Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 17,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Mohammad

De
320 pages
Pendant treize siècles, Chrétiens et Musulmans n'ont cessé de s'affronter plus ou moins violemment en dénigrant ce que le monde actuel doit aux uns et aux autres. Cependant, depuis quelques années, des hommes de bonne volonté, appartenant aux deux camps, oeuvre It pour une plus grande compréhension mutuelle. Pierre Geadah a tenu a apporter sa pierre à cet essai d'entente entre ces deux religions. Il relate les différentes étapes qui jalonnent la vie d'un homme exceptionnel, Mohammad que nous avons l'habitude d'appeler Mahomet, le fondateur d'une religion groupant à ce jour près d'un milliard d'adeptes.
Voir plus Voir moins

MOHAMMAD
Le Prophète de l'Islam(Ç)L' Harmattan, 1997
ISBN: 2-7384-6081-XPIERRI~ GEADAH
MOHAMMAD
Le prophète de l'Islam
Biographie anecdotique rédigée
d'après les sources arabes
les plus anciennes
Éditions L'Harmattan L'Harmattan Inc.
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9AVANT-PROPOS
D'abord, en guise d'introduction, un mot pour me
présenter au lecteur. J'ai passé en Egypte où je suis né, les
trois premières décennies de ma vie et j'ai donc eu à
fréquenter un grand nombre de musulmans qui furent, pour
moi, des camarades de classe ou de travail, et quelques-uns,
de vrais amis. Je voudrais témoigner ici que je n'ai
personnellement jamais- eu à me plaindre d'une quelconque
agressivité de l'un d'eux du fait de mon appartenance au
christianisme, peut-être parce que le respect a toujours inspiré
notre conduite mutuelle. Lorsque la direction du collège où
j'enseignais m'a donné la préférence en me confiant le cours
d'histoire musulmane inscrit au programme, aucun d'eux ne
m'en tint rigueur. Au contraire, il s'est alors établi entre mes
collègues musulmans et moi-même un échange d'idées très
enrichissant pour moi, et peut-être pour eux aussi. Mes études
et mes conversations avec eux m'ont amené à me familiariser
davantage avec tout ce qui concerne la vie et l'œuvre de leur
prophète.
Pour mieux s'apprécier et se respecter, il est nécessaire
de mieux se connaître. C'est ce qui m'a poussé à écrire cet
ouvrage qui n'a d'autre prétention que de mieux éclairer ceux
qui veulent avoir une idée, aussi objective que possible et sans
a priori, de la vie de Mohammad, le prophète de l'Islam, un
des rares hommes qui ont tellement marqué de leur empreinte
l'histoire de l'humanité qu'ils en ont changé le cours. Il
s'adresse donc à tous ceux qui ignorent tout de cette vie, ainsi
qu'à ceux qui n'en ont qu'une image incomplète ou imprécise,
et le plus souvent déformée.
Pour écrire cette biographie, j'ai intentionnellement
utilisé la forme anecdotique, me contentant de relater les
événements qui ont jalonné la vie de cet homme, sans conteste
l'un des plus grands parus sur terre, puisqu'il a réussi à fédérer
7en une seule nation arabe en partant d'une multitude de tribus
disséminées sur un territoire six fois grand comme la France,
tribus plus ou moins puissantes mais viscéralement attachées à
leur indépendance propre. En outre, il a réussi à insuffier à
ces hommes un tel enthousiasme, qu'en à peine un siècle ils
ont étendu leur autorité sur une notable partie du monde alors
connu. Depuis, ils ont répandu la doctrine de leur fondateur
sur presque toute la planète, groupant maintenant dans une
même foi près d'un milliard de fidèles.
Son impact sur l'Histoire de l'humanité est donc d'une
importance sans égale. Je pense qu'il n'existe qu'un seul
exemple d'un homme qui ait eu une influence aussi
importante. Le parcours de l'un diffère totalement de celui de
l'autre, bien que l'on puisse trouver plus d'un point commun
dans la doctrine de l'un et de l'autre.
Le prophète Mohammad a dû lutter près de 20 ans
pour faire reconnaître sa foi et admettre son autorité. Il a
bénéficié, au début, du concours de quelques fidèles dont
certains ne manquaient ni d'influence ni de ressources, et dont
le nombre ne cessa de croître au fil des ans. S'il a eu, pendant
une douzaine d'années, une période difficile au cours de
laquelle il fut en butte à de nombreux et puissants ennemis, il
a fini, grâce à son génie propre et à une politique faite d'un
mélange de souplesse et d'énergie, grâce aussi à ses
nombreuses victoires militaires, par s'imposer et imposer sa
doctrine.
L'autre n'a eu, par contre, que trois courtes années
pour expliquer la sienne. Il ne disposait d'aucun pouvoir,
d'aucune force. Il était seulement soutenu par un insignifiant
petit groupe de gens très modestes et presque incultes qui,
tous, le lâchèrent au plus fort du danger. Sa courte existence,
considérée du seul point de vue humain, s'est terminée par un
lamentable échec. Cependant, malgré ce manque total de
puissance et cet échec apparemment patent et indiscutable, en
dépit aussi de trois siècles de persécutions qui s'abattirent sur
8ceux qui s'obstinaient malgré tout à suivre son enseignement,
il a réussi cette chose extraordinaire: changer la face du
monde! Au point que l'historien des religions - tout comme l'a
fait Flavius Josèphe dans un texte, même s'il a été controversé
- est en droit de se demander si cet autre n'était vraiment et
seulement qu'un homme.
Le principal but de cet ouvrage est donc, comme dit
plus haut, d'amener Chrétiens et Musulmans à mieux se
connaître pour mieux s'apprécier et se respecter mutuellement.
Les Chrétiens y trouveront la preuve du profond
respect que le prophète de l'Islam portait au Christ et à sa
mère. En effet, comme nous le verrons au chapitre VIII,
Djaafar affirmait au Négus, sans craindre nullement d'être
démenti, que son cousin, le prophète, déclarait que Jésus était
l'Esprit de Dieu et le Verbe de Dieu. Une autre fois,
Mohammad a dit que, seuls parmi tous les êtres qui ont vu le
jour ici-bas, Jésus et Marie ont été exempts, dès leur
naissance, de cette tache noire qui se trouve au cœur de tout
homme en naissant1, alors que pour lui-même, il a fallu
l'intervention miraculeusede deux anges pour l'en délivrer tout
enfant. Que l'esprit de tolérance des Chrétiens soit en outre
éclairé par cette parole de leur Maître: "Celui qui n'est pas
contre vous est pour vous "2
De leur côté, les Musulmans se rappelleront à quel
point le prophète estimait les Chrétiens de son temps. Au plus
fort de la période difficile qu'il a traversée, il engagea plusieurs
de ses fidèles à se réfugier auprès du Négus d'Abyssinie parce
qu'il était le seul monarque chrétien proche de l'Arabie. Qu'ils
se rappellent aussi cette autre marque d'estime et de tolérance
quand, devenu puissant et respecté par tous, il reçut la visite
d'un groupe de chrétiens de Najran. Il ne s'est pas alors
1 Boukhari
2 Luc 9/50
9contenté de les accueillir avec amabilité et courtoisie, mais il
poussa ces bons sentiments jusqu'à permettre à ces chrétiens
de faire leurs prières dans sa propre mosquée.3 Cela paraîtrait
invraisemblable de nos jours pour bien de ses fidèles et dans
bien des pays où la présence des chrétiens est prohibée, ou
dans le meilleur des cas, à peine tolérée. Cette estime et cette
tolérance transparaissent dans le Coran même. Un fameux
verset déclare, en effet, que les Musulmans doivent considérer
comme leurs amis les plus proches et les plus dignes de leur
affection ceux qui disent "Nous sommes chrétiens"4. S'ils
veulent rester vraiment fidèles à l'esprit de leur religion, les
pays de l'Islam devraient obligatoirement tolérer la présence
des Chrétiens et des Juifs. Ils risqueràient autrement d'aller à
l'encontre du Coran et de la Sunna5
Si cet ouvrage pouvait aider à atténuer, ne serait-ce
qu'un chouia - mot que les Arabes connaissent bien -
l'incompréhension et l'intransigeance des extrémistes des deux
religions, si proches pourtant l'une de l'autre sur bien des
-points, il aurait atteint son principalbut.
Nombreux sont les historiens contemporains qui ont
écrit sur l'Islam et son fondateur. La liste en est très longue et
ne pourra jamais être exhaustive. On n'en finirait pas de
mentionner tous les Français, les Anglais, les Allemands, les
Suédois, etc. qui se sont attelés à cette tâche. Et je ne parle
pas de tous les auteurs musulmans qu'ils soient arabophones
ou non. Pour m'en tenir aux Français, les uns tels que Régis
Blachère ou Jacques Berque, Denise Masson, Vincent Monteil
ou le Père Henri Lammens, se sont surtout attachés à traduire
et à commenter le Coran, ou à écrire sur l'Islam en général.
D'autres tels qu'Emile Dermenghem, Maxime Rodinson ou
3 Ebn Hicham
4 Coran 5 vers.82
5 La Sunna est l'ensemble des traditions relatives aux faits et gestes du
prophète ainsi qu'à ses recommandations.
10Pierre de Beaumont ont raconté, chacun à sa façon, la vie du
prophète arabe. Cependant leurs ouvrages traitent davantage
de l'influence de Mohammad et de sa doctrine sur les hommes
de son temps.
Quoi qu'il ,en soit tous ces historiens, sans exception,
ont dû puiser dans les sources arabes les plus anciennes des
VIIIèmeet I~me siècles, soit 100 ou 150 ans après la mort du
prophète. La langue arabe étant ma langue maternelle, j'ai
préféré aller directement à ces sources plutôt qu'aux
traductions et commentaires qui en ont été faits.
Je me suis référé tout d'abord aux deux sources les
plus sacrées de l'Islam: le Coran et les Hadiths. Pour le
musulman, le Coran est la parole même de Dieu, dictée au
prophète au cours des 22 dernières années de sa vie, de 610,
date de la première révélation, à 632, date de sa mort.
Certaines sourates (chapitres) appartiennent - et quelquefois
en partie seulement - à la période mecquoise (de 610 à 622),
les autres à la période médinoise (de 622 à 632). Ces chapitres
ne sont pas rangés dans un ordre chronologique, mais plutôt
3èmepar ordre de longueur. Ce travail a été fait dans la
décennie qui a suivi la mort du prophète, au cours du règne du
3èmecalife, Osman ebn Affan. Tous les parchemins où les
versets qui avaient été écrits au fur et à mesure des
révélations, ont alors été compilés et rassemblés dans l'ordre
que nous connaissons aujourd'hui.
Quant aux Hadiths, ce sont les propos mêmes et les
réflexions personnelles du prophète en réponse à des
questions d'ordre doctrinal ou moral qui lui étaient posées.
Mohammad, de son vivant, conseillait de ne pas les consigner
par écrit, estimant que seule la Parole de Dieu, le Coran, était
digne d'être ainsi transmise à la postérité6. Les premiers califes
ont respecté cette recommandation et les Hadiths se sont donc
6 Encyclopédie Universalis
Ild'abord transmis par voie orale. Il fallut attendre presque cent
ans pour s'aviser qu'il valait mieux les transcrire pour ne pas
risquer qu'ils soient perdus définitivement ou déformés et
vidés de leur sens initial. Cela a commencé vers le milieu du
7règne des Ommeyades de Damas et se termina pendant le
règne des Abbassides8 de Bagdad. Plusieurs compilateurs se
sont donc mis à l'œuvre avec plus ou moins de bonheur.
Finalement presque tout le monde fut d'accord pour trouver
que le travail d'El Boukhari était le plus complet et le plus
fiable. En effet, cet homme, né à Bokhara dans l'Ouzbékistan
en 194 de l'Hégire (809 A.D.), passa 6 ans de sa vie à voyager
à travers le Khorassan, la Perse, l'Irak, le Hedjaz, la Syrie,
l'Egypte, rencontrant des ulémas, des notables, de vieux
fidèles et recueillant auprès d'eux toutes les traditions
relatives aux actes et aux réflexions du prophète. Il affirme
avoir rencontré 1080 personnes au cours de ces 6 années de
patientes recherches. Il est décédé en 256 de l'Hégire (869
A.D.) dans un village à trois heures de marche de Samarkand.
La plus ancienne Sirat (biographie) du prophète fut
l'œuvre de Mohammad ebn Ishaq. Cet écrivain appartenait à
erune familled'originelakhmide9.Pendant le court règne du 1
calife, Abou Bakr, qui décéda au cours de l'année suivant celle
de son élection, le général arabe, Khaled ebn El Walid - dont il
sera fait plusieurs fois mention dans ce livre - dirigea une
expédition contre la région de Koufa au sud de l'Irak, et
ramena à Médine plusieurs prisonniers dont le grand-père
d'Ebn Ishaq qui finit par se convertir à l'Islam ainsi que ses
trois fils. Ebn Ishaq naquit donc à Médine quelque 65 ans
après la mort de Mohammad. Par son père et ses oncles, il fit
partie d'un groupe de fidèles qui étaient les fils et petits-fils de
7 Dynastie qui régna à Damas de 660 à 750
8 qui régna à Bagdad de 750 à 1258
9 Importante tribu arabe chrétienne vivant dans le sud de l'Irak
12ceux qui ont connu et côtoyé le prophète. C'est ainsi que,
parmi les personnes qui ont pu l'éclairer on peut trouver El
Kacem, le petit-fils d'Abou Bakr, l'ami le plus intime du
prophète, ou Mohammad, l'arrière petit-fils d'Ali, cousin et
gendre du prophète, ou encore Abbas, petit-fils d'Osman ebn
Affan, un autre gendre du prophète et compagnon de la
première heure. On ne risque donc pas de se tromper en
considérant, comme de première main, le témoignage d'Ebn
Ishaq.
Nous ne possédons plus ses écrits qui furent presque
tous égarés. Heureusement un exemplaire tomba entre les
mains d'Abdel Malek ebn Hicham, un grammairien érudit
originaire de Bassorah, qui a vécu de la seconde moitié du
IIèmesiècle de l'Hégire aux deux premières décennies du IIIème.
Il est mort quelque cinquante ans après Ebn Ishaq et a donc
eu tout le temps de reprendre les écrits de son prédécesseur.
C'est le livre d'Ebn Hicham que nous possédons et qui, de
l'avis général, constitue la biographie la plus complète du
prophète. Son ouvrage est émaillé d'un grand nombre de
poèmes composés par des compagnons de Mohammad pour
chanter telle victoire ou pleurer la mort de tel héros.
Nous devons rendre hommage à l'intégrité
intellectuelle d'Ebn Hicham qui, en apportant quelques
corrections aux affirmations de son prédécesseur, cite toutes
ses sources. Dans le doute, il a cette formule d'une touchante
candeur: "Untel dit ceci, tel autre dit cela, mais Allah, lui,
connaît encore mieux la vérité".
Une autre source m'a également aidé dans mon travail:
le monumental ouvrage d'Ebn Said, ~n contemporain d'Ebn
Hicham puisqu'il est mort une dizaine d'années après lui. Cet
autre historien a repris le récit des campagnes militaires du
prophète écrit par son maître, El Waqidi, y ajoutant force
détails, non seulement sur les faits et gestes de Mohammad,
mais aussi sur ceux de ses compagnons les plus intimes
(Sahaba) et de tous les fidèles qui l'ont approché de près ou de
13loin. Sa galerie de tableaux représente plus de 4000 personnes
sur lesquelles il nous fournit une foule de renseignements tels
que la date de leur naissance et celle de leur mort, ainsi que
leurs principales actions.
Dans son récit, Ebn Hicham a rapporté u~ certain
nombre de merveilles ou de prodiges qui auraient donné un
certain lustre à la vie du prophète. La plupart sont plutôt le
fruit de l'imagination de ceux qui ont voulu prouver que
Mohammad avait, à l'instar des prophètes qui l'ont précédé, la
faveur divine et la possibilité d'opérer comme eux des
miracles. Or, tout au long de sa vie, ce prophète avait affirmé
que son rôle ne consistait pas à frapper les esprits de ses
contemporains par des prodiges et qu'il n'était là que pour
propager ce qui lui était révélé. D'ailleurs, en -rapportant
certains de ces événements merveilleux, Ebn Hicham ne cache
pas son scepticisme. Il faut également savoir que le
Musulman, qui se proclame orthodoxe, ne croit qu'à un seul
vrai miracle: le Coran, et qu'il n'admet qu'un tout petit nombre
de prodiges qui se sont produits uniquement pour protéger le
prophète d'un danger immédiat.
J'essaierai, pour ma part, au cours de ce travail, de
démêler, chaque fois que cela est nécessaire, l'événement
proprement historique de ce qui serait davantage du domaine
de l'imaginaire et de la légende. Toutefois ne perdons pas de
vue qu'une légende n'est pas nécessairement un fait tout à fait
irréel, mais plutôt souvent une réalité présentée sous une
forme imagée ou métaphorique.
J'ai cru bien faire d'écrire, avant la biographie même de
Mohammad, trois chapitres. Le premier sur la version
musulmane de la vie d'Abraham puisque ce patriarche est
reconnu, au même titre par les Arabes et par les Hébreux,
comme leur ancêtre le plus auguste. Le second chapitre décrit
succinctement l'Arabie préislamique, alors que le troisième a
trait aux ancêtres directs du prophète. Je pense que ces trois
14chapitres peuvent aider à placer cet homme dans son contexte
géographique et humain, et rendre ce livre plus accessible à
ceux qui ignorent tout de lui et du cadre où il vécut.
Le lecteur trouvera de temps à autre des mots suivis
d'un astérisque (*). Cela concerne des notices explicatives
imprimées à la fin du livre, juste après cette biographie.
15Chapitre I
IBRAHIM (ABRAHAM)
Version arabe et islamique
Voici comment les Arabes racontent l'histoire
d'Ibrahim qu'ils considèrent comme leur ancêtre, au même
titre que les Hébreux.
Ibrahim est né dans le sud de la Mésopotamie (l'Irak).
Son père, Azar, était habile à travailler le bois et fabriquait des
statuettes représentant les différentes divinités adorées par son
peuple. Le jeune Ibrahim s'étonnait que l'on puisse rendre un
culte à des objets inanimés sortis de ses mains et de celles de
son père. Ces objets, se disait-il, étaient incapables d'entendre
nos prières et, à plus forte raison, d'agir soit en notre faveur,
soit contre nous. Il lui fallait donc chercher ailleurs l'être qui
peut tout et que l'on doit adorer.
Une nuit, son regard fut attiré par une étoile qui brillait
dans le ciel d'un éclat plus lumineux que les autres. Ravi par sa
beauté, il s'écria: "Voici mon Seigneur!". Mais au matin,
l'étoile se fondit dans l'azur. Déçu, Ibrahim se dit: "Je ne peux
vraiment pas adorer un dieu qui disparaît". Il fut ensuite séduit
par la lune, puis par le soleil, mais hélas ces astres
disparaissaient à leur tour. C'est ainsi que, progressivement, il
fut amené à croire en Celui qui, bien qu'invisible, est toujours
présent, lui qui a créé tous ces astres et qui ne disparaît
jamais. (*)10
Ayant ainsi découvert une Vérité qui le satisfaisait, il
voulut la transmettre à son père et au peuple entier. Mais
Azar, craignant que cela ne nuise à son négoce, refusa de le
suivre et, après lui avoir sévèrement reproché son irrespect
pour les divinités ancestrales, le tint à l'écart de ses affaires.
10 (*) voir notice 1. Coran, sourate 6 vers. 74 - 79
17Un soir, à l'insu de tous, Ibrahim brisa la tête et les membres
de toutes les idoles, n'en épargnant qu'une seule, la plus
grande, aux pieds de laquelle il déposa l'outil qui lui avait servi
à mutiler les autres. Quand le lendemain, ce "sacrilège" fut
découvert, tous les soupçons se portèrent naturellement sur
Ibrahim qu'on avait souvent entendu clamer son mépris pour
ces statues. On lui demanda donc si ce n'était pas lui l'auteur
de cet abominable forfait. Il protesta de son innocence et,
désignant du doigt la plus grande des idoles, il répondit que
c'était sûrement elle qui, usant de sa force, avait détruit les
autres. D'ailleurs, on n'avait qu'à la questionner. Elle avouerait
certainement son crime. Ceux qui accusaient Ibrahim furent
quelque peu décontenancés par cette argumentation. Ils
allaient relever le défi et questionner la statue, mais se
reprenant rapidement, ils rétorquèrent: " Mais tu sais bien
qu'elle ne parle pas'''. Ibrahim, animé d'une sainte colère, leur
cria: " Malheureux, vous voyez bien que vous êtes en train
d'adorer des dieux morts qui ne vous servent à rien , Vous
méritez d'être méprisés, vous et vos idoles' " Au comble de la
rage, ils s'emparèrent de lui et le jetèrent dans une fournaise.
Mais Allah le secourut et le sauva en commandant au feu de
se transformer en une brise fraîche. (*)11
Alors Ibrahim, accompagné de sa femme Sara et de
son neveu Loth, les deux seules personnes qui avaient cru en
lui, quitta le pays et trouva refuge en Palestine. Plus tard,
toujours accompagné de Sara, il partit en Egypte. Or Sara
était réputée pour sa beauté. Ibrahim craignant que les
Hyksos qui gouvernaient alors le pays ne le mettent à mort
pour s'emparer de sa femme, prétendit qu'il voyageait avec sa
sœur.12 Le Pharaon, séduit, voulut l'épouser, mais averti en
songe qu'elle appartenait déjà à Ibrahim, il convoqua ce
Il (*) Voir notice 2. Coran sourate 21, vers. 51 - 70
12 Genèse chap.12 vers. 13
18dernier, lui reprocha sévèrement d'avoir voulu le tromper et
l'expulsa d'Egypte, après lui avoir rendu Sara comblée de
nombreux cadeaux dont une esclave du nom de Agar.
Or Sara, après plusieurs années de mariage, n'avait
toujours pas eu d'enfant. Elle demanda donc à son mari de
pénétrer Agar pour qu'elle, Sara, puisse avoir un fils et une
descendance par le truchement de sa servante.13 Celle-ci
enfanta un garçon qu'on appela Ismaïl, c'est-à-dire "Dieu
entend' ". Beaucoup plus tard, par grâce divine, Sara mit au
monde Isaac.
Jusque là, les deux versions, coranique et biblique,
coïncident à peu près dans les grandes lignes et à quelques
nuances près, bien que la version biblique soit beaucoup plus
généreuse en détails. La grande divergence concerne le
sacrifice d'Abraham. Pour les Hébreux, la victime fut Isaac,
mais pour les Arabes et les Musulmans ce fut Ismaïl
qu'Ibrahim allait offrir en holocauste au Seigneur. Bien que le
Coran ne précise pas nommément la victime, un verset laisse
entendre qu'il s'agissait bien d'Ismaïl. Les exégètes
musulmans, pour accréditer leur thèse, se basent sur un verset
de la Bible. Au chapitre 22 de la Genèse, le Seigneur dit à
Abraham: " Prends ton fils, ton fils unique et offre-le-moi en
sacrifice". Les Musulmans disent donc que la victime ne
pouvait être qu'Ismaïl, et avant la naissance d'Isaac, puisqu'il
était alors le seul fils vfaime~t "unique" d'Ibrahim. Après la
naissance d'Isaac, il n'y avait plus de "fils unique". Les
exégètes bibliques, aussi bien juifs que chrétiens, opposent une
autre interprétation de ce verset. D'abord parce qu'Isaac y est
nommément cité et aussi parce que dans le récit biblique,
l'épisode du sacrifice vient après le départ d'Ismaïl, chassé par
son père à la demande de Sara. Isaac devenait ainsi le fils
"unique". De plus, pour ces exégètes juifs ou chrétiens, le vrai
13 Genèse chap. 16 vers. 1 et 2
19fils est celui de la femme légitime et non celui de la servante.
Argument que réfutent les Musulmans se basant toujours sur
la Bible. En effet des 13 enfants - 12 garçons et une fille - de
Jacob, seulement neuf ont eu pour mères les deux femmes
légitimes: Léa et Rachel. Les quatre autres, Gad, Acher, Dan
et Naphtali, ont eu pour mères les servantes des deux femmes
et à la demande de ces dernières.14 Cependant, ces quatre-là
sont considérés dans la Bible comme fils légitimes au même
titre que les autres. Ils ont eu droit aux bénédictions de Jacob
avant sa mort, et plus tard, leur part dans le partage du pays
'de Canaanne fut pas contestée par leurs frères.15
Quoi qu'il en soit, l'historien n'a pas à se prononcer sur
ce différend, puisqu'il ne s'agit pas d'un fait "historiquement"
vérifiable mais de l'interprétation d'un texte faisant plutôt
appel à la foi.
Voici comment le Coran rapporte le sacrifice d'Ibrahim
(Sourate 37, vers. 100 à 112) : (traduction de l'auteur)
-Seigneur accorde-moi unfils parmi les pieux.
- Nous lui annonçâmes la bonne nouvelle d 'lin garçon
patient.
- Quand il atteignit l'âge d'être remis à son père16 celui-ci lui
dit: "Mon fils, dans mon sommeil, j'ai eu une vision que je
devais t'immoler. Q,l'en penses-tll?
Il lui répondit:
"Fais ce qui t'a été ordonné; tu me trouveras résigné, si Allah
le veut
- Quand ils se furent soumis (à Allah) et qu'Ibrahim eut
allongé l'enfant le front contre terre,
14Genèse chap. 30 vers. 1 - 24
15 chap. 49 vers. 1 - 27
16 Chez les Arabes, le fils demeurait aux soins de sa mère, non
seulement jusqu'au sevrage, mais bien au-delà; en principe jusqu'à
l'adolescence. C'est alors seulement qu'il était pris en charge par le père.
20-Nous l'appelâmes: " 0 Ibrahim!
- Tu as authentifié la vision. Nous allons maintenant
récompenser les généreux
- Cela a été vraiment une épreuve manifeste
- En compensation, nous lui avons fourni une victime
expiatoire
- Sa mémoire demeurera pour toujours
-Paix à toi, Ibrahim
- C'est ainsi que nous récompensons ceux qui agissent bien
-Il compte parmi nos serviteurs croyants
- Et nous lui annonçâmes une bonne nouvelle, la naissance
d'Isaac qui comptera parmi les prophètes vertueux.
Voilà ce que dit le Coran sur le sacrifice d'Ibrahim,
mais certains auteurs musulmans n'ont pas résisté au plaisir de
rapporter cet épisode en lui donnant une coloration beaucoup
plus imagée et vivante. Quand Ibrahim se fut assuré que sa
vision venait de Dieu, il dit à son fils: "Ismaïl, prends la corde
et le couteau et accompagne-moi jusqu'à ce tell pour ramasser
du bois et offrir un sacrifice à Allah". Pendant qu'ils y allaient,
Iblis, le diable, s'approcha de la mère et lui dit: "Sais-tu
pourquoi Ibrahim a emmené l'enfant 7" Agar lui répondit:
"Pour ramasser du bois sur cette colline". Iblis lui affirma:
"Détrompe-toi, il l'y emmène pour l'immoler". Elle rétorqua:
"Ce n'est pas possible, Ibrahim aime trop son fils pour faire
cela". Alors le diable lui apprit qu'Ibrahim avait reçu en songe
l'ordre d'Allah de lui offrir son fils en sacrifice. Agar répondit
que si cela était ainsi, Ibrahim devait obéir à Allah. Dépité,
Iblis s'adressa à l'enfant qui lui fit la même réponse.
Finalement se tournant vers Ibrahim, il lui affirma que ce
songe n'était qu'un piège tendu par lui-même, Iblis, pour le
détourner de sa fidélité à Allah. Mais le patriarche, sûr que
l'ordre venait bien du Ciel, maudit Iblis et le chassa. C'est
seulement alors qu'il mit son fils au courant de sa vision. Le
garçon lui répondit: " Père, tu dois obéir à Allah; cependant je
21te prie de bien me ligoter et de m'allonger la face contre terre,
car je sais que tu m'aimes beaucoup et je ne voudrais pas que
la vue de mon visage t'attendrisse au point d'affaiblir ta
volonté et t'empêcher d'accomplir ce qu'Allah t'a ordonné".
Ainsi fut fait et au moment où Ibrahim allait immoler son fils,
Allah lui retint le bras et lui indiqua un gros bélier qui fut
aussitôt immolé à la place d'lsmaïl.17
Ibrahim nourrissait une égale affection pour ses deux
fils. Ce ne sont pas les seuls Musulmans qui l'affirment. La
Genèse rapporte bien que, lorsque Abraham apprit que Dieu
allait privilégier Isaac, il s'inquiéta du sort qui allait être
réservé à Ismaïl, et il fut soulagé d'apprendre que ce dernier
allait, lui aussi, être béni et devenir le père d'un grand
peuple.18
Or il déplut à Sara de voir son propre fils et le fils de
sa servante traités par Abraham sur un pied d'égalité, et
comme elle surprit un jour Ismaïl en train de molester Isaac,
elle exigea de son époux qu'il renvoyât Agar et son fils.19
Toutes les sources musulmanes ne sont pas d'accord
sur ce point et certaines innocentent totalement Sara du renvoi
d'Ismaïl. Selon ces sources, c'est pour obéir à Allah, qui
voulait mettre sa foi à l'épreuve, qu'Ibrahim se sépara d'Ismaïl
alors que ce dernier était encore en bas âge. Il était à peine
sevré que son père l'emmena avec Agar vers le Sud et les
laissa dans une vallée déserte. Ibrahim revint plus tard et
voyant que son fils avait survécu, il en éprouva une grande
joie. Mais Allah lui ordonna alors en songe de le lui offrir en
sacrifice. On connaît la suite.
Quelle que soit la version, toutes les traditions arabes
s'accordent pour dire qu'Ibrahim emmena Agar et son fils vers
17Mohammad Hassanein Heikal: Hayat (la vie de) Mohammad
18Genèse chap. 17 vers. 20 et 21
19 chap.21 vers. 10
22le Sud jusqu'à une vallée, déserte à ce moment, mais qui était
le point de ralliement des caravanes. Ibrahim les quitta alors,
après leur avoir laissé des vivres pour subsister jusqu'à
l'arrivée de ces caravanes. L'eau s'étant épuisée, Agar partit à
la recherche d'une source ou d'un puits, sans toutefois trop
s'éloigner de l'enfant. Il y avait là deux collines, Safa et
Marwa, distantes l'une de l'autre de quelque 300 mètres. Agar
gravit Marwa pour regarder au loin s'il n'y avait pas trace d'un
puits, puis elle revint en courant vers Safa et la gravit en vue
de la même quête. Elle fit sept fois ce parcours, allant de l'une
à l'autre de ces deux collines. Quand, désespérée de n'avoir
rien trouvé, elle revint haletante vers son fils, elle le surprit en
train de battre le sol de son talon. De l'eau en jaillit et c'est
ainsi que, miraculeusement, fut mis à jour le puits connu sous
le nom de Zam-Zam. C'est en souvenir de cette quête d'Agar
que les Musulmans, au cours de leur pèlerinage à La Mecque,
vont, au pas de course, sept fois de Safa à Marwa.20
L'existence de ce puits attira sur les lieux la tribu de
Jorhom qui s'y établit. Ismaïl épousa une fille de cette tribu.
Quelque temps plus tard, cet éternel voyageur qu'était Ibrahim
vint rendre visite à son fils. Quand il arriva, Ismaïl était absent.
Il s'enquit auprès de la jeune femme où se trouvait son mari.
Elle lui répondit qu'il était à la chasse comme d'habitude.
, Ibrahim lui demanda si elle pouvait lui faire l'hospitalité d'un
peu de nourriture. Elle répondit sèchement qu'elle n'avait rien
à donner. Alors le vieux patriarche lui dit: " Quand ton mari
sera de retour, tu lui transmettras mes salutations et tu lui
diras, de ma part, qu'il aurait intérêt à changer le seuil de sa
maison", expression arabe très imagée qui signifie qu'Ismaïl
ferait bien de répudier sa femme et d'en prendre une autre.
Ismaïl, à son retour, apprit comment sa femme avait accueilli
20 Les Musulmans accordent une valeur historique à cet épisode. La
Genèse(21;18) fait également mention d'un puits avec de l'eau, ce qui
sauva Agar et son fils.
23son père, lui refusant l'hospitalité la plus élémentaire. Il la
répudia et prit une autre épouse. Il en eut douze garçons qui
furent les ancêtres de ceux qu'on appelle les Arabes arabisés
(Mosta'riba ), ou les Nouveaux Arabes, ou encore les Arabes
du Nord, et qui réunirent en eux les qualités et les vertus -
mais aussi les défauts - de leurs trois ascendances: hébraïque
par leurs père et grand-père, arabe par leur mère, et
égyptienne par leur grand-mère.
L'épisode de la visite d'Ibrahim à son fils est raconté
autrement dans d'autres sources. En arrivant au moment où
Ismaïl était à la chasse, il demanda à la jeune femme si elle
était contente de son sort. Elle répondit négativement et se
plaignit amèrement de la dureté de la vie. Ibrahim lui suggéra
alors de dire à son époux qu'il ferait bien de changer le seuil
de sa maison. Ismaïl suivit le conseil de son père. Il répudia
cette femme et en prit une autre. Lorsque Ibrahim renouvela
sa visite, il posa la même question à sa nouvelle bru qui, tout
sourire, lui répondit aimablement que tout allait bien et qu'elle
ne pouvait qu'être reconnaissante à Allah pour tous ses
bienfaits. Cette réponse plut beaucoup à Ibrahim qui repartit,
rassuré sur le bonheur que son fils aura de vivre avec une telle
épouse.
Le Coran relate qu'au cours d'une autre visite, Ibrahim
aida son fils à construire la Kaaba, un temple voué au culte
d'Allah, comme cela est attesté dans'le Coran (Sourate 2, vers.
125) "Nous avons établi cette Maison comme lieu d'asile pour
les hommes qui viendront prier dans cette station d'Ibrahim, et
nous fîmes alliance avec Ibrahim et Ismaïl. Ils devront
maintenir ma Maison toujours pure pour tous ceux qui
tourneront autour, pour ceux qui y seront attachés ou qui y
séjourneront, et pour ceux qui s'y prosterneront en adoration. "
Ailleurs (Sourate 3, vers. 96 et 97) le Coran reprend:
"La première Maison érigée à Bekka (Mekka) fut une
bénédiction et un guide sûr pour tous les hommes. Dans cette
24station d'Ibrahim, nous avons établi des preuves manifestes et
quiconque y entrera devra se sentir en sécurité. "
Pour les Musulmans, la Kaaba est donc le premier
temple dédié au Dieu unique et elle occupe le centre
géographique du monde. Selon les traditions de l'Islam,
Ibrahim et Ismaïl ne firent que reconstruire le temple
initialement érigé par Adam qui, aux yeux des Musulmans est
un nabi, car s'étant repenti après sa faute, il obtint le pardon
d'Allah et fut élevé au rang de prophète. Sur ce point précis
les avis divergent, car pour certains le premier "nabi" est
Enoch (dont le nom arabe est Idris) et pour d'autres Noé.
L'idée du péché originel avec des effets se répercutant sur
l'ensemble de l'humanité n'est pas admise par la doctrine
musulmane.
Tout au long de l'histoire des Arabes, avant comme
après l'Islam, la Kaaba a été l'objet de la plus grande
vénération.
25Chapitre II
L'ARAB/E PRE/SLAM/QUE
En commençant ce chapitre, je voudrais dissiper une
confusion courante chez le Français moyen et, en général,
chez tous les Occidentaux. Pour la plupart d'entre eux, les
deux termes "arabe" et "musulman" sont synonymes, alors
qu'il n'en est rien, car tous les Musulmans sont loin d'être
arabes, et tous les Arabes ne sont pas nécessairement
musulmans.
Les vrais Arabes autochtones, ceux qui vivent dans la
presqu'île arabique et dans le désert du Moyen-Orient
(Jordanie, Syrie, Palestine) totalisent 40 à 50 millions
d'hommes. Tous les pays arabophones (Irak, Syrie, Palestine,
Egypte, Libye, Mrique du Nord) forment un groupe de 180 à
200 millions, arabes autochtones compris. Tous ne constituent
donc qu'une petite minorité des musulmans dont le nombre
avoisine le milliard.
Si l'écrasante majorité des peuples de langue arabe est
musulmane, il y a toujours eu, et il y a encore, des arabes
chrétiens et des arabes juifs bien que ces derniers aient
toujours manqué d'enthousiasme pour s'appliquer le
qualificatif d'arabe, sentiment partagé d'ailleurs, par les
Musulmans.
Il faut donc éviter d'utiliser inconsidérément ces deux
termes d'arabe et de musulman. Très peu y réussissent. On lit
chez un des meilleurs spécialistes français de l'Histoire des
Arabes et des Musulmans, une phrase où il met en parallèle
21"Abraham le Juif' et "Mohammad l'Arabe". Si les Juifs
considèrent Abraham comme leur ancêtre, les Arabes en font
tout autant et ne concèdent en rien aux Juifs l'exclusivité de
21Marc Bergé : Les Arabes
27cette ascendance. Appliquer donc le qualificatif "juif' à
Abraham est, à tout le moins, une erreur chronologique. Le
mot "juif' n'est apparu que beaucoup plus tard dans l'Histoire.
Je pense que cet auteur aurait mieux fait d'appliquer à cet
auguste patriarche le terme d'Hébreu, ou d'Araméen, ou même
d'Arabe.
Si géographiquement le terme" Arabie" désigne cette
péninsule entourée par la Mer Rouge à l'Ouest, l'Océan Indien
au Sud et le Golfe arabo-persique à l'Est, les Arabes ont
depuis les temps les plus reculés débordé les limites de cette
presqu'île. Selon la Bible, les fils de Jacob, campant à Sichem,
dans la Palestine actuelle, vendirent leur frère Joseph à un
groupe d'lsmaélites.22 Cela a pu se passer vers 1600-1700
avant notre ère. Plus tard, toujours selon la Bible, Moïse,
après avoir tué un Egyptien qui maltraitait un Hébreu, quitta
le pays et alla se réfugier dans une tribu arabe qui nomadisait
au nord"!"ouest de la péninsule, et qui descendait de Madian, un
des nombreux fils qu'Abraham eut de sa femme Quetoura.23
De plus, l'histoire nous apprend qu'au IXème siècle avant
notre ère, un prince arabe a soutenu le roi de Damas, cité dans
la Bible sous le nom de Haddad II.24 Jérémie, né vers le milieu
du Vllème siècle, prophétisa la ruine des rois arabes vivant
au-delà du Jourdain. Au cours du Vlème siècle avant J.-C. des
tribus arabes s'imposèrent dans le pays d'Edom, le sud de la
Jordanie actuelle, habité, d'après la Genèse, par les
descendants d'Esaü, frère de Jacob. Ces tribus arabes
fondèrent le royaume de Nabatène et construisirent au IVème
siècle leur capitale Pétra dont les ruines font notre admiration.
Ces Nabatéens restèrent maîtres de leur territoire jusqu'à la fin
du 1er siècle après J.-C. Ils résistèrent aux Grecs qui avaient
22 Genèse chap. 37 vers.27
23 chap. 25 vers. 1 à 4
24 1 Rois chap. Il vers. 14à 22
28imposé leur domination sur tout le Moyen-Orient après
l'épopée d'Alexandre, puis s'allièrent aux Romains tout en
conservant leur indépendance qu'ils ne perdirent que lorsque
Trajan annexa leur territoire à l'empire en 106.
On retrouve encore des Arabes plus au nord où ils ont
fondé des Etats plus ou moins indépendants, plus ou moins
éphémères. Ainsi, par exemple, en Iturée, dans le cours
supérieur du Jourdain ( le' Golan actuel); ou à Emesse,
l'actuelle province de Homs en Syrie. Ils sont allés jusqu'en
Osroène, dont la capitale Edesse est l'actuelle Urfa en Turquie
N'oublions pas Palmyre, un important nœud routier entre
Damas et l'Euphrate, qui eut son heure de gloire au temps de
la reine Zénobie, cette reine qui fit tant parler d'elle au cours
de son court règne de cinq ans de 267 à 272.
Toujours au cours du 3e siècle de notre ère, les Arabes
donnèrent à Rome deux empereurs: Eliogabal de 216 à 222 et
Philippe l'Arabe de 244 à 249. On pourrait ainsi multiplier les
exemples prouvant que les incursions arabes et leur
installation dans le Croissant Fertile remontent assez loin dans
l'Histoire.
Les Arabes de la péninsule n'ont jamais subi - tout au
moins pendant une assez longue période - le joug d'une
puissance étrangère. Les Perses et les Romains ont bien
essayé d'étendre leur domination sur la péninsule, mais ils ne
purent s'y maintenir. L'aridité de ce désert immense, grand
comme six fois la France, a toujours été le meilleur défenseur
de ceux qui y vivaient.
Le pays n'offrait aucun attrait à la convoitise d'un
conquérant, exception faite du Yémen, "l'Arabie Heureuse" et
la côte Sud qui, à différentes reprises, durent se soumettre aux
Perses ou aux Abyssins. Ce qui attirait les conquérants dans
cette partie de l'Arabie était non seulement sa situation
stratégique commandant tout le commerce entre les Indes et
le Moyen-Orient, mais aussi les richesses naturelles et la
douceur du climat de cette région. Les pluies abondantes y
29favorisaient la culture de diverses productions agricoles,
surtout deux des plus recherchées à l'époque: l'encens et la
myrrhe. Il est vrai que, de nos jours, la situation économique
de l'Arabie a beaucoup changé avec la découverte et
l'exploitation des gisements pétroliers.
Le fait de n'avoir jamais été soumis à autrui a créé chez
les Arabes un sentiment de fierté sourcilleuse et un sens de la
liberté qu'on trouve rarement dans les autres pays du Proche
Orient qui, depuis le VIème siècle avant J.-C., n'ont cessé de
subir la domination successive des Perses, des Grecs ou des
Romains, sans parler, plus près de nous, des Turcs, et, encore
hier, des Français et des Anglais.
Si l'on excepte le Yémen, la vie dans ce désert aride
n'était pas facile. La plupart de ses habitants étaient réduits à
une existence nomade, se déplaçant d'un point d'eau à un
autre, menant une vie de pasteurs. Les Bédouins étaient
tellement pauvres qu'ils mouraient parfois de faim lorsque
l'eau tarissait et que l'élevage n'arrivait plus à les nourrir. Il ne
faut donc pas s'étonner, quand le besoin se faisait sentir, de les
voir s'adonner au brigandage aux dépens des heureux
habitants des oasis. Aux yeux de ces bédouins cela n'avait rien
de déshonorant. On trouve en effet, à de rares endroits, de
belles oasis béJ}éficiantde sources ou de puits permanents et
permettant ainsi à une population sédentaire de s'occuper
d'agriculture: palmeraies, vignes, vergers. Pour éviter d'être
victimes des raz~a5-~de tribus de bédouins faméliques, leurs
habitants acceptaient de verser à certains d'entre eux des
prestations, achetant ainsi leur bienveillance, mais aussi leur
protection contre d'autres éventuels agresseurs.
Du point de vue social, les Arabes sont groupés en
tribus, indépendantes les unes des autres, et ne reconnaissant
d'autre autorité que celle de leur cheikh, leur "sayyed", qui
doit se montrer digne de son rang par son courage, son
prestige et son habileté. Toute ingérence extérieure dans leurs
affaires est très mal accueillie. Et ce ne fut certes pas le
30moindre mérite du prophète Mohammad d'avoir réussi à
grouper en un seul corps, toutes ces tribus dispersées, chez
qui l'idée même de patrie ou de nation était tout à fait
inconcevable.
Quand une tribu devenait, avec le temps, très
nombreuse, elle se subdivisait en différents clans, parfois
rivaux, mais se retrouvant brusquement soudés contre une
autre tribu.
Ce sentiment d'indépendance et de ne devoir sa survie
qu'à une lutte personnelle et constante contre une nature si
peu généreuse, avait fait naître chez l'Arabe certaines vertus
qu'il prisait tout particulièrement. On ne pouvait lui dénier une
remarquable endurance à la fatigue et à la souffrance, ni un
courage pouvant aller jusqu'à la témérité, sans être cependant
dénué d'une certaine forfanterie. Il était imbu d'un
individualisme très chatouilleux, et pratiquait un code
d'honneur, peut-être différent du nôtre, mais cependant très
exigeant, ce qui le rendait loyal dans ses engagements.
Cependant son sens de l'honneur qui s'effarouchait au moindre
affront l'inclinait souvent à la violence. Et comme la loi du
talion n'est pas un vain mot chez les peuples sémites, et plus
particulièrement chez ces deux cousins que sont l'Hébreu
et l'Arabe, une violence en appelait une autre et cela
dégénérait ainsi en vendettas qui duraient un temps
indéterminé, endeuillant plusieurs générations En effet, à
cause de la solidarité foncière qui unissait tous les
membres d'un clan ou d'une tribu, l'offense faite à un individu
était ressentie par tout le groupe. Cela explique en partie
l'Histoire de ce peuple. Toutefois cet esprit de vendetta était,
paradoxalement, facteur de sécurité et de paix relative, car la
certitude de l'inévitable vengeance poussait les gens à réfléchir
avant de se rendre coupables d'agression ou d'offense.
Ces incessantes guerres intertribales avaient conduit
les Arabes à instaurer, d'un commun accord, une sorte de
trêve de Dieu, et il fut interdit à quiconque d'avoir recours à la
31violence au cours de quatre mois dans l'année. Trois de ces
mois se suivaient: Dhoul-Qaada (le mois du repos), Dhoul-
Hijja (le mois du pèlerinage), et Moharram (le mois sacré). Ce
sont les 11ème, 12ème et 1er mois de l'année lunaire. Le 4ème
mois sacré, celui de Rajab (le mois vénéré), correspondait au
7ème mois. Toute hostilité devait s'arrêter au cours de ces
quatre mois.
Avant l'Islam, les Arabes étaient, dans leur grande
majorité, idolâtres et polythéistes. Chaque tribu avait son idole
particulière, un bétyle (littéralement maison du dieu) . Les
membres de cette tribu ne s'en séparaient jamais. Ils
l'emportaient avec eux dans leurs déplacements d'une oasis à
l'autre ou d'un point d'eau à un autre, pour se protéger contre
les maléfices et les dangers du voyage. Le nombre de ces
idoles était devenu tel que, dans la Kaaba qui les réunissait
toutes, afin que chaque Arabe y trouvât la sienne quand il
venait en pèlerinage dans ce temple sacré, on ne comptait pas
moins de 360 statues. Parmi ces dieux et ces déesses, certains
étaient communs à plusieurs tribus et avaient donc droit à un
culte particulier. Les principaux étaient le dieu Hobal (dieu de
la Lune), Manaf (dieu du Soleil), Wudd (dieu de l'amour) et
les déesses Manat, El Ozza et El Lat.
Cependant, en plus de cette pléthore de divinités, et
au-dessus d'elles, les Arabes avaient une idée assez vague d'un
Dieu supérieur qu'ils nommaient "Allah". Ce mot n'est
d'ailleurs que la contraction grammaticale d'un article et d'un
nom "Al Ilah" et qui signifie textuellement "le Dieu". C'est
ainsi qu'avant l'Islam, certaines personnes ont porté le nom
d'Abdallah, littéralement "serviteur d'Allah". Le propre père
de Mohammad s'appelait ainsi. Ce nom d'Allah n'a donc pas
été inventé ou imposé par le prophète. Il lui a, au contraire,
servi à proclamer, et à faire admette par son peuple, que seul
Allah était Dieu et qu'il n'yen avait pas d'autre.
A côté des Arabes idolâtres, il y avait des tribus juives
installées dans la péninsule depuis la fin du 1er siècle de notre
32