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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Prosper Guéranger

Mélanges de liturgie, d'histoire et de théologie

1830-1837

PRÉFACE

EN 1875, le Souverain Pontife Pie IX, dans un Bref adressé à la Chrétienté tout entière, disait : « Parmi les hommes d’Eglise qui de notre temps se sont le plus distingués par leur religion, leur zèle, leur science & leur habileté à faire progresser les intérêts catholiques, on doit inscrire, à juste titre, notre cher fils Prosper Guéranger, Abbé de Saint-Pierre de Solesmes & Supérieur général des Bénédictins. de la Congrégation de France. Doué d’un puissant génie, possédant une merveilleuse érudition & une science approfondie des règles canoniques, il s’est appliqué, pendant tout le cours de sa longue vie, à défendre courageusement, dans des écrits de la plus haute valeur, la doctrine de l’Église Catholique & les prérogatives du Pontife Romain, brisant les efforts & réfutant les erreurs de ceux qui les combattaient1. »

Un tel éloge, sur les lèvres du Docteur suprême, imposait un devoir aux fils de Dom Guéranger, en leur montrant que les travaux de leur vénéré Père devaient appartenir à la famille catholique ; car le Souverain Pontife, par ce jugement solennel, non seulement inscrivait ces travaux dans les annales del’Église, comme une page glorieuse, mais en même temps il les recommandait comme devant faire partie désormais de cet arsenal de doctrine & de science, où chacun peut puiser sans crainte des armes contre l’erreur.

De nombreuses sollicitations nous ont souvent pressé de ne pas retarder trop longtemps cette publication, & Mgr Pie, qui en sentait toute l’utilité, l’avait demandée avec instance.

Aujourd’hui enfin, après dix ans d’attente, nous avons cru que l’heure était venue, lorsque nous avons entendu le Souverain Pontife Léon XIII, dans les deux Encycliques à jamais mémorables Humanum genus & Immortale Dei, condamner les deux grandes erreurs que Dom Guéranger, pendant trente ans, n’avait cessé de poursuivre avec tant de vigueur, le Naturalisme d’abord, envahissant l’Église sous toutes les formes & détruisant par la racine le principe même de toute religion révélée ; le Libéralisme ensuite, cette fausse notion de la liberté, qui, moins radical en apparence, n’est lui-même qu’un naturalisme déguisé s’attaquant au principe social de l’Église, & rendant impossible la constitution même d’une société chrétienne.

De bonne heure l’illustre Abbé avait pressenti le danger & l’avait combattu sans relâche, mais sans y gagner autre chose que le reproche d’une intraitable exagération. Il en gémissait, mais comment aurait-il pu s’en plaindre ? La voix de Pie IX elle-même avait été étouffée. Le mal prenait rapidement des proportions effrayantes. C’est alors que Léon XIII, par deux fois, jeta le cri d’alarme, avec une puissance de doctrine incomparable & l’accent que les hommes appellent l’éloquence, mais où les chrétiens reconnaissent la parole du Christ Roi, dont le Pape est le Vicaire.

Il nous a semblé qu’après ces condamnations du Saint-Siège, les fidèles dociles à la voix de l’Église aimeraient à voir le commencement de ces erreurs & les premiers efforts faits pour les démasquer & les combattre.

Par ailleurs, cette publication nous a paru un excellent moyen de répondre, en partie du moins, à la légitime impatience de ceux qui, après avoir lu la belle histoire de Mgr Pie par Mgr Baunard, appellent comme complément celle de l’Abbé de Solesmes, qui fut son ami & souvent son conseil dans les grandes luttes de sa vie de polémiste & de défenseur de l’Église.

Dom Guéranger en effet se peint tout entier dans ses ouvrages, & c’est là qu’il faut apprendre à le connaître. Volontiers nous dirons de lui, en empruntant ce trait à l’histoire de saint Benoît par saint Grégoire le Grand : Si quelqu’un veut connaître à fond la vie & les mœurs de Dom Guéranger, il pourra retrouver dans ses écrits toutes les vertus du moine & de l’homme de l’Église ; car ce serviteur de Dieu n’a jamais pu enseigner autrement qu’il a vécu : Quia sanctus vir nullo modo potuit aliter docere quam vixit. (Vita S. Patris Benedicti, ex lib. II Dialogorum S. Gregorii Magni, cap. XXXVI.) En lui la science & la sainteté vivaient dans une étroite union, parce que l’objet de sa science n’était pas autre que l’objet de sa foi, & la foi était toute sa vie. « J’aime à parler de Dieu, écrivait-il un jour à Madame Swetchine, j’aime à y penser, à me reposer en Lui. La foi est pour moi, par une heureuse constitution, le principe de la vie intellectuelle, sensible, je dirais même naturelle. » (Lettre du 5 août 1833.)

Du même amour il aima l’Église, qui est « la colonne & le soutien de la vérité. » « De bonne heure, écrit-il dans sa lettre à Mgr de Toulouse, j’ai appris à m’identifier à ses destinées, à compatir à ses souffrances, à suivre ses combats, à jouir de ses triomphes, à soupirer pour sa liberté. J’ai compris que tout cœur catholique devait aimer cette Mère commune des enfants de Dieu. » Et encore à Madame Swetchine : « Oh ! si vous saviez comme je l’aime, l’Église ! moi qui, à travers l’histoire, la vois foulée, humiliée par ceux qui n’ont d’existence qu’en son Christ, qu’ils ont juré de détruire ! Que me font les peuples ? C’est l’Épouse de Jésus que je veux. Aujourd’hui les peuples la dédaignent ; ils font comme les rois. Que Dieu ait pitié d’eux tous. »

Ces cris de l’âme nous révèlent Dom Guéranger tout entier, ils nous manifestent non seulement la direction de ses études, mais encore & surtout la spiritualité vraie où il cherche & trouve la sanctification.

L’Église, l’Épouse de Notre-Seigneur est un corps toujours vivant, & son action de chaque jour a un nom particulier, la Liturgie, c’est à dire l’hommage incessant & public quelle paie à son divin Époux, hommage de foi & d’espérance, où elle professe ses dogmes, célèbre ses victoires, & pleure sur ses défaites, qui sont la perte des âmes & l’affaiblissement du règne du Christ. C’est pourquoi, en disant tout à l’heure que Dom Guéranger avait identifié sa vie avec la vie de l’Église, nous avons assez fait comprendre que la sainte Liturgie était sa seule préoccupation, sa prière & son étude. Tout le monde connaît ses immenses travaux en ce genre, & les Institutions Liturgiques, qui ont ramené l’Église de France à la Liturgie romaine, & son Année Liturgique, « dans laquelle, disait Monseigneur de Nevers, Dom Guéranger a versé son âme & qui restera dans l’Église comme une source de foi & de piété. » Ces quelques mots ont suffi à l’Évêque d’Angers pour nous faire comprendre la merveilleuse unité de la vie de ce vrai moine, le principe de son immense savoir & de sa sainteté : « Rien, dit l’éminent prélat, n’est à la fois plus simple & plus grand. Il a voulu être moine, rien que cela & tout cela. Il a voulu louer Dieu & le faire louer. Et comme il a su être éminemment moine, il s’ensuit qu’il a été, dans le sens le plus profond du mot, l’homme de Dieu, l’homme de l’Église, l’homme de l’Église Romaine. »

Ces réflexions générales suffiront pour expliquer au lecteur l’occasion, le but & l’intérêt de cette publication.

Nous n’avons pas l’intention d’imprimer ici de nouveau les ouvrages de Dom Guéranger qui sont ou peuvent être facilement entre les mains de tout le monde. Tels sont, par exemple, la vie de l’illustre vierge romaine Sainte Cécile, la Monarchie Pontificale, les Institutions Liturgiques, dont le quatrième volume, enrichi d’une table analytique, vient de paraître chez M. Victor Palmé ; l’Année Liturgique, qu’on poursuit avec toute l’activité que permettent les circonstances présentes.

Ce que nous nous proposons, c’est de recueillir les pièces qui sont épuisées, ou celles qui sont éparses dans les journaux & dans les revues. Outre certaines brochures & d’importantes préfaces, qu’on sera heureux de trouver réunies dans un même recueil, Dom Guéranger a écrit de nombreux articles au jour le jour, suivant les besoins du moment. « Son front haut & développé, dit Mgr Pie dans son Oraison funèbre, arsenal immense d’érudition, contenait un des plus vastes dépôts de la science ecclésiastique & profane. A tout instant & selon que l’occasion le demandait, il en tirait des armes lumineuses, avec ordre, en leur rang, à leur place, sans confusion, sans effort. Pas un incident nouveau, pas un événement contemporain dont il ne comprit & montrât la portée au point de vue divin. Qui donc savait comme lui promener son regard sur le globe entier, pour y découvrir ce qui se rapportait à l’Eglise, à ses épreuves, à ses joies & à ses conquêtes ? La vulgarité même du journal devenait en ses mains le thème d’un enseignement. » Or ce sont ces articles de journaux, ces pages aujourd’hui perdues dans des collections volumineuses, que nous avons voulu recueillir avec un soin religieux. Toutes ont de l’intérêt, plusieurs ont une grande importance, & surtout par leur côté doctrinal n’ont rien perdu de leur actualité ; car nous sommes loin d’être sortis de la crise religieuse & sociale que l’Abbé de Solesmes cherchait à combattre & à conjurer.

Cette publication comprendra environ quatre volumes ; nous lui avons donné le nord de Mélanges, parce que nous n’avons pas cherché à grouper ces articles d’après l’ordre des matières & que nous avons préféré suivre l’ordre chronologique, qui fait mieux connaître l’homme, le développement de son talent, l’unité de sa vie au milieu de la variété infinie des sujets qu’il traite, & les prodigieuses ressources de son génie toujours prêt à dégager des évènements, à mesure que la Providence les fait naître, le jugement ou la leçon qu’il importe à des chrétiens d’en recueillir.

Nous placerons d’ailleurs tous ces écrits dans leur cadre historique, au moyen d’un récit biographique court & précis, qui permettra de suivre Dom Guéranger dans sa vie comme dans ses œuvres. Enfin au texte primitif, qui garde son caractère original, nous joindrons les annotations qui peuvent offrir quelque intérêt.

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Le premier volume s’ouvre par la réimpression de quatre articles écrits en 1830 sur la Liturgie. Ce sont les débuts littéraires de Dom Guéranger ; en affrontant pour la première fois les dangers de la publicité, il pose les fondements du grand œuvre qui sera la mission providentielle de sa vie, je veux dire la restauration de la Liturgie Romaine en France.

Ces articles suscitèrent dans l’Ami de la Religion une polémique très vive, dont lui-même, quelques années plus tard, dans une lettre à Madame Swetchine, se faisait le juge sévère, avec une grâce charmante : « De l’aveu de tous les partis, j’avais l’avantage ; mais j’eus le malheur de rédiger avec une violence qui rendait odieux le triomphe de la vérité. C’était alors la manie de notre école ; cela s’appelait mettre un homme dans son chemin. J’avais alors vingt-cinq à vingt-six ans ; de toutes parts on m’écrivait que c’était bien comme cela ; comment ne me serais-je pas senti encouragé ? Quand on a une plume entre les mains pour la première fois de sa vie, on ne la mène pas, c’est elle qui vous mène. »

A la suite de ces articles, réunis sous le titre de Considérations générales sur la Liturgie, nous en publierons deux autres sur la Prière pour le Roi.

Vient ensuite la réédition d’un ouvrage devenu rare aujourd’hui : De l’Élection & de la Nomination des Évêques. La Révolution de 1830, en changeant la condition du pouvoir vis à vis de l’Église, posait naturellement la question de l’élection & de la nomination des Évêques. L’abbé Guéranger voyait là une question grave de laquelle dépendait le sort de l’Église de France. Il résolut alors de l’étudier avec tout le respect dû au jugement infaillible du Souverain Pontife.

Dans cette étude l’auteur rencontre nécessairement les concordats, ces sortes de contrats dont Léon XIII a dit dans sa mémorable Encyclique Immortale Dei : « Des temps arrivent parfois où prévaut un autre mode d’assurer la concorde & de garantir la paix & la liberté ; c’est quand les chefs d’État & les Pontifes Romains se sont mis d’accord sur quelque point particulier. »

A cette occasion, l’abbé Guéranger se demande si l’on peut dire que dans l’Église le temps est toujours aux concordats, s’il n’y a pas des circonstances dans lesquelles ils seraient ou impossibles ou dangereux. Les paroles de Léon XIII citées plus haut n’indiquent rien d’absolu : Des temps arrivent parfois où prévaut un autre mode. L’abbé Guéranger, étudiant en 1830 cette question au point de vue de l’histoire, l’avait résolue de la même manière, c’est à dire que les concordats ne sont pas de tous les temps & que, dans des circonstances données, ils peuvent être plus dangereux qu’utiles à la liberté de l’Église. Voici en deux mots sa thèse : Les concordats, ceux du moins qui laissent à l’État la nomination des Évêques, supposent une société catholique ; ils deviendront dangereux, à mesure que cette société se pervertira, parce qu’elle s’en servira comme d’une machine politique pour asservir l’Église. Mais s’il arrive que l’État & les principes sur lesquels il repose soient en hostilité directe avec l’Église, l’incompatibilité sera flagrante, tout concordat sera mauvais ou mieux impossible. Or en 1830, l’abbé Guéranger jugeait que le mal de la société était arrivé à ce dernier période où les concordats, après avoir offert plus d’inconvénients que d’avantages, ne présentent plus que des dangers.

De nos jours, le Cardinal Archevêque de Paris, dans une lettre célèbre2 à laquelle tous les évêques de France ont adhéré, ne craignait pas de dire : « L’article 17 du Concordat prévoit le cas où quelqu’un des successeurs du premier Consul ne serait pas catholique, & dispose que, dans ce cas, les droits & prérogatives mentionnés dans l’article 16 & la nomination aux évêchés seraient réglés par une nouvelle convention. Ainsi, dans la pensée des signataires du Concordat, les prérogatives reconnues au Chef du Gouvernement français étaient subordonnées à la condition qu’il professerait la foi catholique. Et voici qu’un ministre du Gouvernement, celui-là même qui exerce sous sa responsabilité les prérogatives concordataires, prononce des discours officiels contre la croyance catholique ! A l’en croire, l’Etat se doit à lui-même de ne pas laisser enseigner dans les écoles les dogmes de notre foi, & l’Etat cependant continue à nommer les évêques qui sont les gardiens de la foi !... Le Concordat est-il abrogé ? ou est-il encore en vigueur ? »

L’abbé Guéranger dans son livre ne veut pas qu’on se trompe sur ses intentions & qu’on attribue ce qu’il écrit à un éloignement systématique pour les concordats. « Soumis avant tout aux volontés de l’Eglise & du Siège Apostolique, si nous avons cru devoir faire ressortir une très faible partie de ce que l’histoire des concordats renferme d’affligeant, si nous nous sommes permis de joindre quelques conjectures à l’exposé simple & fidèle des faits, nous n’avons point prétendu accuser la sagesse de cette Mère des Eglises, que nous nous faisons gloire de vénérer en toutes choses. Dans le cours deleur durée, les concordats ont eu de nombreux ennemis ; aucun n’a paru qui n’ait été attaqué violemment. Mais le principe qui engageait certains hommes à les combattre, était diamétralement opposé à celui d’après lequel nous nous sommes permis de les juger avec la sévérité de l’histoire. De là vient que les motifs qui les rendent odieux aux rivaux de la puissance ecclésiastique ou à ces sectaires qui n’y cherchent que des prétextes à leur système perpétuel d’opposition, sont précisément ceux qui nous les rendent chers & vénérables. Pleins de respect pour ces actes solennels, nous n’en redoutons que l’abus, & tant qu’ils se concilient avec la liberté de l’Eglise, nous les regardons comme très utiles au développement des plans du Sauveur. »

Suivant toujours l’ordre chronologique, après l’Élection des Evêques, qui précéda d’un an l’ouverture du prieuré de Solesmes, nous donnons l’intéressante histoire de ce prieuré, publiée en 1834 par Dom Guéranger, quelques mois après qu’il y eut commencé un essai de restauration monastique. L’ouvrage fut plus tard considérablement augmenté par l’auteur ; c’est le dernier travail, paru en 1846, que nous avons reproduit. La description des richesses artistiques de l’église y est traitée avec une grande perfection ; elle a été souvent copiée, sans que personne ait jamais songé à la refaire.

Enfin le volume se termine par la préface & le plan des Origines catholiques, œuvre qui, dans la pensée de l’auteur, devait prendre de vastes proportions. Le premier volume seul a paru sous ce titre : Origines de l’Église Romaine. Nous ne reproduisons pas l’ouvrage lui-même, quoiqu’il conserve une véritable importance ; mais il a été dépassé par les découvertes qui ont été faites depuis dans la science de l’archéologie & de l’histoire. Tel qu’il est, les savants le consultent encore avec fruit, & le Cardinal Pitra dans son beau volume d’Analecta, publié l’année dernière, le cite avec éloge. L’auteur d’une étude approfondie sur le Liber Pontificalis, M. l’abbé Duchesne remarque que parmi les principaux ouvrages où ce sujet est traité, « si Ciampini, Schelestrate & Bianchini méritent une mention toute spéciale, on peut en dire autant des Origines de l’Église Romaine. Ce dernier ouvrage est encore dans la tradition ancienne ; il résume fort bien les conclusions acquises jusqu’au commencement de ce siècle. » (L’abbé Duchesne, Étude sur le Liber Pontificalis, p. II.)

C’est avec cet ouvrage que nous avons voulu clore la première série des Mélanges, qui comprend, pour ainsi parler, l’œuvre de jeunesse de Dom Guéranger, jusqu’au moment de son élévation à la dignité abbatiale.

Solesmes, 26 juillet 1886.

En la fête de sainte Anne,

 

Fr. CHARLES COUTURIER, Abbé de Solesmes.

LITURGIE CATHOLIQUE

PROSPER Guéranger fut, dès sa sortie du séminaire, attaché à sa Grandeur Monseigneur l’évêque du Mans, comme secrétaire particulier. Monseigneur Claude de la Myre Mory affectionnait beaucoup le jeune sous-diacre, alors âgé de vingt-&-un ans. Il le nomma chanoine honoraire de sa Cathédrale immédiatement après son ordination sacerdotale, en 1827. Sur ces entrefaites l’évêque se démit de son siége, pour raison de santé. Le dévoué secrétaire accepta, sur l’invitation de la famille, de suivre le prélat dans sa retraite à Paris. L’abbé Guéranger poursuivit ses études dans la capitale avec une nouvelle ardeur. Il étudie afin de connaître & d’aimer toujours davantage la sainte Eglise. Il recherche avec amour ce qu’on a dit, ce qu’on a enseigné dans l’antiquité. La Tradition, tel est l’instrument à l’aide duquel il aspire à défendre les doctrines romaines. Ce jeune prêtre compte au plus vingt-cinq ans & il songe à entreprendre pour la défense de l’immortelle Epouse du Christ un vaste ouvrage historico-dogmatique.

Or ce fut pour se distraire de cet important travail que Prosper Guéranger écrivit, en 1830, les premiers articles qui ouvrent la série de ces mélanges. Il y traite la question liturgique. On ne lira pas sans étonnement ces pages où se révèle déjà celui que Pie IX nommait le restaurateur de la liturgie romaine en notre pays. D’un bond le débutant devient maître. Ce jeune prêtre avait rencontré le terrain que lui destinait la divine Providence. C’est avec le plus profond respect que nous avons recueilli ces premiers enseignements, donnés à une époque où les liturgies nouvelles avaient envahi la France entière. Cette parole fut la semence qui devait produire, du vivant même de l’auteur, des fruits merveilleux. Encore quarante-cinq ans de prières, de veilles, de labeurs & de luttes, & nous entendrons le Vicaire de Jésus-Christ déclarer sur la tombe de l’Abbé de Solesmes que ce vaillant défenseur de la vérité a bien conduit l’entreprise, & que c’est à ses écrits & en même temps à sa constance & à son habileté singulière, plus qu’à toute autre influence, qu’on doit d’avoir vu, avant sa mort, tous les diocèses de France embrasser les rites de l’Église romaine1.

CONSIDÉRATIONS SUR LA LITURGIE CATHOLIQUE

L’AUTEUR DANS QUATRE ARTICLES PUBLIÉS DANS LE MÉMORIAL CATHOLIQUE, ÉTABLIT LA NÉCESSITÉ POUR LA LITURGIE DE PRÉSENTER, COMME CARACTÈRES DISTINCTIFS : L’ANTIQUITÉ, L’UNIVERSALITÉ, L’AUTORITÉ & L’ONCTION.

PREMIER ARTICLE

La liturgie, langage de l’Église, doit avoir pour caractère, l’antiquité. C’est la marque distinctive de la liturgie romaine. Est-ce le caractère de nos liturgies françaises ?

28 Février 1830.

PARMI les diverses branches de la science ecclésiastique abandonnées de nos jours, par le malheur des temps, l’une des plus intéressantes est, sans contredit, l’étude de la liturgie. Tel est néanmoins l’esprit de ce siècle, que cette assertion semblera à plus d’un lecteur ecclésiastique hasardée & singulière. Les preuves cependant n’en seraient pas difficiles à fournir. Le culte est le corps de la religion ; par la même raison la liturgie en est l’expression, le langage ; donc point de connaissance parfaite de l’Église sans celle de la liturgie. En vain connaîtrez-vous un peuple dans ses principales habitudes, son génie, sa pensée ne se dévoileront tout à fait à vous que lorsque vous aurez pénétré les mystères de son langage.

Mais outre les causes générales de la décadence universelle, la cessation complète des études liturgiques parmi nous est le résultat d’une cause toute particulière, d’une cause qui devait nécessairement en entraîner la ruine, quand bien même un affreux bouleversement n’eût pas menacé d’éteindre entièrement le feu sacré dans notre malheureuse patrie. Depuis plus d’un siècle l’introduction des nouvelles liturgies dans l’Église de France préparait cet humiliant résultat. En effet quel moyen d’étudier une langue qui se divise chaque jour dans une multitude de dialectes qui n’ont entre eux aucun rapport, & tendent sans cesse à effacer les derniers traits de ressemblance qu’ils pourraient avoir conservés avec cette langue mère qui ne les reconnaît plus ?

Je sais que je vais heurter bien des préjugés & faire de l’opposition sur une matière qui semble n’être plus du domaine de la discussion ; mais on est toujours fort quand on a raison, & je défierai tout homme de sens, tout théologien de contester mes principes, comme tout logicien de se refuser à mes conséquences. Les vérités que je rappellerai choqueront des idées reçues ; mais qu’est-ce que cela fait ? Faut-il donc toujours se taire parce que l’on est sûr de n’être pas écouté ?

Je commencerai d’abord par protester de mon éloignement de toute intention hostile contre une institution que le haut point de vue d’où je la considérerai m’obligera quelquefois de qualifier sévèrement. Un siècle écoulé a sanctionné une œuvre téméraire dans son principe ; Rome, malgré le danger & l’inconvenance de pareilles innovations, n’a cru devoir en marquer son mécontentement que d’une manière indirecte & pleine de mesure. Ces Pontifes si ambitieux ont plus à cœur le désir de la paix & le salut des âmes que ne l’ont écrit certains canonistes français. En vain voudrait-on nous les montrer toujours armés de leurs foudres, semblables au Dieu qu’ils représentent : ils savent attendre, parce qu’ils veulent que personne ne périsse. Leurs fidèles enfants comprennent ce langage muet que l’orgueil & la révolte s’efforcent de ne point entendre. Mon but ne saurait donc être de troubler ceux que le droit ou la coutume obligent ou autorisent à répudier les livres de l’Église de Rome pour y substituer une liturgie diocésaine. Qu’ils continuent de le faire en paix à l’ombre de l’indulgence du Siége apostolique. Je déclare aussi que je n’entends point poursuivre ici la liturgie d’un diocèse plutôt que celle d’un autre1. Je suis, certes, éloigné de toute attaque personnelle, mais quand des principes dangereux ont été mis en pratique sous de beaux noms, il n’est pas bon que les hommes s’accoutument à les prendre pour des articles de foi.

Les considérations générales qui se présentent tout d’abord démontrent l’importance de la matière. Nous partirons toujours du même principe. La liturgie est la langue de l’Église, l’expression de sa foi, de ses vœux, de ses hommages à Dieu ; donc premièrement l’antiquité doit être un de ses caractères essentiels. Toute liturgie que nous aurions vue commencer, qui n’eût point été celle de nos pères, ne saurait donc mériter ce nom. Un peuple n’est point arrivé jusqu’au dix-septième siècle de son existence sans avoir un langage suffisant à sa pensée, surtout quand ce peuple est nécessairement immuable.

Dès l’origine de l’Église chrétienne, un des premiers soins de ses fondateurs dut être & fut en effet de déterminer les rits sacrés, les cérémonies extérieures, les prières du culte, enfin la liturgie. Les plus anciens monuments supposent l’existence d’un ordre complet dans toutes ces matières, & cependant aucun ne nous en assigne clairement l’origine précise. Tout se perd dans la nuit des temps, de ces temps, où, pleins encore des entretiens de l’Homme-Dieu, ses premiers disciples s’occupaient à réaliser ses idées divines.

Lorsque l’Église sortit des Catacombes, elle en sortit avec sa liturgie telle que le secret des mystères & la durée successive des persécutions lui avaient permis de la développer. Mais bientôt, sous la protection des Césars, le christianisme élevant de toutes parts ses augustes basiliques, l’ensemble complet des rits sacrés comprimés jusqu’alors vint étonner les regards du paganisme vaincu & ajouter encore au triomphe de la vérité.

Dans l’Orient, on vit ces grands évêques, lumières de l’Église, consacrer leur piété, leur génie & leurs veilles à d’importants travaux sur la liturgie. Leurs noms augustes y demeurèrent attachés. L’héritage des siècles, recueilli par des mains discrètes & fidèles, fut encore enrichi. Ainsi se forma, dès le cinquième siècle, ce magnifique recueil de prières dans lequel l’onction le dispute à la majesté. L’Église grecque garde encore soigneusement cette précieuse succession ; & ces accents, si touchants & si nobles, que, le jour & la nuit, des bouches schismatiques font monter vers le Ciel, retentirent, aux jours de l’unité, dans les temples de Constantinople, d’Antioche & d’Alexandrie. Arméniens, Coptes, Maronites, Éthiopiens, tous gardent comme un trésor inaliénable les paroles sacrées que leurs pères dans la foi consacrèrent au culte de l’Éternel. Leurs longs offices sont toujours les mêmes ; quand la vraie foi s’est enfuie loin de ces contrées, ils sont restés comme pour attester son passage. Tirons du moins une utile leçon de ce respect héréditaire des Églises de l’Orient pour l’antique liturgie, & reconnaissons-y une preuve de ce sentiment du christianisme qui ne s’éteint jamais tout-à-fait, sentiment d’éloignement pour toute innovation, tant que l’erreur, qui n’est elle-même qu’une innovation, croit pouvoir s’en passer.

Rome, siége inébranlable de la foi, ne donna pas de moindres preuves de son zèle pour le culte divin. Dès le quatrième siècle, le pape saint Damase & ses prédécesseurs avaient réuni les chants, les offices sacrés conservés par l’antique tradition romaine. C’étaient les paroles des anciens Pontifes, scellées de leur sang, empreintes de leur piété, consacrées par tout le poids de leur autorité suprême. Cette Église heureuse sur les fondements de laquelle, suivant l’expression de Tertullien, Pierre & Paul avaient répandu leur doctrine avec leur sang, cette Église première n’eut qu’à consulter ses glorieux souvenirs pour former un corps complet de liturgie, & les temples bâtis par Constantin virent commencer dans leur enceinte, pour ne plus les voir interrompre, les solennités de cette année chrétienne dont la gloire auguste laisse bien loin derrière elle les pompes néanmoins si poétiques de Rome païenne. L’Église émancipée aux dépens de son propre sang, eut enfin une langue digne d’elle, langue divine, qui pouvait s’enrichir par le cours des siècles, mais qui ne pouvait plus rien perdre. Ainsi tout eut son expression, les confessions de sa foi, les soupirs de son espérance, les ardeurs de son amour, les gloires de ses triomphes, les besoins de ses enfants, les gémissements de ses pécheurs. L’Église parle pour les siècles ; pour elle, point de vicissitudes : sa voix est toujours la même. Dès son premier jour, elle sut tout dire à son divin Époux.

O vous qui aimez à étudier l’antiquité chrétienne, qui êtes sensibles à ses admirables souvenirs, vous qui sentez que cette religion seule est véritable & divine, qui est en possession du passé, lisez, goûtez les restes de cette antiquité parvenue jusqu’à nous, dans les trésors vénérables de la liturgie romaine. Les plus grands Papes y ont mis successivement la main. Après saint Damase, saint Gélase, & plus tard saint Grégoire le Grand en disposèrent les diverses parties. Au onzième siècle, un pontife auquel aucun genre de gloire n’a manqué, un des plus grands hommes de l’Église, saint Grégoire VII, consacra ses glorieux loisirs à des travaux du même genre & sut maintenir dans sa pureté primitive ce dépôt sacré que l’ignorance & la barbarie auraient altéré sans sa vigilance. Plus tard, cédant au vœu du concile de Trente, saint Pie V ordonna une révision du missel & du bréviaire romains, qui furent encore une fois rapprochés des sources de l’antiquité & fixés à la forme où nous les avons maintenant.

Et quand bien même nous n’aurions pas pour l’attester l’histoire et les monuments, quand bien même le sacramentaire, l’antiphonaire, le livre responsorial de saint Grégoire, ne seraient pas parvenus jusqu’à nous conformes en toutes choses à notre liturgie actuelle qui n’en est que l’abrégé, pourrait-il nous rester des doutes sur la haute antiquité des offices romains à l’aspect de ces répons, de ces antiennes entièrement composés des paroles de l’ancienne Vulgate dont la religieuse & apostolique simplicité est bien antérieure au siècle de saint Jérôme ? & cette division des psaumes tracée par ce saint docteur, sur la demande du pape Damase, d’après les usages antiques & qui nous rappelle les veilles des premiers chrétiens ; & cette simplicité des offices, si éloignée de cette confusion de propres dont regorgent les nouveaux bréviaires ; ce style mystérieux, inimitable & profond des collectes & des autres formules déprécatoires ; ces hymnes composées par un grand évêque, dans la basilique ambrosienne, pour occuper saintement un peuple fidèle assiégé par une princesse furieuse ; ces hymnes des Prudence, des Sédulius, des Grégoire, des Hilaire, qui cachent sous leur simplicité apparente une onction intarissable pour les cœurs chrétiens ; les rites mystérieux de la grande semaine, les impropères du vendredi saint, les solennités de la nuit de Pâques conservées intactes de mutilations & retraçant d’une manière si touchante le jour où l’heureux catéchumène voyait enfin s’abaisser devant lui les barrières du sanctuaire ; les livres de l’Écriture distribués suivant l’ordre qu’observaient les saints docteurs dans leurs homélies, & rappelant par cette division la magnifique série des chefs-d’œuvre de l’éloquence chrétienne : on ne tarirait pas si l’on voulait retracer tous les avantages de la liturgie romaine sous le seul rapport de l’antiquité.

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