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Saint Paul et les Evangiles

De
286 pages
Les Évangiles canoniques ont été rédigés vers la fin du premier siècle, entre 70 (Marc) et 100 (Jean). Dans L'évangile de Jérusalem, l'auteur a montré que ces textes résultaient de trois couches rédactionnelles successives séparées par deux événements majeurs : l'un linguistique (passage de l'araméen au grec), l'autre théologique. Ces événements étant largement antérieurs à la compilation finale des Évangiles, il était tentant de relire les lettres de Paul, comme témoin de l'évolution linguistique et théologique des Évangiles.
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Saint Paul et les Évangiles














































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56461-9
EAN : 9782296564619
Francis LAPIERRE











Saint Paul et les Évangiles












L’Harmattan








1

Des Évangiles aux couches rédactionnelles
successives



1. - Généralités sur la rédaction des Évangiles

L’étude des Évangiles synoptiques (Marc, Matthieu, Luc) met en évidence
des rédactions successives, liées à l’évolution socio-culturelle des premières
communautés, ce qui entraîna une catéchèse à adapter aux nouveaux convertis.
Il n’est donc pas inutile de résumer ce que ces Évangiles nous ont appris sur
leur propre cheminement, l’Évangile de Jean étant examiné séparément.

L’analyse et la récurrence des formes verbales ainsi qu’un vocabulaire
spécifique nous ont amenés à proposer que Matthieu, Marc et Luc avaient en
commun un canevas sémitique de 250 versets, formant un récit simple mais
cohérent et dont la pièce la plus ancienne est un récit primitif de la Passion,
1particulièrement sémitisant.

Chez Marc, le récit de la Passion (Mc. 14,1-16,8) est précédé par un récit
apocalyptique, annonçant la fin des temps, sous la forme d’un long discours de
Jésus (chapitre 13). Il n’est pas absurde de penser que ce discours ait
représenté, un temps, le préambule au récit primitif de la Passion, premier texte
écrit des Évangiles, vu l’unité littéraire et la cohérence des procédés de
rédaction montrés par les chapitres 13 à 15, chez Marc.

Outre la Passion du Rabbi Jésus, ce canevas commun comprend
notamment : le baptême de Jésus, une prédication en Galilée autour de cinq
guérisons accompagnant la parabole du semeur, une multiplication des pains
– toujours en Galilée – la transfiguration, un enseignement dans le Temple de
Jérusalem, puis le Dernier Repas, la Passion et enfin la résurrection signifiée
aux femmes devant un tombeau vide.
L’ensemble ainsi énoncé constitue le kérygme – la proclamation primitive –
révélant une progression en trois étapes : un cycle de la semence, don originel
de Dieu, puis un cycle du pain partagé, où l’homme est associé à l’œuvre de

1 . Francis Lapierre, L’évangile de Jérusalem, L’Harmattan, 2006.

Dieu : la Création, un cycle de l’eucharistie enfin, où Dieu se fait chair, pour
diviniser l’humanité à son image.

Cette première couche littéraire, que nous proposons d’appeler le canevas
des Évangiles, paraît correspondre à une proclamation destinée à la
communauté de Jacques à Jérusalem. Jésus y est présenté comme un maître et
un guérisseur, tourné vers les siens. Un réformateur juif donc, souhaitant
comme Ésaïe, que toute oreille entende son message. Nul appel à la conversion
dans ce canevas, si ce n’est celle du cœur.

Au plan des rites eucharistiques, cette première communauté ne connaît du
Dernier Repas que la bénédiction sur la nourriture. Le récit d’Emmaüs de Luc
ne parle ainsi que de la fraction du pain, tout comme les multiplications des
pains en Galilée – reflets du rite eucharistique pratiqué dans la communauté de
l’évangéliste au moment où il rédige – ne rapportent qu’une bénédiction sur
cinq pains, ayant généré douze couffins de restes.

La réforme du judaïsme promue par Jésus aurait pu évoluer lentement,
comme toute secte juive spécifique à l’intérieur des différents courants de
pensée qui parcouraient Israël au premier siècle : esséniens, pharisiens,
sadducéens… chacun intégrant, à sa manière, les contraintes socio-
économiques liées à l’occupation romaine.
C’était compter sans les gentils, les païens, que l’enseignement libérateur
du christianisme naissant enthousiasma. Très vite, ils demandèrent un
enseignement traduit dans la langue véhiculaire de l’époque : le grec,
revendication que partagèrent également quelques Juifs convertis vivant en
diaspora, plus à l’aise dans la lecture du grec de la Septante que dans celle de
l’hébreu des rouleaux du Temple.

Deux problèmes majeurs se posèrent alors aux premiers rédacteurs des
Évangiles :

- Une simple traduction se révéla impuissante à transmettre un enseignement
aussi savoureux que l’original, à des gens peu formés à l’interprétation de
la Torah et ignorants de l’histoire d’Israël. Il fallut donc, non traduire mais
transposer, trouver des équivalences, qui tiennent compte de
l’enracinement culturel des nouveaux convertis.
- Au plan du rite eucharistique, il fallut construire une théologie du Royaume
de Dieu souverain du temps et de l’espace, invitant les païens à s’associer
au Dernier Repas, dont l’histoire les avait privés, avec pour contrepartie,
une coresponsabilité morale dans les événements de la Passion, auxquels
ils étaient tout aussi étrangers.

6Les textes qui nous sont parvenus montrent donc la trace d’une couche
littéraire grecque secondaire, commentant paragraphe par paragraphe, sous
forme d’inclusions successives, le canevas sémitique originel.

L’ordre des paragraphes : Le Juif d’abord, puis le Grec rappelle sans
ambiguïté le développement de Paul dans la Lettre aux Romains, datée de 58.
Le texte grec complète et universalise le message destiné aux Juifs en
reprenant les mêmes concepts, mais avec des glissements de vocabulaire
systématiques, particulièrement visibles chez Marc, le plus précocement
terminé des Évangiles :

JUIF GREC

Maître ou Rabbi Seigneur, roi des Juifs,
Le Satan Le démon
Les souffles impurs Les démoniaques
Rabrouer Enjoindre
Guérir Sauver
Toucher (le malade) Imposer les mains
Les Douze Les disciples
Proclamer (kérygme) Enseigner
Se dresser (résurrection) S’éveiller (résurrection)
Retire-toi en paix Ta foi t’a sauvé.
Le soleil, la lune, les puissances L’enseignement du figuier,
des cieux, les anges (signes). l’été est proche (signes).
Sanhédrins, synagogues (autorités) Frère, père, parents, enfants (famille)

Une bénédiction Deux actions de grâce
Cinq pains brisés Sept pains rompus
Douze couffins Sept corbeilles


L’ordre immuable du binôme : le juif d’abord, puis le grec – chaque
inclusion grecque étant encadrée par deux versets parallèles : un introductif et
un conclusif, composés des mêmes mots-clés – indique une construction
littéraire appliquant dans les faits les orientations de l’épître aux Romains de
Paul :

- Les Juifs d’abord (primum), les Grecs ensuite
Lettre aux Romains (1,16 / 2,9-10).

Les doublets grecs représentent un fonds de deux cent quarante versets
environ, communs aux trois Évangiles synoptiques. Ces textes témoignent
d’une profonde évolution théologique. À la proclamation ouverte à tous ceux
qui ont des oreilles succède un enseignement à la maison, ou dans un endroit
7désert, réservé aux seuls disciples. De même, le sens des paraboles n’est révélé
qu’aux enseignés, afin d’éviter que ceux du dehors, pour qui tout est énigme,
ne se retournent et qu’il leur soit pardonné (Mc. 4,12). Nous voyons ici la
marque d’une religion des mystères développée par Paul : il faut susciter la
jalousie des Fils d’Israël, afin de les amener à la conversion.

Au moment donc où Marc, Matthieu et Luc entreprennent la compilation
des textes rassemblés par leurs communautés respectives, nos évangélistes
disposent déjà de près de 500 versets provenant de deux rédacteurs successifs :
l’auteur du canevas, qui s’adresse à la Communauté de Jacques à Jérusalem, et
celui des doublets sémitique/grec, qui transpose et commente l’enseignement
de la Torah à l’usage des païens.

Il semble que ce soit au stade des doublets que le rite eucharistique ait été
complété, passant d’une bénédiction sur le pain (cf. la multiplication des pains
juive), à une double action de grâce sur le pain et sur le vin (cf. la
multiplication des pains grecque), au-delà du Jourdain.
De même, dans le rituel de l’eucharistie transmis par les évangélistes, nous
percevons le passage de : l’Alliance d’Israël (Mt. – Mc.) à la Nouvelle Alliance
grecque (Lc. – Paul).

Selon les plus anciennes lettres de Paul, les premières communautés
grecques (Antioche, Corinthe…) auraient fait précéder la fraction du pain
d’une libation sur la coupe en mémoire de la Passion du Seigneur (vous
annoncez la mort du Seigneur, 1 Co. 11,24).
Ce rite est conservé dans l’Évangile de Luc, qui décrit le Seigneur levant la
coupe en prélude au repas.

Paul, en remettant le geste de la coupe levée après le repas, reprend la
perspective chronologique, les communautés grecques étant plus tardives que
celles issues du judaïsme. Le Juif doit précéder le Grec comme le pain précède
le vin.
Un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême (une seule eucharistie), un
seul Dieu et Père pour tous, tels sont les piliers de la foi du christianisme
naissant, prêt désormais à évangéliser Rome.

L’Évangile de Marc est le témoin précieux de ce stade rédactionnel.
L’évangéliste rajoute peu à ses sources, à peine une cinquantaine de versets, se
bornant à compléter à douze (5 sémitiques et 7 grecques) les guérisons opérées
par Jésus. La date proposée par la critique littéraire, autour de l’an 70, pour la
compilation finale de Marc paraît raisonnable.

Plus tardives (80-90) apparaissent les compilations finales de Matthieu et
de Luc. Elles intègrent en effet, 35 épisodes communs, soit 220 versets
8environ, que l’on désigne couramment sous le nom de Deuxième Source ou
Source Q, inconnus de Marc.

Les caractéristiques littéraires de ces ajouts – un enseignement mis dans la
bouche de Jésus – écrits directement en grec et non traduits, insérés sans
versets introductifs et conclusifs, n’utilisant jamais le mot : Christ (oint),
conduisent à leur attribuer un caractère tardif, bien que certains exégètes aient
voulu les considérer comme La Source absolue des Évangiles.

La théologie de cette Tradition confluente est cohérente avec ses
caractéristiques littéraires : Jésus y est appelé Seigneur ou le Maître des
saisons, ou des moissons, l’on y pardonne sept fois ou soixante-dix fois sept
fois, on récite le Notre Père, les dissensions à l’intérieur de la famille
remplacent les disputes entre les tribus d’Israël et les invités à la noce ne sont
pas ceux que le roi avait prévus. Enfin, les nouveaux venus, assis sur des
trônes, jugeront les douze tribus d’Israël !

Nous avons donc bien affaire ici, à des textes tardifs qui, au travers d’un
enseignement de Jésus, marquent la mainmise des nations sur le message des
Évangiles. La deuxième génération de païens convertis, plus nombreuse
désormais que les communautés issues du judaïsme, juge sans complaisance
excessive l’entourage juif des contemporains de Jésus.

Cependant, au moment où Luc et Matthieu – probablement dans cet ordre,
la Tradition de Luc étant plus archaïque que celle de Matthieu – terminent leurs
rédactions / compilations respectives, les communautés judéo et pagano-
chrétiennes fréquentent encore les synagogues et observent toujours le
calendrier et les fêtes juives, même si les critiques à l’égard des rabbins : faites
ce qu’ils disent, mais ne faites pas ce qu’ils font, se font de plus en plus vives.


2. - Problématique de l’Évangile de Jean

Comment situer l’Évangile de Jean, lui aussi une œuvre collective, par
rapport aux divers stades de rédaction décelés chez les Évangiles
2synoptiques ?
Une analyse sémantique et théologique des paroles de Jésus dans l’Évangile de
Jean, met en évidence trois démarches entrelacées :

- Je ne fais rien et ne dis rien de moi-même. Je fais la volonté de celui
qui m’a envoyé, dans laquelle Jésus n’est que l’envoyé et le porte-
parole du Père, sans projet personnel.

2 . Francis Lapierre, Les rédacteurs selon saint Jean, L’Harmattan, 2008.

9- Moi Je Suis le pain, la porte, le pasteur, le chemin, la vérité, la vie, la
vigne… dans laquelle Jésus se présente, donne à manger et boire à son
peuple, témoigne de la gloire de son Père et donne sept chemins de
conversion pour accéder au Père.
- Dès le commencement Je Suis, sorti du Père, lumière et sauveur du
monde…dans laquelle Jésus s’identifie au Père tout en gardant son être.

Ces démarches, témoignant d’une vision christologique en évolution, nous
invitent à proposer une rédaction de l’Évangile de Jean par phases successives
sur quelques dizaines d’années. L’événement clé se situe – comme chez les
Synoptiques – au moment de l’unification des rites eucharistiques entre les
traditions palestinienne (bénédiction sur le pain) pratiquée autour de Jacques à
Jérusalem, et antiochienne, le rite de la coupe levée (double action de grâce)
pratiqué chez les païens convertis.

- La rédaction la plus ancienne, recueille soixante versets sémitiques
communs aux Synoptiques (baptême, pains partagés, procession des Rameaux
et Passion de Jésus), puis nous décrit (en grec), un Jésus incarné remontant
linéairement de la Galilée à Jérusalem au rythme des fêtes juives, en suivant
la rivière du temple chantée par le prophète Ézéchiel.
Nouveau Moïse, il nourrit son peuple à la juive (cinq pains donnant douze
couffins de restes), non de la manne, mais du pain de vie.
Nouvel Élie et nouvel Élisée, il est le vainqueur de la mort. Le retour à la vie de
Lazare entraîne la conversion de Marthe (nouvelle veuve de Sarepta) et de
Marie (nouvelle Sunamite). Il est le bon Berger d’Israël.
Nouveau roi David, il investit Jérusalem par les conduites d’eau, de Bethzatha
au nord, à Siloé au sud-est, en guérissant le(s) boiteu(x) et le(s) aveugle(s)
réputés suffisants pour défendre la ville. Il y complète la Loi du Père, en
écrivant de son doigt sur le sol du sanctuaire du temple… Mais Jérusalem ne
veut pas du Messie d’Israël. Il sera l’Agneau de Dieu dont pas un os ne sera
brisé. Aussi, sa Parole jugera les hommes à la fin des temps.

(Nous ne saurons jamais si ce premier récit comprenait à l’origine, un procès
juif et le récit de l’institution de l’eucharistie, comme chez les Synoptiques.)

- Une rédaction postérieure, une théologie de l’eucharistie offerte aux
nations, va bouleverser ce schéma simple en mettant en scène un Jésus
ressuscité, en mouvement de Jérusalem vers la Galilée, comme annoncé par
les Synoptiques : Une fois ressuscité, je vous précèderai en Galilée (Marc
14,28). Il vous précède en Galilée, c’est là que vous le verrez… (Marc 16,7).
Le nouveau temple de Jérusalem, c’est le corps glorieux du Christ en croix,
offert à toutes les nations : ils verront celui qu’ils ont transpercé.
La source du temple est tarie, remplacée par l’eau et le sang s’écoulant du flanc
du crucifié. Ils s’écoulent jusqu’en Galilée. Le carrefour des nations devient le
10lieu d’une noce de la Pentecôte, où le vin des Grecs rejoint le pain du Dernier
Repas pascal juif dont les Grecs furent écartés par l’histoire.

Les noces de Cana, situées le troisième jour, comme chez Luc le récit
d’Emmaüs, représentent pour les nations, l’amplification du repas juif des
disciples.
Mais pour aller en Galilée, il faut passer par la Samarie. Jésus s’y présente
comme le nouvel envoyé d’Abraham, rencontrant au puits de Jacob la nouvelle
Rebecca. Là, il traite la Samaritaine comme une reine d’une tribu d’Israël.
Donne-moi à boire…
Rien ne dit que Jésus ait bu avec la Samaritaine puis mangé avec les disciples.
Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé… Ce Jésus est
de même essence que celui rencontré par les disciples d’Emmaüs.
Chez Jean, il termine sa visite à Capharnaüm en guérissant à distance le fils de
l’officier royal, montrant ainsi son ouverture à tous et sa souveraineté sur
l’espace et le temps.
Le théologien de l’eucharistie des nations complète logiquement
l’enseignement de Capharnaüm sur le pain de vie, en y ajoutant le vin, devenu
comme le pain, vraie nourriture (6,51-58). Après les adieux de Jésus aux
disciples juifs, il introduit le thème de la vigne, source du vin. Il dit que le
Jugement est ici et maintenant, car la communauté johannique est face aux
persécutions. Nous sommes après l’année 80.

L’analyse des textes à l’aide des logiciels du Laboratoire de Linguistique
Appliquée de Grenoble, conduit à penser qu’il existe une très forte probabilité
que les deux couches rédactionnelles soient d’un seul et même rédacteur.
Ainsi, l’annonce du vin eucharistique proposé aux Grecs serait la clé de voûte
et la raison d’un remaniement profond de l’Évangile.

Le Dernier Repas juif de Pâque est complété par un Repas de Pentecôte pour
les nations, à Cana.

- Un troisième rédacteur, un théologien cosmique, écrit ensuite le Prologue
et l’enseignement final de Jésus : la fin des énigmes.
Selon ce rédacteur, l’amour mutuel du Père et du Fils précède la création du
monde. Tout procède du commencement. Les hommes sont des enfants de
lumière que la main du Fils ramène au Père. Dieu nous veut en altérité face à
Lui et respectera nos êtres, comme il respecte la personne de son Fils.
L’incarnation de l’amour dans le monde, ce qui le rend visible et sert ainsi de
témoignage à ce monde, c’est l’acte de donner. Plus de référence messianique :
Qui voit le Fils voit le Père. Moi et le Père sommes UN.
Jésus a pardonné à la femme adultère, Jésus ira chercher même les brebis qui
ne sont pas de cet enclos-ci. Jésus n’a perdu aucun de ceux que le Père lui a
confiés. Jésus est venu non pour condamner le monde mais pour le sauver.
Le Jugement est derrière nous.
11
- Un ultime rédacteur enfin, décrit (ch. 21), le retour des communautés
johanniques dans le sein de l’Église d’Antioche, au travers d’une parabole sur
la pêche qui est une amplification de Luc 5. Il ne cède rien sur le fond : Jean
était au pied de la croix. Jean est l’exécuteur testamentaire des dernières
volontés de Jésus. Jean, le premier, a compris la résurrection du Seigneur.
Le rédacteur remet Pierre et Jean en scène alors qu’ils sont morts depuis
longtemps, mais le problème de leur héritage respectif demeure. Le disciple qui
reconnaît le Seigneur depuis la barque ne peut être l’un des rédacteurs
précédents, mais il prolonge leur discernement : il voit le premier le Seigneur.
Et le Seigneur ne dira rien à Pierre du sort qu’il réserve à Jean et ses
disciples…

Il ressort de la présentation ci-dessus que l’histoire rédactionnelle de
l’Évangile de Jean confirme et complète celle des synoptiques. La phase de
maturation fut simplement plus longue. Un seul et même rédacteur serait
responsable de la compilation des versets sémitiques et des deux premières
rédactions, ce qui représente 75% du texte. Il aurait refondu son texte à cause
de l’introduction du vin dans la célébration du rite eucharistique, ce qui le situe
comme un contemporain de Luc et du Matthieu grec…

Ce travail de base a été complété par un philosophe du Logos et du
commencement nourri d’hellénisme (20% du texte) et terminé par un disciple
décrivant le retour des communautés johanniques dans le giron de l’Église
d’Antioche.

En résumé : l’histoire rédactionnelle des quatre Évangiles canoniques est
finalement plus cohérente si l’on admet une construction progressive par
phases littéraires successives. Deux événements majeurs traversent
l’élaboration des textes :
- le passage de la langue sémitique originelle – très probablement
l’araméen – à la langue grecque, indispensable véhicule en vue de
l’universalisation du message ;
- le passage d’un rite eucharistique judéo-chrétien (une bénédiction sur
le pain dans son sens de nourriture) à un rite pagano-chrétien, sous la
forme d’une double action de grâce sur le pain puis sur le vin.

Ces deux événements sont par définition, bien antérieurs à la compilation
finale des Évangiles dans la dernière partie du premier siècle.

Une question se pose alors : que connaissait donc Paul des Évangiles, lui
l’apôtre des nations, pendant qu’il rédigeait ses Lettres entre 50 et 65 ?

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12



2

Comment Paul cite les Évangiles


Selon la très grande majorité des commentateurs et enseignants du
Nouveau Testament, il est clair que les Lettres de Paul, rédigées entre 50 et 65,
sont antérieures au Corpus des Évangiles canoniques daté entre 70 (Marc) et
100 (Jean). Les Évangiles se nourrissent donc tardivement d’une partie de la
prédication paulinienne.
Une ombre au tableau cependant : un certain nombre de Lettres témoignent
d’une ecclésiologie postérieure à la disparition de Paul – Jésus décrit comme la
tête de l’Église universelle, notamment – ce qui laisse planer des doutes sur
l’authenticité effective de six Lettres : 2 Th, Col, Eph, Tite, 1 et 2 Tim.
1Dans son dernier commentaire du Nouveau Testament, R. Brown cite les
Lettres dans cet ordre, correspondant à la probabilité décroissante qu’elles
soient pauliniennes. Après une revue des travaux des principaux spécialistes,
R. Brown estime que le curseur varie entre 50/50 pour 2 Th, à 80 à 90% de
chances que les Lettres Pastorales, les trois dernières, ne soient pas de Paul, ce
qui ne l’empêche pas de rendre hommage aux qualités littéraires des Lettres
aux Éphésiens et aux Colossiens. Bienheureux Paul qui a su inspirer de tels
successeurs !
Les conclusions du chapitre précédent, résumant une rédaction progressive
des Évangiles par couches littéraires successives, invitent clairement à une
réouverture du dossier sur l’état d’avancement des Évangiles au temps de Paul.
Au moment où Paul rédige sa première Lettre aux Thessaloniciens
(1 Th), autour de l’année 50, l’Évangile araméen de 250 versets, tronc commun
des trois Évangiles synoptiques, que nous appellons l’Évangile de Jérusalem,
est déjà écrit. Dès l’Assemblée de Jérusalem en effet (49/50), l’apôtre
2Thomas, celui qui selon l’Évangile de Jean, a mis ses doigts dans les plaies du
Seigneur, quitte Jérusalem pour enseigner en araméen les Églises d’Orient,
puis l’Inde et peut-être la Chine, ce qui donne une crédibilité impressionnante
au récit évangélique.
Les Lettres de Paul (50 – 65) pourraient donc être strictement contemporaines
de la traduction/adaptation de l’Évangile araméen en grec sous la forme
d’explications et de commentaires rajoutés paragraphes par paragraphes à
l’intention de néo-convertis non spécialistes de la Torah.

1 .Raymond E. Brown., Que sait-on du Nouveau Testament ? Ed. Bayard, Paris (1997).
2
. Pierre Perrier., Xavier Walter., Thomas fonde l’Église en Chine. Ed. du Jubilé (2008).
En résumé, au temps de Paul, le tronc commun sémitico-grec des trois
Évangiles synoptiques (480 versets) serait déjà rédigé, proclamé aux Juifs et
enseigné aux Grecs. Ouvrons ensemble le dossier.

1. – Évangile ou Bonne Nouvelle ?

Dans ses lettres, Paul se présente comme le serviteur de l’Évangile annoncé
aux nations ou aux païens, ce qui est la même chose. Les commentateurs, liés à
la chronologie classique, hésitent donc à prendre le terme Évangile au sens
propre. Ils lui préfèrent l’expression Bonne Nouvelle plus générale, couvrant
ainsi la prédication orale. Or, l’Évangile sous une forme écrite, est bien
contemporain de la prédication de Paul, comme le suggèrent ces deux extraits :

- Lettre 2 Co de Paul, datée de l’hiver 56/57 :

Nous avons envoyé avec lui (Tite), le frère (Luc ?) dont toutes les Églises
chantent la louange au sujet de l’Évangile (8,18).

- Nous retrouvons Luc dans la Deuxième Lettre à Timothée :

Luc est seul avec moi. Prends Marc et amène-le avec toi, car il m’est
précieux pour le ministère. J’ai envoyé Tychique à Éphèse. Le manteau
que j’ai laissé à Troas chez Carpos, apporte-le en venant ainsi que les
livres, surtout les parchemins (2 Tim 4,11-13).

Nous en déduisons que la structuration des Évangiles est bien parallèle à la
rédaction des Lettres de Paul, tout comme les quatre premiers chapitres des
Actes des Apôtres (Pierre à Jérusalem) ainsi que la célèbre section en nous,
3rédigés bien avant que Luc n’en fasse la compilation.

2. – Fin des temps et retour du Christ (parousie)

Deux mille ans après les événements, il nous faut faire un effort pour
retrouver le sentiment dans lequel baignaient les premiers chrétiens, à propos
de l’urgence de la conversion d’autrui. Le Christ en gloire allait revenir de leur
vivant et tant d’hommes et de femmes, dont tout à coup ils se sentaient
responsables, étaient à enseigner…
Paul focalise en lui-même cette ardente obligation d’en enseigner et sauver
le plus grand nombre, ce qui suffit grandement à expliquer sa fièvre épistolaire
et son impérieux souci de voyager afin de fonder un plus grand nombre
possible de communautés.


3 . Francis Lapierre. Saint Luc en Actes ? L’Harmattan, Paris, (2010).

14Cette fièvre de la mission, Paul nous en livre un bouleversant témoignage :
Souvent j’ai été à la mort. Cinq fois j’ai reçu des Juifs les trente-neuf
coups de fouet : trois fois j’ai été battu de verges ; une fois lapidé ; trois
fois j’ai fait naufrage. Il m’est arrivé de passer un jour et une nuit dans
l’abîme. Voyages sans nombre, dangers des rivières, dangers des
brigands, danger de mes compatriotes, dangers des païens, dangers de
la ville, dangers du désert, dangers de la mer, dangers des faux-frères !
Labeur et fatigue, veilles fréquentes, faim et soif, jeûnes répétés, froid et
nudité ! Et sans parler du reste, mon obsession quotidienne, le souci de
toutes les Églises ! Qui est faible que je ne sois faible ? Qui vient à
tomber, qu’un feu ne me brûle ? (2 Co 11,23-29).

Cet homme prêche déjà aux nations depuis 14 ans (Ga), lorsqu’il monte à
Jérusalem en 49/50, avec deux objectifs :
- Plaider la cause des nations, afin que l’on n’impose pas aux néo-
convertis de devenir juifs avant de devenir chrétiens ;
- Obtenir des Piliers de Jérusalem une accréditation officielle en vue de
son ministère particulier.
Il obtiendra de Pierre, satisfaction sur le premier point mais échouera sur le
second, n’arrachant qu’un nihil obstat de principe.
Où en est donc la rédaction des Évangiles en 49/50 lors de l’Assemblée de
Jérusalem ?
Nous proposons l’idée que l’Évangile araméen (250 versets) est déjà
rédigé. C’est lui que va s’empresser de diffuser Thomas vers les Églises
d’Orient. Suite à l’acquiescement de Pierre – qui avait reçu la vision qu’aucune
nourriture n’était impure, puis visité et reçu le centurion Corneille (Actes 10) –
une première traduction/transposition sous forme de commentaires grecs
insérés paragraphe par paragraphe est rédigée sans délais. Le tronc commun à
Marc, Matthieu et Luc, représente désormais 480 versets.
Paul, intéressé au premier chef, sera destinataire d’une des toutes
premières copies, indispensable pour son enseignement vers les nations.

1 – Thessaloniciens

Vers 51, conforté par son demi-succès de Jérusalem et par l’Évangile des
gentils qui lui a été confié, il écrit sa première Lettre aux Thessaloniciens qu’il
a évangélisés quelques mois plus tôt. Cette Lettre est d’abord l’occasion pour
Paul d’établir un schéma rédactionnel de lettre qui va lui servir de modèle :

- Salutation : Paul (apôtre de Jésus-Christ), à l’Église de… grâce et paix.
- Action de grâce : nous avons entendu vos mérites et remercions sans
relâche le Seigneur Jésus à votre sujet…
- Corps du message : ici, la fin des temps…
- Informations pratiques et salutation finale.
15Le corps du message concerne ici la foi en la résurrection du christ Jésus qui
devient garante de celle de tous les hommes.

Si notre approche est correcte, Paul dispose d’un document judéo-chrétien
sur le retour du Fils de l’homme dans un contexte littéraire d’apocalypse juive
(Mc. 13), qu’il va transposer en retour du Seigneur Jésus avant que ne passe
cette génération. Le Tableau 1 est une illustration du travail de Paul, à savoir
comment le kerygme proclamé aux Juifs devient un enseignement universalisé
pour les nations.
D’autres observations vont dans le même sens :
- Paul désigne le Satan comme adversaire (2,18).
- Il annonce que la parousie du Christ adviendra avec tous ses saints
(3,13) ce qui est une périphrase araméenne (Mc. 8,38).
- Il rappelle que Jésus est mort et s’est levé, terme sémitique, mais que
Dieu rassemblera à cause de Jésus, ceux qui se sont endormis, terme
grec (4,14). Ce qui lui permet une conclusion sous forme d’acte de foi :
Ainsi, par notre Seigneur Jésus-Christ, lui qui est mort en raison de
nous, que nous veillons ou que nous dormions, ensemble avec lui nous
vivrons (5,10).

Une conclusion très provisoire nous paraît être que l’argumentation de
Paul dans sa première Lettre aux Thessaloniciens contient trop de références à
l’Évangile araméen, pour que l’on attribue au pur hasard le parallélisme des
idées et du vocabulaire. Paul, comme le fait déjà, ou comme le fera Luc dans
son Évangile, déjudaïse les documents dont il dispose pour les mettre à
disposition d’un plus grand nombre, qui ignore tout de la Torah.

2 - Thessaloniciens

On a énormément débattu autour de la question de savoir si 2 Th avait été
écrite par Paul ou un disciple paulinien.
La difficulté est que les deux lettres se ressemblent trop (30% de texte en
commun, mêmes co-signataires : Paul, Silvain et Timothée, signature
autographe de Paul authentifiant la lettre), bien que 2 Th ne fasse à peine qu’un
peu plus de la moitié de 1 Th.
L’autre difficulté est que 2 Th montre également un vocabulaire
apocalyptique faisant penser à saint Jean, ce qui décalerait sa rédaction de
quelques quarante ans.
Si Paul est effectivement l’auteur de la lettre, les circonstances de sa
rédaction sont assez simples à envisager. Après le passage de Paul, un autre
enseignant est venu affoler la communauté par une annonce imminente de la
fin des temps. Paul souhaite donc apaiser les Thessaloniciens en développant
deux arguments :


16 EVANGILE ARAMEEN I THESSALONICIENS
(avec doublets grecs)
(40-45 ?) (50-51)

Marc 13,14-33. I Th 4,16-5,10.

27 – Alors il (le Seigneur) enverra 16 – Le Seigneur lui-même par un ordre
ses anges et il fera le rassemblement par la voix d’un archange
de ses élus des quatre vents de et de la trompette de Dieu,
l’extrémité de la terre à l’extrémité descendra du ciel.
du ciel.

17 – Hélas pour celles qui ont 3 – Alors fondra sur eux (les hommes)
dans le ventre et pour celles une ruine, de même que la douleur
qui allaitent en ces jours-là. d’enfantement pour celle qui a dans
le ventre. Ils ne s’enfuiront pas.

30 – Amen, je vous le dis que cette 16/17 – Les morts en Christ se lèveront
génération ne passera pas, jusqu’à ce d’abord ; ensuite nous les vivants
que toutes ces choses-ci soient advenues. qui sommes laissés après.

32 – Au sujet de ce jour-là et de l’heure, 1 - Au sujet des temps et des moments
personne ne sait, ni le Fils sinon le Père. frères, il n’est pas besoin qu’il vous
soit écrit.

35 – Veillez donc, car vous ne savez pas 2 – car vous-mêmes savez très bien
quand le Seigneur de la maison vient que le Jour du Seigneur
ou tard à minuit ou à la voix du coq comme un voleur dans la nuit
ou au matin. ainsi vient

33 – Regardez, soyez vigilants 6 – Ainsi donc, ne dormons pas
car vous ne savez pas quant c’est le moment. comme ceux qui restent

36 – qu’étant venu tout à coup, mais veillez et soyons sobres.
il ne vous trouve dormant.


Tableau 1 - Du retour du Fils de l’homme au retour du Christ (1 Th).


- la venue du Seigneur sera précédée par la manifestation de l’Impie
(le sans-loi), œuvre du Satan, qui bousculera le cosmos avant d’être vaincu par
la puissance de Dieu.
- ces signes n’étant pas encore perceptibles, il est urgent de se remettre au
travail puisque certains s’agitent à ne rien faire !
Si la lettre n’est pas de Paul, les circonstances de sa rédaction deviennent
floues.
17L’approche que nous développons nous conduit logiquement à admettre
que le texte auquel Paul se réfère est l’apocalypse araméenne de Marc 13, qu’il
cite de manière encore plus précise que dans 1 Th :

EVANGILE ARAMEEN 2 THESSALONICIENS
(avec doublets grecs)
(40-45 ?) (51-52)

Marc 13,14-17. 2 Th 1,7- 2,9.

14 – Lorsque vous aurez vu l’abomination 3 – L’Adversaire qui se dresse sur
de la désolation placée debout ou il ne tout ce qui est dit Dieu ou objet de
faut pas – que le lecteur comprenne – culte, au point de s’asseoir lui-même
Alors, ceux qui sont dans la Judée, dans le temple de Dieu, se désignant.
qu’ils s’enfuient dans les montagnes. lui-même comme Dieu.

17 – Hélas pour celles qui ont dans le ventre 9 – Leur sentence (ceux qui ne suivent
et pour celles qui allaitent pas l’Évangile) sera une ruine éternelle,
en ces jours-là. lorsque le Seigneur viendra pour
être glorifié dans ses saints.


Tableau 2 - Du retour du Fils de l’homme au retour du Christ (2 Th).

Le vocabulaire employé porte la marque des mêmes tournures sémitiques que
dans 1 Th : le Jour du Seigneur s’est dressé (2,2), l’Impie utilise les forces du
Satan (2,9).
En résumé, notre approche postulant que Paul se réfère au tronc commun
des Évangiles synoptiques quand il écrit ses Lettres, nous paraît porter des
fruits que nous devons confirmer en suivant d’autres cheminements,
notamment à propos de l’eucharistie.

3. – Hommes, femmes et mariage
1 Corinthiens

La première Lettre de Paul aux Corinthiens aurait été écrite par Paul depuis
Éphèse au cours de l’hiver 56/57. Paul n’ajoute rien de nouveau sur la parousie
de Jésus, mais aborde pour la première fois le dossier des relations entre les
hommes et les femmes dans le mariage. Tous les écrits judéo-chrétiens sur le
sujet commentent le texte originel de la Genèse et l’Évangile araméen le cite
nommément, mis dans la bouche de Jésus. Reste ensuite pour les couples à
gérer le quotidien…
Les doublets grecs de l’Évangile envisagent même le cas de la femme
répudiant son mari, ce qui est introuvable dans le Deutéronome mais
explicitement formulé dans le Code romain… Paul plaide plutôt la
réconciliation, sans trop y croire.
18
EVANGILE ARAMEEN 1 CORINTHIENS
(avec doublets grecs)
(40-45 ?) (56-57)

Marc 10,6-12. 1 Co 7,10-13.

7 – En raison de ceci, l’humain quittera 10 – À ceux qui sont mariés, j’enjoins
ses père et mère - non pas moi mais le Seigneur -
8 – et il sera collé près de sa femme qu’une femme de son homme
et ils seront les deux dans une seule chair. ne soit pas séparée.
En sorte qu’ils ne sont plus deux
mais une seule chair.
9 – Ce que Dieu a accouplé, que l’humain
ne le sépare pas.

11 – Et il (Jésus) leur dit : 11 – Si aussi elle est séparée,
Qui libérerait sa femme et se marierait qu’elle demeure non mariée ou
à une autre ferait un adultère sur elle. qu’elle se réconcilie avec son homme.
12 – Et si elle, ayant libéré son homme, Et un homme,
se mariait à un autre, elle ferait un adultère. qu’il ne laisse pas sa femme.





Tableau 3 - Sur le mariage.


4. – Paul et l’institution de l’eucharistie

Les commentateurs et enseignants du Nouveau Testament ne manquent pas
de rappeler que le premier récit de l’institution de l’eucharistie se situe dans la
première Lettre aux Corinthiens de Paul, (1 Co 11, 23-26).
Au cours de notre recherche autour de l’Évangile araméen, nous avons
découvert que le tri des versets suivant leur origine linguistique conduit
inexorablement à individualiser deux récits distincts de la célébration
eucharistique. Ces deux manières de célébrer, l’Église les connaît depuis
longtemps, au point que ces deux rites sont nommés : il s’agit du rite
palestinien (une bénédiction sur la nourriture) et du rite antiochien (deux
actions de grâce sur le pain et sur le vin), ce que l’Église commente en ajoutant
que deux rites différents n’oblitèrent en rien l’unité de la foi.
Le tri linguistique des versets nous conduit donc à rattacher le rite
palestinien aux versets primitifs araméens et le rite antiochien aux versets grecs
plus tardifs. Notre expérience de conférencier nous ayant montré que l’aspect
linguistique de notre démarche ne pose aucun problème mais que les croyants
d’aujourd’hui se refusent à toute réflexion, perçue comme sacrilège, autour de
19l’eucharistie. Nous reprenons donc ci-dessous la démarche exposée dans
l’Évangile de Jérusalem.

Notre base de travail a été l’Évangile de Marc, parce qu’il fut le plus
précocement terminé et qu’il renferme donc moins de versets grecs secondaires
que chez Matthieu et Luc. Il fut donc plus aisé d’y identifier les 250 versets
araméens qui représentent 37% du texte, en s’assurant ensuite que ces mêmes
versets étaient bien présents chez Matthieu et Luc. Un dernier travail à été de
relire en colonnes les 250 versets, en donnant la préférence à Matthieu chaque
fois qu’il était le plus simple ou le plus juif, le but ultime de notre travail étant
d’approcher ce que les Pères de l’Église désignent sous le nom d’Évangile
araméen de Matthieu, considéré comme perdu.
Comme rappelé au chapitre 1, l’analyse textuelle de Marc conduisit à
identifier plus de 70 binômes formés d’un paragraphe sémitique (généralement
un récit) complété par un paragraphe grec (généralement un discours), ce
dernier toujours terminé par un verset mimant le dernier verset sémitique
avant l’inclusion (même verbe, mêmes mots-clés).
Ces versets introductifs et conclusifs, dits versets parallèles sont très
connus dans l’Ancien Testament, notamment le Deutéronome, permettant de
distinguer les ajouts secondaires dans un texte primitif…

4. – 1. Sutures autour du mot coupe

Outre les versets parallèles, l’Évangile de Marc porte également la trace de
sutures, le droit fil du récit ayant été interrompu. Il en est ainsi dans le texte de
Marc, chaque fois que le mot coupe (poterion) apparaît, toujours dans des
versets d’origine grecque.
Nous proposons ci-dessous cinq exemples, où le texte initial a été
interrompu pour permettre l’incise des cinq fragments de l’Évangile de Marc
contenant le mot « coupe ». La traduction est celle de la TOB.
Le texte des incises est présenté en retrait et en italiques.

Discussion sur les traditions pharisaïques
Marc (7,1-13)
Les pharisiens et quelques scribes venus de Jérusalem se rassemblent
auprès de Jésus (7,1).
Ils voient que certains de ses disciples prennent leur repas avec des
mains impures, c’est-à-dire sans les avoir lavées. En effet, les pharisiens,
comme tous les Juifs, ne mangent pas sans s’être lavé soigneusement les
mains, par attachement à la tradition des anciens ; en revenant du
marché, ils ne mangent pas sans avoir fait des ablutions ; et il y a
beaucoup d’autres pratiques rituelles auxquelles ils sont attachés :
lavage rituel des coupes, des cruches, et des plats (7,2-4).
20Les pharisiens demandent donc à Jésus : « Pourquoi tes disciples ne se
conduisent-t-ils pas conformément à la tradition des anciens, mais prennent-ils
leurs repas avec des mains impures ? » (7,5).

La traduction juxtalinéaire du texte de Marc, rend mieux justice de la
respiration du texte primitif scandé par trois fois par la conjonction et :

« Et s’assemblent près de lui les pharisiens,
et quelques-uns des scribes venus de Jérusalem,
et les pharisiens et les scribes l’interrogent …»

Suit une citation d’Ésaïe et la discussion sur les fonds qorbans, c’est-à-dire
l’aide matérielle que tout enfant juif doit à ses parents, détournée
volontairement par ceux-ci au profit du temple. Cette querelle deutéronomique
est rigoureusement incompréhensible pour une communauté à qui Marc se croit
obligé d’expliquer les rites juifs de purification avant de passer à table.

Qui est le plus grand ? / Intervention de Jean / Les pièges de la foi
Marc (9,33-49)
« Qui accueille en mon nom un enfant comme celui-là, m’accueille moi-
même ; et qui m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais celui qui m’a
envoyé » (9,37).
Jean lui dit : « Maître, nous avons vu quelqu’un qui chassait les démons
en ton nom et nous avons cherché à l’en empêcher parce qu’il ne nous
suivait pas. » Mais Jésus dit : « Ne l’empêchez pas…Celui qui n’est pas
contre nous est pour nous. Quiconque vous donnera à boire une coupe
d’eau parce que vous appartenez au Christ, en vérité je vous le déclare,
il ne perdra pas sa récompense » (9,38-41).
« Quiconque entraîne la chute d’un seul de ces petits qui croient, il vaut mieux
pour lui qu’on lui attache au cou une grosse meule, et qu’on le jette à la mer »
(9,42).

La TOB suggère trois titres différents pour ces épisodes successifs.
Pourtant, le premier et le troisième sont un seul et même discours de Jésus :
Qui accueille en mon nom un enfant, m’accueille moi-même…
Mais quiconque entraîne la chute d’un de ces petits, mieux vaut pour lui une
meule autour du cou…
Suit le développement sur les parties pécheresses qu’il vaut mieux couper
afin d’éviter la géhenne du feu.
Ce discours à forte coloration sémitisante est interrompu par une intrusion
de Jean, remplie d’anachronismes. Les démons, le Christ, sont des termes
grecs. Bien plus, comment Jésus peut-il dire à Jean :
vous appartenez au Christ (9,41),
alors que la Passion est à venir ? Comment expliquer la notion de récompense
(salaire dans le texte grec) s’il ne s’agit implicitement de rétribution aux
21ouvriers de l’Évangile ? L’intervention de Jean, inconnue de Matthieu, est donc
un ajout de Marc. Enfin, les traducteurs ne nous aident pas en traduisant ici
poterion par verre (d’eau) et en négligeant de rappeler que les petits ou enfants
sont non des bébés, mais des néo-convertis. Ce texte est catéchuménal…

La demande de Jacques et Jean
Marc (10,35-41)
Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s’approchent de Jésus et lui disent :
« Maître, nous voudrions que tu fasses pour nous ce que nous allons te
demander. » Il leur dit : « Que voulez-vous que je fasse pour vous ? »
Ils lui dirent : « Accorde-nous de siéger dans ta gloire, l’un à ta droite et l’autre
à ta gauche » (10,35-37).
Jésus leur dit : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous
boire la coupe que je vais boire, ou être baptisés du baptême dont je vais
être baptisé ? »
Ils lui dirent : « Nous le pouvons. »
Jésus leur dit : « La coupe que je vais boire, vous la boirez, et le
baptême dont je vais être baptisé, vous serez baptisés. Quant à siéger à
ma droite ou à ma gauche, il ne m’appartient pas de l’accorder : ce sera
donné à ceux pour qui cela est préparé » (10,38-40).
Les dix autres, qui avaient entendu, se mirent à s’indigner contre Jacques et
Jean (10,41).

Les dix autres, qui avaient entendu (10,41), n’est pas une réponse au :
Il ne m’appartient pas de l’accorder de Jésus (10,40), mais bien la suite directe
de la demande de Jacques et Jean : Accorde-nous de siéger dans ta gloire, l’un
à ta droite et l’autre à ta gauche (10,37).
Le canevas primitif, qui reliait directement les versets 37 et 41, fut modifié
secondairement par un auteur chrétien qui fit le lien entre : siéger à la droite et
la gauche dans la gloire du Seigneur et les deux larrons entourant Jésus
crucifié.
L’examen des textes synoptiques confirme cette approche : Luc ne connaît
pas cet épisode. Matthieu le connaît, mais décrit l’intercession d’une mère
juive, voulant assurer la carrière de ses fils, ce à quoi Jésus répond seulement
par la coupe à boire (Mt. 20,22).
Marc, censure l’intervention de la mère – impensable dans la société
romaine – recueille la coupe, et ajoute la périphrase sur le baptême reçu par le
Seigneur au travers de sa mort et de sa résurrection, comme l’enseigne Paul
dans la Lettre aux Romains, chapitre 6, vers l’année 58.

Ainsi, notre texte moderne apparaît-il comme la résultante d’un canevas de
base, adapté ultérieurement pour deux communautés différentes.


22Le pain et la coupe de la Cène.
Marc (14,22-25)
Pendant le repas, il prit du pain et après avoir prononcé la bénédiction, il le
rompit, le leur donna et dit : « Prenez, ceci est mon corps » (14,22).
Puis il prit une coupe, et après avoir rendu grâce, il la leur donna et ils
en burent tous.
Et il leur dit : « Ceci est mon sang, le sang de l’alliance versé pour la
multitude. En vérité je vous le déclare, jamais plus je ne boirai du fruit
de la vigne jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, dans le royaume de
Dieu » (14,23-25).
Après avoir chanté les psaumes, ils sortirent pour aller au mont des Oliviers.
Et Jésus leur dit : « Tous vous allez tomber…» (14,26-27).

Les sutures du texte sont ici moins visibles. On remarquera cependant que
« le royaume de Dieu » est grec (14,25) et que les psaumes comme la phrase
prononcée par Jésus : « Tous vous allez tomber…» (14,26), ont une saveur
sémitique.

Jésus à Gethsémani
Marc (14,32-38)
Il leur dit : « Mon âme est triste à en mourir. Demeurez ici et
veillez. » Et allant un peu plus loin, il tombait à terre et priait pour que, si
possible, cette heure passât loin de lui (14, 34-35).
Il disait : « Abba, Père, à toi tout est possible, écarte de moi cette
coupe ! Pourtant, non comme je veux, mais ce que tu veux » (14, 36).
Il vient et les trouve en train de dormir ; il dit à Pierre : « Simon, tu dors !
Tu n’as pas eu la force de veiller une heure ! Veillez et priez afin de ne pas
tomber sous l’emprise de la tentation » (14, 37-38).

Écarte de moi cette coupe ! (14,36) doublonne avec : Que cette heure passe
loin de moi ! (14,35). Le va-et-vient de Jésus vers les disciples endormis (40-
41) est artificiel et inutilement compliqué. Ils ne savaient que lui dire, du
deuxième réveil, ne peut répondre qu’à : Simon tu dors ! (14, 37), du premier.

Les cinq péricopes introduisant le mot « coupe » sont donc secondaires au
texte initial. La quatrième d'entre-elles, partie intégrante du pain et de la coupe
de la Cène, nous interpelle profondément.
Si nous allons jusqu'au bout de la logique qui nous a conduit à admettre
que le texte grec suivait toujours son équivalent primitif, il ne nous reste plus
qu'à faire un dernier pas en nous demandant si le sang pour un grec, ne serait
pas l'équivalent du corps (de la chair) pour un sémite.

Historiquement, Jésus n'aurait offert que son corps, mais bien plus que son
corps pour un sémite, littéralement : « Prenez, c’est moi. » Il n’y a rien à
rajouter.
234. – 2. Autour des multiplications des pains

Une confirmation de l’existence de couches rédactionnelles successives
dans l’élaboration des Évangiles, est trouvée dans les diverses versions des
multiplications des pains, si l’on admet que les rédacteurs transposent au
travers d’un épisode de la vie de Jésus, le rite propre à leur communauté
eucharistique au moment où ils rédigent.

Marc et Matthieu nous donnent deux récits successifs de multiplications
des pains. On observera que les premiers se déroulent en territoire juif alors
que les deux suivants prennent place de l’autre côté du Jourdain, donc en terre
étrangère, après un enseignement de trois jours…

Jusque vers 1980, l’interprétation classique était que la redondance du récit
portait la trace d’une transmission orale en milieu oriental, par des conteurs
maniant l’emphase verbale.
4Entre 1980 et 1990, le phénomène fut étudié en détail par M-É Boismard,
5 6Ph. Rolland et F. Neirynck qui conclurent au contraire à un travail littéraire,
résumé ainsi par M-É Boismard :
Marc tient de deux sources différentes les deux récits de la multiplication
des pains (chapitres 6 et 8) et quelques-uns des événements qui les suivent.
(ibid p. 276).
Ces textes sont théologiques. Les étrangers eux aussi, sont invités au repas
du Seigneur, mais il faut qu’ils aient été préalablement enseignés. Les gestes,
comme le vocabulaire évoquent deux rites eucharistiques distincts :

Ainsi, chez Marc, une bénédiction sur les pains et les poissons en terre
juive est-elle suivie d’une double action de grâce sur les pains puis sur les
poissons, ceci en terre étrangère, au-delà du Jourdain.
- Le nombre des pains est de cinq en terre juive et de sept au-delà du
Jourdain ;
- Les restes sont de douze couffins (mot juif) en terre juive et de sept
corbeilles (mot grec) au-delà du Jourdain.

Chez Matthieu, nous retrouvons les termes de bénédiction en terre juive et
d’action de grâce au-delà du Jourdain ainsi que les mêmes écarts sur les
nombres de pains et de paniers restants.
Chez Luc et Jean enfin, évangélistes des grecs convertis et des hellénistes,
une seule multiplication des pains nous est rapportée.

4 . M-É. Boismard., L’Évangile de Marc, sa préhistoire, J. Gabalda et Cie édit. (1994).
5 . Ph. Rolland., L’origine et la date des évangiles. Les témoins oculaires de Jésus. St Paul édit. (1994).
6 . F. Neirynck., Duality in Mark : Contribution to the study of the Markan redaction. BETL 31, Leuven
(1988).

24 Marc 6,34-44 Marc 8,1-9

Combien de pains avez-vous ? Combien avez-vous de pains ?
Ils disent : Cinq et deux poissons. Eux dirent : Sept.
Et ayant pris les cinq pains et les Et ayant pris les sept pains
deux poissons, il dit la bénédiction. Ayant rendu grâce,
et il brisa les pains il rompit,
et les deux poissons Et ils avaient un peu de petits poissons
il partagea à tous. Ayant rendu grâce sur eux…
Et ils enlevèrent les fragments Et ils enlevèrent le surplus des fragments
Une totalité de douze couffins. sept corbeilles.


Marc 8,19-20 : Lorsque j’ai rompu les pains pour cinq mille, combien de
couffins avez-vous enlevés ? Ils disent : Douze.
Lorsque les sept pour les quatre mille, combien de corbeilles avez-vous enlevées ?
Ils disent : Sept.


Matthieu 14, 17-21 Matthieu 15, 34-37

Il prit les cinq pains Il prit les sept pains
et les deux poissons et les deux poissons
Et, levant son regard vers le ciel, Et ayant rendu grâce, il rompit
Il dit la bénédiction, puis rompant et donnait aux disciples
les pains il les donna aux disciples… et les disciples aux foules.
Et ils enlevèrent Et ils enlevèrent
ce qui restait les surplus des fragments,
douze pleins couffins. sept corbeilles.



Luc 9,14-16 Jean 6, 9-13

cinq pains cinq pains

Il dit la bénédiction Il rendit grâce

douze couffins douze couffins


Jean 6,23 : Mais des bateaux vinrent de Tibériade, proche du lieu où ils avaient
mangé le pain (le Seigneur ayant rendu grâce).



Tableau 4 - La distribution des pains d’après les quatre Évangiles.
25Très significativement, c’est celle se déroulant en terre juive et non celle
située en terre étrangère. Jean s’arrange même à combiner cinq pains (ronds)
distribués avec la mention d’une double action de grâce, secondairement
ajoutée.

Les chiffres sont bien entendu symboliques et témoignent de deux cultures
différentes (juives et grecques) qui ne se sont pas mélangées. Il est clair que le
récit juif est le plus ancien. Ainsi, le rite palestinien (ou juif) a-t-il précédé
historiquement le rite antiochien (grec).

4. – 3. Autour du récit de l’institution de l’eucharistie

Les trois Évangiles synoptiques : Marc (14,22-25), Matthieu (26,26-29) et
Luc (22,15-20), présentent un récit de l’institution de l’eucharistie, dont il
existe un parallèle dans 1 Co de Paul (1 Co 11,23-26).
Une disposition en colonnes – Tableau 5 – met en évidence deux récits
distincts : Matthieu et Marc d’une part et Luc et Paul d’autre part. Matthieu et
Marc sont proches du texte-source araméen :

- Tandis qu’ils mangeaient ; (le mot repas, encore moins dîner n’est pas
évoqué).
- Ayant pris du pain, ayant béni,
- Il rompit et donna :
- « Prenez, ceci est mon corps. »
- Et ayant pris une coupe, ayant rendu grâce,
- Il la leur donna, disant :
- « Buvez-en tous, ceci est mon sang de l’Alliance. »

Luc comme Paul :
- modifient la bénédiction sur le pain en action de grâce,
- ajoutent pour vous, après ceci est mon corps
- complètent : faites ceci en mémoire de moi.
- oublient l’action de donner et l’injonction : buvez
- ajoutent : de même, après le repas,
- et font dire à Jésus : « cette coupe est la Nouvelle Alliance dans mon
sang. »

Trois modifications sont porteuses de sens pour nous aujourd’hui :
- La bénédiction sur la nourriture, héritage juif, devient double action de
grâce sur le pain et sur le vin.
- La « nouvelle » Alliance. L’expression est commune à Luc et Paul,
mais ignorée de Matthieu et Marc, qui ne parlent que d’Alliance.
L’association de l’adjectif implique une rédaction plus tardive, la
nouvelle Alliance, complétant celle de l’A. T.
26- L’utilisation du vous. Ce mot désigne-t-il les Douze participants au
Dernier Repas ou les Corinthiens destinataires de la Lettre de Paul ?
La première interprétation confine le rite eucharistique dans sa version
historique. La deuxième option englobe les communautés grecques
jusqu’à nos jours et ouvre le futur… Dans ce dernier cas,
l’interprétation est plus théologique qu’historique.

L’insistance de Paul lève les derniers doutes :

Car chaque fois que vous mangerez de ce pain et que vous boirez cette
coupe, vous annoncerez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il soit venu
(1 Co 11,26).

Ces évolutions du vocabulaire primitif vont toutes dans le même sens. Luc
qui s’adresse aux communautés issues des gentils et Paul écrivant aux
Corinthiens, se doivent de rassurer leurs néo-convertis sur leur légitimité à
participer au Repas du Seigneur, dont l’histoire les a privés.

Discussion

Les spécialistes de la génération précédant la nôtre, ont beaucoup écrit sur le rite
7eucharistique. Dès 1982, X. Léon-Dufour remarquait que les expressions bénédiction
et rompre le pain sonnent étrangement à des oreilles grecques et que l’enracinement
historique de la Cène est confirmé par des sémitismes certains qui renvoient à un
terroir palestinien (ibid p. 102). Poursuivant sa recherche, il en déduisait donc deux
traditions parallèles, l’une Marcienne (Mt./Mc.), l’autre Antiochienne (Lc./Paul), mais
il exprime son embarras quant à l’antériorité de l’une par rapport à l’autre et expose
toujours l’Antiochienne en premier.

Même incertitude à propos du lever de coupe inaugural au Repas chez saint Luc
(22,15-18). Il y a accord sur le fait que ce geste ne peut être confondu avec
l’eucharistie, mais H. Schürmann l’interprète comme étant un rite juif (la troisième
coupe du Sèder) et J. Jeremias, comme un rite transmis par l’Église d’Antioche. Les
termes d’action de grâce et la répétition des vous (communs à Luc et Paul), nous
incitent à suivre Jeremias.
En fait, ni X. Léon-Dufour, ni M-É Boismard ne sont allés au bout du
raisonnement consistant à admettre que le Proto-Marc dont ils commençaient à
entrevoir les contours était le texte sémitique commun à Marc, Matthieu et Luc.

En résumé : le récit de l’institution de l’eucharistie rapporté par Paul dans
1 Corinthiens n’est pas un texte archaïque nous rapprochant de la source des
gestes et dires de Jésus, mais bien un texte tardif de l’Église d’Antioche destiné
aux Grecs convertis. Ce texte les invite à dépasser le stade du faire mémoire
représenté par le lever de coupe seul au début du repas – dont le texte de Luc a

7 . X. Léon-Dufour., Le partage du pain eucharistique dans le Nouveau Testament, Seuil, (1982).

27
MATTHIEU 26 MARC 14


cf. v. 29 cf. v 25




cf. v. 29 cf. v. 25


(26) – Or, alors qu’ils mangeaient, (22) – Et tandis qu’ils mangeaient
Jésus ayant pris du pain ayant pris du pain
et ayant béni ayant béni
(le) rompit il (le) rompit
et (l’) ayant donné et (le) leur donna
aux disciples, dit : et dit :
« Prenez, mangez, « Prenez,
ceci est mon corps. » ceci est mon corps. »
(27) – Et ayant pris une coupe (23) – Et ayant pris une coupe
et ayant rendu grâces et ayant rendu grâces
il (la) leur donna il (la) leur donna

disant : et ils en burent tous.
« Buvez-en tous, (24) – Et il leur dit :
(28) – car ceci est mon « Ceci est mon
sang de l’Alliance, sang de l’Alliance
qui est répandu pour beaucoup, qui est répandu pour beaucoup.
en rémission des péchés.

(29) – Or je vous dis, je ne boirai pas (25) – Amen je vous dis que je ne boirai plus
dès à présent de ce produit de la du produit de la vigne
vigne jusqu’à ce jour-là
jusqu’à ce jour-là où je le boirai,
où je le boirai avec vous nouveau,
nouveau,
au royaume de mon père. » au royaume de Dieu. »

LÉGENDE : Et tandis qu’ils mangeaient
Or je vous dis, je ne boirai plus
Faites ceci en mémoire de moi

TABLEAU 5 – L’INSTITUTION DE L’EUCHARISTIE
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