ont trop confiance en eux-mêmes
devant les hommes, qui se déconsidèrent par leur jactance ou leur
incompétence » ; il remarque qu'entre les deux types de prêtres, il existe
« très peu de fort instruits et respectueux des autres ». Quand il observe les
matières enseignées dans les séminaires, tant séculiers que réguliers, il
souligne les limites de cet enseignement : « Ils forment des craintifs, mais
peu d'hommes capables de parler aux autres, d'homme à homme sans avoir
finalement le dessous », et s'empresse de dire : « Il est tellement facile de
dominer les gosses, de maintenir la piété des femmes, de ne fréquenter que
les bien-pensants et les dévots, au lieu de se rendre apte à parler vraiment
avec des hommes de toute condition... » Il fait ainsi le portrait du prêtre, bien
qu'il admette quelques exceptions : « Au lieu de tenir compte de toutes les
forces, de toutes les poussées, de toutes les personnalités, il entend souvent
imposer son message et son autorité, il est souvent prisonnier ; un clan de
soumis se constitue autour de lui, faisant écran entre lui et les autres
groupes, il craint qui lui résiste, il s'en écarte ou il le brise ; le prêtre s'isole
des éléments de valeur et trouve autour de lui des gens sans consistance,
qu'il baptise du nom de militants ; comme il a besoin d'argent pour vivre, et
pour rehausser l’éclat du culte, pour construire, il frappe à la porte de ceux
qui on ont davantage, il se lie ainsi, perd sa liberté et pensera que les bons
sont les pratiquants, et les meilleurs, les plus généreux. » Les chrétiens, il les
divise en deux catégories : « ceux qui restent les bons, souvent cupides,
inintelligents, sectaires, et ceux qui s'écartent du prêtre », et constate
qu'ainsi « la paroisse est de plus en plus divisée, ceux qui ne pratiquent pas
sont des mauvais, car ils adhèrent à des formations syndicales ou politiques
antireligieuses ; aux porteurs d'idées nouvelles, le prêtre oppose ses clichés,
il rappelle le passé et l'idée de chrétienté ». Selon Lebret, la chrétienté était
« un régime où les pressions sociologiques rendaient à peu près impossible
la dissidence », il est convaincu que c'est la « compromission cléricale avec
ce régime qui accéléré la déchristianisation ».
La formation « intelligente » du prêtre a toujours préoccupé Lebret. Un
point lui parait capital, celui de « supprimer la peur ou la suffisance
cléricale » ; il pense que « l'imperméabilité de la masse ouvrière tient en
partie à cette attitude ». Les ouvriers « sont imperméables parce qu'on ne
leur parle pas ou qu'on ne sait pas leur parler ». A ce sujet, il raconte que
lorsqu'il débutait sur les côtes bretonnes, il avait déjà compris l'importance
du langage, il savait comment parler aux pêcheurs de leurs principales
préoccupations « avec leur jargon ». Dans son projet d'ouvrage de sociologie
35
religieuse, il revient constamment sur la formation des prêtres qui est pour
lui fondamentale, car, dit-il, « l'une des raisons majeures des échecs et des
reculs des chrétiens est l'inadaptation du clergé ». Il lui semble
indispensable de repenser la formation cléricale : « Les méthodes de
formation des clercs sont désuètes, le séminaire ne doit plus former des
automates, des fonctionnaires, des primaires ; en période de structures et
d'idéologies rapidement évolutives, les méthodes ne devraient pas cesser
également d'évoluer. » Il ne s'agit plus « de faire des prêtres de bonne
intention et médiocrement efficaces, mais des clercs aptes à observer, à
penser, à fixer des buts... » Cette rénovation de la formation des prêtres est,
pour lui, urgente, car « toute dégradation de l'enseignement chrétien conduit
à la dégradation des ambiances et du comportement chrétiens, il ne suffit
pas, de faire participer les chrétiens au déroulement matériel de la liturgie,
il faut leur en faire comprendre la grandeur historique, la portée
sociale... » ; Il reconnaît que « l'acte le plus important de la vie paroissiale
reste toujours la messe », néanmoins il pense qu'il ne faut pas oublier l'action
catholique qui lui parait essentielle, car « elle est un réveil des
responsabilités des fidèles ». Dans ce domaine justement il constate que la
problématique a changé : « La première vague était encore très cléricale,
très sentimentale, la seconde vague, pour réussir, doit comporter beaucoup
plus d'initiatives laïques ; l'action catholique a perdu la naïveté, elle choisit
des objectifs concrets, elle s'engage plus réellement dans le temporel » ;
cette option temporelle est fondamentale pour lui, autrement, c'est l'échec. A
ces deux premières vagues, il en ajoute une troisième qui devrait selon lui,
être différentes de celles-ci : « L'action catholique et l'action temporelle
devront être rigoureusement distinctes et des militants chrétiens opteront
peut-être, afin d'accroître leur efficacité, pour la présence au sein de forces
non chrétiennes. » La dernière étape semble être pour le dominicain, celle de
la présence du chrétien au sein du parti communiste ; pourquoi pas ? Il a
toujours été favorable au dialogue, mais dans ce cas la prudence s'impose, et
il est nécessaire pour lui de bien différencier l'action évangélique et l'action
politique ; c'est une nouvelle problématique qui lui donnera de nombreux
soucis ; peu importe, ce qui comptait principalement pour l'ancien officier de
la marine nationale, c'était l'efficacité et une action dynamique. Il était bien
conscient que « l'action catholique, association du laïcat à l'apostolat
hiérarchique, est rigoureusement paternaliste ; le clergé, n'ayant qu'à
s'assurer le concours d'auxiliaires dévoués pour les œuvres, a exclusivement
l'initiative ». Il note les différences d'action depuis les années trente :
« L'enthousiasme de la conquête des années trente a laissé la place au
combat pour la justice, contre les causes profondes des maux collectifs ; le
sens même du mot apostolat devait changer, il devait être remplacé par celui
11de prise en charge et d'action institutionnelle. » Lebret prit conscience
36
aussi que « la christianisation ou la rechristianisation des structures » n'était
pas si facile qu'il le croyait au départ, l'objectif chrétienté était abandonné,
une nouvelle conception était nécessaire, c'est, selon lui, « à peu près celle
que présentait Jacques Maritain dans son Humanisme intégral ». Ainsi,
l'idée d'ordre social chrétien devait être abandonnée pour faire place à un
autre objectif, celui de « civilisation fraternelle » : « De la thèse de la
chrétienté à conserver ou à promouvoir, on était passé à l'hypothèse plus
réaliste d'une collaboration fraternelle avec tous les hommes de bonne
volonté, La France qui, la première, s'est montrée favorable à cette
orientation, s'est trouvée ainsi en position d'avant-garde, inquiétant les pays
qui, par suite de situation économique, sociale, culturelle et spirituelle
différente, restaient attachés au concept de chrétienté. »
A travers cette analyse sociologique religieuse, il lui a semblé nécessaire
de livrer le résultat d'une trentaine d'années d'observations, reconnaissant que
de nombreux points pouvaient être critiqués dans son essai, tant sa méthode
que sa facilité d'extrapoler, mais il précise que son objectif fut uniquement
d'ouvrir des voies nouvelles à la recherche. Par ailleurs il ne voudrait pas être
accusé de malveillance envers l'Église ; c'est au contraire sa bienveillance
envers cette institution qui l'incite à souligner ses erreurs, et à l’aider à
progresser. Il pense que « l’honneur de l’Église est de poser au monde des
exigences […] l’Église, sans être un parti, pose par son exigence dans la
conscience chrétienne, des exigences réformistes et parfois révolutionnaires,
en vue de remettre les sociétés en état de justice ». Pour Lebret, le rôle de
l'Église dans le monde est de première importance, bien qu'elle apparaisse
« attardée », il croit néanmoins qu'« en fait, ontologiquement, elle est une
force ne cessant de rénover l'humanité dans la profondeur des personnalités
et dans le soubassement des structures ». L'ancien officier de la marine,
toujours à la recherche de nouvelles découvertes, considérait comme
« dramatique », la situation de l'Église « écartelée entre le statisme et le
dynamisme, entre les forces d'extrême avant-garde et les forces
conservatrices ». Pour la défendre il ajoute : « Il est facile aux empressés de
lui jeter la pierre, et aux arriérés de vouloir l'obliger à se désintéresser du
sort matériel des hommes. »
Il y a donc dans l'Église des « empressés », et des « arriérés » ; lorsque
Lebret cherche à promouvoir une nouvelle civilisation, celle « du
développement solidaire » et « une économie humaine ayant pour objet la
12montée humaine universelle » , ne se place-t-il pas lui même dans la
première catégorie, celle des « empressés » ? Déjà, à Saint-Malo, dans les
années trente, il mettra en mouvement prêtres et laïcs pour essayer
d'améliorer la vie des pêcheurs touchés par la crise de 1929, son action sera
d'abord pastorale puis économique, car il avait pour objectif la
transformation de l'organisation professionnelle dans les pêches maritimes.
CHAPITRE 2

L'action catholique maritime de L.-J. Lebret dans les
pêches maritimes
Par ses racines de Breton, d'officier de la Royale et de dominicain, Lebret
1appartient à la tradition catholique . Son action à Saint-Malo s'inscrit
fortement dans le mouvement catholique des années trente, ayant pour
fondement l'encyclique Quadragesimo Anno de Pie XI, dans le mouvement
catholique social en général, et en particulier dans le milieu marin.
L'apostolat maritime a reçu de l'organisation générale de l'ACJF une vitalité
nouvelle, bien que située dans l'ombre de cette grande organisation, la JMC
se développa à Saint-Malo et non à Paris, dans un milieu halieutique, groupe
assez marginal, dans une société française fondamentalement terrienne
2comme le catholicisme français .
Bon nombre de problèmes se posèrent très vite pour Lebret, en particulier
celui du rapport entre le spirituel et le temporel. M. Lagrée rappelle le
célèbre adage maurassien du « politique d'abord » pour caractériser, par
opposition, un premier type d'approche de la crise maritime privilégiant le
3spirituel , réflexe pastoral et clérical. Par sa formation dominicaine, Lebret
n'a pas échappé à cette problématique, le spirituel d'abord, comprenant deux
orientations apparues successivement, l'une plus traditionnelle, l'autre
marquant un renouvellement ; ce sont celles du chanoine Havard et de
Lebret lui-même ; ils se séparent en 1934, leurs perspectives étant
différentes. Ancien officier de la marine nationale, Lebret avait une vision
plus réaliste des gens de mer qui subissaient de radicales mutations au seuil
des années trente, tant dans leur existence matérielle, que dans leurs
représentations mentales. La technologie industrielle avait déjà, depuis
longtemps, transformé les navires de guerre et de commerce, imposant ses
rythmes, son cadre de travail et de vie à bord, de plus en plus proche de
l'usine avec de nouvelles spécialisations professionnelles. Indirectement par
la révolution ferroviaire, l'industrie avait donné, dans la seconde moitié du
XIXe siècle, une vive impulsion au développement de la pêche et des ports
du littoral. Ceux de la côte sud de la Bretagne connurent alors un essor
fulgurant, il en résulta un important exode rural en provenance de l'arrière-
pays. Les grands chalutiers en fer, sur le modèle britannique, donnaient
naissance à la pêche industrielle à Boulogne dès les années 1900 ; à Lorient
39à partir de 1927, la pêche artisanale à la voile atteignait son apogée grâce au
perfectionnement des bateaux et des chaloupes sardinières particulièrement.
4Parallèlement, la mentalité religieuse semblait avoir profondément changé .
Ces mutations, le dominicain les avait observées lorsqu'il entreprit au
couvent de Saint-Malo de nombreuses enquêtes, 300 environ de 1929 à
1931, sur la situation matérielle et religieuse des pêcheurs. Il avait remarqué
aussi l'influence des courants idéologiques et de l'action professionnelle ;
ainsi la physionomie d'ensemble de la côte française lui apparut peu à peu,
tant sous l'aspect religieux, que sous l'aspect économique, si bien qu'il ne
pourra plus désormais séparer l'économique du spirituel. Cette enquête
servira de base à l'organisation de nombreux congrès maritimes, un rapport
en sera présenté par Lebret au 3e Congrès d'apostolat maritime de Saint-
Brieuc sur la situation matérielle des marins. Il notera la situation précaire de
ceux-ci, tant à la pêche industrialisée, qu'à la grande pêche, dans les pêches
saisonnières, à la pêche côtière, etc., et leur inorganisation professionnelle.
Les petits ports de Mardych, Calais, Berck, etc., sont abandonnés, et le
métier de marin se perd en de nombreuses localités. Lebret remarque qu'on
n'incite plus les jeunes à être marin : « Les parents préfèrent en faire des
fonctionnaires ! » Si la profession maritime est désertée, il en est de même
de l'agriculture ; les gains insuffisants et l'insécurité dirigent les agriculteurs
comme les pêcheurs vers le salariat. La situation, tant dans l'agriculture que
dans les pêches maritimes, est, selon Lebret, alarmantes. Parallèlement à
l'abandon des petits ports, celui-ci a observé une concentration autour de
quelques grands ports : Boulogne, Dieppe, Fécamp, Camaret, Concarneau,
Kéroman, La Rochelle, Arcachon ; à cette concentration correspond une
véritable industrialisation de la pêche au rendement intensif. Le religieux
avait beaucoup de mal à faire admettre aux pêcheurs la nécessité de la lutte
collective, la crise économique a favorisé selon lui certaines peurs, le repli
sur soi ; aussi pour faire face à la CGT envisagera-t-il la constitution d'une
doctrine catholique particulière au milieu maritime, car il désirait une
présence catholique dans ce milieu.
Un mouvement catholique à Saint-Malo
Après les enquêtes sur les côtes maritimes, Lebret commençait à situer
les marins, à connaître leur répartition dans les diverses marines, les régions
et les localités, il savait donc où ils se trouvaient, de quelle sécurité ils
jouissaient ou de quelle instabilité ils étaient victimes, par quel parti
politique ils étaient le plus influencé ; il dit avoir appris aussi, au cours de
ces enquêtes, comment fonctionnaient les petites et les grandes entreprises
maritimes. Ce travail qu'il dit « considérable, mené avec précision et
méthode », aboutit à la réunion de 2 000 dossiers qu'il trouvait « riches de la
vie de toutes les localités maritimes de France et de toute l'activité des
40
6œuvres » . Cette documentation devait lui permettre l'élaboration d'une
doctrine sociale maritime. Selon lui, « il n'y avait pas, en 1939, dans la
littérature catholique sociale, la moindre ligne cherchant à adapter aux
institutions maritimes l'enseignement général de l'Église touchant l'action
catholique et l'action sociale ». Cette doctrine fut élaborée au cours des
journées maritimes organisées tout au long du littoral, et s'est précisée au
Congrès de Quimper, premier congrès social maritime breton des 27-28
7novembre 1932 . Lebret avait pour objectif d'y remettre en valeur l'aspect
humain et spirituel du problème économique maritime. Il ne voulait pas que
8soit construite une doctrine théorique avec « de grands principes » , c'est
pour lui une doctrine « qui descend dans les réalités sociales, précisant les
tendances néfastes de telles ou telles entreprises, les insuffisances des lois et
des décrets ». Soulignant « le désarroi complet de l'époque, la déconfiture
du libéralisme et l'inutilité de la simple revendication », il est convaincu de
la nécessité de transposer au monde marin la doctrine sociale chrétienne par
le mouvement de Saint-Malo, dont il est le fondateur. Cette doctrine devait
donc, selon Lebret, entrer dans les réalités économiques et sociales par des
organisations de jeunes et d'adultes ; c'est de cette idée qu’est né le
mouvement de Saint Malo, il énumère toutes les organisations qui furent
9 :créées d'abord, la JMC avec ses groupes de paroisses, ses groupes d'écoles,
ses groupes de ports et ses groupes de bords, puis le Groupe Saint-André du
Havre, qui a ouvert l'action catholique et l'action sociale aux officiers du
commerce, le Secrétariat social maritime de Bretagne, en liaison constante,
grâce à ses 250 correspondants, avec tous les ports du littoral et les diverses
localités maritimes de Bretagne, qui réunissait les membres de toutes les
professions maritimes ayant pour point commun les idées de collaboration et
de bien commun. Dès 1932 d'autres secrétariats sociaux maritimes sont créés
à Dunkerque, Boulogne, Cherbourg puis au Havre, Marseille, etc. La
Confédération française des travailleurs chrétiens s'est enrichie, poursuit
Lebret, de la Fédération des syndicats professionnels de marins, connue sous
le nom de Fédération Lamort. Lebret rencontra Ernest Lamort pour la
première fois en 1930, il l'appelait « le militant de la justice » ; c'était pour
lui un laïc « tout donné », son principal associé, au début du mouvement de
Saint-Malo, qui créa les comités interprofessionnels de branches de pêche.
Lebret admirait particulièrement ce marin-pêcheur qui réussissait à mener de
front des centaines de procès de rectification de salaires, l'animation des
syndicats, l'amélioration de la législation sociale pour les marins, la
participation aux conférences nationales et internationales pour la protection
des fonds de pêche, le fonctionnement des comités, l'action par le journal :
La Voix du marin, la pression sur les parlementaires, les délégations près des
ministres. En 1934 la Fédération Lamort est rejointe par d'autres, laïques,
celles-là, ce qui la sépare alors de la CFTC qui ne s'occupe d'ailleurs pas du
41
tout des pêcheurs artisans, mais seulement des marins salariés du commerce
et des arsenaux. E. Lamort publiera un ouvrage : Vers la réforme corporative
de la marine marchande, vivement critiqué selon Lebret : « On lui
reprochera cet ouvrage dans les milieux à tendance plus ou moins marxiste,
car, précise-t-il, les idées développées rejettent l'affrontement et les grèves,
10 et prônent une justice réglant les conflits. » A côté de la Fédération Lamort,
des « œuvres neutres, indépendantes », se sont constituées, affirme le
dominicain, comme le syndicat des Goëmoniers du Finistère ou le Comité
des intérêts maritimes bretons. En outre, l'organisation des congrès
maritimes par Lebret dans les années trente, et leur analyse, lui permettra de
mettre au point l'élaboration d'une doctrine sociale maritime qu'il envisageait
de diffuser dans ce milieu.
Au congrès de Sainte-Anne d'Auray, 4e Congrès national d'apostolat
maritime, qui s'est tenu en 1933, Lebret confronte les œuvres maritimes avec
les enseignements de Pie XI au sujet de l'action catholique, pour que chaque
œuvre puisse vérifier si elle est bien dans la ligne romaine et pour qu'entre
toutes les œuvres, se réalise, autour d'un plan unique, la coordination de
toutes les actions. Lorsqu'il fait le bilan de l'apostolat maritime depuis 1929,
lors de ce congrès, il constate que les œuvres se sont multipliées, et il est
satisfait de voir que leur objectif ainsi que leurs méthodes mettent l'action
catholique maritime « au tout premier rang dans la construction d'ensemble
de l'action catholique française »11. Dès l'ouverture du congrès,
Monseigneur Trehiou, évêque de Vannes et président du congrès, précisait
aux congressistes le thème général de tous les rapports et discussions,
indiquant d'abord que « les fonctions de l'action catholique maritime sont :
la formation des cadres, la conquête de la masse, la pénétration sociale, la
coordination des œuvres », ensuite : « Dans la Fédération des œuvres
maritimes, l'action catholique maritime, préparée et facilitée par les œuvres
d'assistance et d'enseignement, s'épanouit dans les œuvres de formation, de
conquête et de coordination, se prolonge dans l'action sociale et dans les
œuvres de piété » ; pour cet évêque, « tout ce travail est partie intégrante de
l'action catholique française ».
Au sujet de « la notion même de l'apostolat maritime », Lebret constate
« une certaine évolution ». Il soutient qu'« au début, on n'envisageait guère
que l'action directe du prêtre dans les œuvres paroissiales ou dans les
œuvres d'assistance, on ne tenait pas compte de la lettre du cardinal
Bertram quand il demandait notamment l'association du laïcat à l'apostolat
hiérarchique ». Cette participation des laïcs semblait fondamentale au
dominicain qui, par la création d’œuvres nouvelles dans le milieu maritime,
par des enquêtes, des expériences et des organisations, entendait, dit-il,
« selon les instructions pontificales, vérifier dans les faits, la véracité et la
fécondité de celles-ci ».
42
Les premiers congrès d'apostolat maritime commencèrent par classer les
œuvres selon les spécialités des marins auxquels elles s'adressaient (Congrès
de Port-en-Bessin, de Boulogne, de Saint-Brieuc, de la Fédération des
œuvres maritimes). Il y avait donc les œuvres pour les pêcheurs, les œuvres
pour les marins de commerce, les œuvres pour les marins de l'État, les
œuvres pour tous les marins. Au Congrès de Saint-Brieuc de 1931, « on
tenta une classification plus rationnelle », explique Lebret, pour qui, cette
classification était plus une « juxtaposition qu'une organisation ». Il indique
comment elle fut établie : d'abord « les œuvres qui préparent l'action
catholique », ensuite « les œuvres qui sont l'action catholique », et pour
terminer « les œuvres qui prolongent l'action catholique ». A cette époque
l'action catholique proprement dite comprend les œuvres qui cherchent la
formation de l'élite conquérante, et la conquête de la masse par cette élite qui
prépare la pénétration de tous les groupes sociaux par la doctrine catholique,
lesquels coordonnent l'action du plus grand nombre possible d'œuvres ou
d'individus i les œuvres préparatoires à l'action catholique sont les diverses
œuvres d'assistance (foyers, maisons, abri du marin), les œuvres
d'enseignement i les prolongements de l'action catholique seront les
professionnelles d'inspiration catholique ou encore les grandes
manifestations de piété maritime, comme les solennelles bénédictions de la
mer, les grands pardons des pêcheurs, ou la prière en commun pour les
morts. Lebret remarque, avec quelque étonnement, que les œuvres de piété
ont été classées, lors de ce congrès, parmi les prolongements de l'action
catholique12, il ne rejette pas pour autant les œuvres catholiques et les
œuvres d'assistance qui « ne doivent pas s'opposer mais s'unir ». Dans cet
esprit, il voudra renouveler à Saint-Malo tout le réseau d'œuvres de l'action
catholique qui existait déjà, sauf l'action générale de la Fédération des
œuvres maritimes, selon lui, à peu près réduite à rien. En outre, pour « suivre
l'encyclique Quadragesimo Anno » de Pie XI, il lui semblait nécessaire de
réaliser avec les jeunes à Saint-Malo, « un vaste mouvement de conquête
parallèle à celui qui s'accomplissait dans la classe ouvrière chrétienne avec
la Jeunesse ouvrière chrétienne, la JOC ».
Découverte de la méthode inductive : voir, juger, agir
C'est au congrès jociste à Rennes en 1929 que le religieux fut séduit,
d'une part, par le thème : « La religion c'est la vie », d'autre part, par la
technique de l'enquête sur le milieu, résumée dans la formule : « Voir, juger,
agir », méthode qu'il adapta immédiatement au monde maritime. Il entreprit
ainsi ses enquêtes durant 22 mois dans le littoral français, de la frontière
belge à la frontière espagnole. Il dira dans son Roman de Lamort, inédit, que
ce congrès de Rennes fut pour lui « un choc ». Avec ses enquêtes très
rigoureuses sur la situation matérielle, morale et religieuse des marins
43
français Lebret se rapprochait alors de l'analyse monographique de Le Play.
L'analyse de la vie matérielle des pêcheurs fut déroutante pour certains
milieux catholiques. Evoquant les problèmes de charité et de justice, lors
d'une conférence à Saint-Alban en Savoie, à travers les prix du pilchard
américain, de la sardine portugaise et de la langouste française, Lebret se vit
opposer un billet anonyme : « Je ne connais rien d'autre que Jésus et Jésus
13 crucifié. » Il intervint aussi au second Congrès d'apostolat de Boulogne en
1929, dès son arrivée à Saint-Malo pour proposer la création d'une JMC sur
le modèle de la JOC avec la célèbre formule du chanoine Cardijn : « Voir,
juger, agir », méthode inductive permettant une prise de conscience des
problèmes économiques et politiques, et d'autre part la formation d'une élite
14d'officiers du commerce s'appuyant sur l'expérience de l'abbé Havard . « A
l'absence d'élite formée, s'ajoutaient un clergé inadapté, des Œuvres
surannées, des gens de mer dominés par une politique radicale », observe
l'ancien officier qui tenait à faire part de ses principales préoccupations lors
15de son intervention à ce congrès , C'est ainsi que voulant réagir contre le
recul du christianisme, il fonda, avec le chanoine Havard, la JMC, après
avoir obtenu l'approbation de Monseigneur Charost, archevêque de Rennes,
et des évêques des diocèses maritimes. Ensuite, il adressera une circulaire à
tous les curés des paroisses maritimes, sans résultat d'ailleurs, et luttera
contre cette résignation des prêtres qui laissaient triompher dans les ports les
politiciens de gauche, sans songer à reconquérir la masse des marins. La
JMC fut reconnue officiellement lors de la publication d'un bulletin
mensuel : La Jeunesse maritime, à partir du 18 janvier 1930, permettant ainsi
son affiliation à l'ACJF le 25 janvier, à l'occasion du Congrès fédéral de
16Rennes . Lebret partageait les idées du chanoine Cardijn qui affirmait à
cette époque : « Quand donc nous parlons de formation spirituelle pour la
masse, il ne s'agit pas de se contenter d'une sous-religion, d'une religion de
17 seconde zone, d'une sous-morale pour un sous-prolétariat. » Lebret, ancien
officier, membre de l'élitaire confraternité des officiers catholiques Duc in
18 altum est très préoccupé, comme le chanoine Cardijn de la formation des
élites et aussi des masses : « Nous avons, dit ce chanoine, l'ambition de
parler d'une formation qui donne à tous la même vie divine, la même
19 sainteté qu'à l'élite. » Il est sensible également aux discours de ce dernier
au sujet du communisme. Face à ce parti, le chanoine Cardijn proposera une
nouvelle mystique : « Affirmons que la déprolétarisation spirituelle,
intellectuelle, morale de l'individu est la condition de la véritable
20 déprolatérisation économique, sociale et politique. » Autre thème du
chanoine Cardijn auquel Lebret ne restera pas indifférent : celui du laïcat,
qui, selon le premier, doit être respecté, en conséquence, le cléricalisme est à
proscrire autant que le laïcisme ; le chanoine Cardijn s'explique : « Ce que
rappelle laïcat, c'est une communauté ouvrière qui a repris conscience du
44
21rôle irremplaçable qu'elle a à remplir » , el il ajoute : « Les prêtres ne
peuvent à eux seuls sauver la masse ouvrière. » Il rapporte un entretien avec
le Saint Père qui lui disait : « Je suis dans mon bureau, mais je ne suis pas
dans le milieu des ouvriers et, pour que mes encycliques soient vécues, il
faut que tout le clergé comprenne que nous devons dans l'Église, et ceci est
22 le rôle de l'Action catholique, susciter un laïcat puissant. » Malgré les
limites de ce mouvement catholique, soutenu par Pie XI avec son encyclique
Quadragesimo Anno, privilégiant la conquête du milieu ouvrier et la
restauration d'une conception chrétienne dans la société civile, il nous
semble néanmoins qu'il constitue un commencement de rénovation du
catholicisme social.
Il faut dire qu'à l'époque de la parution, en 1931, de l'encyclique
Quadragesimo Anno de Pie XI, la montée des communistes est
23impressionnante en France . C'est une période de confusion, de
tâtonnements, d'erreurs ; néanmoins l'enseignement social de l'Église semble
avoir alors progressé et le peuple catholique français changé. En effet, à
partir de nombreux mouvements catholiques, un parti politique émergera
après la Seconde Guerre mondiale le Mouvement républicain populaire
(MRP). La fusion, le rassemblement, la juxtaposition entre deux tendances
politiques sont caractéristiques de cette époque. Le cardinal Liénart tient
particulièrement à l'harmonisation de l'Église et de la société moderne, il est
24favorable au dialogue , La démocratie chrétienne n'est plus considérée
comme l'extrême-gauche du XIXe siècle, les syndicats ont droit de cité dans
l'Église, et l'action catholique, avec l'enseignement de Pie XI, s'amplifie. En
1930, le pape de l'action catholique avait pris l'initiative d'un second
ralliement, il est résolu à briser les résistances, les mesures prises contre
l'Action française en donne la preuve ; ce second ralliement est moins
politique et va plus loin que le premier, il s'agit d'assurer l'indépendance de
l'Église. On n'assimile plus comme auparavant l'Église à la droite
conservatrice. Cette période de l'entre-deux-guerres est capitale pour le
catholicisme social, elle est celle où se rejoignent la religion et la politique.
La forme que doivent prendre les rapports entre l'Église et la société civile,
c'est cela qui est l'objet du débat et introduit un clivage ; les oppositions de la
"droite" et de la "gauche" se ramènent vers 1930 à trois terrains : politique,
social, international. En dépit des remous suscités par les conflits fréquents
avec le patronat catholique et les syndicalistes chrétiens, en 1930, la question
sociale divise moins qu'auparavant, le catholicisme social est en passe de
devenir officiel, mais sur le terrain politique en 1934, les controverses
rebondissent à propos du communisme. Faut-il établir des rapports avec les
communistes ou les rompre ? Lorsque l'ACJF, fondée en 1886 par Albert de
Mun, fête son 50e anniversaire en 1936, à l'époque où le communisme a le
vent en poupe, ses positions sont proches de celles du catholicisme social et
45
de la démocratie chrétienne, c'est l'expression même de l'action catholique,
entre 1926 et 1930, elle constitue des mouvements spécialisés par milieu de
vie. A cette époque, deux tendances différentes coexistent : celle de la
Fédération nationale catholique, fondée en 1924 pour regrouper les
catholiques contre l'offensive laïque, c'est un groupe de pression qui
défendra les libertés religieuses menacés par le laïcisme, et l'ACJF dont le
but est de rechristianiser la société en la prenant telle qu'elle est. Le conflit
entre ces deux orientations pourrait éclairer la période de l'entre-deux-
guerres.
Si, au début des années trente, tout allait bien pour les démocrates
chrétiens, dont faisait partie Lebret, ce fut différent en 1936, car, à cette
époque, la tendance adverse relève la tête et retrouve des appuis
considérables. On va passer de la condamnation maurassienne à la levée de
cette condamnation ; parmi de nombreuses raisons, on pourrait retenir
l'inquiétude des catholiques les progrès du communisme, l'un des soucis
principaux de Lebret. Néanmoins, durant la période du mouvement de Saint-
Malo, de 1929 à 1939, la tendance libérale a affermi ses positions, élargi son
audience et conquis droit de cité dans l'Église. Cette tendance serait le reflet
de plusieurs sensibilités, de l'extrême-droite avec l'Action française, le
nationalisme intégral, et la droite conservatrice étant représentés par le
général de Castelnau, chef de file de la FNC jusqu'aux démocrates chrétiens
qui ne représentaient plus l'extrême-gauche comme au temps des abbés
démocrates. Lebret se trouvait ainsi dans la mouvance d'un catholicisme
social en rénovation, due principalement aux interventions du cardinal
Liénart qui fut nommé prélat de la Mission de France en 1954, et le resta
jusqu'au concile Vatican II, et même, jusqu'au décès du dominicain en 1966.
Le général de Castelnau, au contraire, n'étant pas préoccupé du dialogue de
l'Église avec le monde, cherchait plutôt à instaurer un ordre social
catholique. Le problème qui se pose alors à Lebret, puisqu'il pense, comme
le cardinal Liénart, que le dialogue est nécessaire entre la société religieuse
et la société civile, est celui de l'attitude vis-à-vis des communistes et des
25 ;non-chrétiens. Deux attitudes sont représentées la première se fonde sur
une interprétation stricte des textes doctrinaux qui portent condamnation du
marxisme, la seconde tient compte des réalités psychologiques ; si le
communisme comme doctrine est répréhensible, il n'en reste pas moins que
les communistes sont des gens comme les autres. Ces différents points de
vue furent l'occasion de maintes querelles, et l'on peut se demander si cette
divergence de vues n'est pas à l'origine de la rupture entre le chanoine
Havard et Lebret en 1934.
A l'époque de « la main tendue », Lebret entreprend une nouvelle
aventure : changement de structures et organisation des pêches bretonnes,
une aventure qui connaîtra des réussites, des échecs aussi. Dans un premier
46
temps, il s'agit pour lui, face aux communistes, comme l'affirmait le
26 echanoine Cardijn « de mettre fin au grand scandale du XIX siècle : la
perte de la masse par l'Église «. Lebret partageait aussi l'idée que se faisait
le chanoine Cardijn selon laquelle « l'Église de la masse est l'Église de la
masse ouvrière », autrement « elle ne serait plus l'Église du Christ »,
l'objectif de l'action catholique étant dans les débuts de barrer la route aux
communistes qui avaient trop d'emprise sur les ouvriers. Le chanoine Cardijn
27 :affirmait encore « La masse ouvrière, à travers l'Église et surtout à
travers l'apostolat laïc, à travers le laïcat de plus en plus apostolique,
rencontrera le Christ ; quand cette rencontre se fera, le communisme sera
perdu. » L'objectif du chanoine Cardijn correspondait bien à celui du
protagoniste du mouvement de Saint-Malo qui cherchera à conquérir les
gens de mer par l'intermédiaire des laïcs issus de ce milieu. Ernest Lamort en
est une vive représentation, puisqu'il fut l'un des piliers laïcs de ce
mouvement, principal soutien efficace du religieux, laïc engagé fermement
dans un combat incessant pour la justice, l'un des créateurs également
d'Économie et Humanisme. La méthode du chanoine Cardijn était pour
Lebret une « méthode moderne d'action » ; c'est ainsi que la JMC a adapté
au milieu maritime les méthodes de la JOC. Les œuvres sociales, elles,
avaient choisi les méthodes syndicales. La conquête de la JMC s'est faite par
le groupe, le journal de masse et les services de la JMC, pendant que les
retraites, les récollections et les journées d'études, le bulletin de formation
préparaient l'entraîneur.
La pénétration s'est faite par la constitution de groupements
professionnels légaux : les syndicats, par le groupement de ces syndicats en
fédération, par la participation aux diverses œuvres sociales neutres ou
officielles, par la presse ou le théâtre. La Fédération Lamort publiait dans le
journal mensuel La Voix du marin, les principaux événements maritimes
28interprétés dans le sens social chrétien . Le dominicain est particulièrement
satisfait d'avoir intéressé « au sort des malheureux pêcheurs bretons » de
nombreux journaux tels que : Le Matin, Paris-Soir, l'Echo de Paris, La
Croix, et bien entendu le journal dont René Moreux était le directeur, celui
de La Marine marchande, l'un des fondateurs aussi d'Économie et
29Humanisme .
Une année avant de changer de cap, Lebret fait le bilan en 1933 de son
30action apostolique à Saint-Malo : « 30 journées maritimes, un grand
congrès social maritime, un congrès sur l'hygiène maritime, deux journaux
mensuels tirant à 12 000 exemplaires, trois autres périodiques, 10 brochures
ou livres, des associations en pleine activité qui travaillent avec les grands
mouvements nationaux, un nombre impressionnant de vocations
sacerdotales ou sociales et de conversions. » Il lui semble que ce succès est
le résultat de sa fidélité, celle d'avoir suivi en « tous points les directives du
47
31Saint-Père sous le contrôle des évêques » . Si Lebret a enregistré quelques
succès, il a noté aussi les difficultés auxquelles il a dû faire face.
Lebret confronté à divers obstacles
Lebret s'est trouvé confronté à de nombreux obstacles lors de la mise en
place du mouvement de Saint-Malo ; les diverses oppositions à son action
auxquelles il a dû faire face l'ont quelque peu contrarié mais il ne
l'abandonna pas pour autant. Il devait inquiéter d'abord certaines factions
politiques, certaines organisations professionnelles en place, certains
membres du patronat maritime attachés aux formules libérales, il devait aussi
rencontrer dans le clergé quelque inertie et quelque divergence de vue au
32sujet du laïcat, également, de la part des hommes d'œuvres catholiques . Il
savait bien que son action avait des répercussions politiques, et ne s'étonnait
guère d'être critiqué ; la constitution de la JMC, des Secrétariats sociaux
maritimes et des syndicats maritimes, ne pouvaient que susciter des réactions
qu'il qualifie de « vieux radicalisme ». Certains feront pression auprès des
pouvoirs publics et des fonctionnaires pour brimer les organisations
catholiques. Ce ne sont pas « les petites manœuvres » des hommes politiques
33qu'il critique, mais leur « incurie » à l'égard des professions maritimes . Il
pensait que la mise en place d'une organisation professionnelle allait rendre
service aux parlementaires, ses intentions lui paraissaient bonnes, puisqu'il
travaillait pour le bien commun de la profession et non pour satisfaire des
intérêts particuliers. Pour lui, « la politique ne doit pas chercher les
avantages immédiats de quelques-uns, mais le bien stable de la cité ». Du
côté des syndicats, même problème, « la CGT et la CGTU voyaient aussi
d'un mauvais œil se lever une fédération chrétienne », car « cette
organisation prétendait centraliser en France toute l'organisation
professionnelle des masses populaires, aussi elle boycotta les nouveaux
syndicats allant même jusqu'à signer avec les pouvoirs publics des chartes
défavorables au marin ; ce qui comptait pour la CGT, c'était d'être seule à
signer ». Il voyait ainsi se perpétuer l'injustice. Devant une pareille
contradiction, qu'allait-il faire ? La collaboration lui semblait nécessaire :
« Quand la Fédération Lamort trouva devant elle des syndicats vraiment
neutres, elle leur proposa loyalement la collaboration. Si un syndicat à
tendance jaune lui a offert son alliance, elle l'a repoussée, car les syndicats
chrétiens ne veulent à aucun prix favoriser les agissements louches de
syndicats factices dont les attaches sont suspectes. »
En ce qui concerne le patronat, Lebret eut aussi des déboires ; on lui
déclarait souvent que l'Église se trompait sur le terrain social ou que les
armateurs et les marins avaient des intérêts opposés. Il pensait au contraire
que les gens de mer avaient des intérêts communs, et interprétait ainsi la
position du patronat : « On craint la constitution d'un syndicat ayant une
48
doctrine de collaboration réelle, on fait le jeu des forces révolutionnaires
sans se rendre compte que, pour le peuple, une simple nuance sépare
socialisme et communisme, le livrer à celui-là, c'est le conduire à celui-ci. »
Ce qu'il reproche surtout au patronat français, c'est d'être « imbu de doctrines
libérales », et pour lui « c'est bien l'industrialisation de la marine qui a
produit de grandes misères dans les foyers marins ; une voix devait donc
s'élever dans le milieu pêcheur pour dénoncer l'industrialisation et le
libéralisme sauvage dans les pêches, et pour défendre les intérêts des petits
pêcheurs qui ont droit, comme les autres, à une vie humaine et une sécurité
plus grande dans le travail ».
A l'opposition du patronat devait s'ajouter celle des hommes d'œuvres. J.
de Thezac, fondateur des Abris de marins, critiquait violemment les
34méthodes jocistes de la JMC , tout en dévalorisant l'action des militants,
« figurants amenés par camions, visiblement manœuvrés, sans compétence
ni intelligence, inanité des méthodes de parades, de discours illusionnistes,
35de rapports bluffeurs » . Il faut dire que les œuvres de mer se développèrent
36sur des modes différents . D'abord, on mit en place des œuvres spirituelles,
telle l'archiconfrérie de Notre-Dame-de-la-mer, issue de Boulogne en 1890,
ou les retraites spirituelles pour les Terre-Neuvas du pays malouin,
organisées de 1894 à 1909, auxquelles participa G. Havard, fondateur avec
Lebret de la JMC ; ensuite des œuvres d'assistance et de charité furent
créées, des navires hôpitaux et des paroisses flottantes affrétés sur les bancs
de Terre-Neuve et d'Islande après une souscription nationale en 1896-1897,
l'année même de la naissance de Lebret.
L'œuvre des Abris de marins fondée par le charentais J. de Thezac avait
pour objectif d'offrir aux marins et aux pêcheurs des boissons non
alcoolisées, un hébergement au-dessus de tout soupçon moral, jusqu'à un
certain puritanisme. La marine de guerre bénéficiait des aumôneries
militaires officielles, mais aussi, depuis 1916, du "Livre des marins",
bibliothèque de prêt créée par Eugène Conort, matelot breton tué en 1916,
figure centrale de l'hagiographie propre à la JMC. Ces œuvres échappaient
au mouvement de coordination des œuvres sociales qui suivit la séparation
de 1905, il fallut attendre 1925 pour voir apparaître à l'imitation du modèle
britannique de l'Aposteship of the Sea, une Fédération des œuvres de mer qui
organisa des congrès d'apostolat maritime à Port-en-Bessin en 1927, à
Boulogne-sur-Mer en 1929, à Saint-Brieuc en 1931, à Sainte-Anne d'Auray
37et Lorient en 1933 . Au sein de la Fédération des œuvres de mer, l'initiative
du clergé semblait assez restreinte, dans la tradition du premier catholicisme
social en général. On rencontra fréquemment au premier plan des vice-
amiraux dont les tendances, proches de la droite catholique étaient notoires.
Aussi, dès la parution de l'encyclique de Pie XI, Quadragesimo Anno, les
amiraux organisateurs de la Fédération furent-ils remplacés en force par 14
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