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Métaphysique et psychanalyse

De
180 pages
Métaphysique et psychanalyse sont, l'une comme l'autre, hybrides d'un certain point de vue : la psychanalyse est un "art" et une science, la métaphysique une science et une "voie" ; de là, les controverses continues dont elles peuvent faire l'objet. Six contributeurs, des horizons variés de la psychanalyse, de la psychologie ou de la philosophie, délivrent ici un dialogue sans concessions, entre métaphysique et psychanalyse.
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B BÉRARD, A BRUN,
M CAZENAVE, P DAWALIBI,
D LUCAS, D RENIERS
Métaphysique et psychanalyse sont, l’une comme l’autre,
hybrides d’un certain point de vue : la psychanalyse est un
« art » et une science, la métaphysique une science et une
« voie » ; de là, assurément, les controverses continues dont
elles peuvent faire l’objet.
Six contributeurs, des horizons variés de la MÉTAPHYSIQUE
psychanalyse, de la psychologie ou de la philosophie, six
docteurs, chercheurs ou enseignants dans les domaines de ET PSYCHANALYSEla psychiatrie, la médecine narrative, la psychanalyse, la
psychologie pathologique et clinique ou la métaphysique,
ont donc accepté de contribuer à cet essai, et y délivrent
un dialogue courtois, mais sans concession, entre
métaphysique et psychanalyse.
Le lecteur trouvera, dans la richesse des éléments
rassemblés dans cette confrontation, qu’il s’agisse de Freud,
Jung ou Lacan, mais aussi de Descartes, Guénon, Platon,
Schopenhauer, Kant, Plotin, Heidegger, Jankélévitch,
Bailly, Borella et tant d’autres, de quoi penser lui-même,
et plus loin.
Bruno BERARD est doctorant à l’École pratique des
hautes études (mais aussi dirigeant dans l’industrie) ; Alain
BRUN est docteur en psychologie et psychanalyste (mais
aussi romancier) ; Michel CAZENAVE, ancien élève
de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm (Lettres),
a dirigé de nombreux programmes sur France Culture,
dirige les traductions de Jung en français (mais il est aussi
romancier, poète, essayiste…) ; Paul DAWALIBI, ancien
boxeur professionnel, est docteur en philosophie et maître
de conférences ; David LUCAS est docteur en philosophie
et écrivain (mais également consultant en entreprise) ;
Dominique RENIERS est professeur de psychologie
pathologique et clinique (et également président du comité MÉTAPHYSIQUE AU QUOTIDIEN
exécutif du groupe sectoriel de psychologie de la FIUC).
ISBN : 978-2-343-00543-0
18 €
B BÉRARD, A BRUN,
M CAZENAVE, P DAWALIBI,
MÉTAPHYSIQUE ET PSYCHANALYSE
D LUCAS, D RENIERS













































MÉTAPHYSIQUE ET PSYCHANALYSE





















Collection Métaphysique au quotidien
dirigée par Bruno Bérard et Annie Cidéron

La collection Métaphysique au quotidien entend diffuser auprès
d’un public élargi des doctrines métaphysiques vivantes ou, d’une
certaine façon, « vécues » par ceux qui les exposent.
Fondée par une démarche philosophique – ouverte, par
définition –, la collection encourage le dialogue avec d’autres
domaines de la science comme la psychologie, la physique, la logique,
la cosmologie, l’éthique…
Pour faciliter la communication, les trois modes d’exposition
principaux retenus sont le dialogue, l’ouvrage collectif et le récit-
témoignage.

DÉJÀ PARU :

François CHENIQUE, Souvenirs métaphysiques d’Orient et
d’Occident, Entretiens avec Christian Rangdreul, 2009.

Qu’est-ce que la métaphysique ?, par Bruno BÉRARD, Jean BIÈS,
Jean BORELLA, François CHENIQUE, « Martin HEIDEGGER », Aude
DE KERROS, Kostas MAVRAKIS, PAMPHILE, Alain SANTACREU,
Wolfgang SMITH, Emmanuel TOURPE, Jean-Marc VIVENZA, 2010.

Bruno BÉRARD, Jean BORELLA, Métaphysique des contes de fées,
2011.

Jean BIÈS, Le soleil se lève à minuit, initiation aux sagesses du
quotidien, 2011.

Georges BRUNON, L’art sans l’histoire de l’art, 2011.

Henri GIRIAT, Gleizes l’initiateur, 2013.






Bruno BÉRARD, Alain BRUN,
Michel CAZENAVE, Paul DAWALIBI,
David LUCAS, Dominique RENIERS






MÉTAPHYSIQUE ET PSYCHANALYSE















Métaphysique au quotidien

































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00543-0
EAN : 9782343005430


INTRODUCTION

MÉTAPHYSIQUE ET PSYCHANALYSE


SECTION I : POSITION PROPRE SUR LA QUESTION

Si la psychanalyse n’était qu’un art – fût-ce celui de
soigner – et la métaphysique qu’une philosophie parmi
d’autres, leur association dans le titre de cet ouvrage paraîtrait
incongrue, comme de vouloir étudier conjointement physique
et esthétique, zoologie et monadologie, astronomie et morale...
Si la psychanalyse n’était qu’une science et la
1métaphysique que la science des sciences , leur relation serait
2aussi simple que l’épistémologie peut l’être, l’une étudiant
l’autre.

Mais, psychanalyse et métaphysique sont, l’une comme
l’autre, hybrides d’un certain point de vue : la psychanalyse est
un « art » et une science, la métaphysique une science et une
« voie » ; de là, assurément, les controverses continues dont
elles peuvent faire l’objet.

Penseur et pensées, une confusion possible

Commençons par relever le fait que la métaphysique
implique le métaphysicien qui la pense, non pas de façon
implicite, inconsciente et critiquable, mais de façon nécessaire,

1 Elle a pour objet formel le terme de toute connaissance et pour objet matériel
ceux de toutes les sciences aussi bien que l’objet formel de chacune d’entre
elles ; cf. notre article « La métaphysique comme anti-dogmatisme et comme
non-système », Qu’est-ce que la métaphysique ?, l’Harmattan, 2010, pp. 138-147.
2 Qu’il s’agisse de l’étude scientifique de la connaissance par les sciences ou de
l’étude philosophique de la connaissance scientifique.

3consciente et incontournable, à l’image, mais bien avant
l’heure, de cette physique quantique où l’observateur a
désormais conscience de son influence sur l’observation elle-
même, ou de la phénoménologie, qui se détourne des « entités »
– les subjectives comme celles réputées inconnaissables – au
profit de la relation plus « objective » qui les relie. Il en va de
même de la psychanalyse, non pas en ce qu’elle variera suivant
leur auteur : psychanalyse freudienne, jungienne, adlérienne,
rankienne, reichienne, lacanienne… et jusqu’à des théories
passablement divergentes – ce qui est le propre du dévelop-
pement de toute science –, mais en ce que des individus, Freud
(1856-1939), Jung (1875-1961), Lacan (1901-1981)… exprimeront
des idées propres qui dépasseront, et de loin parfois, l’horizon
strictement scientifique de ce que serait la psychanalyse comme
science curative expérimentale.
Cette implication des « questionnants » n’est pas sans être
problématique. Banalité au quotidien, cette implication devient
problématique quand la science métaphysique révèle qu’elle est
4nécessairement confessionnelle , ou quand l’art curatif psycha-
nalytique devient anthropologie, quand bien même tacitement.
Or, il nous apparaît que la métaphysique – fût-elle
exprimée en langage chrétien – l’a résolu lorsqu’elle reste
aporétique et, surtout, apophatique, sur les questions ultimes –

3 Par exemple, même le grand philosophe qui aura le mieux mécompris la
métaphysique occidentale, aura pu attester : Toute question métaphysique
embrasse toujours toute la métaphysique ; si bien qu’il n’y a pas de questionné
sans que le questionnant lui-même ne soit compris dans la question ; Heidegger
(en substance), « Développement de l’interrogation », Qu’est-ce que la
métaphysique ?, trad. Corbin, Paris : Nathan, 1981 (rééd. Nathan/HER 2000).
4 Jean Borella a bien montré comment l’intelligence métaphysicienne doit
nécessairement s’engager concrètement dans la foi au Dieu révélé : « sans
révélation, pas d’Objet divin […] et sans Objet divin […], tout pèlerinage vers
une lumière alors absente est » vain. C’est le sacrificium intellectus que
l’intelligence qui va au bout d’elle-même doit opérer ; elle doit renoncer à sa
propre lumière, son propre logos, et s’ensevelir dans la foi, là où règne l’unique
Logos. Cf. Jean Borella, Penser l’analogie (Ad Solem, 2000, rééd. l’Harmattan,
2012), n. 25, p. 189.
8
5ce qui est la définition même et le terme de la métaphysique .
Certes, nous avons affaire à une situation paradoxale, et qui,
dès lors, a pu prêter à confusion aux observateurs en retrait : la
métaphysique, qui implique le métaphysicien qui la pense,
n’est pourtant pas, pour autant, le système plus ou moins
personnel qui pourra en découler (du fait du maître ou par effet
ed’école), qu’il s’agisse, de l’antiquité au XX siècle, du
platonisme, du cartésianisme, du guénonisme, et de tant
6d’autres . C’est que la métaphysique est ce bien commun qui
n’appartient à personne : « c’est par nature que la philosophie
est présente dans la pensée de l’homme », dit Platon dans
Phèdre (279 a) et « la philosophie n’est que la mise en marche de
7la métaphysique », ajoute Heidegger , laquelle métaphysique
8est ainsi, peut-on dire, l’essence de l’homme .
Résolue donc, au moins théoriquement, par la méta-
physique, il nous semble que cette problématique n’est, en
revanche, pas réglée du côté de la psychanalyse. Faudrait-il
faire une exception pour Jung ? C’est ce qui nous est donné à

5 Sa visée du réel la conduit à abandonner le concept pour la « chose », son
unique aboutissement réside dans son auto-abolition : « le discours
métaphysique réalise le cas-limite de l’herméneutique ultime ; il est le dernier
interprétant et ne saurait être interprété à son tour. De plus, dans sa position
ultime, le langage métaphysique ne peut donc indiquer son dépassement
ésotérique qu’en suggérant son propre effacement, avec un apophatisme, non
formel mais réel, mettant en œuvre dialectiquement son ‘‘auto-abolition’’ » ;
Guy Bugault, Les Études philosophiques, oct-déc. 1983, p. 400 ; Borella, Ésotérisme
guénonien et mystère chrétien, L’Âge d’Homme, 1997, p. 63. Voir « la
métaphysique : la science extralinguistique », Qu’est-ce que la métaphysique ?,
pp. 141 sq. La métaphysique parle, certes – et comme toute science –, mais le
métaphysique ne paraît que quand elle s’est tue.
6 Cf. notre « La métaphysique comme anti-dogmatisme et comme non-
système », op.cit. Certes, une étude historique s’intéressera pertinemment aux
« avatars » de la pensée, par nature constitutive, elle recherchera évolution et
influences. Pour autant, à réaliser l’actualité de la pensée d’un Platon ou d’un
Aristote, on conviendra qu’il peut y avoir une certaine artificialité à (trop)
historiciser la pensée.
7 Qu’est-ce que la métaphysique ?, op.cit., p. 23.
8 C’est ainsi qu’il n’y a qu’une seule métaphysique, dépollution faite des avatars
personnels, des formulations imparfaites individuelles et, bien sûr des
systèmes, fussent-ils plotiniens ou schuoniens.
9
penser par Michel Cazenave, qui nous montre un Jung bien
éloigné des dires répétés ou des idées reçues, absent de ce qu’il
dénomme la « vulgarisation paresseuse ». En effet, nous le
verrons, Jung se défend bien, par exemple, de confondre
l’image psychique de Dieu avec Dieu Lui-même, dont il laisse
explicitement, et à juste titre, une autre science – qui n’est pas la
9sienne – s’occuper : la théologie . Certes, une telle position du
psychologue des profondeurs n’apparaîtra pas telle à mains
lecteurs des doctrines jungiennes, mais, a minima, une relecture
à nouveaux frais de ces doctrines pourra paraître justifiée. Dans
tous les cas, il y a là une distinction irréductible, entre pensée
intime et exposé construit puis diffusé (puis commenté, puis
déformé…), entre « maître » et « école », qui est bien à l’image,
en philosophie par exemple, de la recherche légitime d’un
10Platon débarrassée du platonisme ou de la question
11dirimante : Descartes était-il vraiment cartésien ?

L’invisible : illusion ou absence par transcendance ?

Il faut en venir aux critiques respectives que se sont faites
métaphysique et psychanalyse et qui se résument à
l’alternative : ce qui ne peut être saisi au niveau des choses et
des entités « mondaines », est-ce une illusion ou une « absence »
par transcendance ? Oublions un instant leurs statuts inégaux
de science des sciences : la métaphysique (qui est attitrée à
prendre pour objet toutes les autres sciences), et la
psychanalyse en tant que science expérimentale – son art de
guérir –, pour ne considérer exclusivement que l’autre versant
de leur « hybridité » : la psychanalyse comme anthropologie et
la métaphysique comme « voie », qui sont les positions
respectives pouvant prêter le flanc à la critique.

9 Cf. infra Michel Cazenave, « Le psychologique et le spirituel », p. 23.
10 e Ce que recommande Jean Borella, Penser l’analogie, op. cit., IV partie, chapitre
XII, section 1, p. 162 (rééd. l’Harmattan, 2012).
11 Lacan, on le sait, dans son retour à Freud, cherchera, dans les textes, à repérer
où Freud est véritablement freudien.
10
Si le psychanalyste Alain Brun se garde bien de discuter
cette « reconnaissance d’un au-delà transcendant » propre à la
12métaphysique ; si Jung, on l’a évoqué, laisse à la science
13théologique le soin de « s’occuper de Dieu » , il semble bien
que la démarche freudienne soit différente. Le freudisme, en
effet, se donne proprement pour tâche d’investir l’âme religieu-
14se et se présente lui-même comme une « anti-religion » :

- une « jeune science […qui est] un morceau de terre inconnue
15gagné sur les croyances populaires et sur le mysticisme » ;
- un dernier livre consacré à la religion et résumant toute son
œuvre (Moïse et le monothéisme, 1939) ;
- une croyance que « la conception mythologique du monde, qui
anime jusqu’aux religions les plus modernes, n’est autre chose
16qu’une psychologie projetée dans le monde extérieur » ;
- une tentative de « traduire la métaphysique en métapsycho-
17logie » : interprétation consciente de la paranoïa religieuse et
métaphysique ;
- des affirmations explicites : « la religion a évidemment rendu
de grands services à la civilisation [en contribuant à dompter
les instincts asociaux], mais elle n’a pu aller assez loin dans ce

12 Cf. infra Alain Brun, « Psychanalyse et métaphysique », p. 91.
13 Cf. infra Michel Cazenave, « Le psychologique et le spirituel », p. 23.
14 Lacan, à sa suite, aura, selon un ancient disciple, joué d’une telle substitution
avec ses propres Sainte Écritures (Everything the great master wrote was taken
on trust, as if it were holy writ ; Dylan Evans, « From Lacan to Darwin”, The
Literary Animal; Evolution and the Nature of Narrative, éd. Gottschall & Wilson,
Evanston: Northwestern University Press, 2005, pp.38-55). Épinglé par Sokal et
Bricmont (cf. Les Impostures intellectuelles, Odile Jacob, 1997), il est vrai que
l’abscons a pu le faire tenir pour « un charlatan conscient de l’être » (« Noam
Chomsky: an Interview », Radical philosophy, n° 53, 1989, p. 32).
15 Freud, Nouvelles conférences sur la psychanalyse, Gallimard, 1981, p. 11 ; suivant
Jean Borella, nous lui empruntons ces références (italiques de lui) ; cf. La Crise du
symbolisme religieux (L’Âge d’Homme, 1990, rééd. L’Harmattan, 2008), pp. 179-
180 (pages suivant la rééd.). Voir aussi notre résumé in Jean Borella, la Révolution
métaphysique après Galilée, Kant, Marx, Freud, Derrida, l’Harmattan, 2006, pp. 94-
95.
16 Psychopathologie de la vie quotidienne (1901), Petite Bibliothèque Payot, 1980,
p. 276 ; La Crise…, p. 181.
17 Psychopathologie…, op. cit., p. 277 ; La Crise…, p. 181.
11
18sens » . En effet, elle n’est qu’« un délire collectif » pour éviter
19la « névrose individuelle » ;
- une conception de « la religion comme constituant un pendant
pathologique de la formation des religions » et une qualifica-
tion de « névrose la religiosité individuelle, [et] la religion de
20névrose obsessionnelle universelle » .

Sans contestation possible, Freud, découvrant le secret de
l’inconscient, pense avoir surpris celui de « la fabrication des
religions [… :] projections (inconscientes) des désirs et des
drames qu’a vécus notre âme (inconsciente) et qu’elle continue
de vivre (inconsciemment) tant que l’analyse psychique ne l’a
21pas aidée à en prendre connaissance » . On sort ici de la simple
clinique et du principe fondateur freudien d’une science
22expérimentale : Psycha fara da se
23In fine, ce freudisme-là – s’il en d’autres – s’avère un pur
« anthropologisme » (ou réductionnisme anthropologique) par
lequel il rejoint celui, similaire, du marxisme. En effet, l’« opium
24du peuple » du sociologisme et le délire collectif (issu d’une
névrose individuelle) du psychologisme se rejoignent :
« marxisme et freudisme voient dans tous les discours de la
conscience une interprétation inconsciente d’une situation
d’aliénation dont eux-mêmes constituent la seule herméneu-
25tique véritablement désaliénante » . Or, on sait bien qu’une

18 L’avenir d’une illusion, p. 53 ; La Crise…, p. 184.
19 Malaise dans la civilisation, p. 31 ; La Crise…, p. 184.
20 L’avenir d’une illusion, pp. 93-94 ; La Crise…, n. 458, p. 188. Il n’est pas jusqu’au
meurtre de Moïse, supposé par Freud, qui ne vienne confirmer l’« évidence » de
l’identité entre le père d’Œdipe et le Père du Ciel, jusqu’à ce que le
christianisme vienne conjurer cette culpabilité du meurtre du père par le
meurtre rédempteur du Fils ! ; Moïse et le monothéisme, p. 137 ; La Crise…, p. 186.
21 Borella, La Crise…, p. 181.
22 Fara da se : locution italienne signifiant « se tirer seul d'affaire ».
23 Naturellement, une pure clinique expérimentale – sans théorie anthropo-
logique associée – reste possible ; cf. infra Alain Brun : « Psychanalyse et
métaphysique », qui dénonce également une conception biologisante, comme
autre dérive potentielle de la psychanalyse.
24 Simple poncif en vigueur à l’époque de Marx (1818-1883).
25 Borella, La Crise…, p. 314.
12
critique par la dénonciation d’une illusion universelle est
caduque : outre la prétention injustifiable des « révélateurs de la
conscience aliénée » qui l’ont donc décelée et y ont échappé,
cette illusion n’est donc plus universelle : « l’aliénation cesse
d’être nécessaire et constitutive, pour devenir contingente et
26évitable » .
De plus une telle explication est inversable : « marxisme et
freudisme sont alors également l’expression idéologique de
déterminismes socio-économiques ou psychiques. […] Freud ne
serait autre qu’un fils malheureux et l’immense construction
psychanalytique ne sera plus alors que l’expression de sa
névrose obsessionnelle propre ; construction surcompensatoire
par laquelle seule Freud parviendra à soumettre ses désirs à
27l’ordre du réel, tout en s’innocentant de les éprouver » .
Nous ne renchérirons pas ici sur l’hypothèse – quand bien
même plausible – de causes biographiques expliquant la
28pensée , car, poussée à son terme, elle rendrait les pensées
exprimées par les uns ou les autres plutôt incompréhensibles,
jamais convaincantes et rarement admissibles, alors que c’est
l’honneur de l’homme de pouvoir partager sa pensée avec
d’autres ; dit autrement, la raison est une – ou elle n’est pas du
29tout .

26 Ibid.
27 Borella, La Crise…, op. cit., pp. 314-315. Et « Marx ne serait autre qu’un
intellectuel petit-bourgeois, mis hors circuit par la révolution industrielle,
souffrant de son impuissance et remplaçant le pouvoir économique dont il est
privé par l’espoir d’une dictature politico-sociale » (ibid.).
28 Cf., par exemple, la « psychobiographie nietzschéenne » de Freud rédigée par
Michel Onfray, Le crépuscule d'une idole. L'affabulation freudienne, Grasset, 2010.
On parle également de l’enfance malheureuse de Schopenhauer (1788-1860),
délaissé par sa mère, en lien avec sa philosophie pessimiste, ou de l’enfance
heureuse de Leibniz (1646-1716), choyé par sa mère, et de sa philosophie
optimiste. Néanmoins, comme le rappelle David Lucas dans son article (cf. infra,
p. 56), « Épictète [expliquait… déjà] clairement que ce ne sont pas les choses qui
produisent sur nous leurs effets, mais le jugement que nous portons sur ces
choses ».
29 Derrida l’a montré – a contrario et à son corps défendant – lorsque, voulant
nier jusqu’au bout l’apparition d’un transcendant, il affirme rationnellement
l’inexistence (le « décentrement ») de la raison ! « Il n’y a pas d’origine absolue
13
Métaphysique du symbole

Il nous paraît davantage utile ici d’esquisser ce que serait
une métaphysique du symbole, ce dernier n’étant pas absent de
la psychanalyse. Il faut tout d’abord distinguer entre ce qui se
montre et ce qui se démontre. C’est ce que fait le philosophe
Henri Gouhier (1898-1994) en distinguant entre philosophies de
la vérité et philosophies de la réalité, les premières recherchant
les causes pour démontrer la vérité et les secondes la source
pour montrer la réalité : « la source est sur le plan du réel ce que
30la cause est sur le plan de la vérité » . Or, la nature
métaphysique du symbole ne se démontre pas (« expliquer
rationnellement une symbolique déterminée équivaudrait à
réduire le mythos au logos » et donc à l’annihiler) ; en revanche,
elle peut se montrer, et on peut même « en établir la légitimité
31au regard de la raison critique » , mais en la démontrant par
l’absurde :

- « Nier que les formes sacrées soient des messages du
Transcendant, c’est nécessairement en faire de simples
productions inconscientes de la conscience humaine » ;
- Or, quelle que soit la genèse de ce processus d’aliénation, il
constitue une thèse rigoureusement contradictoire et on n’a
donc rien expliqué (sauf ce prophète impossible dont la
« révélation consiste précisément à déclarer que toute

du sens en général » (De la grammatologie, p. 95) déclare-t-il, « sans avoir l’air de
se douter que cette affirmation, pour être pertinente, requiert exactement le
contraire » (Borella, La Crise…, p. 311). Pour illustrer une vérité psychologique,
ajoutons que Derrida lui-même précise, très justement, que « la cohérence dans
la contradiction exprime la force d’un désir » ; L’écriture et la différence, p. 410 ;
Borella, ibid.
30 Henri Gouhier, La philosophie et son histoire, Librairie Philosophique J. Vrin,
Paris, 2° éd., 1948, « Philosophies de la réalité et philosophies de la vérité »,
p. 30.
31 Nous suivons ici Jean Borella dans sa pensée philosophique (ni idéaliste, ni
matérialiste) du « réalisme symbolique » ; voir par exemple Symbolisme et réalité,
rééd. L’Harmattan, 2012 : Le sens du surnaturel, suivi de Symbolisme et réalité),
pp. 263 sq.
14
révélation est une illusion, comme un homme qui clamerait :
32‘‘la parole n’existe pas’’ ! » ) ;

Se « convertir au symbole », c’est donc simplement recon-
naître que le sens est ingénérable : on ne peut s’obliger à
33comprendre ce qu’on ne comprend pas ; c’est la remarque
34platonicienne qu’on ne saurait connaître que par réminiscence .
C’est la formule de Paul Ricœur (1913-2005) : « le symbole
donne à penser » et que complète Jean Borella : « le symbole
35donne la pensée à elle-même » , ou encore le « nihil est in
intellectu quod non fuerit in sensu » (rien n’est dans l’intelligence
qui ne fut d’abord dans les sens), pour autant qu’on y adjoint la
correction leibnizienne : « nisi ipse intellectus » (si ce n’est
36l’intellect lui-même) .
Si l’explication rationnelle des symboles est impossible,
c’est parce que, « plus radicalement, ce n’est pas la réalité
(commune) qui interprète le symbole, mais le symbole qui nous
oblige à interpréter cette réalité, à la voir autrement que sous
l’apparence réductrice qu’elle revêt à nos yeux et la
37dépasser » . On peut néanmoins définir précisément ce qu’est
un symbole. Résumons comment Goethe (1749-1832) l’a
soigneusement caractérisée, distinctement de l’allégorie, à

32 Symbolisme et Réalité, p. 264.
33 « Simone Weil a montré, mieux que personne, que l’intelligence, dans son acte
d’intellection, est parfaitement libre, et que nulle autorité, nulle volonté, fût-ce
la nôtre, n’a pouvoir sur elle : on ne peut se forcer à comprendre ce qu’on ne
comprend pas » ; cité par Jean Borella, La Crise…, n. 695, p. 291.
34 Par exemple : « Ainsi, le fait de chercher et le fait d'apprendre sont, au total,
une réminiscence » ; Platon, Ménon, 81d.
35 Symbolisme et Réalité, p. 260.
36 Nouveaux essais sur l’entendement humain, Livre II, chap. 1, § 2 ; Borella, Le
mystère du signe, Maisonneuve & Larose, 1989, p. 240 (rééd. Histoire et théorie du
symbole, L’Âge d’Homme, 2004).
37 Symbolisme et Réalité, p. 268. Il nous semble que lorsque Lacan fait appel aux
mythes, ce n’est pas parce qu’une mythologie présocratique détiendrait la
vérité, mais parce que la symbolique qu’elle recèle parle au-delà du langage – ce
qu’il ne conçoit pas nécessairement.
15
l’époque où Kant (1724-1804) niait toute « présentification » de
38l’intelligible dans le sensible :

- le symbole est naturel (l’allégorie artificielle, culturelle) ; il est
intraduisible - parce qu’il n’est pas déjà lui-même une traduc-
tion -, irremplaçable, l’unique expression possible du
symbolisé (l’allégorie une figuration d’abstractions expri-
mables autrement, remplaçable par une autre, traduisible
autrement) ;
- il est intransitif, son sens est en lui-même, dans sa présence
immédiate (l’allégorie prend son sens dans la comparaison) ;
- il est inépuisable, c’est une potentialité sémantique, jamais
déchiffré une fois pour toutes (l’allégorie disparaît dans son
explication)39.

Or, à simplement suivre cette définition, le symbole
jungien, comme le symbole freudien, s’avèrent, sous le même
mot, bien autre chose.
Jung, par ce qu’il a nommé l’archétype (prototype primitif
servant de modèle) : « possibilité formelle » ou « condition
40structurale inhérente à la psyché » , parvient à la notion
d’inconscient collectif. Cette dernière dépasse bien celle

38 Rappelons seulement que Kant ne conçoit pas – et nie – l’intuition
intellectuelle car il l’imagine sur le modèle de l’intuition sensible (par ex.
Critique de la raison pure, trad. Barni, G.F., p. 275). Il tombe également dans le
piège de la dénonciation d’une illusion universelle – l’illusion métaphysique – à
laquelle donc lui-même échapperait. On démontre sa contradiction par le
simple fait qu’il entend limiter la raison par la raison, alors qu’il convient lui-
même que « Ce qui limite doit être différent de ce qu’il sert à limiter » (Critique de
ela raison pure, « 8 section des antinomies », in fine, G.F., p. 428 ; AK III, 352) ; sur
cette question fondamentale – et générique du « modernisme » – voir Jean
Borella, La Crise…, par ex. pp. 318 sq.
39 « L’allégorie transforme le phénomène en concept, le concept en image, mais
de telle sorte que le concept soit toujours saisissable dans l’image et qu’on
puisse le retenir et l’avoir et l’exprimer en elle. La symbolique transforme le
phénomène en Idée, l’Idée en image et de telle sorte que l’Idée reste toujours
dans l’image infiniment active et insaisissable et que, même exprimée dans
toutes les langues, elle demeure inexprimable » ; Nachlass, Goethe’s Werke,
Jubuläum Ausgabe, t. 35, p. 325 ; Jean Borella, Le mystère du signe, p.68
40 Carl Gustav Jung, L’homme à la découverte de son âme, trad. R. Cahen-Salabelle,
2° éd., Genève, Mont Blanc, 1946, p. 196.
16
d’inconscient individuel, mais il n’y a rien de véritablement
transcendantal dans ce dépassement, simple généralisation qui
41ne saurait être confondu avec une réelle universalisation . En
outre, malgré une définition en partie juste, de type goethéenne,
sous les aspects de naturalité (« ils sont un produit de la
nature ») et d’inépuisabilité (« il n’explique pas, il renvoie au-
delà de lui-même vers un sens encore dans l’au-delà, insaisis-
42 43sable » , « dépassant toute interprétation concevable » ), il
manque à sa définition le troisième caractère d’intransitivité :
de présence sémantique. Ainsi, et conformément à l’alchimie
que Jung pense rejoindre avec la psychologie des profondeurs,
son système ne dépasse ici ni l’ordre humain, ni l’ordre
cosmologique.
Quant à Freud, sans remettre non plus en cause ici
l’efficacité thérapeutique de la psychanalyse qu’il a fondée, son
« symbole » n’est que l’expression indirecte du désir ou des
conflits : « dès l’instant où l’on reconnaît, à un comportement
par exemple, au moins deux significations dont l’une se
substitue à l’autre en la masquant et en l’exprimant à la fois, on
44peut qualifier de symbolique leur relation » . Il ne s’agit pas ici
45de symbole mais d’un simple symptôme , lequel n’a que la
particularité de signifier deux choses, dont, notamment, l’une
sera consciente et l’autre inconsciente.

Pour conclure, quant à notre point de vue, nous aimerions
recommander, quitte à passer pour prosélyte, de renoncer à

41 Quand Jung l’assimile à l’« âme du monde » : elle ne lui est donc pas
transcendante. Si cette non transcendance est éventuellement conforme à la
pensée de Jung, un ‘jungisme’ trop spiritualiste risque de confondre la
métaphysique avec son substitut, tel que souhaité par Freud : une simple
métapsychologie, dès lors mystificatrice.
42 Jung, Problèmes de l’âme moderne, 1927, p. 92.
43 Jung, Types psychologiques, trad. Y. Le Lay, Genève, 1950.
44 J. Laplanche et J.-B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, 1967, p. 477.
45 L’inversion réciproque est, chez Freud, de faire de la métaphysique « une
production ‘‘symptomatique’’ », rappellera Dominique Reniers (cf. infra, « Entre
les lignes du texte freudien, la métaphysique qui échoue à se faire entendre… »,
p. 64).
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