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Que croient les jeunes aujourd'hui

160 pages
Au sommaire de numéro : Qu'est-ce que «Croire» ? ; Les jeunes et la religion : un cadrage général ; Entretien avec Monseigneur Dubost, Président de l'association des JMJ 1997 ; Islam français : entre sécularisation et mode de vie ; de X-Files à la secte : la recherche d'une autre vérité ; Rave new world ; Les skinheads : solidarité de classe ou combat national ; La participation des jeunes aux associations en France, analyse de quelques indicateurs statistiques…
Voir plus Voir moins

3"fme

trimestre 1997

,

4 Editorial
AGORA sur-Ie -WEB, OlivierVouard

7 Dossier "Les débats"
Qu'est -ce que" Croire"?

:

- Ce à quoi croient les jeunes..., Olivier Douard

Ure page 7

- "Qu'est-ce que "Croire"?, Pierre Mayol En interrogeant les diverses fonctions sociales du verbe "croire" et en insistant plus particulièrement sur la fonction religieuse, l'auteur essaie de clarifier: croyance, contenu de la croyance et crédulité. Ure page 11
- Les jeunes et la religion: un cadrage général, Yves Lambert Yves Lambert tisse la toile de fond des pratiques religieusesdes jeunes aujourd'hui en repèrant quatre tendances principales. lire page23

,)

Islam français:

Entretien avec Monseigneur Dubost

,
...

Président de l'association des ]M] 1997. Urepage 35

-

entre sécularisation

et mode de vie, Jocelyne Césari

.. ...

Avec l'enracinement dans la société française des immigrés du Maghreb et d' Mrique, l'islam est désormais une composante du paysage religieux et culturel. L'émergence d'un islam minoritaire dans un contexte de pluralisme politique et culturel est ici analysé. Lirepage 43

)

) 2

-

De X-Piles à la secte:

la recherche

d'une autre vérité, Renaud Marhic

Cet article attire l'attention sur la séduction exercée par les thèmes relevant du paranormal sur les jeunes. Derrière la croyance aux extraterrestres ou aux parasciences, se cachent des attentes précises participant d'une véritable démarcne contre-culturelle. Urepage 63

- Rave new world, Anne Rioche Contre-culture dès la fin des années 90, la musique techno et ses grands rassemblements les raves interrogent sur le sens de ce mouvement qui réaffirme

-

-

le sens social et une certaine forme de quête spirituelle. Urepage

65

@ L'Harmattan, 1997 ISBN 2-7384-5676-6 AGORA
DÉBATS JEUNESSES N29

sommaire

.

-

Les skinheads:
et des principes nationalistes,

solidarité de classe ou combat nationaL Youra Petrova
radicaux. Sont présentés: les skins de l'extrême droite, et,

Ces groupes sont souvent inspirés par des logiques extrémistes

les skins des sixties, plutôt culturels et nostalgiques

à l'extrême gauche, les redskins. lire page 77

95 Dossier

"Points de vue" :
à

- L' ethnicité chez les jeunes Réunionnais, Lucette Labache Cette contribution s'intéresse, à travers une analyse transgénérationnelle,

certains indicateurs de l'ethnicité chez les jeunes Réunionnais. Lirepage 95

-

La participation des jeunes aux associations en France,

analyse de quelques indicateurs statistiques, Bernard Roudet
Par l'examen de plusieurs enquêtes statistiques, cet article apporte des informations synthétiques sur l'appartenance associative des jeunes, complémentaires de l'ouvrage "Des jeunes et des associations". Lirepage 105

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-

Les logiques d'action juvéniles face à la Mission locale,

AzizJellab
La problématique de l'insertion des jeunes a connu récemment des évolutions. Sont interrogées les manières dont les jeunes réagissent aux injonctions de la Mission locale. Urep&ge117

Cf) 3

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-

"D'après moi, la mafia c'est..."

Dans l'imaginaire des enfants siciliens, Elisa Manna et Rosario Sapienza Une équipe de chercheurs analyse plusieurs milliers de réponses d'enfants siciliens et romains à la question: la mafia, d'après toi, qu'est-ce que c'est ?... Urepage127

139 lire. faire lire 149 Carnet de champs 157Veille informative

AGO R A DÉ BAT S JEU NES SES

NQ 9

Comme nous l'avions annoncé il y a quelques mois, notre revue va prendre «place publique» sur le réseau mondial internet, d'ici le mois de juillet 1997. L'installation technique est en cours et le site qui nous héberge, celui de l'Institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire, est d'ores et déjà accessible. Il ne s'agit pas pour nous de faire mode mais bien de profiter de ce que les technologies actuelles nous offrent pour mieux servir encore notre projet éditorial. Une analyse du lectorat actuel de la revue, réalisée il est vrai essentiellement à travers les abonnements, nous laisse à penser que pour beaucoup,
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l'informatique et des communications. Nous espéronspdonc, avec internet, à la fois augmenter nos relations avec les lecteurs, en quantité (toucher plus de personnes, et plus souvent) comme en qualité. Ce gain qualitatif pourra se faire sur trois plans au moins. Tout d'abord parce que des expressions plus nombreuses de lecteurs, complémentaires même si elles sont parfois contradictoires, autorisent des traitements plus fins, plus significatifs, et permettent des exploitations plus interressantes. Par ailleurs, la rapidité et la convivialité du système, nous permettra d'organiser la parole sur des sujets à traiter dans les futurs numéros. Nous ouvrirons ainsi des «forums» temporaires permettant de recueillir des contributions, modestes ou plus conséquentes, sur les problématiques qui sont traitées dans la revue au cours de l'année à venir. Quatre thèmes seront proposés en permanence, correspondant aux quatre numéros en préparation. Concrètement, en s'appuyant sur la programmation connue à ce jour, seraient livrées aujourd'hui à la discussion des thématiques suivantes: «Se faire de la tune», «Les pédagogies de l'aventure», «Les jeunes en situation de travail», «Les espaces, la mobilité des jeunes». Chacune de ces thématiques, trop vagues pour donner facilement prise à une réflexion structurée, seront accompagnées d'un texte court de problématisation, émanant du petit groupe de pilotage du numéro en question et des intitulés des contributions connues à la date de la consultation. L'idée, si nous pouvons réelle-

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l'accès au réseau n'est pas d'entrée un obstacle à l'information, et que le choix de l'outil que nous avons fait n'induit pas de facto la confiscation de la relation à la revue par quelques priviligiés. Nous pouvons sur ce plan être d'autant plus sereins que les autres modes de communication, plus traditionnels, continuent bien sûr d'être utilisables. Le travail de réflexion qu'ont mené sur le sujet les services de la revue et de l'INJEP d'une part et le Comité de rédaction d'autre part, nous a amenés à mettre en avant trois objectifs majeurs pour ce projet de dévelop.. pement. -Le premier vise à favoriser la relation avec le lectorat de la revue en jouant pleinement du potentiel d'interactivité que ce type de technologie nous offre et qui profite régulièrement des progrès rapides des secteurs combinés de

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éditoria")

ment bénéficier

de la matière escomptée,

serait d'enrichir le dossier «Débats», d'un écrit nouveau, original, construit à partir des diverses interventions des lecteurs... Enfin, le Web a celà d'original et d'interressant qu'il est structurellement un réseau de réseaux. Nous essayerons donc de jouer au mieux de cette possibilité de tisser des liens entre les différents utilisateurs, professionnels de l'animation, enseignants, formateurs, chercheurs, élus des collectivités territoriales, élus associatifs, fonctionnaires des services de l'État concernés, bref intervenants divers des politiques jeunesse. Celà pourra se traduire par la possibilité de dialoguer directement avec des auteurs, ou des institutions associées à un numéro de la revue, ou plus simplement entre personnes intéressées par un échange de vues, voire dans une perspective plus ambitieuse d'initier un travail théorique sur une question précisée mais librement choisie.

-Le deuxième objectif est de faciliter l'accès à la revue pour les étrangers, ou les lecteurs français à l'étranger «services culturels, intituts et établissement d' enseignement français, Alliance française.. .». Cet impératif est à relier à la dimension

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internationale de l'Institut. Agora Débats/Jeunesses est connu et attendu de -c nombreux collègues hors de nos frontières, '-LU et les articles d'auteurs étrangers que nous I) publions régulièrement, et qui représentent 17 % des articles publiés, sont une traduction concrète et tangible de la réalité du réseau international de la revue. À travers ce site internet, nous pensons bien entendu mettre l'information à disposition d'un plus grand nombre de personnes et d'institutions travaillant sur les questions de jeunesse, de vie associative et d'éducation populaire, directement et sans contraintes d'horaires ou de procédures administratives.

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Ce sera sans doute aussi un bon moyen de formaliser des liens directs et permanents avec des revues étrangères proches d'Agora «comme Animazione sociale, en Italie, Le Bulletin dJEAICY, en Tchéquie, Young people now, en Grande-Bretagne, l'Éducateur, en Suisse etc.». Dans cette optique, il est à signaler que les sommaires et les résumés des articles seront disponibles systématiquement en quatre langues: en français, en anglais, en allemand, en espagnol et parfois dans la langue d'origine de l'auteur. -Le troisième objectif est de développer et de mettre à la disposition du public un produit complémentaire de la revue, différent et original, tant par le média que par les contenus proposés. Ainsi, tout ou partie des données utilisées pour l'élaboration des articles ou des «dossiers débats» par le comité de rédaction et par les auteurs pourront être
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plets immédiatement en accès direct sur le réseau, il est par contre envisagé de mettre «en ligne»! en intégralité les articles qui ont été publiés dans des numéros maintenant épuisés. TIsera alors possible à qui le désirera d'en faire une sortie papier sur son imprimante personnelle ou de les télécharger sur son ordinateur. Au-delà, Agora sur le Web, c'est aussi l'accès à des informations sur la collection d'ouvrages «Débats jeunesses» qui vient en appui à la revue. Après quelques difficultés pour démarrer (deux volumes parus), elle va maintenant pouvoir prendre sa vitesse de croisière. C'est aussi, bien entendu, la possibilité de s'abonner facilement ou de commander des numéros anciens. Sur ce plan, nous espérons que cette initiative contribuera à faire connaître un peu plus et un peu mieux la revue de l'INJEP chez l'Harmattan et que cela se traduira par une augmentation du lectorat. Pour terminer cette courte présentation, le code à inscrire d'ores et déjà dans vos tablettes pour pouvoir consulter ce site est le suivant: http://www.injep.fr. Une fois sur la page d'accueil, il suffira de cliquer sur le bouton Agora, le reste se présente dans une ergonomie d'arborescence classique et donc familière à tous les utilisateurs d'informatique. L'adresse électronique (E-mail) de la revue reste inchangée et toujours en service: agora@injep.fr. Gageons que cette modernisation de la revue, coïncidant avec le retour pour l'INJEP, contribuera développement d'un projet fort à son échelle au

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mises à disposition des personnes intéressées: texte de problématisation, sélections bibliographiques, notes de lectures, revue de presse, résultats de recherche, coordonnées de personnes ou de lieux-ressources, etc. Le site Agora proposera de plus une base de données constituée des références indexées des articles de la revue (ce travail est réalisé par le centre de documentation de l'INJEP). On y a adjoint, comme signalé ci-dessus, les résumés des articles en quatre langues. À coté, un fichier «auteurs», permettant à qui le souhaite de retrouver les coordonnées publiques, via les institutions les employant. S'il n'est pas question, pour des raisons essentiellement commerciales (il faut bien que notre -encore- modeste revue puisse vivre), de mettre les articles com1 cc

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d'une nouvelle dynamique

citoyenne en direction de la jeunesse. Olivier DOUARD

on line», disent les spécialistes

anglotropes.

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Ce à quoi

croient les jeunes...
par Olivier DOUARD
Le 23 novembre 1996, Le Monde titrait «Huit jeunes Aixois interpellés pour une {érie de profanations de tombes. lis s'adonnaient à des rites macabres». Plus récemment encore, l'extraordinaire et tragique affaire de cette trentaine de jeunes Américains, informaticiens de haut niveau, qui se sont suicidés croyant renaître dans un vaisseau interstellaire caché derrière une comète, s'inscrivait dans une actualité de plus en plus marquée de soubresauts émanant de la sphère complexe du «religieux»1. Sphère du religieux qu'il faudrait essayer de mieux cerner, en distinguant tout d'abord ces croyances imprécises, fortement imprégnées d'imaginaire, souvent «bricolées» même si elles peuvent se bâtir sur des substrats parfois très anciens, comme dans le cas du satanisme-, de croyances plus structurées, religions du Livre (des Livres), qui s'appuient sur une tradition millénaire et fondent les cultures de civilisations entières. Ainsi les religions chrétiennes, le judaïsme et l'islam, même dans leurs pratiques les plus intégristes, pouvant aller jusqu'à développer des attitudes paranoïdes2(comme par exemple certains mouvements charismatiques dont on a beaucoup parlé dernièrement, au moment du travail de la commission parlementaire sur les sectes), ne peuvent être confondus avec le Temple solaire, l'Église de la Scientologie, ou avec des croyances relevant plus primitivement du retour à un certain paganisme, dont il faudrait essayer de mesurer l'importance (172 sectes répertoriées, 160000 adeptes, 100 000 sympathisants3). Toutefois cette manière de distinguer est probablement discutable et, incontestablement, discutée par certaihs, y compris parmi les sociologues du fait religieux et les historiens des religions, qui portent un autre regard sur ces groupes et les assimilent à «de nouvea~ mouvements religieux». Tout dépend d'où l'on parle; question de valeurs, comme disait Michel de Certeau4... Depuis le début notre revue s'est intéressée aux systèmes de valeurs des jeunes'.

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1 L'articled'Yves

LAMBERT pose un cadre général actudlisé

à la réflexion. 2 Voir aussi Antoine DELESTRE et al. Les naufragés de l'esprit. Éd. Le Seuil, 1996. 331 p. 3 Le Monde, 11 janvier 1996. Source: rapport de la Commission d'enquête de l'Assemblée nationale (décembre 1995). 4 Michel. DE CERTEAU. L'écriture de l'histoire. Éd. Gallimard, Paris, 1975. 5 Signalons par exemple HELVE (Helena). Les jeunes Finnois et la religion. Agora débatsljeunesses, n04, 1996, et LAMBERT (Yves) et ROUDET (Bemard). Qui sont les jeunes ruraux? 1, 1995. Agora débats/jeunesses, n°

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Tant l'actualité rappelée ci-dessus, à laquelle il faudrait ajouter la venue du pape en France et l'organisation des journées mondiales de la jeunesse6, que le contexte éditorial, avec le numéro de La Vie sur «Dieu et les jeunes», le dossier au long cours de La Croix, nous ont incités à consacrer la partie «Débats» de ce numéro 9 à ce sujet. On doit probablement poser en toile de fond

truction/ reconstruction, qui permettrait au lecteur de progresser dans sa compréhension du problème et de se situer plus clairement face à ces phénomènes de société. Le débat peut s'engager sur ce qui fait que les jeunes sont attirés par telle ou telle croyance, et sur ce qui, au-delà de ces croyances prises intrinsèquement, peut les y retenir. Ainsi sans doute faut-il voir dans l'adhésion à l'islam, bien autre chose que la quête d' Allah9. L'apprentissage de
l'arabe, la découverte d'une culture

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la crise que traversent les grands systèmes explicatifs (mais ne sommes-nous pas plus confrontés au-delà d'une crise des idéologies à une idéologie de la crise7 ?) et tenter de comprendre comment les jeunes essaient de compenser cette crise dans leur quête de sens. De ce point de vue un parallèle peut -être fait entre le renouveau de certaines pratiques religieuses et le regain d'intérêt actuel pour la philosophie que nous renvoient des succès de librairie comme «Le monde de Sophie», la vogue des cafés philosophiques, l'apparition d'émissions télévisées. D'une certaine manière, la religion pourrait être vue comme «une philosophie du pauvre». Cette religion immédiate, non critiquée, peut servir d'accès démocratique à la question du sens de la vie, au-delà de l'enseignement scolaire que certains n'ont pas eu. Mais les «bricolages» (au sens de Lévi-Strauss) idéologiques individuels sont aussi la proie de la compétition entre les sectes, croissante à l'approche du 3ème millénaire. La problématique, telle qu'élaborée et mise en débat ici, voudrait articuler d'abord cette diversité des croyances et des pratiques, la crise des religions majoritaires au profit de croyances nouvelles8,et les éléments essentiels constitutifs de la problématique de la jeunesse. C'est ce croisement qui nous amène à penser qu'un catalogue de ces pratiques ne présenterait là que peu d'intérêt, et qu'il nous faut privilégier l'analyse des mécanismes, par exemple dans un exercice de décons-

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proposant

par nature une structure d'interprétation du vécu et proposant un sens à la vie -, l'insertion dans une communauté déterminent aussi l'adhésion. Ce dernier point mérite d'ailleurs d'être exploré plus avant. La dimension socialisante des pratiques religieuses nous apparaît a priori comme une clé de compréhension majeure. Le débat peut s'instaurer aussi sur l'incapacité des grandes institutions à prendre en compte l'aspiration des jeunes à trouver des lieux où poser des questions essentielles, lieux permettant à ce propos une réflexion personnelle et collective. Quels sont les lieux permettant aujourd'hui aux jeunes d'entendre une (des) parole éducative sur le sens de l'existence? L'enseignement comparé des religions, introduit récemment à l'École, répond-il à cette aspiration? Il nous semble que le regard distancié qui caractérise cette approche scolaire fait que le noyau même de la croyance n'est en fait pas posé. Or ce qui intéresse les jeunes, plus que le contenu des enseignements religieux, c'est la question, sensible et intellectuelle, de la foi. Qu'est-ce que «croire»?10 Ou,
6 Lire à ce sujet l'entretien avec Mgr DUBOST.
7 Cf. l'article de Youra PETROVA sur les skins. française de Sociologie religieuse. 8 Voir les travaux 9 Cf. l'article 10 Lire l'article

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de l'Association CESAR!. MA YOL.

de Jocelyne de Pierre

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pour poser les choses différemment, s'agit-il de croyance ou de crédulité? S'il est possible de parler d'une certaine faillite des institutions éducatives, il faudrait considérer aussi le déficit des organisations laïques, qui, considérant que cette question appartient essentiellement à la sphère privée n'ont pas su proposer un discours actualisé sur le sujet, cinquante ans après les débats historiques sur la séparation légale des Églises et de l'Étatll. Cette entrée permet de se poser autrement la question de la liberté de conscience (les initiatives «anti-sectes» sont-elles liberticides ?12),du pluralisme religieux, versus des valeurs à défendre coûte que coûte. L'incapacité constatée des membres des sectes et mouvements intégristes - et tout particulièrement des plus jeunes - à décrypter les enjeux culturels, politiques et économiques qui traversent l'adhésion à ces croyances, nous renvoie à leur vulnérabilité (renforcée parfois par une déstabilisation mentale très efficace) face à ce qui peut être assimilé à de l'escroquerie morale13.Il y a sans nul doute pertinence à percevoir dans cette situation un vrai «état d'urgence» social et sociétal. Il s'agit donc de ramener la question dans le domaine de la Raison. La seule liberté c'est la capacité de penser par soi-même, pourrions-nous dire, dans une approche kantienne. Capacité à penser par soi-même qui nous semble mise en défaut dans le cas d'une certaine subjectivisation de l'expérience religieuse et dans celui de ce néopaganisme qui se distinguerait d'un paganisme plus ancien par le décrochage qu'il présente par rapport aux grands systèmes de valeurs. Si les religions n'ont jamais réussi à abolir la sorcellerie, la sorcellerie connaissait le «bien» et le «mal». La démocratie c'est toujours l'interrogation -

et l'intégration - de la morale de l'individu; encore faut-il qu'elle soit possible. Nous pourrions essayer de voir ce qui, dans cette double dialectique du public et du privé, du laïc et du religieux, peut permettre qu'il en soit ainsi. Nous n'avons pas la prétention d'épuiser la thématique ici et nous pouvons imaginer d'ores et déjà de revenir sur d'autres aspects de cette problématique dans des numéros à venir: l'étude du phénomène sectaire en lui-même, la question spécifique de l'évolution du cadre juridique face à son développement, le dialogue entre les religions, et avec la laïcité, en se posant la question de la révolution du dialogue14, ou les modifications, voire les mutations, à l' œuvre dans le catholicisme d'aujourd'hui, sous la pression des croyants et tout particulièrement des jeunes, la montée du bouddhisme chez les jeunes (des classes moyennes et aisées) considéré comme un mixte de religion et de philosophie, etc... Cette première livraison d'articles est volontairement éclectique. Il s'agissait de ne pas se laisser enfermer dans une autre problématique (les jeunes et telle confession, ou bien les jeunes et les sectes15...), mais de faire l'inventaire, même rapide, même partiel, de quelques points chauds concernant les croyances des jeunes, et des liens avec telle ou telle pratique culturelle en en présentant brièvement le contenu16.
11 Voir le dossier «1905-1995, la séparation des Églises et de l'État, une garantie toujours actuelle de nos libertés». Les idées en mouvement, n034, décembre 1995. 12 FOURNIER (Anne) et MONROY (Michel). Pour ouvrir un vrai débat. Texte non publié, à disposition. 13 Voir à ce sujet l'article de Renaud MAHRIC. 14 Comme le fait la revue Cultures en mouvement dans son numéro d'avril-mai 1997. 1S Les lecteurs intéressés pourront se tourner vers le Centre de documentation, d'éducation et d'action contre les manipulations mentales, 19, rue Turgot, 75009 Paris. Tel: 01 42820493. 16 De ce point de vue, l'article d'Anne RIOCHE sur les raves est exemplaire.

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Centre de vacances Repères Analyses Dossiers pédagogiques n° 15 Collection Département de l'Information et

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-Perspectives

et de loisirs

documentaire avrll1997 -138 p. des publications INJEP

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10

Les centres de vacances (CV) - plus communément appelés colonies de vacances et les centres de loisirs sans hébergement (CLSH) constituent une des formes d'accueil de l'enfant, en dehors de son temps scolaire: pendant les vacances, avant ou après l'école, le mercredi... Depuis l'origine des «colos», à la fin du siècle dernier, les centres de vacances, comme les centres de loisirs, ont connu des évolutions, liées à celles de la société et des mentalités. Comment conçoit-on aujourd'hui les vacances et les loisirs collectifs des enfants? Quelles sont les missions des centres de vacances et de loisirs (CVL) ? Comment sont-ils réglementés? Quelle place les institutions accordent-elles à cette question du temps libre de l'enfant? Que faire pour les inscrire davantage dans le développement local de la ville, du quartier? Ces questions (et bien d'autres), la Jeunesse au Plein Air et l'Institut National de la Jeunesse et de l'Éducation Populaire les ont posées à ceux qui, à différents niveaux, contribuent à développer, améliorer les centres de vacances et les centres de loisirs. Militants d'associations organisatrices de séjours, formatrices de personnel (directeurs, animateurs), responsables institutionnels, parents d'élèves, élus, sociologues, pédagogues répondent. Ils expriment des idées, des points de vue, des prises de position sur les enjeux éducatifs, économiques, sociaux, politiques de ces formes d'accueil. La deuxième partie de l'ouvrage est une bibliographie qui recense plus de 150 références sur les CV et les CLSH. Ouvrages, dossiers, articles de revues, la plupart des documents recensés sont présentés, avec un résumé par rubrique. Des données statistiques permettent d'estimer le nombre d'enfants qui fréquentent les CV et les CLSH, selon les périodes, les régions et de savoir qui sont les organisateurs. Enfin, les coordonnées d'organismes aideront les parents dans la recherche d'un séjour pour leurs enfants, les jeunes dans la recherche d'un stage de formation, toute personne à la recherche d'informations sur les CVou les CLSH.
Pour

recevoir ce document, adresser votre commande avec votre règlement
(100 F chèque à l'ordre de l'agent comptable à l'Institut National de la Jeunesse Département

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de l'INJEP) Populaire

et de l'Éducation

Information et Publications,

Parc du Val Flory

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Qu'est-ce que «croire»
Pierre Mayol, ministère Culture de la (DEP),

?

par Pierre MAYOL
« Croire quelqu'un », ce qui n'est pas la

même chose que « croire en quelqu'un» ; « croire que telle chose invisible ou soustraite aux sens - les anges, le diable, l'influence des astres existe bel et bien» ; croire plus l'infinitif: « je crois sentir quelque chose, j'ai cru voir un fantôme... » ; « croire que quelqu'un, ou qu'une institution, dit vrai ou dit faux» ; « croire en Dieu »... « Faire croire », qui, au lieu de renforcer le croire, signifie, tout le monde le sait, en particulier

comité de
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débats/jeunesses

rédaction d'Agora et d'Esprit, enseignant à l'Institut
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d'études européennes (Paris 8) et à l'université de Bourgogne. DEP, ministère de la Culture. 2, rue Jean Lantier Paris 1er

Cet article interroge les diverses fonctions

sociales du verbe « croire» (hypothèse,
crédulité, croyance, particulièrement foi) en insistant plus

crédit,

les enfants, mentir, tromper, duper, trahir... Le verbe « croire» est décidément bien versatile. TI concerne aussi bien le café du commerce (<< Crois-tu? Je crois bien! Incroyable! ») que l'engagement le plus profond, celui dont Pascal disait qu'il n'en croirait que les témoins qui se font égorger. En effet, et a priori, tout semble opposer des propositions comme croire « qu'il va pleuvoir », ou « que Julien ne va plus tarder », à d'autres propositions comme « croire que le voisin a assassiné la concierge », « croire ce que disent les partis politiques, ou telle idéologie, ou les églises », ou « croire en Dieu» jusqu'à en témoigner par le martyre (<< témoin» et « martyr» sont, on le sait, des synonymes). Mais, a posteriori, tout peut changer. Supposons que ce soit Thérèse qui attende la pluie pour éteindre l'incendie des pinèdes Desqueyroux à Argelouse, dans les Landes, et que celle qui attend Julien, ou plu11

sur la fonction religieuse, objet leur racine commune /I constate comme contenu du La

de ce dossier, et dégage

(surtout dans la sphère chrétienne). un écart entre les croyances, personnalisée.

des traditions, et la foi, qui est leur expression La fonction essentielle « croire» est d'anticiper une réalité absente. crédulité comble cette absence avec des

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signes qui donnent l'illusion de la présence, d'où le recours fréquent aux sciences Face à ces problématiques, majoritairement accordent agnostiques occultes. les jeunes sont ou indifférents. aux témoignages

Quant à ceux qui s'affirment croyants, ils plus d'importance

qu'aux traditions, et certains sont attirés par les dérives sectaires.

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tôt « l'espère », soit madame de Rênal assise dans la tiédeur crépusculaire du parc de Vergy, alors ces petits « croire », d'apparence futile, augmentent de volume et rejoignent peut-être en intensité la passion des témoins admirés par Pascal. « Croire» dépend du point de vue, de l'investissement subjectif ce que B. Russell appelle des « indicateurs de subjectivité» - en fonction de la circonstance 1. Les diversités du Croire Une polysémie traverse le mot dès son origine. Le latin credere associe deux significations indo-européennes très anciennes, « croire» proprement dit (*kret), et « poser» ('i';: dhe). Poussées chacune dans son retranchement, ces significations sont non seulement distinctes mais opposées: d'un côté j'ai plutôt la croyance, c'est-à-dire aussi bien l'idée de confiance que de doute, voire même de suspicion; de l'autre, je trouve la certitude, avec ses idées d'affirmation et d'attestation. Le « croire» moderne est indubitablement un mélange des deux ou mieux, la ligne de crête entre deux versants reliés par leur sommet. Seuls le contexte et les circonstances décident de l'accent dominant, soit le doute et la prudence (<<je crois» pour « il me semble..., j'ai des doutes... »), soit l'exposé de la conviction (<< crois» pour « je suis cerje tain, j'affirme, j'atteste, je n'ai pas de doute... »). La bipolarité originaire s'est progressivement alourdie d'une sémantique multiple, complexe, pleine de nuances presque retorses. La consultation des dictionnaires donne le tournis tant sont nombreuses les acceptions de « croire », avec leurs connotations qui partent dans toutes les directions: serment, loyauté,

féodalité; foi conjugale, fidélité, bonne foi, amour, passion; vérité, véracité, témoignage, doute, certitude, justice; crédit, créance, fiduciaire, banque, économie; croyance, credo, religion, dogme, foi... Comment maîtriser un tel foisonnement? En le simplifiant. « Croire» assume, pour l'essentiel, trois fonctions: formuler des hypothèses; faire acte de confiance (ou de défiance) ; s'engager par conviction. Parcourons' d'abord chacune d'elles à l'aide de quelques exemples. Nous dégagerons ensuite leur unité profonde. Le temps de l'hypothèse « Croire» c'est d'abord croire que quelque chose est possible, qu'il risque de pleuvoir, ou que Julien devrait venir. La croyance 2 se tourne alors vers ce qui est seulement plausible ou probable, et récuse l'invraisemblable. Elle se contente des limites de l'expérience, dont elle pressent qu'elles contiennent un événement qui risque, mais qui seulement risque, d'advenir. Elle exprime une hypothèse sur une chose et son contraire, également indécidables et également possibles - si l'événement était là, ce ne serait plus une croyance, marquée au coin du doute, mais un constat positif ou négatif (<< oui, il pleut», ou bien « finalement Julien n'est pas venu»). Ce premier niveau de croyance est à la fois du bitattf et heuristique: il part d'une interrogation et progresse vers une proposition certaine, une réponse donc, positive ou négative.

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1 Paul RICŒUR dirait que ce parcours va de la doxa grecque au Glauben kantien et hégélien: voir son article « Croyance », Encyclopœdia Universalis (éd. 1980), volume 5. Pour Russell, voir Gilles-Gaston GRANGER, Pour la connaissance philosophique. Paris, Odile Jacob, 1988, p. 32-36 (et passim). 2 Substantif peu satisfaisant dans ce contexte, mais quel autre utiliser qui soit en rapport direct avec le verbe « croire» ?

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L'hypothèse scientifique, par exemple sociologique, est la formalisation, en interrogation systématique, d'une croyance empirique. Lorsqu'un sociologue dit « je pose par hypothèse que la pratique religieuse des jeunes diminue », il veut dire en réalité « je crois, je suppose qu'il en est ainsi, c'est là la question que je me pose» 3, car, au fond, pour l'instant, il n'en sait rien, ou il ne le sait pas encore. Seule la véri-fication (ce qui rend vrai), par exemple la statistique (voir l'article d'Yves Lambert), apportera la preuve transformant l'hypothèse en thèse, la croyance préalable en certitude actuelle, la supposition théorique en proposition scientifique. On bascule alors du croire au savoir. Ces précisions, de nature épistémologique, sont importantes car, par conviction ou par fougue, il arrive que l'on confonde hypothèse et thèse (en prenant ses désirs pour des réalités par exemple). Ou bien qu'à partir d'hypothèses vérifiées, donc devenues thèses, on infère ou déduise abusivement d'autres thèses, qui ne sont pourtant que des hypothèses non encore éprouvées: c'est le cas quand on transforme une démonstration marginale ou singulière en loi générale. Deuxièmement, et sans même remonter à Claude Bernard 4, cette forme d'appréhension des réalités, visibles ou invisibles, est « moderne» en ce sens qu'elle refuse de prendre pour argent comptant des croyances ou des possibilités, même hautement probables, qui n'auraient pas été « vérifiées» par une démonstration. C'est devenu une sorte d'épistémologie spontanée qui imprime sa marque sur la formation des jeunes: le croyable n'est crédible que s'il est vérifié, éprouvé au feu de la démonstration « scienti-

fique » -

qui se trouve

ainsi parée

cl'attrid'esprit,

buts quasi-divins.

Cette tournure

bien dans la tradition « positiviste », rend les jeunes méfiants (en principe!) des enrôlements hâtifs comme des valeurs intellectuelles, morales ou religieuses qui n'auraient pas été démontrées, donc éprouvées comme vraies. Refusant (en principe encore) de confondre vessies et lanternes, leur méfiance témoigne que le monde du vraisemblable a laissé la place à celui du véridique, et que toute croyance est soumise à la critique des hypothèses et à la rigueur des démonstrations. Bref, les jeunes ne se livrent pas spontanément « aux facilités du principe d'autorité » 5. Du soupçon au contrat économique L'acte de « croire» intervient aussi dans le registre de la confiance et, corrélativement, de la défiance. Nous basculons de l'ordre de l'événement à celui du contrat, et de l'ordre épistémologique de ce que l'on peut connaître, à l'ordre « aléthique » 6 de ce en quoi l'on devrait pouvoir faire confiance. Pourquoi une telle précaution de style? C'est que rien n'est gagné, ni d'avance, ni jamais. Tout contrat est, proprement, un « attelage », un attelage d'associés « obligés », c'est-à-dire liés, reliés (ligare) l'un envers

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3 Le latin sup-positio équivaut terme à terme au grec hupo-thesis. 4 Dont l'Introduction à l'étude de la médecine expérimentale (1865), qui a influencé aussi bien Zola en littérature, que Durkheim ou Mauss en sociologie, passe pour le prototype de la méthode expérimentale. S Luc FERRY, L'homme-Dieu ou le Sens de la vie, Paris, Grasset, 1976, p. 55 (et p. 49-60). 6 Du grec alethéia : vérité, sincérité, bonne foi. Voir Georges KALlNOWSKY, La logique des normes, Paris. Presses universitaires de France, 1972, et Alban BOUVIER, L'argumentation philosophique, essai de sociologie cognitive, Paris, Presses universitaires de France, 1995.

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«Croire»

assume, pour l'essentiel

trois fonctions:

monnaie égalise

l'échange entre des formuler des hypothèses; faire acte de confiance partenaires aux ressources inégales, les (ou de défiance) ; s'engager par conviction. 100 francs du pauvre valant autant que ceux du riche. Cette l'autre. Ce genre d'alliance étant toujours conquise sur le soupçon, il en reste toujours quelque trace, comme la crainte d'être trahi, ou que le contrat soit dénoncé inéquitablement. Le vocabulaire de la finance est particulièrement éclairant. Creditor et debitor se font face depuis l'antiquité. Le « croire» est en effet, depuis son origine latine, une dimension essentielle de la vie économique dont la technicité ne doit pas masquer qu'elle repose tout entière sur le crédit, c'est-à-dire la confiance. C'est même sa pierre angulaire depuis que la monnaie existe. Celle-ci est justement dite fiduciaire pour signifier qu'on peut avoir foi en elle, que la monnaie soit une réalité sur laquelle on peut « tabler». Elle est une abstraction et c'est ce qui en fait la valeur, car elle est détachée des biens qu'elle résume. Elle représente la valeur d'un marché à un moment donné 7, et, à ce titre, elle a besoin, pour fonctionner, d'une croyance commune, d'un consensus - réalisé quotidiennement par les places boursières, ces liturgies de la spéculation. L'univers de la banque n'est croyable et crédible que crédité : c'est alors qu'on croit pouvoir lui faire confiance. La monnaie est ainsi une idée commune 8, une croyance collective, mais en creux, qui fonctionne indépendamment de toute intervention subjective. Espèces sonnantes et trébuchantes, alliages à tel millième, chèques, devises ou monnaie électronique, peu importe, le principe est le même: la valeur peut varier subjectivement pauvre dépensant proportionnellement
que le riche

-

le
car

plus

-

mais non objectivement,

ni l'un ni l'autre ne sont maîtres de la valeur du ~arché dont la trace qu'ils ont en main n'est qu'une infime fraction. Chacun croit son billet « sur valeur », comme on dit « sur paroie ». Cela explique l'importance de ces cautions, assurances, gages, contrats et autres pactes, qui garantissent la valeur pour la protéger des aléas et des arbitraires. Et toute trahison en appelle au judiciaire, corrélatif du fiduciaire. TI fallait rappeler qu'avant d'être spirituelle, la croyance, sous forme de crédit, est aussi très matériellement et très quotidiennement contractuelle. Le moment de l'engagement Enfin, et surtout, le « croire» est de l'ordre de la conviction, domaine où il devient pleinement performattf en ratifiant l'engagement personnel. C'est même là qu'il est le plus à son aise, et qu'il attire à lui les substantifs « conviction », « croyance », « foi », et les expressions « affirmer sa croyance », « avoir foi en », « avoir la foi », « proclamer sa foi ». C'est le domaine de la conviction întime, de l'ardeur, de l'enthousiasme, de l'engagement

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7 ccL'essence de la monnaie est de former les encaisses des transactions », Robert RAYMOND, préface à Jean-Pierre PATAT, Histoire monétaire de la France au XXe siècle, Paris, Economica, p.V. Voir aussi Michèle SAINT-MARC, Histoire monétaire de la France, 18()()'1980, Paris, Presses universitaires de France, 1983. 8 Voir Vincent DESCOMBES, Les institutions du sens, Paris, Ed. de Minuit, 1996, chapitre 19.

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politique et/ou religieux. Ce croire affirmatzf et attestataire est souvent prosélyte, parfois jusqu'à l'intolérance, mais alors c'est par abus de certitudes non vérifiées. Notons que c'est dans ce registre du croire qu'interviennent les distinctions classiques entre croyance et crédulité, entre Églises et sectes 9. Le latin credo est si bien passé dans la langue française qu'il en est devenu un nom commun. C'est ainsi que le Credo est le nom du symbole des apôtres, identifié par son premier mot, le même dans les deux versions les plus répandues (promulguées au IVe siècle) : Credo in Deum (<< crois en Dieu... »), ou Je Credo in unum Deum (<< crois en un seul Je Dieu... »), résumant en douze articles les dogmes principaux de la foi chrétienne 10. Par extension, le credo est ce que l'on prend pour règle de ses opinions: de tel journal, tel chanteur, tel philosophe, tel sociologue, l'on dit de son admirateur « c'est son credo! », pour dire « c'est son dada, il n'en démord

dire collectif prend sens pour quelqu'un et transforme sa vie - Aristote disait déjà que le kaïros est ce moment de la vie de l'esprit qui ne peut être rempli que par le sujet, quand, par exemple, il intériorise une valeur morale: ce qui était extraposé devient vital pour lui. On peut transmettre les croyances, pas la foi. Les unes forment une culture que l'on peut enseigner comme l'architecture, le sport ou la botanique, tandis que la foi est, selon la tradition théologique, un « don de Dieu» Il adressé à l'intelligence humaine pour qu'elle adhère librement à la Révélation. C'est pourquoi la foi est dite théologale: son objet premier est Dieu, et pas seulement ce que l'on dit ou rapporte de lui. TI existe bien entendu des rapports constants entre contenus et foi, par exemple, l'information, les connaissances, les textes, mais les premiers sont subordonnés à la seconde, car c'est elle qui leur donne un sens religieux radical. À l'inverse, on peut ignorer, connaître mal et même oublier des croyances, mais non la foi: les premières sont comme un vêtement s'adapter, qui peut changer, évoluer ou tandis que la seconde fait corps

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pas» . Quant

à la foi proprement

dite, elle est

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l'accomplissement personnel de la croyance. En fait, croyance et foi sont loin de faire bon ménage; il importe de le préciser ici, l'on verra pourquoi plus loin. Les croyances se présentent comme des corps de doctrines qu'accepte, modifie ou refuse la foi. Tandis que les croyances relèvent toujours de l'histoire ou de la mémoire collectives, la foi est une décision essentiellement individuelle: sa fonction est précisément de rendre croyable
la croyance

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avec le sujet. On ne « perd» pas la foi comme on perd son chapeau dans une gare, on l'abandonne comme on abandonne quelqu'un. C'est plus qu'une nuance, c'est

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comme la parole rend active la

9 J. SÉGUY, article ccÉglises et sectes », Encyclopœdia Universalis (éd. 1980), volume 5 ; Jean-Louis SCHLEGEL, Religions à la carte, Paris, Ed.Hachette, 1995, chapitre 2. 10 Il existe selon les confessions, catholique, protestante ou orthodoxe, quelques variantes infimes à première vue, mais aux conséquences théologiques considérables, que je ne peux développer ici.Voir ccCredo» dans l'Index, très détaillé, de Theo, Nouvelle encyclopédie catholique, Michel DUBOST (dir.), Paris, co-édit. Draguet-ArdanVFayard, 1989. 11ccLa foi ne vient pas de vous, elle est un don de Dieu», Ephésiens, Il, 8.

langue.

La foi, disent les traditions

chré-

tiennes (mais cela vaut pour d'autres), est, selon la terminologie grecque acceptée, un kai'ros, c'est-à-dire le moment déciszf où un

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une « rupture» (autre signification de kaïros) : sans la foi les croyances religieuses ne sont que des mythes, respectables et intéressants, mais inhabitables du point de vue de la croyance. Les croyances sont un lexique dont la foi est le poème, un solfège qu'elle fait vibrer: « Ne sais son origine, car n'en a point / mais je sais que d'elle toute origine vient / malgré la nuit» 12. C'est dire que la foi est, en partie, autonome par rapport aux croyances. Et c'est bien alors que cet écart pose constamment problème dans les traditions religieuses, car celles-ci sont toujours susceptibles d'être remises en cause par le caractère singulier, parfois jusqu'à l'extrême, de la foi. Quoiqu'il faille se garder des illusions rétrospectives, qui simplifient l'histoire réelle pour mieux défendre leurs preuves, il faut bien reconnaître que, dans la doxa chrétienne, la foi « moderne », par rapport à l' ancienne, n'est plus représentée comme une obédience mais

plus nombreux sont d'autant moins pratiquants qu'ils sont plus croyants. Leur foi même les éloigne de la pratique sacramentaire ou liturgique. TIy a quelques années, la pratique (...) fournissait un critère aux études de sociologie religieuse (...) à partir d'un postulat qu'il y avait un rapport stable entre des conduites objectives et des convictions personnelles. C'est ce rapport qui se défait. Les comportements religieux et la foi se dénouent (...) Les pièces du système se désagrègent (...) TIne définit plus un sens et n'est plus l'indicatif social d'une foi. » 13 Mais on voit aussi l'envers de la médaille... Selon l'opinion admise, la foi aurait fui les conformismes pour accéder au vent du large de sa liberté. Mais alors, délestée de ce qui, malgré tout, l'attache à un sol et à d'autres, ne s'expose-t-elle pas à « tous vents de doctrines» et à l'éclectisme des religiosités, qui mêle croyances et crédulités? Une foi sans référence à des croyances, vecteurs de traditions et de communautés qui sont après tout les siennes, risque, en oubliant son objet, de devenir erratique, et même délirante dans la mesure où, n'étant plus contrôlée par d'autres, elle perd tout contrôle d'elle-même et de ses contenus. Ayant renoncé au discernement, qui articule sans cesse foi et croyances jusque dans leurs différences polémiques, elle n'a dès lors le choix, pour survivre, qu'entre, au mieux le bricolage syncrétiste, au pire le fanatisme ou le sectarisme.

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comme un cheminement ou, pour reprendre un terme qu'affectionnait Michel de Certeau, comme une « itinérance ». La foi ne se définit plus comme un refuge mais comme une aventure, elle ne se veut plus certitude mais risque; et, de fait, il est moins demandé au croyant de transmettre un héritage que de « vivre sa vie », de comprendre sa tradition que de « témoigner» hic et nunc, dans le présen t. Si j'insiste sur ce débat, c'est parce qu'il a, en termes de pratiques religieuses, des conséquences sociologiques considérables qui sont au cœur de notre problématique. M. de Certeau, justement, avait su les formuler par avance en son temps: « Un phénomène radical se développe: des chrétiens de plus en

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12 Jean DE LA CROIX, ccMalgré la nuit », Poésies complètes, trad. Bernard Sesé, Paris. José Corti, 1991, p. 64. 13 Michel DE CERTEAU, Jean-Marie DOMENACH, Le christianisme éclaté, Paris, édit. du Seuil, 1974, p. 10-11. Voir aussi M. DE CERTEAU, La faiblesse de croire, Paris, édit. du Seuil, 1987, précédé d'une remarquable présentation par Luce GIARD.

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