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Relations et co-inclusion

De
241 pages
A partir de la rencontre de personnes "musulmanes" et "non-musulmanes", à travers la confrontation de leurs points de vue, cette recherche vise à cerner l'état des relations réciproques et de la confiance entre musulmans et non-musulmans. Différents thèmes y sont abordés, tels que la question de l'islam politique en Belgique, la confrontation des identités ethniques, culturelles et religieuses, l'image de l'Islam et des musulmans dans les médias, le port du voile, le rapport des jeunes à la sexualité.
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Relations et co-inclusion Islam en Belgique

Des mêmes auteurs
B. MARÉCHAL et F. DASSETTO (coordonné par), Le suicide offensif en islam, Revue Maghreb-Machrek, n° 186 (Hiver 2005-2006), Paris, 2006, 125 p. J. DE CHANGY, F. DASSETTO et B. MARÉCHAL, Les nœuds du dialogue entre musulmans et non musulmans en Belgique, Bruxelles, Fondation Roi Baudouin, 2006, 62 p. Traduit en néerlandais. F. DASSETTO, Islams du nouveau siècle, Bruxelles, Éditions Labor, 2004, 95 p. F. DASSETTO, La rencontre complexe. Occidents et islams, Louvain-la-Neuve, AcadémiaBruylant, 2004, 135 p. B. MARÉCHAL, S. ALLIEVI, F. DASSETTO et J. NIELSEN (edited by), Muslims in the Enlarged Europe : Religion and Society, Leiden, Brill, 2003, 620 p. B. MARÉCHAL (coordonné par), L’Islam et les musulmans dans l’Europe élargie : radioscopie – A Guidebook on Islam and Muslims in the Wide Contemporary Europe, Louvain-laNeuve, Académia/Bruylant, 2002, 160 p. F. DASSETTO, B. MARÉCHAL et J. NIELSEN (coordonné par), Convergences musulmanes. Aspects contemporains de l’Islam dans l’Europe élargie, Louvain-la-Neuve, Académia-Bruylant/L’Harmattan, 2001, 177 p. F. DASSETTO, La construction de l’islam européen – Approche socio-anthropologique, Paris, L’Harmattan, 1996, 383 p.

© L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-03169-2 EAN : 9782296031692

J. de Changy, F. Dassetto et B. Maréchal

Relations et co-inclusion Islam en Belgique

Dans le cadre de la recherche-action« Cultes et cohésion sociale » de l’Institut de Recherche, Formation et Action sur les Migrations (IRFAM) soutenue par le Programme de lutte contre les discriminations et pour les droits sociaux de la Commission européenne– Direction Générale « Emploi et Affaires sociales ».

L'Harmattan

Compétences Interculturelles Collection dirigée par Altay A. Manço
Compétences Interculturelles est une collection destinée à présenter les travaux théoriques, empiriques et pratiques des chercheurs scientifiques et des acteurs sociaux qui ont pour but d’identifier, de modéliser et de valoriser les ressources et les compétences interculturelles des populations et des institutions confrontées à la multiplicité des référents socioculturels et aux contacts des différentes cultures. Les compétences interculturelles se révèlent capitales, notamment dans le double effort d’intégration positive des personnes issues de migrations, qui doivent à tout le moins se positionner à la fois par rapport à la société d’accueil et par rapport aux milieux d’origine, eux-mêmes en constante transformation. Les travailleurs sociaux au sens large, les enseignants, d’autres intervenants, mais également les décideurs chargés des politiques d’accueil et d’intégration des migrants et des minorités culturelles sont concernés par ce type de compétences professionnelles pour mener à destination de ces publics des actions de développement social et pédagogique efficaces. Même si l’objectif de la présente collection est prioritairement de faire connaître les travaux de l’Institut de Recherche, Formation et Action sur les Migrations (IRFAM) et de ses nombreux partenaires internationaux, cet espace d’expression est ouvert aux équipes pluridisciplinaires qui souhaitent contribuer à l’approfondissement des savoirs et des savoir-faire en matière de développement interculturel.

Déjà parus
L. MULLER et S. de TAPIA (éds), Un dynamisme venu d’ailleurs : la création d’entreprises par les immigrés, Paris, Turin, Budapest, L’Harmattan, coll. Compétences interculturelles, 2005, 311 p. Ch. PARTHOENS et A. MANÇO, De Zola à Atatürk : un « village musulman » en Wallonie. Cheratte-Visé, Paris, Turin, Budapest, L’Harmattan, coll. Compétences interculturelles, 2005, 174 p. J. GATUGU, S. AMORANITIS et A. MANÇO (éds), La vie associative des migrants : quelles (re)connaissances ? Réponses européennes et canadiennes, Paris, Turin, Budapest, L’Harmattan, coll. Compétences interculturelles, 2004, 280 p. U. MANÇO (dir.), Reconnaissance et discrimination : présence de l’islam en Europe occidentale et en Amérique du Nord, Paris, Turin, Budapest, L’Harmattan, coll. Compétences interculturelles, 2004, 371 p. Traduction italienne en cours. A. MANÇO (éd.), Turquie : vers de nouveaux horizons migratoires ?, Paris, Turin, Budapest, L’Harmattan, coll. Compétences interculturelles, 2004, 308 p. M. VATZ LAAROUSSI et A. MANÇO (éds), Jeunesses, citoyennetés, violences. Réfugiés albanais en Belgique et au Québec, Paris, Turin, Budapest, L’Harmattan, coll. Compétences interculturelles, 2003, 312 p.

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Sommaire Sommaire...........................................................................................................7 Introduction générale .................................................................................. 13 Méthode de recherche : les forums réflexifs............................................... 19 Au départ de cette démarche ......................................................................21 Pourquoi des forums réflexifs ? .................................................................22 Chapitre 1 – Présentation de la méthode.....................................................25 1. Postulats méthodologiques .........................................................................25 1.1 Du nécessaire dépassement du multiculturalisme et de l’interculturalisme ..............................................................................25 1.2 Du manque de lieux d’échange .........................................................26 1.3 Des possibilités d’un débat rationnel.................................................27 1.4 De l’intérêt de la confrontation..........................................................28 2. Forums réflexifs : des groupes de rencontres ............................................28 2.1 Un groupe représentatif et équilibré ..................................................28 2.2 Un cycle = plusieurs rencontres ; une analyse = plusieurs cycles ....29 3. Règles du jeu...............................................................................................29 3.1 Un cadre démocratique artificiel .......................................................29 3.2 Un thème source de tensions sociales ...............................................30 3.3 Une équipe = trois chercheurs, diverses fonctions............................30 3.4 Une dynamique : participants et chercheurs sont co-acteurs de la recherche ...................................................................................31 4. Schéma d’un cycle......................................................................................32 Chapitre 2 – Questions pratiques relatives à l’application de la méthode ................................................................................................35 1. La constitution d’un groupe .......................................................................35 1.1 La taille du groupe .............................................................................35 1.2 Le profil des participants ...................................................................36 1.3 La polarisation des positions .............................................................37 1.4 L’hétérogénéité ou l’homogénéité du groupe ...................................39 2. Le recrutement des participants et le public atteint ...................................40 3. Le choix du lieu ..........................................................................................41 4. Le timing.....................................................................................................42 5. Le cycle.......................................................................................................42 5.1 Le déroulement ..................................................................................42

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5.2 Le rôle de l’animateur........................................................................44 5.3 La précision de la définition des objectifs du cycle ..........................45 Conclusion ........................................................................................................45 Chapitre 3 – Intérêt de la démarche. Conclusion provisoire ....................47 Brève présentation de la méthode ....................................................................48 1. Postulat........................................................................................................49 2. Éléments pratiques......................................................................................49 2 .1 Un thème litigieux..............................................................................49 2.2 Un groupe de participants représentatif et équilibré .........................49 2.3 Un lieu ................................................................................................50 3. Principes......................................................................................................50 3.1 Un cycle = plusieurs rencontres.........................................................50 3.2 Un mot d’ordre : le respect et la valeur de la parole de chacun........50 3.3 Une dynamique : les participants sont partiellement acteurs de la recherche sous la conduite des chercheurs ...............................51 4. Intérêt de la méthode ..................................................................................51 4.1 Un cadre et des conditions propices à la discussion .........................51 4.2 Gains en termes de connaissance et de communication ...................51 4.3 Le rôle de révélateur du groupe.........................................................52 4.4 Une démarche constructive................................................................52 Conclusion ........................................................................................................52 Partie I – Au travers des forums : des relations interrogées.................... 53 Introduction ....................................................................................................55 Chapitre 1 – Mise en question de la question de départ ............................57 1. Musulmans et non musulmans en Belgique : partenaires égaux d’une relation ? Non !.................................................................................57 2. Musulmans et non musulmans : le problème de la catégorisation ............58 2.1 Musulmans et non musulmans. Et les autres ?..................................58 2.2 La définition de soi et de l’autre : les rapports complexes entre origine, culture et religion ........................................................60 a) La confusion entre origine, culture et religion .............................60 b) La rupture du lien entre culture et nationalité ..............................60 c) La définition de soi et de l’autre...................................................62 d) Faiblesses et intérêt de la dénomination « musulmans » « non musulmans » .......................................................................63 Chapitre 2 – Les perceptions d’une relation malaisée ...............................65 1. Le constat d’un malaise ..............................................................................65 2. Quelles perceptions des relations réciproques ? ........................................66

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2.1 Un point de vue répandu parmi les musulmans : l’islam est criminalisé ..........................................................................................66 2.2 La perception des non musulmans : l’islam se radicalise .................69 Chapitre 3 – Les causes du malaise ..............................................................75 1. L’analyse des causes : quatre types de discours ........................................75 2. En amont des discours : les jeunes à problème..........................................77 3. Premier discours : les causes socio-économiques et socio-culturelles......79 3.1 Présentation du discours ....................................................................79 3.2 Positions des non musulmans : un accord partiel..............................81 3.3 Transposition du discours au niveau international............................82 4. Deuxième discours : l’image de l’islam et des musulmans.......................83 5. Troisième discours : la responsabilité belge ..............................................87 5.1 Présentation du discours ....................................................................87 5.2 Les positions des non musulmans : des positions contrastées au Nord et au Sud du pays .................................................................90 6. Quatrième discours : la responsabilité de l’islam et de la communauté musulmane ..................................................................................................91 6.1 Présentation du discours ....................................................................91 6.2 Les musulmans face à ce discours : une distanciation et une critique difficiles ................................................................................92 a) Par rapport à la communauté ........................................................93 b) Par rapport aux textes ...................................................................95 c) Par rapport à la religion islamique................................................97 Chapitre 4 – Les attentes des uns et des autres.........................................101 1. Les musulmans et la soif d’être connus et reconnus................................101 1.1 Le manque de reconnaissance sociale .............................................101 1.2 La méconnaissance ..........................................................................103 2. Les non musulmans et l’attente – excessive ? – de réponses claires.......104 Chapitre 5 – Particularisme versus universalisme ...................................111 Partie II – A cœur des arènes ................................................................... 115 Section 1 – Aspects identitaires...................................................................117 Chapitre 1 – Quelle vision de l’identité pour quel vivre ensemble ?......119 Introduction : sur l’identité et la religion .......................................................119 1. L’identité en isolement .............................................................................124 1.1 Une identité close.............................................................................124 1.2 Soi, l’autre et le contexte ................................................................126 1.3 Et l’islam dans tout ça ?...................................................................130

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2. L’identité contingente...............................................................................132 3. L’identité métisse .....................................................................................134 4. L’identité à négocier.................................................................................137 Conclusion ......................................................................................................140 Chapitre 2 – Les valeurs des jeunes et leur rapport au religieux ...........141 Introduction ....................................................................................................141 1. Un groupe à l’atmosphère particulière : émotion - amitié franc-parler.......................................................................................141 2. Religion et sexualité.........................................................................142 1. L’obéissance à des règles .........................................................................142 1.1 Une conformité déjà là.....................................................................143 1.2 Une conformité encore à atteindre : que faire et comment ? ..........144 a) Se définir et s’orienter ................................................................144 b) Les résistances contextuelles ......................................................145 c) Les résistances personnelles .......................................................146 1.3 Le chemin vers Dieu ........................................................................146 2. Le respect de soi et de ses aspirations personnelles ................................147 2.1 Religion et normes personnelles......................................................147 2.2 La tolérance : un maître mot............................................................148 3. Croyances et valeurs morales ...................................................................149 4. Quelle rencontre entre ces conceptions ?.................................................150 4.1 Terrain d’entente..............................................................................150 4.2 Terrain d’incompréhension : l’obéissance à des préceptes.............150 4.3 Pour dépasser l’incompréhension....................................................152 5. La multi-identité des jeunes musulmans d’origine étrangère..................152 5.1 Un tiraillement .................................................................................152 5.2 Une force..........................................................................................153 5.3 Un désavantage ................................................................................153 Conclusion ......................................................................................................154 Section 2 – La place de l’islam dans les espaces publics ..........................157 Chapitre 3 – Islam et école ..........................................................................159 Introduction ....................................................................................................159 1. Les établissements scolaires face aux sollicitations de musulmans ........160 1.1 Sollicitations « ordinaires » et « radicales » : classification ...........160 1.2 Gérable - ingérable / Légitime - illégitime......................................163 2. Quelques demandes formulées par des participants musulmans.............164 3. Discours à l’égard des défis importés par les musulmans dans les écoles : l’enjeu de la connaissance .....................................................166 3.1 Les discours de l’ignorance .............................................................166 3.2 Les discours de la connaissance ......................................................167

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a) La connaissance du contexte ......................................................167 b) La connaissance de l’autre..........................................................170 3.3 Le discours de la reconnaissance.....................................................172 4. Les excès de certains élèves musulmans : tentatives d’explication ........174 4.1 Les causes externes ..........................................................................174 a) La situation internationale ..........................................................174 b) Les inégalités ..............................................................................175 c) L’adolescence .............................................................................175 d) L’esprit « communautaire »........................................................176 e) Le manque de reconnaissance ....................................................176 4.2 Les causes internes...........................................................................176 a) La famille ....................................................................................177 b) Les mosquées ..............................................................................177 c) La responsabilité personnelle .....................................................178 5. Interculturalité : le rôle de l’école ............................................................179 5.1 L’école et la multiculturalité............................................................179 5.2 Les professeurs et la multiculturalité...............................................180 5.3 Les élèves et la multiculturalité .......................................................180 5.4 Les parents et la multiculturalité .....................................................181 Conclusion ......................................................................................................182 Chapitre 4 – Islam et médias.......................................................................183 Introduction ....................................................................................................183 1. Grande insatisfaction des musulmans par rapport à l’image médiatique de l’islam et des musulmans..................................................184 1.1 L’image médiatique de l’islam ........................................................184 1.2 Une image à la fois négative et non pertinente ...............................186 2. L’information par rapport à l’islam : questions et difficultés..................188 2.1 Représentativité et porte-parole.......................................................188 2.2 L’incompréhension du fait religieux ...............................................189 2.3 La référence au religieux comme paramètre explicatif dans les sujets d’information....................................................................191 2.4 La référence aux termes et aux textes musulmans ..........................193 3. Le traitement médiatique de l’islam : Qu’est-ce que « bien faire » ? .....195 3.1 Les limites du « bien faire » ............................................................196 a) Journalisme de stricte information ou journalisme civique une option journalistique ............................................................196 b) Le mieux est l’ennemi du bien ...................................................196 c) Le journalisme d’information n’a pas pour mission l’éducation...................................................................................197 d) Quels publics pour quels médias ? .............................................197 3.2 Quatre postures-type par rapport au « bien faire »..........................198 Conclusion ......................................................................................................201

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Chapitre 5 – Islam et politique....................................................................203 Introduction ....................................................................................................203 1. Où est le problème ? .................................................................................204 2. Religion et politique au fil de leurs gestions............................................208 2.1 Les cultes et leurs gestions ..............................................................208 2.2 L’utilisation politique du religieux ..................................................209 2.3 L’expression politique du religieux.................................................210 3. Les fondements du politique ....................................................................212 3.1 La démocratie, c’est quoi ?..............................................................213 3.2 Le religieux et les fondements du politique ....................................214 3.3 Les incertitudes ................................................................................218 4. Situations présentes et avenirs possibles..................................................220 4.1 Liberté de culte ?..............................................................................220 4.2 Une majorité musulmane dans une commune ?.............................222 4.3 Écoles musulmanes..........................................................................223 4.4 Les extrémismes...............................................................................225 Pour conclure..................................................................................................227 Des visions multiples du rapport entre religion et politique....................227 Les turbulences .........................................................................................228 La captation politique ...............................................................................228 Conclusion générale .....................................................................................229 Les enjeux identitaires..............................................................................230 Attentes de reconnaissance.......................................................................231 Politique ....................................................................................................234 École .........................................................................................................235 Médias.......................................................................................................236 Foulard ......................................................................................................236 Bilan : les difficultés du débat entre musulmans et non musulmans.......237 Une difficulté à parler en termes de principes.................................237 La maîtrise des questions.................................................................238 Des réalités diverses à défendre.......................................................239 Des attitudes de débat à construire ..................................................239 Blocages et évolutions..............................................................................239

Introduction générale

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La confiance entre groupes sociaux et entre ces groupes et les autorités est une condition pour une vie sociale harmonieuse. Élément clé pour résoudre les éventuels conflits, susciter un engagement positif dans la société, établir des relations constructives entre citoyens, saper la logique de ghettoïsation ou de repli, la confiance est essentielle à la vie en société. Elle est pourtant très fragile. Elle est sans doute le plus grand enjeu des sociétés plurielles contemporaines, en amont même de la résolution de leurs problèmes pratiques. Aujourd’hui, via les contacts quotidiens, mais aussi, plus largement, par le truchement des politiques et des médias, l’islam est très présent dans l’imaginaire belge et occidental. En raison, notamment, du terrorisme et du combat qui lui est mené. Alors que la communauté musulmane est mise sous le feu des projecteurs, comment se passent concrètement les relations entre musulmans et non musulmans en Belgique ? Quel est l’état de la confiance entre eux ? Quelle est l’influence du contexte international sur leurs rapports en Belgique ? Quels sont les lieux, les enjeux autour desquels la confiance existe et pourrait peut-être être renforcée ? Quels sont ceux où le désaccord semble trop profond ? Ces questions, dans un pays qui compte 10 millions d’habitants, dont approximativement 400 000 musulmans, sont pertinentes et même urgentes. Ces questions ont fait l’objet d’une recherche académique d’un an et demi et débutée en août 2004, dont ce volume présente les conclusions et analyses. Cette recherche se situe dans le prolongement d’une réflexion commencée par un des auteurs autour de la présence des musulmans dans l’espace européen1. Selon ces analyses, l’ampleur des enjeux associés à la nouvelle présence de l’islam en Europe commence à être perçue. Ce nouveau pluralisme se juxtapose aux pluralismes européens plus anciens, ceux qui découlent des multiples formes du christianisme, ceux issus de la modernité et de l’affrontement entre modèle laïque et modèle religieux de société, ceux issus de la confrontation entre libéralisme et socialisme, sans oublier la différenciation entre les multiples identités régionales et nationales issues de l’histoire. Mais la présence de l’islam n’amène pas seulement une culture supplémentaire. Tout comme elle n’engendre pas seulement des questions nouvelles en termes de communication, que des notions comme celle d’interculturalisme mettent en évidence. La notion de communication et celle, associée, de dialogue sont certainement essentielles. Elles soulignent l’importance d’un retour réflexif sur une communication qui « ne va pas de soi », qui doit apprendre à comprendre les codes réciproques. Mais la « rencontre complexe » contemporaine, entre une partie de la population européenne qui s’active positivement en référence aux multiples
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F. Dassetto, La rencontre complexe. Occidents et islams, Louvain-la-Neuve, AcadémiaBruylant, 2004.

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formes de l’islam et la population européenne non musulmane, met en jeu des questions bien plus importantes : des histoires différentes, des visions du monde différentes, des visions différentes du rapport entre le religieux et l’espace public, des sensibilités géopolitiques différentes. Mises à part les difficultés propres à toute innovation sociale et culturelle, ces différences n’ont pas donné lieu, jusqu’à présent du moins, à des conflits majeurs. Mais des dynamiques internes et externes à l’islam européen, des crispations politiques teintées de nationalisme ou, pour reprendre une expression de la politique États-unienne du XIXe siècle, de « nativisme », des incertitudes et des maladresses dans la gestion politique de dossiers liés à l’islam donnent parfois l’impression d’un accroissement des tensions et d’un malaise dans le vivre ensemble. Au-delà du constat du pluralisme, inhérent et fondateur des sociétés démocratiques européennes et en voyant bien entendu tout l’intérêt d’une communication interculturelle accrue, la « rencontre complexe » met en lumière l’urgence d’une démarche de confrontation de fond sur la forme de cohabitation dans la partie commune de la maison que sont les sociétés, les villes, les institutions et l’État démocratique dont elles sont issues. Cette rencontre ne peut pas être pensée comme une « assimilation » pure et simple, car, d’une part, elle est refusée par les nouveaux européens que sont les musulmans et, d’autre part, le modèle assimilationniste ne correspond plus au modèle avec lequel l’Europe se pense. L’orgueil assimilationniste, qui l’avait guidée au XIXe siècle et dans une partie du XXe siècle, n’a plus la même force exclusive et la même clôture autiste, sans pour autant que cela signifie que l’identité européenne soit dissoute. Cette rencontre ne peut pas être pensée non plus sous l’angle de la différenciation : bien que la présence de l’islam soit pensée par certains, musulmans ou non, par la catégorie de minorité, il ne semble pas que ce processus soit viable et qu’un modèle social et politique pluriethnique puisse exister. Les pays européens sont trop intégrés par le biais des formes diverses de welfare, la communication entre personnes est trop importante et, par ailleurs, les musulmans sont trop désireux de faire partie à part entière des sociétés où ils habitent, pour qu’un modèle de société différenciée soit réaliste. Si donc la cohabitation de citoyens et de leurs groupes respectifs semble la voie la plus évidente, celle-ci ne se réalise pas par des processus sociaux « naturels », c’est-à-dire inscrits dans des automatismes sociaux et dans les fonctionnements ordinaires des institutions. En raison des multiples différences mentionnées plus haut, en raison également de l’action d’individus et de groupes qui, pour des motifs divers, jouent la carte de la séparation et du conflit plutôt que celle de la convergence et de l’accord, un laborieux processus de rencontre est à l’œuvre. Il nécessite un travail positif de retour sur soi méthodique : c’est ce que nous avons essayé de conduire à

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travers ces « forums réflexifs » dont nous rendrons compte dans les pages qui suivent. Ce processus nécessite également une rencontre en profondeur appelée, dans l’ouvrage précité, « co-inclusion réciproque ». Celle-ci fait référence à la capacité des parties en présence de se penser elles-mêmes en incluant la présence de l’autre, de sorte à parvenir à penser un terrain d’entente pour la vie commune. La co-inclusion, qui permet la mise en œuvre de relations et la constitution d’une base minimale de confiance, est un concept clé et fondateur du vivre ensemble. Pour cerner l’état des relations et de la confiance entre musulmans et non musulmans en Belgique, la recherche Islam et co-inclusion a fait se rencontrer des personnes de conviction musulmane et des non musulmans, dans le cadre de sept forums réflexifs entre septembre 2004 et octobre 2005. Chaque forum – lieu de rencontre et de débat – s’est penché sur un sujet sensible dans le cadre des relations réciproques entre musulmans et non musulmans. Ainsi, chaque forum a permis, à travers l’échange et la discussion, de mettre en évidence des nœuds, des points d’accord et de désaccord et de déceler des signes de confiance, de méfiance ou de défiance entre citoyens musulmans et non musulmans. À travers la confrontation des points de vue, les contours en ont été précisés. Ces sept forums ont donné lieu à des constats et analyses divers. Ceux-ci sont présentés dans ce volume en deux parties, après un premier chapitre consacré à la méthode des forums réflexifs. La première partie est consacrée à l’état général des relations entre musulmans et non musulmans, sur base d’une analyse transversale de l’ensemble des entretiens. La deuxième aborde de façon thématique et spécifique différentes problématiques qui ont fait l’objet d’un forum. Cette deuxième partie permet de cibler plus précisément les types de discours autour des « questions-enjeux ». Quelques précisions s’imposent avant d’entrer dans le vif du sujet. D’une part, les appellations musulmans et non musulmans ne manifestent aucune intention de conférer aux personnes des qualités substantielles ou de faire preuve de penchants culturalistes. Sont qualifiés de musulmans ceux qui se présentent comme tel, avec les nuances qu’ils y apportent parfois. On parlera donc de musulmans ou de non musulmans selon l’attribution que les personnes se sont elles-mêmes données ; de la même façon que des débats sur la pratique du ski auraient probablement donné lieu aux appellations skieurs et non skieurs. D’autre part, cet ouvrage n’entend pas opposer des musulmans à des non musulmans. Le but poursuivi n’est pas de faire référence à des acteurs spécifiques, mais de dégager les logiques d’argumentation des uns et des autres. Enfin, si la recherche postule l’importance capitale de la confiance et insiste sur ce point, elle n’a pas pour mission de la favoriser. Son rôle est d’en analyser l’état actuel. Aux politiques, aux citoyens, ensuite de s’engager pour

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l’améliorer, inventer des lieux où elle se construit. La perspective est donc descriptive et analytique, et non thérapeutique. Nous adressons nos remerciements les plus vifs à toutes les personnes qui ont participé à nos forums réflexifs. Leur implication dans les discussions, leur ouverture au débat, leur acceptation des règles du jeu ont permis des échanges fructueux même si parfois tendus. Nos remerciements vont aussi aux responsables des lieux dans lesquels nos rencontres se sont déroulées. Mais toute cette expérience et cette recherche n’auraient pas pu avoir lieu sans le soutien de la Fondation Roi Baudouin, et en particulier de M. Guido Knops et de M. Benoît Fontaine qui ont compris l’importance de l’enjeu et de la dynamique collective qui pouvait s’ouvrir à partir de cette recherche. Leur intérêt ainsi que la participation active de M. Fontaine ont encouragé notre propre démarche. Nous avons trouvé en eux plus que les commanditaires d’une recherche, mais des interlocuteurs dynamiques.

Méthode de recherche : les forums réflexifs

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La coexistence de populations d’origine, de culture et de référence différentes au sein de l’espace belge et européen est source d’un malaise social qui semble croître tout en absorbant de plus en plus d’énergies sociales. Ce malaise se manifeste de diverses façons. Dans ses formes extrêmes, des mouvements ou partis nationalistes ou des groupes religieux radicalisés témoignent d’affirmations identitaires exclusives. Dans ses manifestations moins extrêmes, ce malaise s’exprime par une lassitude, une faiblesse, le manque ou même le refus de l’échange afin de se préserver d’une communication difficile. Ce malaise relationnel se rencontre partout. Dans l’enseignement comme dans d’autres institutions publiques, mais aussi dans les quartiers (parfois de véritables ghettos culturels ou ethniques) ou dans la séparation de fait dans la vie civique. La couleur de la peau, l’origine ethnique (la « race »), les identités sexuelles, les groupements religieux – en particulier l’islam – semblent jouer un rôle considérable comme source de distanciation, de malentendus et d’obstacles. Dans ce contexte, une méthodologie de travail spécifique – que nous appelons « forums réflexifs » – a été mise en œuvre et développée dans le cadre d’un projet de la Fondation Roi Baudouin : « Islam et musulmans en Belgique : société multiculturelle et co-inclusion ». Elle vise tant à obtenir de la connaissance sur ces nouvelles situations de tension et de malaise qu’à les dépasser. Émanant de la conviction que cette démarche peut utilement servir d’inspiration pour l’étude d’autres relations sociales problématiques, ce fascicule propose une explicitation de sa méthode ainsi qu’un guide pratique à l’usage de ceux qui voudraient la mettre en pratique. La brochure se compose de deux parties principales : une présentation théorique de la méthodologie et de ses fondements et un inventaire illustré des questions pratiques que pose inévitablement son application. Au départ de cette démarche La démarche des forums réflexifs est née du souci de prendre au sérieux les signaux de malaise et de conflictualité qui ont surgi et s’amplifient du fait de la présence nouvelle de l’islam en Belgique, sans les réduire à cette cause unique. En effet, ce malaise et cette conflictualité apparemment liés à l’islam ne doivent pas être dissociés d’autres malaises sociaux provoqués par le changement social accéléré que connaît l’Europe de l’Ouest depuis une vingtaine d’années et qui implique d’importantes modifications des repères. Ce changement affecte tout autant les populations musulmanes que non

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musulmanes, toutes deux immergées dans des environnements sociaux inédits et soumis à une évolution constante. Pensons aux changements dans le paysage scolaire qui font suite à l’arrivée de nombreux élèves musulmans. Pensons aux musulmans plongés dans un environnement essentiellement non musulman, mais aussi dans une communauté musulmane confrontée à un remaniement constant des cohabitations par l’arrivée de nouvelles populations, pakistanaises, albanaises, tchétchènes, bosniaques, africaines… Ces transformations continues du paysage mettent à mal les catégories généralement utilisées pour penser les sociétés. Elles suscitent l’apparition de nouveaux concepts interprétatifs, tels que multiculturalisme et interculturalisme ainsi que de nouvelles approches en sciences sociales. La démarche des forums réflexifs en est une. La présentation qui suit dresse un premier bilan du travail réalisé dans le cadre de la recherche « Islam et musulmans en Belgique : société multiculturelle et co-inclusion » (mentionné sous le nom de « Islam et coinclusion » dans la suite du fascicule), réalisée entre octobre 2004 et avril 2005. Ce travail a été effectué à travers l’organisation de cinq groupes de rencontres – les « forums réflexifs » dont parle la brochure – dans différents lieux du pays et autour de thèmes divers. Deux groupes se sont rassemblés à Bruxelles. Un a travaillé sur le sujet « islam et école », l’autre sur « islam et média ». Le groupe de Liège s’est penché sur l’islam politique. En Flandres, le groupe d’Anvers a parlé de l’identité et des appartenances tandis que celui de Gand s’est intéressé à la problématique du port du foulard. Deux groupes doivent encore être mis sur pied et se réuniront en septembre. Nous tenons à remercier tous les participants de ces groupes pour leur enthousiasme et leur présence active. Pourquoi des forums réflexifs ? La perspective de base des forums réflexifs est de donner à des petits groupes de personnes aux positions divergentes – qui, en dehors de cette démarche, ne se parleraient pas – l’occasion de débattre sur un sujet polémique qui les concerne ou les interpelle tous. À travers l’analyse des propos de ces personnes, de leurs attitudes et de l’évolution (ou non) des discussions, une équipe de chercheurs, leur soumettant régulièrement ses réflexions, travaille à dégager les lieux des enjeux réels, au-delà des discours classiques ; à savoir mettre en évidence des points de tension véritables, constater l’impossibilité pour certains de traiter de certaines questions dans le fond, voir des incompréhensions réciproques s’atténuer, déceler la formation de fronts…

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Le but premier des forums réflexifs est de mettre en évidence des zones d’accord ou de désaccord, de confiance (réciproque) ou de méfiance entre des groupes de personnes en situation de tension ou de difficulté sociales et de cerner ainsi des évolutions possibles dans leurs relations. La méthode postule que la constitution de groupes réunissant des personnes aux profils divers, représentant les différents pôles de la relation (par exemple, des musulmans et des non musulmans) est la meilleure façon de dégager les enjeux relationnels réels et l’existence de perspectives de changements. À travers la confrontation de leurs points de vue, de leurs univers de pensée ou idéologiques, les individus jouent un rôle révélateur de processus sociaux auxquels ils participent, mais qui les dépassent. L’application de cette méthode peut être particulièrement efficace et pertinente dans les cadres d’analyse des enjeux et d’aide à la décision dans des contextes de fracture ou de tension sociales.
Exemple parfait de tension larvée : le malaise dans les établissements scolaires belges Si la question du foulard a suscité et suscite encore des débats dans les écoles et dans l’espace public, l’impasse est faite sur de nombreuses autres situations qui posent des problèmes tant au corps professoral non musulman qu’aux élèves et professeurs musulmans : les tenues islamiques, l’opposition entre les théories de la création et de l’évolution, le manque de respect à l’égard de professeurs femmes, la nourriture halal dans les cantines… Toutes ces questions font le plus souvent l’objet d’arrangements circonstanciés, sans donner lieu à une parole claire ou à un débat. De part et d’autre, le nondit ; de part et d’autre, la frustration. Les forums réflexifs sur l’islam dans les écoles ont permis d’expliciter nombreuses de ces tensions, de ces rancoeurs, de comprendre mieux les points de vue et les susceptibilités spécifiques, de mettre des mots sur les peurs respectives. Ces rencontres ont permis de mettre en évidence ce que sont les limites de l’acceptable pour la plupart des non musulmans (points d’accord entre tous les non musulmans présents autour de la table) et d’en rendre compte aux musulmans présents. Le manque de respect à l’égard des femmes fait, entre autres, partie de ce domaine de l’inacceptable. De leurs côtés, les participants musulmans ont pu exprimer les difficultés auxquelles jeunes et parents musulmans sont confrontés, leurs aspirations, leur désarroi parfois face à l’enjeu de la réussite de leurs enfants. Ils soulignaient notamment les inquiétantes situations de décrochage scolaire parmi les jeunes musulmans et l’attitude démissionnaire ou désemparée des parents, rarement scolarisés, face à ce problème. Les participants musulmans refusaient de considérer les problèmes soulignés dans les groupes indépendamment d’autres se situant en amont de la réalité scolaire : décalage des parents, conflit identitaire des jeunes face à leurs divers héritages culturels, ghettoïsation de certains quartiers et de certaines écoles…