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Souvenirs du voyage fait à Rome en l'année 1869

De
189 pages

J.M.J.

MA CHÈRE MÈRE,

De Nancy à Strasbourg tout s’est bien passé, aucun incident désagréable n’est venu nuire au Charme du beau voyage que nous faisons avec bonheur. Mais en arrivant à Strasbourg, une déception nous attendait ; c’était de bon augure, puisque la croix doit être le commencement de toute œuvre entreprise pour la gloire de Dieu. Nous devions, comme l’indiquait notre itinéraire, descendre à la gare de cette ville pour y reprendre aussitôt nos billets pour Kehl, mais l’homme propose et Dieu dispose.

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Marie-Euphémie Fervel

Souvenirs du voyage fait à Rome en l'année 1869

HOMMAGE A NOS CHÈRES SŒURS

 

 

DE LA CONGRÉGATION DE SAINT-CHARLES.

 

 

 

Il nous tardait, nos Chères Sœurs, de vous faire connaître les précieux détails de notre voyage à Rome. Déjà plusieurs d’entre vous ont pu lire quelques-unes des lettres que ma Sœur Alexandrine a écrites au sujet de ce pieux pélerinage. Mais ce que vous en avez appris, était insuffisant pour vous donner une idée de ce que nous avons vu de plus remarquable, et de propre à exciter votre piété et votre dévouement envers notre Saint-Père le Pape.

Nous avons cru vous être agréable en faisant imprimer la collection entière de ces lettres, qui vous transmettra nos impressions et nos souvenirs.

Je sais que vous avez prié pour le succès de mon voyage ; c’est donc d’un cœur touché et reconnaissant pour vos bonnes prières que je vous fais l’hommage de ces lettres qui seront pour nos Sœurs un témoignage des riches bénédictions que Sa Sainteté Pie IX a versées si affectueusement sur tous les membres de notre chère famille de Jésus, Marie et Joseph, ainsi que de sa bienveillance toute paternelle pour nos Sœurs de Rome et pour nos Maisons religieuses.

 

Je suis, nos Chères Sœurs, avec un affectueux dévouement, votre très-humble servante,

 

Sr M.-EUPHÉMIE FERVEL.

Nancy, ce 15 août 1869, fête de l’Assomption de la sainte Vierge.

J.M.J.

I. Trajet de Nancy à Ulm. — Mardi, 16 mars 1869

MA CHÈRE MÈRE1,

De Nancy à Strasbourg tout s’est bien passé, aucun incident désagréable n’est venu nuire au Charme du beau voyage que nous faisons avec bonheur. Mais en arrivant à Strasbourg, une déception nous attendait ; c’était de bon augure, puisque la croix doit être le commencement de toute œuvre entreprise pour la gloire de Dieu. Nous devions, comme l’indiquait notre itinéraire, descendre à la gare de cette ville pour y reprendre aussitôt nos billets pour Kehl, mais l’homme propose et Dieu dispose. Un employé, à qui nous nous adressons pour ces renseignements, nous répond, d’un ton qui était loin d’être poli, qu’il est inutile d’essayer de demander des billets, que le train ne s’arrête pas assez longtemps pour cela. Nous faisons de nouvelles instances : un chef arrive, plaide notre cause, mais inutilement, la mauvaise volonté de l’employé ne cédera pas. Il nous fallut donc accepter cette première contrariété, qui nous valut l’avantage d’assister à la sainte Messe et de visiter la Cathédrale, qui est un des plus beaux monuments de l’art religieux au moyen-âge. L’horloge astronomique de Schwilgué, réparée en 1842, que nous avons eu le temps d’admirer, fut aussi une compensation à notre déception. Après avoir été prendre un bouillon au buffet de la gare, nous nous disposons à reprendre le train de Kehl, où nous arrivons à 10 h. 1/2. Là, il faut subir la visite des douaniers. On nous fait la gracieuseté de ne pas visiter nos malles. Notre Bonne Mère2 en ayant déclaré le contenu, on ne nous fait payer que pour le cristal. Bien vite, nous faisons peser les malles, nous prenons nos cartes ; et en traînant péniblement nos sacs et tout ce que nous voulions garder près de nous par économie, nous voilà déjà, pour une troisième fois, dans un compartiment nouveau. Pour me conformer à vos intentions, j’avais eu soin de prendre les premières places, mais notre Bonne Mère m’intima l’ordre de ne plus recommencer, à moins, toutefois, qu’il y ait urgence de le faire.

C’est dans le voyage que je vous griffonne ces lignes. Je ne sais où je les jetterai à la poste. Ce sera à la station qui vous les enverra assez tôt pour que vous les receviez demain, car je veux tenir à la promesse que je vous ai faite, de vous donner chaque jour des nouvelles de notre Bonne Mère.

Midi 45, nous arrivons à Baden-Baden, et une quatrième fois nous changeons de train pour prendre celui de Carlsruhe. Le trajet n’est pas long, 29 kilomètres. — Nous y sommes à 1 h. 15. Et à 1 h. 26 nous reprenons le train de Stuttgart par Muhlacker, où nous changeons encore de train une cinquième fois. Que nous étions donc fatiguées d’avoir à traîner autant de sacs, de paquets de toutes sortes, d’un compartiment dans un autre, j’aurais voulu me charger de tous, mais ce n’était pas possible ; deux petites malles lourdes à écraser sous leur poids, une assez grande caisse en sapin, un cabas, un sac de provisions, deux parapluies, deux capes, une peau de mouton et une chancelière composaient tout l’attirail que nous devions sans cesse transporter d’un train à un autre ; puis, sans perdre une seconde, nous faisions peser le reste et prendre nos cartes. Je saisissais donc le plus lestement possible tout ce que je ne voulais pas laisser porter à notre Bonne Mère (et il fallait être adroite et habile pour qu’elle ne prit pas la première les plus lourdes charges), puis je lançais tout cet équipage dans la voiture avec le sérieux d’un Caton et l’activité du porte-faix le plus robuste. Ensuite tout essoufflées, toutes haletantes, nous prenions place dans la voiture en remerciant le bon Dieu de celte nouvelle installation, faite sans encombre. Puis nous nous égayions de la réussite de nos efforts nouveaux. Vous auriez ri, comme nous, ma Chère Mère, de l’exécution de ce mouvement si souvent répété.

A 3 h. 45 nous arrivons à Stuttgart ; nous n’avons eu que juste le temps de prendre une petite collation dans le vaste et splendide buffet de la gare, où notre Bonne Mère est aussi à l’aise au milieu de centaines de voyageurs que dans le modeste réfectoire de Saint-Charles.

Après vingt minutes d’arrêt, nous partons pour Munich, où nous espérons arriver ce soir.

Je mettrai cette lettre à la poste de la gare qui vous la fera parvenir le plus tôt. Si je n’ai rien à y ajouter, vous la recevrez telle qu’elle est. J’écris où je peux et comme je peux, dans le wagon, partout où je ne suis pas trop secouée pour que mon crayon laisse la trace des traits que je veux qu’il imprime sur mon papier.

Je ne vous quitterai cependant pas, ma Chère Mère, sans vous rassurer encore au sujet de notre Bonne Mère, qui va très-bien, qui n’est pas fatiguée et qui est très-gaie.

Demain je vous écrirai encore, et je vous promets de vous tenir au courant de tout, en vous faisant faire en esprit le magnifique voyage que nous faisons en réalité.

Notre Bonne Mère vous envoie ses meilleures amitiés ainsi qu’à toutes nos Chères Sœurs, auxquelles vous voudrez bien offrir mes compliments respectueux.

Veuillez agréer, ma Chère Mère, l’expression de mes sentiments les plus respectueux et me croire pour toujours,

Votre très-obéissante et très-attachée Fille,

 

Sr M. ALEXANDRINE.

Augsbourg, ce 16 mars, à minuit.

J.M.J.

II. 17 mars 69. — Buffet de la gare. — Munich, mercredi 9 h. du matin

MA CHÈRE MÈRE,

Bonnes nouvelles. La santé de notre Mère est parfaite, tranquillisez-vous à ce sujet. C’est toujours chemin faisant que je vous écris, excusez le décousu de ma narration que je reprends depuis Augsbourg.

Hier au soir, je vous annonçais que nous allions coucher à Munich ; mais cela n’a pas été possible comme Nous le verrez. En descendant du train à la station de Ulm, nous sommes remontées aussitôt dans celui d’Augsbourg ; comme partout ailleurs, il a fallu nous hâter, courir même pour arriver à temps, avec tout notre cortège de sacs et de paquets qui nous gênaient extrêmement, et dont je ne pouvais me débarrasser, malgré mes instances réitérées près de notre Bonne Mère, pour en obtenir la permission de les mettre aux bagages. Nous parvenons enfin à les caser, et nous voilà de nouveau installées et sans avoir froid, je vous l’assure ; car nous nous donnons assez de mouvement pour provoquer une chaleur naturelle qui vaut mieux que celle du feu. Tout en voyageant, nous demandons au chef de train à quelle heure nous arriverons à Munich et sa réponse ne nous satisfait guère ; il nous dit : Pas aujourd’hui, vous arriverez seulement à Augsbourg ce soir à 11 h. 45. Nous avons de nouveau pris notre parti en nous résignant à la volonté de Dieu. Ce trajet a été aussi heureux que les autres. Nous avons bien ri, nous n’avons pas eu froid et notre Bonne Mère a bien dormi.

Nous voilà à Augsbourg à minuit, dans le grand hôtel de Bavière, où nous avions l’intention de prendre une collation chaude. Nous demandons du bouillon, jetz nichts (à présent rien), nous répond le garçon ; nous demandons du lait, même réponse ; du café, toujours, jets nichts, für morgen (à présent rien, mais demain) ; nous insistons, mais en vain.... Les maîtres de l’hôtel étaient couchés, et il parait que ce n’est pas l’usage de troubler leur sommeil pour les voyageurs. Nous nous décidons à prendre nos provisions, et rassurez-vous, ma Chère Mère, nous avions tout ce qu’il nous fallait ; nous étalons le bazar sur l’une des tables de la salle à manger, et nous partageons notre modeste repas avec nos joyeuses compagnes de voyage, Mmes de Maillet et Bertin, de Metz, qui n’avaient rien, et qui auraient dû, sans notre prévoyance, aller se coucher avec la faim et le froid. Nous nous sommes réconfortées aussi bien que possible. Cette collation a été assaisonnée d’une gaîté charmante. J’étais contente, je vous l’assure, de voir notre Bonne Mère rire de tout son cœur. Nous nous sommes couchées à 1 h. du malin, avec la résolution de ne nous lever que pour l’heure du départ du train pour Munich. Nous voilà dans une chambre à deux lits, où assurément il n’y a pas de souris ; notre Bonne Mère y dormira en toute sécurité. Nous commençons par nous mettre en sûreté. Si vous aviez vu notre Chère Mère lier fortement, la clef de notre chambre à la clanche et à la serrure, puis placer devant la porte un canapé, des chaises et tout ce qui se trouvait sous sa main, ensuite cacher ses poches dans sa ruelle, etc... C’était curieux. Je riais de tout mon cœur, en silence, de la voir prendre tant de précautions. Enfin nous voilà couchées, et nous dormons jusqu’à l’heure convenue. A 6 h. 45, après avoir dit notre prière du matin, et remis chaque chose à sa place, nous descendons dans la salle à manger pour déjeuner. Nos compagnes de voyage sont là aussi, elle veulent comme jargonner l’allemand, c’est amusant de les entendre.

A 7 h. 25 nous partons pour Munich. Aussitôt dans le compartiment, notre Bonne Mère décide qu’il faut renoncer à nous exposer à périr sous le poids de nos nombreux colis ; et bien vite, nous cousons les sacs de nos lourdes valises, pour les mettre aux bagages à la station de Munich. Que j’en suis contente pour notre Bonne Mère surtout, car malgré ma vigilance, elle trouve toujours moyen de saisir quelques paquets !

A 8 h. 40 nous arrivons à la gare de Munich, où nous allons prendre les renseignements pour la direction de Kustein par Rosenheim. Presque partout, nous avions trouvé quelqu’un parlant ou écorchant le français ; mais à Munich nous avons été renseignées par des employés s’exprimant parfaitement bien dans notre langue et d’une complaisance rare. Nous sommes restées au buffet de la gare une heure ; car notre Bonne Mère n’avait pas jugé à propos de visiter la ville ni aucun de ses beaux édifices.

A 10 h. nous remontons dans le train. De Munich à Rosenheim, on suit une riante vallée ; à midi 35, nous arrivons à Rosenheim, jolie ville de 5,000 habitants au confluent de la Mangfall et de l’Inn. Il fait un temps superbe, malgré la gelée et surtout la neige que nous avons partout. Notre Bonne Mère va bien, elle n’a pas même mal à la tête comme à Nancy, elle en est tout étonnée.

A 1 h. 25, nous quittons Rosenheim, où nous venons de dîner au buffet de la gare. J’ai eu soin de notre Bonne Mère, qui est d’ailleurs d’une docilité édifiante, et me rend très-facile ma mission. Nous choisissons une petite table par l’espoir d’être seules ; mais quel n’est pas notre étonnement de voir deux Messieurs venir sans plus de façon se placer à côté de nous ! Nous nous regardons d’un air étonné et pas trop satisfait. Mais nous n’avons pas tardé à être agréablement surprises, quand ces Messieurs, nous entendant discuter la question du gras, nous mettent d’accord en nous disant : Dans ce pays il est permis de faire gras en voyage pendant le carême et même deux fois par jour. Puis ils paraissent vouloir lier conversation, nous disent qu’ils sont de l’Allemagne, l’un de Clèves et l’autre d’Aix-la-Chapelle, et qu’ils vont en députa-lion, pour toute l’Allemagne, présenter une supplique au Saint-Père, et le reste. Ils connaissent nos Sœurs et demandent des nouvelles de la Supérieure générale. A ce mot, je réponds : La voici, en désignant notre Bonne Mère, etc. Ils ne la reconnaissent pas, car c’était vous, ma Chère Mère, qu’ils avaient vue en Allemagne, et ils vous trouvaient bien changée. Ils ont été d’une politesse exquise. Ils suivent la même direction que nous, mais ils coucheront à Insbruck, et nous les laisserons dans le Tyrol pour en sortir avant eux. Ils partent en même temps que nous, nous accompagnent jusque dans le wagon, nous aident à nous placer le mieux possible, mais ils prennent un autre compartiment ; nous avons l’avantage d’être seules avec nos deux heureuses compagnes de voyage.

A 2 h., nous sommes à Brannenburg, dans le pays le plus pittoresque que l’on puisse voir. Nous traversons une chaîne de montagnes dont le sommet semble percer les nuages ; les unes sont tapissées d’arbres verts, d’autres entièrement couvertes de neiges ; mais sur presque toutes on aperçoit la croix dominant le clocher d’une chapelle ou d’une église ; des forts nombreux se trouvent aussi sur le sommet ou le flanc des montagnes. Notre Bonne Mère est en extase. Nous avons un soleil magnifique, elle contemple cette belle nature avec une lunette d’approche. A chaque instant ce sont des exclamations à la vue de nouvelles montagnes, toujours plus hautes. Nous ne savons de quel côté regarder. Notre Chère Mère me donne des coups de coude, ces dames m’appellent, nous sommes dans l’admiration. Que le bon Dieu fait de belles choses !

A 3 h., nous arrivons à Kustein ; ces Messieurs de l’Allemagne sont venus à notre aide, avec la même obligeance, pour prendre nos billets, faire peser nos bagages, etc... Des demi-places nous sont accordées sans difficulté. Là encore, nous avons trouvé les procédés les plus polis de la part des employés du chemin de fer. Nous partons pour Ala en compagnie de ces Messieurs qui, encore cette fois, n’occupent pas notre compartiment.

Il est près de 4 h. Je mets ce papier noirci d’encre et de crayon à la poste de la gare de Kustein.

Nous présentons notre respect à ces Messieurs1. Notre Chère Mère prie ma Sœur Procureuse2 de lire mes brouillons à nos Chères Sœurs de la Maison de Secours. Elle vous fait ses meilleures amitiés, ainsi qu’à nos Chères Sœurs Maîtresse et Procureuse et à toute la Communauté. Nous pensons souvent à ma Chère Sœur Maîtresse en souhaitant que vous nous en donniez de bonnes nouvelles. Et moi, ma Chère Mère, je vous prie d’offrir mes respectueux compliments à toutes nos Chères Sœurs et de recevoir l’expression de mes sentiments les plus respectueux.

J.M.J.

III. Vérone, ce jeudi 18 mars, 6 h. du matin

MA CHÈRE MÈRE,

Rassurez-vous encore, cette lettre ne vous apportera que d’excellentes nouvelles sur la santé de notre Bonne Mère.

Je vous ai quittée hier, après nous être installées dans le train qui devait nous conduire de Kustein à Insbruck, où nous sommes arrivées à 5 h. 50. Nous croyions avoir à cette station de la capitale du Tyrol un arrêt assez long ; mais nous avons été favorisées, car nous n’avons eu que le temps de courir au buffet de la gare pour y prendre notre collation avant de monter en voiture. J’ai joui d’un nouveau plaisir, en voyant notre Bonne Mère se mettre aussi à l’aise, au milieu de cette foule nombreuse de voyageurs de toutes les nations, de tous les rangs et de tous les cultes, que si elle se fût trouvée au réfectoire de Saint-Charles. Mes allures contrastaient singulièrement avec les siennes ; au lieu d’agir comme elle, avec cette bonne simplicité qui se plie facilement à toutes les exigences des circonstances, je cédais à cette extrême répugnance que j’éprouvai de me trouver en face de convives divers ; et on me voyait prendre un air guindé dont je souffrais la première, parce qu’il m’ôtait la liberté de rendre à notre Mère tous les bons offices qu’elle avait le droit d’attendre de moi.

Savez-vous, ma Chère Mère, quel était notre mets préféré ? Qu’il soit 8 h. du matin, qu’il soit midi ou 8 h. du soir, nous prenions invariablement une tasse de café. Il s’en trouvait partout, et nous n’avions rien à commander ni à attendre. Souvent c’était un peu d’eau chaude sucrée et jaunie, mais n’importe, nous nous en contentions en suppléant à la quantité par les petites provisions qui nous restaient. Nous n’avons pas eu le temps de visiter Insbruck, cette élégante cité à l’aspect riant et aux environs très-pittoresques.

A 6 h. 15, nous remontons dans le même train qui se dirige sur Ala. La nuit nous surprend bientôt. Nous marchons à la garde de Dieu, car nous avons dû déjà souvent nous écarter de l’itinéraire que nous nous sommes tracé avant le départ. Nous formons le projet de coucher à Ala. Notre Bonne Mère, qui est toujours d’une gaité charmante, qui n’est ni malade ni fatiguée, nous engage à prendre un peu de repos. Nous cédons à son désir, et aussitôt nous voilà sur des lits improvisés, où nous ne sommes pas trop mal. Au bout de quelques instants d’immobilité, notre Bonne Mère s’endort ; Mme de Maillet, qui est près d’elle, dort aussi d’un profond sommeil. J’ai en face de moi, Melle Bertin, qui ne parvient pas plus que moi à fermer l’œil. Nous ne pouvons plus cependant contempler la belle nature du Tyrol, car la nuit est sombre. Mais à la lueur des lampes du chemin de fer, je puis encore découvrir les précipices qui sont sous nos pas, quand le chemin de fer nous transporte au sommet des montagnes ; je vois aussi les nombreux tunnels que nous traversons ; et quand la voie ferrée nous replace à la cime des élévations que nous dominions un peu auparavant, je me baisse autant que possible pour pouvoir de l’intérieur du compartiment en admirer la variété et la hauteur. De sorte que la curiosité et un peu la peur me tiennent aussi éveillée qu’en plein jour. Puis je ne sais de quelle électricité nous étions pénétrées, Melle Bertin et moi, mais nous ne pouvions rester un instant tranquilles. Nous nous communiquions nos impressions, et parfois nous troublions le sommeil de notre Bonne Mère, qui ne s’en plaignait pas, mais qui aurait voulu, par bonté de cœur, nous voir plus de calme, et surtout plus de repos.

A 2 h. du matin, le train s’arrête à une station, et nous entendons le cri de Trento, Trento ; ce nom retentit à notre cœur chrétien, car il nous rappelle le grand événement du Concile œcuménique qui s’y tint de 1545 à 1563.

Ainsi s’est passé le trajet d’Insbruck à Ala, où nous sommes arrivées à 3 h. du matin. Là on passe du Tyrol dans la Vénétie ; nous disons adieu à l’Autriche pour saluer avec bonheur la belle Italie. Nous avions eu l’intention de coucher à Ala, mais après avoir pris nos renseignements d’usage, nous apprenons qu’il n’y a qu’une 1/2 h. d’arrêt et que nous pourrons reprendre le train jusqu’à Vérone ; nous décidons qu’il faut continuer notre route. Avec toute la diligence possible, nous faisons retirer nos bagages, et nous attendons qu’un employé de la douane en fasse la visite. Nous avions déjà nos clés à la main pour ouvrir nos malles, mais le fonctionnaire qui présidait cette perquisition, eut la politesse de faire exception pour nous et dit à son employé subalterne, en nous désignant : Laissez passer ces religieuses.... Il nous salua avec respect, et nous fimes de même en le remerciant. Comme on est touché des égards des étrangers et de leurs procédés délicats ! Nos bagages en sûreté, nous allons prendre nos cartes. C’était une jeune dame qui les distribuait. Nous lui demandâmes si elle avait reçu de Paris l’autorisation de donner des demi-places à des religieuses hospitalières de France. Sa réponse fut affirmative et la faveur demandée fut accordée immédiatement avec une politesse exquise. Nous étions toutes pénétrées de reconnaissance envers le bon Dieu qui nous applanissait si bien et partout les difficultés.

A 6 h. environ, nous arrivons à Vérone, en italien Vérona, ville de 60,000 habitants, située dans une plaine arrosée par l’Adige. L’aspect de cette cité, avec ses vieilles murailles flanquées de tours, ses ponts dont les parapets sont des créneaux, avec ses longues et larges rues, a quelque chose qui impose. Le temps ne nous permet pas de la voir en détail, et pourtant nous aurions voulu au moins assister à la sainte Messe dans l’une de ses cent cinquante églises ; mais notre Bonne Mère crut avec raison qu’il valait mieux faire ce sacrifice pour ne pas retarder notre arrivée à Rome. Nous allons donc, comme de coutume, demander la dite tasse de café au buffet de la gare. Nous avons trouvé là tout ce que la malpropreté peut présenter de plus repoussant ; il nous a fallu du courage, cette fois, pour prendre ce déjeuner que nous aurions rejeté avec horreur, si nous eussions été libres du choix. Mais nos provisions étaient complètement épuisées, il fallait vaincre ou mourir. Nous avons encore ri de bon cœur, et la gaité nous a facilité une bonne digestion, malgré tout.... Ces dames sont toujours charmantes et acceptent de la meilleure façon ces incidents inévitables, et qui font, à mon avis, le charme des voyages.

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