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Projet d'éthique planétaire. La paix mondiale par

De
252 pages

"Pas de survie sans éthos planétaire. Pas de paix mondiale sans paix religieuse sans dialogue entre les religions." Ce sont les premières phrases de ce livre, et elles annoncent le "programme" dont il traite.





Pas de survie sans éthos planétaire : mais comment fonder une telle éthique ? La raison n'est-elle pas suffisante pour cela ? Quel peut être l'apport des religions, et particulièrement du christianisme, pour fonder des valeurs universelles, admises par tous ?





Pas de paix mondiale sans paix religieuse. Les défaillances des religions au cours de l'histoire sont bien connues. Elles ont besoin d'une critique, et plus encore d'une autocritique, qui prendrait pour critère ce qui est vraiment humain ou le plus grand bien de l'humanité.





Pas de paix religieuse sans dialogue entre les religions : comment les religions peuvent-elles dialoguer en vérité ? Que peuvent-elles affirmer en commun tout en demeurant fermes dans leur vérité propre ?





Ce sont quelques-unes des questions posées par Hans Küng dans ce livre. Elles justifient l'urgence de la réflexion sur les conditions d'une éthique universelle.





Traduit de l'allemand par Joseph Feisthauer.


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couverture

Du même auteur

AUX MÊMES ÉDITIONS

Le Concile, épreuve de l’Église

1963

 

En collaboration

Catholiques et Protestants

1963

 

Être chrétien

1978

 

Vingt Propositions d’Être chrétien

1979

 

L’Église assurée dans la vérité ?

1980

 

Dieu existe-t-il ?

1981

 

Vie éternelle ?

1985

 

Le Christianisme et les religions du monde

1986

 

Une théologie pour le 3e millénaire

1989

 

Christianisme et religion chinoise

En collaboration avec Julia Ching

1991

CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS

Concile et Retour à l’unité

Éd. du Cerf, 1961

 

Structures de l’Église

Desclée De Brouwer, 1963

 

Pour que le monde croie

Ed. du Cerf, 1963

 

La Justification

Desclée De Brouwer, 1965

 

L’Église

Desclée De Brouwer, 1968

 

Être vrai

Desclée De Brouwer, 1968

 

L’Homme, la souffrance et Dieu

Desclée De Brouwer, 1969

 

Liberté du chrétien

Desclée De Brouwer, 1969

 

Infaillible ? Une interpellation

Desclée De Brouwer, 1971

 

Prêtre, pour quoi faire ?

Éd. du Cerf, 1971

 

Qu’est-ce que l’Église ?

Desclée De Brouwer, 1972

 

Incarnation de Dieu

Desclée De Brouwer, 1973

Pour Karl et Ilse Klasen.

Introduction


Pas de survie sans ethosI planétaire. Pas de paix mondiale sans paix religieuse. Pas de paix religieuse sans dialogue entre religions. Tels sont les thèmes abordés dans ce livre.

Il s’agit d’un petit volume, certes, mais il a une longue préhistoire. Je n’aurais pas osé aborder le thème de l’ethos planétaire sans en avoir d’abord élaboré les fondements, tant du point de vue théorique et herméneutique qu’en fonction du contenu pratique1. Ces fondements ne se réduisent pas, loin de là, aux religions du monde : c’est l’objet principal (mais nullement exclusif) du questionnement de ce livre et il m’a été donné de l’aborder en collaboration avec des collègues scientifiques, hommes et femmes, dans deux ouvrages2. Il en va aussi du jugement porté sur la religion comme telle : discussion de la critique de la religion en vogue à l’époque moderne, de l’éthique profane, de la situation politique et socioculturelle3.

Ce qui est abordé ici, en matière d’ethos et de religion, avec la plus grande transparence possible et dans un langage accessible à tout un chacun, n’a cessé d’être réfléchi et mis à l’épreuve, avant d’être présenté ici avec la concision d’un programme, sous la forme, parfois, de thèses quasi scolastiques : tentative provisoire d’une analyse de notre temps, analyse du renversement d’attitude auquel nous assistons et de la constellation globale d’une nouvelle époque qui se dessine déjà, du nouveau « macroparadigme » – concept clé, à mon sens, pour toute l’histoire humaine. Face à la masse des informations (qui doublerait tous les cinq ans) et au déluge de nouvelles quotidiennes, l’individu se sent, certes, de plus en plus « bête », mais il n’en a que plus besoin, aujourd’hui, d’une conscience fondamentale de son orientation – pour être en mesure d’ordonner et d’assimiler la masse perturbante des détails. C’est cette ligne d’orientation que nous voudrions offrir ici. Je suis évidemment pleinement conscient, moi aussi, que la réalité est infiniment plus compliquée, que toutes les évolutions connaissent aussi leurs exceptions, leurs déviations et leurs mouvements en sens contraire, que chaque affirmation particulière peut toujours être soumise à un questionnement sans fin. Mais ce qui m’apparaît plus important, c’est que le public a le droit, s’agissant des affaires publiques, d’exiger même du scientifique un éclairage sur la situation spirituelle de notre temps, en un langage clair et compréhensible, qui fasse abstraction du jargon contourné des spécialistes et de la prétendue profondeur de formules creuses.

Ce texte-programme n’aurait cependant jamais vu le jour si sa rédaction ne m’avait pas été comme imposée par le temps présent. Je restitue ici, sous la forme la plus concise possible, ce que j’ai appris et qui s’est imposé à moi à travers mes études, mais aussi mes voyages dans toutes les grandes sphères culturelles et économiques de cette terre, ainsi que mes rencontres avec des hommes de religions, de races et de classes les plus diverses : à savoir la nécessité d’un ethos pour l’humanité dans son ensemble. Il m’est apparu de plus en plus évident ces dernières années que ce monde unique dans lequel nous vivons n’aura une chance de survie qu’à condition de ne pas continuer à laisser coexister des éthiques différentes, contradictoires, voire se faisant mutuellement la guerre. Ce monde unique appelle un ethos fondamental unique ; cette société mondiale unique ne requiert certainement pas une religion et une idéologie unitaires, mais bien quelques normes, valeurs, idéaux et objectifs liant tous les hommes – qui les unissent et les obligent.

Mon souci, ici, n’est pas celui d’une politique partisane ; comme théologien, quand il me faut prendre position politiquement, je me sens précisément des obligations à l’égard du tout, et non d’un parti quel qu’il soit. Et comme théologien œcuménique, bien qu’enraciné dans ma propre Église, je me sens responsable à l’égard de toutes les Églises et toutes les religions – responsable de l’unité des Églises et de la paix entre les religions. Mais ne fut-ce pas de tout temps l’affaire des religions que de motiver toujours à nouveaux frais les hommes, partout sur le globe, dans le sens de normes, de valeurs, d’idéaux et d’objectifs ? Voilà qui est indéniable, en dépit de l’immense ambivalence des religions : l’auteur en a lui-même suffisamment fait l’expérience. Aussi ce livre ne se veut-il pas porteur d’une conception idéalisée des religions, il ne transfigure pas les religions. Mais le temps est mûr pour un appel pressant : aujourd’hui, une responsabilité toute particulière incombe aux religions du monde quant à la paix du globe. Et la crédibilité de toutes les religions, y compris les plus minoritaires, dépendra de ce qu’à l’avenir elles mettront l’accent plus sur ce qui les unit que sur ce qui les sépare. L’humanité pourra en effet de moins en moins accepter de laisser les religions attiser les guerres au lieu de bâtir la paix, sombrer dans le fanatisme au lieu de travailler à la réconciliation, se prévaloir de leur supériorité au lieu d’ouvrir le dialogue.

J’ai eu maintes fois l’occasion déjà de mettre à l’épreuve, en public, le programme présenté ici. Deux de ces occasions représentaient un défi particulier pour moi : en février 1989, s’est tenu à l’Unesco, à Paris, un symposium sur le thème. « Pas de paix mondiale sans paix religieuse », sous la responsabilité de la délégation allemande auprès de l’Unesco et du Goetheinstitut. Je fus invité à donner l’exposé d’ouverture, qui devait faire le point sur la situation actuelle et qui a maintenant trouvé place dans ce livre. Étaient invités à ce symposium des représentants de toutes les grandes religions du monde, qui prirent position par rapport à mon texte de départ, ouvrant ainsi la voie à un dialogue fécond. La deuxième de ces occasions fut le World Economic Forum à Davos, au beau milieu des bouleversements que connaissait l’Europe centrale, en février 1990. Je suis reconnaissant au Pr Klaus Schwab, fondateur et président du World Economic Forum, de m’avoir vivement incité à parler, en théologien, devant ce collège international représentatif. Je suis en effet convaincu que si nous ne réussissons pas à gagner également à notre programme éthique des représentants du monde politique, économique et financier, toutes les exigences éthiques des religions et des Églises, quelle que soit leur bonne volonté, tomberont dans le vide. Le thème de mon exposé à Davos était : « Pourquoi avons-nous besoin de normes éthiques globales pour survivre ? » Ce manuscrit – testé ensuite dans un contexte très différent, à l’université de Tübingen et à l’université de Kiel, dans un échange public avec des philosophes comme Hans Jonas et Karl-Otto Apel – a, lui aussi, été intégré dans le présent ouvrage.

La troisième partie de ce livre est entièrement orientée vers l’avenir. Je l’intitule « Prolégomènes », car il s’agit de « remarques préliminaires » pour un nouveau projet de recherche, rendu possible par la fondation du Jubilé Robert-Bosch depuis l’année 1989 et consacré au thème « Pas de paix mondiale sans paix religieuse ». Il a pour objectif un diagnostic théologique global de la situation religieuse de notre temps. Pendant les cinq années à venir, j’entends présenter d’abord des études sur la situation religieuse du judaïsme, du christianisme et de l’islam. J’explique dans la troisième partie quel concept analytique j’envisage d’utiliser pour cette entreprise extraordinairement complexe. J’ai pu me rendre compte que l’analyse théologique des paradigmes, telle que je l’ai déjà exposée4, appliquée aux trois grands courants religieux de l’humanité, est un instrument privilégié pour comprendre les conflits actuels au sein de ces religions, concernant aussi bien leurs grandes continuités et ruptures historiques que la structuration interne actuelle de leur contenu, et pour ouvrir de nouvelles possibilités de solution à l’avenir.

Je suis évidemment conscient de mes propres limites dans cet opuscule. Il s’agit, en effet, d’une entreprise qui comporte d’innombrables niveaux, d’une étendue incommensurable, qui fait appel à plusieurs spécialités et qui tombe donc sous un feu croisé de critiques. Aussi ai-je délibérément choisi le terme de « projet » d’un ethos planétaire. Il serait en effet absurde de penser qu’un seul théologien puisse créer quelque chose comme un « ethos planétaire », voire la paix entre les religions. Mais le théologien œcuménique se doit précisément de faire accéder à la conscience commune ce qui est déjà acquis en termes d’orientations générales et d’inciter sans répit les religions à mettre toujours plus l’accent sur ce qu’elles ont en commun plutôt que sur ce qui les divise. Or les religions du monde sont plus proches les unes des autres en ce qui concerne l’ethos que le « dogme ».

Mon ouvrage Préserver l’espérance. Écrits pour la réforme de l’Église, paru au printemps 1990, se voulait un texte-programme pour ce qu’on pourrait appeler la « politique intérieure », à partir d’une vue d’ensemble rétrospective (et en reprenant l’essentiel de mes publications antérieures), sur l’horizon des différentes Églises chrétiennes. Le présent opuscule, préparé en même temps, se voudrait précurseur de publications ultérieures, un texte-programme pour ainsi dire de « politique extérieure », sur l’horizon des différentes régions et religions du monde. Cet ouvrage aura atteint son objectif s’il peut contribuer à une double évolution :

– que les spécialistes des différentes religions et ceux de l’éthique soient de plus en plus nombreux à travailler ensemble à la prise de conscience ou à une conscience plus aiguë d’un ethos global, par une étude en commun des sources, par des analyses historiques, par leur exploitation systématique ainsi qu’en offrant des diagnostics sociopolitiques ;

– que les responsables, à tous les niveaux de notre société, se préoccupent résolument, de toutes leurs forces, théoriquement et pratiquement, de ce thème de l’« éthique mondiale », thème ardu mais si important pour la survie de l’humanité.

Je dédie ce livre au Dr Karl Klasen, président à la retraite de la Banque fédérale, et à son épouse, lise. L’amitié qui nous lie depuis de nombreuses années m’est devenue particulièrement précieuse dans le contexte du thème ici traité. Les nombreuses conversations avec Karl et Ilse Klasen m’ont permis de mieux saisir les interconnexions réelles de notre monde. Mais, inversement, l’un et l’autre se sont laissé interpeller par un théologien. Ils ont estimé important, au titre d’hommes du XXe siècle, d’étudier des livres de théologie, avant de rencontrer leur auteur. De là est née une amitié faite d’enrichissement mutuel et d’échanges, pour la plus grande joie de tous. Je tenais à exprimer ici publiquement ma reconnaissance pour nombre de conseils désintéressés et d’encouragements amicaux sur ma route.

Une équipe restreinte, mais efficace, de notre Institut de recherche œcuménique m’a toujours accompagné dans cette entreprise scientifique, pour lire le manuscrit, pour le discuter et le corriger : MM. Karl-Josef Kuschel et Stephan Schlensog, ainsi que Mme Marianne Saur ; Mmes Eleonore Henn et Margarita Krause ont pris en charge la réalisation technique du manuscrit ; la mise en forme et la transcription graphique de mes schémas ont été le fait de Stephan Schlensog. Je les remercie tous cordialement.

Tübingen, mai 1990,
Hans Küng.


I.

« ethos », « éthique » : Hans Küng distingue entre l’« ethos », qui est l’attitude morale fondamentale de l’homme, et l’« éthique », qui est la doctrine philosophique et théologique relative aux valeurs et aux normes guidant nos décisions. Le mot « éthique » en français recouvre les deux sens, tandis qu’« ethos » n’est guère utilisé. D’où le titre français. (N.d.T.)

A

IL N’Y AURA PAS DE SURVIE SANS UN ETHOS PLANÉTAIRE



Pourquoi nous avons besoin d’un ethos global

I

Du moderne au postmoderne


– Chaque minute, l’ensemble des pays du monde dépensent 1,8 million de dollars pour les armées et les armements.

– Chaque heure, mille cinq cents enfants meurent de faim ou des suites de maladies dues à la faim.

– Chaque jour, une espèce animale ou végétale disparaît de la surface du globe.

– Exception faite de la Seconde Guerre mondiale, les années quatre-vingt détiennent le triste record, par semaine, du nombre d’arrestations, de tortures, d’exécutions, d’exils forcés et d’autres formes d’oppression, de la part de gouvernements répressifs.

– Chaque mois, le système économique mondial alourdit de 7,5 milliards de dollars la dette de 1 500 milliards de dollars, charge déjà écrasante pour les hommes du tiers-monde.

– Chaque année, une superficie de la forêt tropicale correspondant aux trois quarts de la Corée est irrémédiablement détruite.

Ces chiffres5, que nous pourrions facilement compléter ou remplacer par d’autres analogues, devraient suffire, à eux seuls, à nous faire comprendre pourquoi nous avons besoin d’un ethos global pour survivre. Nous ne pouvons cependant faire l’économie d’une approche plus concrète pour fonder la nécessité de cet ethos. En effet, la crise mondiale actuelle n’est pas le résultat d’une évolution toute récente, mais bien le fruit d’un processus sur fond de crise à long terme. Quiconque pose aujourd’hui la question d’un ethos global devra bien être conscient que la situation présente est l’expression d’un effondrement profond, marquant la fin d’une époque, qui a débuté avec la Première Guerre mondiale.

1. Les débuts d’un changement de paradigme

Avant d’envisager les promesses et les risques de l’avenir, un bref rappel de la ligne de partage que représente 1918 dans l’histoire mondiale ne sera pas hors de propos. L’histoire n’a que faire des chiffres ronds. Et pour nombre d’historiens, c’est la Première Guerre mondiale qui marque la fin du XIXe siècle, le XXe siècle ne commençant vraiment qu’en 1918. C’est là que s’amorce, à y regarder de plus près, le tournant vers une nouvelle époque dans l’histoire du monde, qui prend le relais de l’époque moderne. Le « postmoderne »6 est un concept qui pose problème, bien sûr. Il est l’expression davantage de la perplexité que de la certitude dans la tentative visant à circonscrire une nouvelle époque de l’histoire du monde, qui n’a pas encore de nom propre, mais dont nous prenons de plus en plus conscience, en cette fin de siècle7. Pour moi non plus, « postmoderne » n’est ni un mot magique ou passe-partout qui expliquerait tout, ni un slogan polémique ; c’est un concept heuristique, qui peut certes prêter à malentendu mais qui est néanmoins incontournable, un « concept de recherche » à définir avec précision, capable de structurer les problèmes, pour l’analyse de ce qui différencie notre époque de l’époque moderne.

A. LETOURNANT : 1918

Estimer, comme on le fait trop souvent, que le tournant de l’époque « moderne » à l’époque « postmoderne » ne s’amorce que dans les années soixante-dix ou quatre-vingt témoigne d’une certaine myopie intellectuelle. L’ébranlement de l’époque moderne est concomitant avec l’effondrement de la société bourgeoise et du monde eurocentrique au moment de la Première Guerre mondiale. Pour l’Europe centrale et orientale, elle a signifié l’écroulement de l’Empire allemand millénaire et de l’Empire tsariste, de l’État chrétien protestant, vieux de quatre cents ans, et de la théologie libérale moderne ; en même temps que la chute des Habsbourg, il s’agit de l’effondrement de l’Empire ottoman et de l’Empire chinois… Ce qui est déterminant, ce n’est donc pas le mot « postmoderne », utilisé souvent de façon floue, comme chez les auteurs de feuilletons, mais la réalité sous-jacente : celle d’un retournement global faisant époque et qu’il conviendra d’analyser dans toutes ses implications. Le mot « postmoderne » – on n’a pas trouvé de terme plus adéquat jusqu’ici – ne s’applique donc pas d’abord, pour moi, à l’histoire littéraire ou à la théorie architecturale (dans ces domaines, la prise de conscience des problèmes a été relativement tardive)8, mais à l’histoire du monde9.

Dès la fin de la guerre de 1914-1918 s’ouvraient en effet aussi des chances d’édifier un ordre du monde postmoderne, un ordre nouveau, plus pacifique, sur les ruines du monde moderne effondré, de ce monde qui avait commencé vers le milieu du XVIIe siècle, avec la philosophie moderne (Descartes), la science moderne (Galilée) et une conception profane du droit, de l’État et de la politique.

– Beaucoup avaient déjà conscience, alors, que la domination du monde par les puissances européennes était fondamentalement ébranlée et qu’après ce tremblement de terre politique global l’eurocentrisme devait faire place à un polycentrisme (aux côtés de l’Europe, de l’Amérique, de la Russie soviétique, ainsi que du Japon).

– Il était déjà clair que la science et la technique modernes allaient conférer aux guerres une tout autre puissance de destruction et qu’un nouveau conflit mondial, avec une technologie de mort encore plus perfectionnée, pourrait totalement ruiner l’Europe.

– Il y avait déjà un mouvement de la paix, qui plaidait résolument pour le désarmement total, voire le pacifisme.

– On assistait déjà à une critique massive de la civilisation. Des hommes plus perspicaces avaient déjà compris que l’industrialisation n’apporterait pas seulement un progrès technique, mais qu’elle détruirait aussi, à la longue, le monde environnant.

– Dans de nombreux pays, le mouvement féministe faisait déjà définitivement sa percée : l’égalité des droits dans les votes politiques et le choix de la profession commençaient à s’imposer.

– Des conférences et des fédérations internationales inauguraient déjà le mouvement œcuménique, qui allait aboutir, après la Seconde Guerre mondiale, au Conseil œcuménique des Églises et au deuxième concile du Vatican.

Tous ces mouvements ne représentent pas une « trahison » de l’esprit moderne, ils ne sont pas nés de motivations prémodernes, « antimodernes », mais témoignent au contraire d’une projection vers l’avenir, projection créatrice qui devait conduire à une nouvelle constellation globale postmoderne. Cependant, comme on le sait, il y eut aussi, conjointement, des mouvements en sens contraire, réactionnaires et visant le Tout (« totalitaires »).

B. ERREMENTSCATASTROPHIQUES

Après 1918, le monde n’a pas su saisir les chances d’un nouvel ordre mondial. Pourquoi ? Dans une perspective d’avenir, cela n’aurait pas grand sens de discourir longuement sur la question de savoir qui porte la responsabilité des errements catastrophiques des années vingt et trente et de spéculer sur le visage qu’aurait le monde aujourd’hui si, dans le traité de Versailles, l’Allemagne vaincue n’avait pas été humiliée, si l’Europe, ses colonies comprises, avait fait l’objet d’une autre répartition, et si, au lieu du communisme, du national-socialisme et du militarisme japonais, avait pu s’instaurer la démocratie. Rétrospectivement, en tout cas, les hommes raisonnables tombent d’accord sur trois points, eu égard aux deux guerres mondiales, à l’archipel du Goulag, à l’Holocauste et à la bombe atomique :

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