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POUR UN MODÈLE INCULTURÉ
Ilunga Kandolo KasolwaDE RÉCONCILIATION EN RD CONGO
Une appropriation chrétienne
des pratiques traditionnelles de réconciliation
Ce livre propose un modèle de résolution des confits dont les principales POUR UN MODÈLE INCULTURÉ
étapes en déterminent les modalités, la typologie, les niveaux, les causes
et les vrais acteurs. Le processus de réconciliation constitue donc des DE RÉCONCILIATION EN RD CONGO
pratiques intelligibles dans le milieu culturel concerné. En RD Congo,
les tentatives de réconciliation produisent souvent des résultats mitigés ou
des solutions de courte durée. À l’approche des élections, des frustrations
sont intenses et les relations sociales sont de plus en plus fragiles. La situation Une appropriation chrétienne
ne s’est guère améliorée depuis plus d’un demi-siècle d’indépendance.
des pratiques traditionnelles de réconciliationPourtant les confits ne sont pas une fatalité en RD Congo. L’histoire
montre que des individus, familles et groupes ethniques avaient un système
traditionnel de résolution des confits de diverses natures. Pour éviter un
processus de réconciliation empirique, l’auteur propose un modèle chrétien
inculturé de réconciliation, basé sur des pratiques et des rites traditionnels
qui ont des potentialités de faire la paix.
Ce modèle est proposé à l’Église et ses partenaires impliqués dans
la recherche de paix, pour être mis en œuvre auprès de la communauté
chrétienne et à l’ensemble de la société congolaise. La démarche réalisée
ici invite aussi à poursuivre des réfexions interdisciplinaires sur la
réconciliation durable à partir des pratiques endogènes de la culture
africaine.
Ilunga Kandolo Kasolwa est pasteur de l’Église
MéthodisteUnie en RD Congo. Il enseigne l’Hébreu comme langue
biblique à la Faculté de théologie de l’Université Méthodiste
au Katanga. Détenteur d’une Maîtrise en Bibliothéconomie
et Sciences de l’Information de l’Université de Montréal,
Canada, (2003), il est aussi bibliothécaire en chef dans
la même institution. Docteur en théologie de l’Université de Montréal,
il travaille sur les questions de la réconciliation inculturée.
Illustration de couverture : Jude Potvin ©
ISBN : 978 -2-343-06564-9
37 €
POUR UN MODÈLE INCULTURÉ
DE RÉCONCILIATION EN RD CONGO
Ilunga Kandolo Kasolwa
Une appropriation chrétienne
des pratiques traditionnelles de réconciliation
Eglises d’Afrique






Pour un modèle inculturé
de réconciliation en RD CONGO




Collection « Églises d’Afrique »

Depuis plus de deux millénaires, le phénomène chrétien s’est
inscrit profondément dans la réalité socio-culturelle,
économique et politique de l’Occident, au point d’en être le fil
d’Ariane pour qui veut comprendre réellement les fondements
de la civilisation judéo-chrétienne. Grâce aux mouvements
d’explorations scientifiques, suivis d’expansions coloniales et
missionnaires, le christianisme, porté par plusieurs générations
d’hommes et de femmes, s’est répandu, entre autres contrées et
à différentes époques, en Afrique. D’où la naissance de
plusieurs communautés ecclésiales qui ont beaucoup contribué,
grâce à leurs œuvres socio-éducatives et hospitalières, à
l’avènement de plusieurs cadres, hommes et femmes de valeur.
Quel est aujourd’hui, dans les domaines économiques,
politiques et culturels, le rôle de l’Église en Afrique ? Face aux
défis de la mondialisation, en quoi les Églises d’Afrique
participeraient-elles d’une dynamique qui leur serait propre ?
Autant de questions et de problématiques que la collection
« Églises d’Afrique » entend étudier.

Dernières parutions

Olivier NKULU KABAMBA, La modernisation du pouvoir dans
l’église catholique. Défi et atout pour la nouvelle évangélisation,
2015.
Godefroid-Léon KHONDE, Inculturation chrétienne du mariage au
Congo. Problèmes et perspectives, 2015.
Ulrich Ghislain TCHICAYA TCHINIANGA, Godefroy Emile
M’Pwati (1928-1995), 2015.
Olivier NKULU KABAMBA, L’argent : un impératif pour la
nouvelle évangélisation, 2015.
Honorine NGONO, L’autonomie financière dans la mission
d’évangélisation de l’Église en Afrique. Le cas du Cameroun, 2015.
Pamphile AKPLOGAN, L’effacement de la dette des pays
africains, L’approche de la Doctrine Sociale de l’Église
Catholique, 2015.
Grégoire MALOBA, Inculturation et eschatologie. Enjeux et
débats dans les traditions bantu, 2014. Ilunga Kandolo Kasolwa








Pour un modèle inculturé
de réconciliation en RD CONGO

Une appropriation chrétienne
des pratiques traditionnelles de réconciliation






























































© L'HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06564-9
EAN : 9782343065649





À la mémoire de mon père et ma mère.

Ils m’ont inculqué les valeurs
de solidarité et de cohésion sociales.


Avant-propos
Au regard de la situation des guerres en RD Congo, le thème de la
réconciliation ne laisse personne indifférent. Lorsque j’ai commencé à
observer les causes des conflits, l’enchainement des violences et en
considérant les efforts qui sont déployés pour les résoudre, j’ai
compris que les conflits ne sont pas une fatalité pour un peuple. On
peut les surmonter lorsque la main de Dieu guide la sagesse humaine.
Cette étude se veut donc être une recherche de la résolution des
conflits à partir d’une réinterprétation faite à la lumière de
l’enseignement biblique et dans une démarche d’inculturation du
christianisme, du processus traditionnel de réconciliation encore en
pratique dans la plupart des communautés ethniques congolaises.
Cette œuvre est une version révisée de ma thèse de doctorat dirigée
par le professeur Jean Duhaime et soutenue avec succès le 18
décembre 2014 à la Faculté de théologie et de sciences des religions
de l’Université de Montréal, devant le jury composé des professeurs
Pierre Letourneau, Olivier Bauer et Melchior Mbonimpa.
Ce travail a bénéficié du soutien de nombreuses personnes
soucieuses de promouvoir l’instauration d’une paix pérenne en RD
Congo. En ces lignes nous exprimons notre reconnaissance envers
tous ceux qui ont contribué d’une façon ou d’une autre à
l’aboutissement de ces recherches. En premier, nous remercions Dieu
d’une façon particulière pour sa protection et pour toutes ses
bénédictions durant notre formation doctorale. Au cours de nos
études, nous avons connu des périodes difficiles, notamment la perte
de nos deux chères filles Irène Kasongo Ilunga et Doris Ilunga Kisula.
Dieu nous a manifesté son amour à travers Jésus qui, lui-même, est
mort pour rendre possible la réconciliation au monde.
Nous tenons à remercier Mgr Ntambo Nkulu Ntanda, évêque de la
région épiscopale du Nord-Katanga, pour ses initiatives de
promouvoir la formation de ses pasteurs aux études supérieures. Nous
pensons également à l’organisme General Board of General Ministries
(GBGM), organe financier de United Methodist Church à New York,
et particulièrement à Mesdames Lisa Katzenstein et Amina Hamine,
pour leur assistance financière, sans laquelle nous n’aurions pas été en
mesure de compléter ce programme.
9 Nous témoignons d’une reconnaissance particulière au professeur
Jean Duhaime pour sa disponibilité généreuse et pour son suivi attentif
de notre travail au cours des quatre dernières années. Nous présentons
nos sincères remerciements à la Faculté de théologie et de sciences
des religions, ainsi qu’à la Faculté des études supérieures et
postdoctorales pour l’assistance financière dont nous étions
bénéficiaires durant les moments difficiles.
Nous remercions vivement ceux qui nous ont aidés dans les
recherches de terrain en RD Congo, principalement au cours de l’été
2011 et l’automne 2012. Nous pensons ici à Mgr Albert Katembo
Kainda, Mgr Kuye Dodo wa Mulemera, au Ministre Banza Mukalay
Nsungu, au professeur Abbé Richard Mugaruka. Nous tenons aussi à
remercier le professeur Kajoba Kilimbo Kipai pour son
encouragement envers nous lors de notre assistanat académique et le
professeur Kasap’Owan Tshibang qui n’a cessé de nous rappeler le
besoin de notre formation doctorale. Que le professeur Mwantey
Kongolo Chijika, trouve également ici le signe de notre affection
amicale. Nos remerciements vont encore aux professeurs Kabamba
Tshisa wa Lesa (UNILU), Pitshi Ngoy et Ntambo N. Akovu, au Me
Ben Ilunga Banza, ainsi qu’aux étudiants pasteurs, qui ont partagé
avec nous leurs expériences sur le terrain luba. Nous reconnaissons
enfin l’apport de plusieurs collègues pasteurs dont Rév. David Ilunga
Ndalamba, Rév. Kasongo Banza Meso, Rév. WakuBangi Mayo, Rév.
Nkulu Wandulu, feu Kasongo T. Kunyanga, Kabila Ntyikala Pancrace
et Rév. Kalombo Mukulu, Potien Kamina (Kinshasa) et d’autres.
Nous avons une reconnaissance particulière envers la famille du
professeur Jean-Paul Mbuya et celle de Gérard Kayumba Ilunga, qui
nous ont accueilli et offert leur hospitalité en temps difficiles. Nous
remercions également les professeurs Wilson Kikuba Nkulu et
Fulgence Nyengele pour leurs réflexions constructives sur le thème de
réconciliation à la manière africaine. Nous remercions vivement le
Père Lucien Laverdière pour son hospitalité et le Rév. Rurel Ausley et
Joe Kilpatrick d’Antlanta, et Nelson Kalombo Ngoy de New York
pour leur assistance financière à un moment difficile de notre
parcours.
Nous sommes reconnaissants envers de nombreux amis et membres
de notre famille, pour leur soutien de diverses natures. Nommons
particulièrement, sans que la liste en soit exhaustive, le Père Roger
Justras, Serge Lafortune, Esther Legendre, l’Honorable Ivonne wa
Ngoy Lengema, Ngoy Stéphanie Lengema, l’Honorable Wasso
10 Mwenze Lunkamba, la ministre Thérèse Lukenge, Dominique
Kasongo Eboma, Jean Longo, Dominique Kalasa, le Dr Hilaire Pesse
Djungandeke et le Major Jérémie Makonga Kajama, sans oublier M.
Peter Katabe. Enfin, notre chère épouse Bernadette Ilunga Ngoy
Twitemba et nos enfants, nous les remercions de leur endurance dans
la solitude pendant nos études à Montréal.
Nous assurons tous et chacun de notre profonde gratitude et nous
rendons grâces au Seigneur de les avoir placés sur notre route ! Nous
les porterons sans cesse dans notre pensée et nos prières au moment de
mettre en œuvre nos propositions en vue de promouvoir la
réconciliation et la paix dans notre pays.
ILUNGA Kandolo Kasolwa
11 Préface
Cet ouvrage est une version remaniée de la thèse soutenue par
Kandolo Kasolwa Ilunga à l’Université de Montréal (Canada) en
décembre 2014, au terme d’un parcours de plusieurs années de
recherches et d’études visant à mieux comprendre les conflits qui
déchirent la RD Congo et à proposer à la société congolaise un modèle
de réconciliation fondé sur une appropriation chrétienne de pratiques
traditionnelles éprouvées.
Dans une première partie de son étude, l’auteur retrace les tensions
et affrontements entre divers groupes ethniques en RD Congo sur une
période qui couvre plus d’un demi-siècle. En effet, depuis les élections
communales de 1958 et la proclamation de l’indépendance du pays en
1960, la RD Congo a connu de nombreuses périodes de conflits, sans
aucune accalmie durable. De 1960 à 1964, le pays a été agité par des
guerres de sécessions, des rébellions et des guerres interethniques. Il a
ensuite été plongé dans la violence par un coup d’État (1965) qui a
porté au pouvoir un parti unique réprimant l’opposition par la
violence. Bien que des efforts de démocratisation aient eu lieu au
cours des années 1990, la situation ne s’est guère améliorée et un
véritable partage des pouvoirs se faisait toujours attendre. Durant
toutes ces années, signale K. Ilunga, de nombreuses tentatives de
résoudre pacifiquement les conflits et de parvenir à une réconciliation
durable entre les parties impliquées n’ont donné que des résultats
mitigés.
Pourtant, pendant des générations, les sociétés congolaises, en
particulier l’ethnie luba, ont eu recours à l’arbre-à-palabre, un système
de résolution des conflits entre individus ou collectivités qui
conduisait à une réconciliation durable. Bénéficiant d’un accès
privilégié à des acteurs et à des témoins de ces pratiques, l’auteur a
mené auprès d’eux une enquête de terrain qui a permis d’en
reconstituer les principes et les diverses étapes. Il nous fournit ainsi
une information de première main à propos d’une tradition qui a fait
ses preuves, mais sur laquelle il n'existe aucune littérature connue.
Plusieurs Églises congolaises, dont l'Église Méthodiste-Unie à
laquelle appartient l'auteur, sont engagées dans la recherche de la
réconciliation, tant à l'interne (entre les membres d'ethnies différentes
13 fréquentant les mêmes communautés chrétiennes) qu'à l'externe
(contribution à la réconciliation dans la société en général). K. Ilunga
leur propose d’intégrer à leurs démarches les pratiques traditionnelles
luba, basées sur la cohésion sociale, en les relisant de façon critique à
partir de la Bible. En vue de cette relecture chrétienne, il se livre à une
analyse narrative de la réconciliation entre Ésaü et Jacob dans les
chapitres 32 et 33 de la Genèse. En suivant pas à pas le fil du récit,
avec ses ambigüités et ses rebondissements, on parvient à saisir la
progression de la démarche de réconciliation et des transformations
qu’elle suscite. Ce texte est ensuite ressaisi dans une perspective
chrétienne, d’abord à partir d’un enseignement de Jésus qui invite son
disciple à prendre l’initiative de la réconciliation aussi bien avec son
frère qu’avec son ennemi (Matthieu 5. 21-26), puis d’un texte de Paul
qui se perçoit comme un ministre de la réconciliation de Dieu et de
l’humanité (2 Co 5. 11-20).
Au terme du parcours, ces analyses convergent dans une
proposition aux Églises chrétiennes qui s’appuie sur une corrélation
critique entre le système traditionnel de réconciliation de la société
luba et les éléments dégagés de la lecture attentive des textes
bibliques. Le modèle-type qui en résulte est susceptible de diverses
adaptations en fonctions des circonstances particulières de son
application. L’auteur se soucie d’ailleurs d’explorer les moyens de le
mettre en œuvre, d’abord au sein des Églises chrétiennes, mais aussi
dans la société civile, au plan local, régional ou national, tout en
identifiant les partenaires potentiels et les obstacles à surmonter.
Pour avoir accompagné Kandolo Ilunga depuis le début de cette
démarche, je puis témoigner de sa forte motivation et de sa
détermination envers une cause qui lui tient profondément à cœur. Il
lui a fallu bien du courage et de la persévérance pour bien mener à
bien cette recherche, dans des circonstances parfois difficiles et avec
des moyens souvent précaires. De retour au pays, je suis assuré qu’il
fera preuve des mêmes qualités pour travailler à l’implantation de ce
modèle original et pour en démontrer la fécondité dans des situations
concrètes. Je souhaite vivement qu’il trouve dans son Église et dans
son milieu les appuis et les collaborations nécessaires pour contribuer
ainsi au mieux-être de la société congolaise !
Jean DUHAIME
Professeur émérite, Université de Montréal
5 avril 2015
14 Introduction générale
La République Démocratique du Congo (RDC) connaît depuis
plusieurs décennies la détérioration des relations et la fragilité de la
cohésion sociale entre individus et entre certains groupes sociaux.
Dans un premier apprentissage démocratique de 1958, peu avant
l’indépendance du pays en 1960, les conflits sociopolitiques ont
affecté profondément les groupes ethniques. Par conséquent, les
conditions économiques en étaient aussi des plus mauvaises. Le pays a
traversé par la suite de nombreuses périodes de conflits, sans accalmie
durable. Des sécessions, des rébellions, des frustrations et des
injustices suscitaient fréquemment des insurrections et des
soulèvements populaires, souvent réprimés avec violence. Cette
situation nous amène à réfléchir des pratiques qui ont des potentialités
à construire une paix par une réconciliation véritable.
De nos jours, cet état d’esprit fragilise encore la vie et les relations
entre ethnies, aussi bien qu’entre individus au sein d’une même ethnie
ou d’une même formation politique. La situation est souvent récupérée
par des politiciens qui considèrent parfois le pouvoir comme la
propriété personnelle qu’il faut conserver avec le concours des
membres de leur groupe social. Les résultats électoraux, souvent à
connotation ethnique, sont régulièrement objets de vives contestations
amenant même au cycle de violences meurtrières.
La partition actuelle du pays par les acteurs politiques reflète les
mêmes ambitions nostalgiques de scénario des sécessions successives
lors de l’indépendance. On se rend compte encore que les causes des
conflits sont à peu près les mêmes, entraînées par les mêmes
motivations : recherche du pouvoir et du mieux-être personnel.
Toutefois, différentes théories de la résolution des conflits sont
mises à contribution, tel que les dialogues inter congolais, différents
forums de paix, pour tenter d’obtenir des solutions durables. Par
contre, on observe que les démarches de réconciliation regroupent
seulement les acteurs politiques sans inclure de manière pertinente les
représentants de différentes composantes, à différent niveau social de
la population. L’absence d’implication des populations locales et le
manque de réponse à leurs réels problèmes replongent souvent les
communautés ethniques dans de nouvelles tensions. Nous pensons que
15 la recherche d’une paix pérenne doit inclure deux dimensions : la
dimension sociale, lorsque les relations sociales, longtemps brisées,
sont réharmonisées entre individus et la dimension spirituelle,
impliquant leur changement d’attitude et de vie pour atteindre une
réconciliation effective.
De plus, on constate que des efforts de réconciliation produisent
les mêmes résultats parfois décevants. On a souvent essayé de
résoudre les conflits de la même façon, subissant toujours les mêmes
échecs. Les tensions sociales se transforment par conséquent en
tensions politiques à cause de l’imbrication de leurs sources. On
observe encore les tensions partant de la base, du milieu social des
ethnies jusqu’aux conflits supérieurs au niveau régional et national.
Cependant l’histoire montre qu’antérieurement les individus et
même les ethnies congolaises cohabitaient et se consultaient
régulièrement selon un mode connu comme un système de « l’arbre à
palabre ». Les querelles potentielles étaient résolues selon un modèle
de rapprochement qui donnait des résultats durables.
Les effets de la violence et du mode de rapprochement des
communautés locales nous amènent aujourd’hui à rechercher des
solutions à partir des pratiques endogènes et à réfléchir quant à leurs
valeurs sociales et à leurs croyances religieuses positives. Pour des
raisons de limitation, nous allons travailler sur l’échantillon des
pratiques anciennes de réconciliation des Baluba dont nous sommes
témoin. La société luba continue de les pratiquer à cause de la
persistance de la vision du monde religieuse africaine de préserver la
cohésion sociale en famille. Les Baluba comme d’autres ethnies
congolaises, par exemple, avaient un processus de réconciliation assez
structuré. Des rites marquant l’aboutissement des rivalités furieuses
contribuaient à assurer la stabilité et la durabilité de la paix entre les
ennemis.
S’appuyant sur une réflexion théologique biblique, nos démarches
seront inscrites dans la dynamique de l’inculturation pour que l’Église
puisse considérer avec grand respect les valeurs morales et religieuses
de la tradition parce qu'elles sont pour elle une base providentielle
pour la transmission du message évangélique. La nécessité de
l’inculturation de l’Évangile est donc pertinence dans le processus de
réconciliation en RD Congo, comme pour toute l’Afrique.
Néanmoins, ces démarches recommandent de rendre intelligible et
acceptable le message chrétien de la réconciliation dans la culture
d’accueil. Il faut utiliser des pratiques qui puissent avoir du sens dans
16 la communauté locale congolaise, en tenant éventuellement compte
des questions d’actualité liées à la vie sociale, à la politique et à
l’économie, causes implicites des conflits qui endeuillent les
communautés contemporaines. Dans une praxis de l’inculturation, les
croyants s’engagent activement à favoriser la vie humanisant ces
communautés locales au lieu de passer sous silence les problèmes qui
accablent celles-ci : la pauvreté, le manque d’éducation, l’oppression
et autres. C’est de cette façon que l’on mettra en œuvre une inventivité
créative dans divers domaines (sociologie, droit, anthropologie,
économie, etc…), y compris les courants théologiques contemporains,
dont la théologie de la réconciliation fondée sur des éléments
africains.
Grâce à une enquête de terrain, nous avons reconstitué les
composantes essentielles du processus traditionnel qui conduisait à
une réconciliation durable. Celle-ci résultait éventuellement d’une
concertation communautaire sous l’arbre-à-palabre. Nos interlocuteurs
ont unanimement confirmé que les pratiques traditionnelles de
réconciliation ont fait leur preuve. Le processus de réconciliation était
fiable et avait un caractère inclusif, privilégiant donc la participation
représentative des membres de la communauté concernée.
Aujourd’hui, en l’absence d’un mécanisme public et intégratif, ce
processus ancien continue de se faire de manière voilée, surtout à
l’abri des yeux de l’Église. Il serait donc préférable d’utiliser ces
pratiques anciennes moyennant un exercice herméneutique et une
adaptation pour éviter le syncrétisme et encourager leur enseignement
aux jeunes générations.
Nos enquêtes démontrent aussi que la réconciliation se fonde sur la
croyance traditionnelle qui la considère comme un devoir social et
religieux à l’égard des vivants et des morts. Personne ne peut s’y
dérober, sans encourir une sanction allant jusqu’à sa mort. Partant de
la reconnaissance des torts commis, leur confession, la demande de
pardon et probablement la réparation à l’endroit des victimes, jusqu’à
l’harmonisation concrète des relations, les offenseurs et les victimes
sont ainsi intégrés dans la vie active de la même communauté sociale.
L’Église, comme famille-de-Dieu, vit et expérimente déjà le
« vivre ensemble » des membres issus des communautés
multiethniques. Dans une perspective d’inculturation de l’Évangile
aujourd’hui, les différentes composantes anciennes que nous avons
explorées, peuvent être interprétées et adaptées, puis intégrées à la vie
17 de l’Église et à sa mission de réconciliation dans l’ensemble de la
communauté congolaise.
Comme vis-à-vis biblique de ces pratiques traditionnelles luba,
nous avons étudié le récit de la réconciliation de Jacob et d’Ésaü dans
Genèse 32–33 à l’aide d’une approche narrative. L’analyse narrative
nous permet d’examiner plus en détail les éléments du récit dans
l’ordre où ils apparaissent. Avec la progression de l’intrigue, nous
pouvons explorer les principales étapes qui ont mené au dénouement
de la rivalité et contribué au succès de la réconciliation entre les deux
frères ennemis. Ce récit devient alors un modèle à suivre du processus
de réconciliation réussie, applicable à différents groupes sociaux,
surtout lorsqu’on considère la notion de généalogie et d’héritage dans
le contexte des familles et des communautés ethniques en conflit en
RD Congo. L’épisode comporte en effet des éléments significatifs que
nous pourrons mettre en œuvre dans la vie sociale et spirituelle
d’aujourd’hui.
En dégageant les traits essentiels du processus de réconciliation mis
en œuvre dans ce récit, nous en avons esquissé une appropriation
chrétienne en nous basant sur les enseignements de Jésus qui invite les
disciples à se réconcilier (Mt 5. 21-26) et de Paul (2 Cor. 5. 11-21) qui
considère les chrétiens comme des ambassadeurs de la réconciliation.
Nous avons ainsi découvert chez Jacob et Ésaü des éléments tels que
l’amour de l’autre, la prévention de séparer les ennemis par peur de
mort de l’un ou de l’autre, la volonté de rechercher la réconciliation, la
réparation des torts causés aux autres, le besoin d’intégration des
protagonistes dans la vie sociale, l’aveu et la confession des torts, le
pardon et l’oubli des torts, le partage des richesses de Jacob et
l’hospitalité accordé par Ésaü, et surtout le caractère spirituel des
démarches de la réconciliation. Dans leur manière de régler les
conflits, Jacob et Ésaü deviennent un paradigme qui inspire les
familles et les communautés dont les relations sont profondément
brisées.
Suite à la corrélation critique faite des composantes traditionnelles
et celles reconstituées dans les Écrits bibliques, nous retenons
l’ensemble des pratiques modernes qui constituent des étapes d’un
processus moderne de réconciliation à mettre entre les mains des
organismes chargés des démarches de réconciliation.
En face des obstacles et des défis à surmonter, la première étape
dans la mise en œuvre de ce modèle de réconciliation sera un travail
de conscientisation et de concertation débouchant sur des expériences
18 pratiques et concrètes de la réconciliation dans des communautés
locales. Celles-ci pourront servir d’inspiration à d’autres niveaux
sociopolitiques (provincial et national). Nous invitons aussi les
chercheurs à poursuivre un exercice pratique similaire et à des
réflexions interdisciplinaires, telle qu’en sociologie, droit,
anthropologie et autres, sur la réconciliation durable à partir des
pratiques africaines, éclairées par de nouvelles disciplines
contemporaines universelles.
19 Chapitre 1
La thématique de la réconciliation en RD Congo
Introduction
Depuis le malaise politique survenue entre des ethniques lors des
1élections communales de 1958, le climat conflictuel en RD Congo
dégénéra progressivement et créa des tensions sociales qui durèrent de
cette fin de la période coloniale jusqu’au moment de l’accession du
2pays à l’indépendance en 1960 . De nos jours, cet état d’esprit
continue à fragiliser la vie et les relations entre ethnies, aussi bien
qu’entre individus et familles d’une même ethnie. La situation est
souvent récupérée par des politiciens qui y trouvent une manière de
3consolider leur popularité dans la communauté. Les conflits
commencent fréquemment au niveau local ; causés par le mauvais
partage des biens communautaires, la spoliation des ressources
publiques ou la lutte pour le pouvoir, ils provoquent des tensions
sociales ou économiques qui deviennent parfois politiques. Dans tous
les cas, ils affectent profondément la vie des communautés ethniques.
Il arrive qu’après des tentatives de réconciliation, ces conflits
reprennent sous différentes formes, occasionnant de nombreuses
pertes en vies humaines et la destruction des structures sociales et
économiques.
Cependant l’histoire montre qu’antérieurement les individus et
même les ethnies congolaises cohabitaient pacifiquement et se
consultaient régulièrement en cas de difficultés. Les querelles
potentielles étaient résolues selon un modèle de rapprochement qui

1 RD Congo est la République démocratique du Congo, connu aussi comme Zaïre ;
nous pourrons parfois utiliser le sigle RDC pour le même pays.
2 Masangu-a-Mwanza, Jean, Mémoires d’un ambassadeur :indépendance
controversée du Katanga, [s.l.], [ s.éd.], 2004. Publié sous le titre Le Katanga que
veut-il ? Mémoires d’un Ambassadeur, Kinshasa/Montréal/Washington, éditions
ICREDES, 2013, p. 9.
3 Ibidem.
21 4supportait un système de réconciliation durable. Les Baluba , par
exemple, avaient un processus de réconciliation assez structuré, dont
5l’aboutissement était marqué par des rites qui contribuaient à assurer
la stabilité et la durabilité de la paix entre les parties.
Notre étude porte sur l’élaboration d’un modèle chrétien de
réconciliation, basé sur un exercice d’inculturation de l’évangile dans
la culture congolaise. En considérant la pluralité des groupes
ethniques de la RD Congo, il n’est pas aisé de faire des investigations
sur l’ensemble des communautés ethniques. C’est pourquoi nous
avons choisi de mener nos recherches auprès de la société luba de la
province du Katanga, dont nous avons pu observer les pratiques de
réconciliation depuis une longue période. Nous étudierons par la suite
les modalités d’élargir ce modèle à l’ensemble de la société
congolaise.
Nous nous proposons donc, dans nos recherches, d’explorer les
pratiques traditionnelles de réconciliation des Baluba et les rites qui en
sanctionnaient le résultat, et de les traiter comme une source
d’inspiration dans la résolution des conflits actuels. Nous étudierons
aussi comment ces pratiques traditionnelles pourraient être
réinterprétées dans une perspective chrétienne, en les mettant en
corrélation avec le récit biblique de la réconciliation entre Jacob et
Ésaü (Gn 32–33), relu à la lumière du Nouveau Testament. Notre
objectif est d’élaborer un modèle chrétien de réconciliation inculturé à
la société congolaise contemporaine et applicable à la résolution de
certains conflits qui la divisent.

4 Les Baluba appartiennent à la population Bantu. Ils constituent un groupe ethnique
du Nord de la Province du Katanga en RD Congo. Devenus membres d’un empire
par des alliances et des conquêtes, les Baluba élargiront leurs frontières aux autres
ethnies dites « peuples Balubaïsés », tel que les Baluba-Hemba (Maniema) ou les
Baluba-Sanga, avec qui ils partagent désormais des coutumes et des liens historiques
fraternels. Leur langue est le Kiluba. Au cours de nos analyses, nous parlerons des
Baluba, comme peuple ou du substantif luba, épithète souvent utilisée comme
déterminatif. Exemple empire luba, société luba qui signifie société des Baluba,
tradition luba, celle des Baluba.
5 Ngoy Ntambo-Lulu Nzazi, chef coutumier, Chefferie de Munza, entretien fait à
Lubumbashi, le 24 juillet 2011.
22 1.1 Présentation du problème
1.1.1 Résolution des conflits et réconciliation
Qui est épargné des conflits aujourd’hui ? Chaque fois que l’on
entend parler de violences et de conflits de diverses natures, nous les
redoutons, dans la rue comme à la maison. De nombreuses personnes
vivent dans la crainte permanente de violents troubles politiques ou
sociaux. Les effets de la violence nous amènent à rechercher des
solutions et à réfléchir quant à nos valeurs sociales et à nos croyances
religieuses. En RD Congo, différentes théories de la résolution des
conflits sont mises à contribution pour tenter d’obtenir des solutions
durables ; mais la recherche d’une paix pérenne doit aussi inclure une
dimension de réconciliation qui reconstruit et rétablit les relations
brisées.
Au cours des différents conflits survenus en RD Congo depuis
l’indépendance, nous avons eu l’occasion d’observer diverses
démarches entreprises pour mettre fin aux conflits sociaux. Dans les
faits, les accords de paix ont souvent réglé temporairement les
6conflits, sans aboutir à une solution définitive . Les initiatives visant à
la résolution des conflits, de même que l’établissement des alliances et
des dialogues sont généralement confiés à des facilitateurs provenant
de l’extérieur du pays. Dans les modalités qu’ils proposent, ces
médiateurs étrangers ne se soucient habituellement pas d’intégrer des
éléments traditionnels tels que la confession des torts et la demande de
pardon. Ils ne se préoccupent pas non plus de favoriser une
réconciliation profonde et durable. De plus, l’ensemble des victimes
est généralement absent du processus.
Les échecs répétés de telles tentatives de mettre fin aux conflits
meurtriers et aux violences destructrices ont suscité chez nous, comme
Africain d’origine luba et pasteur d’une Église chrétienne implantée
dans ce milieu, la préoccupation de réfléchir aux théories de la
résolution des conflits entre individus, communautés et ethnies. Nous

6 Il manque chez la plupart des leaders la volonté politique d’aboutir à la paix
définitive. Cela suppose que les conflits profitent à certains pour se maintenir dans la
vie politique du pays. Mgr Kuye-Ndondo wa Mulemera est Sénateur, Évêque et
président provincial de l’ECC sud-Kivu ; il est ancien président de la Commission
Vérité et Réconciliation de la RD Congo. Il fut membre du Dialogue congolais à
Sun city, Afrique du Sud. Entrevue faite à son bureau de Kinshasa, le 11 décembre
2011.
23 avons réalisé que chez les Baluba, comme chez d’autres ethnies, le
processus et les pratiques locales traditionnelles de réconciliation
peuvent être applicables à la situation actuelle ; certaines expériences
7ont eu lieu en ce sens . Nous croyons que les Églises peuvent intégrer
ou prendre en compte certains modèles traditionnels en les
renouvelant pour contribuer à la réconciliation entre individus, clans
ou groupes ethnies. Cela nous a amenés à concevoir, en réinterprétant
le modèle luba selon les Saintes Écritures, un modèle pratique grâce
auquel les Églises et les organismes de promotion de la paix
pourraient assurer efficacement leur mission de réconciliation.
1.1.2 La conception africaine de la réconciliation
Dans la vision africaine du monde à laquelle nous nous référons, la
cohésion sociale est une exigence vitale pour la sauvegarde de la vie
communautaire. Différentes études démontrent que le fondement de la
réconciliation est la croyance africaine, qu’il s’agit d’un devoir
8religieux et social à l’égard des vivants et des morts . Personne ne
peut s’y dérober, sans encourir une sanction allant jusqu’à la mort.
Parce que Dieu est créateur et garant de toutes les relations sociales,
7 Les communautés locales de Dongo, dans la province de l’Équateur en RD Congo,
ont débuté vendredi 1er février 2013 un processus de réconciliation présidé par le
Commissaire de district du Sud-Ubangi. Ce processus vise à rétablir un climat de
confiance et une cohabitation pacifique entre ces communautés locales, après les
divisions nées de l’insurrection du Mouvement de libération indépendante et alliés
(MLIA) en 2009. Il devrait aboutir à la signature d’un pacte de réconciliation et de
non agression le 17 février 2013 à Gemena, province de l’Équateur. Ces
communautés avaient demandé à l’autorité de district les moyens d’organiser un rite
traditionnel de réconciliation, première étape du processus de réconciliation. Pour
rappel, à la fin de l’année 2009, un conflit entre les Enyele et les Monzaya de Dongo
avait viré en insurrection armée dans la province de l’Équateur. Les communautés
de ce secteur se sont affrontées à plusieurs reprises par le passé à cause des conflits
territoriaux ou des droits de pêche. Journal électronique de Radiookapi :

http://radiookapi.net/actualite/2013/02/02/equateur-les-communautes-locales-dedongo-ont-debute-processus-de-reconciliation/ du 02 février 2013.
8Arnold Maurits Meiring, Heart of darkness : a deconstruction of traditional
Christian concept of reconciliation by means of a religious studies perspective on
the Christian and African religions, thèse de doctorat, University of Pretoria,
Pretoria, 2005,p. 69-70.
http://repository.up.ac.za/bitstream/handle/2263/29147/Complete.pdf?sequence=11
(consulté le 20 septembre 2011).
24 9une personne qui les fragilise fait atteinte à la volonté divine . Chez
les Baluba, la réconciliation reste le meilleur processus pour rétablir
les relations perturbées, tant au sein de la famille que des
communautés locales.
Les mythes de réconciliation sont bien illustrés dans le déroulement
de différents rituels de réconciliation qui ont tous un objectif
commun : construire et renforcer la cohésion communautaire. Certains
rituels symbolisent la création d’une communauté, d’autres sont
10destinés au pardon, d’autres encore à l’expulsion des fautifs . Dans la
religion africaine, les sacrifices prédominent aussi bien lors des
cérémonies de réconciliation entre humains qu’au cours des onies de réconciliation avec Dieu, avec les ancêtres ou avec les
esprits. L’usage du bouc émissaire est également fréquent en Afrique
où, lors des cérémonies rituelles, un animal ou une volaille est
11toujours sacrifié.
1.1.3 La réconciliation dans la Bible et dans la communauté
chrétienne
Dans l’Ancien Testament, la fraternité traverse souvent des
épreuves avant d’aboutir au rétablissement de bonnes relations entre
proches parents. C’est pourquoi Anne-Laure Zwilling constate que
« la fraternité n’est pas donnée ; elle doit être construite, établie et
12mise en place par les frères eux-mêmes » . Dans le Nouveau
Testament, les démarches de réconciliation se fondent sur le ministère
13de Jésus, comme le note Jean-Marie Sévrin : Jésus appelle ses
disciples à la réconciliation avant de présenter leur offrande au
Temple (Mt 5. 20). Paul considère la réconciliation comme une
initiative qui vient de Dieu, par son amour pour nous pécheurs : Christ
est mort pour nous, justifiant par son sang, et, étant ennemis, nous
sommes réconciliés avec Dieu (Rm 5.10-11 ; voir 2 Co 5. 11-21).

9 Kasongo Mwanabute, La réconciliation de Dieu avec le cosmos et son implication
missionnaire dans la pensée paulinienne : étude exégétique de II Corinthiens 5 :
1821. Mémoire de Licence, Institut Supérieur de Théologie Protestante Évangélique de
Kamina, ISTPEK, Kamina, 2009, p. 8.
10 Arnold Maurits Meiring, Heart of Darkness, p. 69.
11 Ibidem.
12 Anne-Laure Zwilling, Frères et sœurs dans la Bible : les relations fraternelles
mises en récit dans l’Ancien et le Nouveau Testament, Paris, Cerf, 2010, p. 184.
13 Jean-Marie Sevrin, « La réconciliation dans le nouveau Testament »,
Irénikon, 69/1 (1996), p. 46.
25 Jésus est donc le principal acteur de la réconciliation. Comme le note
Joseph Famerée, la réconciliation est une initiative de Dieu, qui
accorde la grâce et fait don de sa générosité, par l’Esprit de Jésus :
« L’Esprit du Ressuscité, l’Esprit de Pentecôte nous
communique cette réconciliation, cette paix retrouvée avec
Dieu, il nous l’approprie et par là transforme notre être :
nous sommes devenus créatures nouvelles, des hommes
14nouveaux » .
Jésus a confié à l’Église la mission de témoigner de cette
réconciliation et de contribuer à sa réalisation dans le monde. Au sein
même de l’Église, la réconciliation avec Dieu doit se manifester dans
le quotidien des baptisés. La réconciliation prend ainsi deux
dimensions : une dimension sociale, parce que les hommes doivent
15vivre une vraie fraternité comme des enfants de Dieu . Ensuite, sur le
plan sotériologique, l’Église est une communauté de salut offert à
tous, pour laquelle il n’y a plus « ni Juifs ni Grecs ». En annonçant le
message du salut, l’église en RD Congo doit s’assurer, en son sein
même, de prévenir ou de résoudre les tensions qui puissent
compromettre la fraternisation de ses membres. S’ils veulent
accomplir leur mission de réconciliation dans la société, les chrétiens
doivent d’abord savoir se réconcilier entre eux. Cela implique un
changement, donc une transformation interne dans les communautés
chrétiennes dont les membres vivent des conflits sociaux.
Notre réflexion sur la réconciliation veut conduire à une
appropriation chrétienne des pratiques traditionnelles et à leur
intégration dans la vie de l’Église de la RD Congo. Cette
réconciliation chrétienne privilégie, au plan social, le rapprochement
d’un individu à l’autre : elle incite chacun à reconnaître et à réparer les
torts commis, à vivre la charité et l’amour de l’ennemi au lieu de
perpétuer les violences, les tensions ou les polémiques. Selon
l’enseignement de Jésus, la réconciliation demande qu’on améliore les
rapports humains avant de présenter ses offrandes à Dieu. L’Église
doit aussi trouver comment réaliser au milieu du monde d’aujourd’hui

14 Joseph Famerée, « Fondement théologique de la réconciliation », Irénikon, 68/3
(1995), p. 324. Cet exposé est fait par l’auteur au Colloque de Chevetogne sur le
thème de la réconciliation.
15 André Wénin, «Des chemins de réconciliation. Récits du Premier Testament»,
Irénikon, 68/3 (1995), p. 308.
26 cette mission de réconciliation sociale et sotériologique, dans un
contexte de populations déchirées par des conflits.
1.1.4 Réconciliation et inculturation
Notre démarche s’inscrit dans la dynamique de l’inculturation
proposée par le pape Paul VI, qui affirmait dans son message
« Africae Terrarum » de 1967 :
« L’Église considère avec grand respect les valeurs morales et
religieuses de la tradition africaine non seulement en raison de leur
signification, mais parce qu'elle voit en elles la base providentielle
pour la transmission du message évangélique et pour la construction
de la nouvelle société dans le Christ ».
Et il ajoutait :
« […] c'est un devoir de respecter l’héritage de cette tradition, car il
s’agit du patrimoine culturel du passé ; c’est également un devoir
16d’en renouveler la signification et l’expression » .
Pour Mgr Thomas Menamparampil, « le souci majeur de
17l’inculturation est de toucher le génie intérieur d’une communauté ».
Il soutient que l’Évangile doit rejoindre les réalités culturelles que sont
les manières de penser, d’agir, d’être en relation, d’éduquer,
d’organiser et de célébrer d’une communauté ou d’un groupe ethnique
particulier. Cette façon de présenter l’Évangile permet à la
communauté de recevoir et d’exprimer la foi, selon son identité
culturelle, conformément aux valeurs auxquelles elle s’attache
spécialement, à ses sentiments religieux, à son amour et sa loyauté
envers la famille.
Le défi de l’Église est donc sur ce plan de rendre intelligible et
acceptable le message chrétien de la réconciliation dans la culture
congolaise avec l’utilisation d’images, de symboles et de pratiques qui
puissent avoir du sens dans la communauté locale, eu égard à sa

16 Pape Paul VI, « Valeurs traditionnelles africaines ». Message ‘Africae terrarum’,
ode S.S. Paul VI à l’Afrique (La Documentation Catholique 64, N 1505 – 19
novembre 1967), p. 1937-1956. Citations p. 1943.
17 Thomas Menamparampil, « L’Évangile parmi les cultures : réflexion sur
o l’inculturation en Asie », dans Omnis Terra, vol. 1, n 449 (février 2009), p. 59.
27 18manière de concevoir le monde et la réalité qui l’entoure . Si elle est
réussie, cette intégration du message évangélique à la culture créera
une théologie de la réconciliation qui pourra changer le paysage des
relations humaines, en tenant compte des questions actuelles liées à la
politique et à l’économie, causes implicites des conflits qui endeuillent
les communautés ethniques.
1.2 Hypothèse et démarche
La présente réflexion a pour objectif, dans le contexte de la
problématique actuelle des conflits en RD Congo, d’élaborer un
modèle chrétien de réconciliation inculturé à partir des pratiques
endogènes de la société luba. Notre hypothèse est que ces pratiques
traditionnelles luba de réconciliation, réinterprétées dans une
perspective chrétienne soucieuse d’inculturation, permettront à
l’Église de proposer et de mettre en œuvre un modèle susceptible de
produire une résolution des conflits et une réconciliation durable.
Selon la vision du monde des Baluba, lorsqu’il y a conflit, la
cohésion sociale de toute la communauté se voit profondément
touchée. On considère la réconciliation comme une obligation sociale
d’origine divine. Personne ne devrait la négliger sans en être
sanctionné. Cette théologie bantu de la réconciliation met en valeur les
forces spirituelles qui aident à rétablir les relations au sein de la
famille et à l’intérieur du groupe social. Elle fonde les pratiques
traditionnelles qui produisent une réconciliation effective dans le
peuple luba. Dans cette vision du monde, partagée par toute la
communauté, la réconciliation donne lieu à des engagements pris à la
fois devant les vivants, les morts et les esprits ; ils revêtent un
caractère sacré qui en favorise le respect.
Notre hypothèse est que, moyennant une réinterprétation
chrétienne, ce modèle pourrait s’appliquer pour la résolution des
conflits ayant cours dans la société contemporaine. Cette
appropriation chrétienne viendra éclairer le rôle actif des destinataires
Congolais du message évangélique, ainsi que le rapport
herméneutique qu’ils doivent entretenir avec ce message à partir de
19leur propre culture . En nous livrant à cet examen des pratiques

18 Ibidem, p. 59-60.
19 André Kabasele Mukenge, « Séminaires thématiques : Réception, actualisation et
o relecture en théologie » dans Revue Africaine de Théologie, vol. 26, n 51 (avril
2002), p. 123.
28 traditionnelles et à leur analyse à la lumière du récit de la
réconciliation entre Jacob et Ésaü (Gn 32–33) et des enseignements du
Nouveau Testament, nous comptons assumer notre part de la
responsabilité théologique qui incombe à chaque génération de
chrétiens de nos sociétés.
La corrélation entre la forme de réconciliation pratiquée dans la
culture traditionnelle et celle qu’on trouve dans le récit de la rencontre
entre Ésaü et Jacob et son appropriation chrétienne, montre qu’il peut
y avoir différentes façons de résoudre un conflit et de réaliser une
réconciliation. On peut établir une forme de dialogue entre ces deux
modèles parce qu’il existe, dans l’un et l’autre, des éléments et des
principes positifs qu’on peut intégrer dans un modèle chrétien
contemporain inculturé au contexte congolais.
Dans cette perspective d’inculturation, nous pouvons donc
récupérer des éléments positifs de la tradition qui rejoignent la
réflexion biblique et qui peuvent s’appliquer à la résolution des
conflits contemporains. Grâce à l’actualisation des pratiques
culturelles luba, éclairées par les Saintes Écritures, nous croyons être
en mesure de proposer aux chrétiens congolais un modèle susceptible
d’aider l’ensemble de la société à construire une paix durable après
une réconciliation sincère des parties.
1.3 Plan et structure du travail
Notre démarche comporte les étapes suivantes. Après le chapitre 1,
qui concerne l’introduction, dans le chapitre 2, nous situons notre
étude dans la perspective d’une théologie de l’inculturation. Dans le
chapitre 3, nous présentons plus en détail la problématique de nos
recherches et la méthode en décrivant les principaux types de conflits
et les tentatives de réconciliation en RD Congo et en proposant une
nouvelle approche de la réconciliation basée sur les pratiques
traditionnelles luba, éclairées par la réflexion biblique. Le chapitre 4
situe l’ethnie luba et décrit sa religion de type bantu. Le chapitre 5
rend compte de notre enquête de terrain sur le processus et les rites
traditionnels de réconciliation dans la société luba. Le chapitre 6 est
une étude du récit de la réconciliation de Jacob et d’Ésaü dans Genèse
32–33 : dans une démarche d’analyse narrative, nous suivons la
progression de l’intrigue et explorons les principales étapes menant au
dénouement de la rivalité entre les deux frères. Au chapitre 7, nous
nous livrons à une appropriation pratique et chrétienne de ce récit en
29 identifiant les éléments qui ont facilité la réconciliation de Jacob et
d’Ésaü et en les interprétant en fonction d’enseignements de Jésus et
de Paul dans deux passages du Nouveau Testament. Au chapitre 8,
nous élaborons notre proposition d’un modèle pratique inculturé de
réconciliation : nous énonçons ses fondements, décrivons en détail
chacune de ses composantes et explorons les conditions de sa mise en
œuvre. En conclusion, au chapitre 9, nous résumons les grandes lignes
de nos recherches et proposons quelques pistes pour la poursuivre.
Dans un monde où les hommes vivent des violences, des
souffrances, des injustices, des oppressions, des divisions et de la
haine, l’Église congolaise d’aujourd’hui ne peut se replier sur
ellemême. En raison des hostilités grandissantes dans le pays, nous
estimons, comme le pense le Père Grégoire Marie Kifuayi, que sa
mission doit dépasser ses propres frontières et se déployer dans
l’espace public où elle peut apporter une contribution efficace à la
résolution des conflits, à la réconciliation et à la construction de la
20paix .
20 Père Grégoire Marie Kifuayi, Salésien de Don Bosco, Nationalité Congolaise
RDC, Directeur du Théologicat Salésien, Ebugu, Mai - Juillet 2012 dans sa
communication sur « L’Afrique et la réconciliation »,
http://www.sdb.org/en/Departments/Missions/Experiences/Ebugu_mai_juillet_2012,
consulté le 20 janvier 2013.
30 Chapitre 2
Un cas d’inculturation du christianisme
en contexte africain
Introduction
Notre étude porte principalement sur la possibilité, pour les Églises
chrétiennes, d’intégrer des pratiques de la société traditionnelle
africaine dans leur pastorale de la réconciliation en vue de contribuer
au processus de résolution des conflits actuels en RD Congo et de
mener à une paix sociale durable. Par le passé, les missionnaires
chrétiens qui ont évangélisé l’Afrique ont souvent rejeté de telles
pratiques traditionnelles, parce que la culture africaine était considérée
en bloc comme incompatible avec la foi chrétienne. Mais la réflexion
théologique récente, particulièrement autour de la notion
d’inculturation, a permis d’élaborer une relation beaucoup plus
positive entre le christianisme et la culture traditionnelle africaine.
Dans ce contexte, la rencontre entre l’Évangile et les pratiques
africaines traditionnelles se présente comme un cas spécifique
d’inculturation du christianisme. Dans ce chapitre, pour inscrire
correctement notre projet dans une perspective d’inculturation, nous
précisons d’abord le concept d’inculturation et nous justifions la
nécessité de celle-ci. Nous explorons ensuite les principales tendances
de la théologie de l’inculturation et nous signalons quelques obstacles
et défis auxquels elle se heurte. Nous indiquons enfin dans quel
courant se situe notre démarche.
2.1 Étymologie et définition du concept d’inculturation
Commençons par préciser le sens étymologique du terme
inculturation. Comme le souligne Jean Bacon, les deux mots qui
21composent le terme inculturation sont issus du latin in et cultura . Le
premier, « in » est un préfixe qui peut avoir deux sens : au sens locatif,

21 Jean Bacon, Les cultures à la rescousse de la foi, Montréal, Coll. Brèches
théologiques, Médiaspaul, 2001, p. 32.
31 il signifie « en » ou « dans » comme dans les mots infiltrer (faire
entrer dans un corps) et insérer (introduire une chose dans une autre) ;
au sens négatif ou privatif, il indique un manque et équivaut à « ne…
pas », comme dans inconnu (qu’on ne connaît pas) ou insensé (qui n’a
pas de sens). Dans notre travail, il est employé dans le premier sens.
Le second terme, « culture », a également plusieurs sens : au sens
concret, c’est l’activité agricole, la culture de la terre ; au sens figuré,
il peut désigner l’éducation, et, par extension, l’« ensemble des
aspects intellectuels d’une civilisation » ou l’« ensemble des formes
22acquises de comportement, dans les sociétés humaines » . Jean
Vansina, pour sa part, appelle « culture » la façon de vivre d’un
peuple : « ses structures, comportements, idéologies et des croyances,
des objets matériels en usage dans la société, aussi la relation entre
23individu et sa société ». Chaque culture a sa manière de répondre
aux problèmes de la vie dans sa communauté. Le profil d’une culture
se concrétise lorsqu’on observe son environnement, sa structure
économique, sociale et politique, dans son idéologie religieuse et ses
arts, ainsi que la viabilité de ses normes.
À ces deux éléments s’ajoute le suffixe « ation » qui évoque « une
24action ou son résultat » . L’inculturation serait donc une action qui
25s’effectue dans une culture . Jean Bacon estime que « l’étymologie
suggère même l’accomplissement de l’humain par le moyen d’un
26apport culturellement transmissible ».
Employé en théologie chrétienne depuis les années 1970, le
concept d’inculturation, fait référence à un processus d’insertion du
27christianisme dans une culture donnée . L’inculturation devient ainsi
une dynamique dans laquelle un élément religieux est considéré par

22 Le Grand Robert de la langue française, art. « Culture »,
[http://gr.bvdep.com/version-1/login_.asp] (consulté le 2013-04-10).
23 Jan Vansina, Introduction à l’ethnographie du Congo, Kinshasa, éditions
universitaires du Congo, 1965, p. 7.
24 Maurice Grevisse et André Goosse, Nouvelle grammaire française, Paris, De
Boeck, 3 éd. 1995, p. 60.
25 Il ne faut évidemment pas confondre le substantif « inculturation » et l’adjectif
« inculte » : bien que ce dernier dérive de l’adjectif latin cultus « cultivé », son
préfixe a ici le sens privatif et l’adjectif signifie donc au sens propre « qui n'est pas
cultivé » et au sens figuré « sans culture intellectuelle» (voir Le Grand Robert de la
langue française, art. « Inculte », [http://gr.bvdep.com/version-1/login_.asp]) (
consulté le 2013-04-10).
26 Jean Bacon, Les cultures à la rescousse, p. 32-34.
27 Ibidem, p. 32.
32 rapport à l’être humain enraciné dans sa culture. Ce constat amène
Bacon à la conclusion que l’inculturation recouvre une dimension
socio-anthropologique et une dimension théologique qui met en valeur
28le travail de l’Esprit dans une culture d’accueil .
La définition de l’inculturation la plus connue et la plus souvent
citée est celle qu’a formulée en 1978 le jésuite Pedro Arrupe. Pour lui,
« L’inculturation est l’incarnation de la vie et du message chrétiens
dans une aire culturelle concrète, en sorte que non seulement
l’expérience chrétienne s’exprime avec des éléments propres à la
culture en question […] mais aussi que cette même expérience
devienne principe d’inspiration, à la fois norme et force
d’unification, qui transfigure et recrée cette culture, étant ainsi à
29l’origine d’une nouvelle création» .
Au-delà de cette description générale, plusieurs définitions de
l’inculturation sont suggérées, selon le courant ou le point de vue
adopté par leurs auteurs. Pour préciser le sens et la nécessité de
l’inculturation et l’influence de la culture sur les communautés, nous
avons retenu quatre théologiens africains représentatifs dont
l’expérience ou la réflexion fait ressortir la nécessité pour
l’évangélisation de prendre en compte la culture d’accueil. Il s’agit de
François Kabasele Lumbala, Nathaël Yoavi Soédé, Joseph Ndi Okalla
30et Peter Tuckson . Nous passerons en revue la façon dont ils
définissent le concept avant de proposer celle que nous retenons
comme définition opératoire.
Né d’une famille chrétienne, François Kabasele Lumbala a vécu
des expériences de vie très particulières. Il a grandi loin de sa culture,
dans un centre missionnaire, soustrait de l’influence des cultures
africaines, jugées de « diaboliques », « superstitieuses » et néfastes au
31progrès intellectuel et moral . Mais divers événements tels que la
nécessité de fuir pour échapper à la guerre et aux menaces de mort, le
contact avec sa grand-mère venue prendre soin de jumeaux dans sa

28 Ibidem, p. 33.
29 Père Pedro Arrupe, Écrits pour évangéliser, Montréal, éd. Bellarmin, 1985, pp.
169-170.
30 Nous avons fait le choix de ces auteurs en raison de la qualité de leurs analyses du
concept d’inculturation et des applications qu’ils en font aux communautés
africaines.
31 François Kabasele Lumbala, Renouer avec ses racines. Chemins d’inculturation,
Paris, Karthala, 2005, p. 12-16.
33 famille, l’approbation du voyage par les ancêtres, etc., l’ont amené à
reprendre contact avec sa culture d’origine et à s’en imprégner. Il a
alors réalisé que personne, en Afrique, ne peut se dérober à sa culture
d’origine et que la vie en Christ ne peut se passer en dehors d’elle.
Kabasele Lumbala a redécouvert la présence permanente de sa
communauté culturelle, celle des vivants et des morts, et il a renoué
ainsi avec ses racines. Il en est venu à concevoir une manière de vivre
son christianisme dans cette culture, basée sur la vision africaine du
monde. Une telle expérience l’a conduit à définir l’inculturation
comme un processus qui situe le message de l’Évangile dans un
contexte, un moment, un lieu, un groupement d’hommes et qui donne
au Verbe « une temporalité et le laisse s’inscrire dans la chair
humaine quelque part : c’est l’incarnation que Dieu a faite
lui32même» .
La réflexion de François Kabasele Lumbala s’insère dans une
perspective de théologie pastorale pratique. Liturgiste, il recourt à
l’inculturation pour élaborer un «célébrer africain ». Dans cette
recherche d’identité, l’inculturation a porté beaucoup de fruits : on a
33adopté des signes, des symboles et des rituels nouveaux . L’Africain
se retrouve dans l’adoration des ancêtres, dans une prière
eucharistique orale, un décor africain et la danse ; les Christs et
Vierges noirs sont acceptés dans l’iconographie chrétienne africaine.
Kabasele Lumbala propose le port d’un froc en coton, le costume
local, comme le pagne et l’eucharistie aux éléments africains (hostie
de farine de manioc). Ce modèle de sélection rejoint l’approche de
Paul G. Hiebert selon laquelle, les éléments de croyances anciennes et
des coutumes traditionnelles seront examinés avant leur rejet ou leur
acceptation en rapport avec leur signification et leur place dans la
34culture et sont évalués à la lumière des normes bibliques .
Cette conception de l’inculturation pourrait se traduire,
concrètement, dans une démarche applicable à notre recherche. Pour
intégrer des éléments culturels traditionnels à des pratiques
contemporaines chrétiennes de réconciliation, un parcours inspiré de
celui de Kabasele Lumbala comporterait quatre étapes et il consisterait
à : 1) Rassembler toutes les informations concernant les procédés
traditionnels ; 2) Étudier l’enseignement biblique sur des pratiques du
32 Ibidem, p. 16.
33 Ibidem, p. 34.
34 Paul G. Hiebert, Anthropological Insights for Missionaries, Grand Rapids
(Mich.), Baker Academic, 2008, 183-192.
34