Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Rwanda pour une réconciliation, la miséricorde chrétienne

De
253 pages
La récente guerre inter-rwandais (1990-2000) s'est soldée par un génocide des Tutsis et le massacre de plusieurs milliers de Hutus. L'auteur estime que l'origine du mal rwandais n'est pas à chercher chez les boucs émissaires. Il se trouve dans une blessure au cœur même de tout homme. Théologiquement, cette blessure s'appelle le péché. A un problème psycho-spirituel, la solution doit être du même ordre. L'auteur propose le recours à la miséricorde chrétienne.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

R W A N D A
P o u ru n er é c o n c i l i a t i o n ,
l am i s é r i c o r d ec h r é t i e n n e

Études Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

Dernières parutions

Apollinaire NTAMABYALIRO,RWANDA, Pour une réconciliation, la
miséricorde chrétienne. Une analyse historico-théologique du magistère
épiscopal rwandais (1952-1962), 2010.
Élieth P.ÉYÉBIYI,Gérer les déchets ménagers en Afrique. Le Bénin
entre local et global, 2010.
Zygmunt L. Ostrowski,Soudan. Conflits autour des richesses, 2010.
Clotaire MOUKEGNI-SIKA,Production scientifique et pouvoir
politique au Gabon. Esquisse d’une sociologie de la recherche
universitaire, 2010.
InnocentBIRUKA,Sagesse rwandaise et culture de la paix, 2010.
Mosamete SEKOLA,Privatiser le secteur public en RDC ?, 2010.
Jean-Pacifique BALAAMO-MOKELWA,Les traités internationaux
du Saint-Siège avec les États en Afrique (1885-2005), 2010.
KathleenGYSSELS etBénédicte LEDENT,Présence africaine en
Europe et au-delà, 2010.
JosephBOUZOUNGOULA,Services de base et dynamique sociale
au Congo, 2010.
Narcisse DOVENON,Le Bénin : Quelles solutions pour un
développement durable ?, 2010.
Françoise UGOCHUKWU,Le pays igbo du Nigeria, 2010.
ValéryGARANDEAU,La Décentralisation au Gabon. Une réforme
inachevée, 2010.
FerdinandBARARUZUNZA,Performances des politi-ques
économiques en Afrique subsaharienne. Théories et évidences
empiriques, 2010.
Dieudonné IYELI KATAMU,Proverbes, paraboles et argot dans la
chanson congolaise moderne, 2010.

Apollinaire NTAMABYALIRO

R W A N D A
P o u ru n er é c o n c i l i a t i o n ,
l am i s é r i c o r d ec h r é t i e n n e

Une analyse historico-théologique
du magistère épiscopal rwandais (1952-1962)

© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13342-6
EAN : 9782296133426

Introduction générale

Le présent livre cherche à approfondir théologiquement le thème de la
culture rwandaise, en le confrontant avec celui de la miséricorde divine. La
raison d’un tel choix est liée au fait que la nation rwandaise est en train de
tâtonner sur un thème qui exclut toute erreur. Le thème en question est celui
de la réconciliation nationale. Le premier objectif de ce livre est d’offrir à la
nation rwandaise et à toutes les personnes de bonne volonté, l’unique voie
sûre qui conduit à une véritable réconciliation.Cette voie est la redécouverte
de la miséricorde chrétienne. Les autres voies, malgré leurs aspects
propagandistes et idéologiques, conduisent aux résultats éphémères et
chimériques. La miséricorde chrétienne par contre, comme voie choisie par
Dieu pour se réconcilier avec l’humanité, permet à l’homme de découvrir
Dieu commePèremiséricordieux, deréaliser son unitéintérieure et
d’accepter l’autre commeunfrère et uncompagnonderoute.Entreprendre
un voyage ensemble exigetout un parcours ; uncheminementde découverte
réciproque, depardon, de compréhension réciproque, de compassionetde
véritésur soiet sur l’autre.Touscesconcepts sont la base detoutejustice et
detouteréconciliation.
L’autreobjectif estceluideporteràl’intelligence dela foi uneréflexion
théologique de grandeimportancetellequ’actualiséepar le Concile Vatican
e
II et les papesdela deuxièmemoitié duXXsiècle.Unetellevisée entre
dans lesouhaitduConseil de Présidence du Grand Jubilé de l’an 2000,qui
regrette «l’absence actuelle d’unethéologie delamiséricorde, alors quel’on
trouve des théologiesdel’espérance, des théologiesdelalibération ou
1
encore des théologiesdel’inculturation».Pouratteindre ces objectifs,nous
nous inspirons spécialementdu magistère épiscopal rwandaisdesannées qui
marquèrent unchangement socioculturelet politique duRwanda :lapériode
qui va de1956à1962.Le choixdu repère chronologique etdes
personnages-clésde cetteréflexion théologique estaussi profondément
motivé :annéesdetransitionetdesdécisions importantesdu pointdevue
socioculturel mondial,lesannées 1950-1960 marquent laprise de conscience
universelle du respectdelapersonnehumaine.Pour le casduRwanda, ces
années sontàmi-cheminentrele contactdes premiers missionnairesavecla
nation rwandaise(1900)et lejubilé de centansd’évangélisationde cepays.
C’estégalement lapérioderiche enévénements qui ontbouleverséles
structures sociopolitiquesduRwanda et qui suscitentactuellementbeaucoup
de discussions.En outre, cettepérioderessemble étrangementà celle de
l’après 1990 sous plusieursaspects:

1
Conseilde Présidence duGrand Jubilé del’an 2000,Dieu Père de Miséricorde, Mame,
Paris,1998,p. 60.

5

« Lesmêmes faux bruits persistants, les mêmes accusations, la
même attitude défensive de l’Église, la même hargne à lui coller toutes
1
sortes de responsabilités, le même jeu de son clergé » .

Les personnages-clés sont NN.SS.AndréPerraudinetAloys
2
Bigirumwami ;évêques quifurentdevrais témoinsdel’Évangile au
moment oùbeaucoupde baptisés manifestaient leur immaturité dans la foi.
Parconséquent,redécouvrir leurattitude et leurs messages,peutaiderà
trouver unesolutiondurable au problèmerwandaunis ;esolution plus
spirituellequematérielle.Évidemment,quidit miséricorden’exclut pas
l’aspect matérieldans le développementdel’homme, car,lamiséricorde
embrassetout l’homme.Toutesfois,nousaffirmons quelesRwandais
d’aujourd’hui ont surtoutbesoind’une guérison spirituelle et psychologique,
pourconnaîtrelavérité et vivrelibrementetdignement.Unetelle guérison
devient possiblelorsquel’hommes’ouvre àl’actiondela grâce divine etàla
sincéritéhistorique.Nousévoquons la grâce divineparcequelaplaie
rwandaisetoutenétantcarcinomateusen’est pas pourautant incurable :
« Rien n'est impossible à Dieu»(Lc1,37).
Laditeplaieou misère delanation rwandaisepeutainsi serésumer:par
lejeudel’histoire,laplupartdesRwandais sontarrivésàse créer un
système de doublepersonnalité encrée dans lesubconscient.Par peur ou par
soupçon,par jalousieou par méprisdel’autre,letravestissementdelavérité
ou lemensonge estdevenule dogmequi orientel’agirduMunyarwanda.Il
estfauxd’attribuer l’origine de cettemisère aux missionnaires ouaux
colons.Cesderniers ont trouvéle Munyarwanda commeil s’est montré à
eux.Suite àsamentalité double,lesétrangers n’ont pu pénétrer que
partiellement sonâme.Nous sommesen traindevivrelesconséquences
d’unetellehypocrisie.Malheureusement, elleperdure et ne cesse dese
renforce.

1
LINGUYENEZA V.,Vérité, Justice, Charité. Lettres pastorales et autres déclarations des
évêques catholiques du Rwanda 1956-1962.Linguyeneza éd., Waterloo,2001,p. 10. (Par la
suitenousécrironsLINGUYENEZA,loc.cit.,p.).
2
Àproposde MgrPerraudin,le Père FrançoisRichardnoteque «sa charitépour tous l’a
rapproché des plus petits.Son soucidelajusticel’amené àrefuser toute discrimination.Il
s’estdépensésanscompter pour quele Concile duVatican porte desfruitsauRwanda.Toutes
ses initiatives n’avaient qu’un seulbut:l’évangélisation»(F.RICHARD, «Nous sommes
tous en deuil»,in,Dialogue,nº 234,mai-juin 2004,p.89).Quantà MgrBigirumwami,
pendant les moments terriblesdesannéesdela Révolutionàlarwandaise,il ne cessait
d’inviter«leschrétiensà fairepreuve d’unespritchrétien,il leurdemandaitd’accepter la
volonté de Dieu, aider les sinistrés,restituer lesbiensd’autrui,rétablir le dialogue et la
compréhension mutuelle.[…] D’aucuns jugèrent inopportundetransmettre cemessage de
réconciliationà desgensencoresurexcités.Et luid’objecter quel’évangile gardeson urgence,
même et surtoutdansdes momentsde crise »(TWAGIRAYEZU D.,Àl’occasion du 80e
anniversaire de MonseigneurAloysBIGIRUMWAMIancien évêque deNyundo,Nyundo,
1984,p. 16-17).

6

Trois raisons principales nous ont poussé à associer lamiséricorde
chrétienne et la culturerwandaise :1. l’approchethéologico-anthropologique
de VaticanII,2. leregardrétrospectif et prospectifsur la culture
rwandaise et 3. la découverte del’importance delamiséricorde deDieu.
L’ondécouvrelamiséricorde àtravers l’expérience aussibien personnelle
qu’universelle. À traverscette double expérience,lamiséricorde divine
devient le fondementd’espérance et source dejoie etd’optimisme.Sans nier
ou minimiser lesautres tentatives, aussibien politiques qu’ecclésiales, de
réconcilier lesRwandais,nouscontinuonsà affirmer quelavraievoie de
sortie dela criserwandaise est lerecoursàlamiséricorde divine.
Laméthodequenousallons suivrevaloriseleprocèsde constitution
diachronique(historicité) sans sous-estimer l’aspect phénoménologique
(descriptif)et herméneutique(compréhensif)delarecherche.Concrètement,
nousallons tenirenconsidération l’aspect phénoménologiqueparceque,
nous partironsdes structures symboliques,politiques, culturelleset
religieuses qui ontété àl’origine delasituation quiaprovoquélaréaction
desévêquesdesannées 1950-1960.Nous mettronsen jeu l’aspect
herméneutique car,nous sommes obligé de décrypteretd’interpréter
théologiquement lesdocuments, en vue d’y trouverdes solutions pour le
Rwandaiset le chrétiend’aujourd’hui.
Toutefois,l’honnêtetéscientifique exigeune certainehumilité.Lesujet
prétend aborderdeux mystères: Dieuet l’homme.Précisons que dansce
travail,l’homme, en tant qu’êtresocial, est placé dans la culturerwandaise.
Aborder lethème delamiséricorde divine équivautàsonder lemystère du
cœurde Dieud’unepartet larévélationdesonamour pour l’homme d’autre
part.C’est vrai quelaraison humaine estcompatible aveclemystère de
Dieu.Maiscetteraisonestappelée àreconnaîtrequ’elle estdépasséeparce
1
mystèrequi l’a créé.Eneffet, «l’homme(qui) passeinfiniment l’homme »,
estaussidépassépar lemystère desapropre existence etdeson mode
2
d’action .Personne eneffet,n’approche autantdela connaissance dela
véritéque celui quicomprendque dans leschosesdivines,mêmes’ilavance
beaucoup,il lui restetoujours quelque chose à chercher.Eneffet,si
quelqu’un pense être arrivé aubut vers lequel il tend, cen’est pas qu’ila
3
trouvé cequ’ilcherchait,maisc’est qu’ila défaillidans sarecherche.
Lemystère del’Amourde Dieuestavant tout un mystère de
contemplation.Parlerdelamiséricorde divine en la confrontantàune

1
PASCAL B.,Œuvres complètes(éd.LouisLafuma),Pensées,liasse7, «Contrariétés»,
fragment 131,p.515.
2
« Cequeles personnes ont tantdepeine à comprendre, ditNietzsche, c’est leur ignorance
surelles-mêmes, depuis les temps les plus reculés jusqu’ànos jours»(NIETZCSHE F.,
« Aurore.Pensées sur les préjugés moraux, fragments posthumes (1879-1881)», L.II,§ 116,
inŒuvres philosophiques complètes, Gallimard, Paris,1970,p. 96).
3e
SAINT LÉON, «9Sermonen la Nativité duSeigneur», coll.Sources chrétiennes,n°22
bis, Cerf, Paris,1964,p.177.

7

culture donnée, c’est donc un projet ambitieux, voire impossible : Dieu et ses
voies – surtout quand il s’agit de sauver l’homme – échappent à toute
conceptualisation. Les «saints docteurs et les âmes privilégiées, c'est-à-dire
1
les mystiques, n’en ont exploré qu’une bien faible partie», dit saintJeande
la Croix.Cetémoignage d’un saint montrequetoutepenséethéologique est
toujours ouverte.Dans lemême contexte,lethème delamiséricordepeut
être abordésous plusieursangles: en théologiesymbolique et pratique(ces
deux sensabondentdans la Bible) ouen théologiemystique et même
spéculative.Ilestd’unerichesseinépuisable commetout mystère.Nous
nous limiteronsàquelquesaspectsdelamiséricorde de Dieu, du pointde
vue delathéologie dogmatique et leurs implicationsconcrètesdans la
culturerwandaise, ayanten vuelaréconciliation nationale.Nous ne
laisserons pasde côtél’aspect pratique delamiséricorde dans lavie
chrétienne, car,lamiséricordesemanifesteplutôten œuvrequ’en parole.La
méditationdelapersonne de Jésus,surtout sa Passion,sa Mortet sa
Résurrection, conduità cette découverte.
D'aucuns pourront nousaccuserd’insister sur lamiséricorde de Dieuen
oubliant sajustice.End’autres termes,insister sur lamiséricorde divine dans
une culture comme celle duRwandaneserait-il pas soutenir la culture de
l’impunité?Plus théologiquement:si la Biblenous invite ànous
abandonner sans réserve entreles mainsd’unDieu pleindemiséricorde,ne
nousexhorte-t-ellepasautantànous prépareràses jugements ?Étantdonné
que cette apparenteoppositionentrelamiséricorde et lajustice divine esten
mêmetemps une constante delalittératurespirituelle chrétienne,ilfautbien
comprendre en quoiconsistelajustice divine.
Loind’êtreune contradictionavecsa Miséricorde,précise Pierre
Descouvemont (lajustice divine)est[…]une composante essentielle deson
Amour pour nous.Elle esteneffet:unejusticequi tientcompte denotre
faiblesse; unejusticequi récompenselesbonset punit les méchaunnts ;e
justicequi justifie; unejusticequi reçoit nosactesderéparation ; unejustice
2
qui paienosdettes .
Dieu nousfait miséricordeparcequ’Ilest le Seul juste et il nousfait
justicelorsqu’il sesertdesamiséricorde en toutes ses œuvres,ycomprisen
sajustice.Il n’existepasd’œuvre de Dieuenvers l’hommequi nesoit
imprégnée desamiséricorde.Nousallons voir quelesdeuxévêquesdu
Rwandatoutenétantconscientsdel’histoiretragique duRwanda,n’ont pas
cessé d’inviter lesRwandaisàpardonner lepassépour mieux vivrele
présentetainsi préparer unfutur meilleurdetoutelanation rwandaise.

1
CitéparLÉTHEL F.-M.,Connaître l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance. La
Théologie desSaints.éd.Ducarmel, Venasque,1989. p.4.
2
DESCOUVEMONT P.,Les apparents paradoxes deDieu, Presse dela Renaissance, Paris,
2003,p. 147-148.

8

Concluons ce paragraphe en disant que l’histoire duRwanda est très mal
connue,surtout quandil s’agitdeparlerdes relations historiquesentreles
Hutuet lesTutsi.Ilest impossible d’évoquerceproblèmesans souleverdes
1
acharnementsetdes passions stériles .La chose estd’autant plusgrave,que
mêmel’interprétationd’uneœuvrescientifiquepeutdépendremoinsdeson
contenu que del’appartenance ethnique desonauteur oudesaprésumée
tendanceidéologique.Unetellesituation metaugrandjour lesconflits
historiquesenfuisdans lesubconscientde chaque Rwandais,sansdistinction
de classes, de confessions oud’étatsdevie(laïcs,prêtres,religieux/ses).
C’estdansce contextequenotre consciencenousavertitdela délicatesse de
cethème.Toutefois, «parfois unerupture avecla culture dominante est
2
nécessaire au nomdelavérité del’Évangile ».En qualité dethéologien
disciple duChrist,soucieuxdela gloire de Dieuetdelalibérationde
l’homme,nous nous sentonsappelé àporter unesolutionchrétienne au
conflit multiséculairequi ravagele Rwanda et qui, actuellement, ambrasse
toutelarégiondesGrandsLacs,sensée êtrelapluschristianisée d’Afrique.
Ilfautdela délicatesse etducouragepour, au nomdelavérité évangélique,
rompre avec «une culture dominante ».

1
« La disciplinehistorique,note Claudine Vidal,n’ajamaisété autonome auRwandasibien
que,l’historien professionnel n’étant pasconsidéré commele connaisseur leplusautorisé du
passé, beaucoupde Rwandais s’auto- instituent historiens sans voir (ou vouloir voir) qu’ils
confondent idéologie et histoire »(VIDAL C., « AugustinCyiza,intellectuelengagé,homme
d’action»inAugustin Cyiza un homme libre au Rwanda,Karthala, Paris,2004,p.134).
2e
POUPARD P.,Le christianisme à l’aube du 3millénaire,Plon/Mame, Paris,1999,p.46.

9

Quelques préliminaires

Lesdocuments qui vont servirde base ànotrerecherchesont une
compilationdelettres pastoralesetautresdéclarationsdesévêquescatholiques
1
duRwanda.Commenous l’avons mentionné, cesévêques sontNN.SS.Aloys
BigirumwamietAndré Perraudin.Ils ont l’avantage, depar leurs origines, de
n’est pasêtre directement mêlésauxconflitsclassiquesà caractère ethnique
entre Rwandais.MonseigneurPerraudinestdenationalitésuisse.Autrementdit,
niBelgeniFrançais.MonseigneurBigirumwami quantàlui provenaitdu
royaume del’Est (le Gisaka),quiété fraîchementconquis par leroyaume appelé
le Rwanda.Le Gisaka étaitdoncunétat sansgrandesensibilité ethnique.
NN.SS.AloysBigirumwamietAndré Perraudinfurentgénéralementdes
hommes neutres.Leurs lettres pastoraleset leurscirculairesétaient publiéesdans
les revuesdiocésaines:Civitas Mariaeà NyundoetTrait d'unionà Kabgayi.
Ellesétaientdestinéesauxchrétienscatholiquesetàtoutes les personnesde
bonnevolonté.D’autres –cellesadresséesaux membresduclergé etaux
religieux –étaientabsolumentconfidentielles.Touscesdocuments reflétaient la
préoccupationdesPasteursd’alors.Leur souciétaitd’approfondir la foi
chrétienne,pouravoir la forcespirituellenécessaire d’affronter les nouvelles
situations quetraversait lasociétérwandaise.Pendant plusd’unetrentaine
d’années, cesdocuments sont restés lettremorte.Ils resurgissentdernièrement,
parcequelepays revit pratiquementdesévénements semblablesà ceux qui
avaientété àl’origine desditsdocuments.Laréunificationde cesdocumentsfut
motivéepar trois raisons
principales:lescirconstancescrucialesdel’aprèsguerrequetraversel’Église catholique duRwanda,l’objectivitéhistorique et le
soucidepréparer leschrétienscatholiques rwandaisaudouble événement
jubilaire(2000ansdelanaissance duChristet 100ansdudébutde
l’évangélisationduRwanda).De ce fait,notretravail s’insère dans
l’approfondissementdu messagequelesévêques rwandais voulaient offriraux
chrétiens,pour les motiverà entrerdans letroisièmemillénaire,réconciliésavec

1
Nousavonsdeux versions inégales,mais leur source est une :l’abbé Vénuste Linguyeneza,
ex-vicaire généralde MgrJeanBaptiste Gahamanyi (évêque de Butare), ex-professeurde
patrologie auGrand Séminaire de Nyakibanda etex-recteurdu philosophicumà Kabgayi.Ila
eu l’amabilité denousexpliquer l’origine del’inégalité entre cesdeux versions.L’idée
générale de cequ’il nousa dit seretrouve dans laprésentationdesapublication.« Une
première éditiondemon travail,note-t-il, a étépubliée en janvier 1999àl’imprimerie
Pallotti-Presse de Kigali.J’avaisconfiéletexte auSecrétariatdela conférence épiscopalequi
l’a édité avant qu’il nesoit vérifié etcomplété,tout simplement parceque, dans le cadre du
jubilé de100ansdel’évangélisationduRwanda, ainsi que dans le cadre du synodeorganisé
pour la circonstance,ilétait nécessaire derendre disponiblesdes textesdel’épiscopatdu
Rwanda »(LINGUYENEZA,loc.cit.,p.7).Aprèscettepremièrepublication,l’abbé
Linguyeneza a continuéses recherches.Letexte complet serapubliépar lui-même, en 2001.
Nous utiliseronscetexte completdans lescitations.

11

leur histoire, réconciliés entre eux et avec Dieu qui, dans tout péché, est toujours
le premier offensé.
Quelle était lasituationglobale del’Église etdelanation rwandaiselors
desditsécrits ?En 1950,l’Église catholique duRwanda célébraitcinquante ans.
Lejubilé arrivaiten pleinâge d’ordel’activitémissionnaire.Lesfestivités se
sontdérouléesà Astrida(actuelButare)du 13au 15 août 1950.Plusieurs
personnalités, aussibienciviles quereligieuses,rehaussèrentdeleur présenceles
célébrationsdudit jubilé.En plusdesdiscours officiels,lescérémoniesfurent
marquées par plusieursfonctions religieuses.Toutétaitcélébré avectout l’éclat
1
quelaliturgie catholiquerendpossible.Lesommetdel’ensemble des
célébrationsfut laprocessiondu 15 août: «quarantestatues marialesdestinées
aux quarantemissionsexistantà cette date, furentbénies puis portéesen
2
procession» généralement pardeschefsetdes sous-chefschrétiens
catholiques.
Triomphalisme del’Église catholique?Oui.Mais, cet orgueil n’était qu’un
feudepaille car, cette belle apparence cachait lasouffrance et lamisère dela
grandepartie du peuple.Uneinjustice crééepar un passésocioculturelfondésur
des mythesdivinisés jusqu’à fairesurgirdes inégalitésacceptéescommevolonté
divine étaitcriante.L’Églisequiavaitbiencommencésamission n’apas pu
éliminerces injustices.Aucontraire, cetétatde chosesfutamplifié depuis les
années trente.Précisons quelesethniesexistaientbienavant l’arrivée desBlancs
auRwanda.Mais l’idéologie ethniquequiexistaitbienauparavantaussi,pritde
l’ampleur quand, dès 1907, MgrLéonClasse adoptal’option préférentiellepour
la classe dirigeante etentraînal’autoritétutélaire belge à faire demême.Par une
malheureuse coïncidence,la classe dirigeante fut identifiée avecl’ethnietutsi.
e
Évidemment,les préjugés raciauxdel’ethnographieoccidentale duXIXsiècle
et lestatu quorencontré auRwanday ont jouéleur rôlenégatif.Cettesituation
de faitcontribua àl’élargissementdufossé entrelesBahutu (84%)et lesBatutsi
(14%).Les premiersétaient identifiésaux roturiersdominés,les secondsaux
noblescréés pour régner.Maisfaut-ilaffirmer quetous lesBatutsiétaientdes
nobles ou quetous lesBahutuétaientdes serviteursdesBatutsi ?Laréalité
culturellerwandaisene donnepasderéponse affirmative.Eneffet,si on
examinelarépartitiondes postes politiques,on voit quel’important n’était pas
tant lemonopole desBatutsien matière depouvoir traditionneletadministratif
3
quel’oligarchie exclusiveque formaient quelques lignages nobles .Leproblème
4
concerne doncles meneursdu jeu.Couteux notequ’il s’agissaitdequelque
5%desTutsi quiguidaient toutelamachine.

1
VoirKALIMBWAMI J.,société rwandaise 1900-1962Le catholicisme et la, Présence
africaine, Paris,1991,p. 287-292.
2
LAGGER(DE)L.,Ruanda, Kabgayi,1961,p. 678.
3
VoirLINDEN I.,Christianisme et Pouvoirs au Rwanda (1900-1990),Karthala, Paris,1999,
p. 296-297.
4
GOUTEX J.P.,La nuit rwandaise, implication française dans le dernier génocide du siècle,
éd.EspritFrappeur/Dagorne, Paris,2001,p.59.

12

Cette situation où une infime minorité de la population monopolisait les
leviers du pouvoir, de l’avoir et du savoir, fut dénoncée au début des années
50 comme une imposture incompatible avec les idées progressistes de
l’après-guerre, surtout par des hommes d’Église dontMgrAndré Perraudin
1
fut leporte-flambeau .L’autre face des protagonistesdanscettelutte est
représentéeparMgrAloysBigirumwami.Sansavoir unevision totalement
identique delaréalitérwandaise,lesdeuxévêques optèrentensemblepour le
changement.
Nous héritonsd’un passéqui ne dépendpasdenous, ditMgr
2
Perraudin .
Quelestcepassé auquelMgrPerraudinfaitallusion ?Il s’agitd’une
expériencetragique etamère.Enfait,toutel’histoire duRwanda est une
suite depogromesetdemassacres, de destructions, des migrationsforcéeset
des hainesdéchaînées.Aussiest-ildifficile,voireimpossible d’en traiter
sanséveillerdes passionsetdesacharnements.Lapolitique del’autruche est
devenuelavoielaplus normalepour nepas s’attirerdesennuisetdes
foudresdelapartdesfauteursdel’histoire duRwanda.Pourtant, fermer les
yeux oubaisser latêtepour nepas voir le danger,n’empêchepas le danger
d’exister.L’autre «passéqui ne dépendpasdenous», c’estceluides prêtres
etdes religieux/ses:il n’est pas totalementfaux, d’affirmer queplusieurs
vocations rwandaises sont plutôtd’originesociologiquequevocationnelle.
L’habit religieuxapparaissantcommeun laissez-passer ou unesorte de
promotion sociale, certains s’yengagent pouravoir une certaine aisance
matérielleou unesécuritésociale.C’est pourquoi, aucoursdes tournantsde
l’histoire duRwanda certainsconsacrés trouventdesdifficultésàse détacher
deleurs originesethniques.AinsiMgrPerraudina-t-il raisonde direque :
« Si l’on parvientàréaliser uneunioncordiale et sansfard entre
prêtres,religieuxet religieusesd’ethniesdifférentes,onaurarésoluen
grandepartieleproblème fondamentalduRwanda.Cetémoignage
d’Égliseseraplusfort quetoutes lescontraintes sociales,militaires,
3
politiquesetautres».
Dans notrerecherche deproposer les voieset les moyens pour purifier le
passé duRwanda,nous n’avons trouvémieux quelerecoursàlamiséricorde
divine.Disonsdèsàprésent que,lamiséricorde divinen’est pas simplement
une dévotion privéeou populaire.Elle est le cœur même duchristianisme.
Eneffet,si l’AncienTestamentchantesonéternité(Ps 136),le Nouveau

1
Les nouveaux missionnaires« étaientdes hommes très qualifiés qui partageaient une
préoccupationcommune :l’Églisene doit pas perdre auRwandalepaysan pauvre et la classe
ouvrière, comme ellel’avaitfaitenEurope »(BAUR J.,2000 ans de christianisme en
Afrique, éd.Paulines, Kinshasa,2001,p. 374).
2
LINGUYENEZA,loc.cit.,p. 71.
3
PERRAUDIN A.,Un évêque au Rwanda, éditionSaint-Augustin, Saint-Maurice,2003,
p. 121. (Par lasuite,nousécrirons simplementPERRAUDIN A.,op.cit.,p.).

13

atteste que cet attribut divin de miséricorde qui est éternel, s’est fait chair
dans le sein de la ViergeMarie.Enelle,lamiséricorde estdevenueune
personne divino-humaine.Son nomestJésus-Christet«il n'yapas sous le
cield'autrenomdonné aux hommes,par lequel nousdevionsêtresauvés»
(Ac 4,11-12),sinoncelui-ci.

14

Première partie
La réalité socioculturelle rwandaise

15

Chapitre 1
La culture rwandaise préchrétienne

Introduction

L’intensité de la christianisation des pays de la région desGrands
1
Lacs futspectaculaire.Elle a même suscité l’attention du monde chrétien
2
jusqu’à y voir une sorte de secondeÉthiopie .Pourtant,l’espacephysique et
humainde cetterégion présenteune complexité et uneprofondeur historique
spécifiques,où s’est inscriteunevisiondu mondequiainspiréun imaginaire
religieux original qu’il ne faut pasconfondre avecla conversionde
l’Éthiopie des premiers sièclesduchristianisme.Dans larégiondesGrands
Lacs,lareligion servait principalement pour mater lescontradictionsentre
un pouvoir mythique et un peuple assoiffé delaliberté.C’estcequiexplique
3
lamultiplicité des mythes théocratiques .Malgré ces mythes,lastabilité et la
cohésion sociale étaient loind’être conquises lorsqueles premiersEuropéens
e
arrivèrentauRwandavers la finduXIXsiècle.Lesconflitset les
soulèvements populaires yétaient lepain quotidien.Parfoisces
soulèvements seservaientdemouvements religieuxcommenousallons le
voir plus loin.
Toutau long de ce chapitre,nousallons montrer quela culture
rwandaisetraditionnellen’était pas un paradis sur laterre comme certains
auteurs leprétendent.Cesderniersaccusent lesOccidentauxd’être
4
descréateursdesdivisionsethniquesenAfrique desGrandsLacs .Cette

1
La Régiondite desGrandsLacsd’Afrique,sesitue auCentre-Estdel’Afrique.Cenom lui
vientdes lacs quientourentcetterégion:lelac Victoria(68.100km²) situé entrel’Uganda,le
Kenya et la Tanzanie; lelac Tanganyika(31.900 km²)entrela RDC(ex-Zaïre),le Burundi,la
Tanzanie et la Zambie; lelac Mobutu (ancien lac Albert quia 4.500km²) situé entre
l’Uganda et la RDC; lelac Kivu (2.700 km²)auxconfinsduRwanda etdela RDC etenfin,le
lac Edouard(2.150 km²).Larégioncontienten outre,plusieursautres petits lacsetelle «est
au carrefour de peuplements anciens issus de plusieurs familles linguistiques –
centralsoudanique, couchitique, nilotique, bantu»(CHRÉTIEN J-P.,Le défi de l’ethnisme, Karthala,
Paris,1997,p. 65).
2
KAROTEMPREL S.,Suivre le Christ en mission. Manuel de Missiologie,U.U.P, Rome,
1999 ;BAUR J.,2000 ans de christianisme enAfrique. Une histoire de l’Église africaine,
Paulines, Kinshasa,2001;ARNAULD D.,Histoire du christianisme enAfrique. Les sept
premiers siècles, Karthala, Paris,2001.
3
VoirCOUPEZ A.etKAMANZI TH.,Récits historiques du Rwanda dans la version de C.
e
Gakaniisha, Muséeroyaldel’Afrique centrale–Tervuren, Belgique, Annales – sériein8–
sciences humaines – n° 43,1962.
4
Pas mald’auteurs insistent surcetaspect.CoquioCatherine(Rwanda. Le réel et les récits,
éd.Belin, Tours,2004) parexemple,présenteuneoeuvrescientifique.Mais l’auteur y metdes
erreurs historiques,pourvu que celles-ci renforcent son objectif(voir p.ex. 34).Elle confond

17

théorie fanatique et aveugle rencontre des échos chez certaines autorités
démagogiques qui veulent fermer les yeux sur la réalité historique.
L’avantage d’une telle théorie est de renfermer lesRwandaisdans unesorte
d’innocence angélique,mais lesdésavantages sonténormes.N’est-il pas une
façonde faire croirequelesAfricains sontcomme des irresponsables ?Cette
conception,qui veutcomprendrel’Africaincommeunepersonneincapable
deposer unactelibre et responsable,n’est pasdigne del’hommesurtout pas
duchrétien.C’est vrai quela fuite devant ses propres responsabilitésest la
tendancenaturelle del’homme.Mais la conscience du pécheur n’est jamais
tranquilletant quelepéchén’est pasavoué et lepardon sollicité et octroyé.
Pour le casduRwanda,unetellethéorie enliselesRwandaisdans lepéché
du mensonge et neprépare en rien unevéritableréconciliation,le fruit mûr
delavérité etdelajustice.
Si le Rwandameurt,si l’Afriquemeurt, engrandepartie, c’est parce
1
qu’ellesesuicide.ToutAfricaindoit prendre conscience desa
responsabilité dans lemal quifrappe ce continent.Cetteresponsabilitépeut
être activeou passive,maisc’est toujours uneresponsabilité.Unetelle
indifférencen’est pas permise auxchrétiens.Levraichrétiendoitêtre
conscientdesamisère;delamisère deson peuple etainsi,s’ouvriràla
2
miséricorde divinequiest la «revalorisationde chacundans sa dignité ».Le
chrétiendoitaussi prendre conscience dela forcespirituellequ’il possède,
pourarrêter le cycle delaviolence.Avantd’aborder le cas particulierdu
Rwanda,plaçonsce dernierdans sonensemble géopolitique, étantentendu
quelesfrontièresactuelles qui séparent l’Uganda,le Rwanda,le Burundi,la
R.D.Congoet la Tanzaniesontengrandepartie des refletsdu partage
colonial.

I. Le Rwanda préchrétien dans la
région des Grands Lacs

géopolitique de la

aussi la date delapublicationdelalettrepastorale de MgrPerraudinavec «le manifeste des
Bahutu» en 1957.Ellevajusqu’à créer une autrelettre différente duSuper omnia Caritasqui
aurait paru le11février 1959avantd’ajouter que « cettelettre commentéesur l’ordre dans les
égliseset lesécoles, fut relayéepar unelettre collective desévêquesduRuanda-Urundi le25
août 1969».
1
SMITH S.,Négrologie. Pourquoi l’Afrique meurt, Hachette, Paris,2003,p. 13.Cetauteur
sociologue et journaliste,toutenétant pessimiste au sujetdel’avenirdel’Afrique, alemérite
de dégager laresponsabilité desAfricainsdans lesdésordreset lereculflagrantdeleur
continent.Il metégalementànu lesambivalencesdel’assistance économique etde
l’humanitaire :«lepauvrerestepauvre,mêmes’il peutdépenser l’argentd’autrui.[…] La
pitié estbarbare,parcequ’elle donne en ôtant sa dignité au receveur»(p. 111).Il s’agitdela
pitié au sens profane delaparole, car lapitié chrétienne est l’autre appellationdela
miséricorde.
2
ORNELLAS(d’)P.,La miséricorde dessine l’image de mon pontificat,Parole etSilence,
Paris,2006,p.5.

18

I.1. Le contexte général de la région des Grands Lacs

I.1.1. Région aux paysages contrastés

Les paysages desGrands Lacs sont situés au sud duSahel.Ils présentent
des vuescontrastées.Àl’Ouest, de gigantesquesescarpementsdesfailles
(massif duRuwenzori,volcansdesVirunga etcrête Congo-Nil)dominent
une chaîne delacs (Albert, Edouard, Kivu, Tanganyika).Àl’est,un
moutonnementdes hautescollinesdescendant pargradins versdes plateaux
entourant l’immenselac Victoria,traversépar larivière Akanyaru qui
devientdirectement le Nilblanclorsqu’il se dirigevers le Nord.L’eauest
partout.Les montagnes verdoyantesaux riches solsforestiers,les pâturages
d’altitude,lesbananeraies, etc.Les immenses maraisdes vallées traduisent
unepluviométrie deplusd’un mètreparan,sous unclimatéquatorial
d’altitude à courtesaison sèche.Aufuretàmesurequ’on s’avancevers le
sud,l’on rencontreunclimat plutôt tropicald’altitude.Telest le casdu
Rwanda,un paysau printemps perpétuelavecunepluviométriemoyenne.
Lepaysage delarégiondesGrandsLacsa favoriséune concentration
humaine extraordinaire.Des vaguesdepeuplement, des pratiques
agropastoralesetdesculturesdiverses s’y sont rencontrées,il ya des milliers
d’années.Cetteintégrationa crééunevieille civilisationdelangue bantoue
caractériséepar uneremarquableunitélinguistique, articulée en troisgrands
espacesd’intercompréhension plus ou moins totale entrelesquels les
modèlesculturelset politiques,les lexiques,les technologies,les légendes
ontcirculé.Ces troisgrandsespaces sont: Rwanda-Burundi-Buha,
Bunyoro1
Buhaya etBuganda.La densité démographique et lajuxtaposition
d’activités,voire demodesdevie contrastés,ontentretenudesclivages
sociauxetdes organisations politico-religieusescomplexes.Nous
rencontronsdes systèmesclaniquesfédérant les lignages patrilinéaires
structurésen pseudocastesà dominante agricoleou pastorale.C’est le cas
desgroupes tutsi-hima et hutu-iru, auxquels s’ajoutele groupe de
chasseurspêcheurs-cueilleurs twa àl’Ouest.L’ensemble constituait unequinzaine de
royaumes.Parmices royaumes,les plus puissantsfurent le Bunyoro,le
Buganda,le Rwanda et le Burundi.La cohérence formait unemosaïque de
e
civilisations quifascinalesEuropéensdepuis lemilieuduXIXsiècle, au
pointd’inspirer une gestionditeindirecte fondéesur un ordre conçucomme
e
raciald’après l’ethnologie dela finduXVIIIsiècle.Ajoutons quela gestion
indirecte était surtoutdictéepar lepetit nombre du personnelengagé dans les
colonies.Ilfallait profiterdes structuresexistantes pour lesgérer.
Cette ethnologie a crééune certaineimagerie dans lamentalité des
colonsetdes missionnaires.Quandilsarrivèrentdans larégiondesGrands

1
VoirCHRÉTIEN J.-P., «Les religionsdesGrandsLacsEst-Africains»,in,Encyclopédie
des religions, Bayard, Paris,2000,p. 1200.

19

Lacs, ils affirmaient que lesTutsi,lesBahima, etautresgroupes
d'ascendancenilotique, étaientd’origine étrangère àl’Afrique.Alors que
certains pensaient qu’ilsétaientd’origine européenneouasiatique, d’autres
les identifiaientcarrémentauxextraterrestresditsibimanukaen
kinyarwanda ! Citons-endeuxexemples:
« LesanciensChamitesblancsallèrent seperdantchaquejour, et
finir pardisparaître.Leurdescendancemulâtresse,qui pouvait très
bienencoreporter leur nomcommeun titre d’honneur, devint par
degrés,un peuplesaturé denoir.[…] De cemoment,le cachet
physiquequidevaitfairereconnaîtrelapostérité de Chanaanet la
réserveràlaservitude desenfants plus pieux, étaitàjamais imprimé
sur l’ensemble des nationsformées par l’union trop intime des
conquérantsblancsavecleurs vaincusderacemélanine.[…]
Cependant,parcequ’il lui restequelque chose du sang deses pères,il
n’est pas un sauvage,il n’est pas unbarbare.Il maintientdebout une
organisation socialequi, depuis tantdesiècles qu’elle a disparu,laisse
encoretomber sur l’imaginationdu mondel’ombre dequelque chose
1
demonstrueuxetd’insensé,maisdenon moinsgrandiose ».

PourDe Perugia,lesHamites nesont ni négroïdes,nieuropoïdes.L’origine
deleur racesplendide demeuretoujours mystérieuse.Le Comte VonGötzen
premierblancqui, en 1894pénétra auRwanda,ne cachapas l’impressionde
noblessequeprovoquait lespectacle de ces statues impassibles.Sur lesBantous,
2
ilsexerçaient une fascination plusgrande encore.
Cetteidéologie aservi pour longtempsdemotif d’exclusiondesBahutu
dela gestiondela chosepublique etfut l’honneurdesBatutsi.Plus tard, elle
servira en sens opposé auxextrémistesHutud’alibi pourexclurelesTutsi.
Ilsfurent mêmeidentifiésauxétrangerscolonisateurs ouauxextraterrestres.
L’imageriesansbasescientifiqueprovoqueparfoisdescatastrophes.

I.1.2. La communion avec le surnaturel au quotidien

Tous lesauteurs sont unanimes surcepoint:lapopulationdes royaumes
interlacustres professait l’existence d’un seulDieu.Lesambiguïtéset les
confusions naissent quandilest questiondepréciser lanature de ce Dieu.
Dieuest-il unêtrepersonnel ou unesorte de fatum ou une force
3
impersonnelleresponsable dudestin ?Certainsauteurscomme Crépeau
affirment quele DieudesAfricainsdelarégion interlacustren’est pas

1
DE GOBINEAU A.,Essai sur l’inégalité des races humaines II, 1.Éd.Firmin-Didier,1853.
Pléiade1 p.360-361.
2
DE PERUGIA P.,Les derniers rois mages. Chez lesTutsi duChronique d’unRwanda :
royaume oublié,éd.Phébus,1970.
3
CREPEAU P.,Parole et sagesse.Valeurs sociales dans les proverbes duRwanda,I.N.R.S.,
Butare,1985,p.150.

20

séparable du fatum. D’autres par contre, insistent sur le fait que l’Africain en
1
général distingue leDieu-Créateur de cette force impersonnelle .
Ànotre humble avis, nous estimons que la question est mal posée. La
croyance en l’existence d’unÊtre suprême est une évidence chez tous les
2
peuples. L’itinéraire de l’esprit versDieu conduitàDieu à partir du tréfonds
de l’homme et du tréfonds de la créature, à partir d’une analyse de l’univers
en général et de la précarité de la vie en particulier.Aussi longtemps que
l’homme a commencé à réfléchir sur le sens de la vie et de la mort, il a
découvert l’existence d’unÊtre qui le dépasse.MêmelesÉgyptienset les
Romains quicroyaienten l’existence deplusieursdivinités, admettaient que
Rê(pour les premiers)Jupiter (pour lesRomains)était lepère detous les
dieux.Lelivre dela Sagessel’affirme aussi (Sg13,1-5).Ilestdonc clair,
commele dit le CardinalJournet,qu’avantd’êtrerévélé expressémentaux
juifs,puisauxchrétiens,lemystère delaprofondeurde Dieuetdeson
3
amourfaisait pressiond’unemanièresecrète et mystérieusesur l’humanité.
L’hommepouvaitbienconnaître Dieu,mais jusqu’àunesorte de
barrageau-delà duquel saviemystérieuseluidemeuraitcachée.Toutefois,
dès le débutdel’humanité, Dieudécida depasser par-dessuscebarrageet
devenird’une façon secrètese fairepressentiràl’homme commeplusgrand
que cequ’il nepourrajamais savoir par laraison.
Dansce contexte, au lieudese demander si l’Africaindelarégion
interlacustre croyaiten l’existence d’unÊtresuprême,ilfaut plutôtchercher
à découvrir quelgenre derelationentretenaientcesdeuxêtres personnels.
N’ayant jamais rencontrél’Êtresuprêmetoutencroyant qu’ilexiste,qu’il
est unique, bon, créateuretagissant,l’homme de cetterégion n’apas su
mettre Dieuaucentre delavisionetdel’expérience.De fait,lareligion
traditionnellenese caractérisait pas par l’adoration ou la contemplationdela
divinité,mais plutôt,par l’homme àlarecherche d’uneprotectioncontretout
cequi menacesonexistence et sesbiens.End’autres termes,lepeuple dela
régiondesGrandsLacs recherchaitavant tout le bonheur,lapaix,le
bienêtre, en selimitantau niveaudelavieterrestre.Ilacceptait toutefois quela
mort nemettepasfinàlavie.Presquetoutes lesdémarches religieuses
s’orientaient-elles nécessairement vers les mâneset l’ensemble du vécu
religieux quotidien seréduisaitàuncultesensé apaiser les puissances

1
Voirentre autresNOTHOMB D.,Un humanisme africain.Valeur etPierre d’attente.
LumenVitae, Bruxelles,1965;MUZUNGU B.,LeDieu de nos pères, t.1, Les sources de la
religion traditionnelle du Rwanda et duBurundi.PressesLavigerie, Bujumbura,1974.La
critique de ce dernier livre a été faiteparMAURIER H.etROGEDEM F., dans larevueAu
Cœur de l’Afrique,(n.5,1975,p. 273-288) ;MWOROHA E.,Institutionnalisation, rites et
structures étatiques des anciennes monarchies desGrands Lacs EstAfricains.Des origines
e
au XIXsiècle,Université de ParisI, Paris,1975.
2
Itinéraire de l’esprit versDieuest letitre d’une desœuvresdesaintBonaventure,traduction
française, Paris,1967.
3
VoirJOURNET(Cardinal)C.,Entretiens sur laTrinité, éd.Parole etSilence, © Socomed
Médiation,1999.

21

néfastes.C’est dans ce même sens que lesAfricains subsahariens
s’imaginaient le christianisme.Poureux,le christianisme était unereligion
qui lesaideraitàvaincrelesennemiset toutes lesforces obscures.Voici
cette conceptiondans la bouche du hérosdu romande MongoBeti:
« Les premiersd’entrenous qui sontaccourusàlareligion, àvotre
religion,y sont venuscomme à… unerévélationdevotresecret,le
secretdevotre force,la force devosavions, devoscheminsde fer,
est-cequejesais moi… lesecretdevotremystère,quoi! Au lieude
cela,vous vousêtes misàleur parlerde Dieu, del’âme, delavie
éternelle, etc.Est-cequevous vous imaginez qu’ils ne connaissaient
1
pasdéjàtoutcela avant, bienavant votre arrivée?».

Danscertaines régions, des rites initiatiques semblablesauxconfréries
religieuses secrètes sesontdéveloppésàune époquerelativement tardive
e e
(XVII–XVIIIsiècle).Ces nouveauxcultes vontdirectementêtreintégrésdans
lesystème descroyances traditionnelles.AuRwandaparexemple,ilexistele
culte deKubandwaetceluideNyabingi.Àvraidire,lareligion traditionnelle
officiellen’avait niclergé,ni templeni vraiculte.L’idéemême de Dieu restait
assezflouesans toutefois quesonexistencesoit niée.Enfin,lesortdesdéfunts
n’était pasclairementdéfini.Il s’agissaitd’un monothéismesansculte,sans
temple,sans offrandeni représentation.Cependant,les peuplesdelarégionen
questionavaient un sentiment religieux trèsfort, et uneouverturetrèsgrande au
religieuxetaudivin.On remarque aussi unattachementfortdu peuple à ces
2
croyanceset larecherche desgaranties pour sasécurité.Bref,siàl’arrivée des
missionnaires l’évolution religieusetraditionnelle de cetterégionétaitau stade
3
delareligion primitive ,les valeurs humaineset religieuses nemanquaient pas
d’être des pierresd’attente auchristianisme.Aussi les habitantsde cetterégion
accueillirent-ilsaisément lanouvellereligion.

I. 2. La particularité rwandaise: culture, religion et pouvoir au
Rwanda préchrétien

Lesgénéralitésévoquéesci-dessus s’appliquentauRwanda,mais sans le
priverdeson originalité.Original,le Rwandal’estdu pointdevuerelief et
surtout social.Alors que dans laplupartdes paysafricains,les tribus habitent par
entités séparées,lesBanyarwanda dans leurcompositionethniquehabitent
ensemble.Danscesens,lesRwandaiscommge «rande communautéhumaine
[…]installéesur un mêmeterritoire et qui possèdeuneunitéhistorique,

1
MONGO B.,Le pauvre Christ deBomba,Présence africaine, Paris,1956,p.54.
2
VoirGAHUNGU M.,La formation dans les séminaires enAfrique. Pédagogie des Pères
Blancs,L’Harmattan, Paris,2008,p. 64-65.
3
VoirLUFULUABO F.-M.Me, «ntalitéreligieuse etchristianisme »,inRevue du clergé
africain,22 (1967),p. 329-341.

22

1
linguistique, culturelle, économique plus ou moins forte », étaient déjà une
nation avant l’arrivée desBlancs.Évidemment son unité totale fut l’œuvre des
Allemands d’abord, et ensuite desBelges.Ainsi, l’affirmation de l’abbéAlexis
Kagame qui prétend que lesColons ont trouvé leRwanda commeilest
2
actuellementest uneidéologiequ’ilfaut prendre avec des nuances .Eneffet,le
Rwanda commeunité géographique fut réalisémanu militaripar lescolons qui
3
devaient mettre enapplication les limitesétablies par la Conférence de Berlin .
Sansentrerdans lesdétails, disons simplement quelesRwandais ont une
seulelangue et plus ou moins uneseule culture.Le Rwanda est leseul pays
africain où lemouvementd’indépendance apris la forme d’une double
révolution:unerévolutionanticolonialiste et unerévolution sociale antiféodale.
Leseul paysafricain qui, en 1959, a fait saprise dela Bastille àla française;à
avoirdétrônéson roietà avoireu sa Gironde et sonaffolement.Ilest leseul pays
africain où, après l’indépendance,lepouvoirchangeatotalementet radicalement
de camp:il passa entrelamaindelapaysannerie augrand désespoirdela
noblessemonarchiquetutsi.Cette bourgeoisiemonarchique(et leurs partisans,
dont plusieursHutu) prendralavoie del’exil vers les pays voisinsduRwanda.
Après plusieurs tentativesdereconquête du pouvoir,trente ans plus tard, certains
parmieux reprendront le chemindu retourenempruntant lasolutiondesarmes.
Cette guerre fratricidese conclurapar le génocide desTutsiet les massacresdes
4
Hutuau paysetendehorsde celui-ci .L’ampleurde ces tueries provoquela
5
théorie dudouble génocide chezcertainsauteurs .Mais pour lesautoritésde
Kigaliet leurs supporteurs, ceux qui propagentdetelles idées sont traitésde
négationnistes ouderévisionnistes punissables par laloi.Lamotivationd’unetelle
barbarie està comprendre enfaisant référence au père du mensonge :le Diable(Jn
8,44).L’histoire duRwandanemontre-t-ellepas quelemensongelié aux mythes
fondateurs,les meurtresérigésen systèmepolitique, furentdesarmesdu pouvoir
6
traditionnel rwandais ?Telle est latristevéritéqui saute aux yeuxdequiconque
fait un parcoursdel’historique ducontextesocioculturelduRwanda.

1
« Nation»,inLe Petit Larousse illustré 2006,p. 724.
2
KAGAME A.,Un abrégé de l’histoire du Rwanda, de 1853 à 1972, éd.Universitairesdu
Rwanda, Butare,1975,p. 34.
3
La conférence de Berlinfut l’organisationet la collaborationeuropéennepour lepartage et
la divisiondel’Afrique.Cette conférence débutale15novembre1884 à Berlinetfinit le26
février 1885.Sur l’initiative de Bismarck,l’Allemagne,l’Autriche,la Hongrie,la Belgique,le
Danemark,l’Espagne,la France,la Grande-Bretagne,l’Italie,lesPays-Bas,le Portugal,la
Russie,la Suède,la Norvège et la Turquie ainsi quelesÉtats-Unis y participèrent.
4
Smith,l’auteurdelaNégrologiedécrit«ce paradis de cruauté»(p. 124-128).
5
Voir parexemple NDUWAYOL.,Giti et le génocide rwandais,L’Harmattan,2002 ;
DESCOUTER S.,Rwanda : le procès duFPR. Mise au point historique, L’Harmattan, Paris,
2007 ;CARLA DEL PONTE,La caccia. Io e i criminali di guerra, Feltrinelli, Milano,2008.
6
BAKUNDICYICARO P-C.,Rwanda. L’enfer des règles implicites,L’Harmattan, Paris,
2006,p. 34.

23

I.2.1. Le contexte sociopolitique du Rwanda ancien

Les premiers chercheurs qui ont étudié la réalité rwandaise ont remarqué
que la société était divisée en trois groupes d’humains physiquement et
1
culturellement assez différents .Ces groupes sont lesBatwa identifiés aux
pygmées, lesBahutu identifiés aux agriculteurs et lesBatutsi identifiés aux
éleveurs.Actuellement, il est établi que lesBahutu possédaient des gros
2
bétails avant l’arrivée desBatutsi .S’ilest vrai quelepeuplementdela
régiondesGrandsLacsetduRwanda en particulierest trèsdiscuté entreles
ethnologues,ilexistenéanmoinsdes points sur lesquelsces spécialistes
tombentd’accord.Ils sont tousd’accordqueles premiers habitantsdu
Rwandavivaientdansdesforêts.Pour leur subsistance,ils pratiquaient la
chasse et la cueillette.Puis il yeutdes royaumesd’originesacerdotale.De
l’état sacerdotal,lepays passa àl’état militaire avec àsatêteun roi militaire.
Voicigrosso modolesdifférentesétapesde cette évolutiondu pouvoirau
Rwanda.

I.2.1.1. Le premier peuplement du Rwanda : des royaumes
sacerdotaux

Les spécialistesduRwanda acceptent quela grandepartie duRwanda
fûtcouvertepar la forêt.Les premiers habitantsduRwandaontdû vivre
principalementdela chasse etdela cueillette.Avecl’introductionde
l’agriculture,lesagriculteurs rwandaisfabriquaientdes houesenfer pour
cultiverdes sorghoset tracerdes sentiersdans la forêt primaire.Lamaison,
la famille,lelignageou le clan traçait laligne de démarcationdesapropriété
diteUbukonde.Cettelignesuivait larégion qu’undesancêtresavait
défrichée.Unetellezone constituait lapropriétéprivée dela familleoudu
clan qui pouvaitbienavoird’autres membresailleurs.Ilsélargissaient les

1
Voirentre autresHIERNAUX J.,Analyse de la variation des caractères physiques humains
en région de l’Afrique centrale : Ruanda-Urundi et Kivu.Annales, MRCB, Tervuren,n°3,
1956,p.34-60 ;PAGES, Rév.Père A.,Un Royaume hamite au centre de l’Afrique, IRCB,
Bruxelles,1933 ;DE LACGER L.,Le Rwanda,Kabgayi,1939.La copie de cetteœuvre a été
enrichiepar le Père Nothomb Dominique.Cepèreprolongel’histoirejusqu’en 1959 ;
VANSINA J.,L’Évolution du royaume Rwanda des origines à 1900,Académie Royale des
sciencesd’outre-mer, Mémoires in8°,vol. 26, Bruxelles,1962.Celivre,qui reprend de façon
critiqueles rechercheseffectuées sur le Rwandajusqu’en 1961, al’avantage d’analyser les
œuvresdes premiersecclésiastiques (Pagès, De LaggeretKagame)etcontribue énormément
à démystifier l’histoirehamitique.Il montre de façonassezconvaincanteles mécanismes
traditionnellement utilisés pour masquer lesdéfaiteset lesconquêtesétrangères qui ont
renversélesdynasties successives.Il réduiten outrela chronologie élaboréepar l’abbé
Kagame d’environ400ans jusqu’à faire découvrir quelesoi-disant roi-hérosduclan
nyiginya, RuganzuNdoli,n’était qu’un usurpateur venuduKaragwe(province del’actuelle
Tanzanie).
2
VoirRENNIE J.K.T, «heprecolonialkingdom of Rwanda: areinterpretation»,in
Transafrican journal of history,vol. 2,n°2,1972.

24

domaines cultivables en détruisant les arbres de la forêt.Ce procédé appelé
«kwica ishyamba» (littéralement «tuer la forêt») à la recherche des
nouvelles terres, laisse ses traces même aujourd’hui dans certaines régions
du pays.Parfois lesautorités interviennent pourempêcher lesagriculteursde
détruirela forêt naturelleou les parcs.Les premiers habitantsduRwandaont
1
utilisé en outrelahoulette dans la décorationdeleurs poteries .
L’Ubukonden’était pasferméesurelle-même.Aussi longtemps qu’il y
avaitdesforêtsà défricher,leproblème del’habitat neseposait pas.Par
2
conséquent, des nouveaux venus pouvaientbien s’installer sans problème.
Les relationsàl’intérieurdes lignagesétaient régies par larègle dela
distributiondes terresetdelaprestationdes services.Elles se caractérisaient
aussi par une assistance et uneprotection mutuelles.Par l’échange des terres,
les mariagesentrelignages,l’échange d’animaux oudes houes, des liens
3
s’établirententre différents lignages .Ces relations impliquaient sûrement un
certaindegré desubordination quicausait uncertaindegré d’inégalité entre
les membres,mais lasituationétaitencorevivable.Chacunavaitbesoinde
4
l’autre.Par lasuite, cescommunautés séparées ontfini pardevenirdepetits
royaumes organisésautourdes rois-prêtres.Ainsi, des lignagesdesclans
Singa, Sindi, Zigaba, Gesera, Banda, Cyaba etUngura, grands propriétaires
terriensetexpertsdes rites,parvinrentàs’imposeraux membresd’autres
clans qui s’étaientétablis sur leurs territoires, créantainsidepetits royaumes
5
dirigés pardes prêtres .
Des preuves tangiblesde cettevéritéseretrouventdansdes royaumesdu
e
sud-ouestduRwandaqui ont survécu jusqu’audébutduXXsiècle.Ils
étaientdes royaumes isolésau milieudesforêts,qui seprêtaient malau
pâturage et qui n’intéressaient pasdirectement la conquête desgrands
éleveurs.C’est le casdes royaumesduBukunzietBusozo.Ces petits
royaumesétaientconstituésautourdes pouvoirs religieuxdeleur prêtre-roi
hutu, ditumwamiouumuhinza.Ces rois-prêtresétaient mêmerespectés par
leroiduRwanda après l’unificationdu pays.L’oncroyait qu’ils possédaient
des pouvoirs magiques pourfairetomber lapluieparexemple.Ilsfurent

1
D’HERTEFELT M.,: éléments d’ethnosociologie etLes clans du Rwanda ancien
d’ethnohistoire,série desannales in8°, MRAC, Tervuren,vol. 70,1971.
2
Les recherchesfiables indiquent souvent laprééminencesociale et politique des
communautésagricoles.Apartirdudébutdu secondmillénairepourtant,larégion quiallait
devenir le Rwanda connaîtdesbouleversements sociaux importants qui setraduisirent par la
montée en puissance desgroupes pastoraux. (REID,The role of cattle in theLaterIron Age
communities of southernUganda,Ph.Dthesis, Cambridge University,1991,p. 21-27).
Certainsexpliquentcettesituation par une explosiondémographique desgroupes pastoraux
qui ontdû immigreren provenance duSoudan oudela Corne del’Afrique àlarecherche des
pâturages (CHRÉTIEN J.-P., « HutuetTutsiauRwanda etauBurundi»,inAMSELLE J.-L.
& M’BOKOLO E.,Au cœur de l’ethnie, Paris,1985).
3
LINDEN I.,Christianisme et pouvoirs au Rwanda (1900-1990),Karthala, Paris,1999,p.27.
4
VoirDE LACGER,op.cit.,p.76.
5
LINDEN I.,op.cit.,p. 27.

25