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Militant chrétien - Réflexions et souvenirs

De
224 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296235335
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MILITANT

CHRÉTIEN

RÉFLEXIONS ET SOUVENIRS

@ L 'Harmattan, 1991 ISBN: 2-784-0977-6

Pierre CHATEAU

MILITANT
RÉFLEXIONS

CHRÉTIEN
ET SOUVENIRS

LA TRACE OU L'OMBRE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Ma perception

.

du monde

Il n'y a rien d'insignifiant ni les petites choses ni les choses anciennes

Nous sommes pris entre deux discours en apparence antagonistes. Celui des regrets: les valeurs qui se perdent, le déclin des institutions, la décadence des mœurs. Et celui de l'exaltation de l'avenir: la maîtrise de l'homme sur la nature et sur sa propre vie. Tous deux sincères: s'il est fâcheux, en effet, de voir de bonnes choses sortir de nos habitudes, on se réjouit à l'idée d'un développement accéléré et quasi sans limite des techniques et du savoir. Mais aussi tous deux frappés du même sceau d'hypocrisie: les nostalgiques du passé ne sont pas les derniers à revendiquer le droit de participer aux avantages - voire aux privilèges - du progrès et les enthousiastes de l'avenir s'efforcent de codifier à leur gré l'usage des nouvelles possibilités, remettant en vigueur des contraintes et des tabous semblables à ceux d'autrefois. Sommes-nous invités à choisir? Non: c'est souvent la même bouche qui annonce les deux versions de notre vision de l'évolution du monde. L'homme moderne doit se frayer un chemin dans le confusionnisme. Ce croquis hâtif est, de ma part, un constat plus amusé que pessimiste ou critique. J'ai dit que nous sommes pris entre deux discours, mais je n'ai pas dit que nous nous y laissons prendre. Ce que nous entendons et voyons, si 5

nous prêtons attention aux écrits, aux paroles et aux images, reste souvent sans influence sur ce qui se passe et ce qui se pense au plus profond de nous-mêmes, quelles que soient les apparences de nos comportements. Mon propos n'est pas d'établir dans quelle mesure et par qui ces discours sont perçus comme révélation d'un savoir et modèle d'un style de vie ou comme offense au bon sens et à l'intelligence. Je n'ai ni la méthode ni les moyens nécessaires pour venir à bout de cette tâche. A vrai dire, je ne connais bien que mon cas personnel. J'ai l'audace de considérer qu'il n'est pas unique et qu'il a valeur de témoignage. J'ai aussi l'audace de considérer que j'ai su ou pu me libérer des prétendues vérités dont ce genre de discours essaie de nous faire croire qu'elles sont exclusives et permanentes (les valeurs éternelles ou les acquis définitifs des sciences) . Je pense qu'ici une petite mise au point d'ordre méthodologique est nécessaire. Il est couramment admis que l'on peut s'engager dans un travail de réflexion et d'analyse sans donner un aperçu de la méthode que l'on s'apprête à utiliser. L'indifférence générale à l'égard de tout ce qui est organisation de l'effort intellectuel m'a toujours étonné. En ce qui me concerne, je considèrerais comme une malhonnêteté de ne pas donner une explication, aussi succincte soit-elle, de ma manière de procéder. Je me suis offert empiriquement un certain nombre de règles de pensée, de réflexion et d'analyse. Elles sont très simples et vraisemblablement ne peuvent susciter que des haussements d'épaules méprisants de la part des gens de haute culture. Pour simplifier, j'ai choisi un mot autour duquel tout cela tourne: « préfiguration ». L'important est moins de rechercher les causes et les circonstances de ce qui se passe et de ce qui se pense au moment où on se met à réfléchir que de déceler ce que cela peut annoncer. Ce qui m'intéresse dans l'étude du présent, c'est ce qu'il préfigure. Tel est mon point de départ. Dans ces conditions, il est évident que les jugements que je peux porter a priori et les certitudes qu'ont pu m'enseigner ou me démontrer soit une tradition de pensée, soit une expérience sur les faits, ne peuvent guère me servir. Plus encore, je crois que cela peut me gêner. Au départ, je dois me libérer de tout 6

ce qui est préjugés, idées préconçues, schémas tout faits. Alors que, le plus souvent, cela constitue l'unique base de toute réflexion, je sais que je dois m'efforcer de l'écarter pour regarder autour de moi et devant moi sans verres déformants. Cependant, je sais aussi que toutes ces idées sont ancrées dans la pensée des hommes de ce temps. Cela, je ne peux l'oublier. Donc, je ne les éliminerai pas, je les mettrai simplement de côté: ce sera l'environnement de ma réflexion, mais assurément pas une série de critères auxquels je reviendrais sans cesse me référer. Aussi ne faut-il pas être surpris si, chemin faisant, je parais nier ou mépriser ou tenir pour négligeable ce qui, pour d'autres, paraît être égal à des principes intangibles. Cette ébauche de méthode, que j'ai élaborée, a ses origines et son fondement dans mon lointain passé. Je crois qu'elle est une traduction, un développement ou une systématisation de mes premiers étonnements d'enfant: « on me dit que les choses sont ainsi faites et je dois le croire parce que ce sont les grands (les adultes) qui le professent, mais... s'il en était autrement ?.. » Aussi loin que je puisse explorer mes souvenirs, il y avait un secteur de l'inconnu où tout pouvait être autre que ce que l'on s'accordait à reconnaître. De même, si je dis que la façon dont notre société fabrique des notables, des vedettes ou des grands hommes et nous invite à les admirer, à les vénérer ou à les envier et bien entendu à essayer de les imiter, est une imposture, c'est parce que, tout enfant, je mettais en doute la grandeur, le mérite et toutes les qualités que l'on décernait à certains personnages... parfois dans ma propre famille. Nous sommes donc condamnés... (pourquoi condamnés? ce n'est pas une infamie qui nous serait infligée !) non, nous sommes donc voués à avancer plus ou moins au hasard, en tâtonnant, à la recherche de certitudes qui s'évadent à mesure que nous croyons les saisir. Et bien souvent nous devons nous contenter d'entrevoir les conquêtes que nous pourrions faire. Mais c'est déjà une réussite. Ceux qui déclarent avoir pris possession de la connaissance, du savoir, de la vérité une et. indivisible sont des simulateurs. Au pire, s'ils croient eux-mêmes ce qu'ils disent, je les plains. Pour moi, l'humanité sera toujours en recherche. Je peux dire, sans trop forcer ma pensée que 7

cette quête est sa raison d'être humanité. J'ai rencontré dans ma vie des personnes qui s'efforçaient de me démontrer - la plupart du temps avec la plus grande sincérité - que les lacunes de mes études m'interdisaient une certaine réflexion d'ordre scientifique, philosophique ou théologique. Dans ma jeunesse, cela se traduisait par une sorte de commisération à mon égard quand on apprenait que je n'étais pas titulaire des deux baccalauréats. J'ai été tenté de croire ces braves gens, d'autant plus que je me perdais dans leurs discussions et leurs références aux grands auteurs... Jusqu'au jour où, amené pour des raisons professionnelles à faire des démarches auprès de personnages bardés de diplômes et sortant éventuellement des grandes écoles, j'ai révisé ma façon de voir, devant la médiocrité des propos de certains d'entre eux. Je vais donc essayer de raconter comment j'ai fait pour me débrouiller, sinon tout seul, tout au moins en ayant habituellement recours à mes propres ressources. Non pas parce que je crois être meilleur qu'un autre dans cette sorte d'exercice (s'il en était ainsi, je serais un farceur) mais parce que j'ai toujours cru - d'abord intuitivement puis à la suite d'une observation aussi méthodique que possible - que chacun d'entre nous possède une originalité et des moyens d'épanouissement. Des conditions de vie soushumaines peuvent considérablement les diminuer; mais rien ne peut les annihiler, sinon la mort, dans le cas où elle serait un anéantissement. Je m'expliquerai davantage làdessus, mais pour le moment, je me contente d'affirmer que je crois pour chacun de nous en la personne unique, distincte de toutes les autres et capable pour son propre compte de regarder en face et de comprendre l'univers et son propre cheminement. J'ai appelé cela quelquefois, comme l'apôtre Paul, !'homme intérieur. Et j'ai dit que notre vie est remplie de sa lutte contre tout ce qui en luimême et de l'extérieur s'ingénie à le diminuer, voire à le détruire. Je crois qu'il existe mystérieusement et que l'on ne pourra jamais démontrer qu'il s'agit de phénomènes chimiques ou biologiques ou de quelques mécanismes génétiques, pour la bonne raison qu'il est fondamentalement et originellement quelque chose de plus que çes phénomènes et ces mécanismes. Bien entendu, il ne cesse de se trouver en accord ou en conflit avec eux. La vie humaine est une recherche, c'est aussi un compromis entre diverses forces 8

dont celle que j'évoque ainsi. Si je suis tenté parfois d'éprouver de la pitié ou du mépris pour certaines personnes, c'est qu'elles me paraissent faire trop bon marché de cet homme intérieur. J'ai toujours beaucoup pensé à lui. Il y a des tas de choses que j'al faites parce que cela pouvait, à mon avis, lui plaire. Des tas de choses que je n'ai pas faites parce que j'estimais que cela pouvait le blesser. Cela n'était pas toujours clair en moi. Cependant, j'ai toujours tenu à ne pas me culpabiliser lorsque je négligeais la programmation de ma réussite dans la vie ou les commodités de la quotidienneté à cause d'une réticence qui me venait de l'intérieur. Une autre remarque. Ne voulant pas faire une démonstration ou développer une thèse, j'avancerai dans mon récit sans trop avoir fixé ma route ou prévu un itinéraire. Enfin, je dois avouer que je mélange tout. Comment mettre à part la religion, la société, l'indifférence des uns et la passion des autres, l'art et la grisaille de la vie courante ? Tout me saisit en même temps et je ne peux résister à cette profusion. Il n'y a rien d'insignifiant, ni les petites choses, ni les choses anciennes. Alors, autant commencer par ce qui est chronologiquement à l'origine de mon cheminement dans la vie. Je ne tarderai sans doute pas à s;iuter - je pourrais presque dire: à cloche-pied - d'une période à l'autre. Il est sûr que le milieu où je me suis éveillé aux joies et aux problèmes de l'existence a eu une influence sur ma personnalité, même si ma petite lumière intérieure, hésitante, clignotante et fragile, avait déjà la prétention d'être originale. L'ambiance ou je vivais? Pratiquement celle de ma famille. Je ne crois pas qu'une quelconque pression extérieure ait pu jouer jusqu'à ce que j'aille à l'école. La famille élargie était même, pour moi, un domaine éloigné, mal connu. Une sorte de méfiance semblait régner chez nous envers tout ce qui n'était pas le noyau familial. Mes grands-parents maternels, les seuls présents à proximité, donc fréquentés régulièrement, appartenaient eux-mêmes à un monde quelque peu différent. Ma sœur aînée Gabrielle (15 ans de plus. que moi) qui avait quitté la maison pour son travail, également. 9

Il y avait chez nous toutes sortes d'habitudes auxquelles je me réfère aujourd'hui avec attendrissement. C'est vrai, sans doute, de toutes les familles pour peu qu'elles soient à l'abri des conflits. Plus tard, les soucis, les maladies, les brouilles et les décès ont altéré cette paix. Mais pendant des années qui m'ont semblé longues et bienheureuses, j'ai vécu sans inquiétude quant à la sérénité du milieu familial. Parfois rude à cause de ses exigences et de sa discipline, mais en somme sans histoire. L'aspect religieux de notre mentalité commune me paraît devoir être examiné de plus près. Le comportement de mes parents relativement aux commandements de Dieu et de l'Église (pour m'en tenir à une terminologie alors en usage) me paraissait tout naturel. Ma mère était pieuse. Je ne sais pas si elle pratiquait régulièrement, certainement pas, car il y avait tant de besognes à faire à la maison et les heures de travail de mon père ne lui permettaient pas de l'aider beaucoup. Elle faisait ses Pâques et nous dirigeait fermement, ma deuxième sœur et moi qui étais le plus jeune, à travers notre vie sacramentelle. Dans le même temps, elle avait une sorte de défiance à l'égard du clergé et des dévots, ce qui explique sans doute pourquoi ni mes sœurs ni moi n'ayons fréquenté les patronages ou les mouvements d'enfants ou de jeunes. Il y avait à vrai dire une autre explication pour ce qui est des mouvements, c'est que cela coûtait cher en équipements et frais divers. Cependant mes sœurs auraient pu être « enfants de Marie» portant un scapulaire bleu et cela ne s'est pas fait. Mon père ne mettait jamais les pieds à l'église, sinon à l'occasion de cérémonies inévitables. Il raillait un peu les curés, mais sans méchanceté ni sectarisme. Le temps où les gamins couraient derrière les séminaristes ensoutanés en imitant le cri du corbeau était pourtant assez proche. Je dois dire que l'attitude de mon père ne me choquait pas. Au plan du courage, de la fidélité et d'une certaine sensibilité aux malheurs des autres, mon père et ma mère me donnaient le même exemple. Simplement, ma mère allait à la messe, mon père non. Je n'ai pas souvenance d'avoir été l'objet d'une catéchèse méthodiquement expliquée. C'était plutôt par des allusions au Bon Dieu, à Jésus, aux saints (notamment à 10

la Sainte Vierge) ainsi qu'aux anges et au diable que les adultes m'incitaient à essayer d'entrevoir les mystères de ma propre existence et des destinées humaines. Elles s'accompagnaient souvent de commentaires qui précisaient la spécialité de chaque personnage, surtout en ce qui concernait les saints. C'est pourquoi l'étourdi que j'étais a eu très tôt recours à l'aide de Saint Antoine qui, disait-on, faisait retrouver les objets perdus. Je lui promettais beaucoup, mais il m'était difficile de tenir mes promesses et je me suis vu très vite chargé d'une dette non négligeable envers le tronc qui lui était attribué dans l'église Sainte Marie, notre paroisse. J'ai fini par lui dire que je le rembourserais « quand je serais grand ». C'était là une formule salvatrice dans bien des cas. En tout état de cause, elle avait l'avantage d'entretenir une confiance en l'avenir. Je me promettais de faire des tas de choses « quand je serais grand ». J'ai fait en effet des tas de choses, sans doute pas celles que j'avais envisagées. Toutefois, je suis revenu, adulte, au tronc de Saint Antoine et j'y ai glissé un billet. Je ne croyais plus guère à ce genre d'intervention, mais j'ai toujours tenu à honorer mes promesses, même les plus imprudentes. Cela, c'était la vie de tous les jours. Il peut être intéressant, aussi, de rappeler ce qu'était pour moi l'année liturgique. On voudra bien m'excuser d'en mêler les étapes à quelques souvenirs de traditions plus ou moins profanes. Les matins de Noël nous trouvions, ma sœur Germaine et moi, dans nos souliers mis la veille au soir devant la cheminée de la chambre de nos parents (notre chambre était sans chauffage) un jouet, une orange, quelques bonbons de chocolat. La tradition disait que cela avait été apporté par le père Noël. C'était la seule intervention de ce personnage mythique; je ne me rappelle pas lui avoir jamais écrit une lettre et l'on n'en rencontrait pas alors sur le trottoir devant les magasins. On en trouvait dessinés dans les livres; mais le dessin n'était pas pour moi gage de vérité, représentation d'une réalité: je dessinais beaucoup et je savais la part de rêve et de fiction que cela contenait. Car je dessinais moins ce que j~ voyais que ce que je désirais. Le père Noël résultait d'une sorte de convention entre le monde des adultes et moi. Je ne sais pas si j'ai vraiment cru à son existence. Peut-être ma mémoire Il

est-elle émoussée ou influencée par des réflexions ultérieures. Pourtant je pense qu'il y a chez les enfants un domaine de perception et de pensée qui se situe entre la réalité quotidienne et le rêve pur. En tout cas, il devait en être ainsi pour moi. Je note en passant que le Bon Dieu, dont j'entendais parler si souvent - même dans les affreux jurons des hommes - et que l'on représentait volontiers par un vieillard barbu était aussi un personnage de dessin. Mais je reviendrai ultérieurement sur ce sujet. Dans certaines familles de « bons chrétiens» (ce que nous n'étions pas pour d'évidentes raisons) c'était le petit Jésus qui apportait les jouets aux enfants la nuit de Noël. Parler du père Noël était assimilé à un péché. Paradoxalement ma mère semblait considérer qu'attribuer la remise des cadeaux de Noël à l'Enfant Jésus était une sorte de sacrilège. Une grande activité du temps de la Nativité était la visite des crèches dont la comparaison suscitait bien des commentaires. Je n'ai dû assister à la messe de minuit qu'à l'âge de la Première Communion. A la maison, il n'y avait pas de réveillon, juste une petite amélioration du repas du soir. Peu après venait l'Épiphanie. Une tradition ou une superstition existait relativement aux Rois Mages, mais je pense que l'habitude de partager la galette n'est venue que tard dans mon enfance, peut-être importée par ma sœur aînée. A la Chandeleur, on faisait sauter les crêpes en tenant une pièce (qui aurait dû être d'or) dans le creux de la main, pour attirer beaucoup d'argent à la maison. Nous voici loin de l'année liturgique de la Sainte Église Catholique. Loin aussi, avec le grand repas de famille annuel qui avait lieu chez mes grands-parents maternels, pour le Carnaval. Pourquoi cette date? Je ne sais pas. Mais, à Limoges, le Carnaval était une fête de première importance. Il y avait un grand défilé de chars, dont celui de la Brasserie Mapataud où travaillait mon père: un chariot portant un énorme fût de bière sur lequel trônait, un Gambrinus en chair et en os (1). Cette tradition a cessé brusquement,
(1) Roi, inventeur de la bière, selon la légende. 12

je ne sais pourquoi, sans doute une année de crise. Nous sommes allés, comme d'habitude, voir le défilé et les cohortes de « déguisés». Sous un vent aigre et une pluie commençante, l'avenue était presque vide. Au loin, quelques acharnés essayaient de mettre un peu de joie dans cette grisaille. Il ne nous restait plus qu'à rentrer à la maison. Donc, le repas annuel familial avait lieu au Carnaval chez mes grands-parents maternels, cela jusqu'à l'attaque qui a terrassé mon grand-père. Nous appelions tous celui-ci «le parrain». Il était effectivement parrain de ma sœur aînée. Sa marraine était la tante Catherine, sœur de mon père. Nous l'appelions « la marraine» : la fonction religieuse l'emportait sur les liens du sang. Pour revenir à l'année liturgique, je dois citer les Rameaux. On fabriquait pour les enfants, avec des branches de buis, des enchevêtrements d'une architecture parfois compliquée qui se portaient au bout d'un manche et s'ornaient de chaînes de sucreries contenant de l'eau aromatisée à la fleur d'oranger. Les enfants en étaient fiers et surtout se régalaient après la cérémonie, laissant le buis bénit aux adultes et suçant les bonbons. J'ai eu des rameaux de ce genre, sans doute petits parce que nous étions économes et soucieux de ne pas dépasser le niveau d'affectation et de parade qui convenait à notre condition. Et puis, venaient la Semaine Sainte et le jour de Pâques. Il y avait trois habitudes précises. Premièrement, il était malséant de chanter à la maison entre le Vendredi Saint et le retour des cloches qui, disait-on, revenaient de Rome le Dimanche. Deuxièmement, le Jeudi Saint, au repas du soir, nous partagions une galette que ma mère nommait « cène ». Cela se faisait dans un certain silence et une certaine solennité. Mon père y participait avec sérieux. On mettait la part du pauvre dans le buffet; je ne sais pas ce qu'elle devenait par la suite. Troisièmement, on faisait, le Vendredi ou le Samedi Saint, la tournée des reposoirs. Il n'y avait rien de plus triste pour moi que de voir ces tabernacles béants et vides et ces sortes de catafalques dressés dans les églises. Il est vrai que je n'ai jamais eu beaucoup de goût pour les fastes funéraires. Suite et fin de l'année liturgique. Si la Toussaint attirait beaucoup de monde dans les églises, l'événement avait 13

lieu le lendemain, jour des morts. Je me souviens d'avoir vu l'avenue de Louyat (Louyat est le cimetière de Limoges) noire de monde au sens propre du terme car on mettait les habits les plus sombres pour aller visiter les tombes de la famille. Je parle de ceux qui n'étaient plus astreints à porter le deuil de quelqu'un de leurs proches. Car il y avait pour les parents des décédés des règles strictes du point de vue vestimentaire. Elles étaient largement suivies, si bien que les personnes d'un certain âge n'avaient plus guère l'occasion et la permission de s'habiller autrement qu'en noir. Je croyais en avoir fini avec l'année liturgique, mais je m'aperçois que j'ai oublié le mois de Marie, le mois de Mai. Nous allions le soir à une célébration qui avait sans doute lieu une fois par semaine. Ma mère considérait cela comme une obligation, peut-être parce qu'elle se prénommait Marie et que notre paroisse était dédiée à cette sainte. La dernière célébration était celle du couronnement de la Vierge. Des fillettes portant des couronnes de fleurs répandaient des pétales de rose et l'on chantait: « Prends ma couronne, je te la donne, au ciel n'est-ce pas, tu me la rendras. » J'ai dû y aller très jeune car j'en garde un souvenir ébloui. Tout cela est sans grande importance; mais, je le répète, pour moi il n'y a rien d'insignifiant. Cela peut s'interpréter de diverses manières, comme d'ailleurs toutes les affirmations, les suppositions, les formules. Au lecteur, à l'auditeur de choisir et il le fait toujours en fonction de l'intention qu'il prête à celui qui a parlé ou écrit. Je précise qu'en ce qui concerne la phrase en question, il n'y a pas de restriction à apporter aux acceptations qu'elle véhicule. J'ai voulu dire que rien de ce qui se fait, se dit ou se pense n'est sans importance; même lorsque celle-ci paraît très réduite, elle subsiste et doit être prise en considération. Il n'y a rien de gratuit en ce sens que les choses les plus absurdes ont une raison, les choses les plus hasardeuses obéissent à une certaine logique. Si la recherche de cette raison ou de cette logique peut paraître fastidieuse, vaine ou dérisoire, on ne peut pas. en déduire une théorie globale admettant un dualisme irréductible: d'un côté ce qui détermine ou commande, de l'autre ce qui est inopérant et futile. 14

J'ai voulu aller plus loin. Pour moi, tout est porteur d'une injonction, d'une incitation, d'un avertissement, voire d'un présage. Nous sommes très inhabiles à le reconnàÎtre et à en évaluer la portée dans notre vie et dans l'évolution de l'humanité à laquelle nous participons quotidiennement. Nous devons être très attentifs à ce contenu, quelquefois évident mais fréquemment énigmatique de nos perceptions. L'enjeu de notre humanité en dépend dans une bonne mesure, car le risque est grand de se laisser séduire par l'aise de l'indifférence ou par le prestige de l'exagération. Il va de soi que tous ces signes vont jusqu'à affecter notre vie intérieure, quelquefois subrepticement. Nous sommes unis par des liens subtils à nos semblables, à ce qu'ils sont et font, à ce qu'ils ont été ou qu'ils ont fait et sans doute aussi à ce qu'ils seront et feront. Maillons d'une chaîne dont nous ne sommes, conscients que de ce qui nous est proche, nous sommes les héritiers de ceux qui nous ont précédés et les garants de ceux qui viendront après. Une solidarité infinie ou pour le moins prolongée en des temps, des lieux et des genres de vie inimaginables à notre niveau nous scelle dans l'histoire universelle de l'humanité.

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Moi et l'Église solennelle ou secrète

Mon accession à la catéchèse officielle a été précédée par un conflit entre ma mère et le curé. Ma mère voulait limiter à un an ma fréquentation du catéchisme avant la communion solennelle, alors que le règlement et l'habitude exigeaient deux années. Nous nous sommes pliés à cette obligation: le clergé avait toujours le dernier mot, surtout pour des gens ordinaires comme nous. J'étais curieux de toutes choses nouvelles et de tout approfondissement de mes connaissances, donc les leçons de catéchisme m'intéressaient. Le Curé, qui nous réunissait plusieurs fois par semaine à Il heures après l'école, était un homme bon, d'un caractère égal et, autant que je pouvais en juger, d'une grande culture. Je n'apprenais jamais mes leçons (qui étaient sous forme de questions et réponses) mais je les récitais toujours sans me tromper. A l'époque, j'étais un élève brillant pour la religion comme pour l'instruction scolaire; j'ai quelque peu décliné par la suite. On m'a donné une petite Histoire Sainte résumée, que j'ai lue, effaré par toutes ces guerres auxquelles je ne comprenais pas grand-chose... Surtout pas comment le Bon Dieu pouvait choisir entre les camps pour aider les uns à exterminer les autres! 17

Mes petits camarades étaient dans l'ensemble très irrespectueux. Ils chantaient volontiers «Navet, navet, navet Maria! » et autres fadaises du même genre. Cela m'indignait un peu et me gênait beaucoup. Je crois que j'avais le sens du sacré solidement incrusté en moi. Mon meilleur souvenir, c'est la retraite qui a précédé la communion solennelle: pas d'école pendant plusieurs jours et la permission d'aller jouer dans la rue à proximité de l'église, que j'appréciais car elle m'était habituellement refusée par mes parents. En résumé, à condition de rester silencieux, respectueux et studieux pendant les heures de catéchisme, l'Église a été pour moi un lieu de Iiberté. J'ai dit que les garçons étaient souvent irrespectueux. Pourtant les récits de l'Écriture Sainte faisaient grande impression sur leurs esprits. J'en ai eu la preuve une fois à mes dépens. C'était sans doute la première année où je fréquentais l'école, bien avant le catéchisme. Si j'en parle ici, c'est parce que cela peut être révélateur de la mentalité des gosses dont beaucoup étaient précipités d'un milieu sans grande religion en pleine aventure de la Bible. Donc, quelques-uns des élèves en âge de préparer la communion solennelle avaient entendu le récit de la passion de Notre Seigneur Jésus-Christ, présenté avec tout le sens de la tragédie propre à cette époque. Très impressionnés ou excités, ils ont eu l'idée - vieille comme le monde et toujours présente dans la petite tête des gamins

-

de mimer

l'événement. Ils se sont donc saisis d'un petit copain de la plus basse classe et l'ont conduit au Golgotha... C'est ainsi que je me suis retrouvé crucifié sur la grille du jardin du Directeur. Il n'y a pas eu de suite, car la scène n'a pas duré longtemps. Je me suis mis à pleurer et quelques-uns des plus poltrons m'ont détaché. A vrai dire, je ne me suis remémoré cet incident que longtemps après. La conclusion que j'en ai tiré, c'est que les adultes se trompent sur l'effet des histoires édifiantes qu'ils racontent à leurs enfants. Le jour de ma communion solennelle est enfin venu. J'ai le droit de porter le brassard traditionnel sur mon plus beau costume et de recevoir en cadeau un missel plein de dorures. La journée a mal commencé: j'ai oublié de réciter ma prière du matin. Que faire? Je ne pouvais songer à bouleverser le début de la cérémonie en demandant à me 18

confesser. J'ai choisi de m'en remettre à la miséricorde divine. J'avais aussi une petite inquiétude. Oh, ça ne m'avait pas empêché de dormir, mais... on ne sait jamais !... Notre bon curé avait dit que c'était le jour de sa communion solennelle qu'il avait compris l'appel de Dieu et décidé d'être prêtre. Alors, la petite prière que j'ai faite était à peu près celle-ci: « Mon Dieu, ne me faites pas signe, je vous en prie... » Dieu m'a exaucé, ou bien il avait jugé d'avance que je n'étais pas digne de l'honneur du sacerdoce. En réalité, je n'osais approcher de trop près ni l'autel ni les actes liturgiques. Cela me semblait au-dessus de mes talents et de ma dignité. On ne m'a jamais proposé d'être enfant de chœur et je crois que j'aurais été apeuré si cela s'était produit. Peut-être la catéchèse implicite de mon entourage était-elle imprégnée d'une sorte d'effroi à l'égard des rites. Le lendemain de la communion solennelle a eu lieu la Confirmation, qui, à l'époque, ressemblait plus à une formalité qu'à un sacrement, malgré la présence de l'Évêque. Et pourtant, un Évêque était pour moi un personnage extraordinaire. Énorme, sans doute parce que je ne le voyais que dans des cérémonies pour lesquelles il devait revêtir plusieurs couches de vêtements rituels. On essayait de se frayer un chemin dans la foule pour baiser son anneau, mais je ne me rappelle pas y être jamais arrivé. Longtemps après mon enfance, ma condition de militant m'a valu de rencontrer un bon nombre d'Évêques qui n'avaient plus d'anneau à baiser et se montraient parfois pleins d'humour. Le fait le plus important pour moi a été une petite sortie à Notre Dame d'Arliquet, lieu de pèlerinage où nous avons passé la journée à jouer. Il y a eu un pique-nique dont je me suis réjoui car ce n'était guère dans les habitudes de la famille et une course à pied, que je n'ai d'ailleurs pas gagnée. Je me suis toujours demandé pourquoi les adultes, quand ils dirigent des jeux d'enfants, organisent de préférence des compétitions qui ont le don de laisser un souvenir amer à ceux qui sont les derniers, ce qui a été mon cas ce jour-là. Je crois me souvenir que je suis allé dans ma classe à l'école porter une boîte' de dragées à mon instituteur. C'était la coutume, pourtant il s'agissait de l'école laïque. 19

Après ces jours de fête, j'ai rejoint la masse des « messalisants », mot que j'ignorais alors. Il y avait les messes basses débitées en latin à toute vitesse par le célébrant. Quelques gestes de sa part, quelques « Dominus vobiscum», le manège des enfants de chœur portant le livre d'un côté à l'autre de l'autel ou donnant au prêtre des objets que j'identifiais mal et surtout la sonnette de « l'élévation» étaient mes seuls points de repère. Sans doute nous avait-on expliqué le déroulement de la cérémonie, mais j'avais mal écouté. Et puis, nous nous mettions loin du chœur, c'était notre habitude, je pourrais dire: notre coutume, presque notre comportement rituel; seuls les bons paroissiens se mettaient aux premières places. Il y avait encore sur quelques prie-Dieu des plaques de cuivre avec le nom des occupants, mais je crois que ce n'était déjà plus qu'une survivance. Dans toutes les messes, la quête était un événement remarquable. Dans les grandes cérémonies où les assistants étaient nombreux, elle durait longtemps. Le célébrant s'en désintéressait, si bien qu'il arrivait que le prêtre quêteur surpris par la consécration son aumônière à la main soit obligé de se mettre à genoux dans l'allée. Derrière lui venait le sacristain avec un tronc métallique dans lequel il faisait tinter les pièces de monnaie « pour les âmes du Purgatoire! » Il y avait aussi la chaisière qui passait dans les rangs et réclamait, souvent avec acrimonie car les gens étaient lents à payer, deux sous par chaise. Si l'on tient compte du fait que la plupart des fidèles farfouillaient dans leur sac, leur porte-monnaie ou leur poche dès le début de la cérémonie, on peut dire qu'une bonne partie de la messe se passait sur fond de monnaie sonnante et trébuchante. Aux messes basses je préfèrais la messe chantée ou mieux encore la grand-messe avec diacre et sous-diacre, car la liturgie y devenait pour moi comme une aventure. Alors que, dans la messe basse, je ne faisais qu'assister à ce qui se passait du côté de l'autel et que j'avais de la peine à suivre. Si l'on voulait communier, il fallait aller à une messe très matinale, puisqu'on devait être à jeu:Q. Bien entendu, il fallait s'être confessé le matin même ou la veille au soir. La confession m'a laissé en général des souvenirs ambigus. Il faut dire que ça avait mal commencé. C'était sans 20

doute à l'occasion de ma communion « privée» qui précédait de peu la communion solennelle. Pour la première fois j'entrais dans un confessionnal. Je connaissais les prières par cœur et n'en ai pas oublié. Mais, de quoi m'accuser ? D'avoir chipé un biscuit dans le buffet familial, de m'être mis en colère... j'étais à court d'imagination. Le prêtre m'a dit alors: - Allons! tu es bien allé avec les filles! Je ne savais pas trop ce que ça voulait dire exactement et je ne voyais pas avec quelles filles j'aurais pu aller sinon mes sœurs. Mais peut-on contredire un confesseur? J'ai donc avoué et j'ai eu l'absolution pour une faute que je n'avais pas commise. Par la suite, la confession m'a surtout laissé le souvenir d'une attente inquiète: la resquille jouait à plein dans la queue des pénitentes. Plus tard, j'ai connu heureusement un autre style pour ce qui est de ce sacrement. Mais trop rarement sans

doute...
La distinction que je faisais, alors sans le savoir, entre ce que j'appelle pour simplifier la religion et ma foi ne fait plus de doute pour moi maintenant. J'admire les peintures, les sculptures, les vitraux, comme je les admirais autrefois, ainsi que les belles histoires des prédicateurs ou des livres, la grande musique et tout le prestigieux appareil des grandes cérémonies. Mais il faut que tout cela soit une provocation à adorer, à prier, à méditer, à vivre intérieurement. Sinon, ce n'est que du spectacle. Quand j'étais enfant ou adolescent, je préfèrais fréquenter la grand-messe précisément parce que j'y rencontrais ce genre d'incitation. Il me semble que la question de savoir si je croyais en Dieu ne se posait pas pour moi. Je savais qu'il y avait dans ma vie une présence indéfectible et favorable. J'ai dit quelquefois: permanente et globale. Bien avant que j'aie eu l'intention, le besoin d'exprimer quelque chose, bien avant que j'aie eu l'idée de me dire à moi-même quelque chose, j'avais l'impression que je n'étais pas seul. Mes parents m'avaient donné l'existence et une certaine manière de vivre, d'aimer la vie et de me ~omporter, personnellement et à l'égard des autres, en fonction de cet amour. Ils me nourrissaient, me protégeaient, m'enseignaient - autant par leur comportement que par leurs

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conseils - me traçaient une voie. C'était leur mission dans
la vie par rapport à moi. Ils étaient constamment présents, même lorsque nous étions séparés. Cependant, leur présence était limitée, d'une certaine manière. Parfois, ils ne me comprenaient pas, je ne les comprenais pas. Cette vie qu'ils m'avaient donnée, leur échappait. Il y avait une autre présence, dont j'avais l'impression qu'elle ne me faisait jamais défaut. La même pour tous, pour mes parents, mes grandsparents, mes sœurs, les autres. Tous ensemble accompagnés à chaque instant par elle. Tous ensemble, c'est-à-dire dans une sorte de plan. Pour moi, sortir de ce plan aurait été cesser d'être moi-même. Une autre question: d'où me venait toute inspiration? J'avais conscience de ne pouvoir imaginer, penser, réfléchir tout seul les grandes choses de la vie et de l'univers. Bien sûr, je me tournais vers les adultes avec mes interrogations, mes doutes, mes enthousiasmes... Mais au plus profond de moi-même, d'une certaine façon, je traitais directement avec «la présence »OU j'essayais de traiter directement avec elle. Et puis je sentais une protection sur moi. Une protection contre un monde dont je discernais de mieux en mieux, en grandissant, les aspects hostiles. Je prenais conscience de plus en plus de la condition d'un certain nombre de victimes, dans la foule énorme pleine de cris, de rires, de compassion, d'indifférence, de générosité et de cruauté. Tout cela m'apparaissait souvent comme un jeu gratuit, c'est-à-dire deshumanisant, c'est-à-dire en dehors du plan. Toutes ces ombres, ces taches, m'auraient rendu la vie pénible sans la protection que je devinais toujours prête à intervenir. Moqué, leurré, volé, bafoué, je gardais la certitude de la « présence» bienveillante et tutélaire. Pour moi et pour les autres: les petites victimes. Contre moi-même aussi. Je n'avais pas toujours réellement conscience de ce qui était une faute, une tentative volontaire de destruction d'une valeur quelconque. Pour moi, c'était plutôt un empêchement: la faute se classait comme mauvaise ou malfaisante non parce que contraire à une loi, à une règle définissant le bien 'et le mal, mais parce qu'elle assombrissait le chemin de lumière que je voulais parcourir jusqu'au bout. (Je note en passant que 22