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Nietzsche et le soufisme : proximités gnostico-hermétiques

De
164 pages
Cette tentative de rapprochement entre l'auteur de la célèbre formule "Dieu est mort" et le soufisme, la gnose et l'hermétisme, trois courants mineurs issus des grandes religions monothéistes, préoccupés par la notion de connaissance, s'efforce de mettre en lumière leur influence respective sur l'actualité politique contemporaine, qu'on ne peut isoler de ses composantes religieuses, philosophiques et gnostiques.
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Nietzsche et le soufisme: proximités gnostico-hermétiques

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

~ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01345-7 EAN : 9782296013452

Michel Joris

Nietzsche et le soufisme proximités gnostico-hermétiques

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa Pol et Adm. ;

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac. .des Sc. Sociales, BP243, Université

L'Harmattan Italia Via DegIi Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

KIN XI - RDC

1053 Budapest

de Kinshasa

L'Harmattan Bnrkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Miguel ESPINOZA, Théorie du déterminisme causal, 2006. Christian FROIDEFOND, Ménon et Théétète, 2006. J.-L. VIEILLARD-BARON et A. PANERO (coord.), Autour de Louis Lavelle, 2006. Vincent TROVATO, Être et spiritualité, 2006 Michel FA TT AL, Plotin chez Augustin, 2006. Laurent MARGANTIN (dir.), Kenneth White et la géopoétique, 2006. Aubin DECKEYSER, Éthique du sujet, 2006. Edouard JOURDAIN, Proudhon, Dieu et la guerre. Une philosophie du combat, 2006. Pascal GAUDET, Kant et le problème du transcendantalisme, 2006. Stefano MASO, Le regard de la vérité, cinq études sur Sénèque, 2006. Eric HERVIEU, Encyclopédisme et poétique, 2006. J.-F. GAUDEAUX, Sartre, l'aventure de l'engagement, 2006. Pas quine ALBERTINI, Sade et la république, 2006. Sabine AINOUX, Après l'utopie: qu'est-ce que vivre ensemble ?, 2006. Antonio GONZALEZ, Philosophie de la religion et théologie chez Xavier Zubiri, 2006. Miklos VETO, Philosophie et religion, 2006. Petre MARE~, Jean-Paul Sartre ou les chemins de l'existentialisme, 2006.

Le courage, c'est de rechercher la vérité et de la dire, c'est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques. Jean Jaurès

Je tiens à remercier chaleureusement Monsieur Counet qui m'a guidé dans la rédaction de mon texte tout en respectant mes orientations. Je suis également redevable à mes parents et mes grandsparents qui m'ont permis d'étudier et qui ont toujours respecté mes choix. Je voudrais également penser aux personnes qui m'ont encouragé à reprendre mes études ainsi que ceux qui m'ont aidé dans mes recherches, accompagné dans mes déplacements, réalisé la mise en page, constitué le document ou vérifié l'aspect formel de mon travail. Je voudrais citer Mohammed, Amine, Brahim, Faris, Ridwan, Arnaud, Naowfel et Hamadi ainsi que Zaynab, pour son soutien psychologique. Qu'ils soient certains de ma sincère gratitude.

Introduction
Ce 21 èmesiècle a commencé, marqué du sceau de la violence et du sang. Ceci n'est pas nouveau; il semble que l'homme a, depuis toujours, semé la corruption sur terre et commis des actes de barbarie. Le 20ème siècle a connu deux guerres mondiales. Une perversité dans la torture et une volonté systématique d'éradiquer un peuple qui semblaient tout à fait inédites. Pourtant, ce qui aujourd'hui fait la différence, c'est que nous sommes entrés, tel que le prévoyait Nietzsche, dans la grande politique et même la très grande politique!. Nietzsche annonçait dans un brouillon de lettre à Brandes:« nous aurons des guerres comme il n'yen a pas eu, mais pas entre nations, pas entre classes: toutes ces distinctions voleront en éclats... »2. Nous sommes à présent confrontés à deux formes de terrorismes que tout semble opposer. D'une part, un terrorisme du marché, qui, au nom de la Liberté, du Progrès et des Droits de l'homme, fomente des conflits armés, affame des populations entières, organise le commerce de la drogue et de la prostitution. D'autre part, un terrorisme organisationnel, sous forme de réseau, voire une «nébuleuse» déclarant la guerre, au nom de l'Islam, au monde occidental dans son ensemble ainsi

1 Brouillon d'une lettre à Brandes, très vraisemblablement écrit aux alentours du 9 décembre 1888, cité dans« dates et évènements de la vie de Nietzsche de l'automne 1887 au début de janvier 1889 », dans Friedrich Nietzsche, L'Antéchrist, suivi de Ecce homo, op. cit. p.219. 2 ibid. p.220.

qu'aux musulmans qui ne se soulèvent pas contre ce monde ni contre les gouvernants arabo-musulmans corrompus3. Les terroristes tentent inlassablement d'attaquer le monde occidental de toutes les manières possibles. Leur but avoué: rétablir un califat, une gouvernance islamique, basée sur la justice et la miséricorde. A cette fin, ils n'hésitent pas à massacrer des innocents: femmes, enfants et coreligionnaires. C'est cela qui, pour nous, caractérise le terrorisme et nous ne voyons pas comment on pourrait le définir autrement. Ces terroristes se situent, en cela, totalement en porte-à-faux par rapport au Livre duquel ils se revendiquent: « C'est pourquoi Nous avons prescrit pour les enfants d'Israël que quiconque tuerait une personne non coupable d'un meurtre ou d'une corruption sur la terre, c'est comme s'il avait tué tous les hommes »4. Pourtant, ces deux mondes, l'Occident «postmoderne » et les terroristes qui se revendiquent de l'Islam, ne sont peut être pas aussi éloignés qu'il n'y paraît et il nous a semblé que c'est la philosophie nietzschéenne qui constituait la jonction, le lien, entre eux. Nietzsche s'est singularisé en introduisant les notions de valeur en philosophie. Il prônait de dépasser les notions de bien et de mal et pressentait que ce ne pourrait être envisageable que cent ans après lui. On peut voir en Nietzsche la personnification de l'idée que la fin justifie les moyens. Il formula une critique du « dieu de la métaphysique », garant de la morale, pensant par là nous convaincre qu'il incombait dès lors au surhomme, l'homme-

3 Nous ne considérons ici que les groupes qui ont des visées à prétention universalisante. Il existe une autre forme de terrorisme de dimension plutôt régionale ou nationale, œuvre de groupes armés ou d'Etats. Coran, sourate 5, aya 32. Nous privilégions le terme arabe « aya » parce que la traduction habituelle en terme de « verset» ne transmet pas la dimension de « signe» inhérente au terme arabe. La « aya », en tant que signe, souligne le renvoi réciproque du Livre au monde et du monde au Livre.

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dieu du paganisme, de fonder de nouvelles valeurs, une nouvelle morale, par delà le bien et le mal. En cela, nous considérons que les sociétés occidentales contemporaines méritent le titre de post-modernes, au sens où la post-modernité se présente comme un retour à la Tradition. La «Tradition », avec une majuscule, désigne la tradition alchimique qui ne peut se concevoir sous un angle exclusivement rationnel et qui implique le retour d'une divinité toute différente de Dieu, qui impose une morale à ceux qui se soumettent à lui. Ces sociétés ont parfaitement intégré et mis en pratique la philosophie nietzschéenne. C'est pour cela que la présence de musulmans dans nos sociétés laïques pose un problème, parce qu'ils mettent en péril «certains équilibres sociaux précieux, notamment pour ce qui retient plus particulièrement l'attention ici, ceux qui résultent de la séparation établie entre le domaine de l'absolu (religieux et moral) et celui du relativisme de l'action (dans l'espace public et politique) »5. Paradoxalement, ce sont donc les terroristes qui semblent se présenter comme des modèles parfaits d'intégration. Ce que nous nous proposons de montrer dans ce travail c'est que les terroristes ont adopté l'éthique caractéristique des sociétés occidentales, basée sur la conviction d'inspiration nietzschéenne que « la fin justifie les moyens ». Afin de comprendre ce qui peut bien réunir des gens qui se revendiquent de l'Islam et Nietzsche, il nous faut retourner aux origines de la philosophie et voir en quoi et comment elles ne peuvent se comprendre qu'en relation avec les religions à mystères, l'Orphisme, ce qu'on a appelé Gnose ainsi que l'hermétisme. Ce retour se justifie également parce que Nietzsche s'était proposé de retourner le platonisme. Il

R. Bastenier, «Les minorités d'origine musulmane en Europe, réflexion à propos d'une implantation », dans Problèmes d'histoire des religions, Pluralisme religieux et laïcités dans l'union européenne. Editions de l'Université de Bruxelles, 1994, p.99. 11

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voit dans la philosophie platonicienne l'émergence de l'homme théorique et Socrate comme la personnification de la venue au jour de l'esprit scientifique6 et vise à retourner libérer l'esprit dionysiaque mythique et tragique qui fut « moralisé» par l'Orphisme, dont Platon a très vraisemblablement subi l'influence. Nous situerons les écrits de Nietzsche par rapport à la tradition du monothéisme abrahamique. Nous analyserons sa critique du christianisme que nous resituerons par rapport au concept de métaphysique, aux influences hellénistiques, gnostiques ou panthéistes. Nous essayerons de qualifier la teneur «spirituelle» de l'œuvre de Nietzsche avant de voir

les parallèles avec l'Islam ou plutôt avec la mystique dans le
monde musulman c'est-à-dire le soufisme. Pour ce faire, il nous faudra également expliquer en quoi le soufisme ne peut se comprendre sans envisager ses rapports avec la Gnose et l'hermétisme et plus particulièrement l'alchimie. Nous nous proposons de terminer en envisageant l'actualité sanguinaire en fonction de la grille de lecture de ces correspondances et non plus, comme à l'accoutumée, selon un schéma marxiste ou en fonction d'interprétations d'ordre religieux. Bien qu'il puisse paraître étonnant, dans un ouvrage de philosophie, de se pencher sur des sujets tels que la Gnose, la mystique ou l'alchimie, notre investigation sera à proprement parler philosophique puisqu'elle ne prendra en compte que ce qui est conceptualisable, considérant, de ce fait, que toute notion peut se traduire d'une langue à une autre. Cette approche induit également que nous ne considérions une expérience que lorsqu'elle peut être explicitement formulée

6 Nietzsche, Œuvres complètes, t.l, La naissance de la Tragédie, cité dans Françoise Bonardel, Philosophie de l'alchimie, grand œuvre et modernité, Puf 1993, p.285. 12

afin de pouvoir juger de sa pertinence ou de son adéquation avec les points de vue considérés comme orthodoxes. Nous partageons, à ce niveau, l'avis de Wilfried Hofmann lorsqu'il

dit: « il n 'y a aucun moyen de vérifier la vérité ontologique
de ce qu'un mystique croit voir avec sa vision intérieure ou entendre avec son ouïe intérieure »7. Nous pouvons, néanmoins, étudier le langage dans lequel de telles expériences sont décrites et théorisées8. Selon nous, l'activité philosophique se résume à deux tâches principales: premièrement, la critique de l'idéologie, à entendre dans son sens fort, étymologique, platonicien, au sens où il serait possible au philosophe d'accéder à un arrière-monde, où il pourrait contempler les Idées et, à partir de cette connaissance, construire un discours qui permette de fonder une morale et d'organiser la cité et ainsi de construire une justification métaphysique du pouvoir, ce que nous réfutons et ce en quoi nous rejoignons Nietzsche.9 La deuxième tâche de la philosophie c'est l'action de clarifier, de montrer l'implicite mythologique dans le langage, de déconstruire mythes et idées toutes faites, en cela, nous nous sentons proche de Wittgenstein. C'est à cette double tâche que nous nous proposons ici de nous atteler.

7 Murad Wilfried Hoffman, Journal d'un musulman allemand, Ed. La porte, Rabat, Maroc, 1992, p.106. 8 Nous suggère Jean Michel Counet. 9 Nous insistons pour que lorsque nous citons un auteur, le lecteur entende les écrits de cet auteur, voire même la compréhension que nous en avons, parce qu'un auteur peut se réfuter, ce que Nietzsche fait constamment et que jusqu'au moment de sa mort, il lui est possible de changer d'avis et de prendre d'autres positions. 13

Chapitre 1
Tentons de définir Avant toute chose, il nous a paru primordial de définir et situer certains termes que nous utiliserons dans notre ouvrage. Notre investigation nous a conduit à nous pencher sur le domaine de l'ésotérisme occidental, si tant est qu'il soit possible de l'isoler de ses influences orientales, avec, comme conséquence, une difficulté particulière à circonscrire les concepts. Ceci, en raison du caractère relativement novateur de l'appréhension de ce phénomène en tant qu'approche académique et donc de l'absence de consensus sur les définitions des concepts accrédité par une autorité compétente. C'est en 1965, pourtant, qu'au sein de l'Ecole pratique des hautes études à Paris, fut créée la première chaire universitaire consacrée à ce domaine de recherche. Dénommée d'abord: «Histoire de l'ésotérisme chrétien », elle deviendra, en 1979 : «Histoire des courants ésotériques et mystiques dans l'Europe moderne et contemporaine ». Elle fut alors confiée à Antoine Faivre, et ce, jusqu'à présent. Mais, comme nous le signale Marco Pasi 10, les études concernant ce domaine étaient surtout de type historique et philologique. Ce n'est que depuis ces dernières années que s'amorce une « réflexion méthodologique et épistémologique concernant l'étude de l'ésotérisme en général et son statut à l'intérieur du champ plus vaste des sciences religieuses »11. Pour que cette discipline se «normalise» 12, il faut que les chaires d'universités se multiplient, qu'un réseau de spécialistes se structure, que des colloques s'organisent, que

la Archives de Sciences Sociales des Religions 110-17, avril-juin 2000. Il Ibid. 12Comme le dit Hanegraaf (Wouter 1) dans l'introduction de Western Esotericism and the Science of Religion. Louvain, Peeters, 1998. 15

des revues et des collections de livres voient le jour. C'est ce à quoi nous assistons depuis le début des années 90; en France, en particulier, les travaux d'Antoine Faivre, de Jean Pierre Laurant et de Pierre Riffard constituent des réflexions sur la spécificité de l'étude de l'ésotérisme. L'Université d'Amsterdam a, quant à elle, nommé W.J. Hanegraaf professeur et a créé la deuxième chaire consacrée à l'étude des courants ésotériques. Actuellement, les colloques et les publications se multiplient: citons la session spécifique intitulée «Western esoterism and the science of religion» lors du colloque de «l'International Association for the History of Religion (Mexico 1995) » et la parution, toute récente, d'un hors série du magazine le Point consacré à l' histoire de l'ésotérisme 13. Fort de ces références, il est temps pour nous de définir les notions les plus importantes qui apparaissent dans notre étude, à savoir celle de Gnose et celle d'hermétisme.

1.

La Gnose

La notion de Gnose, extrêmement multiforme, s'est manifestée à travers les âges par des courants, des systèmes et des conceptions dont la variété rend extrêmement problématique toute tentative d'isoler une caractéristique absolument commune. Concernant l'occurrence du mot, les auteurs du dictionnaire de la Gnose et de l'ésotérisme occidental14 se demandent si l'existence même, dans la langue grecque, du terme gnosis, distinct de noésis (pensée, intelligence) et surtout d'épistémè, ne témoigne pas d'une connexion essentielle entre ésotérisme et Gnose.

13Le Point, hors série n02, mars-avri12005. 14Dictionary of Gnosis and western esoterism, Ed. Wouter J. Hanegraaf, 2005 page 544.

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