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Pilate

De
112 pages
Arrêté comme rebelle, amené devant Pilate, Jésus, pour la première fois, s'est trouvé en face d'un homme sans préjugés. Avant, il n'avait eu affaire qu'à des disciples ou des ennemis. Par des dialogues, des méditations, des paysages, Jean Grosjean nous fait pénétrer dans la complexité de cet Orient qu'il connaît si bien. Entre le procurateur romain, son épouse, le grand-prêtre Caïphe, le bédouin Malchos, Hérode qui a peur de tout, se noue une partie que l'Occidental ne peut que perdre. Son jour de pitié aura été son jour de défaite. Tibère, qui, quelques années plus tard, va destituer Pilate, et va refuser de lui donner un nouveau poste, lui dira : 'Ils t'ont rendu fou.'
Au terme de ce roman, ou de ce drame, nous commençons à entrevoir pourquoi, pour l'Église éthiopienne, Pilate est un saint.
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couverture
 

Jean

Grosjean

 

 

Pilate

 

 

récit

 

 
NRF

 

 

Gallimard

I

Pilate s'était écarté vers la pointe du promontoire. Il regarda passer sans bruit la trirème qui l'avait amené. Une fine neige syrienne se mit à tourbillonner dans la nuit tombante. Il vit s'éloigner et disparaître le long trait sombre du vaisseau de guerre à ras des flots. Puis il rejoignit le groupe des débarqués qui l'attendaient sur la route.

La cohorte venue les accueillir avait allumé les torches. Les chevaux piaffaient pendant qu'on chargeait les bagages. On entendait glapir les chacals dans les roches. On se mit en marche.

Pilate maîtrisait mal la monture nerveuse qu'on lui avait procurée, mais il cherchait à deviner dans la nuit le profil des hauteurs qu'il longeait.

Promu procurateur il avait décidé de ne pas arriver publiquement à son poste. Il voulait qu'un matin on voie entrer au prétoire par la porte du fond un gouverneur sifflotant et traînant la sandale comme s'il s'ennuyait là depuis longtemps.

On traversa des villages qu'on aurait pu croire endormis. Quand on fut dans la banlieue de Césarée, Pilate aperçut à la lueur des torches quelques longs visages autochtones et de noirs regards vrillés sur lui.

Pilate avait toujours été diurne. Après les flamboiements du crépuscule il tenait mal tête à l'emprise de l'ombre. Dès les ululements il se retirait dans sa chambre avec une lampe et un livre. Une fois la lampe éteinte il sombrait dans un somme sans rêve. Ses nuits de garde dans l'armée ne lui avaient laissé voir dans les constellations que des bivouacs d'alliés célestes.

Une fois installé dans sa chambre de Césarée il ne put dormir et se mit à marcher de long en large. Il respirait des odeurs inconnues. Une ivresse de plantes aromatiques imprégnait les tentures. Par instants il s'arrêtait pour guetter des craquements. Il lui semblait entendre des passages d'insectes insolites. L'univers était plus neuf que le gouverneur. L'univers était plus vaste qu'on ne le croyait à Rome. L'Europe n'était qu'un petit canton du monde, une bizarrerie déjà lointaine.

Quand Pilate avait quitté Rome, tout le passé s'était envolé comme l'oiseau qui ne laisse pas de traces dans l'air. Pilate avait regardé sa chambre comme la borne d'un chemin par lequel on ne repassera plus. Il avait eu beau y vivre de sombres hivers il n'aurait souvenir en Orient que de l'ensoleillement de son départ. Quand il mangera une pastèque à l'ombre de sa treille de Césarée avant l'inspection de cinq heures il se rappellera le soleil dérisoire de Rome qui, à la même heure, avait éclairé une dernière fois la baraque de sa jeunesse.

II

Les années passaient. Ce qui n'était plus nouveau n'était pas devenu facile. Pilate ne trouva guère de sommeil dans les nuits d'Orient. Il pouvait maintenant se vanter de connaître les phases de la lune. Il savait deviner l'épaisseur du croissant à la netteté des ombres sur le sol.

Chaque jour apportait ses complications. Les troupes dont Pilate disposait ne lui permettaient guère de trancher le nœud gordien. Il fallait tenter de le dénouer ou feindre d'y réussir.

Les foules sont peu prévisibles mais l'Orient y ajoute de l'âme. L'âme échappe encore plus. Il faut faire face à chaque instant. Pilate savait se tenir sur la brèche. Depuis dix jours la menace était à Jérusalem. Comme chaque année l'approche de la Pâque attirait du monde, remuait les cœurs, chauffait les têtes.

– Allons, Caïphe, ne vous faites pas plus sot que vous n'êtes.

Caïphe ne répondit rien. Pilate regardait par la fenêtre un fragment d'azur.

Caïphe, grand prêtre par intervention de Rome, ne se trouvait pas tout à fait légitime et paradait d'autant plus. Il faisait couver le feu de son regard sous d'épaisses paupières demi baissées.

Pilate, las de son visiteur, lui dit en guise de congé : Je n'interviens jamais dans vos affaires religieuses.

Caïphe : Jamais ?

Pilate : N'appelez pas religion vos attroupements de rue.

Caïphe : Notre religion est l'affaire d'un peuple.

Pilate : Vous avez votre temple et vos synagogues.

Caïphe : Il faut y aller.

Pilate : Chacun passe dans la rue pour son propre compte mais qu'on ne s'y installe pas ni qu'on ne s'y agglomère. La rue est à l'État.

Caïphe : Nous sommes une famille.

Pilate : Pontificale.

Caïphe : Je veux dire notre peuple.

Pilate : Vous avez vos maisons et vos champs.

Caïphe ne répondit rien.

Pilate dit : J'ai dit.

Caïphe fit mine de s'incliner devant Pilate qui ne le regardait plus et il se retira dans le bruissement d'étoffe de ses habits.

Procla entra comme par inadvertance. D'abord elle ne dit rien. Elle regardait aussi le carré d'azur de la fenêtre. Tout semblait en suspens.

Procla dit à mi-voix : Ton rôle est une comédie.

Pilate : Est-ce que je suis double ?

Procla : Je me demande si ton autorité n'est pas autre chose que toi.

Pilate : Quel moi ?

Procla : Ton âme sauvage bâillonnée par ton cœur romain.

Pilate : Suis-je dur ? dis-moi.

Procla : Tu es un héros. Pas un de ces demi-dieux dont rêvent les garçons mais un administrateur.

Pilate : Mon travail.

Procla : Je doute que le monde soit fait pour la paix romaine.

Pilate : Peut-on laisser les hommes s'entr'égorger ?

Procla : Est-ce que chaque village n'est pas assez grand ? Pourquoi Rome s'est-elle occupée de nos vallons samnites ?

Pilate : L'injustice n'y régnait-elle pas ?

Procla : C'est vrai, mais maintenant...

Pilate : Maintenant on pourrait... on devrait...

III

Procla longeait des buissons poussiéreux. Elle s'était levée avant le jour. Les servantes l'avaient entendue s'ébrouer dans son bain. Dès l'aube ses sandales avaient glissé dans des ruelles fraîches et désertes. Elle était sortie de la ville au moment où le ciel blanchissant posait sa lueur sur le monde.

Elle redoutait toujours ce séjour qu'il fallait faire aux fêtes dans une Jérusalem surpeuplée, bruyante, irrespirable. Le point du jour était chaque jour l'accalmie dont elle profitait pour gagner la campagne. Elle passait le Cédron et prenait un des sentiers qui grimpaient vers l'est entre les oliviers.

Une fois sur la hauteur elle errait en face du soleil naissant. Elle admirait les monts de Moab à contre-jour. Elle réfugiait son âme dans leur nudité. Quand elle entendait s'éveiller derrière elle et monter de la pénombre la rumeur de la ville dont il faudrait s'accommoder tout le jour, elle s'attardait encore à frôler du pied l'herbe éparse et à cligner des paupières devant l'éclatant miroir que la mer d'asphalte tendait au jeune soleil. Elle attendait que les hameaux de la colline aient lâché leurs enfants tapageurs. Alors elle leur jetait ce long regard amical qu'ils ne semblaient pas voir, puis elle laissait la pente entraîner ses pas vers Jérusalem.

Chaque matin elle allait visiter cet éclairement dont le mont des Oliviers semblait le sanctuaire. Mais ce matin-ci avait quelque chose d'insolite. Les enfants ne venaient pas courir dans la pierraille. Leur turbulence semblait aujourd'hui se cantonner entre les maisons. Procla se résolut à redescendre.

Au premier tournant elle croisa des hommes dont la voix était rauque et le geste nerveux. Derrière eux s'essoufflaient des femmes palabrantes . On entendait d'autres groupes sur d'autres chemins et peut-être à travers les vergers. Venus pour la Pâque ces provinciaux défraîchis s'en écartaient. Ils semblaient animés à la fois d'espoir transfigurateur et d'unanimité triviale.

Elle ne put supporter leurs rires et leur échappa par une oliveraie profonde. Le sol y était obscur mais le ciel clignait en haut des branches entre l'envers gris des feuilles. Elle atteignit une clairière où luisaient les ruines d'un pressoir. Par contraste avec les enthousiasmes fuis, la solitude de ce retirement donnait le vertige. Procla s'assit sur une roche et ferma les yeux. Elle ne savait plus où elle était.

Quand elle sortit de l'enclos le vol lourd d'un canard rasait les arbres. Puis il ne resta plus dans le vaste ciel qu'un petit nuage égaré.

Dans la matinée Procla se rendit aux souks avec les servantes. Elle aimait choisir elle-même. Elle s'étonna du peu de clients, mais elle entendit des clameurs au loin. Indécise elle regardait une servante. Celle-ci répondit : Ils crient : Sauve-nous.

Procla eut peur et pas tout à fait peur.

Le soir, sous prétexte de surveiller la mise en ordre quotidienne, Procla allait et venait dans la maison et guettait les bavardages. Deux servantes nettoyaient les plats. L'une demandait : Tu as vraiment vu ?

L'autre : J'avais couru à la porte dorée.

– Tu es jeune.

– Quand j'ai entendu dire que le prophète arrivait ç'a été plus fort que moi.

– Alors ?

– Les gens criaient. Ils avaient fait une allée avec des étoffes et des branches.

NRF

GALLIMARD

5 rue Sébastien Bottin, 75007 Paris

www.gallimard.fr
 
 
 
© Éditions Gallimard, 1983. Pour l'édition papier.
© Éditions Gallimard, 2012. Pour l'édition numérique.

Jean Grosjean

Pilate

Arrêté comme rebelle, amené devant Pilate, Jésus, pour la première fois, s'est trouvé en face d'un homme sans préjugés. Avant, il n'avait eu affaire qu'à des disciples ou des ennemis. Par des dialogues, des méditations, des paysages, Jean Grosjean nous fait pénétrer dans la complexité de cet Orient qu'il connaît si bien. Entre le procurateur romain, son épouse, le grand-prêtre Caïphe, le bédouin Malchos, Hérode qui a peur de tout, se noue une partie que l'Occidental ne peut que perdre. Son jour de pitié aura été son jour de défaite. Tibère, qui, quelques années plus tard, va destituer Pilate, et va refuser de lui donner un nouveau poste, lui dira : « Ils t'ont rendu fou. »

Au terme de ce roman, ou de ce drame, nous commençons à entrevoir pourquoi, pour l'Église éthiopienne, Pilate est un saint.

Cette édition électronique du livre Pilate de Jean Grosjean a été réalisée le 11 décembre 2012 par les Éditions Gallimard.

Elle repose sur l'édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782070700943 - Numéro d'édition : 241200).

Code Sodis : N08287 - ISBN : 9782072082757 - Numéro d'édition : 189495

 

 

Ce livre numérique a été converti initialement au format EPUB par Isako www.isako.com à partir de l'édition papier du même ouvrage.