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Musulmans de France

De
200 pages
Ce dossier sur les Musulmans de France regroupe plusieurs articles: l'européanisation de l'islam en crise; Musulmans de France, politique de reconnaissance et éthique de responsabilité; Une religion civile en quête d'autorités religieuses; Les rétributions du militantisme maghrébin; Les Mosquées dans la république etc, et un entretien avec olivier Roy.
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Printe 2006

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grandes questions méditerranéen.

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est une revue

trimestrielle

dont l'ambition

est d'aborder

les

politiques et culturelles

qui concernent

les peuples et les sociétés du bassin

Sons aucun porti pris idéologique, elle privilégie avant tout le débat entre les acteurs,

les témoins et les décideurs, aussi différents soient-ils. Les membres du comité de rédaction ont choisi cette orientation dialogue est une philosophie de l'action politique. Ni l'ampleur oppositions ne doivent empêcher que soient patiemment Cet attachement parce qu'ils sont convaincus que le des divergences, ni 10 gravité des

recherchées les possibilités de confluences.

au dialogue et à 10 confrontation des idées vient de 10 conviction que seul le dialogue de nouvelles formes de configurations politiques,

peut permettre de construire durablement équilibrées et fécondes.

à 10

fois

La création de cette revue à vocation internationale d'un indispensable façonneront espace de confrontations

apparaît comme une contribution à l'ouverture qui

des analyses et des opinions sur les problèmes

l'avenir de cette région.

Site Internet de Confluences Méditerranée: www.ifrance.com/Confluences
Grâce à ce site vous pouvez retrouver les résumés de tous les articles parus dons 10 revue depuis sa création en 1991 (ou moyen d'une recherche par dossier, par mot-clé ou par auteur) et dons leur intégralité les introductions des dossiers ainsi que quelques articles et entretiens choisis. Vous pouvez consulter notre revue de presse, notre page de numéros à paraître et celle des Cahiers de Confluences, 10 liste des librairies diffusant (onflu,nces Vous pouvez également vous abonner gratuitement ainsi que celle des revues amies. qui vous tient au

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En couverture:
Prière du vendredi à 10 mosquée de Paris (03/02/2006) Photo AFP/Medhi Fedouach

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Chiclet 8 Nilüfer Gole 8

Mardam-Bey 8

in 8 Bernard Ravenel 8

ul Boita 8

Elie Barnavi

Christian Bruschi 8 lain Gresh 8 Paul Kessler 8 ni 8 Gilbert Meynier 8 méd 8 Baccar Touzani 8

Shalabi (Amman) 8 Sàrnia El Machat (Tunis) 8 er Heacock (Jérusalem) 8

ma Martin Munoz (Madrid) 8 Seltar.Houfaïdi (Rabat) 8

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I NTRODUCTI ON DE AMEL BOUBEKEUR

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ABDERRAHIM LAMCHICHI

L'européanisation de l'islam de crise

Musulmans de France, politique de reconnaissance et ethique de responsabilité

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ENTRE'rIEN

AVEC OI.IVIER Roy

l'islam de France
SAMIR AMGHAR

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S

logiques conversionnistes et mouvements de réislamisation
FRANKPETER

Une religion civile en quête d'autorités religieuses
VINCENTGEISSER

I
E

l'UOIF, la tension clientéliste d'une grande fédération islamique
DOMINIQUE BAlllET

les rétributions du militantisme associatif maghrébin
KHADIJA MOHSEN-FINAN ET CHRISTOPHE BERTOSSI

le débat public confessionnalisé
MICHEL MORINEAU

laïcité et Islam: histoire d'une Commissionet itinéraire d'une réflexion
FRANCKFREGOSI

les mosquées dans la République

Act

u e I
MARC HECKER

Les déterminants du poids des partis religieux en Israël
CLAUDELlAUZU Contre

des manifestations d'antisémitisme
dans les Universites du Maghreb

dt
Françios Burgat, L'islamisme à l'heure d'AI-Qaida

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Dossier préparé par A. Lamchichi et A. Boubekeur

Musulmans de France

Actuel

I Culture

Amel BOUBEKEUR
Chercheur i l'EHESSIENS

L'européanisation

crise

.

de l'islam de

A ~artir des: années: 90, les: ~roblèmes: sociaux que ~eulfent connaître les musulmans euro~éens sont analysés ~ar les ~ouvoirs ~ublics à travers la ~risme de l'islam. Ces problèmes, qui ne sont que très rarement spécifiques à la communauté musulmane (notamment ceux se structurant autour des femmes), vont être inextricablement liés dans leur traitement ~olitique à la construction d'une nature problématique de l'islam, un islam de crise n'intervenant dans l'es~ace public que de façon quasi exclusivement ~olémlque.

a politisation de la présence des musulmans en Europe de l'Ouest par les institutions nationales et européennes s'échelonne sur 30 ans'. Jusque dans les années 70, cette présence peu visible et considérée comme temporaire à travers la figure de l'immigré, ne suscite que peu d'intérêt de la part des politiques publiques. Au début des années 80, la fin de la dynamique migratoire et l'émergence de jeunes de confession musulmane nés en Europe incite de plus en plus les Etats membres de l'Union européenne à inscrire sur leur agenda la présence nouvelle et souvent pensée comme problématique de ces populations. Parce que plus touchés par le chômage et l'exclusion sociale que le reste de la

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Musulmans

de France

population, les musulmans d'Europe se sont souvent vus paradoxalement exclus au titre de leur manque d'intégration aux sociétés européennes. C'est donc à travers le prisme de la crise sociale (grèves, émeutes... ) que va se structurer l'attention que les acteurs publics (Etats et médias) porteront aux musulmans. Les réponses politiques apportées vont dans un premier temps être élaborées sous l'angle ethnique notamment en France avec la politique «beuI'».A partir des années 90, ces réponses politiques changent de registre. Ce n'est plus à travers la question de l'ethnicité mais celle de l'islam, que sont reconceptualisés les problèmes sociaux que peuvent connaître les musulmans européens. Ces problèmes ne sont que très rarement spécifiques à la communauté musulmane (notamment ceux se structurant autour des femmes) mais vont être inextricablement liés dans leur traitement politique à la construction d'une nature problématique de l'islam, un islam de crise n'intervenant dans l'espace public que de façon quasi exclusivement polémique. En effet, les années 90 correspondent aussi à un certain nombre d'événements liés (de façon très différente) à la présence des musulmans européens tels que les attentats terroristes (Paris, Madrid, Londres), l'affaire Rushdie au Royaume-Uni, les processus de réislamisation des jeunes nés en Europe et leurs lots de confrontations identitaires2, et depuis les années 2000, les tensions autour du rôle du religieux dans l'espace séculier, la lutte contre l'antisémitisme, voire même la délinquance dans les quartiers populaires à majorité musulmane. Ces évènements de crise vont amener les acteurs institutionnels ainsi que les médias à prendre en compte la variable religieuse comme mode déterminant dans la compréhension et la résolution de ces problèmes. Cette perspective sous-tend donc l'idée selon laquelle l'islam serait le facteur explicatif de ces crises en même temps qu'il en serait la solution. Ainsi, les politiques de lutte contre le terrorisme dit islamique se résument à un ensemble de dispositifs sécuritaires, doublés de la volonté de mettre en place un islam officiel, national et paisible. Avec ce diagnostic présentant l'islam comme variable explicative des difficultés que connaissent les musulmans d'Europe, on élude les déficiences en matière d'égalité d'accès au ressources culturelles et économiques, qui participent également à l'émergence de ces crises, et dont la responsabilité de résolution politique relève prioritairement des Etats et de l'Union. Va donc progressivement s'effacer la frontière entre l'islam comme

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Introduction

religion européenne de facto et l'islam en tant que facteur politique exogène et autonome, déclencheur de crises menaçant les fondements des sociétés concernées. Les débats sur le rôle de l'islam dans ces crises sont le plus souvent présentés en terme d'inadaptabilité culturelle pouvant mener au «clash des civilisations», tels que l'ont été les questions du port du voile, des émeutes en banlieue et plus récemment l'affaire des caricatures islamophobesJ. La réponse amenée par l'Union en termes de développement de politiques interculturelles afin de prévenir les crises autour de l'islam, participent également, et de façon presque ironique, à cette question d'inadaptabilité culturelle. Une culture intrinsèque à l'islam et mal adaptée à l'Europe, plus que la relative égalité d'accès à l'identité majoritaire entre musulmans et non musulmans, serait donc le problème. Dans le contexte post 11 septembre, cette question d'une nature islamique incompatible s'est accompagnée d'une logique sécuritaire de lutte contre le terrorisme islamique de la part des Etats de l'Union. Là aussi, si l'islam en tant que religion doit être concerné, les politiques anti-terroristes occultent alors en partie les problèmes plus quotidiens qui se posent aux musulmans d'Europe tels que l'islamophobie, la gestion du culte, la construction de mosquées, la formation d'imams et autres. Le rôle au sein de l'Europe de ces citoyens pensés comme «nouveaux» et «particuliers» est ainsi configuré par des politiques hésitantes et non homogènes, oscillant entre assimilation, interculturalisme et intégration\ mettant en avant la difficulté, à un niveau national comme à un niveau européen, de choisir entre les catégories de minorités, d'immigrants, de nouveaux nationaux ou encore de «nouveaux européens» pour désigner les musulmans. L'apparent échec de 30 ans de politiques sociales européennes visant à intégrer les musulmans est aussi sans doute à relier au fait que ces politiques se sont largement faites sans eux, hormis bien sûr lorsque ceux perçus comme des autorités musulmanes sont sollicités sur des sujets reliés à la sécurité et au terrorisme. Comblant le manque de représentation et de participation politique sereines de l'ensemble des musulmans en Europe, cette conception d'un islam de crise consomme de plus en plus la rupture existante entre les élites politiques européennes et la réalité excentrée et polémique des musulmans européens. Pour mieux comprendre le rôle réel ou supposé de l'islam dans les multiples crises que rencontrent l'Europe aujourd'hui et qui se
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Musulmans de France

construisent autour de la présence des musulmans, il faut d'abord comprendre quelle est la part des influences des pays musulmans dit «d'origine» et celle purement européenne dans ces phénomènes. Il est ensuite nécessaire de juger du caractère réellement islamique voire communautaire des revendications des musulmans en Europe lorsque ces crises adviennent, et de poser la question du rôle des autorités religieuses dans leur résolution. Enfin, de nombreuses crises se sont cristallisées autour de ce que l'on pourrait appeler les musulmans militants. Aussi, il sera important de montrer comment la variable religieuse détermine ou non la radicalisation politique, voire l'usage de la violence, chez ces individus dans leurs rapports à l'Europe.

Influences extérieures?
Avec l'installation définitive des populations musulmanes en Europe et l'émergence de jeunes européens de confession musulmane issus de cette immigration, ainsi que le nombre important de convertis, l'islam doit être aujourd'hui considéré comme une composante européenne. Cependant, les crises se structurant autour de ces musulmans sont souvent singulièrement expliquées comme étant le fruit d'une logique importée, tributaire de l'influence d'un islam étrangers. L'influence que peut avoir l'islam étranger lors de crises européennes se lit à deux niveaux. De façon externe, ce sont d'abord les relations politiques que les Etats-membres entretiennent avec certains pays musulmans qui permettront de souligner certaines influences étrangères sur l'islam européen. Il y a ensuite en interne, l'attention que les musulmans eux-mêmes prêtent à l'islam étranger, notamment dans leur consommation religieuse. Depuis leur émigration, les musulmans représentent pour les pays d'origine une ressource politique de négociation avec l'Europe. Intervenant dans la gestion des problèmes liés aux populations musulmanes, ils ont pendant longtemps influé sur l'orientation des politiques (ou plutôt de l'absence de politiques) des Etats membres sur la question de islam. Depuis les années 70, ces pays (principalement l'Algérie, le Maroc et la Turquie, mais aussi l'Arabie Saoudite) pourvoient de façon majoritaire au besoin d'imams, au financement de mosquées, à l'enseignement religieux en France, Allemagne,

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meditmarue

lIami,. 57. 'rlnt.m.. 2006

Actuel
Introduction

Culture

Belgique, Pays-Bas, Suisse, Espagne, Italie. Cet islam étranger a certes comblé dans un premier temps le manque de réponse de l'Europe à la demande cultuelle des immigrés, mais il a surtout permis de tenter de garder les populations musulmanes sous le contrôle de leur pays d'origine évitant ainsi le développement d'une opposition à ces régimes d'une part, et d'autre part, l'islam n'étant alors pas considéré comme relevant de l'identité européenne, que les primo-migrants musulmans ne formulent pas en direction des Etats-membres des demandes politiques trop fermes, notamment concernant l'organisation du culte. Dans un deuxième temps, à partir des années 80, apparaissent des mouvements transnationaux originaires du monde musulman qui vont tenter, à l'image de l'islam consulaire des pays musulmans, de structurer le champ religieux européen et de s'en assurer le leadership. Parmi les plus influents, le Tabligh6 installé en Europe par des missionnaires originaires du Pakistan, le salafisme7 en provenance d'Arabie Saoudite, et la tendance des Frères musulmans disséminée par des élites islamistes en provenance du Maghreb et du MoyenOrient. Les musulmans européens se sont vus ainsi otages des tensions et compétitions entre ces différentes tendances qui tentent souvent de reproduire en Europe les conflits existant dans le monde musulman. En France, ces tensions ont trouvé leur illustration lors de la création en 2003 du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM),les consulats marocains et algériens ayant fait pression sur leurs ressortissants afin d'orienter leur vote en direction de listes reflétant leur majorité nationale. L'animosité que se vouaient dans les années 90 jeunes salafi et Frères musulmans en Europe, entretenue en grande partie par les théologiens d'Arabie Saoudite, a également pu conduire à des affrontements sporadiques entre ces deux groupes. De façon moins polémique, la diaspora turque a également joué un rôle important dans le plaidoyer de l'accession de la Turquie à l'Europe. Les influences étrangères sur l'islam européen sont donc réelles mais elles ne sont souvent que peu reliées au rôle politique interne des musulmans nés en Europe. Elles reflètent au contraire la volonté de rôle politique des Etats étrangers dans la question de l'islam européen vis-à-vis de l'Union européenne. Concernant l'influence que peut avoir l'islam étranger sur la vie plus quotidienne des musulmans européens, c'est en grande partie
Mumill 57 . 'rlntem,_ 2006

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Musulmans de France

par l'absence de structures européennes islamiques de production théologique8, intellectuelle et culturelle que l'on peut la comprendre. Cette absence pousse par conséquent souvent les musulmans d'Europe à rechercher des références en dehors des frontières européennes. Les autorités religieuses saoudiennes jouent par exemple un grand rôle dans cette dynamique. Les positionnements idéologiques des relais musulmans européens (associations, lieux de culte, sites internet...) lors de crises politiques internationales, peuvent également parfois être infléchis par ces autorités étrangères. L'opposition d'un grand nombre de militants musulmans aux politiques européennes sur le conflit israélo-palestinien et la guerre en Irak avait, entre autre, pour base les différentes fatwas du théologien égypto-qatari Youssouf Qaradawi, proche des Frères musulmans. Ces fatwas ont poussé certains musulmans à boycotter des produits israéliens et américains (Coca cola, Nike...)9.La consommation religieuse des musulmans européens représente un marché étendu, et des acteurs de toutes types essaient de s'y agréger. Bien que leur impact soit minime, les cassettes de propagande tournées dans le monde arabe, les sites internet dit «jihadistes» ainsi que les récits de combattants ayant œuvré dans les pays concernés jouent également un rôle important dans la radicalisation puis le passage à la violence de jeunes musulmans européens comme l'on démontré les cas des filières dites tchétchènes et irakiennes.

Les racines européennes

des crises

Cependant même si les supports de cette radicalisation sont étrangers à la réalité européenne des musulmans, la motivation est-elle à comprendre en termes purement européens? En effet, pour la dizaine de jeunes musulmans nés en Europe qui décide de réaliser un attentat suicide, le jihad représente une sortie des crises européennes qui se structurent autour de la présence des musulmans en Europe, un échappatoire nihiliste qui résorbe leur incapacité à agir sur ces crises et à transformer les raisons de leur mal-vie de musulmans en EuropelO.Cette sortie de crise par l'exil peut également se dérouler de façon pacifique et pragmatique. De plus en plus de jeunes salafi, voire de jeunes musulmans peu pratiquants, décident de faire leur hijra (mot arabe qui signifie émigration et qui reprend

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NUlllir. S7 . 'rlnt."~1 2006

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Actuel

Introduction.

l'idée de l'émigration du Prophète de la Mecque, où il était persécuté, jusqu'à Médine). Quittant l'Europe, où ils sont nés, pour s'installer dans un pays musulman (principalement l'Arabie Saoudite et les pays du Golfe, mais également Egypte, Algérie, Maroc, Syrie) ils pensent alors échapper à une vie islamique européenne de crise (stigmatisation, discrimination, confrontation avec les institutions telles que l'Ecole, la Police, les hôpitaux etc). Fascinés par le sentiment d'appartenance qui leur fait défaut en Europe, ils pensent que ces pays au vu de leur forte croissance économique (ici il s'agit du Golfe) et de la place accordée à l'islam, leur permettront de vivre une vie religieuse moins en tension, mais surtout d'accéder à un certain bien-être social «bourgeois» que selon eux l'Europe a échoué à leur offrir. Le rôle des gouvernants des Etats-membres est aussi à prendre en compte concernant les racines européennes des crises. L'existence d'un islam étranger intervenant dans la vie des musulmans a en effet conduit la classe politique européenne elle-même à chercher à l'extérieur de ses frontières les réponses aux crises se structurant en Europe autour de l'islam. Dans le cadre de la lutte contre le radicalisme islamique, certains pays européens (Allemagne, France) ont expulsé des imams dans leur pays d'origine (Turquie, Algérie) pour leurs déclarations attentatoires à l'ordre public. Lors de l'affaire du voile, le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, s'est rendu à l'Université d'Al Azhar afin d'obtenir une fatwa du mufti d'Egypte Al Tantawi demandant aux jeunes filles de retirer leur voile à l'école. Contrecoup de ce déplacement d'un problème français dans le monde arabe, des manifestations ont eu lieu contre le projet de loi sur le voile dans différents pays musulmans (Egypte, Liban, Algérie). Ces manifestations furent certes l'expression d'une opinion contre ce projet de loi, mais elles furent aussi l'occasion pour des mouvements islamistes d'affirmer une visibilité politique importante sur le plan international. Les médias européens (russes et américains également) font aussi appel à l'idée d'attitudes islamiques importées afin d'expliquer les crises européennes. Lors des émeutes française de novembre 2005, la comparaison de jeunes musulmans «menant une «intifada des banlieues» et transformant «Paris en Bagdad» était très présente. L'idée que l'islam aurait été le facteur déclencheur de cette explosion a permis une instrumentalisation de la part des médias étrangers et
COOfLIl(om

N...i" 57. P,lnt...,. 2006

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Musulmans de France

de la classe politique internationale. Ainsi, les médias américains ont pensé la crise des banlieues comme une «manipulation d'Al Qaïdall, la France payant le prix de sa «politique pro-arabell, et les médias russes ont lu les raisons des émeutes comme le prolongement idéologique de la résistance tchétchène, justifiant ainsi leurs politiques de répression des indépendantistes sous l'angle du combat du radicalisme islamique. En réalité, les interactions existant entre l'établissement d'un islam européen et les évènements internationaux autour de la question de l'islam sont plus complexes, se situant à mi-chemin entre influences étrangères et construction endogène. Certes, il faut reconnaître le poids de l'influence étrangère mais le rôle de ces acteurs internationaux ne doit pas être surévalué dans les crises dans lesquelles sont impliqués les musulmans d'Europe. L'argument du malentendu culturel entre l'islam et l'Europe mis en avant par l'Union Européenne lors de l'affaire des caricatures a ainsi permis aux Etats musulmans de se présenter comme les seuls acteurs capables de restaurer la fierté des musulmans en Europe. Cependant on a vu combien cette crise a été comprise et utilisée de façon différente par les musulmans européens et les Etats musulmans. Là où certains Etats, comme la Syrie, étaient dans une logique externe d'opposition aux décisions de l'Europe au Moyen-Orient1I, les musulmans européens (de même lors des affaires du voile ou encore d'attaques islamophobes) ont fait appel à la question du droit en sollicitant leur juridiction nationale et la Cour européenne des droits de l'Homme. Ils ont fait valoir, non pas le cliché de la «haine de l'islamll ancrée en Occident, mais les valeurs européennes de liberté de croyance, de liberté d'expression pour manifester son désaccord, de multiculturalisme voire même de laïcité comme outil de protection des religions. Les réactions des musulmans européens durant ce genre de crises, et dans leur grande majorité, sont le signe de leur intériorisation des valeurs issues de la culture politique européenne. Ces réactions doivent être liées à leur volonté d'être des citoyens actifs. C'est donc la responsabilité des leaders politiques européens de prendre en compte ces crises de façon profondément européennes, mobilisant un leadership fort et une capacité de dialogue avec leurs citoyens (à l'image de Tony Blair après les attaques terroristes de Londres, présentant les musulmans du Royaume-Uni non pas comme la cause du problème mais comme une composante nationale

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A.ctuel Introduction i

Culture

touchée par la tragédie au même titre que les autres). Ces crises ont donc dans une grande mesure des racines occidentales qu'il s'agisse de leurs modes d'expression, des valeurs qu'elles mobilisent ou de leur origine. Ainsi, lors des tensions se structurant autour de l'islam, les positionnements des musulmans se font selon des logiques politiques européennes. Lors des émeutes de 2005, il faut souligner que c'est aussi l'islamophobie ambiante en Europe, et non pas «les attaques faites à l'islam à Bagdad» qui a eu des effets de radicalisation du sentiment d'exclusion (et plus particulièrement lors de l'explosion d'une grenade lacrymogène de CRS dans la mosquée de Clichy-sous-bois). Certes les émeutiers n'étaient pas des musulmans pratiquants, mais nul n'est besoin d'être un religieux observant ou militant pour se sentir concerné voire visé par l'islamophobie. C'est cependant, ici le seul lien que l'on peut faire entre cette crise et la question de l'islam. Sur le plan de leur énonciation politique, les émeutes de 2005 s'inscrivent dans une tradition de contestation typiquement française (Mai 68, grèves lycéennes). Les émeutiers n'avaient pas de propositions politiques définies selon les modes d'expression politiques majoritaires, il serait faux pour autant de conclure à la dépolitisation de ces populations, que l'on relierai au vide laissé par l'échec de l'islam comme projet politique dans les banlieues. Ce serait encore une fois faire de l'islam l'élément d'explication exogène de l'explosion de ce genre de crises (y compris par défaut dans le cas de l'argument de la dépolitisation). De façon périphérique certes, mais profondément française et politique, s'est exprimée à travers ces émeutes la volonté de voir s'appliquer le modèle d'intégration à la française, et non pas sa contestation. La dépolitisation des structures politiques traditionnellement en charge de l'encadrement des populations à majorité musulmane en France (travailleurs sociaux, syndicats, partis d'extrême gauche) ne saurait signifier la dépolitisation des acteurs musulmans eux-mêmes. Se sentant démunis des outils de contestation politique majoritaires (rappelons concernant les mécanismes de transmission d'une mémoire citoyenne que la majorité de leurs parents immigrés n'ont toujours pas le droit de vote), certains émeutiers ont justifié leurs violences par l'envie de faire respecter par le gouvernement français ses promesses en terme de lutte contre les discriminations raciales et économiques. Il était
Il...ire 57. ',Int,,,,, 2006

(onnum((S m~d!tman~f 17

Musulmans

de France

d'ailleurs intéressant de constater la prudence des Etats musulmans sur une quelconque possible solidarité avec les émeutiers. L'islam (ou son échec) en tant que doctrine politique n'était donc pas le facteur explicatif des émeutes de 2005.

La variable religieuse politique

dans les

processus de radicalisation

L',hBBnce de poidg deg ,cfeurg
religieux dang leg CriBBg

A l'influence de l'islam étranger pour expliquer les attitudes des musulmans lors des crises, vient s'ajouter le facteur religieux. Les dimensions protestataires et communautaristes que l'on attribue à l'islam joueraient un rôle important dans le déclenchement de ces crises. Le modèle de l'enclave musulmane est une construction imposée et non choisie, notamment à travers les zones urbaines à forte concentration musulmane. La vision d'une population musulmane mise sous tutelle par des acteurs islamistes nourrissant un projet de rupture collective de ces quartiers avec la société relève plutôt d'un mythe. Comprendre l'islam comme une religion problématique car différente lors de ces crises, s'avère aussi peu fécond. Plus encore, l'expérience a souvent montré que les leaders ou acteurs d'autorité musulmans n'était pas capable de résorber seuls les crises autour de la question de l'islam. La participation de ces acteurs devraient plutôt se situer sur du long terme, et non pas au seul moment de l'élaboration de politiques anti-délinquance. Qu'en estil alors de la variable du communautarisme islamique mise en avant pour expliquer les émeutes en France qui se sont déroulées fin 2005 ? Ce sont plus les conditions communes d'exclusion sociale des émeutiers que leur appartenance à une même religion qui expliquent les violences dans les banlieues françaises pendant l'automne 2005. Le faible contrôle qu'ont eu les leaders musulmans et islamistes dans ces quartiers en est la preuve. En effet, l'appel au calme de Youssouf Qaradawi et sa demande faite à la France de dialoguer avec les responsables musulmans pour apaiser la situation n'ont pas

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N..i" 57. .,Iahm,. 2006

Introduction

été écoutés. La fatwa de l'Union des Organisations Islamiques de France, l'une des principales fédérations d'associations islamiques, appelant à l'apaisement, est restée sans effet. Enfin, les quelques jeunes militants musulmans ayant choisit d'effectuer des rondes de nuit n'ont ramené que partiellement le calme dans les cités. Cette situation a remis en cause la vision selon laquelle les acteurs religieux pouvaient encadrer les populations musulmanes et garantir l'ordre public et la paix sociale. L'engagement religieux conduit-il néce$l8irement au radicali$me politique? Alors que les émeutes ne faisaient que très marginalement référence à la religion, les attitudes politiques de certains musulmans vis-à-vis des sociétés européennes trouvent clairement leurs justifications à travers l'islam. Ce phénomène touche en grande partie les musulmans dits militants appartenant à des associations et courants islamiques. Dans le rapport que les musulmans militants entretiennent entre religion et politique, trois groupes pourraient être distingués: les musulmans qui développent une «citoyenneté croyante»12, ceux qui décident de vivre en retrait de tout système politique aux référents européens et non musulmans, et enfin un groupe ultraminoritaire qui place l'islam dit «jihadiste» au cœur de son engagement politique. Pour le premier groupe, l'islam devient le point de départ d'un engagement citoyen dans la société. Cet engagement politique à partir du référent islam ne doit ainsi pas être compris comme le synonyme d'une radicalisation politique. En effet, leur participation aux manifestations contre la loi sur les signes religieux à l'école n'était pas la preuve d'une volonté d'imposer un référent religieux à une République laïque mais la volonté de réclamer par une négociation politique la mise en œuvre de directives reposant sur les bases communes de citoyenneté, de liberté d'expression et de choix religieux. Dans ce cas, l'islam permet de prendre part à l'édification de la société à laquelle on appartient et d'y apporter sa contribution en tant que minorité positive. Sans la représenter exclusivement, l'intellectuel suisse Tariq Ramadan est l'un des principaux promoteur de cette «citoyenneté croyante» ou «religiosité citoyenne» qui influence grandement l'engagement politique de nombre de musulmans
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N...in 57 . P,lnt.m,_
2006

m~d!tman~~

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Musulmans de France

d'Europe, surtout les classes moyennes réislamisées en Europe (France, Belgique, Allemagne, Pays-Bas, Grande-Bretagne et Espagne). Signe de l'intérêt politique de ce groupe pour l'européanisation du débat sur l'islam, la mise en place récente du European Muslim Network sorte de Think Tank dont Tariq Ramadan est le président. Les musulmans appartenant à cette catégorie votent, s'engagent dans les partis politiques et se prononcent sur des questions supranationales, telles que le référendum sur la Constitution européenne, organisent des débats sur les questions d'altermondialisme, notamment au sein du Forum Social Européen... Alors que le premier groupe fait de l'islam le facteur déclencheur d'une intégration politique et sociale à la vie citoyenne des pays européens, le deuxième affirme que l'islam interdit toute forme de participation politique ou sociale des musulmans dans les pays européens. Cette lecture de l'islam ne conduit donc pas à un investissement politique dans la société, mais au contraire à un repli total sur l'identité religieuse. On retrouve cette attitude surtout chez les adeptes des courants du Tabligh et du salafisme13. Leur «radicalisation», ou du moins leur renfermement, religieux n'est pas synonyme de radicalisation politique puisqu'il n'y a pas de volonté de participation politique. On voit ici également la faiblesse de l'explication de la radicalisation politique par le communautarisme. Loin de conduire à une violence politique qu'ils condamnent, leur credo amène leurs adeptes à se retirer de la société. Pour eux, contrairement au premier groupe, aucun processus de négociation avec l'Etat ne peut être engagé, quand bien même celui-ci concernerait les musulmans d'Europe. Par conséquent leur islamité, qui s'exprime dans un cadre universaliste et intemporel où seul le fait d'imiter le Prophète prime, ne saurait être contenue dans un processus profane de négociation avec l'Etat. La religiosité est vécue sur un mode sectaire où l'on ne reconnaît pas les valeurs dominantes de la société. Ils tentent de vivre leur foi en milieu clos tout en se protégeant des «souillures» de la société ambiante. Ils ne peuvent alors se penser comme partie prenante d'un système politique non musulman. Pour eux, une attitude de retrait est jugée préférable à toute forme de participation, ce n'est donc pas eux que l'on retrouvera en majorité dans les manifestations contre la loi sur le voile ou la publication des caricatures du Prophète. Le troisième groupe de musulmans militants est représenté par

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2006

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