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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Étienne Binet

Quel est le meilleur gouvernement, le rigoureux ou le doux ?

Pour les supérieurs des religions

CHAPITRE PREMIER

Combien il est difficile de gouverner les hommes

Tout le monde est d’accord que le gouvernement des hommes est la chose du monde la plus difficile, qui se rencontre dans les affaires humaines. Les hommes, à dire vrai, sont autant de petits mondes, plus difficiles à gouverner que l’univers entier. Le cours de l’univers est si réglé qu’un mortel qui le gouvernerait un an, pourrait, par suite du même principe, le gouverner éternellement. Mais l’homme est un petit monde, qui change à tout moment ; c’est une girouette à tous vents ; et autant d’hommes que vous avez à gouverner, ce sont autant de petits mondés, différents l’un de l’autre.

Celui-ci est tout de feu, et ne fait rien qu’avec impétuosité ; celui-là est aussi lourd et aussi difficile à mouvoir que du plomb ; si vous le pressez, vous le désespérez.

Celui-là est aussi léger que du vif-argent, et, semblable au mercure, ne peut se fixer ; l’autre est ombrageux et à demi hypocondriaque, il prend tout à rebours, et croit pourtant qu’il n’est personne de si innocent et de si candide que lui.

Un autre est glorieux, et si fort plein de lui-même, qu’il semble qu’il faille ne parler qu’à lui seul. En voici un qui veut être flatté. Le contraste se trouve en l’autre, qui se chagrine si on le flatte.

Quelle capacité faut-il, ou plutôt quelle bénédiction du Ciel, pour gouverner avec satisfaction tous ces mortels si dissemblables !

Or, s’il y a de la diversité dans les sujets, il s’en trouve souvent davantage en ceux qui les gouvernent ; car les uns soutiennent qu’il faut que le gouvernement soit nerveux et vigoureux, quelles qu’en puissent être les suites ; les autres croient qu’il vaut mieux qu’il soit doux et plein de bénignité ; les plus sensés disent qu’il faut un juste milieu, donnant pour principe que, pour bien gouverner, la douceur et la sévérité doivent être employées suivant le cas.

Le pis est que chacun se flatte, et croit que sa façon de gouverner est telle, qu’il a autant de rigueur et de douceur qu’il en faut. Que si quelqu’un leur dit le contraire, ils croient véritablement que tout le monde se trompe en cela, hormis eux, et disent que toute personne de bon sens, étant bien informée, trouvera leur gouvernement fort tempéré, et tenant un juste milieu entre la sévérité et là douceur.

Le malheur est que personne ne le croit qu’eux seuls, ou quelques flatteurs qui font semblant de le croire.

Penserait-on pouvoir acquérir cette perfection si rare en peu de mois, ou avec quelques bonnes intentions, et avec si peu d’étude ? Cela est presque impossible ; d’ordinaire, ceux qui ont ce riche talent confessent ingénument qu’ils ne l’ont pas, qu’ils l’apprennent tous les jours ; et, reconnaissant leur infirmité, ils fuient tant qu’ils peuvent, sans s’écarter des règles de l’obéissance, la croix du gouvernement, et, la conduite du timon du navire battu de tant de tourbillons et de vents contraires. S’estimer au fond du coeur incapable de cela, et préférer les autres à soi, et cela sans feinte, mais de bonne foi, et comme devant Dieu et les Anges, c’est, à dire vrai, une marque d’un homme digne de gouverner.

Tous sont donc d’accord que le meilleur gouvernement est celui qui est efficacement doux et tempéré, et qui sait employer à propos la douceur et la rigueur, restant maître de l’une et de l’autre. Il se fâche quand il faut, mais d’une colère semblable à celle de l’agneau, qui ne blesse personne ; et quand il flatte, ou s’adoucit sur quelque objet, il ne relâche rien de la discipline ; mais il engage les gens à faire de bonne volonté ce qu’il faut. Il est père quand il se fâche, et mère quand il flatte ; mais l’un et l’autre ne laissent pourtant pas de frapper quand il faut.

Il faut avouer que c’est une chose extrêmement rare que de trouver ce phénix, qui tient le juste milieu, et qui tient si justement le trébuchet d’or du Sanctuaire, que jamais il ne penche d’un côté ni de l’autre sans un très juste poids, et sans que la raison, par la main de la charité, mette un grain d’un côté pour emporter l’avantage sur l’autre.

Confessons donc de bonne foi qu’il n’y a presque personne qui ne penche un peu, trop d’un côté, quoique peut-être fort innocemment devant. Dieu. La question qui se fait là-dessus est : Lequel des deux vaut mieux de pencher du côté de la douceur ou de la rigueur, de l’amour ou de la crainte ; et si, par hasard, il y avait de l’excès, vaut-il mieux excéder en bonté et en bénignité, ou bien en fermeté ; ce qu’on appelle rudesse et ligueur ?

Ceux qui tiennent le parti de la rigueur (qu’ils appellent fermeté d’esprit, courage, esprit mâle, zèle de la discipline) disent pour leur défense :

1. Que la nature humaine se relâche trop aisément, et qu’il faut par nécessité y apporter un peu de rigueur pour la tenir dans son devoir ; et quand elle s’est échappée, il y faut une forte bride, et un coup d’éperon qui se sente jusqu’au vif, en dût-il sortir une goutte de sang.

2. Si on ne fait point d’effort, on ne fait que déguiser le mal, et l’on y retombe aisément, tellement que la douceur entretient la plaie ouverte, et nourrit l’apostume, qui, venant à crever, fait voir l’ordure qu’elle renfermait.

3. Les Apôtres mêmes sont nommés Enfants du tonnerre ; et il est impossible de guérir les âmes malades, si on ne les étonne par quelque petite rudesse, et quelques vives paroles, qui étonnent leur lâcheté.

4. Pour faire mériter les sujets, il leur faut commander et non pas demander ; autrement, ils perdent la moitié du mérite de l’obéissance.

5. Les grands fondateurs des Religions ont usé d’une grande sévérité et d’une forte austérité ; ils ne parlent dans leur Règle que de prisons, de ciliées, de rudes chàtiments, d’excommunication, si l’on fait quelque lourde faute ; et ces saints fondateurs, qui avaient l’esprit de Dieu, voyaient bien les besoins de la nature humaine.

6. Il est vrai qu’il y faut de l’amour ; mais infailliblement un peu de crainte, mêlée bien à propos, tient le cœur en son devoir. Dieu dit que les Apôtres sont le sel du monde : si le sel n’est un peu piquant, il n’assaisonne pas bien la viande, et n’empêche pas la pourriture du corps humain.

7. La verge que, portait Moïse, et celle de laquelle S. Paul menaçait les Chrétiens, montre bien qu’avec la manne qu’il donne aux enfants de Dieu, il y faut la baguette et quelque rudesse pour conduire le peuple de Dieu.

8. C’est une douce nécessité que celle qui force de bien faire ; et les sujets menés un peu rudement en savent bon gré à la fin de la vie, et reconnaissent qu’ils en avaient eu besoin.

9. L’expérience fait assez voir que la crainte est le commencement de la sagesse ; et plusieurs s’émanciperaient et se perdraient infailliblement, s’ils n’étaient retenus par un peu de rigueur et une sainte crainte.

10. Peut-on mieux gouverner le monde que Dieu, qui, étant la bonté même, use de menaces, et fait gronder le tonnerre sur nos têtes, et veut être nommé Terrible, Foudroyant, le Dieu des armées, et un feu dévorant, qui consume tout ce qui n’obéit pas à ses lois et à ses commandements ?

11. Dans l’Arche d’alliance, il y avait la manne auprès du Décalogue ; mais la verge y était aussi ; car pour faire bien garder la loi de Dieu, il faut, en effet, de la manne et de la douceur ; mais aussi il faut se servir de la verge, et y mêler un peu de terreur.

12. Si on s’excuse si aisément sur les moindres objets, on ne fera jamais rien qui vaille ; chacun s’excusera, et jamais il ne se fera rien de vif ; les mutins l’emporteront toujours ; il n’y aurai que les bons et les obéissants qui seront accablés ; et cela sera cause de grands murmures et de divisions fâcheuses.

13. Le Saint-Esprit n’a-t-il pas dit que quiconque épargne les verges, gâte ses enfants et ruine sa famille ? Et comment pourrait-on garder la Règle de son Ordre, sans quelque douce rigueur, qui tienne chacun dans l’étroite observance de la discipline religieuse ?

14. Héli fut châtié et puni de mort ; il perdit ses enfants, l’Arche de Dieu, la vie, l’honneur et le sacerdoce, pour avoir épargné ses enfants, et leur avoir parlé trop mollement ; et Dieu même en allégua cette cause de sa ruine totale.

15. On appelle Pasteur le Supérieur ; or, qui vit jamais un berger sans houlette, qu’il tient toujours à la main et en l’air, et prête à frapper la brebis qui s’écartera tant soit peu des autres et sortira hors du troupeau ? Ces brebis innocentes, à l’ombre seule de la houlette, tremblent et se tiennent dans le bercail et dans leur devoir.

16. On voit tous les jours, par l’expérience, que plusieurs abusent de la trop grande bonté de leurs Supérieurs ; ils ont des désirs déréglés, ils font des demandes insolentes, et veulent des dispenses préjudiciables à l’Ordre, sous l’espoir qu’ils ont qu’on ne leur refusera rien. Tellement que les plus hardis deviennent insolents, et ne font que ce qu’ils veulent ; et les modestes seuls portent le faix de la religion, et sont toujours dans les emplois les plus laborieux et les plus bas, pendant que les autres triomphent et se moquent de leur simplicité.

17. Il arrive souvent que la trop grande facilité du Supérieur se change en mépris ; et faisant peu de cas de sa personne, on méprise aussi ses commandements ; et c’est la ruine de la Religion, l’affaiblissement de l’obéissance, et la perte des Religieux même, qui deviennent si délicats qu’il faut les manier comme du verre, qui se casse à la moindre rencontre.

18. Les médicaments doux débauchent l’estomac, et les remèdes anodins flattent l’ulcère, et ne le guérissent jamais bien ; un peu d’absinthe remonte l’estomac, et quoique cela soit bien amer à la bouche, il est vrai pourtant qu’il console l’estomac, et fortifie le cœur. Un peu de rigueur est d’abord amère, mais les bonnes âmes en font bien leur profit. Quand il tonne, chacun tremble, et se met à couvert, et prie Dieu de bon cœur. Quantité de preuves semblables montrent évidemment que, s’il faut pencher d’un côté ou de l’autre, il est plus à propos de prendre le parti de la rigueur, et d’une douce sévérité, qui fait bien mieux garder la discipline régulière. Dieu même se nomme le Terrible, le Foudroyant, et ne parle que de massacrer les rebelles.

Ceux qui défendent le parti de la douceur dans le gouvernement ont des raisons en plus grand nombre, et ce semble plus fortes et plus solidement appuyées, que ceux de la rigueur ; car ils disent :

1. Que les trois hommes les plus signalés du monde, qui ont gouverné les hommes et les enfants de Dieu, ont été excessifs en douceur, a savoir : Moïse, Jésus-Christ et saint Pierre. Il est dit de Moïse : que jamais il n’y eut homme sous le ciel plus doux, et plus rempli de mansuétude que lui, tellement que le peuple aimait mieux lui parler qu’à Dieu même ; Dieu tonnait, et faisait fuir tout le monde ; Moïse parlait doucement, et il était le roi des cœurs, et le dieu de Pharaon même. Jésus-Christ ne fait état que de son humilité et de sa bénignité excessive, et ne nous apprend que cette leçon-là. Pour saint Pierre, il pleurait plus qu’il ne commandait ; et quand on voulut lui donner le gouvernement de l’Église, on ne lui demanda autre chose, sinon s’il aimait plus que tous les autres, et on le lui demanda par trois fois, comme si l’unique moyen de gouverner était l’amour et l’extrême douceur.

2. L’un des plus forts arguments, c’est le sens commun : car, qu’on demande à tous les hommes du monde s’ils aiment mieux la douceur que la rigueur, on verra la candeur de leur réponse.

3. Cela est si vrai que ceux qui, pendant leur supériorité, sont si rigides envers les autres, ne sauraient supporter, quand ils sont sujets, la moindre de leurs rigueurs, en ceux qui sont leurs Supérieurs. Le pis qui leur pourrait arriver, ce serait qu’un autre fît tout comme eux, les gouvernât de même qu’ils gouvernaient les autres. On les entend dire, de temps en temps, qu’ils voient bien maintenant combien l’empire de la douceur est plus fort, plus efficace, et de plus grande durée que l’autre, et que tout y va incomparablement beaucoup mieux.

4. Le Chardon et la Rose disputèrent un jour qui des deux était le meilleur. « Vous, disait le Chardon, de votre douceur extrême vous affadissez l’air, et faites mourir l’escarbot, qui ne peut souffrir cette odeur. » — « Vous, répondait la Rose, vous. êtes si rude, qu’on ne peut vous toucher sans y laisser la peau, et qu’il n’en coûte du sang. » L’Homme, qui survint à cette dispute, dit que le sens commun des hommes était que la Rose était préférable, et que si l’escarbot mourait d’une si bonne odeur, c’étaient son mauvais naturel et la malignité de sa complexion qui en étaient la cause.

5. Il faut bien plus de vertu, et un cœur bien plus ferme, pour gouverner avec douceur, qu’avec rigueur. En effet, ce n’est qu’impuissance de nature, ou un naturel impérieux, ou une hauteur secrète, qui fait l’homme impérieux, parce qu’il ne saurait rien supporter ; et sous couleur de zèle, il décharge toutes ses passions, et fait jouer son amour-propre, qui ne peut rien souffrir.

6. Aristote remarque parfaitement bien que, le plus souvent, les personnes faibles sont plus impérieuses, cruelles, et promptes à s’emporter, que les autres ; et cela à cause de la faiblesse de leur complexion, et de l’impuissance de leurs cœurs, et parce qu’elles ne sauraient rien souffrir, et pensent toujours être méprisées. Car on remarque que les vieillards, les malades, les gens chagrins, ou de mauvaise humeur, les personnes malheureuses, les personnes bornées, les mélancoliques, les jeunes gens plein de feu, et portés à la colère, sont tous sujets à être impérieux, et le tout par impuissance. Un grand cœur dévorerait tout cela sans bruit, et remédierait à tout parfaitement ; ces petits esprits prennent feu, et sous prétexte de zèle, parlent avec aigreur, et jettent feu et flamme.

7. Un argument encore plus fort, c’est que ceux mêmes qui sont excessifs en douceur, quand ils se portent mal, ou ont du chagrin, deviennent impérieux, aigres, rudes ; et on est tout étonné de voir cet agneau de l’Apocalypse changé en lion. Mais ce n’est qu’une surprise, et une marque évidente que cette fierté n’est qu’une impuissance, et le peu de pouvoir qu’on a sur ses passions. Un homme sage, dit Sénèque, ne se met jamais en colère, et est toujours maître de ses humeurs fàcheuses. Les petits animaux mordent sitôt qu’on les touche ; un lion et un éléphant ne daignent pas seulement tourner la tête, pour voir ces petits animaux qui jappent après eux.

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