A nous la parole

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En janvier 1995, nous étions des milliers, à travers toute la France et au-delà, à être scandalisés par les décisions romaines : Jacques Gaillot est viré de son diocèse d'Evreux. Il devient évêque de Partenia, un lieu, un espace inconnu de tous. Un diocèse que Jacques Gaillot crée depuis 10 ans.
A l'occasion de cet anniversaire cet ouvrage rassemble des témoignages multiples.
Publié le : jeudi 1 septembre 2005
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EAN13 : 9782336264431
Nombre de pages : 280
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A nous la Parole
Partenia, dix ans déjà

www.librairieharmattan.com e-mail: harmattan1@wanadoo.ff @ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9010-0 EAN : 9782747590105

TEMOIGNAGES

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A nous la Parole
Partenia, dix ans déjà

Préface de Pierre Pierrard

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Harmattan

75005 Paris

Hongrie
L. u. 14-16

Espace L'Harmattan

Kinshasa

Konyvesholt Kossuth

Fac..des Sc. Sociales, Po\. et Adm. ; BP243, KIN XI
Université de Kinshasa - RDC

L'Harmattan Italia Via Degli Artisri, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

1053 Budapest

Collection Chrétiens Autrement
dirigée par Noël Hi/y Appel aux chrétiens: Croyons-nous Croyons-nous comme avant? tout ce qui est affirmé dans les Eglises?

Que disons-nous?

Nous sommes nombreux à souhaiter nous exprimer en toute liberté, dans des groupes de réflexion, dans des associations diverses de chrétiens, mais aussi dans des revues et des livres. Beaucoup désirent aussi célébrer leur foi chrétienne dans des
cérémonies qui tiennent compte de la culture moderne. Nous proposons à ceux qui le désirent d'écrire leur livre personnel, de participer à des livres collectifs pour dire publiquement une foi chrétienne du XXle siècle. C'est le but de cette collection, laisser la liberté de parole à tous ces chrétiens en recherche. Noël Hily Centre de Recouvrance 12, rue de Recouvrance 45000 Orléans Tel: 02 38 54 13 58

PRÉFACE

CARNETS DE ROUTE PARALLÈLES Il y a quelques mois, Jacques Gaillot signait Carnets de route: de sa plume inimitable, jamais trempée dans l'amertume, mais nourrie de la moelle de l'Évangile, il nous invitait à partager avec lui les joies, les étonnements, les tristesses que, depuis dix ans, il ressent au contact des femmes et des hommes de ce temps, dans leur diversité et le charisme de chacun, les plus démunis, les plus désespérés étant ses interlocuteurs privilégiés. Du Larzac à Lisbonne, de Naples à Madagascar, de Ramallah au Palais de Chaillot, du festival de Montguyon à la vallée d'Aspe, des évêques transis aux « sans» dépouillés, du silence de la pauvreté extrême à celui qui accompagne la prière la plus intime et la plus forte, nous l'accompagnons comme nous l'avons toujours fait, avec, au cœur, une admiration que l'épreuve, dans sa durée inadmissible, n'a fait que renforcer. En essayant de mettre mes pas dans ses pas, je me convainquais que Jacques possède une vertu, un charisme qu'on rencontre rarement dans un monde, dans une Église où règnent les idées gelées, les scléroses, les paresses, au service d'une pensée unique, d'une uniformité qui est la caricature grimaçante de l'unité. Je veux dire que Jacques est essentiellement, existentiellement, un PASSEUR.

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Un passeur de rivières, de frontières, de fondrières. Sa marche, en des lieux insolites, infréquentés ou dangereux, n'est pas celle d'un géant, d'un saint Christophe portant le petit Jésus sur ses épaules: c'est la marche humble mais assurée d'un homme frêle mais d'une armature solide, qui, naturellement, trouve les gestes, les mots qu'il faut pour soutenir dans leur marche incertaine les infirmes, les éclopés, ceux qui n'ont aucune assurance, ceux dont le pied cède aux obstacles et aux traquenards... J'en suis toujours à me demander comment Rome, toujours si prompte à offrir des exemples à imiter - souvent tirés d'un passé révolu -, a pu ignorer, ou feindre d'ignorer, l'exemple permanent, si fort, de celui qu'elle a fait évêque de Partenia, cette petite sœur africaine d'Évreux... Passeur, Jacques est aussi un « passe-muraille », comme le héros de Marcel Aymé. Ce type de personnage

rare, rarissime même - possède la facuIté de pouvoir aller d'une pièce à l'autre sans avoir à pousser la porte: simplement en passant à travers la cloison, le mur, la muraille. Alors que les représentants patentés de l'Église reçoivent en des lieux réservés, généralement aseptisés
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pour conjurer les miasmes « hérétiques» - églises,
sacristies, presbytères, salles paroissiales.. .-, Jacques, en dehors de sa petite chambre de la rue Lhomond, ne dispose d'aucune salle de réception, d'aucune antichambre. Négligeant les longs couloirs de l'attente et de l'angoisse, passant à travers les murailles les plus épaisses, il se trouve tout de suite de plain-pied avec celle, celui qui, vivant dans la solitude, le froid de la rue, la promiscuité, la précarité, la peur, la faim du corps et du cœur. .. se désespère de voir surgir à ses côtés un homme capable de s'échapper du monde tranquille et nanti, pour se faire son compagnon... Contrairement à la plupart
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d'entre nous, Jacques ne dispose pas d'un de ces trousseaux de clé que nous enserrons avec précaution dans nos poches. Jésus-Christ non plus n'en avait pas: ce qui lui permettait d'être partout chez lui, c'est-à-dire chez les autres.

Et voici que j'ai la joie de présenter un autre Carnet de route, qui, tout en étant parallèle à celui de Jacques, est planté d'antennes qui mettent ses auteurs en perpétuelle communication avec ce dernier. Il s'agit d'une suite de témoignages provenant de gens de tous horizons qui, durant les dix ans qui ont suivi l'inique révocation de notre évêque d'Évreux, l'ont suivi de loin ou de près, au long de routes ou de chemins de traverse raccordés à la route de Jacques. S'expriment ici, en des termes dont la teneur et le ton ne se sont pas affaiblis depuis l'épreuve de janvier 1995 : des chrétiens et des chrétiennes toujours engagés dans une Église qu'ils secouent périodiquement; des prêtres toujours en attente d'un Vatican II réellement vécu ou des « prêtres sans domicile fixe », marginalisés comme le sont tous ceux qui ne parlent pas la langue unique et canoniquement reconnue; des étrangers qui disent avec quelle force le message de Jacques Gaillot a franchi les

frontières; des exclus de toutes sortes

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prisonniers,

homosexuels, sidaïques, chômeurs... - que Jacques Gaillot a retenus au bord de l'abîme; des croyants et des « peu-croyants» qu'une retraite spirituelle animée par Jacques a bouleversés pour toujours; des couples qui, pour reprendre l'expression de l'un d'entre eux, ont découvert, grâce à Jacques, « un christianisme d'une autre planète» ; des militants, hommes et femmes, qui, tentés, après les événements de 1995, de quitter l'Église, lui sont restés attachés, à l'imitation de Jacques; des utopistes qui
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ont rêvé que Jacques était élu pape, ou que le pape actuel, se débarrassant de ses oripeaux sacrés, retrouvait les petits chemins de Galilée...

La tonalité générale de ces textes - qui ne sont jamais inintéressants, rarement médiocres - est nettement plus « espérante » qu'en 1995. Alors, l'espérance d'une rénovation existentielle de l'Église-institution, était très souvent submergée, détrempée par une colère, une amertume qui s'exprima en mille cris, pétitions, déclarations, lettres... Aujourd'hui, si la grande majorité de celles et ceux qui s'expriment dans le présent ouvrage demeure très marquée par la révocation de Jacques, si le souhait dominant reste la véritable reconnaissance de Jacques comme évêque à part entière, si, comme il y a dix ans, l'Église qui est préconisée, celle de demain, est vue comme un large fleuve débordant de ses rives et non comme un sage et étroit canal, l'espérance éclate.
Je crois qu'il faut attribuer cette mutation à deux causes, d'ailleurs concomitantes. La première est liée à l'étonnante pérennité du comportement extérieur et intérieur de Jacques Gaillot. Le connaissant depuis trente ans, je le trouve semblable à ce qu'il a toujours été: rue Lhomond comme chez n'importe qui, il reste l'homme disponible, écoutant, humble, ennemi de tout concept

stérile et de tout faste artificiel. Et puis, sa vie spirituelle à laquelle les médias font rarement allusion - demeure
active parce qu'elle est constamment réactivée, par l'engagement au service des autres, certes, mais aussi par la familiarité avec la Bible et l'Évangile. D'autres, dans les mêmes circonstances, se seraient « défàits » : Jacques est resté « notre Jacques », « tel qu'en lui-même l'Éternité le change ». Et nous en remercions le Ciel.

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Et il y a une autre pérennité, plus surprenante: celle de notre association Partenia. Ayant été l'un de ses fondateurs, je sais quels obstacles, de toutes natures, elle a dû franchir depuis dix ans. Extrêmement fragilisée, au cours de ses premières années, par le lourd silence hostile des gens d'Église et par le découragement manifeste de quelques-uns de ses promoteurs, Partenia a trouvé dans l'épreuve, et dans le compagnonnage roboratif de Jacques Gaillot, la force de durer, pour le grand bénéfice de ses membres. Au point que, aujourd'hui, elle fait preuve d'une solidité qui lui a été longtemps refusée et d'une audience dont ont récemment témoigné les cinq cents personnes réunies à Paris à l'occasion du dixième anniversaire de la révocation de Jacques. Partenia est devenue une « force tranquille» : l'Église officielle qui, en 1996, avait parié sur sa prompte disparition, sait qu'elle doit compter avec elle.

Pierre Pierrard

Il

TÉMOIGNAGES

Partenia ne regarde pas le passé dans un rétroviseur, mais vit intensément le présent pour mieux appréhender l'avenir. C'est son d~fi permanent et, sans doute, la nouveauté et la puissance de l'appel de Jacques Gaillot.
Quand j'ai entendu parler de Jacques Gaillot, j'étais directeur de la rédaction de Triolo, un magazine de Fleurus-Presse, destiné aux 10-15 ans. Par ailleurs, j'avais des attaches dans l'Eure. J'avais effectué des études secondaires au collège Saint-François d'Évreux et mes parents y possédaient une maison de campagne dans laquelle je me rendais souvent. Nous y avions de nombreux amis et l'Eure n'était pas, pour moi, qu' «un département de passage », comme on le qualifie trop souvent.

D'emblée, ses propos m'ont intéressé. Personnellement et professionnellement. Personnellement, cet évêque, relativement peu connu jusqu'alors, m'intriguait. Par de nombreux amis dans l'Eure, par des prêtres, je savais qu'il déroutait, qu'il secouait les habitudes établies depuis la nuit des temps, qu' « il n'était pas comme les autres ». Très vite, je me suis senti proche de ses engagements, de ses propos. Un air de liberté flottait enfin sur l'Église, dans la bouche d'un évêque! Professionnellement, je lisais ses déclarations dans les hebdomadaires et les entendais à la radio ou à la télévision comme n'importe quel journaliste. À FleurusPresse, nous sentions que nos jeunes lecteurs avaient tendance à «décrocher» après le catéchisme, que l'institution leur apparaissait trop rigide, qu'ils s'éloignaient peu à peu parce que l'Église ne répondait pas ou plus à leurs préoccupations quotidiennes.
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Aussi ma première rencontre avec Jacques Gaillot fut-elle strictement professionnelle une demande d'interview pour Triolo. Ses propos se révélèrent simples et libres, destinés à de jeunes adolescents en pleine interrogation. J'ai rencontré un évêque, à Évreux, m'accordant du temps, me préparant du café, soucieux d'un rendez-vous de qualité. De cette première interview date une profonde amitié. Pour les jeunes lecteurs de Triolo, il était capital de montrer qu'un évêque était un homme avide de les écouter, de connaître leurs préoccupations et non un préfet chargé de délivrer une parole perçue comme rigide voire obsolète. C'était aussi important de montrer que Jacques Gaillot acceptait de parler à de jeunes lecteurs et qu'il ne réservait pas ses déclarations à des journaux pour adultes. Pour de nombreux jeunes lecteurs, cet évêque, déjà « autrement », a constitué une découverte. Enfin, un homme accessible! Beaucoup - ainsi que leurs parents ont réagi positivement.

1990. Année importante pour moi. Je me marie avec Doris à Canappeville, entre Le Neubourg et Louviers, dans la petite chapelle du prieuré Notre-Dame-des-Bois qui appartient aux Frères missionnaires des campagnes, devant le père Guy Ollivon et, bien sûr, Jacques Gaillot, devenu un ami. Il accompagnera mon épouse quand elle succombera d'un cancer en 2001. Une fidélité, une amitié, sincère et profonde, loin des médias.
En 1994, je deviens informateur religieux à La Vie, appelé par Jean-Claude Petit. Depuis plusieurs années, La Vie suit avec bienveillance cet évêque courageux, si proche des valeurs partagées par ses lecteurs. L 'hebdomadaire chrétien rend compte de ses activités et de ses difficultés avec la hiérarchie. De nombreux lecteurs 16

manifestent leur proximité et leur attachement avec cet évêque si ouvert et si témoin de l'Évangile. Pour beaucoup, il incarne l'Église de Vatican Il, celle qui a représenté tant d'espoirs, celle pour laquelle ils ont mené tant de combats. En 1995, la bombe éclate. Jacques Gaillot est viré de son diocèse d'Évreux. Il devient évêque in partibus de Partenia. Un lieu, un espace inconnu de tous. Un diocèse que Jacques Gaillot crée depuis quelque dix ans. Immédiatement, je pars pour la petite préfecture de l'Eure pour « couvrir» l'événement car La Vie décide de «mettre le paquet », persuadée, à juste titre, de l'importance et du retentissement de la décision. Jacques Gaillot n'est pas abattu. Il affronte courageusement ce qu'il ressent comme une injustice commise vis-à-vis des chrétiens de l'Eure. Je passe beaucoup de temps avec lui pour raconter l'événement aux lecteurs de La Vie. À titre personnel, quand Jacques Gaillot me raconte son entretien au Vatican, je ressens son éviction comme une décision profondément injuste et surtout d'un autre temps. Comme si Rome n'avait rien compris au lien créé entre un évêque et son peuple. Comme si Rome affichait une rupture avec Vatican II. Comme si Rome marquait sa peur envers un évêque d'un petit diocèse. Comme si Rome se réduisait à être le père fouettard de l'Église catholique. Nous sommes plusieurs journalistes à relater ce qui se passe à Évreux, marqués par le sentiment de colère de beaucoup de gens, chrétiens ou non, qui se sont déplacés pour manifester leur soutien à « leur» évêque. JeanClaude Petit, PDG et directeur de la rédaction de La Vie, écrit un long éditorial pour regretter la décision du Vatican.
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Le jour de sa dernière messe à Évreux, je me souviens de Jacques Gaillot, rayonnant, entouré de quelques amis évêques, et surtout ému de la présence de milliers de gens. Je me souviens de la colère de certains et de la souffrance d'autres. Je me souviens d'une vague d'humanité marquée par l'incompréhension. Je me souviens aussi de la solitude d'un homme, atteint dans son honneur. Je me souviens que Jacques Gaillot ne manifestait ni haine, ni dépit mais sollicitude auprès de ses amis. Je me souviens aussi de paroles de diacres, de prêtres et d'évêques: beaucoup exprimaient leur regret devant une décision abrupte. Pourquoi Jean-Paul II, qu'ils respectaient, avait-il donc décidé de « punir» un de ses frères évêques?

Je réalisais mon travail de journaliste en racontant aux lecteurs de La Vie ce que je voyais et vivais pendant que l'hebdomadaire était submergé de lettres exprimant leur désaccord avec Rome et leur amitié avec Jacques Gaillot. Un des événements les plus marquants et les plus émouvants de ma carrière. Journaliste, je « couvrais» une manifestation importante. Chrétien, j'étais scandalisé de cette sanction. Ami, je me sentais, ô combien! proche de Jacques Gaillot, blessé. Combien de fois avons-nous discuté de cette décision! Combien de fois avons-nous essayé de comprendre! Combien de fois avons-nous essayé d'entrer en contact avec le nonce apostolique, de proposer et d'imaginer des solutions! Combien de fois avons-nous essayé de rencontrer des évêques pour leur communiquer le désarroi de milliers de gens! Et combien de fois nous sommes-nous heurtés à des blocages, à une institution quasi autiste, prête à passer par «pertes et profits» l'affaire Gaillot !
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Pendant ce temps-là, Jacques Gaillot s'installe sur le parvis, sans quitter l'Église, sa famille. Première installation, rue du Dragon. Premiers contacts avec Droit au logement. Premières prises de conscience avec l'importance des « sans », de 1'« étranger », de « l'Autre ». Partenian'existe pas encore. Partenia se construit. Pour beaucoup, la coupure avec le diocèse d'Évreux, le « deuil» comme disent les psychologues..., n'est pas évidente. Faut-il s'en étonner 7 Jacques Gaillot est le principal point de repère, ne cessant de recevoir et de manière quasi prophétique, décide de partager la vie des exclus. Ainsi se constitue peu à peu son appel. Partenia se construit aussi autour d'une Lettre. Beaucoup ressentent le besoin de créer un lien sur ce parvis, cet Autrement qui se construit peu à peu. Beaucoup de « sans », dans des luttes très diverses, contactent Jacques Gaillot. Ils lui expriment qu'il n'est pas seul et qu'ils ont besoin de lui. Deuxième installation de Partenia, rue Cardinet dans le 17e arrondissement, avec l'aide de Jacques Bayet, des Publications de la Vie Catholique. Le bureau de Jacques Gaillot est une ruche. Il ne cesse de recevoir. Mais les charges de loyer sont lourdes et, faut-il l'avouer 7, les locaux sont plutôt confortables. Correspondent-ils à la mission que se fixe Jacques Gaillot 7 Ne risquent-ils pas d'enfermer 7 Partenia ne s'est pas construit en un jour ! Partenia est le fruit de la parole prophétique de Jacques Gaillot, de réflexions, d'intuitions et... d'opportunités. Les luttes se multiplient, en France, dans les années 1990. Les sans-papiers s'organisent peu à peu. Les mallogés hurlent leur désespoir. Ils seront le point d'ancrage de Partenia. Jacques Gaillot ne cesse de répondre à des appels, de répondre à des courriers de soutien, de
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s'interroger aussi, d'appeler les uns et les autres à construire Partenia avec lui, en réseaux, à prendre des responsabilités. Il pressent que Partenia doit être un diocèse « autrement» dont l'évêque n'est pas à la tête mais où chacun doit trouver sa place. Partenia se construit avec la diversité des uns et des autres. Certains auraient aimé une structure rigide, ressemblant à un diocèse classique, d'autres s'insèrent dans la souplesse d'une association nouvelle qui « fait» Église au contact de ceux qui luttent, ici et là, pour plus de justice et plus d'humanité dans un monde de plus en plus dur.

L'aventure, car c' en est une, se poursuit avec l'installation de l'association Partenia à la Maison des ensembles, un squat, rue d'Aligre, dans un quartier populaire de Paris, pendant que Jacques Gaillot est accueilli, dans une petite chambre, chez les spiritains, rue Lhomond. La MDE se révèle une maison d'associations, de syndicats, d'organisations diverses, de luttes. Partenia y occupe une petite pièce. À elle de trouver sa place! À elle de répondre à l'appel intuitif, prophétique, de Jacques: vivre, s'installer avec les « sans », avec ceux qui luttent. Ce ne sera pas facile tous les jours! Il faudra cohabiter avec des organisations aussi différentes que Sud, le DAL, le Comité des sans-logis, la Chorba qui organise des distributions de repas, une association de chômeurs, des associations locales, le CNPT de tendance anarchiste... Des réunions et des réunions... Des tensions parfois, des enthousiasmes toujours. Partenia trouve peu à peu sa place, acceptée par tous, s'investit de plus en plus et prend des responsabilités dans la gestion de la maison. Et puis, la MDE est « envahie» par quelque trois cent cinquante sans-papiers! La MDE n'est plus une

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maison d'associations mais une maison d'accueil car trois cent cinquante personnes décident d'y vivre. Les conditions de vie sont précaires. La MDE, une ancienne maison de syndicats, n'est pas conçue pour recevoir tant de personnes... Et pourtant, cela se fera! Partenia décide de rester au milieu des sans-papiers, de ne pas se réfugier dans un lieu plus confortable. Partenia : une association, un diocèse « autrement », le bureau de Jacques Gaillot, un lieu d'accueil, un lieu de médiation... Tout cela à la fois.

C'est ici que nous créerons des liens d'amitié avec la Chorba qui ne cesse de distribuer des repas pour les « sans» à la rue, avec le Comité des sans-logis, avec une association de chômeurs, avec tous les sans-papiers dont les porte-parole successifs, Moussa et Traoré se révèlent des hommes d'exceptionnelle valeur et.. . de fins politiques. Ici, nous écrivons aux ministres de l'Intérieur, de gauche et de droite... Ici, nous recevrons Bertrand Delanoë, futur maire de Paris, et Michèle Blumenthal, future maire du 12e arrondissement de Paris. C'est à la MDE que nous recevrons des journalistes, des hommes politiques, des évêques... Ici, nous chercherons comment retrouver le contact avec la Conférence épiscopale de France. Ici, nous déciderons d'aller rencontrer, avec nos amis sans-papiers, le nonce apostolique, monseigneur Baldelli. C'est ici que nous fêtons chaque régularisation. Ici, nous constituons des dossiers pour les préfectures. C'est ici que Partenia, une simple association, un diocèse « autrement », se réunit et accueille. Ici, nous écrivons la correspondance entre Jacques Gaillot et monseigneur Billé. Ici que nous nous réjouissons que le président des évêques de France lui rappelle, en 2000, sa fraternité. Un petit pas? Un grand pas! Car Partenia apprend à se mettre debout, à répondre aux intuitions de
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Jacques Gaillot, à vivre non pas au service des « sans» mais au milieu d'eux, avec eux. C'est à la MDE que nous tiendrons des assemblées générales de Partenia, partageant nos repas préparés par La Chorba. La MDE : un lieu d'accueil, de rencontres, de luttes, de réflexions, d'espoirs, d'amitiés. C'est ici que Jacques Gaillot répond à ses mails, à son abondant courrier, raconte ses voyages, partage ses expériences et ses rencontres. Nous sommes loin du tohubohu médiatique tant décrié par certains et mis en avant par le Vatican. Nous construisons en cheminant avec l'autre qui frappe à la porte de la MDE, de Partenia. Ici, des hommes ont rencontré des hommes. Ici des hommes ont écouté, ont envisagé des « actions» dans un seul but: redonner dignité à chacun. Certains sont chrétiens, d'autres musulmans, d'autres athées, qu'importe! Et puis, il y a deux ans, la MDE a été évacuée par des CRS. Que de promesses non tenues... Des sanspapiers jetés à la rue. Comme nous, toujours avec eux. Cela fait partie de notre aventure. Partenia, hébergée actuellement à la mairie du 12e arrondissement, maintient ses liens avec le CDSL et la Chorba qui redémarrent leurs activités. Tous les sans-papiers de la MDE qui se sont toujours caractérisés par un combat non-violent sont enfin régularisés. C'est une merveilleuse réussite et une joie pour tous. Ils cherchent à s'insérer dans la société française. Un autre combat, tout aussi quotidien. Partenia a maintenant rejoint les Réseaux du Parvis, des associations diverses qui souhaitent une Église plus fraternelle. Partenia se prépare à célébrer non pas les dix ans de l'éviction de Jacques Gaillot mais à fêter les dix ans de son existence. Bien sûr, je souhaite que les évêques de France réaffirment leur fraternité, comme nous redisons

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notre appartenance à l'Église, notre famille, fût-elle lieu de tensions et de conflits. À nous tous de les surmonter! Partenia ne regarde pas le passé dans un rétroviseur mais vit le présent pour mieux appréhender l'avenir. C'est le défi permanent de Partenia et sans doute la nouveauté et la puissance de l'appel de Jacques Gaillot, cet évêque « autrement ». Regarder l'étranger non pas comme un autre lointain mais comme un frère proche. Être avec les « sans ». Une écriture de l'Évangile, à l'aube du XXIesiècle?

Olivier Robert, 75 Paris

« Olivier, déjà malade, était avec nous pour la fête du 15 janvier, proclamant sa foi en un avenir partagé avec les « SANS» dans le sillage de l'évêque de Partenia. Le 18 mai, bien malgré lui, Olivier nous a laissés continuer sans lui cette route: il restera dans nos mémoires et nos cœurs. » Partenia 2000, mai 2005

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Comment une chrétienne, théologienne laïque, à partir de l'événement de janvier 1995, a su constituer un réseau de mouvements, d'organisations qui, tout en gardant leur physionomie propre, dégagent de plus en plus nettement les traits du visage de l'Église de demain. C'est en parcourant quelques lieux, plus symboliques que géographiques, que j'ai choisi de relire ces dix dernières années: la rue, le parvis, le réseau, le désert. Incontestablement, Jacques Gaillot y a tracé une voie qui laisse un sillage et qui ouvre à une nouvelle façon de faire Église. La rue Lorsque le 13 janvier 1995, avertie par des amis d'Évreux de l'incroyable éviction de Jacques Gaillot de son diocèse et de l'action recommandée, à savoir: se rendre en fin de journée devant l'évêché de son diocèse, mon mari et moi n'avons pas hésité une seconde. Nous nous sommes retrouvés à quatre-vingts personnes environ au bout de la rue Royale à Versailles. Il faisait beau, si mes souvenirs sont bons. L'évêque, Jean-Charles Thomas, était absent, mais son vicaire général nous a ouvert les jardins de l'évêché et nous a reçus chaleureusement. Je n'ai pas regretté cette sortie. Il était bon de se retrouver unis dans une même protestation. Ce fut l'origine du groupe local Croyants en liberté Yvelines (CEL Y). Contactés par quelques personnes de Versailles pour donner suite à ce mouvement d'indignation, nous avons jeté les bases d'un premier regroupement. Nous avons dû constituer une petite cagnotte pour faire face aux premiers frais de timbres. Le CEL Y est maintenant un groupe fort de plus de quatre cents sympathisants. Il organise, deux fois par an, des conférences bien suivies,
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dans un local diocésain. Dans bien d'autres diocèses, l'émotion fut à son comble en apprenant cette destitution arbitraire de Jacques Gai Ilot. Ce fut l'événement déclencheur de bien des groupes. L'événement « Gaillot » a catalysé des protestations et des malaises vis-à-vis de l'institution ecclésiale, mais aussi des désirs de liberté et de justice s'investissant tant dans l'Église que dans la société.

Le parvis C'est en 1999 que plusieurs associations, frappées de leur inconsistance vis-à-vis des médias et de l'occultation du courant chrétien qu'elles représentaient, ont voulu se regrouper pour acquérir davantage de visibilité. Ce regroupement a pris le nom de Réseaux du Parvis et la forme juridique d'une fédération. Il s'est donné une revue trimestrielle Les réseaux des PARVIS, Chrétiens en liberté pour d'autres visages d'Église. Ce regroupement devait être nécessaire, puisque de cinq associations à l'origine de ce mouvement, il est passé aujourd'hui à quarante et que le mouvement continue. Près d'un tiers de ces associations fait référence à l'événement « Jacques Gaillot ». Partenia 2000, association elle-même fédératrice de divers groupes, a rejoint les réseaux du Parvis. Elle se retrouve dans la démarche de Parvis, tout comme Parvis se sent de la mouvance Partenia. Ce n'est pas tant la personne de Jacques Gaillot qui mobilise ces associations, mais ce qu'il représente et ce qui s'est cristallisé autour de lui. Après un premier temps de révolte contre les procédures autoritaires de Rome, audelà du cri, un courant critique raisonné s'est constitué. Critique parce que fidèle. Certains voient, dans les dénonciations des dérives de l'Église, un désir de la détruire, comme on le ferait d'un ennemi. C'est au contraire l'attachement à cette Église, parfois défaillante
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comme toute organisation humaine, qui motive les critiques. Certains autres, à l'inverse, reprochent à ce courant chrétien un excessif attachement à l'Église institutionnelle. La fidélité à l'Évangile de Jésus-Christ ne passe plus par elle, mais d'abord par les engagements envers les plus pauvres, les divers « sans»: papiers, logement, instruction, dignité... ou encore dans l'approfondissement théologique et spirituel qui s'approprie la foi et combat le dogmatisme. Les priorités ne sont pas les mêmes, mais tous ces groupes sont réunis par le même attachement à l'Évangile de Jésus dont ils s'efforcent de déchiffrer le message et de le mettre en pratique. La revue Les réseaux des Parvis se fait l'écho de ces débats et essaie de maintenir en tension ces divers courants. Forte de trois mille cinq cents abonnés, elle est une caisse de résonance de ce qui se vit sur les Parvis. Pourquoi sur les Parvis? Parce que bon nombre de chrétiens ne sont plus à leur aise dans l'Église officielle, symboliquement représentée par la nef de l'église. Ce sont majoritairement des catholiques. Ils sont engagés au service de l'Église ou l'ont été et, de ce fait, ils sont témoins des dysfonctionnements de celle-ci en matière d'autorité, de pouvoir, de discrimination, et ils en souffrent. Las de ne pas être écoutés dans leurs légitimes et respectueuses remarques, ils se reculent sur le parvis pour prendre quelque distance, souffler un peu, parler librement et réfléchir aux remèdes nécessaires. Dans cette catégorie se rangent un certain nombre de prêtres et des laïcs, femmes et hommes, particulièrement formés. La revue a un rôle majeur en se faisant l'écho de ce qui se dit, se pense, se fait sur les parvis. Mais elle-même n'est pas seulement la revue de la fédération, elle s'adresse à un public plus large que celui des adhérents des diverses associations. Bien des personnes ne sont pas membres
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d'une association, mais se retrouvent dans la sensibilité de Parvis. Elles font incontestablement partie du réseau, de même que certaines associations amies qui ne sont pas nécessairement adhérentes à la fédération. Certains ont reproché à la revue de ne pas avoir de ligne éditoriale nette, mais sa ligne éditoriale est d'abord de refléter la diversité et la pluralité. Le seul critère de publication est de permettre l'ouverture d'esprit et de favoriser le jugement personnel. C'est pourquoi on ne trouve pas d'opinion en faveur de l'intégrisme ou d'un dogmatisme figé qui sont des fermetures de l'intelligence. Le but n'est pas de cautionner tel ou tel courant, mais de les faire dialoguer. Le désert Jacques Gaillot n'a plus d'évêché territorial bien délimité: il n'a pas d'inscription géographique repérable. Il a fallu faire des recherches pour retrouver trace de Partenia, qui aujourd'hui ne représente plus rien, si ce n'est le désert. Après la rue et le parvis, serions-nous au désert? Si le désert est l'abandon du superflu pour aller à l'essentiel, la vulnérabilité due à la disparition des sécurités, la solitude qui va permettre la rencontre de personnes inattendues, le silence qui ouvre l'oreille à d'autres musiques, la perte de repères obligeant à créer de nouveaux chemins, alors oui, Partenia est bien le désert et Jacques Gaillot a dû le vivre ainsi. Ce faisant, il a créé un autre style d'évêque, proche des exclus de la société et des malmenés de l'existence. Il répond aux demandes qui lui sont faites de soutien et de rencontres diverses. Autour de lui, un réseau se développe qui est sans frontières, sans contours précis, mais riche de diversité. Et puisque son évêché de Partenia est virtuel, pourquoi ne pas jouer la carte du virtuel et ouvrir un site sur Internet. Ce qui fut fait. Le Net démultiplie le réseau. 27

C'est ainsi qu'est né le Catéchisme électronique suivi de La Bible à livre ouvert. Tous les mois depuis 1997, un texte paraît dans cette rubrique du site, traduit en sept langues. Qui atteint-il? Jusqu'où va-t-il ? On ne sait. Le catéchisme électronique a été publié en français sous le titre: Un catéchisme au goût de liberté. À l'inverse d'un catéchisme dogmatique, celui-ci propose des chemins, fait partager des expériences de foi, offre quelques repères. Il est au service de la responsabilité et de l'autonomie de l'être humain. Autour de ce livre, des réseaux de lecteurs se constituent. Du fond de son désert, le diocèse de Partenia n'a pas fini de faire rêver!

Alice Gombault, 75 Paris

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