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Théologique de la folie

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Cet ouvrage constitue le premier tome d'une théologique de la folie qui se veut distincte de la théologie, que de la philosophie. Sa contingence se différencie non seulement de la nécessité et du hasard, mais du dosage artificiel de l'un par l'autre, comme mode de production d'une aventure.
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Bernard Forthomme
Théologique de la folie
Cet ouvrage constitue le premier tome d’une théologique de
la folie qui se veut distincte tout autant de la théologie, car
elle n’implique pas la foi mais seulement la liberté engagée Théologique de la folie
par son acte, que de la philosophie, car cette hospitalité de
la folie place la libre contingence et l’existible au cœur de sa
recherche. Contingence qui se différencie non seulement de
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Bernard Forthomme
Bernard ForthommeBernard Forthomme
Corde noire l’autre, comme mode de production d’une aventure. Une logique de la folie Bernard Forthomme
Reprise de Gilles DeleuzeUne enfance sortie de la peinture de genre illustrant l’âge d’Or
des Pays-Bas, la formation implacable chez les jésuites de Cette partition initiale offre une logique de la folie variée Si Deleuze a contribué à mieux nous faire entendre la puissance Gand, une jeunesse erratique, l’entrée chez les franciscains,
affrmative du désir et la portée métaphysique des hallucina-l’initiation au Couvent. Soudain, le cordelier Pierre Cordé se Corde noire tions et des délires, il n’a fait, dans une certaine mesure, que voit confi er une mission d’espionnage au profi t de l’Angle- qui s’aventure à ressaisir la totalité, mais aussi ce qui prolonger le sens de la fêlure dans le roman naturaliste et son terre et de la France face aux Provinces néerlandaises dont Une logique de la folieidéologie du fatum social ou héréditaire.l’hégémonie économique universelle étonne et inquiète.
Il s’agit surtout d’une logique de la folie qui excède la ques-Viendront les voyages à Jérusalem en mission offi cielle, un
Bernard Forthomme tion du langage et des choses ; non seulement par le recours à Bernard Forthomme détour par les Açores, l’esclavage algérois, la traversée entière Bernard Forthomme l’excède. Elle approche de l’unité du quelqu’un visitée par Reprise de Gilles Deleuze
Théologique de la folie Une logique de la folie Bernard Forthomme la colère nomade ou à la production de l’image confgurant le du Sahara blanc et noir, la construction d’une villa italienne Reprise de Gilles Deleuze
Cet ouvrage constitue le premier tome d’une théologique de
la folie qui se veut distincte tout autant de la théologie, car Si Deleuze a contribué à mieux nous faire entendre la puissance
elle n’implique pas la foi mais seulement la liberté engagée désir fni mais illimité comme la surface d’une sphère, mais Théologique de la folie en plein désert ! Après avoir mis ses talents d’architecte au affrmative du désir et la portée métaphysique des
hallucinapar son acte, que de la philosophie, car cette hospitalité de tions et des délires, il n’a fait, dans une certaine mesure, que
la folie place la libre contingence et l’existible au cœur de sa prolonger le sens de la fêlure dans le roman naturaliste et son par une authentique tentative d’apprécier la portée proprement
recherche. Contingence qui se différencie non seulement de idéologie du fatum social ou héréditaire. Une logique de la folieservice d’un étrange trafi quant, Soura Belyn, Pierre Cordé
la nécessité et du hasard, mais du dosage artifi ciel de l’un par Il s’agit surtout d’une logique de la folie qui excède la ques- l’univers, de la libre singularité plurielle, ses perversions
Bernard Forthomme Bernard Forthomme Bernard Forthomme
Corde noire l’autre, comme mode de production d’une aventure. Une logique de la folieReprise de Gilles Deleuze Bernard Forthomme tion du langage et des choses ; non seulement par le recours à Reprise de Gilles Deleuze métaphysique des hallucinations et des formes du délire, sans
desUne enfance s Pays-Bas, la formation implacable chez lesortie de la peinture de genre illustrant jésl’âge d’Ouites de r Cette partition initiale offre une logique de la folie variée Si Deleuze a contribué à mieux nous faire entendre la puissance la colère nomade ou à la production de l’image confgurant le
Gl’initiation au Couvent. Sand, une jeunesse erratiq oudain, le cordelier Pue, l’entrée chez les ierre Cordé s franciscainse, Corde noire affrmative tions et des délires, il n’a fait, dans une certaine mesure, quedu désir et la portée métaphysique des hallucina- profi te de l’occasion pour s’en affranchir. Ce qui provoque la
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Bernard Forthomme Viendront l’hégémonie écoles voyages nomiq à uJérusalem e universelle étoen mission nne et inoffcielle, quiète.un l’excède. Elle approche de l’unité du quelqu’un visitée par tion du langage et des choses Il s’agit surtout d’une logiq ; non seulement par le recours àue de la folie qui excède la ques- par une authentique tentative d’apprécier la portée proprement
Cet ouvrage consla folieelle n’implique pas qui s Théologiquese veut distitue le premier tome d’une la foi maistincte tout autant de la théologie, car seulement la liberté engagée de la fothéologique delie Bernard Forthomme détour du Sahar par a blanc et noirles Açores, l’esclavage , la construction d’une villa italiennealgérois, la traversée entière affrmative Si Deleuze a contriUne logique de la foliedu Reprise de Gilles Deleuzedésir Bernard Forthommebué à met la portée ieux nous faimétaphysique re entendre la des hallucina puissance - Bernard Forthomme désir la colère fni nomade mais illimité ou à la comme production la surface de l’image d’une confgurant sphère, mais le Reprise de Gilles Deleuze e jamais vouloir quitter le plan d’immanence.
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Sterre et de la France face aux Provinces néerlandaises dontvoit profservice en du SBernard Forthomme, avane ht profégpleite aharur un îlot desconfer émoRobinsonde espar n inf ou de perd’un sa blanc et noirdéserteurl’onnie, les ie écoles dune aux Fccaspondance néerlandaisu étrange Açores, voyages le centre ! mission —ion désAprès acultésns Tropiquesofmonnageso voilà miqpour ert de l’esclavage , né à Liège en trafquant, , la consà vert Jaul’Ad’espionnage voiésoudain, le cordelier Pquelques séquences de l’existenceJérusalem e us’en , et dont l’aventure esuitesfde r rique durant prèsnmaffranchir. iv de Pla is truction d’une villa italienneerSoura algérois, jungle, aue authentique.se1952sariselle étoen s X , philosophe et théologien,tal (CVau mission Belyn, I d’un an, longtempsents Iet Ce entre Se proft la sniècle,le traversée qui nd’archidése et inierre Cordé sPierre èvresoffcielle, de t insprovoque l’ocre de laert l’Angle).pirée icitebleu, qCordéentièrecteuiète. un alala-ue Corde noire déplmys1dproltiMOri(CeidéolIaffSiBlmétaphysen frichepartidésijalaFtauS3acélonson e volonté perrBNm a D,colère rnae Le présrqueizrntreIult (Pmatures aiul onr oteli du l: etne ie ement ogisrd For nésquesf97ttearis, euz’dssn ger lagSèvou J dese ido8-2-336-2aui ve e du angage et deés:lnvremais i ’eila pntt sthenCÉent omade thomquui» Une logique de la folielalae d délcoquerfo su tesverRepresu c la sens). ie fcri essrlr onaouve, e ’tdésir tiPtdes, siometequits2013ires, i catégorill9865-8poe au20umauqeltriuBerrmi le auraiti aine ue dt(mit, fra14lou dBrybué dhal ) ter turee lisesocs’efft s )res chos’utenecetoous.uà érinclé e cca fêlure nard Forthommex n’a fail hnsl ucià lleieco la e iscnitate de a a deale e ult morce dlux pqullogoeTlpro p mme parnieonatpu ivtatous,lieux nohéoinortan sychgees de e Le,iq, iduct héréditGisu rs7onte:d’aé onl d’i, dans;dansn50uAndy ogie ssle pro ne ouva ggérer.illes sle di ea s iatau 0méton mmanenpprdimensuiignus fai5etons,surriera du Pl l Poclsqla une cee2010ie écier desgeaap aoeeu d aue facrfringer uroman foire.e Dux Fasshysire entendakl, d’êtreem), lnceion reformobsoliee ’ieleuzttla cLte-md’ue.parune int qea théologque crtainon«poultnage u natltes tne èt hi le értée lpar ne mesusexéolog’expls Jdre duLeruralc ee les (sécèdodesPuitphère, ss lprnfariadéli ue avieh puiiiiiioprsagurant tee de l’recourcat «sonqetl, É la nturseuelre, re, ucidélsd resiemetditiosanceqonemai » desa Pa qsu se28 naivenanssenttrese, s onueéel risdesnl€esàe--s - Une logique de la folieReprise de Gilles DeleuzeUnBBernard Forthommee er lonagriqd F ueor detho lamm La ma foeliein dPhil’Atosophéhina e l’univers, de la libre singularité plurielle, ses perversionsl’excède. Elle approche de l’unité du quelqu’qui s’aventure à ressaisir la et obsessions, de la particularité du désir illimité avec seshumeurslité corporelle avec ses séismes viscéraux, et du dépassement orageuses où s’accomplit la liberté, de l’individuatotalité, mais aussi ce quiun visitée par - turdépliement mystiquesjamais tion du langage et des chosespar désir en frichemétaphysique la délires affrmative la volonté perprolonger le sens de la fêlure dans le roman naturaliste et son(Centre idéologie du Bernard Forthommetions et des délires, il n’a fait, dans une certaine mesure, quecolère eLe présent essai s’efforce de prolonger une intuition restée Il s (Pune fni aris’agit Sèvres). vouloir dont authentique : la prise au sérieux de la dimension «, Cerf, nomade mais » sdu qu’elle aurait pu suggérer.uverest la fatumrtodésir Parmi des illimité quitter 2013scatégorie une eut (Bruxelles, fraou d’une hallucinations social ou héréditaire.) tentative et occultation ou ses à nc le la la la comme iscaderniers plan loTproduction portée psychiatrique héologie du frin, e, Lesgiq d’apprécier d’immanence.; non seulement par le recours ànseigne aux Facultue de laouvrages, sla iusau métaphysique et surface , lieu 2010des de foanc-par), d’être l’image retenons formes obsolète liela Ld’une a théologie de l’aven quportée théologiqueleri excède la qués Jésuil’explication, des Les aventures dedu confgurant (Psphère, desproprementarisdélire, hallucinates de Paris «, Éditions déliresmais » dessanseslele--- Une logique de la folieReprise de Gilles Deleuze profdécouverte te de l’o dccasu centre ion pour de l’As’en frique affranchir. au XVIICe e siècle,qui provoque l’ocre de la la en frichedésir métaphysique jamais par Le présent essai s’efforce de prolonger une intuition restéeune fni vouloir authentique : la prise au sérieux de la dimension «mais des illimité quitter hallucinations tentative le comme plan d’apprécier d’immanence.la et surface des formes la d’une portée théologiquedu sphère, proprementdélire, mais » dessans jamais Le présent essai s’efforce de prolonger une intuition restéevouloir quitter le plan d’immanence. découverte du centre de l’Afrique au XVII siècle, l’ocre de la
Fortehomme_CordeNoire_Couv_040315.indd 5 ISBNOM13, rue de l’École polytechnique, 75005 Prizonaquette : 979-10-309-0006-4s de la couverture et logo : Andy Parisockett 20 € ContemporainsMiroir et contre mir Boirser / Cnaorrdd F eo nrtohoiremme Reprise de Gilles Deleuze 04/03/2015 18:53:18 Bernard Fl’Aventurlibertésavec sde la généralité langagière vers la acultés es J avec elle-même.Forthome hallucinationsés (Puitesaris de P, Cerf, me, né à Lièaris 2013 (Centr et s) et esge, est profee SL déliresa Pensèvres). Aée fr, où la liberté totalité apocalyptique publié une sseur deanciscaine théologieT. héologie deUprend desn seuil de aux , Forthomme_2014_-1 FISBN13, Maquette Orizons55x240acultésrue _co : 978-2-336-29865-8uverture.inddde Jde ésl’École uitesla couverture 1-3, polytechnique, 2014). et logo 75005 : Andy ParisPockett 28 € UnB e er lonagriqd F ueor detho lamm La main d’Athéna foeliePhilosophie 29/07/2014 16:15:44 vie ssavant Robinsonavane ur un îlot desinfnie, le —dés Tropiques voilà ert vert quelques séquences de l’existencede durant prèsla jungle, d’un an, longtempset le désert bleu, la mystiquesdépliement délires (Centre Bernard Forthommela volonté per Sèvres). dont » qu’elle aurait pu suggérer.verest la Parmi scatégorie une e (Bruxelles, fra occultation ses nciscaderniers psychiatrique in, e, Les nseigne aux Facultouvrages, siusau , lieu 2010), d’être retenons obsolète La théologie de l’avenés Jésuil’explication, Les aventures dedestes de Paris « délires le - et obsessions, de la particularité du désir illimité avec ses en frichedélires dont : la prise au sérieux de la dimension «la catégorie psychiatrique obsolète théologiquedes « délires » des jamais vouloir quitter le plan d’immanence.
la mISBNOM13, rue de l’École polytechnique, 75005 Prizonaquette de la couveroder : 979-10-309-0023-1snité (Paris, Belles ture et logo Lettres , 2014 : A).ndy P arisockett 45 € Miroir et contre miroirs / Reprise de Gilles Deleuze tourmentée de l’homme moderne, rencontré par une multitudede rôles ou de personnages, et dont l’aventure est inspirée ici turF13, Maquette Orizonsacultéserue (Parisde Jde ésl’École , Cerf, uitesla couverture , 2013polytechnique, 2014 ) ).ou et la logoThéologie du fr 75005 : Andy ParisPockettanc-parler (Paris, Éditions La main d’AthénaPhilosophie humeurs orageuses où s’accomplit la liberté, de l’individua- mystiquesdépliement » qu’elle aurait pu suggérer.est une occultation au lieu d’être l’explication, le Le présent essai s’efforce de prolonger une intuition restée
Philosophie par la Correspondance néerlandaise authentique. ISBN : 978-2-336-29865-8 28 € Bernard Forthomme, franciscain, enseigne aux Facultés Jésuites de Paris Le présent essai s’efforce de prolonger une intuition restée
Fortehomme_Folie_Couv_040315.indd 3,5 Bernard Forthomme 05/03/2015 14:03:13 Bernard Forthomme, est professeur aux Facultésofm, né à Liège en Jésuites de P 1952aris , philosophe et théologien, (Centre Sèvres). Forthomme_2014_-155x240_couverture.indd 1-3 Bernard Forthomme 29/07/2014 16:15:44 lité corporelle avec ses séismes viscéraux, et du dépassement (Centre la volonté perture (ParisSèvres). , Cerf, ver Parmi s2013e (Bruxelles) ou ses la derniers Théologie du fr, Lesouvrages, sius, 2010 anc-par), retenons La théologie de l’avenler Les aventures de (Paris, Éditions - en friche : la prise au sérieux de la dimension « théologique » des
Téologique de la folie Orizons U Rneper loise dgiqe Gue il deles D lael feuzoleie Facultés Jésuites, 2014). savane infi nie, le désert vert de la jungle, et le désert bleu, la délires dont la catégorie psychiatrique obsolète des « délires
13, rue de l’École polytechnique, 75005 Paris de la généralité langagière vers la totalité apocalyptique, Orizons La main d’Athéna
ISBNMaquette : 979-10-309-0006-4de la couverture et logo : Andy Pockett 20 € avec ses hallucinations et ses délires, où la liberté prend des 13, Maquette rue de de l’École la couverture polytechnique, et logo 75005 : Andy ParisPockett Philosophie mystiques » est une occultation au lieu d’être l’explication, le et obsessions, de la particularité du désir illimité avec ses
ContemporainsMiroir et contre miroirs / ISBN : 978-2-336-29865-8 28 € en friche : la prise au sérieux de la dimension « théologique » des
libertés avec elle-même. dépliement qu’elle aurait pu suggérer.vie sur un îlot des Tropiques durant près d’un an, longtemps
Bernard Forthomme, franciscain, enseigne aux Facultés Jésuites de Paris
Fortehomme_CordeNoire_Couv_040315.indd 5 05/03/2015 14:08:53 Bernard Forthomme, né à Liège, est professeur de théologie aux Forthomme_2014_-155x240_couverture.indd 1-3 29/07/2014 16:15:44 (Centre Sèvres). Parmi ses derniers ouvrages, retenons Les aventures de
Bernard Forthomme Facultés Jésuites de Paris (Centre Sèvres). A publié une Théologie de Bernard Forthomme délires dont la catégorie psychiatrique obsolète des « délires
l’Aventure (Paris, Cerf, 2013) et La Pensée franciscaine. Un seuil de la volonté perverse (Bruxelles, Lessius, 2010), La théologie de
l’avenCorde noire Une logique de la folie avant Robinson — voilà quelques séquences de l’existence ture (Paris, Cerf, 2013) ou la Théologie du franc-parler (Paris, Éditions
la modernité (Paris, Belles Lettres, 2014). Reprise de Gilles Deleuze
Facultés Jésuites, 2014). mystiques » est une occultation au lieu d’être l’explication, le
Orizons
13, rue de l’École polytechnique, 75005 Paris tourmentée de l’homme moderne, rencontré par une multitude
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13, rue de l’École polytechnique, 75005 Paris dépliement qu’elle aurait pu suggérer.
ISBN : 979-10-309-0023-1 45 € humeurs orageuses où s’accomplit la liberté, de
l’individuaMiroir et contre miroirs / Maquette de la couverture et logo : Andy Pockett Philosophie
Philosophie de rôles ou de personnages, et dont l’aventure est inspirée ici
ISBN : 978-2-336-29865-8 28 €
par la Correspondance néerlandaise authentique. Bernard Forthomme, franciscain, enseigne aux Facultés Jésuites de Paris
(Centre Sèvres). Parmi ses derniers ouvrages, retenons Les aventures de
Fortehomme_Folie_Couv_040315.indd 3,5 07/04/2015 13:04:53 Bernard Forthomme, ofm, né à Liège en 1952, philosophe et théologien, la volonté perverse (Bruxelles, Lessius, 2010), La théologie de l’aven-lité corporelle avec ses séismes viscéraux, et du dépassement
Forthomme_2014_-155x240_couverture.indd 1-3 29/07/2014 16:15:44
Bernard Forthomme est professeur aux Facultés Jésuites de Paris (Centre Sèvres). Bernard Forthomme ture (Paris, Cerf, 2013) ou la Théologie du franc-parler (Paris, Éditions
Facultés Jésuites, 2014). éologique de la folie Une logique de la folie
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Orizons13, rue de l’École polytechnique, 75005 Paris La main d’Athéna
13, rue de l’École polytechnique, 75005 Paris
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Maquette de la couverture et logo : Andy Pockett Philosophieavec ses hallucinations et ses délires, où la liberté prend des
ISBN : 979-10-309-0006-4 20 € ISBN : 978-2-336-29865-8 28 €
Miroir et contre miroirs /
Contemporains libertés avec elle-même.
Bernard Forthomme, né à Liège, est professeur de théologie aux
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Fortehomme_CordeNoire_Couv_040315.indd 5 07/04/2015 13:08:18
Bernard Forthomme Bernard ForthommeFacultés Jésuites de Paris (Centre Sèvres). A publié une Théologie de
Corde noire l’Aventure (Paris, Cerf, 2013) et La Pensée franciscaine. Un seuil de Une logique de la folie
Reprise de Gilles Deleuzela modernité (Paris, Belles Lettres, 2014).
Orizons
13, rue de l’École polytechnique, 75005 Paris
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ISBN : 979-10-309-0023-1 45 € Miroir et contre miroirs /
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Fortehomme_Folie_Couv_040315.indd 3,5 23/04/2015 11:33:24
Théologiques de la folie Bernard Forthomme
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UReprne lis o e de giqu Gile dles e Del la feuzoliee Bernard Forthomme
Théologiques de la folie Bernard Forthomme
Une logique de la folieReprise de Gilles Deleuze Bernard Forthomme
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Reprise de Gilles Deleuze06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 1 07/04/2015 18:37:06www.editionsorizons.fr
Miroir et contre miroirs / Contemporains
Une collection, aux éditions Orizons, « Littératures »,
remplit son office de découvreur de talents nouveaux tout
grandes pointures françaises et en offrant son espace à de
internationales. Nous avons voulu inaugurer, avec « Miroir
et contre miroirs / Contemporains », une suite de volumes
consacrés à un auteur de notre temps ; l’intérêt de cette
collection résiderait dans la présence directe de l’œuvre
évoquée. Passant d’ouvrages critiques, voire même de
fiction, aux livres qui les ont directement inspirés, le lecteur
pourrait être sensible, par ces convergences chorales, aux
effets spéculaires d’écritures pourtant étrangères par leur
veine mais dont la littérature essentiellement, l’empathie
parfois et au gré des critiques ou des romanciers, sinon des
poètes, auront été la matière médullaire.

© Orizons, Paris, 2015

Dessin de la couverture :
© Betty Caricatures pour la conception
et la propriété intellectuelle ;
Claude Brunier-Coulin l’a acquis
et en a offert la publication
à titre gracieux à l’auteur et aux éditions Orizons.
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 2 07/04/2015 18:37:06
07/04/2015 18:37:06
07/04/2015 18:37:06Théologique de la folie
Tome I : Saisissement
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 3Dans la même collection
Françoise Maffre Castellani, Daniel Cohen, l’Écriture et la
Vie, coll. « Miroir et contre miroirs / Contemporains »,
2014 ;
Éric Colombo, 80 GY ; Rayonnements de Daniel Cohen,
récit, coll. « / Contemporains »,
2014 ;
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 4 07/04/2015 18:37:06Bernard Forthomme
Théologique
de la folie
Tome I : Saisissement
2015
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 5 07/04/2015 18:37:0706a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 6 07/04/2015 18:37:07Préface
En me réduisant aux formes raisonnables, je ferais
trop d’injustice à ce que je veux raconter.
Stendhal, Vie de Henry Brulard.
Je n’ai pas la plus pâle similitude avec une rose. Elle disait ce qui lui passait
par la tête, tout simplement (she was only extemporizing), mais il émanait d’elle
une chaleur émouvante, comme si son cœur dissimulé dans un des ces mots
suffoqués et saisissants (breathless and thrilling words), cherchait à se révéler.
Francis Scott Fitzgerald, The Great Gatsby.
a question de la justification d’une théologique de la folie est sans Ldoute seconde au moment de l’émergence d’une consonance
singulière entre la folie et le logos excédant tous les langages.
Toutefois, elle se révèle lancinante pour un lecteur et, de surcroît, pour
un regard philosophique, mais encore pour celui qui s’efforce de
ressaisir un projet premier ou, tout au moins, de saisir la déferlante
qui va le surplomber, et prendre ainsi de vitesse le vecteur d’une
vague surprenante.
La question de la folie, de son pouvoir révélateur et obturateur,
se voit saisie sans doute à partir d’une fêlure personnelle ; le trauma
comme déroute, difficulté douloureuse de fraterniser avec la mort,
même dans son événement le plus favorable, sans rapport au désastre
spirituel, comme limitation salutaire ; d’où le ton lyrique, le tour
expressif qui est appelé ici à la rescousse, pour dire la folie et la laisser
se dire au travers. Mais cela n’éclaire pas directement la théologique
en tant qu’elle-même.
En somme, il s’agit de donner la parole à la folie autrement qu’au
sein d’une forme littéraire, sociale, médicale, psychologique ou
phi06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 7 07/04/2015 18:37:078 théologique de la folie
losophique. Et même autrement qu’au sein de l’opposition
sapientielle entre sagesse et folie, mais encore entre la raison moderne qui
arraisonne et la folie comme concept social.
L’opposition entre sagesse et folie n’est pas en soi philosophique,
car elle relève d’une antinomie traditionnelle et du genre littéraire
sapiential ; ce genre que l’on retrouve volontiers dans les écritures
religieuses et en d’autres expressions culturelles. En philosophie, il
n’y a que le logos qui règne ou ses perversions, sophistiques
exemplairement. Tout le reste lui est inféodé et compris comme son autre,
si d’altérité il pouvait être question.
La question propre à la philosophie considérant la folie, c’est de
savoir si cette folie peut pénétrer le cœur de l’esprit ou non. Il y a
ceux qui pensent que l’esprit en tant qu’esprit reste inviolable, et que
tout n’est qu’une question de corps, de psychisme ou de société, de
trouble économique — pathologie des besoins —, voire de politique.
Mais l’esprit en tant qu’esprit resterait intangible.
L’autre versant philosophique ose penser que l’esprit lui-même
peut être non seulement blessé indirectement, mais atteint en son
cœur, et même que la folie visitant le logos est plus conforme à la
vérité plénière qu’une logique sans force divinatoire (tenant compte
de l’angoisse humaine comme pouvoir révélateur), ou privée de
force rituelle (dionysiaque ou diaconale), et plus consonante qu’une
logique privée d’un délire poétique — délire qui rend présent le
passé ou la virtualité du passé, et dont la théologie relève, du moins
comme mythologie —, et amputée de cet amour qui inspire la
philosophie elle-même, comme amour d’une sagesse qui tout surpasse.
Mais il s’agit alors d’une folie douce, et non de la folie furieuse ou
de la mélancolie pathologique qui relèverait encore, avant tout, d’un
dysfonctionnement physiologique.
Cette problématique philosophique trouve son double imaginaire à
propos des possessions démoniaques modernes. La pensée dominante
consiste à dire qu’il ne s’agit que de vexation, d’obsession, de siège, de
possession corporelle ou psychique en somme — proche de la
mélancolie ou de la folie furieuse —, mais jamais véritablement spirituelle.
Cette possibilité constitue alors et de manière précise, une forme
majeure du leurre, au rebours d’une théologie de la contingence voyant
dans le vouloir le plus épuré, angélique, une susceptibilité d’altération
grave de la communication ou de « folie », soit comme amour du Bien
pour soi et non en soi, transformant la fin en moyen et le moyen en fin,
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 8 07/04/2015 18:37:07Préface 9
soit par excès de vitesse (excluant le moment favorable), soit encore
comme produit naturellement et non reçu gratuitement.
La philosophie inspirée par la médecine est également capable
de penser une mélancolie constitutionnelle et qui, en soi, n’est
pas pathologique. Mieux : elle serait le tempérament privilégié des
poètes, des religieux ou des politiques, voire de tous les savants,
bref, à la racine des plus hautes gammes de la création. De ce fait,
néanmoins, le devenir pathologique de la constitution mélancolique
semble capable d’affecter intimement la vraie vie spirituelle et, par
là, d’émousser le tranchant de la liberté.
Ce questionnement se retrouve mutatis mutandis dans la
problématique moderne de l’inconscient. Ses pulsions (où la partie est
arrachée au tout), ses censures et leurs expressions, ne sont-elles
qu’un jeu dialectique avec la conscience moderne ou une tension
qui suppose cette dernière ? Pour cela, il faut un préalable : réduire
l’homme à la conscience morale ou intellectuelle. Or il est possible
que l’homme s’éprouve une attention plus profonde : non seulement
au plan de la pensée et de la volonté, mais au degré des affects.
Même la nuit mon cœur m’avertit ! Les reins (affects, sentiments)
et les cœurs (volontés) demeurent vigiles, car ils sont visités par une
parole qui s’adresse à une liberté jusque dans sa faiblesse et même
ses défaites. Elle seule attire l’attention sur l’être, le beau, le bien
et le vrai, et leur dépassement.
Tenter une théologique de la folie, c’est d’abord se tenir dans le
prolongement de la pensée qui consiste à réintroduire les expériences
naturelles au cœur de la philosophie : expériences dites naturelles
et qui semblent pourtant initialement étrangères à la philosophie,
comme l’altérité du corps sexué, des sensations sans doute, mais
aussi, jusqu’à un certain point, l’altérité qui apparaît sous la forme
du vertige des possibles, d’autrui et du langage, des langues
empiriques ou vulgaires, par rapport à l’exercice pur de la pensée ; langage
s’efforçant par ailleurs de structurer les affections premières, sans y
parvenir au point d’anesthésier l’excès et l’excédant.
Réintroduire ces marges, y compris pathologiques, ne signifie
pourtant pas les naturaliser. Il s’agit, en vérité, de voir en quoi ces
expériences dites « naturelles » ne sont pas seulement naturelles ; en
elles s’éprouvent aussi un vouloir hardi et un désir naturel et
audacieux du « surnaturel », c’est-à-dire du grand parler de la contingence,
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 9 07/04/2015 18:37:0710 théologique de la folie
et même un parler de la folie, sans exclure la folie noire et furieuse
elle-même !
Toutefois, il apparaît qu’il faille réintégrer cette tension non
seulement dans la philosophie comme anthropologie, mais dans
l’ontologie et la théologie elle-même ; il semble urgent de donner
la parole à la contingence surprenante, au saisissement et au
ravissement, face à une théologie qui semble sommeiller, non seulement
dans les formules, mais dans les gloses et leurs explications, lesquelles
convoquent des connaissances plus ou moins vérifiables —
exégétiques, historiques, archéologiques, conceptuelles, systématiques
ou non —, et des questions critiques, méthodologiques notamment,
mais encore pratiques, avec leur cortège de programmes pastoraux.
Il est urgent de laisser parler ce qui se rend sans cesse accessible,
y compris dans le trouble et l’ineffable, l’impuissance et le souverain,
l’assurance et l’évanescent, de laisser se dire, se toucher et se faire ce
qui advient sans cesse, ce qui surprend tout gouvernement et toute
programmation, mais également tout discours de vérité. La théologie
n’est pas d’abord un discours de vérité. Et il faut parfois la forcer à
s’en rappeler, fût-ce à partir d’une logique plus générale
Même la théologie chrétienne n’est pas une simple théologie du
Christ ni, plus étroitement encore, une théologie du Christ comme
vérité. D’ailleurs la vérité n’est pas Dieu, mais un attribut retenu ou
saisi de Dieu au cours d’une rencontre. Ce Nom que l’on ne
connaissait pas, voilà qu’il se donne à retenir, mais avec des attributs encore
obscurs ou révocables ; un nom dont les attributs élus, retenus ou
saisis, au fur et à mesure des événements, sont le fruit de rencontres
contingentes — tout le contraire de hasardeuses, mais produites de
manière contingente —, de croisements assumés, de libres sélections,
fût-ce initialement comme syncrétisme, car c’est un syncrétisme
comme totalité inventive, logique (entendue comme centre
périphérique) à l’intérieur de laquelle travaille la liberté de la foi.
Or Jésus de Nazareth est quelqu’un et pas seulement un nom au
contenu construit par les rencontres et les choix, ni une Personne
qui dirait la vérité ou une nature qui serait la vérité. Ce singulier
quelqu’un ne dit rien de neuf sur Dieu, mais il clarifie les attributs
entendus antérieurement dont il fait librement élection, et ceux dont
il modifie volontairement l’importance ou qu’il révoque de manière
décisive. Il élucide ce que tout homme en tant qu’homme de bonne
volonté en peut connaître de mieux. Il invite à poursuivre son travail
de sélection des attributs en communauté et chacun pour soi.
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 10 07/04/2015 18:37:07Préface 11
Le travail du théologien n’est pas indispensable à la vie, même
de foi, mais c’est un acte de pensée libre qui contribue à émanciper
toute la vie et à aiguiser l’acte libéral de foi. Ce labeur théologique
consiste à ressaisir la clarification ecclésiale et singulière,
incomparable, et d’en montrer la pertinence particulière, à l’aide des signes,
des traces pratiques, verbales ou écrites d’une pareille clarification ;
en s’appuyant sur l’expérience et la raison irréductible à l’intellect,
y compris sensible et incorporelle, affective et volontaire — celle qui
s’accomplit dans la charité pure et la liberté spirituelle de la liberté
hospitalière.
Il faut redécouvrir un Dieu qui s’aventure vers nous autrement
qu’en sujet d’une foi définie ou sous les espèces de divers points
d’application performants — création, délivrance sociale, libération
des péchés, stimulation de la vie intérieure, spirituelle ou
caritative —, ainsi qu’en objet d’un infini philosophique, d’une puissance
ineffable et obscure, voire d’un neutrum, d’une atmosphère sacrée.
Ce désir de la totalité et de ce qui l’excède au fur et à mesure où
la contingence et la totalité se forment, voilà qui ne peut être
rencontré par la philosophie seule ou la tradition seule — sous l’aspect
d’un discours sapiential et dialectique de la folie et de la sagesse. En
outre, cela ne peut être entendu simplement dans le champ de la
théologique comme dogmatique ou apologétique, mais pas plus en
celui de la spiritualité ou de la dévotion.
Le pouvoir de connectivité de la théologique excède celui de la
théologie confessionnelle et de la philosophie — y compris celui de la
logique baroque excédant l’écriture mathématique, son formalisme
plus général — et pas seulement pour des raisons de complétude ou
d’intensité (au plan de la comparaison et de la connexion), car il
implique aussi un complexe de relations réciproques (comme père et
fils, amant et aimé) et non-réciproques (relationes non mutuae).
Relations qui introduisent un déséquilibre entre le don et la
réception, comme entre l’ordre et son application — entre un cadre
supérieur et son subordonné. Ce qui peut se montrer pathogène
dans une relation thérapeutique, à moins, précisément, que ce
déséquilibre implique l’excès du don qui expose, exemplairement,
le père en faveur du fils ou ce dernier en faveur de ses frères. Il n’est
donc pas étonnant que la théologie inquiète de la tension interne à
l’Un ait traditionnellement attaché une importance à la question des
différentes formes de relation.
Mais la non-réciprocité est aussi une caractéristique de l’érotomanie :
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 11 07/04/2015 18:37:0712 théologique de la folie
se croire aimer de l’autre que l’on aime, alors qu’on n’en est pas aimé !
Ce qui constitue le cœur de la relation paranoïaque. Inversement, il y a
une poussée schizoïde susceptible de prospérer sur le strain for
reciprocity, lorsque la relation obligée ou l’amour de l’autre à mon égard, me
devient un stress intolérable, et que je réclame donc une juste distance,
voire prise de distance, risquant d’aller jusqu’à la fêlure, l’abîme.
Il faut donc réentendre, à nouveaux frais, la question de la folie de
Dieu comme Dieu contingent — Nom construit par les sélections,
les élections et rejets des libertés qui se rencontrent. Il nous faut
encore reconsidérer la provocation émoussée de l’athéisme
théorique, pratique ou affiché indifférent (l’autre de la théologie). Sans
négliger les altérations vécues par les personnes sujettes à l’ivresse de
la puissance technique, à la volonté dangereuse et trompeuse de la
transparence — inséparable, néanmoins, du désir d’efficacité
économique, d’assistance sociale et de rationalité politique résiduelle.
Sans vouloir masquer ici les altérations liées à l’individualisme
grégaire, aux fragmentations suivant lesquelles toutes les propositions
sont équivalentes (comme sur la Toile), mais encore aux expériences
spirituelles les plus fortes comme aux épreuves psychiques dont la
portée théologale semble devoir être mise en relief par rapport à un
psychologisme généralisé.
Ce qui nous déporte sans cesse, dans le même temps, au-delà de
la folie sociale, sapientiale ou psychiatrique, et fait venir à nous des
êtres qui ne pouvaient être simplement des « fous ». Sans compter
que la théologique de la folie reste de l’ordre de l’empathie, du
discours en faveur des « fous » et non de sympathie ou d’un vivre
compassionnel avec eux, même si c’est aussi une théologique à partir
de leurs paroles et de leurs silences ; théologique à partir de leur
esprit de résistance au sein de la vie la plus banale et des déficits
les plus criants.
Cet outrepassement est une marque de l’ineffable au sein d’une
logique, mais pas de l’impensable. D’ailleurs, tout est dicible, non
seulement le corps, le psychisme et l’esprit, mais Dieu et l’indicible.
Tout est dicible car la logique est capable d’atteindre tout, y
compris l’ineffable. Oui, l’ineffable ne se passe qu’au sein d’une parole
entendue comme relations les plus générales, car ce qui est vraiment
ineffable n’est pas muet ni illogique. En ce sens, Dieu est dicible et
pensable comme nom contingent — ce qui nous touche, provoque
notre libre choix —, même s’il demeure incompréhensible. Non
seu06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 12 07/04/2015 18:37:07Préface 13
lement totalité dans le fragment et excédant l’addition des éléments,
mais capable d’autres totalités.
Tout est dicible non parce que tout est nécessaire, mais parce que
tout me touche, tout est susceptible de m’atteindre et de devenir
occasion de possibles, d’innovations ; et parce que si tout est produit
en ce monde de manière contingente et si un tel Tout est capable
de m’atteindre, c’est parce qu’il me convoque. Cette voix porte et
provoque la parole et la ressaisie incessante par un logos.
D’où la logique de cette théologie provoquant la tension constante
entre une généralité plus forte que celle des mathématiques et les
singularités les plus extrêmes, celles de la liberté infinie et des libertés
finies, avec tout ce que cette tension peut générer comme troubles,
trouées, catastrophes dans l’écriture, usage malhabile d’une langue
déterminée, syntaxe parfois étrange, truffée de mots ou d’expressions
étrangères. Ce par quoi nous rejoignons le côté latin de la théologie :
ne pas exiger une clarté ni immédiate ni ultérieure de la terminologie
ou des tournures enrôlées, si elle enlève la puissance de la bifurcation,
la possibilité de faire élection et innovation.
Ce qui ne signifie pas que nous posions la question de Dieu
aussitôt et encore moins au niveau du langage. Non seulement parce
que la logique est antérieure aux langages, mais parce que tout au
long de cet immense parcours, demeure un dire et s’affirme un libre
désir de pouvoir aviser Dieu — au moins son Nom — et de se laisser
aviser premièrement par lui ou ses attributs, avant de dire « Dieu »,
mais encore bien avant de dire « liberté » !
Non que Dieu — ou l’un de ses noms comme liberté — soit, en
tant que tel, indicible néant, car son extrême proximité saisit les lèvres
et les esprits autant que les idées, au point de nous laisser sans voix
et sans respiration prosaïques. C’est ainsi que nous sommes invités
à improviser avec des mots suffoqués et des idées frémissantes, des
concepts surprenants !
D’où la structure logique de cette théologique : une parole contingente
qui écarte tout absolu (le beau, le bien ou la vérité, fût-ce la liberté)
en dehors d’une libre puissance capable d’instaurer la contingence
et la terreur qu’elle déclenche chez certains esprits, soit pour l’adorer
servilement, soit pour la révoquer ou la normaliser ; un esprit libre
qui s’accomplit dans l’amour actif et qui ne se distingue en rien de
l’infini en tant que libre, mais seulement par ses conditions d’exercice
empiriques et a priori, et qui rend possible l’épreuve de la surcharge
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 13 07/04/2015 18:37:0714 théologique de la folie
de soi par soi, comme la volonté paradoxale de se défaire de soi, de
se démettre de sa liberté : non seulement responsable, mais capable
de bifurcations, d’invention des possibles et de mondes à explorer,
de totalités à cerner et à excéder, de l’aventure novatrice.
Un désir indéfini ou seulement illimité qui transit le corps, rend
possible la transe ou l’extase. L’être s’ouvre à sa transition — fût-ce
comme transitus ultime —, comme la terre s’offre à sa détermination.
Terre dont le corps provient et s’affranchit, dont la chair et les gestes
le séparent déjà de la terre. Survient alors un logos qui exploite
l’ouverture du désir illimité, excède la particularité des langues,
mais qui ouvre sur le concept incorporel qui donne une respiration
nouvelle aux fonctions scientifiques comme à l’image et au sensible
en elle ; logos qui redonne accès au passé souple, inachevé, et sur ce
qui advient sans cesse, serait-ce comme à venir du passé.
Certes, une théologique de la folie n’est pas une philosophie, mais
c’est une logique qui enrôle la théologie sans soumettre la
contingence qu’elle sauvegarde à une confession particulière, et qui
mobilise la philosophie sans se soumettre à son obsession du nécessaire,
de l’universel concret ou de la totalité, ce qui revient au même : d’où
ce choix du terme théo-logique. C’est ce qui est le mieux en mesure,
selon nous, d’aborder la folie tant du point de vue des hommes de
science ou des philosophes que de celui des théologiens, fussent-ils
entendus au sens large et non rigoureux du terme.
Non que les philosophes dissocient abstraitement le corps et
l’esprit depuis Platon. Tout d’abord parce que la distinction entre
le corps et l’âme reste inscrite au sein de monisme du cosmos. Il n’y
a pas encore là de dualisme au sens radical ou cartésien. En outre,
la folie (comme mania inspiratrice) joue un rôle central, y compris
dans le processus de la connaissance philosophique, de sa puissance
de connecter tous les savoirs, de même qu’elle participe, comme folie
érotique, à la découverte de ce qui excède l’essence singulière ou
universelle des choses : le Bien.
En outre, il convient de réhabiliter explicitement le dualisme de
l’âme et du corps, car c’est grâce à lui que le concept de corps s’est
constitué en tant que corps épuré de forces animistes (démoniques),
telluriques ou cosmiques (astrales) ; forces qui rendent impossible
le développement de la médecine rationnelle, mais aussi celui de la
biologie ou de la physiologie !
Concept du corps ignoré des Evangiles, c omme on le voit dans
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 14 07/04/2015 18:37:07Préface 15
le récit marcien du possédé de Guérasa où se marque l’ambiguïté
psychotique entre la chair animale (porcine) et humaine. Descartes,
prolongeant l’interrogation augustinienne, épure encore le concept
de corps (et donc d’esprit), et rend possible une algèbre de la nature
comme une science de la vie, comme le dépassement de la médecine
rationnelle vers la médecine indissociablement clinique et
expérimentale. Mais il n’ignore en rien, et pour cause, l’union intime de
l’âme et du corps ; il n’opère de distinction qu’au plan de la méthode,
mais non au degré de la morale et de la vie pratique, même si le
dualisme exerce, là aussi, un effet positif, comme le refus opposé a priori
au bourreau de pouvoir me réduire à ce lieu, à sa pratique infâme, à
mes douleurs. C’est ce qui préside, avec la critique luthérienne du De
Anima d’Aristote, à la différenciation moderne entre la psychologie
et l’éthique. Nous bénéficions aujourd’hui de ce dualisme —
l’amélioration incomparable de notre condition et durée de vie — sans en
reconnaître suffisamment les fruits.
Il reste que la théologique a compris que le désir philosophique
s’élève par dessus la mort. Non parce que tout homme désirerait
l’immortalité, mais parce qu’il désire la totalité. Seulement, il doit
l’anticiper sans cesse pour ne jamais la réaliser prématurément, pour
dynamiser sa science, son action, sa vie et son être. Le désir est un
infinir qui transit tout, à commencer par le Tout. La philosophie n’est
pas une sagesse ni un amour, mais un amour de la sagesse infinie,
un amour déjà mesuré par la sagesse vers laquelle tend son désir de
conversion et d’accomplissement.
Il est flagrant de regarder ce « tout » auquel on aspire comme
l’altérité même du désir noétique, ainsi que la sublimité du monde,
ainsi que la réconciliation en Dieu de la complexité de la vérité et du
sensible — y compris le temps intermédiaire des images. Ce qui est à
la fois source d’espérance, de santé, d’une robustesse de la vie, d’une
hardiesse de l’esprit, et cette insondable possibilité de folie offerte
au sein de l’être le plus vigoureux. La folie ne peut être réduite à
une défaillance d’unité pas plus d’ailleurs qu’à celle d’une différence
escamotée.
La folie est reliée à la question théologique et à la perversion
divine (comme caprice mythologique ou hybris tragique), mais
encore à Dieu comme présence étrangère à l’âme. De là jaillit la joie,
le drame et la possibilité de la folie : une des dimensions de l’existible
en l’homme s’ourdit là. La philosophie ne peut aller plus loin. Elle
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 15 07/04/2015 18:37:0716 théologique de la folie
ne peut inscrire dans le logos l’événement contingent par excellence :
la mort de chacun et encore moins la mort d’une seule personne
au monde. Cela, avant la théologie chrétienne, c’était, pour autant
qu’il en soit vraiment question, du ressort de la poésie, des écritures
sacrées, de la religion ou de la morale, voire de la médecine clinique.
Précisément, la théologique rend dicible cette contingence-là,
celle de la santé et de la folie virtuelle, comme vecteur de l’existible,
en tant qu’elle lui donne la parole. La grande muette s’inscrit au
cœur de la vie et de la pensée. Certes, depuis l’inscription explicite
de la mort dans l’ontologie et la pensée irréductible à la morale, nous
avons oublié un peu vite que ce rapprochement ne s’effectue pas, en
vérité, avant la première guerre mondiale, même si des signes forts
avaient jaillis, notamment chez toute cette race de philosophes formés
dans les facultés de théologie réformée. Depuis quelques décennies,
la philosophie proche des questions soulevées par la théologie, s’est
montrée en mesure de proposer une rigoureuse philosophie du corps !
Toutefois la mort n’est pas simplement un finir, une existence
projetant sa facticité, ni une négation dialectique, comme la folie n’est
pas seulement un vecteur du désir maniaque au sens platonicien. Ni
le corps, un simple point de détermination du désir illimité, comme si
le corps n’était qu’une nature opaque, comme si, de surcroît,
l’individuation se pratiquait seulement par le corps, et non avant tout par la
liberté qui cherche une forme qui lui soit la plus appropriée.
D’où la tentative d’une théologique où les apports de la
philosophie, mais encore des textes prophétiques et surtout évangéliques
(serait-ce a contrario) ou pauliniens, prolongés par les nombreuses
initiatives de lecture patristique, ne sont pas négligés, sans
toutefois intervenir comme preuves ni comme simples illustrations. Ces
apports sont bien plutôt enrôlés comme des contingences qui me
touchent singulièrement et m’éveillent à de multiples expériences et
à certains dépassements de l’expérience.
Certes, il n’y a pas d’altération psychosomatique chez Jésus comme
chez les prophètes extatiques et même scripturaires. Il n’y a chez
Jésus aucun traumatisme par rapport à l’extériorité de la parole de
Dieu : ni dans sa durée, sa continuité, ni dans son assurance, la
franchise de son autorité ! On ne découvre aucune surenchère verbale
sur l’obscurité et l’inaccessibilité de Dieu ou de l’Autre, serait-ce
comme altérité qui mine la philosophie et même la raison.
Le risque de voir dans cet Autre — fût-ce la simple forme d’autrui
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 16 07/04/2015 18:37:07Préface 17
comme ce qui me fait face — investissant le Même comme une
forteresse du Moi, d’y voir la source secrète de la folie prophétique et
de la folie pathologique, découle de l’envie de menacer la légitimité
de la raison et donc celle de la philosophie, mais encore celle de
l’expérience esthétique (moralisée par le jugement critique), mais
surtout la légitimité de la liberté extatique : liberté d’être attentif à
l’amour qui vient encore, se mêle inextricablement à la haine, et donc
à la foi singulière.
Tout cela serait-il déductible d’un traumatisme Or s’il y a déroute,
c’est parce qu’au sein de l’accident et de l’événement brutal, il y a
une volonté blessée comme liberté qui transforme l’accident en
contingence. Or, d’une liberté, nous ne pouvons déduire ni la subversion de
la raison ou le désastre de l’expérience extatique, ni leur justification,
pas plus que le monde dont elle serait la cause volontaire. La liberté
grâce à laquelle le mode de production contingent est possible, ne
s’éprouve pas plus un effet qu’une cause.
D’une certaine façon, la folie dont je parle et qui parle et délire ou
hallucine, est une métaphore du temps et de l’infini. Mais cela n’est
qu’une mesure de la partition relevant de la théologique de la folie.
Le temps y est crucial et l’infini se donne librement à des libertés
qu’il provoque.
En ce sens, la pertinence du questionnement de la folie ne vient
pas simplement d’une rupture de l’être comme totalité ou d’un
dualisme philosophique de l’âme et du corps, et donc d’une déduction
anthropologique ou métaphysique de la folie : le temps marque non
seulement la vulnérabilité, mais la temporalité de la folie. La folie
contient (recèle et retient, ressaisit) une histoire qui ne relève pas
simplement de l’ontologie ou de l’anthropologie.
La folie est un artefact constitué de manifestations contingentes :
la folie n’est singulière que par le logos qui la rejoint dans ses
différentes occurrences, et qui lui donne la parole ou ses délires. Lui
donne la parole autrement qu’en artiste, en médecin, en religieux
ou en philosophe mais, en un sens, comme parole de la totalité
vulnérable et inventive, voilà ce que j’ai tenté de faire. Non pas totalité
hermaphrodite, même si celle-ci n’est pas possible sans la totalité
inventive ; celle qui rend possible qu’un côté du corps soit masculin
et l’autre féminin, mais aussi l’Europe et l’Asie — la carte de
géographie elle-même devenant corporelle —, l’Empire et la Nation, un âge
médiéval et un âge moderne, la terre et le soleil.
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 17 07/04/2015 18:37:0718 théologique de la folie
Dieu n’est pas simplement étranger à l’âme ; étrangeté qui sonne de
manière gnostique et rejoindrait alors le mythe mélancolique de l’âme
exilée dans la matière aspirant à une obscure délivrance, sans aucun
rapport avec le monde. Non, c’est parce qu’il est tout différent de
l’âme — libre — que « Dieu » vient sans cesse librement à l’homme
appelé à la liberté au sein du monde, lui-même contingent. Mais il
n’y a, sur le rapport à la liberté, aucune différence entre celle de Dieu
et l’homme ; la différence se marque seulement dans les conditions
d’existence — avec la différence de vécu des entraves peccamineuses,
mais aussi du juste rapport à soi, au vrai ou au bien — mais est
irréductible à la dualité de l’incréé et du créé.
Dieu ne peut créer ni causer la liberté, mais seulement la vouloir,
l’appeler par un choix et l’ordonner par des lois. En outre, s’il
provoquait un être inférieur à lui en tant que libre, il serait un simple
fabriquant de dieux (de mythologies, de rites plus ou moins cruels),
d’esclaves (alternant entre le consentement volontaire et la révolte
infantile), ou d’automates (de puissance technique).
La théologique, c’est aussi un discours qui se trouve mal à l’aise, nous
reconnaissons-le volontiers, dans la formulation philosophique — la
contingence, découverte tardivement, n’y est plus que finitude — ou
théologique, dans la mesure où la contingence n’y serait que
l’expression d’un éternel dessein de Dieu ; où les Ecritures, articulant les
événements contingents, n’y seraient qu’une révélation inspirée de
ce même dessein. Fût-il sujet de l’interminable glose de lectio divina,
du conflit des interprétations ou des systèmes de la vérité, comme des
jeux dévotionnels et liturgiques, mais encore des enjeux tribaux, civils
et politiques, d’appartenance confessionnelle et communautaire.
La théologique de la folie, c’est clairement l’exercice des marges
avec l’investissement nomade des centres, mais imprévisible — la
marge peut se retrouver au centre, sans être autocentrée —, sans
cesser d’être, malgré tout, une expression singulière de cette voix de
la logique en cause, où la parole, de manière positive, n’entend pas
coïncider toujours avec les actes, serait-ce pour éviter de délirer au
lieu d’élire.
Ainsi, l’affirmation qu’il faut mettre ses paroles en accord avec ses
actes est très ambiguë. Or il faut maintenir, en un sens, pour garder
raison, que dire ne soit pas faire et ne le soit jamais. Il faut que dans le
faire, il y ait une certaine qualité de silence ou de voix qui garde son
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 18 07/04/2015 18:37:07Préface 19
quant-à-soi. La confusion de la parole et du faire est très pathogène.
Certes, dans les paroles performatives quelque chose se passe
effectivement. Mais ce n’est pas dans n’importe quelle condition. Encore
faut-il que je sois habilité à dire, en lieu et temps qui conviennent, « je
vous nomme ministre », pour que cela prenne effet aussitôt.
Ce n’est pas la parole johannique qui y changera quelque chose.
On ne peut réduire la parole à l’acte et inversement. Il y a toujours un
recoupement et donc un croisement, et donc un éloignement interne
au moment même où je rends mes actes conformes à mes paroles. Les
Ecritures ne remplacent pas le Logos philosophique. Il demeure une
essentielle et saine déhiscence. Il n’y a pas continuum entre le logos
johannique et celui de la raison philosophique.
Quant à dire que la mort est la dernière ennemie qui sera vaincue
par Dieu, c’est réduire la mort à un événement spirituel, et reçu
négativement : comme mort de la vie spirituelle. Mais la mort peut
être avant tout un événement corporel dont la portée spirituelle est
positive : c’est un bienfait reçu que de n’être pas immortel ! Non par
exaltation romantique ou immanentiste de la finitude. C’est
l’expérience même de la fraternité : être proche d’autrui, c’est être fraternel
et pas simplement temporel. La mortalité nous rend solidaire, et
pas simplement un être projetant sa facticité ou innovant de par son
jaillissement, sa naissance.
En un sens, il en va ainsi pour les diverses formes de folie.
Certaines sont des obscurcissements de l’esprit, et d’autres des troubles
psychiques ou somatiques, mais ces derniers, même comme déficits
affectifs, cognitifs ou comportementaux, gardent une portée
spirituelle qui peut être positive. Devenir fou, c’est se rendre vulnérable,
susceptible d’une expérience naturelle, et fort d’une altération,
laquelle peut-être protectrice comme le délire, même si cette
protection est coûteuse et risquée, aventureuse, refigurant la géographie et
l’histoire, la langue et les gestes, la syntaxe et les mots.
C’est peut-être ici que la philosophie croise l’événement de la
crucifixion : la folie de la croix, c’est le croisement par excellence, le
croisement fraternel des êtres ; c’est une plongée dans l’intériorité,
une hospitalité faite à l’intimité, une réception abrupte du secret des
frontières et des fractures.
Non, en vérité, ni l’unité, ni la dissociation ne sont de soi
pathogènes ! La dissociation imputée à la philosophie (antique et moderne)
et l’union créditée à la théologie recouvrent en réalité des événements
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 19 07/04/2015 18:37:0720 théologique de la folie
contingents. C’est précisément cela qu’aime dire et entendre la
théologique qui n’entend faire allégeance ni à la philosophie, ni à la théologie,
qu’elle soit entendue de manière traditionnelle, poétique, patristique,
exégétique, spirituelle, canonique, conciliaire ou universitaire.
Mais il est bien vrai que, de ce fait même, les différentes formes
de folie et d’expérience de la folie, parfois sporadiques, épisodiques
en tout homme, voire en tout être vivant, relèvent autant des
questions de biochimie, de médecine, de psychologie, de sociologie, de
philosophie ou de théologie, que de tout esprit libre interrogé par ces
formes variées. C’est pourquoi l’art et la littérature ont joué un rôle
central dans la configuration des folies et des malaises des êtres et de
leurs civilisations.
La théologique de la folie en tant qu’elle-même — laissant pointer
les limites de son propre regard transversal — s’efforce de se rendre
à l’écoute de toutes ces transversalités dans la mesure de ses forces.
Elle vise à écouter la folie de l’unité suffocante et de la dissociation
surventilée, autre forme d’étouffement. Elle vise à retrouver une
respiration rythmée entre la contraction et la diastole, mais toujours
prête au suspense intermédiaire, voire à une libre interruption… Au
moment tempestif ou défavorable, c’est selon.
Tout se joue dans le « c’est selon » ! La mort mais aussi la folie
peuvent être voulues librement, même s’il ne faut pas entendre ici,
aussitôt, une conscience noétique ou morale, une conscience
thétique, mais plutôt une attention plus profonde et une vigilance portée
plus loin. Aurais-je le courage, la hardiesse d’esprit, la plus ferme
liberté ? Je ne peut en préjuger avec insolence. Je verrai bien à ce
moment-là… Je serai libre le moment venu.
Ce qui concentre encore la lumière sur l’usage du terme «
théologique ». Dans la trilogie sans titre de Balthasar, la théologique
désigne une parole concernant la personne même de l’Esprit de Dieu
et de la vérité qu’il atteste. Ce qui suppose que cette théologique
soit le moment proprement logique — distinct du moment naturel
(esthétique) ou anthropologique (dramatique) — de la manifestation
divine. Au-delà de l’art et de la religion, devait se manifester la
philosophie : non, c’est la théologie trinitaire et spirituelle qui se révèle
soudain intégratrice, et l’on demande raison de ce coup d’Etat.
La différence majeure, c’est qu’ici la théologique n’est pas seulement
le moment le plus proprement spirituel de la théologie, et qu’elle n’est
pas un discours de la vérité. Logique n’équivaut pas à véracité.
La théologique est ici ce à partir de quoi tout est considéré : l’infini
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 20 07/04/2015 18:37:07Préface 21
et la volonté libre, mais aussi le beau et le laid, le bien et le mal, le vrai
et le faux, toutes leurs nuances — mais encore l’un et le multiple, la
totalité et le fragmenté, la technique et la toute-puissance, l’être et
l’existible, le solide et le flexible. Ce n’est pas seulement la vérité du
beau et du bien, mais leurs possibles.
C’est la provocation singulière de la liberté spirituelle qui prête
sa voix à la folie et à l’ensemble de son spectre dans la beauté et une
certaine beauté de la laideur, le bien et un certain bénéfice du mal,
le vrai et une certaine pertinence du mensonge ; beauté qui excède
le beau, bonté qui transgresse le bien par l’exception, lumière qui
outrepasse la vérité, vigilance qui est plus matinale et vivace que la
conscience envoûtée par ses objets intelligés ; impatience adventiste
et persévérance d’accueillir ce qui continue d’advenir dans ce qui
est déjà venu. En un mot, contingence qui excède le hasard et la
nécessité, mais aussi l’ordre de l’expression subjective ou celui de la
causalité expressive impliquant un monisme.
Toutefois, est-il possible de produire un discours de la folie ? Cela
suppose au moins que l’on surmonte deux écueils ; une position
arrêtée sur la fusion du corps et de l’âme ou sur leur dissociation
radicale, que l’une paraisse ou non le remède de l’autre.
Dans le premier cas, on ne quitte jamais le dire muet pour accéder
au discours ; dans l’autre, la rupture du parcours est telle, qu’il ne
s’agit plus seulement d’un passage interrompu entre le corps et l’âme,
mais entre des mondes que l’existible et la puissance libre des
contingences ne parviennent plus à faire communiquer. C’est l’impuissance
du logos comme translogique.
L’audace propre à la théologique de la folie, c’est non seulement
de donner la parole à la folie elle-même, de la laisser se dire, non
parfois sans une certaine rigidité, voire un certain formalisme lié à une
récidive littéraire, mais surtout de l’autoriser a priori au discours — où
s’équilibre la nécessité de la vie et la spontanéité du vouloir —, mais
encore de l’entendre à partir d’un saut, d’un logos qui laisse place
aux surpossibles, à ce qui excède les possibles du réel présent,
identifiable et épuisable (serait-ce en passant par eux, à travers eux) ou
la préparation de ce qui survient par les différentes virtualités ; ces
puissances qui risqueraient de manquer l’altérité divine comme sa
libre présence et sa volontaire accessibilité ; qui seraient susceptibles
de constituer ainsi une identité encore trop rigide pour accueillir
vraiment le novum de l’aventure.
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 21 07/04/2015 18:37:0722 théologique de la folie
Avent qui advient continuellement au point de bouleverser tout
le passé, tous les possibles demeurés silencieux et discrets dans le
passé, de les convoquer, de les féconder au point d’éprouver un
passé imprévisible. Rien n’est plus difficile que de prévoir le passé !
L’aventure que nous présentons ici n’est sans doute pas à la hauteur
de cette affirmation, tant la logique appliquée se montre parfois raide
et inflexible, laissant trop peu de souffle pour l’ouverture
eschatologique et ses redondances sur le passé.
Dans le volume d’ouverture, je tente donc de saisir le passage du dire
de la folie au discours, comme celui de la nature (entendue au sens de
principe provocateur) au vouloir verbal affectueux et au recueillement
spirituel (ou dialogique) : ce que je nomme successivement, dans un
ordre synthétique exposé ad meam perceptionem : saisissement initial,
saisie responsoriale et ravissement proprement sapiential.
Saisissement qui exprime non seulement une jalousie électrice,
mais dévoile la portée métaphysique de l’acte le plus quotidien qui
soit : non seulement choisir des moyens en vue d’une fin — le choix
de cinq galets dans la rivière pour armer sa fronde face au géant —,
mais l’acte de choix sans autre fin que cet acte, que l’exclusivité
manifestée par cet acte, l’exception de la souveraineté, la puissance
de droit, même si cette liberté bouleverse de nombreux faits.
Non que l’assurance filiale de pouvoir parler à Dieu et de Dieu
soit une simple négativité. Par saisie, j’entends aussi la dimension
fulgurante du langage, comme inflammation du réel, son
dessaisissement : à la fois buisson ardent (qui brûle sans détruire), kénose et
vecteur diaconal de l’offertoire ; le langage est aussi une offrande !
Une manière d’offrir à l’interlocuteur la réalité, le monde avec un
surcroît, une valeur ajoutée, poétique sans doute, mais aussi logique.
Surcroît qui emporte, qui pousse à passer du symbolique et du
spéculatif, à l’épreuve mystérieuse d’une mainlevée (quant à la saisie)
ou du ravissement ; épreuve où continue de se marquer la folie de
Dieu, ce rapt crucial face à la sagesse grecque ébranlée, à la loi juive
scandalisée, et à la norme romaine surmontée au point d’approuver
l’exagération, la « superstition » du choix d’un Dieu accessible et
humainement proche, jusqu’à partager intimement l’épreuve de la
mort semelfactive.
L’Ouverture de cet oratorio saisissant n’est pas seulement un accès,
une intrada parmi d’autres, car elle ouvre sur cinq compositions
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 22 07/04/2015 18:37:07Préface 23
en relations irréductibles, et annonce ce qui l’excède, l’autonomie
qu’elle provoque, la volonté qu’elle veut, la liberté qu’elle appelle.
Ce qui réplique ad extra au dynamisme pluriel exclusif de la libre
relation, paternelle, filiale et spirituelle.
Je n’ose pas évoquer simplement la création, car une liberté ne
peut être créée, mais seulement voulue librement et orientée (par
des lois) ; car il ne s’agit pas simplement d’une économie du salut,
mais d’abord de la gratuité d’un appel à l’unité pure (libre unité des
volontés). Il ne s’agit pas simplement de la sanctification comme une
divinisation, mais tout autant d’une humanisation radicale de Dieu
et, plus justement encore, d’une fraternisation radicale : non plus
uniquement dans l’épreuve partagée du mourir semelfactif, mais
librement en tout.
Ce qui s’offre aussi bien comme une naturalisation de Dieu. Dieu
ne serait alors plus distinct de la nature. Sans qu’il faille y voir là un
panthéisme ou une contamination sacrale du tout. Simplement ceci :
être ce que l’on est, c’est obéir, écouter, se conformer spontanément
à la volonté libre qui provoque l’être — Fiat lux… ecce ego sum !
Volonté qui, en étant elle-même, écoute à son tour la volonté de
l’homme et la voix de toute la nature, de la lumière et des
rayonnements antérieurs aux étoiles, et même la voix de ce qui n’existe pas
encore !
Je ne voudrais pas conclure sur ce seul point d’exclamation, même
s’il est chargé de dégager un espace commun, un foyer d’empathie,
non seulement entre le texte et son lecteur, mais entre le dire du texte
et celui qui en fut jadis le passeur. Il ne s’agit pas de laisser croire
qu’entre ce dire et le dit actuel, il n’y aurait nulle dissonance faisant
écho le long du parcours.
Mais j’entends surtout exprimer ici ma reconnaissance à Claude
Brunier-Coulin qui m’a proposé naguère, avec une générosité héroïque,
de mettre au jour ce vaste écrit programmatique. Il lui a fallu une
forte détermination pour aller à l’encontre de mon sentiment
premier, considérant qu’il valait mieux laisser tout cela aux esquisses de
l’atelier et aux réseaux des araignées.
Il a fallu me faire violence pour me rendre à l’idée de lui laisser
entreprendre la publication des vingt-et-un volumes tirés du
manuscrit original, sans aucun support informatique initial. Manuscrit
demeuré jusqu’ici largement inédit à cause de son inachèvement, de
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 23 07/04/2015 18:37:0724 théologique de la folie
ses phrases çà et là inabouties, incidemment sans verbe ou
subordonnées construites, et qui n’offrent parfois que des notations, des
rappels dont j’étais, pour ainsi dire, le seul en mesure d’offrir une
clarification suffisante, et dont j’espérais donner certains
développements le moment venu.
A cela s’ajoute la logique qui se dit comme un métalangage formel,
elliptique, parfois incantatoire, qui effrite le langage, mais aussi les
limites des écritures et de leurs mondes. Il est vrai que le métalangage
convient mieux à ce dont il est question, à une logique de la folie,
entendue, toutefois, en tant qu’elle excède le champ thématique. Il
ne s’agit donc pas, ici, de la folie qui serait opposée à une raison
qui la surplomberait pour la juger comme sa tension intérieure, ni
d’une folie en différence dialectique avec la sagesse ; il s’agit d’un
métalangage consacré au discours sur la folie ou sur Dieu, mais non
sur la folie ou sur Dieu comme objet direct.
Sans qu’il s’agisse de s’en tenir à un discours au second degré,
car il est question d’une logique attachée aux relations les plus
générales, excédant la philosophie, la théologie — comme discours de foi
confessionnelle, attaché à un corpus scripturaire particulier — ou une
science particulière ; ce qui s’aventure aussi à une totalité qui advient,
à des totalités possibles qui surviennent. Totalisation décapante, sans
devenir une présence fermée ou une théorie accomplie, esthétique,
éthique, religieuse ou scientifique. La théologie aura beau s’écrier
que sans elle aucun discours n’aurait pu aller dans le sens que nous
lui voudrions, car l’effet de rémanence ou d’hystérèse de la théologie
partisane dans les circuits de la théologique, s’il n’est pas nié, s’est
émancipé par rapport à sa cause.
Relevons encore ces phrases lancées au fil de leur survenue dans
l’urgence de l’esprit, ces phrases laissées par réserve à leur
contingence, car les fragments ou les mots en apparence discontinus, y
livrent en secret un zèle libéral, une ardeur singulière cherchant
impatiemment des totalités à partir de ce qui les dépasse, avant que
les temps ne soient mûrs, les espaces cartographiés, les actes
identifiés, les fonctions établies, les images bien dessinées ou les concepts
argumentés suivant une rigoureuse méthode.
Ma réserve s’élucide surtout si l’on reconnaît les multiples
imperfections de cette récidive textuelle de la « folie », de son profond
inachèvement sinon de son impasse, réclamant tant de reprises, de
réorientations ou d’ouvertures décisives, et si l’on tient compte de la
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 24 07/04/2015 18:37:08Préface 25
rédaction spasmodique qui s’est étirée sur une dizaine d’années. Un
telle récidive textuelle risque de manifester des blancs comme une
toile à cru, sans couleurs ni dessins, au sein même des forces colorées
et des arêtes bien marquées, au sein d’une véhémence poétique et
d’un tracé plus académique.
Il est vrai que si certaines pensées vagues ou obscures peuvent
appeler des actes précis, d’autres pensées très fermes et lumineuses
laissent plus volontiers libre cours aux actions dissipées, imaginatives
et rêveuses, voire aux errances hallucinées ou délirantes.
Malgré plusieurs essais risqués de reprises de ce texte hybride,
il demeure qu’en bien des endroits apparaît un tissu de notes
elliptiques ou, plutôt, de conversations singulières où chaque lecteur
devrait pouvoir intervenir pour lever l’hypothèque de l’hermétisme.
Même s’il faut reconnaître que pareille intervention se révèle
souvent ardue, sinon périlleuse, vu le halètement célinien de certaines
séquences essoufflées, vertigineuses, saccadées, palpitantes, trouées,
suspendues : suspense même de la volonté libre !
Toutefois, la bévue majeure consisterait à penser que certaines
propositions obiter dicta, seraient des récidives plus ou moins
habiles d’énoncés hallucinatoires ou, tout au moins, des fêlures d’un
ustensile qui perd son usage et dont on se demande s’il faut, oui ou
non, le garder. L’évocation lancinante des fêlures au lieu d’être une
manifestation imperceptible d’un vecteur incorporel destructeur,
peut au contraire manifester une libre volonté de donner accès à
un côté paradisiaque qui demeure en chacun ; non par fascination
suspecte pour l’originaire ou comme but assuré ou promis d’une
ligne droite, mais par épreuve d’une réconciliation anticipée, au sein
même du paradis que l’on pouvait croire perdu, et qui, en tout cas,
nous demeurait désormais inaccessible au sein des heurs et malheurs
du monde.
Paris, mai 2014.
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 25 07/04/2015 18:37:0806a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 26 07/04/2015 18:37:08Ouverture
Fils, je te lègue la force, la douleur qui ne ment
pas. D’autres t’enseigneront le bonheur.
Virgile, Énéide, XII.
Lorsque meurt le poète, le langage demeure accablé sur sa tombe,
pleure et se désespère, jusqu’à ce qu’un autre poète vienne le relever.
Khalil Gibran, Spirituals Sayings.
Le bûcher brûlant, inconsumé, l’immaculé du mot,
inépuisable auréole de la matière et viduité du tombeau.
Ioan Alexandru, Terra in Imnele..., 1988.
e présent ouvrage se veut un serrement de mains et une détente Lsur laquelle chacun peut appuyer. Sans se contenter de viser
directement ce champ, il ouvre sur un espace où se dressent cinq
portiques inégaux sous lesquels viennent ou viendront s’étendre une
foule de rêveries et de maladies, d’aveuglements, de claudications,
d’impotences et de folies en attendant l’agitation d’une eau salutaire,
rides, ondes, voire le magique raz de marée qui lamine les maux.
Sécheresse de l’attente ardente en ce lieu de cure mal famé,
provoquant la fureur de la morale et l’envie sacerdotale, la colère des
pratiques religieuses intolérantes.
Lieu interlope et d’une étrange impatience qui suscite question.
Interrogation dont le langage sec est celui d’une jalousie supportant
le retard, les rebonds soudain d’un dépit, tel d’un feu qui refuse de
prendre durant longtemps et qui, soudain, claque comme un drapeau
au vent. Moiteur aussi d’une patience et d’une désinvolture, d’une
acédie, d’une inattention : personne n’a cure du paralysé qui gît là
depuis tant d’années, et ne peut trouver le moment favorable pour
sa guérison.
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 27 07/04/2015 18:37:0828 théologique de la folie
Soudain, c’est l’irruption de la question décisive face à l’acédie
faisant que l’on n’éprouve plus avec force le désir de la santé, avec
cette énergie qu’éprouve encore le vouloir du suicide : veux-tu guérir,
vraiment ? La santé n’est pas une évidence. Et il y a des guérisons qui
engendrent de nouvelles maladies, plus graves que les précédentes !
L’affection se voit interrogée, car la longueur du temps de trouble
semble mettre en cause le désir même de guérison. Sous les portiques,
certains semblent plus prompts ou plus désireux que d’autres d’une
agitation bénéfique. Le lieu ouvert serait-il encore un endroit louche
où l’on se complaît dans le trouble paralysé, le symptôme cristallisé ?
Le présent ouvrage voudrait renouveler la provocation du regard sur
cette immobilisation et la question du désir de guérison.
Lieu où devrait s’entendre qu’il n’est jamais trop tard pour ce
déluge ou cette vague déferlante à saisir, où se glisser, pour le procès
de santé comme celui de sainteté. Lieu où s’articulent un relèvement,
un au-delà de la loi, des cultes de guérison, une marche vers le temple
rapide et son vol aérien saisi comme un vecteur, son utopie d’aride
jalousie, son dépassement vers l’élucidation d’une infinité, d’un
jugement dernier de l’alliance, déjà inauguré : lieu où se trame la guérison
de la guérison.
Feu d’une promesse inconditionnelle, qu’aucune loi, aucun
transcendantal de l’être, nulle catégorie, que rien ne peut empêcher de
tout dévorer comme du bois sec, tout serait-il de pierre, de poussière.
Et cela, même si le feu semblable au langage passionné qui effectue
son saisissement, donne parfois l’impression d’être tâtonnant,
répétitif, digressif, riche en méprises, patientant sans ardeur, sommeillant,
laissant triompher les cendres éparses, complice d’un naufrage.
C’est bien que la digression sert à propos de chaque moment fort,
à propos de chaque lieu auparavant négligé, à redire au plus vite, dès
maintenant et à chaque occasion, sans attendre la consécution des
raisons, la conclusion de l’histoire ou de tout le déploiement
démonstratif, l’essentiel, le foyer, le moment décisif, le lieu de ferveur, et
les mots pour le redire inlassablement. Or s’agit-il des remous d’un
raz de marée, n’épargnant rien, comme le langage, allant jusqu’aux
protubérances solaires, aux turbulences interstellaires ?
Soudain, les eaux se précipitent fécondes, orage qui vient bénir
les pierres de l’autel du monde. Le linceul, l’éclair du langage vient
déjà vider les tombes, sans distraire désormais les forces de santé et
de sainteté. Le lapis-lazuli des idoles devient pierre d’azur, flamme
bleue d’un feu jaloux. La promesse populaire n’est pas niée, mais
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 28 07/04/2015 18:37:08Ouverture 29
purifiée par l’alliance incandescente née dans la réponse à la question
du désir de guérison prompte et véritable.
Au-delà de la colère bleue, des signes internes et extérieurs de
la santé, la guérison prend à la colonne de feu, fait franchir la mer
rouge à pieds secs, mène à la terre où la vigne à tailler n’a pas été
plantée par le soi nomade, mais où l’on est rendu à soi-même, à son
image pressante, sa haute définition, celle d’une personne singulière
ou morale, préférée jalousement par un Nom lors d’une rencontre
contingente, sans autre cause que la force d’une suite d’élections
croisées, d’une libre sélection mutuelle d’attributs, à laquelle on
reconnaît une puissance libératrice, ennemie du servage.
Sous le souffle de pareil crible, le soi-même risque toujours la
modestie au lieu de l’humilité, celle qui ne redoute pas la parrhésie,
autrement dit l’assurance critique, la parole fière, ayant accès aux
mystères des torrents les plus rares. Sous l’épreuve de pareil orage,
subvient à l’esprit l’éclair d’un infiniment prochain, jaloux, mais qui
n’est pas mon genre et ne relève d’aucune individualité. Jalousie qui
veut librement la volonté libre, provoque la liberté et expose son
aisance à l’effort du désir, irréductible aux lois et aux passions, y
compris philanthropiques.
Liberté dont l’activeté ne demeure pas sans soutenance comme un
nom sans personne, lapis-lazuli des idoles, fond de l’introspection,
ne trouvant que le paradis perdu des genèses, l’ivoire précaire de
la généalogie (aussi surprenante et encourageante fût-elle pour les
« ignobles »), ou l’os à ronger du néant. Liberté dont l’activeté n’est
pas sans cette singularité de la soutenance, là où se révèle à soi, se
provoque ou se confirme la vie qui sub-vient à soi, inspirant réponse
par delà tout ressentiment, une voix de conscience sans lumière
cruelle, ni un quelconque surmoi, surendetté, déjà obsessionnel.
Magnifique déliement qui délivre des lois auxquelles il m’ordonne
sans me créer, de la charité à laquelle il m’oblige, sans double bind, car
n’étant que l’ouverture correspondante, directe, l’accomplissement
de la liberté désirante. Expression royale dont le secret merveilleux
ne doit pas être divulgué au risque d’une méprise prolongée — la
rupture de l’alliance que noue le secret partagé — , comme si
l’exigence réclamée était un idéal impossible ou une réalité politique,
alors qu’il institue, exprime et révèle, confirme et provoque, tout le
cœur de la jalousie initiatrice.
Après le parvis, le porche du paradis et le second portique, un
croisement survient, saisissant. La volonté éveillée, provoquée par la
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 29 07/04/2015 18:37:0830 théologique de la folie
promesse essentielle ne chasse pas du parvis comme une épée de feu,
ne naît pas non plus en simple concomitance. Croisement comme
celui d’une promesse du lieu mal famé et d’une déception qui
pourrait conduire à un simple iconoclasme, à se figer dans l’exode, dans
la sécheresse des déserts où la pureté reste ambivalente, source
d’illusion : idolâtrie d’une critique de l’idole, idolâtrie de l’indicible et de
l’intangible, excluant par conséquente la contingence. Ce qui expose
au sentiment de persécution obligeant, finalement, à retourner sans
cesse au point de départ idolâtre — même s’il est aussi le point de
rencontre, de sélection et d’assimilation des dieux des autres —, aux
marmites des viandes de l’esclavage.
Or la promesse déçue devient, par chiasme, comme un
dessaisissement prometteur, ouvert non plus seulement à l’hérédité d’une
santé, mais à l’héritage d’une sainteté, d’un ventre d’ivoire et de
saphirs, comme dit le Cantique par excellence, exprimant par là un
oxymoron, une sensibilité parfaite et la libre fermeté, l’apathie
souveraine — libre courage qui s’accomplit dans une miséricorde sans
trouble, un pur acte d’amour dont l’ouverture conduit à l’aisance de
parole, à la parrhésie : cieux ouverts, lapidaire manifestant la
mélancolie et le pèlerinage guérisseur auquel invite son éclat consolateur.
Accès de la jalousie électrice à l’homme et de l’homme à plus
que l’envie. Croisement contingent non comme hybridité, mais trope
abyssale — sens inattendu, qu’il ne convient pourtant pas de laisser
au secret —, et qui fait du linceul, celui du tombeau vide, non un
sépulcre blanchi, mais plutôt la chaux vive nécessaire à l’ivoire du
corps jugé, à la chair mesurée par l’espérance, à l’empan d’un verbe,
où les mots, comme des éclairs, servent de nappe immaculée, dressée
sur la table des veuves et des orphelins. Linceul des mots, nappe sur
la terre, l’être même, dressé pour les générations à venir, leur effort
de vie.
Au seuil de ce portique de l’être, du support, de son effort, la
pierre est roulée : le désir n’a plus tendance à subvertir le besoin pour
se faire séducteur impossible et invulnérable du maître, réduisant
alors le langage à un alphabet de chair et le désir à un piétinement
qui mime la spirale liturgique, la répétition du service d’un signe
flamboyant, le souci du moindre détail, annonçant la prise sensée de
chair, la récapitulation attentive comme totalité inventive.
Le désir peut s’enraciner dans la ressource du corps individué,
abouché à la terre dressée, à l’être communié. Les mots participent
de cette communion, puisqu’ils peuvent relever les souvenirs morts
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du prochain et du lointain, par des termes de pardon, de don poussé
à bout, mais aussi de promesse, de l’être dénombré, où chaque
étoile est recensée comme chante le psalmiste, où chaque cheveu est
compté, où l’on tue le meilleur veau, où l’on joue de la flûte, met
l’anneau au doigt de celui qui prenait l’héritage, l’ousia, avant l’heure,
avant d’avoir trouvé la juste distance par rapport à sa source, dans
l’illusion de l’engendrement de soi — racine d’une défiguration de la
paternité en paternalisme.
Héritage épuisé, renouvelé malgré tout pour celui qui est revenu,
même par égoïsme, dans son essentielle provocation, la sous-venance
de la joie paternelle : source du pardon, poussant à l’avenir, à l’œuvre
d’art et à meilleur encore, d’une présence magnifique, d’un être
somptueux, qui n’est plus encombré de soi ou écartelé, démembré,
oublieux de son accès lacté, ex sinu, menant par avance à la blancheur
des nucléosynthèses stellaires.
Sans doute, le langage le plus saisissant s’expose, non sans
bonheur, à certaines méprises, à des façons de dérapages, d’accidences.
A vrai dire, c’est pour mieux marquer sa chute, comme celle du pied
d’un danseur, densifiant l’être sur lequel il prend appui, l’espace
d’un vif instant, au lieu de le dissoudre comme une marionnette.
Sans doute, le langage engagé dans des lieux interlopes, peut devenir
bigarré au point de se faire mixte confusionnel, bois humide,
résistant au feu vandale de la jalousie. Langage fumant, âcre qui peut
creuser un écran de nuée autour de l’autel, tout édifié en pierre de
mots soigneusement élus, hauteur dodécaphonique.
Résistance humide face au sec de la jalousie discriminante.
Assurance de soi, de ses passionnantes digressions, de son être dur comme
pierre, de ses genres, de son identité et de ses altérités, de ses limites
et de ses transgressions. Incidentes qui pourraient n’être que le temps
nécessaire d’une réassurance ou d’une hésitation — bien distincte
du doute ou de la pusillanimité —, d’une puissance de bifurcation,
de libre élection ou, tout au moins, de décision : fierté puisée dans
l’humilité, celle qui est liée à la confiance, à l’ouverture du jeu non
lucratif de l’être, à sa sagesse de grain de moutarde où l’angoisse
annonce pourtant une croissance capable de donner l’hospitalité aux
cieux.
La parrhésie, voilà une audace de parole et d’acte jusqu’aux
Narrenreden, afin d’être fou avec les fous, pour les gagner à leur
délivrance : ce qui équivaut à la paraphronie paulinienne ou aux
paradoxes du secret messianique dans l’évangile marcien, et devient quasi
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synonyme d’une performance de la grâce comme « moyen » de salut
dans la théologie réformée. Portail fulgurant du langage : discours
hyperbolique pris pour délire, disant le plus de la mission dernière,
dépassant la mission apostolique. Comme si la charité concrète et la
mission de la parole débordaient l’immuable perfection duodénaire,
le choix initial de la jalousie. Excès surnuméraire de tout envoyé
aux nations, de tout préposé aux frères. Excès d’avorton, de fœtus
rejeté de la matrice duodénale, et qui devient plus que l’élu légitime,
que l’histoire et la loi, privés encore de toutes les allées et venues
de l’esprit profitant du vide laissé par la mort — de tous les coups
éclaircissant les vallées ainsi dégagées.
Soudain le feu finit par l’emporter, non seulement sur le bois mort
et d’autant mieux, mais sur l’humide, sur la pétricité, devenue dureté
d’autel, serait-ce malgré soi, fût-ce pour durcir les brandons noueux,
les soutenances des êtres et des choses. Alors le sentiment de l’aigle
fondant sur sa proie, de la flèche ajustée depuis l’arc-en-ciel, signe de
paix redevenu soudain belliqueux, reprend son vol, jusqu’à l’effroi,
le doute, le refus, jusqu’à l’indifférence qui anesthésie. Force du ciel
rejoignant la terre et soc de charrue redevenant épée, glèbe reprenant
le chemin de l’azur !
Quelle est cette voix qui n’est pas celle de la conscience, ni d’autrui
ou de l’être, cette voix qui travaille le fond du langage, semble le
disséquer, le divulguer, le disséminer irréversiblement : diabole ou
symbole ? Cela va-t-il jeter les signes dans les bras de l’équivoque
ou même du symptôme ? Au vrai, la voix la plus altérante, hébétée,
la moins logique, peut conduire à la parrhésie : celle qui annonce le
lien entre le passé dont on se souvient sur injonction et le futur, le
tombeau vide, l’éclair d’un linceul, privé même de l’ivoire, nécessaire
pourtant à la chaux vive de l’avenir absolu.
Voix féminine qui n’est plus réservée à la domestication des
éléments sauvages mais, au contraire, à la sortie des identités ethniques
et à l’accès d’une universalité concrète du salutaire dont la pierre
énorme, bloquant l’accès à son signe, est poussée. L’éclair du linceul
induit une parole conciliaire, provoque le langage ecclésial, laisse une
voix même sans clameur, provoque une course frénétique avant que
l’orage diluvien ne coupe la route de l’annonce, la parole renouvelée,
serait-ce par surabondance de fécondité, répondant au-delà même
du vœu des prières, sans proportion à l’universalité des demandes
et des louanges. Et puis, c’est le risque du silence suicidaire, d’une
déroute, de la dépression dernière.
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Après la manie, serait-on dans le cycle vicieux ? N’aurait-on accès
à l’événement unique que pour le quitter aussitôt et retrouver dans
une simple liturgie de la douleur, les fractures, les schismes et les
choix rebelles, les hérésies ? Pourtant, c’est déjà la déroute qui mène
sur le chemin du souvenir de la promesse, qui constitue son
sousvenir surprenant, sa souvenance. La jalousie élective est avec l’éclair
et le tonnerre, mais elle n’est pas l’orage.
Elle est déjà ce courage puisé dans le pain et le vin du souvenir
essentiel, l’honneur du Nom dont le contenu attributif est le fruit de
contingences croisées, l’héritage de l’avenir. Celui-ci est assuré dans
sa souveraineté et dans son inspiration : l’annonce d’un éclair net et
nouveau linceul de tombeau vide, plus lumineux que la carcasse du
passé réifié, l’orgueil de toutes les généalogies et autres
introspections. Marche, pèlerinage du dépressif vers le cœur de son zèle, le roc
de la loi (de la promesse conditionnelle et de l’alliance), mais aussi
vers l’inspiration et la souveraineté de nouveaux rois.
Un choix libre se réclame aussitôt comme suite de la promesse,
en critiquant directement les illusions possibles. Choix posté sur un
autre roc, dénué de loi, d’autel, obscène, sans rideau, fendu
désormais de bas en haut, laissé tout à nu : accès au choix décisif. Choix
libre, mais toujours entre deux condamnations à mort. Choix difficile
entre une mort qui invective la justice et plus qu’elle, sa vulnérabilité,
et une autre mort, celle qui trouve aujourd’hui même, là, sur la
mauvaise voie, celle d’un crucifié, le parvis des délices. Double chemin
de la folie foraine et de la sagesse cruciale, mais prochaine, toute en
jalousie. Témoignage des deux voies de l’alliance ; voix concordantes
dans le choix exigé, même si elles sont discordantes sur la vie ou la
mort. Double voix qui conduit au seul témoignage, au seul témoin de
la jalousie, source d’une nouvelle concitoyenneté du sang et de la vie,
du civil et du religieux, du désespéré et de la cité vive, de l’humain et
de l’humanité de Dieu.
Kûm terrible : lève-toi et marche ! Alors que je suis étendu
confortablement dans le caveau de mon acédie interminable, sur lequel
marche d’ailleurs, indifférent à mon mal, tout l’entourage.
Lèvetoi, serait-ce pour être élevé sur le bois, le supplice du choix, fixé,
bientôt figé, vertigineux de par ta liberté même, portant ce qui te
porte, marchant sur les eaux des sueurs atroces, un lac de crachats,
riche en poissons féroces, affrétant tout de même une nef au bois mal
équarri, grossièrement taillé vu la presse, la persécution par l’envie
talonnante, étroite galère, boiserie songeuse, assemblage forestier
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 33 07/04/2015 18:37:0834 théologique de la folie
encore tout rêveur des arbres et des forêts de naguère, mais encore
de merveilleux galions à venir, de nefs plus fières.
Comment sous ces voix déferlantes jouir des parvis éternels, de
la passiveté du nom prochain, du Nom devenu simple et unique,
seigneur universel et vérace ? Son dessein tout proche se trouve
marqué par les heurts, les incidents de la patience ou de l’alliance
conditionnelle, les conciliabules politiques ou conciliaires. Voies
d’eaux, brisures, hiatus, tout sourd de la condition.
Voici les idées pures, les éclairs d’imagination du grand dessein,
leur conspiration dans les ressacs obscurs, les crudités de la misère,
de la maladie ou celles du désastre et de la déroute par excellence,
de la folie. Maladie avant même que les processus attractifs ou
répulsifs mis en jeu, leurs individualités, ne deviennent sujets de
sciences chimiques. Folie, quand bien même elle viendrait après le
refus de son sens, fût-ce comme concept opératoire, pour les éclairés.
Crudité encore du désir, des besoins d’être et du vent des mots, car
tout enflamme encore la ferveur jalouse comme de la viande crue et
sanglante sur un autel aux douze pierres.
Après tout, l’être limité jouit encore de son genre, de sa limite,
malgré les suffocations de sa nature. Voici que les pensées
théologiques semblent rougir de n’avoir pas été plus éclairantes et réactives,
plus matinales que la philosophie, la médecine, l’histoire, au plus
près des asthmes, des oppressions et des misères concrètes — aimant
toujours trop tard —, au plus près des cris, des hallucinations et des
délires, des anatomies, des malades et des fous, de la misère de l’esprit
et de l’être, des prisonniers, de la terre maltraitée, tout comme de la
joie grave du jeu de l’enfance.
Au plus près de tous ceux qui, désormais, sont surveillés ou
espionnés, pris dans une exigence de transparence — supposant
l’exclusion du regard invisible de Dieu — translucidité sans caves ni
greniers, sans écoles, hôpitaux, prisons, usines ou casernes et même
cimetières, excédant les rôles masculins et féminins, mais sans cesse
examinés, épiés, filés, pistés, guettés, évalués dans leurs
performances, fût-ce au nom d’une plus grande efficacité et de la qualité
de l’assistance ! Mais encore de la clarté propre à la démocratie, car
elle ne risque pas simplement l’envie généralisée ; elle récuse le secret
qui ne protégerait que la puissance législatrice et judiciaire comme
les mégalithes mycéniens, et non plus celui de l’isoloir électoral.
Retard de la pensée théologique, vu la totalisation inventive à
laquelle elle doit être attentive, vu le recensement de tout l’héritage,
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de tous les maux et agréments, des forces pour les souffrir, des
souffrances qui mènent à la pure « essence », via la parole cruciale, la
voix écarlate, le logos empourpré qui l’inspire librement, découlant
du côté du zèle, pieds et mains cloués aux points cardinaux de l’être.
Retard inhérent à la nature du discours de jalousie, allant çà et
là, courant de façon à créer des incidentes, des digressions
interminables, car il s’agit de tout embraser, de tout marquer, non
seulement en relations de la plus haute généralité, mais en surface et
en profondeur, dans le plus fin grain. Retard lié à ce puissant forage
et ses mâts qui semblent bien lents à prendre le vent, misaines en
bois humide, gorgé de tout son pesant de gloire voyagère, telle une
tumeur étoilant le front d’un brave, étincelle soudaine pour la paille,
le bûcher fanatique des sous-venirs pressants, et la force d’une action
forçant l’avenir.
Précisément, le logos à dire se laisse proclamer arbre vert, sagesse
qui a dit son dernier cri et qui, toutefois, ne reste pas de bois, sinon
comme une puissante écharde fichée en plein cœur de la sagesse qui
s’en réclame. Etrave fichée volontairement dans toute la chair de l’être
et dont toute la terre essuie le choc, frémit, entend le bruit sourd;
symbole qui ébranle la fixité des symptômes, en les élevant à défaut
de les symboliser sans reste. On croit devoir s’étonner seulement de
l’eau devenue vin, alors qu’en arrière-scène, il s’agit de s’étonner que
ce vin-là, meilleur que le premier, ne vienne pas suivant le moment
voulu de l’ancien ordre, et de ce que la guérison qu’il apporte au
déroulement de la restauration, à une vie privée de charme, ne soit
pas simple retour au statu quo voire une façon nostalgique de revivre
le bien-être familier !
La vie nouvelle est meilleure, plus familière et prochaine, que la
première, l’originelle. On croit devoir s’émerveiller de la résurrection
de la fille d’un occupant, mais voici qu’en arrière-scène, là encore,
on donne le secret admirable : la guérison à l’heure dite, au moment
crucial ; la santé selon une certaine parole conjointe à la liberté de la
foi frappe un moment fort de la promesse, se différencie de manière
décisive d’une santé impromise, intemporelle ou impersonnelle.
A moins que l’impromis n’advienne ici que par débordement
inclusif et non par privation : est alors offert plus que promis au sein
même de la promesse. Toutefois, la maladie la plus profonde du
langage, c’est la promesse non tenue ; et l’a priori de cette maladie, c’est
la possibilité de la promesse dédite. Or le langage n’est pas encore
logos vivant et vrai. Il reste toujours en lui une blessure et l’exigence
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d’une promesse à tenir par chacun, celle d’une terre promise que
l’on regarde et raconte, néanmoins, comme à conquérir, ainsi qu’en
témoigne de manière contingente le peuple qui reconstruit sans cesse
les bifurcations de son existence ; ainsi à propos d’un lopin de terre
qui, bien que promis librement, demeure à négocier volontairement,
fût-ce pour la sépulture de l’être cher.
Autrement dit, la guérison offerte manifeste la maladie rémanente
du langage et l’exigence d’une guérison en payant de sa personne,
par la conquête et le mémorial de la passion ; l’économie de la santé
répond à la promesse donnée et en train de se réaliser au-delà des
projets et des espérances. Nouveau débordement du langage : la
promesse empiète toujours sur l’élucidation effective du langage et
met le doigt sur ses plaies, ouvre le champ des scènes qui demeurent
inaperçues au premier coup d’œil du signe, du vin meilleur que
l’originel, et de la guérison qui se passe ailleurs, invisible, néanmoins
à l’heure dite.
Parole de jalousie aussi minutieuse qu’une rubrique liturgique,
d’une sagacité pour les détails, capable de faire, de chaque forme
singulière, plus qu’une essence sensible, une étroite définition, déjà
une révélation, un ciel ouvert, capable de tuer si on le regarde en
face sans d’abord entendre librement la voix qui nous couvre. Il n’y
a point que Dieu ou l’esprit humain, malade ou affolé, que l’on ne
puisse voir sans risque ou sans mourir, voire en s’exposant sans cesse
au mourir, serait-il remis au lendemain, mais seulement pour servir
encore un temps ; survient aussi de manière quasi hallucinante, par
surcroît, chaque forme individuelle, chaque discontinuité, comme ex
nihilo, de la nuit noire.
Tout est susceptible de se révéler comme forme sainte : outre
l’infinir des personnes, il y a celui des lieux et des temps, il y a celui
des actes, autant de signes d’un jugement dernier déjà flamboyant
au cœur de chaque soutenance d’êtres ou de choses. Chaque grelot
sonnant aux harnais des chevaux, chaque drapeau en berne ou
claquant au grand mât de chaque chose, peut déjà signifier les feux,
les gémissements de l’apocalypse, la totalité dans le détail. Le vin
nouveau sonnant dedans l’or du calice. Autrement dit, le désir
profond, dont on peut jouir sans le reconnaître, en user sans le dire ou
le vouloir, se révèle l’appétit d’un bois mort pour le brasier, comme
la lune s’abreuvant de la lumière solaire.
Quel bouleversant désir d’élucidation du poids, de l’incidence
événementielle de ces faits et gestes, trouvons-nous au cours de
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l’histoire humaine ! Impérieuse volonté qui se trahit dans la
configuration picturale d’une femme versant d’une main ferme, douée
d’une précise aisance et d’une ouverture illimitée, animée par le plus
léger effort d’être, ce jet de lait dans le bol rond et clair comme la
lune. Précision qui nous offre aussi un appel à des distinctions, des
transfigurations ultérieures.
Jour où le récipient le plus vulgaire devient coupe sacrée, or ciselé
capable de recueillir les raisins de la colère et le pain d’amertume,
avant le vin de bénédiction. Totalisation jalouse qui ne réclame
pourtant rien de la superbe, excepté la bravoure d’un ânon surchargé,
cheminant vers l’autel unique, sans résister pourtant au plaisir de
brouter quelques chardons çà et là, sur un talus de passage, malgré
les coups obligeant d’aller droit, se souvenant de la plus petite
bourgade, du lieu négligé, abandonné, carrefour des païens.
Le Bamberger Reiter inscrit et veillé par un pilier de la cathédrale
de Franconie où il se tient, semble lui-même frappé d’humilité et
d’une douceur d’être inouïe. Plus qu’un port de modestie, il s’agit
d’une parrhésie, d’une assurance fondée dans la force même du
pilier de la promesse, d’un trot immobile ou cristallin — accélérant
le temps, déjà-là de la découverte, de la totalité révélatrice —, et
capable d’une chevauchée critique, autant que d’un enjouement
supérieur, inaugurant un portique attentif à toutes les créatures. Ce
chevalier surpassant la tragédie, irréductible à la critique du drame,
nous provoque encore aujourd’hui comme un poème en selle sur
son support. Sa théophonie excite à la relève conciliaire, sans que la
voix nouvelle opère une synthèse au regard cavalier. La vigilance de
la relève, au pas chevaleresque, n’est pas celle d’une encyclopédie,
même vivifiée par le savoir romantique de la folie.
La suite des cinq portiques — pentateuque, cinq plaies, cinq sens,
mais susceptibles d’une multitude d’autres viscéraux, de la mobilité
ou de l’immobile —, moments forts du drame, nous porte du côté de
la jalousie, l’unique étoile : main tendue dont le pouce levé, marque
la simplicité comme l’unité de la volonté souveraine, et provoque de
manière contingente les trois éclairs de la liberté appelée, du désir
stimulé et du langage ouvert ; l’annulaire signifiant la nuptialité de
l’être assagi — au regard de ses fureurs initiales — et de ce dont il
peut devenir le symbole, sa détermination individuée, corporelle.
Dans l’approche du saisissement où l’emprise rend indiscernable le
sujet et l’objet, la théologique se saisit non pas directement d’une
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essence, mais de relations saisissantes ; relations contingentes qui
peuvent se penser à défaut de se comprendre, sans la dualité du fini
et de l’infini, du créé et de l’incréé.
Liberté saisissante comme le saisissement initial sans initiale,
comme évidement (kénose) ou comme saisie plus exactement, et ravissement (rapt spirituel), avec en doublure les virtualités
de la « folie ». Doublure qui n’est pas ici le doublet empirique de
l’a priori, mais une possibilité a priori de la liberté pure — dont le
modèle imaginaire est angélique ou diabolique. Ce qui n’est pas un
dualisme mazdéen ou gnostique, car il ne s’agit précisément pas
alors du drame de la liberté de saisie, mais d’une structure de style
ontologique.
Liberté voulue ce saisissement pur et qui se manifeste comme
souvenir premier, souvenance incessante : non d’un présent qui serait
devenu passé, mais comme libre reprise d’un à-venir qui s’exprime
dans une saisie de la présence ; saisie comprise comme capture de
soi, dépossession, dessaisissement, mais qui n’est pas simple négation
dialectique de la possession ou du saisissement, ni simplement passive
comme une saisie judiciaire, mais passiveté ; saisie immédiatement
confirmée d’ailleurs, stimulée et ouverte, vivement proférée par la
mainlevée du ravissement. La liberté ne semble pas directement liée
à la souvenance, et même s’en écarter. Néanmoins, la souvenance en
question signifie la parole à tenir ou la promesse, le rappel de ce qui
a été promis, une forme de fermeté qui assure l’à-venir, une fidélité
ou une alliance inconditionnelle. Il n’y a pas ici de disjonction entre
une promesse conservatrice et une alliance tournée vers le progrès,
l’autonomie de l’action, la responsabilité morale ou politique.
La promesse est une alliance inconditionnelle, mais qui demeure
susceptible de devenir conditionnelle, et donc une alliance qui
implique l’engagement des parties contractantes ; et cela, par la
contingence même qu’induit toujours l’acte libre, la volonté, la loi.
Ce qui n’a donc rien d’arbitraire, puisque la liberté est ici la sagesse
comme volontés souveraines ou comme lois ! Ce qui conduit ainsi à
recevoir et à penser en même temps la liberté et la souvenance, tout
comme la gouvernance. La faiblesse, la défaillance ou la défaite même
de la liberté conditionnée, voilà qui suppose toujours une résistance
inamissible, ce qu’avait déjà bien pressenti la tragédie grecque.
Quant aux virtualités de la « folie », si l’on s’en tient ici au premier
mouvement, au saisissement initial, se manifestent la curiosité
gnostique qui voudrait seulement savoir en faisant l’économie du croire
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et du libre courage et qui produit toujours plus d’incertitudes et de
jalousies envieuses, l’illusion de la transparence sans cesse démentie ;
l’envie qui veut se maintenir dans le présent, voir à l’intérieur du
présent ; mais encore la nomination cruelle où l’être ne serait que
ce que je veux, où le corps individuel devrait n’être que ce que je
choisis en lui, ce qui pousse à la confusion pathétique (voire
pathologique) entre la prolixité magique ou infantile, et l’expression franche
ou majeure appelée ici parrhésie (pan-rhèsis), tout-dire comme cela
vient, sans dire n’importe quoi. Dérive qui implique logocentrisme,
le despotisme du logos qui entend s’inféoder le libre vouloir sans le
dire — tant il est vrai que la prolixité demeure muette lorsqu’il s’agit
de son effective stratégie et de sa morbidité latente —, après avoir
enrôlé toute l’énergie du désir illimité !
Or la liberté — entendue comme saisissement ou, plus
personnellement, comme souvenance — s’oublie avant de se nommer : la
nomination constitue le moment de style ontologique, pour ainsi
dire, s’il est vrai que le nom contient le secret de l’être, avec sa folle
dérive possible dans la sélection envieuse.
Quant à la structure duodécimaine, on peut y voir un multiple de
l’humilité, celui des deux mains parlantes qui recousent l’espace
fragmenté, le stress de la Loi, celui du décalogue auquel se joignent ses
conditions de possibilité, les alliances disparates et conditionnelles:
alliances dont les deux signes tardifs sont la circoncision volontaire
de la chair et le libre baptême de l’esprit, et qui ne peuvent se recevoir
sans le consentement explicite de chacun, à moins de sombrer dans
la maltraitance infantile et la tyrannie religieuse. Feu du couteau, du
sang, et feu de l’esprit venant frapper les récoltes, cribler les rangs.
Ce feu duodénaire, ce zèle construit, cette folie contingente — avec
ses équivoques, ses envies, sa réception obscure ou inopérante — est
un chiffre d’une assemblée apostolique et eschatologique, constituée
par une suite de sélections lors d’une succession de rencontres
contingentes. La jalousie est un miracle de la civilisation et du vouloir
éclectique ! Ce n’est pas une évidence, un sentiment standard que
chacun et à chaque âge pourrait adopter comme une coquille vide.
La censure moralisante et intellectualiste des images de genèse
nue et de la mise à nu apocalyptique — nudités qui nous indiquent
la totalité, serait-ce par le jeu naturel des tétrades distinct des
relations trinitaires —, de naissance et de fin, des configurations de
l’existence par la clarification comme jugement dernier — visions du
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paradis, du purgatoire et de l’enfer —, la censure des éventrations
et des hybridations illimitées à la Bosch, voilà qui réclame d’autres
formes d’expressions ! Nu je suis sorti de ma mère, nu exposé au
lieu du crâne, nu je retournerai à la terre. Non seulement dans l’art,
la dramaturgie, le romanesque, le cinéma, les constructions sonores,
mais dans les pulsions déchirantes — où la pièce ancienne ne résiste
pas à la pièce neuve cousue sur elle —, les perversions de la volonté
(comme mode de production et non comme finalité inadéquate), les
hallucinations, les délires, les comportements asociaux ou dénués de
tact, mais encore dans le logos staurou, la théologie qui voit
réapparaître les théologoumènes les plus éprouvés dans des contextes censés
pathologiques, scabreux ou incertains.
Chassez le sensible configuré par les images, oniriques ou non,
chassez les concepts configurés grâce aux dites images (y compris
cinématographiques ou vidéastiques), chassez la liberté du sensible
ou le jugement de la liberté, et tout cela revient au galop, à la charge,
en cavalerie et en batterie dans l’imaginaire révoquant le symbole,
voire le réel, le temps et l’histoire où la contingence cède le pas aux
nécessités peu ou prou dialectiques.
Dans l’inexpérience et l’éblouissement, il se peut que chacun
frôle le modalisme moderne et actuel, la triplicité du sujet comme
soi-même. Signe de l’acte bourgeois réduisant toute soutenance et
tout sens, à la tyrannie de l’action, à son obscénité, croyant épouser
tout l’être parce qu’elle le formule scientifiquement ou le dramatise,
le met au devant de la scène, en technique, en usine, en musique ou
en opéra, voire en vaudeville, en loisirs, en voyages ou en tourisme.
Mais aussi alliance moderne de la confiance en soi et de la curiosité
comme prise de soin du monde, stimulant l’audace de pensée et de
technique.
Pensée qui, en sus de cela, pourrait comprendre une théologie de
la folie à partir de cette triplicité saisie comme un intéressant foyer
de pathologie. Comment recevoir l’affirmation d’une seule nature
et d’une seule volonté en trois personnes exclusives, mais encore
l’affirmation d’une double nature et d’une double volonté en une
seule Personne ? Quelle portée réelle attribuer à cette redoutable
dissociation et à cette préoccupante unification par le haut ? Comment
apprécier l’ambiguïté de la personne qui multiplie audacieusement
au plan de l’immanence divine et qui unifie prudemment au plan de
l’économie contingente.
En outre, que signifie une telle unification, sinon une forme
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d’intolérable violence, car un être humain ne se définit simplement
ni par sa nature ni par sa personne. Il s’agit de quelqu’un de libre :
la communion la plus intime avec la nature et la personne divines
ne peuvent rien y changer ! Il n’est pas moins libre s’il est
entièrement unit à une autre nature et à sa propre personne en tant qu’elle
serait infinie. En outre, celui qui, par la foi libre, entend se laisser
conformer à la volonté divine, serait-il moins libre que celui qui ne
voudrait rien entendre ? Cela paraît inacceptable. Ainsi, le seul acte
de vouloir librement nous unit déjà intimement à la volonté que nous
voulons libre et qui nous veut libre.
Ainsi donc intervient l’urgence de penser, dans la ligne
christologique, serait-ce sans la comprendre, la construction des personnes
exclusives et immanentes reconnues à la divinité, à partir d’une seule
et unique volonté infinie. Comment la penser avec la volonté de
quelqu’un excédant sa fonction ? La liberté ne se découvre-t-elle pas
alors, en tant que liberté, sans différence liée à la disjonction du fini
ou de l’infini ? La liberté en tant que liberté n’aurait aucune
différence ontologique en Dieu et en l’homme : la liberté de quelqu’un
d’humain — irréductible à la nature humaine et à la personne
divine — ne serait pas différente de la liberté de la personne divine,
en dehors des différences d’exercice ou de conditions d’exercice.
La liberté pure comme liberté angélique est le modèle d’une
liberté sans contrainte corporelle, génétique, hormonale, cérébrale,
psychologique, sociale, éducative, philosophique ou religieuse, voire
rituelle ou astrale, mais qui reste capable de passer du symbole au
diabole : tant il est vrai qu’il ne suffit pas de vouloir librement le beau,
le bien ou le vrai, voire le bonheur légitime, car je peux vouloir le
bien ou le bonheur sans respecter la capacité de suspense propre à
la liberté — toujours tentée de vouloir se démettre d’elle-même par
excès de vitesse pour échapper au vertige tout en le prolongeant — le
tempo de la saisie, ni tenir compte de ce qui m’advient librement, du
saisissement que j’éprouve et que je suis.
Sans oublier que cette question métaphysique au degré le plus noble,
trouve des résonances pratiques et sociales qui excèdent la
rhétorique de la coincidentia oppositorum. L’assomption de quelqu’un par
la personne anticipe celle qui se passe entre une assemblée choisie
par cette liberté et un rassemblement sociologique, mais encore un
corps physique — mais déjà fraternel en tant qu’obéissant de par son
existence même, à la parole qui le provoque à l’être — et un corps
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 41 07/04/2015 18:37:0842 théologique de la folie
sacramentel dont les sacrements sont aussi bien des signes sensibles
que des signes de liberté ! Le frottement des opposés peut aller
jusqu’à la surchauffe, l’insomnie du Dr Jekill et de Mr Hyde, ce qui
est tout autre chose qu’une simple dialectique de la lumière et de
l’ombre, du jour et de la nuit.
Se laisser ressaisir par cela, voilà qui devrait contribuer à se réveiller
vraiment de la misère de la théologie, du secret mépris où elle se tient
elle-même, intoxiquée de ragots sur ses imprécisions, les fantasmes
du pressoir mystique ou ses appétits d’objectivation. Pourtant, la
voix qui claque aux oreilles comme coup de mousquet, flamme
soudain bondissante après l’assoupissement charbonneux, les
épigrammes, les digressions, peut subitement renouveler le cri dans la
nuit, différentes forces d’éveil, d’insurrection théologale, d’éviction
de la mélancolie, de l’acédie théologique : cet abandon violent, quasi
surnaturel, cette négligence, cette in-attention qui va jusqu’à laisser
la salle des noces sans vigilance et le deuil sans travail ni sépulture
(a-kèdia).
La parole abandonnée n’a plus de pierre où marquer même son
accablement, en appeler à la relève, au ressaisissement. Ce langage
errant, tout défenestré, même d’outre-tombe, le poète de Dieu, la
cithare de l’esprit, doit venir le relever envers et contre tout, lui
redonner son honneur d’être l’éclat de la matière, sa transfiguration,
le tombeau vide, le signe brûlant de vie, une alliance délivrant des
massacres archaïques, des théogonies poétiques, physiques ou
politiques — bref, de la fascination pour les hasards brutaux, les caprices
enivrants, les destins obscurs ou les nécessités éblouissantes !
C’est que le poète de la jalousie se voit interpellé par l’oreille
aiguë, l’œil éveillé, la gorge sensible, les doigts déliés, comme les
pieds poussiéreux, impatients d’ivres et vastes domaines où le
mystère en grains s’offre d’un vermeille tout furieux. Pareille jalousie
rend, même aux cendres du volcan des souvenirs, une ferveur aux
couleurs jamais vues sur ses pentes poussiéreuses.
Pitié pour nous, réclame l’esprit vigile aux lecteurs, pitié pour
nous qui combattons toujours aux frontières de la contingence et de
l’intangible, de l’inappréciable aux franges des événements les plus
saisissants. Où l’obscurité vient de ce que la découverte s’effectue
d’abord pour celui qui s’y engage, avant de pouvoir se clarifier. Où ce
qu’il y a d’obscur vient de ce que le sens n’est pas encore entièrement
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 42 07/04/2015 18:37:08Ouverture 43
déterminé, laisse place à une hésitation face à une bifurcation, une
libre élection, diverses totalisations.
Passe outre, ô folie, car ceux qui tiennent une rencontre
contingente — où l’on découvre en écrivant — pour un jeu de mots
aléatoires ou un style verbeux, une idée éclatante pour un grognement
de chien dans un salon de peur qu’elle vous morde, un certain
décousu pour une absence de suite dans les idées ou la déchirure
d’une pulsion, au lieu d’une preuve de la dernière force, ceux-là, c’est
certain, n’y entendront de toute façon rien. Surtout à une époque
où la civilisation fait de la volonté et de l’amour qui l’accomplit, une
affaire ordinaire.
Formule apotropaïque sans doute, écartant, malgré tout, la
mémoire de véritables avanies, et pressentant en sus, le cœur serré,
d’autres chevauchées aveugles aux abords de flamboyants domaines.
Piétinements subvertis pourtant, car ils servent encore à faire jaillir,
avec un surcroît d’abondance et plus violemment du pressoir, la
pourpre intempestive, bouleversant l’économie des noces convenues,
d’un vin sonore.
Paris (1984-1988) — Orval (1989-1996).
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 43 07/04/2015 18:37:0806a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 44 07/04/2015 18:37:09Section I
Le Saisissement
Ami ! Vois-tu cet éclair qui luit, ces paumes brillantes de mains
s’agitant dans un dense nuage, lumière étincelante diffractée en
plusieurs lampes d’ermites, aux mèches saturées d’huile ?
Imrū’ al-Qays ibn Ḥujr al-Kindī (c. 500- c. 540), Mu‘allaq ā
Yhwh serait donc celui qui souffle, qui amène le vent, un dieu de
l’orage qui peut aussi inclure des aspects guerriers, et une telle
caractérisation s’applique assez bien aux fonctions primitives de Yhwh.
Thomas Römer, L’invention de Dieu.
Le planeur relève de l’intimité sèche avec l’invisible… Un
avion, vous pouvez toujours le piloter aux instruments, au moteur…
bref, en truquant. Le planeur lui, ne vous passe rien.
Francis Marmande, Le vol à voile.
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 45 07/04/2015 18:37:0906a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 46 07/04/2015 18:37:09§ 1. Souvenance et curiosité
Le nom du Seigneur est Jaloux.
Exode 34, 14.
Par la profondeur de la douleur, on atteint à l’essence.
Marcel Proust
Si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai pas.
Jean 20, 25.
Soyez béni mon Dieu qui donnez la souffrance comme la meilleure
et la plus pure essence qui prépare les forts aux saintes voluptés.
Charles Baudelaire
Il y a donc des passions chez nos puissances célestes, et ces passions
n’entraînent jamais après elles une idée de désordre et de mal.
François-René de Chateaubriand.
Douleur si calme qu’on ne peut s’empêcher de
reconnaître des pensées d’immortalité.
Thérèse Martin
Le point de départ de la théologie comme discipline
« Toute méthode est grossière »
V. Larbaud, Journal intime, 1922
l se tient dans l’expérience comme saisissement — saisie, élection Id’une force qui survient dès avant le point de départ —, mais
encore dans la raison intellectuelle ou volontaire, pas seulement
raisonnable, et le témoignage scripturaire comme trace mémorielle,
trace d’une suite de sélections qui en annonce d’autres.
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 47 07/04/2015 18:37:0948 théologique de la folie
Par expérience, nous entendons l’expérience “sublime” ou
spirituelle, mais d’abord l’expérience sensible comme celle qui choisit
quelques galets dans une rivière, soit pour armer une fronde face au
plus fort, délivrer de l’oppresseur, soit pour la gratuité du jeu, faire
des ronds dans l’eau.
Mais faut-il voir une gratuité là où il n’y aurait, en réalité, que
notre intérêt ? Nous choisirions seulement ce qui nous plaît et
rejetterions ce qui nous déplaît, l’un nous procurant du plaisir et l’autre
de la peine. Or, il y a plusieurs variétés de plaisirs et plusieurs sortes
de peine. Nous pouvons renoncer à manger ou à boire malgré notre
faim et notre soif, parce que ce qui est à manger et à boire ne nous
convient pas, ou se présente dans un temps et un espace que nous
éprouvons comme inadéquats.
En outre, nous pouvons renoncer à manger et à boire ce qui nous
plaît le plus, car nous sommes contrariés par une douleur morale
ou une jouissance spirituelle prégnante. Nous pouvons renoncer, du
moins provisoirement, voire définitivement — sans qu’il y ait là une
renonciation de principe et suspecte au bonheur universellement
désiré — à ce qui nous fait plaisir en vue d’un engagement supérieur,
du plaisir des autres, de leur libération risquée, voire fatale.
En outre, dire que nous choisissons un objet parce que cela nous
plaît, revient à énoncer une forme de tautologie stérile : l’objet me
plaît parce qu’il me plaît. Mais justement, pourquoi me plaît-il ? Est-ce
seulement pour l’intérêt que j’y trouve ou que d’autres y trouvent,
surtout s’il n’est point partageable ? Ce n’est pas simplement parce
qu’il me plaît que je cherche un objet, mais parce que je le cherche
objectivement tout en le construisant, et non par l’envie mutuelle qui
valoriserait l’objet préétabli, partageable ou non.
Non, un objet m’attire vraiment parce qu’il est construit par de
multiples recherches antérieures de nombreuses autres choses
objectives. Mais avant qu’un objet ne m’intéresse de manière décisive, il
advient plusieurs recherches et il m’arrive de valoriser plusieurs
objets, sans que mon intérêt entre directement en jeu. C’est seulement
ensuite que je choisirai tel ou tel objet où un intérêt se manifeste, une
finalité se clarifie, en concurrence plus ou moins forte.
Autrement dit, même la sélection sensible comporte déjà une
dimension irréductible à l’intérêt et au désir concurrentiel ou envieux
d’un objet partageable. Il y a d’abord l’aventure de la recherche et la
découverte de différents objets ; c’est seulement après la découverte
que vient la poursuite d’une finalité intéressée, pour soi ou pour
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 48 07/04/2015 18:37:09SOuvenance et curIOSIté 49
autrui, une communauté. Toutefois, même une telle mise en œuvre
intéressée demeure, en quelque sorte, au service de l’aventure initiale
qui excède tout intérêt et envie. Nous savons maintenant que même
au plan animal ou végétal, les choses ne se passent pas simplement
par intérêt ou par passions sensibles.
Ainsi au cœur de l’expérience sensible, même intéressée ou
finalisée, je découvre cette inventivité qui excède l’intérêt, y compris le
plaisir esthétique que l’on peut trouver dans l’acte gratuit, le jeu, le
lancer des galets à fleur de l’eau pour y faire des ronds qui
s’élargissent au fur et à mesure des ricochets — jusqu’à pouvoir les penser
comme cercles ou ellipses, et même figures géométriques. L’objet
n’existait pas avant le lancer : il se forme grâce à lui. En outre, il se
modifie, se multiplie et croît au fil des ricochets ; le lancer lui-même
modifie le galet qui provoque les tores ; les galets deviennent légers !
Ainsi, se saisir d’un galet dans la rivière de la vie, le choisir, le préférer,
implique toute cette aventure initiale et cette mise en œuvre, cette
reprise intéressée qui se met encore au service de l’aventure initiale.
C’est dans cette aventure-là que jaillit la première expérience,
ce que l’on peut considérer comme l’énigme d’une sélection, d’un
choix, d’un saisissement initialement désintéressé, et d’une force
magique à son service.
Force qui peut être celle d’un enfant : l’adresse et la souplesse
compensant la faiblesse. L’effet semble disproportionné par rapport
à la cause. Comme s’il n’y avait pas de cause véritable, mais seulement
une cause intérieure à l’acte, avec ses rebonds. De même, l’action ne
semble pas avoir d’autre finalité qu’elle-même : ces rebondissements
et leurs impacts circulaires autant qu’éphémères. Et qui ne laissent
pas de traces durables au fil de l’eau…
Ce qui ne doit pas réduire le saisissement à une ablation de motifs
et de finalités, comme l’exercent les pleurs ou les rires pathologiques,
les comportements erratiques s’ils ne sont pas interprétés dans leur
fonction esthétique. Car le saisissement se passe comme une
affirmation qui excède la réduction à ce qui ferait défaut comme à l’émotion
esthétique qui serait recherchée. Le saisissement se passe avant
l’émotion esthétique ; cette émotion n’est déjà qu’une répétition
différentielle de l’aventure première.
C’est dans la main qui choisit tel ou tel galet bien lisse, c’est
dans le sage coup d’œil, c’est dans le lancer adroit, le léger
frémissement qu’il provoque à la surface de l’eau, ces ronds croissants, ce
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 49 07/04/2015 18:37:0950 théologique de la folie
fin silence, c’est dans l’expérience de ce choix que le saisissement
énigmatique s’éprouve, avant la mesure géométrique du cercle. En
ce sens, la volonté libre, son aventure infinie se manifeste au sein de
l’immanence.
C’est l’épreuve d’une telle aventure qui rend susceptible de
reconnaître la main d’une liberté qui choisit en excédant
radicalement les motivations et les finalités. Avant de venir sur le bout de
la langue ou à l’idée, la liberté de Dieu vient au bout des doigts,
ceux de la main puissante et qui fait alliance, comme si le galet
formé par la volonté libre, se laissait choisir, consentait à devenir
un choix décisif. C’est dans un tel saisissement que je saisis à quel
point je suis seul, et ceci : si je suis pluriel, c’est l’expression des
contingences que produit ma capacité de choix ou, à tout le moins,
de décision.
Si Dieu est seul, c’est parce que je suis seul ; s’il y a des dieux,
c’est seulement parce qu’il y a des effets contingents. Et s’il n’y a
pas de dieux, c’est que je m’éprouve l’effet d’une fatalité. Mais je
peux donc, dans le droit fil du choix, reconnaître ou rejeter la pierre
d’angle. Et je peux encore ne pas choisir aussitôt, sans que cela soit
de l’atermoiement ou une manœuvre dilatoire, mais la suspension
positive du vouloir par un autre : un vouloir ne pas, même s’il s’agit
du bien ; pour qu’il devienne mon bien, il faut que ma liberté lui
donne forme au cours de l’aventure qui se porte vers lui. L’homme
apparaît ainsi comme le nom de Dieu : une production contingente !
Enfin, si jaillit l’indifférence, c’est que le saisissement que je
suis s’efforce de se dessaisir lui-même ; ce qui demeure un
paradoxe, un aiguillon frémissant susceptible de relancer l’épreuve
du saisissement, d’éprouver le dard, cette liberté sans cause autre
qu’elle-même, mais librement voulue et capable de causer tant de
choses et de vouloir ce qui s’émancipe de sa cause.
Au sein de l’épreuve d’un tel saisissement, où celui qui saisit
est lui-même saisi par son objet qui s’accroît et prend du large,
s’éprouve tout frémissant, comme une liberté mandatée et mieux
encore, une liberté filiale, aimée vraiment, où la volonté libre
s’accomplit joyeusement dans l’amour et la vérité, mais une vérité
ouverte.
C’est au sein d’une telle ouverture qu’ose venir se placer la
théologie comme discipline ou comme méthode : le côté grossier
de sa méthode implique son sens des limites, celles d’une pensée
en pleine exercice, mais qui reconnaît que son objet est
incompré06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 50 07/04/2015 18:37:09SOuvenance et curIOSIté 51
hensible, qu’il excède toute égalité qu’introduit la pensée formant
son objet ou son bien. La faiblesse de la théologie qui exerce une
argumentation clarificatrice est la faiblesse requise pour être plus
conforme à ce qui se forme en elle comme objet premier, radical,
central et de portée universelle ; ce n’est pas une faiblesse comme
manque, mais comme puissance de son objet.
Le Christ — même comme nom d’une fonction “politique” — n’est
d’ailleurs pas cet objet premier ni central, car l’humanité et la
divinité, seraient-elles unifiées dans une seule personne, aucune
personne ne peut pas être plus radicale et centrale que Dieu seul.
Et si j’ose choisir le nom du père, le nommer père au lieu de Dieu,
seigneur ou je ne sais quel nom, ce n’est point pour l’assimiler
par projection familiale ou par métaphore, c’est parce que Dieu
est invisible, et que rien n’est plus invisible que la paternité non
seulement céleste, mais terrestre, à la différence de la maternité.
C’est d’ailleurs pourquoi Dieu se nomme père, avant même
d’être père d’un fils ; comme puissance paternelle invisible et sans
cause ni commencement ; le fils actuel est un commencement en
Dieu, une forme de contingence éternelle. Ainsi le monde pourrait
bien être voulu par Dieu — causé — comme sans commencement,
alors qu’en Dieu, il y aurait un commencement ! Etant entendu qu’il
faille distinguer la cause et le commencement temporel, ce qui ne
nous est ni coutumier ni facile.
Mais que le monde ait ou non un commencement, il est contingent,
voulu librement par le Père comme puissance sans commencement,
mais voulant un commencement intérieur ou filial, confirmé, stimulé
par une voix, une médiate immédiateté que l’on nomme souffle,
respiration, saisie et ressaisie, esprit, contraction et décontraction,
susceptible d’inspirer ce qui n’est pas soi, un à avenir.
Mais c’est à partir d’un tel “objet” radical et central, que la
théologie peut aborder tout événement et toute réalité comme objet
universel où tout fait signe. Ce qui donne à la discipline théologique,
non seulement d’offrir son point de vue sur tout, — ce dont toutes
les sciences, y compris humaines, n’ont que faire —, mais de trouver
en tout le signe de l’invisible, et mieux encore, l’invisible d’ores
et déjà irréductible aux différents parlers : scripturaire, liturgique,
conciliaire, dogmatique, juridique et même mystique ; parlers
signifiant dans ses perversions, mais aussi dans les diversions d’école
buissonnière, les handicaps mentaux et les variétés de la folie.
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 51 07/04/2015 18:37:0952 théologique de la folie
Le saisissement, c’est le saisissant et le même saisi qui surmonte par
avance toute émergence de la jalousie envieuse, en s’associant pour
saisir ensemble un tiers qui n’est réductible ni à l’un, ni à l’autre. Mais
c’est un tiers qui confirme l’initiative du saisisseur, lequel s’exprimait
dans le saisi ; c’est aussitôt un tiers qui stimule le saisi qui tendait
ardemment, par reconnaissance d’avoir été choisi, de s’en remettre
totalement au saisisseur sans nulle différence. Il ressaisit dès lors le
désir naïf du saisi qui voudrait se dessaisir de lui-même par amour,
le stimule et l’affermit librement en lui découvrant que son amour
accomplit sa liberté inamissible. C’est dans un tel dessaisissement
que tout trauma ultérieur est possible, toutes les déroutes de la
liberté, toutes les blessures de la volonté, toutes les folies ou toutes
les indifférences ! Mais c’est encore dans cet affermissement que le
saisissement initial éprouve la vérité qui réveille et aiguise la liberté,
rend libre en ce sens, et s’éprouve comme une seule liberté.
Le premier saisi s’éprouve lui-même dans son essai de retour
total au saisissant, ce qui aurait pu contrarier le projet absolu du
saisisseur, mais également menacer l’espace de respiration la virtualité
d’une saisie ad extra. Ainsi, en confirmant la saisie du saisissant, le
tiers ressaisisseur reconnaît la folie d’avant la folie, et rend possible
le monde d’avant le monde, mais également l’aujourd’hui éternel du
saisissement tel qu’il se voudrait manifester dans la contingence d’un
tel monde, mais encore la contingence de la saisie par la mort, mais
ultimement, excédant le monde, cette absence du corps contingent
qui ouvre à la chair un à-venir infini.
Ce tiers saisi et saisissant garde cette liberté de se manifester
autant du côté de la parole qui provoque l’écoute des êtres et leur
consentement à l’être, que du côté du cosmos ; autant du côté de
l’esprit, que du souffle respiratoire ; autant du côté du singulier
absolu, que de la défense d’une communauté menacée, et qui ne
trouve pas les mots pour prendre soin d’elle-même et, par elle, de
tout le navire des êtres menacés par la tempête.
Ce tiers témoin du saisissement s’éprouve autant du côté des
nécessités de la vérité ou de la sagesse, que du côté de la liberté,
autant du côté du vrai que du côté du bien. Et tout cela, parce qu’il
se trouve personnellement dans le souci et l’apaisement, l’inquiétude
et la sérénité, la tension et la relaxation, la systole et de la diastole,
comme joie d’être, de connaître et d’agir, seul et ensemble, rencontre
au travail et au loisir ; joie surprenante, joie saisissante, qui excède
la dialectique et déporte tout vers le saisissement. Sans qu’un tel
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 52 07/04/2015 18:37:09SOuvenance et curIOSIté 53
saisissement puisse se passer dans une connexion totale entre le
saisissant, le saisi et le ressaisi, car il n’y aurait pas saisissement
unique si une pluralité singulière ne se maintenait pas, s’il ne se
gardait pas un malgré tout d’incommunicable au sein de l’unité pure.
Il n’en demeure pas moins que la souplesse du tiers
ressaisisseur exclut la portée ultime de la critique qui mettrait en cause la
confusion sporadique du transcendental et de l’empirique, de l’a
priori et de l’a posteriori, car la ressaisie spirituelle exprime l’unité
liberté divine et la liberté de quelqu’un, ni nature ni personne
divines; liberté qui, en elle-même, n’est pas distinguable par les
disjonctions du fini et de l’infini ! Les distinctions ne proviennent
que de la situation d’exercice, des contraintes naturelles, des
différences psychologiques, sociales, mais encore peccamineuses,
celles qui marquent une liberté non seulement limitée, fautive, mais
profondément entravée et si souvent défaite.
C’est la liberté qui veut cela pour offrir à tout un chacun la
puissance de s’unir à elle, et même de n’être que ce que la liberté
infinie veut, sans devenir cette liberté de Dieu seul. A moins de
suivre la voie véritable et vive de celui dont l’âme même est libre
volonté de cette volonté de Dieu seul. Tout ce qu’on peut en dire,
dans le cadre ou non d’une argumentation plus ou moins serrée,
n’atteint jamais cette liberté sans cause ni commencement.
Le monde d’aujourd’hui trahit un besoin pressant de la théologie
comme discipline où la raison est à l’œuvre tant au plan de l’acte
volontaire que de l’acte intellectuel. Non pas uniquement parce
qu’elle rationaliserait les rapports sociaux, les religions, leurs affects,
les marchés, la finance ou les formations étatiques, diverses formes
de violence plus ou moins endémique à chaque niveau — par le
biais de l’histoire, de la géographie, de la philologie, de l’exégèse,
de la philosophie, d’une généalogie de la sécularisation (le passage
de l’oikonomia de la vie divine à l’économie politique, de la justice
au réalisme sexuel, familial et politique, de l’Eglise à l’Europe ou
à l’Occident, par exemple), de la conscience critique des écarts
entre histoire et parole évangélique —, mais par sa force propre de
proposition et d’hospitalité des contingences : au plan de la libre
alliance innovante et de la réception de la promesse, excédant la
contingence naturelle; au plan de l’ouverture du temps des corps
différenciés et de l’histoire par l’espérance, de sa capacité d’offrir
une structuration du disloqué, une totalité inventive.
06a_Forthomme2-TheoFolie_BkInterior_VersNoir_070415.indd 53 07/04/2015 18:37:0954 théologique de la folie
Saisie aventurière
Le nom de la jalousie s’éprouve d’abord dans la violence d’un choix
exclusif. Elle marque une proximité extrême de l’élu, comme une
immanence à l’élu, assuré d’une ressource : proximité comme
apparentement sanguin. Et pourtant, une force si radicale marque une
différence irréductible, une transcendance du “prochain”. Malgré
tout, la jalousie, se passe immédiatement comme provocation, appel
à une réponse, exigence pressante. Convocation pour une
immanence zélée au point qu’elle corresponde parfaitement à la jalousie
qui enjoint. En cela, se passe bien la révocation de toute passion à
son pur bénéfice, puisqu’il s’agit d’engendrer une parfaite réponse,
familière du secret même de la jalousie.
La jalousie se saisit dans son unicité et sa différenciation. Elle
entend que tout lui réponde, dans le plus infime détail, en même
temps qu’elle s’excite dans la singularisation, la séparation farouche,
et la dissemblance. Néanmoins, cette différenciation demeure
exclusive en ce sens qu’elle ne se multiplie pas au-delà du tiers. Ce serait
quitter le patrimoine, l’ousie, et vider la jalousie de ses soutenances
subliminales, l’épointer dans un imaginaire qui ne serait accentuation
d’une passion aiguë que l’espace d’une dose narcotique
d’indétermination, ou d’un spasme lié à l’imagination fouettée. Si l’indéterminé
se passe bien, ce ne peut être qu’au cœur du saisissement, de sa
passiveté.
N’empêche que la différenciation s’évanouirait si elle n’était
aussitôt ressaisie de façon exclusive par son plus proche, dans sa
parenté, et dans ce qui la révèle à elle-même: le tiers. Le tiers semble
d’abord masqué par l’autre vers lequel la force d’exclusivité se porte.
Exclusivité telle que cet autre, cette proximité engendrée, veut tout
rendre, désire s’en remettre complètement à sa source d’élection.
Nous découvrons peut-être ici la source d’une souvenance qui se
fait curiosité généalogique, théogonique et historique. La souvenance
théologale provoque la curiosité qui humanise. Les termes de père
et de fils sont suscités par cette attention de l’esprit, cette curiosité
initiale des êtres vivants en société. La souvenance du patrimoine
commun, de la parenté, provoque l’esprit de recherche.
Ce qui s’affirme particulièrement face au risque d’éclatement
ou de disparition d’un groupe, d’une société ou d’une civilisation.
Même si la curiosité — entendue ici comme prise de soin ou de cure,
l’antonyme de l’acédie reçue comme incuria — excède bien vite ce
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recueillement identitaire : aussitôt elle se tourne vers le tiers ad extra,
les autres patrimonies, les autres peuples, comme Eve curieuse d’un
fruit merveilleux. Nous songeons volontiers à Ulysse, mais il s’agit
pour lui moins de découvrir les autres que de retourner chez lui : son
oikoumenè grecque reste fidèle à l’étymologie: une réalité
domestique.
On l’oppose volontiers à Abraham qui va vers une terre qui n’est
pas son lieu natal; mais le nomade est-il vraiment curieux des autres
peuples ? Et celui qui a répondu à un appel, à une promesse, n’a-t-il
pas déjà répondu me voici ? Que ce soit à l’accusatif et non pas au
nominatif (je suis), n’y change rien; partout il suppose une forme
d’identité, même si elle n’est pas un idem mais une ipséité promissive,
même si elle est ouverte, aventurière, car elle suppose d’aller vers
une représentation de soi qui vous devance en qui vous appelle et
vous promet. On dira qu’il y a le sens de l’hospitalité, la fameuse
philoxénie; mais l’hospitalité n’est pas une curiosité ou une exploration,
au contraire; il s’agit d’abord de rafraîchir l’hôte, de laver les pieds,
de manger et de boire. C’est seulement ensuite que commencent les
questions exploratoires et le récit, la grande narration des aventures.
Et si Moïse envoie des missions de reconnaissance, il s’agit surtout
d’espionnage, sans compter qu’il ne découvre pas en personne le
pays exploré. Quant à Jésus, tout semble inverse : il ne s’intéresse
qu’à son propre peuple et critique même le prosélytisme pharisien;
mais il manifeste une manière de s’intéresser exclusivement aux
siens — sous occupation romaine, mais sans plus avoir la charge du
“politique” —, il manifeste un zèle si singulier qu’il provoque très
tôt les voyages pauliniens et l’esprit de récapitulation de toutes les
nations : l’universel s’y forme, à partir d’une liberté qui se veut
réconciliatrice en elle de tous les clivages passés, résiduels et futurs, et non
comme universel singulier, détermination nécessaire d’une grande
Logique !
Ce qui ne doit pas celer les voyages prophétiques traditionnels,
l’isrâ’ qui initie aux noms divins, au Dieu panauditif et
panoptique — celui qui entend et voit parfaitement — et le mirâ’j qui
reprend l’échelle de Jacob, laquelle sera encore rénovée et carrément
modernisée par l’ascenseur mystique. Et sans vouloir réduire l’un à
l’autre, fût-ce par le truchement d’une “mystique” expérimentale : le
voyage aux paradis artificiels du haschich mais encore au
vagabondage schizoïde et autres délires ou confusions mentales.
Avant de désigner une indiscrétion ou l’espionnage du curiosus
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