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Pour la vie?. Court traité du mariage et des séparations

De
256 pages

Couples fracassés, divorces, séparations comme s'il en pleuvait : les histoires d'amour finissent mal en général. En quelques ddécennies, une ritournelle amusée des années 1980 s'est changée en description lucide d'un fait social, et tend à devenir une loi de la conjugalité ordinaire.


Considérant que les explications socio-économiques ne suffisent pas à comprendre cette évolution, Denis Moreau, philosophe marié, amateur éclairé de rock'n'roll et lecteur profond de l'Évangile, se demande comment préserver nos amours des forces de destruction qui les menacent. Tour à tour tragique, corrosif et tendre, il analyse le mariage non comme un devoir ou une institution dépassée, mais dans ce qu'il considère être son sens et sa valeur : une réponse convaincante à la question que chacun se pose, " comment réussir sa vie ? ".




On connaissait les romans d'amour, les lettres d'amour. Voici un essai d'amour, écrit avec la ferme conviction qu'il peut y avoir de grandes et belles choses dans nos histoires d'amour conjugal, en général.

Denis Moreau est professeur de philosophie à l'université de Nantes. Outre des études spécialisées en histoire de la philosophie moderne, il a publié, chez Bayard, des essais plus personnels : Les Voies du salut. Un essai philosophique (2010), Dans le milieu d'une forêt. Essai sur Descartes et le sens de la vie (2012).


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Du même auteur
OUVRAGES
Deux Cartésiens La polémique entre A. Arnauld et N. Malebranche Vrin, 1999 « Je pense donc je suis » Pleins-Feux, 2004 Malebranche Vrin, 2004 Activité physique et exercices spirituels Essais de philosophie du sport(avec P. Taranto) Vrin, 2008 Foi en Dieu et raison. Théodicées Deux essais de philosophie de la religion Cécile Defaut, 2009 Les Voies du salut Bayard, 2010 Dans le milieu d’une forêt Essai sur Descartes et le sens de la vie Bayard, 2012 Dans l’ombre d’Adam(Les Voies du salut, II : un roman) L’Œuvre, 2013 Dictionnaire des monothéismes(avec C. Michon) Seuil, 2013
ÉDITIONS ET TRADUCTIONS
Lettre-préfacedesPrincipes de la philosophiede Descartes GF, 1996 Livre IV de laSomme contre les gentilsde Thomas d’Aquin (traduction du latin) GF, 1999 Discours de la méthodede Descartes
Le Livre de Poche, 2000 Textes philosophiquesd’Antoine Arnauld (traduction du latin) PUF, 2001 Œuvresd’Antoine Arnauld, 6 volumes (avec E. Kremer) Thoemmes, 2003 Principes de la philosophiede Descartes (traduction du latin) Vrin, 2009 Vraies et fausses idéesd’Antoine Arnauld Vrin, 2011
ISBN 978-2-02-114415-4
© Éditions du Seuil, septembre 2014
www.seuil.com
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo.
Il faut se le dire, l’amour se mêle à notre destinée. Si nous arrivons à le défendre, face au destin, nous gagnons. Mais c’est tout ce que nous pouvons faire, c’est tout. Les limites de l’homme sont là. Andrzej Jawień
Tout ce qui est précieux est difficile autant que rare.
Spinoza
1
Hécatombe
Remplis de vigueur et d’espoir, affamés d’avenir comme il convient à cet âge, nous avions entre vingt et trente ans. Nous étions, croyions-nous, bien préparés : quelques joutes et aventures préalables nous avaient exercés et endurcis, mais sans dilapider l’allant de la jeunesse. Au contraire : notre enthousiasme et notre énergie étaient intacts, accrus même par ces entraînements. En somme, nous avions foi en ce que nous nous apprêtions à accomplir. Nous étions jeunes, comprenez-vous ? Quoi de plus normal alors que de s’engager pour quelque chose de beau, portés par l’espoir de réaliser quelque chose de grand ? Nous sommes donc partis à l’assaut, deux par deux chacun à son tour, sans trop nous poser de questions, sûrs de notre robustesse et du bien-fondé de la cause. Nous n’allions tout de même pas nous laisser démoraliser ou paralyser d’emblée par ceux qui prédisaient des revers, les sinistres sires, les rabat-joie, les faces de carême, les peine-à-jouir et les pères-la-défaite, par les témoignages de ceux qui nous annonçaient les difficultés, voire l’horreur, par les ricanements sceptico-cyniques sur l’air du « vous l’aurez bien cherché, nous vous l’aurons bien dit » et par le souvenir pénible de ceux qui avaient échoué. Certes, nous dénombrerions des victimes, mais comme la nécessaire contrepartie du but auquel nous aspirions. Et pas un instant nous n’avons douté que la plupart d’entre nous iraient au bout de l’aventure. Qui osera dire que nous avons eu tort ? Vite, à notre grand désarroi, certains sont tombés, et ce n’était pas toujours ceux dont nous pensions en nous lançant qu’ils risquaient de mordre les premiers la poussière. Nous nous sommes mutuellement rassurés, eux et nous, toi et moi, nous avons évoqué les hasards de la mitraille qui, à l’aveuglette, fauche les uns et épargne les autres, les pertes inévitables, l’âpreté de la lutte, l’ambition du projet. Sans doute aurions-nous dû dès cet instant comprendre qu’il s’agissait là des prodromes du désastre à venir : quelque chose ne se déroulait pas comme nous l’avions envisagé, nous avions sous-estimé les puissances de destruction à l’œuvre dans la résistance à nos plans, et toute l’affaire était, déjà, en voie de détraquement. Cette prise de conscience aurait-elle suffi à détourner de leur terme funeste les pas de ceux qui tombèrent ensuite ? Au moins aurait-elle, me dis-je à présent, retardé l’échéance, ne serait-ce qu’en nous convainquant du caractère illusoire de notre invincibilité prétendue, de la nécessité de nous protéger davantage et de ne pas ignorer le caractère fragile, vulnérable, de nos
frêles regroupements. Pauvres petites choses, pitoyables fétus Des papillons faiblards pris dans un ouragan. Il était trop tard pour faire machine arrière. Nous avons donc continué d’avancer, nous exhortant les uns les autres à la persévérance et à la bravoure, cherchant réconfort dans le témoignage de ceux qui, devant nous, traçaient le chemin et dans la mémoire des vainqueurs d’hier. La bataille était rude, plus que prévu sans doute, mais il n’y avait, après tout, pas de quoi s’étonner. Dans ces circonstances, rien n’aurait été plus sot que de manquer de cran, de se laisser grignoter par le découragement et son sinistre cortège de passions tristes – doutes, hésitations, fluctuation des sentiments, crainte et pusillanimité. Le salut viendrait de la préservation de cette appétence initiale que chaque jour passé – et, par contraste, tout camarade abattu dans sa course – manifestait comme un bien plus précieux. Nous avions toujours su que ce serait compliqué, mais nous l’avions oublié dans l’ivresse des commencements, voilà tout. Nous étions tous amoureux, voyez-vous. Cela n’a rien d’extraordinaire. La panique a gagné nos rangs quand ça a commencé à tomber de partout. Je dis bien : de partout, et pas plus de quelques années après nos engagements respectifs. Nous n’avions rien vu venir, personne n’avait envisagé que l’affaire pût tourner en semblable boucherie. Une tuerie, un massacre, une dévastation. La débâcle et, si l’on m’autorise le mot en un tel contexte, la débandade. Mais bon Dieu, que se passe-t-il ? Ce qui se passe : des couples fracassés partout, divorces, crashs conjugaux, séparations et histoires d’amour qui finissenttrèsmal comme s’il en pleuvait. Tel et telle, jadis si épris, se déchirent à présent. Tels autres, amoureux fous, s’enivraient continûment de papouilles et mots doux, et ne veulent plus même aujourd’hui entendre parler l’un de l’autre. Eux, beaux, drôles, gais, nous les avons tant admirés et même enviés dans la splendeur euphorique de leurs amours naissantes, séparés désormais et fâchés à mort, chacun déversant sur l’autre le fiel, la rancœur et l’accusation. Lui, l’universitaire, savant, maître et sûr de lui, une charmante épouse et une progéniture adorable, décampe du jour au lendemain avec une de ses thésardes. Elle, déjà trompée par son époux au temps des fiançailles – leur couple n’a évidemment pas tenu. Eux, catholiques engagés, militants, avaient échangé devant leur Dieu des serments d’amour éternel : le voici qui, sans que rien l’ait laissé prévoir, abandonne sa femme pour un tendron, tandis qu’elle se lance dans une consommation effrénée de types louches ramassés sur les sites de rencontres. Lui se dévoue des années durant à soigner sa douce atteinte de dépression, et se fait plaquer aussitôt qu’elle est tirée d’affaire – des mois après il en titubait encore, comme un boxeur sonné de coups. Elle, sans prévenir, organise le changement de la serrure de l’appartement de sorte que monsieur se retrouve le soir venu dans l’impossibilité de rentrer chez lui – il n’y reviendra plus d’ailleurs. Et cet échalas doux et lunaire dont on apprend un jour que, de ses mains dont naguère il couvrait de fleurs celle qu’il appelait, sans rire, sa dulcinée, son exquise, sa princesse, eh bien, de ces larges paluches blanches et douces-là, il l’a
cognée ; et elle a fui. Et toi, mon camarade, mon semblable en un sens : lorsque nous avons su qu’elle t’avait laissé tomber, nous, ta petite bande de copains de jeunesse, nous nous sommes comme un seul homme écriés « ah la salope ! », jusqu’au jour où nous avons appris – ces choses-là finissent souvent par s’ébruiter – les épouvantables cochonneries auxquelles, sans que personne en sache rien, tu l’avais contrainte des années durant, et cette révélation glaçante m’a longtemps hanté, j’en avais envie de vomir. Et elle, si raisonnable et douce, quitte son époux avec pour seule et froide explication cette implacable sentence : « Je n’ai rien à te reprocher en général, mais tout en particulier. » Et puis encore et surtout on ne sait trop pourquoi, ou bien parce que les amoureux d’autrefois ne souhaitent pas s’en expliquer ou bien parce qu’il n’y a peut-être pas de raison précisément assignable, de déclencheur identifié de la rupture, tous ces serments d’amour et ces promesses de bonheur partagé comme ensevelis, ces euphories nuptiales retournées en furie de destruction, ces ruines et ces dévastations, ces couples qui se disputent et se quittent, et même parfois se quittent sans s’être disputés, juste parce que cela n’allait plus : voilà, c’est fini, c’est la vie. Et puis encore : dans ceux qui restent, qui « ont tenu », comme on dit et comme s’il fallait dorénavant concevoir la vie en couple avant tout sous les espèces d’un acte de résistance à l’adversité, combien dont les échanges se limitent au partage strictement utilitaire des quelques informations nécessaires à l’organisation du quotidien, ne rêvent plus que de s’évader loin de l’autre, font chambre à part mais plus l’amour, se trompent sans vergogne alors qu’ils s’étaient promis fidélité, s’ennuient, dépérissent ou s’asphyxient mutuellement, et dont les existences, d’unies qu’elles étaient, ont irrémédiablement divergé ? But what the hell is going on ? C’en est à ce point : au moment des retrouvailles avec un ami que je n’ai pas rencontré depuis quelques semaines ou mois, je ne peux désormais m’empêcher d’arriver noué par l’appréhension de le voir, lui aussi, après dix ou quinze autres avec qui j’ai déjà vécu une scène identique, une fois échangées quelques banalités, confier dans un souffle, le coin des lèvres tremblotant de la tristesse contenue qui remonte soudain, le regard comme perdu, les yeux qui se mouillent ou carrément vidangent, les mains qui s’emmêlent, se tordent, se pétrissent à en faire blanchir les jointures et la voix enrouée : « Tu sais, avec X, nous nous sommes séparés. » Ainsi vont mes rencontres amicales ces dernières années : rythmées par l’implacable, pathétique et épouvantablement régulière scansion de ces sinistres annonces, et, dans ma tête, en guise de bande-son, une vieille rengaine du groupe Queen appliquée je ne sais pourquoi un jour à l’un parmi cette lourde cohorte de couples explosés et qui depuis ne me quitte plus,another one bites the dust, encore un qui mord la poussière.
* * *
Au moment où je commence ce livre, en novembre 2011, j’ai quarante-quatre ans. Les statistiques fournies par l’INED et l’INSEE m’apprennent qu’en France, en 2010, on a recensé 133 900 divorces pour 251 000 mariages – dont une notable partie est constituée par des « remariages », où au moins l’un des époux est déjà divorcé. Après avoir connu une baisse brutale (1972 : 416 000 mariages ; 1994 : 253 000), le nombre des mariages est relativement stable, ou en légère baisse (après un pic en l’an 2000) depuis le milieu des années 1990 (environ 250 000 par an). Le nombre des divorces prononcés augmente très nettement et de façon continue au cours de la même période :
30 182 en 1960 ; 55 612 en 1975 ; 105 813 en 1990 ; 133 900 en 2010. Le pourcentage de mariages se terminant par un divorce avoisine à présent 50 %. Il est nettement supérieur à ce taux dans les grandes villes, il le dépasse à l’évidence très largement dans les milieux universitaires, littéraires et « intellectuels » où j’évolue. Ces statistiques ne tiennent pas compte des couples qui se sont séparés après avoir, sans s’être mariés, conçu le projet de fonder un foyer et longtemps vécu ensemble, que ce soit sous le régime du concubinage, du PACS (205 000 ont été conclus en France en 2010) ou sans avoir contracté d’union juridiquement définie. Les histoires d’amour finissent mal en généralen l’espace de quelques dizaines : d’années, la ritournelle amusée des Rita Mitsouko s’est commuée en description lucide d’un fait social, et pour toute une génération, la mienne, tend à devenir une loi de la conjugalité ordinaire. Mais que nous est-il arrivé ?
2
Obituaire
Voici, sans prétention à l’exhaustivité, désaccouplés de façon à ce qu’on ne puisse les reconnaître et parce que dorénavant c’est ainsi qu’ils vont, placés dans l’ordre froid, mécanique, anti-amoureux au possible qu’impose l’alphabet, les prénoms des proches, amis, amies, copains, copines, cousins et cousines de ma génération qui, depuis une quinzaine d’années, ont divorcé ou se sont séparés après avoir fondé un foyer. Qu’on ne se méprenne pas sur le sens de cet obituaire nuptial. Qu’on n’y décèle surtout ni jugement, ni mépris, ni condamnation, tout au plus, si l’on s’en tient à l’ordre des sentiments négatifs, la peine procurée par la commémoration de ceux avec qui on a vécu une belle et grande aventure achevée dans la tristesse ; le découragement et l’impuissance, comme à l’évocation de grands arbres autrefois verdoyants, vigoureux et qu’un irrémédiable mal a desséchés ; l’accablement aussi, semblable à celui qu’on éprouve à l’annonce d’une mort prématurée, lorsque sa chance n’a pas été donnée à la vie jusqu’au terme. Ceux qui gisent là sont mes frères et sœurs de lutte. Braves combattants du couple en cette époque pour lui si compliquée, tombés au champ matrimonial, grâces vous soient rendues d’avoir, au moins, essayé ; et honneur à vous, camarades, qui avez eu le courage de vous engager pour une cause dont, malgré les années qui passent et les échecs qui s’accumulent, je veux toujours croire qu’elle mérite d’être défendue. Alain, Alexandre, Amina, André, André, Angelica, Angélique, Anne, Anne, Anne, Anne, Anne, Annick, Ariel, Aurélien, Béatrice, Béatrice, Blaise, Bruno, Bruno, Camille, Caroline, Caroline, Cécile, Cécile, Céline, Chantal, Christelle, Christian, Christophe, Daniel, Delphine, Delphine, Denis, Dominique, Élisabeth, Emmanuel, Emmanuel, Emmanuel, Emmanuelle, Éric, Éric, Fabienne, Farid, François, François, François, François, Frédéric, Gabrielle, Hélène, Hervé, Isabelle, Isabelle, Isabelle, Isabelle, Jacques, Jean, Jean-Baptiste, Jean-Christophe, Jean-Luc, Jean-Marie, Jean-Philippe, Jean-Pierre, Judith, Katia, Laurent, Laurent, Luisa, Marceline, Marie, Marie-Agnès, Marie-Cécile, Marie-Christine, Marie-Pierre, Marine, Martin, Mathias, Mathilde, Mathilde, Michaël, Michel, Michel, Michèle, Michèle, Murielle, Myriam, Nathalie, Nathalie, Olivier, Pascal, Patrick, Patrick, Philippe, Philippe, Philippe, Philippe, Philippe, Pierre-François, Pierre-François, Pierre-Yves, Pierre-Yves, Raphaël, Samia, Sébastien, Serge, Sophie, Sylvie, Sylvie, Thierry, Valérie, Vincent, Vincent, Vincent, Xavier-Maria, Yann, Yvon.
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