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Mariage africain et mariage chrétien

De
285 pages
Le mariage africain, vu sous le prisme de la conception canonique actuelle du mariage chrétien, soulève plusieurs problèmes comme le caractère ponctuel et personnel du consentement mutuel, la consommation physique du mariage, le rôle de la dot et la stérilité. Comment résoudre toutes ces questions de manière appropriée en demeurant à la fois dans la communion avec l'Eglise universelle et en respectant la spécificité des Eglises particulières? Le temps est donc arrivé pour ces Eglises d'oser inventer des formes qui s'adaptent à la vie chrétienne des Africains.
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Vers des solutions canoniques et pastorales dans l'Église de la République Démocratique du Congo

IMPRIMA TUR Rebecq, le 29 août 2003 Mgr Charles MBOGHA KAMBALE Archevêque de Bukavu. République Démocratique du Congo.

J ean- Marie Vianney

BALEGAMIREA. KOKO

Mariage africain et mariage chrétien
Vers des solutions canoniques et pastorales dans l'Église de la République Démocratique du Congo

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

<Ç)

L'Harmattan, 2003

ISBN: 2-7475-5591-7 EAN : 9782747555913

AVANT PROPOS

Il a fallu 13 ans d'une nouvelle vérification sur terrain du contenu de la thèse "Mariage africain et mariage chrétien, recherches canoniques et pastorales dans l'Eglise du Zaïre", défendue à l'Université Catholique de Louvain en septembre 1990 pour publier le présent ouvrage. La demande insistante des confrères confrontés aux multiples problèmes pastoraux sur le mariage et la famille a finalement eu gain de cause car l'instrument de travail tant souhaité et attendu, est désormais disponible. Il est de notre devoir de remercier tous ceux qui nous ont soutenu et encouragé à publier ce livre. Nous pensons tout particulièrement aux missionnaires de la Consolata de Montréal au Canada, à l'Université Catholique de Bukavu, aux confrères Matandiko Dieudonné, Mweze Simon, Ramazani Augustin, Mitima François Xavier, Bagalwa Antoine, Bunyakiri Crispin, Bizimana Ferdinand, Mpongo Roger, Zirirane Floribert, Kasole Benjamin; à mes frères Bazilashe Juvénal, Bikanaba Géronce, Kabumba Clément, et Misaguzo Josaphat; ainsi qu'aux amis Kulimushi Richard, sœur Mbila Anne Marie, sœur Nshagi Geneviève, sœur Bashige Alphonsine, sœur Arantxa Ariet, Durand Carlie et Courtois Michel.

Nous dédions cet ouvrage à Mgr Mulindwa Aloys, Mgr Munzihirwa Christophe, Mgr Kataliko Emmanuel, Mgr Kamira Cyrille; aux Abbés Cimanuka Eleuthère, Kakuja Georges, Buhendwa Claude, Wabulakombe Stanislas; aux sœurs filles de la Résurrection tuées à Kasika, à mon cher papa Balegamire Jean Baptiste ainsi qu'à toutes les victimes de la guerre et des massacres en République Démocratique du Congo entre 1996-2003. Merci à papa et à maman Barhebuka Marina Njovu qui m'ont donné la vie, m'ont entouré de leur affection et m'ont appris à aimer Dieu, l'Eglise et les hommes.

8

PREFACE
"Nous considérons le problème de la famille, écrivait le cardinal Malula, comme un problème très important et vital pour l'avenir et le progrès du christianisme en Afrique. En effet, issue de l'institution matrimoniale, la famille est la cellule première et naturelle de toute la société humaine. Le Concile Vatican II affirme que 'la santé de la personne et de la société tant humaine que chrétienne est étroitement liée à la prospérité de la communauté conjugale et familiale (Gaudium et spes, n.47 ~1)'. En Afrique, la famille présente une autre importance. Elle est la gardienne fidèle des coutumes et des traditions ancestrales, des secrets des différents rites qui sont comme des 'sacrements' qui véhiculent la force reçue des ancêtres à travers les membres d'une même lignée" . Encore faut-il que la famille - dans la réalité très large qu'elle représente en Afrique et le mariage ne soient pas comme ébranlés par des exigences en matière de célébration chrétienne, qui ignorent la coutume et la tiennent pour rien, qui rompent de manière trop abrupte
avec elle, qui risquent de priver les unions conjugales et

les foyers qu'elles créent, de l'appui que leur donnent les conceptions et la société traditionnelles, tout comme elles peuvent affaiblir celles-ci. La nature, particulièrement sous certains aspects du sacrement de mariage, demande un respect de ce qui, en matière d'union conjugale, est heureusement inséré dans la psychologie collective et individuelle. Six sacrements relèvent tout entier de l'ordre surnaturel, même si par certains points, ils présentent une analogie avec le détournement et les besoins de la vie. Par contre, le mariage est une réalité -originelle et universelle- de l'ordre

naturel; à ce titre, il précède l'Eglise-institution; pour ceux qui sont en dehors de celle-ci, il reste une réalité sacrée qu'elle respecte et dont elle reconnaît la valeur. Plus encore, c'est l'institution naturelle qui, pour les baptisés, est élevée à la dignité de sacrement de la Nouvelle Alliance. Il n'y a donc pas à s'étonner de constater que, dans une histoire qui jusqu'ici s'est déroulée surtout en Occident ou sous l'influence de l'Occident, l'Eglise catholique ait pris en compte et adopté les rites de célébration du mariage qu'elle a trouvés non pas dans le judaïsme mais là où elle s'est d'abord et surtout développée. La chose allait comme de soi; elle était nécessaire pour que la société se reconnaisse dans le rite et que les individus se sentent psychologiquement et se sachent engagés par son accomplissement. La forme catholique du mariage est donc faite de la tradition romaine, mâtinée d'un apport germanique, et travaillée en profondeur par les données évangéliques. Il a cependant fallu du temps pour que la conception sousjacente au rite s'imposât sans partage dans toutes ses exigences, plus de temps encore pour que la forme de la célébration du mariage soit codifiée comme elle l'est actuellement, et puis universellement étendue par le décret "Ne temere" de 1097. Certes, en adoptant la tendance du droit matrimonial romain d'isoler, dans la complexité d'un phénomène social comme le mariage, un moment auquel on donne une importance décisive, l'Eglise a facilité la preuve de l'existence d'une union conjugale, la vérification de sa régularité, la détermination de sa date de départ. En exigeant que le consentement matrimonial soit un "acte humain", accompli notamment dans la liberté, sa valeur de la personne est mise en relief et sauvegardée. C'est dans la même ligne que se situe la prise de conscience, devenue plus nette récemment, que si le mariage est et doit rester 10

substantiellement ordonné à la procréation, il est de manière aussi substantielle une relation interpersonnelle en vue du bien des conjoints. Mais on peut se demander si les conceptions ainsi développées exigent nécessairement que, partout et notamment en Afrique, la tradition - ou la "coutume" occidentale soit imposée dans le rite de célébration du mariage au risque de disloquer des structures toujours vitales pour une population et de mettre les individus en difficulté psychologique de faire le lien entre les données sacramentelles du mariage et ce qu'ils vivent. Après une expérience pastorale et de recherche dans une bonne partie de la République Démocratique du Congo et comme couronnement de ses études en droit canonique à l'Université catholique de Louvain, Monsieur l'Abbé Balegamire a fait un travail important et intéressant pour analyser les problèmes que posent la rencontre du mariage coutumier afiicain et du mariage chrétien et ce qu'on pourrait appeler leur coexistence. "Il s'agit, - écrit-il dans son Introduction, et c'est bien une question fondamentale, - de voir comment les chrétiens de la République Démocratique du Congo, dans leur identité profonde, peuvent vivre et gérer leur expérience matrimoniale et familiale à la lumière de l'Evangile et des enseignements de l'Eglise". Il ne faut pas cacher qu'il y a des problèmes cruciaux à résoudre, avec sagesse mais aussi avant qu'il ne soit trop tard pour le faire. Le mariage ne se conçoit pas en Afiique noire sans une importante intervention des familles, celles-ci entendues au sens large, - dans la préparation de l'alliance matrimoniale et dans sa célébration. Cette intervention est déterminante pour la solidarité de l'engagement et la stabilité du couple, pour l'intégration du foyer qui se crée, des époux et des enfants à venir dans le groupe familial et le lignage. Mais au niveau des époux, ne peut-il pas y avoir un risque pour la liberté requise dans Il

l'engagement? Comment d'autre part, fixer le droit que créent et les effets que comportent les étapes de plus en plus déterminantes d'un processus, qui n'a pourtant toute sa force qu'en finale de son accomplissement? Le mariage se fait en vue d'une "communauté profonde de vie et d'amour, fondée et dotée de ses lois propres par le Créateur, établie sur le consentement personnel irrévocable des conjoints" (Gaudium et spes, n.48 ~1). Il Y a dans cette description l'annonce et le moyen de réalisation d'un progrès dans la reconnaissance de la dignité, des droits, des devoirs, égaux et réciproques, de chacun des conjoints. Comment cependant comprendre cette "communauté de toute la vie" (canon 1055 ~1) et quels sont les éléments substantiels qui la constituent dans la culture africaine, dans les traditions et les valeurs fondamentales qui la sous-tendent, dans l'évolution qu'elle connaît? Comme elle l'a toujours été dans la doctrine et dans le droit de l'Eglise, cette communauté de toute la vie est ordonnée à la génération et à l'éducation des enfants (canon 1055 ~1). "Le mariage cependant n'est pas institué en vue de la seule procréation (. . .) C'est pourquoi, même si, contrairement au vœu souvent très vif des époux, il n'y a pas d'enfant, le mariage, comme communauté et communion de toute la vie, demeure, et il garde sa valeur et son indissolubilité". Mariage et stérilité sont-ils cependant compatibles dans la mentalité de l'Africain? La déclaration de Gaudium et spes ne peut-elle pas créer en lui un malaise profond parce qu'elle ne rencontre pas les conceptions ancrées au cœur du mariage et de la famille? Déjà l'on a vu des décisions du Tribunal romain de la Rote tenter de trouver, dans le droit canonique actuel, une solution à l'échec conjugal provoqué par la stérilité: c'est le signe d'un problème réel et grave. Ce sont là les quelques questions, peut-être les plus importantes, que pose la rencontre d'une culture 12

déterminée, celle de l'Afrique noire en l'occurrence, avec une théologie et un droit du mariage qui ont leurs racines dans l'Evangile universel certes mais jusqu'ici vécu principalement dans l'Occident ou sous son influence. Dans l'Eglise qui est en Afrique et avec elle, selon l'esprit de Lumen Gentium (n.13), les théologiens et les canonistes africains ont à se pénétrer de ce qu'est le mariage chrétien, de la purification de certaines réalités historiques qu'il permet, des valeurs de développement, d'enrichissement et de salut qu'il offre à la personne et à la société. En même temps, ils ont à saisir en profondeur ce qu'il y a de richesse authentique dans la famille africaine et dans le mariage coutumier. Ils sont ainsi armés pour faire une analyse et une saine critique, positive et négative, de ce qui est vécu chez eux au niveau de la famille et du mariage. Ils peuvent par-là contribuer à une inculturation heureuse de la doctrine et de la célébration du mariage en faveur des chrétiens de leurs différents peuples. C'est l'objectif que vise Monsieur l'Abbé Balegamire dans l'ouvrage que nous avons l'honneur et la joie de préfacer en réponse à une demande accueillie d'autant plus volontiers que nous connaissons la valeur de l'auteur et du travail qu'il a accompli en esprit de service à l'Eglise et à ses frères.

Mgr. G. CANDELIER, Official de Tournai (Belgique)

13

INTRODUCTION GENERALE
La présente étude sur le mariage des chrétiens africains se voudrait une tentative de réponse à quelques problèmes actuels au niveau pastoral et canonique dans l'Eglise de la République Démocratique du Congo. Le choix de notre sujet n'est pas le fait du hasard. Il a été dicté par l'expérience de quatre années de ministère pastoral qui nous ont rendu sensible aux problèmes souvent douloureux et sans réponse, apparemment, que se pose et vit le Peuple de Dieu dans nos Diocèses de la République Démocratique du Congo. Notre fonnation canonique est dans ce sens providentielle, car elle nous a pennis de mieux comprendre certaines causes de ces problèmes et d'entrevoir quelques voies de réponse que nous fonnulerons sous fonne de propositions. Nous devons reconnaître que le problème de fond se situe à notre avis au niveau du mode de rencontre entre la culture africaine et le christianisme. Dans cette rencontre, on n'a pas toujours distingué le christianisme de la culture qui le transportait. C'est à cela, entre autre, que s'est attelée la théologie africaine depuis quelques années. Il s'agit en effet de voir comment les chrétiens de la République Démocratique du Congo dans leur identité profonde, peuvent vivre et gérer leur expérience matrimoniale et familiale à la lumière de l'Evangile et des enseignements de l'Eglise. Nous n'avons pas la prétention d'épuiser tous les problèmes qui se posent' au niveau du mariage des chrétiens en République Démocratique du Congo. Notre attention se limitera au malaise profond que suscite et entretien le problème de la stérilité. Ce problème a des
conséquences graves

-

la polygamie,

la séparation,

le

divorce - par rapport à la doctrine traditionnelle de l'Eglise en ce qui concerne le mariage. En effet dans le cas de la stérilité, en Afrique, en République Démocratique du Congo, on recourt généralement à la polygamie qui sauvegarde la première alliance ou au divorce ou encore à la séparation. Ces deux derniers cas permettent au partenaire non stérile homme et femme - d'initier une autre alliance qui pourra aboutir à la naissance de l'enfant. Etant donnée l'actualité de cette situation en Afrique et en République Démocratique du Congo, quelles solutions canoniques préconiser pour les chrétiens? Faut-il situer la stérilité dans les cas de non consommation, d'incapacité, de dol, d'erreur sur une qualité de la personne ou faut-il penser que l'Eglise pourrait envisager de créer un nouvel empêchement de mariage, la stérilité n'étant pas un empêchement de droit naturel? L'Eglise choisira-t-elle de rester indifférente à cette situation combien sérieuse et grave pour les Eglises particulières d'Afrique, ou bien prendra-t-elle le devant pour rencontrer, étudier ce problème et lui trouver une réponse adéquate? Comme le problème de la stérilité n'est pas un cas isolé, nous étudierons aussi quelques questions qui lui sont connexes le consentement matrimonial, la consommation et la célébration du mariage. Par souci de fidélité d'une part, à la philosophie et à la culture africaines et d'autre part, à la doctrine de l'Eglise et au droit canonique, nous élaborerons un bref aperçu historique du mariage des chrétiens (Chapitre I), une étude du mariage coutumier (Chapitre II), du mariage civil en République Démocratique du Congo (Chapitre III), et une 16

analyse des canons sur le maria1fe dans le code de droit canonique de 1983. (Chapitre IV) Cette démarche est un préalable non seulement pour poser le problème de la stérilité, mais aussi pour fonder notre approche de la question. Il nous sera aussi indispensable d'établir le principe de l'inculturation sur base des documents du Concile Vatican II, surtout dans la constitution Gaudium et Spes et dans le décret Ad gentes, et à partir des documents pontificaux des papes Paul VI et Jean Paul II pour situer à sa juste place notre problématique. (Chapitre V). C'est en fonction de ces éléments que nous étudierons de manière détaillée le problème de la stérilité, et que nous proposerons quelques voies de solution canonique et pastorale qui nous semblent possible dans une conception d'un droit de l'Eglise qui a comme préoccupation première le salut des hommes, de tout homme et de l'homme de chaque culture. (Chapitre VI). Quant à la méthode que nous avons employée, elle est à la fois descriptive et analytique. Descriptive parce qu'elle prend en compte la conception du mariage coutumier, civil et chrétien, ainsi que la conception de l'inculturation. Analytique parce qu'elle part des éléments de ces conceptions et de l'analyse des canons relatifs au mariage pour tenter de dégager une manière autre et possible de vivre et de célébrer le mariage des chrétiens.

I Chaque fois que nous parJerons du code de droit canonique sans Je spécifier iJ s'agira du code de droit canonique de 1983 = CIC. Le code de 1917 sera parfois indiqué par ACIC = Ancien Codex Juris Canonici. 17

CHAPITRE I BREF APERÇU HISTORIQUE DU MARIAGE CHRETIEN.
Vouloir étudier en quelques lignes l'historique du mariage des chrétiens qui couvre vingt siècles d'histoire, est un risque conscient, mais un risque nécessaire que nous prenons en fonction de l'objet de notre recherche. Notre but n'est pas d'écrire un nouveau traité sur le mariage, mais de voir et peut-être rappeler, fut-ce brièvement, que le mariage des chrétiens dans sa conception comme dans sa célébration actuelle, est l'aboutissement d'un long processus culturel, législatif, liturgique et doctrinal, processus qui continue son cours. En examinant la relation qui existe entre les modes de célébration du mariage et les contextes dans lesquels ils se situent, nous pourrons mieux poser le problème de la pastorale et de la discipline actuelle du mariage dans l'Eglise de la République Démocratique du Congo. Pour ce faire, ce chapitre comprendra trois parties. La première, qui s'étend du premier au onzième siècle, portera sur la naissance et l'organisation des premiers rites liturgiques du mariage. La seconde qui couvre la période allant du douzième au seizième siècle, décrira la systématisation de la législation canonique du mariage qui aboutira au Concile de Trente. La troisième partie montrera comment le concile de Trente et son décret Tametsi opère un tournant historique dans la législation du mariage dont la forme canonique est le fait le plus marquant repris dans le code de droit canonique de 1917, et conservé dans le code de 1983.

Il. Le mariage des chrétiens du premier au onzième siècle.
En fait de mariage des chrétiens, cette première grande période de l'Eglise, est caractérisée par l'absence d'une législation canonique unique pour tous. Il y a plutôt ajustement et adaptation selon les milieux et les circonstances où vivent les différentes églises particulières. Aucune obligation n'existe de contracter mariage suivant une liturgie ecclésiastique bien définie. La réglementation juridique est encore fragmentaire et la systématisation théologique n'est pas encore commencée.2 L'Eglise se contentait alors de la loi civile romaine édictée par Justinien au sixième siècle, selon laquelle c'est l'échange du consentement mutuel, sans aucune autre formalité, qui est la seule et unique manière de contracter mariage validement. "Nuptias non concubitus sed
consensus facit. ,,3

Nous répartirons cette période en trois sections. Nous examinerons d'abord comment le mariage était vécu dans le contexte culturel. Nous analyserons ensuite le mariage des chrétiens des cinq premiers siècles et nous terminerons par l'étude du mariage des chrétiens au cours de la période du sixième au onzième siècle, véritable période de transition vers la constitution du droit ecclésiastique matrimonial.

2

L.GODEFROID, Le mariage au temps des Pères, dans Dictionnaire de

Théologie Catholique, (ci-après cité comme DTC.,) Paris, 1927, 1. 9., col., 2077-2123 ; G. LE BRAS, La doctrine du mariage chez les théologiens et les canonistes depuis l'an mille, dans DTC, Paris 1927, t. 9, col. 2123-2126 ; P. ADNES, Le mariage, Paris: Desc1ée, 1963, p. 76-79; E. SCHILLEBEECKX, Le mariage. Réalité terrestre et mystère du salut, Paris: Cerf, 1966, p. 233. 3 D, 35, 1, 15

20

111. Le mariage dans les univers culturels des premiers chrétiens. Si le christianisme est né dans le milieu juif, il s'est répandu très vite au-delà de la Palestine et il a épousé les coutumes et habitudes matrimoniales qu'il a rencontrées. "Les chrétiens se mariaient comme tout le monde", ils se mariaient pour avoir des enfants.4 Ils faisaient comme les autres, comme les Grecs et les Romains, comme les Francs, les Germains, les Celtes, etc. Les cérémonies et le folklore étaient employés également par ,,5 les chrétiens et constituaient le mariage proprement dit. 1111. Le mariage dans l'univers juif.6 Dans le monde juif, le mariage se célébrait en deux étapes. D'abord l'acquisition de la femme par le mari, le Qiddusin. Elle pouvait se faire de trois manières: par la remise d'une pièce d'argent (keseph), la rédaction d'un contrat de mariage (setar) ou par union chamelle (bî'â).7 Le fait pour la femme de prendre la pièce d'argent était la manifestation de son consentement. Au même moment le mari prononçait ces paroles: "Te voici consacrée à moi par cette pièce." Parfois la remise de la pièce d'argent et le contrat par écrit se faisaient en même temps.8 La seconde étape appelée Nissuin consiste dans l'instauration de la vie commune. Elle commençait par le
P. ADNES, op. cil., p. 47 ; Lettre à Diognète V, 6, dans Sources chrétiennes 33, Paris, 1951, p. 63 ; A. ESMEIN - R. GENEST AL, Le mariage en droit canonique I. Paris 1929, p. 4; E. SCHILLEBEECKX, op. cil., p. 219. 5 . SCHILLEBEECKX, op. cil., p. 209.
6
4

E. CHOUCHENA,Le lien matrimonial dans le judaïsme, dans Revue de

Droit Canonique (RDC), 1. 21, 1971, p. 49-56; 1. GAUDEMET, Sociétés et mariage, CERDIC, Strasbourg, 1980, p. 145-149. 7 J. DAUVILLIER, Les temps apostoliques, dans Histoire du droit et des institutions de l'Eglise en Occident, Paris 1970, 1. II, p. 374-376. 8 Ibidem, p. 175.

21

transfert de la femme au domicile du mari, transfert suivi de la consommation du mariage. La mishna prescrit que ce transfert doit se faire dans les douze mois après le qiddusin. C'est cet usage qui était à la base de la législation matrimoniale des églises de langues araméenne, syrienne et chaldéenne.9 1112. Le mariage dans l'univers gréco-romain.lo Chez les Grecs comme chez les Romains, le mariage se faisait au cours de cérémonies qui s'étendent sur trois étapes essentielles. La première, le transfert de la jeune fille (ekdosis, traditio pueZZae),consiste dans le transfert ou la remise de la jeune fille par son père au futur époux. Elle comprend à la fois le contrat (egguèsis) entre le futur époux et celui qui exerce la puissance sur la future épouse, son père ou le tuteur (le kurios). La cérémonie de l'ekdosis ou traditio pueZZae se passait à la maison paternelle de la future épouse après un sacrifice aux divinités domestiques et après la déclaration solennelle du père de la fille selon laquelle il soumettait sa fille à l'autorité - in manu - du fiancé. Cette cession de la future comme son transfert, sont des actes à la fois religieux et juridiques. Quant. à la seconde étape, elle consiste dans la translation solennelle de la fiancée de la maison paternelle dans la maison de son futur époux (pompè, domumductio). La jeune fille, vêtue de l'habit blanc des cérémonies du culte, voilée et couronnée, était conduite en procession à la demeure de son époux. Ces rites locaux étaient conservés par les chrétiens. C'est près de la maison de l'époux que commençait la dernière étape. Le fiancé faisait franchir à sa fiancée la
9 Ibidem, p. 374. 10R. BERAUDY,

Le mariage des chrétiens dans RTL., 1982, 1. 104, p. 50-53. 22

porte de la maison, la conduisait devant l'autel domestique, où elle était arrosée de l'eau lustrale et où elle touchait le feu sacré. Ensuite les deux époux partageaient le gâteau nuptial, gage sacré du mariage, avant d'être conduits dans la chambre nuptiale où commençait la vie commune. Acte religieux et familial, le mariage trouvait sa raison d'être et son sens profond dans la procréation pour perpétuer le culte familial. Ainsi donc, dans l'univers gréco-romain, les éléments constitutifs du mariage étaient à la fois le contrat qui fondait le transfert de la femme de la tutelle de ses parents à celle de son mari et la remise de la femme à son , . Il epoux pour commencer 1a vIe commune. Nous devons souligner cependant que le droit romain dont nous avons relevé les principaux éléments dans le contexte gréco-romain, a connu une très profonde évolution qui a marqué le mariage des chrétiens de l'Empire Romain. C'est ainsi que le mariage était réduit au simple échange de consentement entre fiancés, et cela de façon ponctuelle.12 Il "ne requérait pas l'intervention d'aucune autorité publique, ni l'emploi d'aucune forme solennelle. Le consentement matrimonial était l'élément fondamental de cette union. C'est la volonté réciproque de se prendre pour époux, en se conférant à la fois la dignité de l'uxor et le même rang social que le mari, dans l'intention de procréer et d'élever des enfants. Le consentement personnel de la femme est exigé, sauf si elle
n'est pas encore sui juris. ,,13

Cependant le mariage étant une affaire publique, la loi avait besoin de preuves. C'est ainsi que pour concrétiser le consentement, on procédait au changement de domicile (domum ductio), et à la communauté de vie
Il

E. SCHILLEBEECKX,

374-379; J.B. SEQUEIRA, Tout mariage entre baptisés sacramentel? Paris: Cerf, 1985, p. 17-22.
D. 35,1,15 ; R. BERAUDY, op. cil, p. 52-53. 1. DAUVILLIER, op. cil., p. 381 ; J. GAUDEMET, ESMEIN - R. GENEST AL, op. cil., p. 4. 13 23
12

Op. cil., p. 209 - 212 ; J. DAUVILLIER,

op. cil., p.

est-il nécessairement

op. cil., p. 153-155 ; A.

(individua vitae consuetudo) de l'homme et de la femme qui, pour des personnes libres, constituaient une union légitime et valide.14 1113. Le mariage dans l'univers germanique. Les coutumes les plus anciennes dans le domaine matrimonial comprenaient deux étapes: l'accord contractuel (verlobung) entre le fiancé et le titulaire du "mundium" (tutelle) sur la fiancée, et la remise de celle-ci au futur époux suivi du transfert (trauung) en cortège au nouveau foyer. Le contrat oblige le père ou le tuteur de la femme à remettre celle-ci au mari avec le mundium, et engage le futur époux à prendre la femme et à la traiter comme épouse. C'est cet accord qui fondait juridiquement le mariage.15 Au Moyen-Age apparaîtra un troisième élément, qui marquera le début de la vie conjugale et créera juridiquement la communauté de vie et de biens. Il s'agit de la copula de laquelle dépendra aussi la stabilité de l'union matrimoniale. Nous évoquerons son importance dans 1'histoire de la législation matrimoniale de l'Eglise après le cinquième siècle et de façon particulière dans le débat décisif du douzième siècle. Dans les trois univers culturels que nous venons de mentionner, nous retiendrons que le mariage s'y réalise par étapes, et que, même quand le droit tendait à le réduire à un acte ponctuel, il devait recourir à d'autres étapes pour avoir des preuves du mariage contracté.

E. SCHILLEBEECKX, op. cil., p. 215-216, op. cil. p. 143-144. 15J. GAUDEMET, op. cil., p. 164-165, G. LE BRAS, op. cil., col. 212462125 ; K. RITZER, le mariage dans les Eglises chrétiennes du premier au onzième siècle, Paris: Cerf, 1970, p. 220-222.

14

24

112. Le mariage premiers siècles.

des chrétiens

au cours des cinq

La lecture des documents des historiens des cinq premiers siècles de l'Eglisel6 conduit au constat de l'absence d'une législation ecclésiastique du mariage des chrétiens. Ils se mariaient comme tout le monde, dans le respect de leurs coutumes et de la loi civile. Ce que l'Eglise exigeait, "c'était le respect de certains principes, la prohibition du libre divorce en particulier. Mais pour le surplus, écrit Esmein, les chrétiens étaient renvoyés, comme les autres, aux règles de la loi civile, qui d'ailleurs étaient peu gênantes, la conclusion du mariage étant en droit romain un acte dispensé de formes, dans lequel le pouvoir civil n'intervenait pas.,,17 Dans la pratique, l'acte même du contrat était une affaire strictement personnelle et familiale, où l'autorité civile comme le pouvoir sacerdotale n'intervenaient pas. L'intervention de l'évêque ou du prêtre, quand il y en avait, comme dans le cas du mariage des orphelins, n'avait pas un caractère liturgique- mais elle se faisait à titre coutumier et familial car l'évêque ou le prêtre devenait le tuteur de ceux qui n'avaient plus leurs parents.18 Pour Béraudy, "aucun texte ne peut être cité en faveur de l'existence d'une liturgie du mariage avant le ,,19 début du lye siècle. Il faudra attendre les Yle et YIle siècles pour voir apparaître les livres liturgiques romains
avec des formulaires romains de la messe et de la

bénédiction nuptiale. Nous y reviendrons.

16

R.-C. GEREST.

Quand les chrétiens

ne se mariaient

pas à l'Eglise,

histoire

des cinq premiers siècles, dans Lumière et Vie (LV), t. 16, n° 82, 1967, p. 7. J. GAUDEMET, op. cil., 185-186. R. BERAUDY, œuvre cilée; K. RITZER, œuvre cilée.
17 A. ESMEIN, op. cil., p. 4. 18 R. BERAUDY, op. cil., p. 57-58. 19Ibidem, p. 54.

25

La question qui se pose est de savoir quelle est la spécificité du mariage des chrétiens à cette époque. La réponse à cette question, et les chrétiens l'avaient bien compris, est donnée dans les Ecritures Saintes. C'est le baptême qui conférait au mariage des fidèles son caractère sacré au sens chrétien du mot.20 Tout en adoptant la loi civile selon laquelle, c'est le consentement des époux qui fait le mariage, l'Eglise des cinq premiers siècles avait le souci de sauvegarder la stabilité, l'indissolubilité du mariage des chrétiens. Pour des motifs de foi, elle pennettait au fidèle de quitter son conjoint infidèle et de se remarier, quand ce conjoint infidèle voulait se séparer de lui, ou quand il mettait en péril la foi du fidèle en rendant la cohabitation dangereuse ou moralement impossible par des blasphèmes, des sévices ou des menaces, qui apportaient le scandale ou la guerre au 21 .c. . loyer conJuga I. Panni les questions qui ont retenu l'attention des Pères au cours de cette période, on doit souligner de façon particulière les erreurs des rigoristes et des laxistes qui s'introduisaient dans les communautés chrétiennes. Le groupe des rigoristes comprenaient des encratistes qui voulaient faire de la chasteté et du célibat une loi pour tous les chrétiens; les gnostiques qui condamnaient le mariage sur base du dualisme, car pour eux la procréation enfennait les âmes dans le corps qui est un principe du mal; les priscilliens qui étaient aussi dualistes; les montanistes, les novatiens et les ascètes. Toutes ces catégories de rigoristes exaltaient la continence au détriment du mari~ge et de la procréation. Quant au groupe de laxistes dont les représentants sont

20

K. RITZER,

op. cil., p. 105 ; Tite 3,5-7 ; Rm 6,3-5 ; 1Cor 6,19.
Le mariage dans la Sainte Ecriture, dans DTC., col. 2060-

21

L. GODEFROID,

2061.

26

Helvidius, Bonose, Jovinien, Vigilance, il exaltait le mariage au détriment de la virginité.22 Ces erreurs ont été l'objet d'une véritable bataille rangée de la part des Pères sous diverses formes: catéchèses, homélies, instructions, lettres pastorales, apologies, canons conciliaires.23 C'est entre ces deux excès, qu'il faut situer toute la doctrine de l'Eglise des cinq premiers siècles. Dès le point de départ, elle portait essentiellement sur l'unité et l'indissolubilité du mariage, et sur les devoirs réciproques , d es epoux. 24 Si saint Justin, saint Athanase, saint Basile et saint Jean Chrysostome ont affirmé que le mariage a pour but d'avoir des enfants, et que c'est une bonne chose, saint Epiphane, saint Cyrille d'Alexandrie, saint Ambroise et saint Augustin ont mis l'accent sur le caractère de l'institution divine du mariage pour propager la race humaine, et sur la restauration et sanctification du mariage par le Christ sur base de l'interprétation de sa présence aux noces de Cana. En plus de ses deux aspects, Tertullien, Origène, saint Athanase, saint Ambroise et saint Augustin ont enseigné que le mariage des chrétiens a la garantie de la grâce divine pour les époux, grâce sans laquelle les époux ne pourraient pas remplir les devoirs résultant de la restauration.25 Toute cette doctrine de l'Eglise des cinq premiers siècles sur le mariage a été reprise de façon définitive par saint Augustin. Il dit en effet dans divers écrits,26 que le mariage a été institué et béni par Dieu dès l'origine du monde, puis élevé par Jésus Christ au rôle sublime de
22

P. ADNES, op. cil., p. 45-46;

H. LECLERCQ, Le. mariage,

Dans

Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie (DACL), Paris, Letouzey et Ané, 1932,1. X, c., 1876-1979. 23 Idem 24 L. GODEFROID, Le mariage au temps des Pères, dans DTC, col. 207825 L. GODEFROID, op. cil. col. 2087-2103. 26 SAINT AUGUSTIN, De bono viduitatis sancta virginilate ; De bono coniugii.

2088.

; De nuptiis et concupiscentia

; De

27

représenter sa propre union avec l'Eglise.27 Le mariage, continue saint Augustin, est bon parce qu'il est constitué par trois choses bonnes: la procréation des enfants par l'acte conjugal (proies), la chasteté dans la fidélité réciproque (fides) et l'indissoluble engagement des époux
(sacramentum ). 28

Outre son caractère de synthèse de la doctrine de l'époque, et l'affirmation de la valeur morale de l'acte conjugal, la pensée de saint Augustin marque un progrès notable sur la pensée des autres Pères.29 Il est bon de noter que l'œuvre de Sain Augustin dominera le MoyenAge jusqu'au treizième siècle.30 113. Le mariage onzième siècle. des chrétiens du sixième au

Si durant les cinq premiers siècles les chrétiens se mariaient comme tout le monde, et si l'Eglise renvoyait les chrétiens à la loi en ce qui concerne la législation matrimoniale, au cours de six siècles qui survirent, une législation matrimoniale ecclésiastique se mit tout doucement et progressivement en place, la continuité avec les siècles précédents étant assurée. En effet dès le cinquième siècle apparaissent les premiers témoignages explicites sur la messe de mariage et sur la bénédiction nuptiale donnée par le prêtre ou l'évêque.31 Les lettres du Pape Sirice (348-399) et d'Ambroise de Milan (374-397) font des allusions à l'ancien rite romain du mariage,32 mais c'est Paulin de
27 Cette pensée de St Augustin est reprise par Vatican II : G.S. 48,1. 28 TH.REY -MIERMET, Ce que Dieu a uni ..., Paris: Centurion, 1974, p. 191. 29 L. GODEFROID, op. cil., col. 2093-2094 ; P. ADNES, op. cil., 55-58 30 G. LE BRAS, op. cil. col. 2125-2126; TH. REY-M ERM ET, op. cil., p. 193, L. JANSSENS, Aux sources de la morale conjugale, Duculot et Lethielleux, 1967, p. 1967, p. 136. 31 E.SCHILLEBEECKX, op. cil., p. 232; K. RITZER, op. cil., p. 223; R. BERAUDY, op. cil., p. 57-58. 32 Ep. 7 à divers évêques, 3 dans PL, 13, 1171 ; Ep. 7 à Hemerins de Tarragone 4 dans PL 13, 1136 ; Ep. 19 à Virgile 7, 3 dans PL, 16, 984. 28