Accomplir l'Ecriture

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Dans cet ouvrage l'auteur s'essaye à expliquer ce que pouvait signifier, dans le cadre de l'existence de Jésus de Nazareth, l'expression "accomplir les Ecritures" et, en particulier, en quoi cet accomplissement a-t-il pu être qualifié, d'abord pour l'époque du Christ, ensuite pour toutes les époques suivantes, d'"Evangile", c'est-à-dire de "Bonne Nouvelle".
Publié le : lundi 1 décembre 2008
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EAN13 : 9782296210004
Nombre de pages : 241
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Accomplir l'Écriture

André Thayse
Avec la collaboration de Marie-Hélène Thayse-Foubert

,

Accomplir l'Ecriture
Jésus de Nazareth: un enseignement nouveau

Préface de Philippe Mawet

L' Harmattan

Religions et Spiritualité Collection dirigée par Richard Moreau
La collection Religions et Spiritualité rassemble divers types d'ouvrages: des études et des débats sur les grandes questions fondamentales qui se posent à l'homme, des biographies, des textes inédits ou des réimpressions de livres anciens ou méconnus. La collection est ouverte à toutes les grandes religions et au dialogue inter-religieux. Dernières parutions Guy DUPUIGRENET DESROUSSILES, Jeanne d'Arc contre Jeanne d'Arc, 2008. Marie-Thérèze LASSABE-BERNARD, Les houttériens, 2008. Danie! S. LARANGE, La Parole de Dieu en Bohême et Moravie. La tradition de la prédication dans l'Unité des Frères de Jan Hus à Jan Amos Comenus, 2008. Eugène VASSAUX, Eglises réformées d'Europe francophone, 2008. Régis MOREAU, Dans les cercles de Jésus. Enquête et nouvelles interprétations sur le maître et ses disciples, 2008. Pierre LAVIGNE, Comment je suis encore chrétien, 2008. Miche! MENDEZ, La messe de l'ancien rite des Gaules, 2008. Y ona DUREAU et Monique BURGADA, Culture européenne et kabbale, 2008. Pierre DOMEYNE, Michel Servet (1511-1553). Au risque de se perdre, 2008. Jean-Pau! MOREAU, Les avatars du protestantisme aux EtatsUnis de 1607 à 2007,2008. Francis LAPIERRE, Les Rédacteurs selon saint Jean, 2008. Denis ABOAB, L'ange invisible dans les trois religions monothéistes, 2008. Christine BROUSSEAU, Les Vies de saint Etienne de Muret. Histoires anciennes, fiction nouvelle, 2008. André THA YSE, L'Exode autrement, 2008. François LE BOITEUX, L'Imaginaire religieux et le fonctionnement cérébral (place et signification des mythes religieux), 2008.

À la mémoire du Père Fabien Deleclos

tD L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com harmattan l@wanadoo.fr diffusion. harmattania!wanadoo. fr ISBN: 978-2-296-06707-3 EAN : 9782296067073

Préface

Quand un scientifique se passionne pour la Bible, ce n'est certainement pas la rencontre des inconciliables mais, au contraire, le chemin tracé pour un dialogue fécond entre les questions du comment et les questions du pourquoi qui ont chacune leur légitimité mais aussi leur spécificité. Et quand le guide de ce parcours s'appelle André Thayse, on ne peut que s'émerveiller devant la rigueur du travail tout autant que de l'enthousiasme (au sens étymologique) du croyant. André Thayse n'en est pas à son premier ouvrage traitant des questions bibliques. Beaucoup ont déjà pu apprécier sa façon de donner au texte biblique un enracinement dans le quotidien. Rien de purement spéculatif dans la démarche de ce croyant qui se veut d'abord un pratiquant de l'Évangile. Il reste que sa formation et sa carrière scientifiques ne lui permettent pas de devenir un vulgarisateur surfant sur tous les modes d'une communication sans contenu. Chez lui, rien n'est laissé au hasard pour que tout soit crédible: la pertinence de son travail est à ce prix!

6 Que dire encore sinon que ce retour continuel au texte dans ses versions d'origine permet d'atteindre la source d'une compréhension qui n'est altérée ni par le temps ni par de trop multiples interprétations qui n'ont comme but que de justifier des thèses préalablement connues! J'imagine l'interpellation de certains théologiens disant que le background scientifique n'est pas toujours le meilleur terreau pour la pertinence intellectuelle d'une réflexion théologique. C'est vrai que la théologie est un métier qui a ses formations et ses cohérences. Mais la prétention d'André Thayse est à la mesure de sa passion de croyant tout autant que de sa formation de scientifique ouvert aux questions du transscientifique. En ce sens, il ose prendre les risques des prophètes qui ont toujours eu une parole audible d'abord aux frontières, là où diverses approches viennent nourrir une pertinence intellectuelle qui fait œuvre de réconciliation tout autant que d'érudition. Mais venons-en à cet ouvrage qui nous conduit à nouveau sur des terres bibliques mais, cette fois, en terme d'accomplissement. Peut-être pourrions-nous relire les Évangiles à travers la miséricorde et la nouveauté révélées par le Christ? André Thayse y découvre deux incontournables pour comprendre ce qu'est l'accomplissement de la mission du Christ qui culmine dans ce tout est accompli prononcé sur la Croix. À partir de là, tout prend sens et c'est le regard même porté sur la personne du Christ qui s'en trouve transfiguré. Pour l'auteur de cet ouvrage, c'est le Christ lui-même qui est accomplissement. En cela, André Thayse rejoint bien sûr la foi de l'Église mais il l'éclaire de ses recherches qui ont la rigueur du scientifique et la saveur du vulgarisateur... compétent. Et ce n'est pas sans intérêt que, pour être conduit à l'accomplissement ultime qu'est la Résurrection du Christ,

Préface

7

l'auteur nous fait parcourir maus. C'est pour dire à la fois sance du Christ ressuscité et qui l'ont rencontré qu'André disciples d'Emmaüs par un Jankélévitch et Dostoïevski.

le chemin des disciples d'Emla fragilité de cette reconnaisla force du témoignage de ceux Thayse prolonge sa lecture des recours à des auteurs comme Une façon pour André Thayse
-

de montrer

-

à travers des chefs-d'œuvre de la littérature

que, même relue et comprise en termes d'accomplissement, la vie du Christ n'a rien d'une histoire merveilleuse mais qu'elle est profondément enracinée au cœur de nos questions humaines les plus ultimes et, souvent, les plus tragiques. Peut-être aurait-on intérêt à découvrir que, dans une société qui valorise tellement l'épanouissement (personnel surtout), la redécouverte de l'Accomplissement vient donner à nos quêtes humaines les plus profondes un sens et une destinée qui font que la vie ressemble plus à une traversée qu'à un gymkhana. Le Christ a voulu épouser la réalité humaine dans son épaisseur mais aussi dans toutes ses ferveurs. Ce livre d'André Thayse a le mérite de nous conduire sur des chemins d'Évangile où le bonheur des Béatitudes ne peut se vivre que dans l'accomplissement de ce que révèle le Sermon sur la Montagne. En ce sens, ce livre pourra aider chacun à frayer des chemins d'une radicale nouveauté. Rien de plus neuf que l'Évangile porté à son accomplissement. André Thayse nous le montre et, pourrait-on dire, nous le dé-montre. Philippe Mawet

Avant-propos

Accomplir c'est faire quelque chose jusqu'au bout, c'est mener une action à son terme extrême, c'est réaliser entièrement ce qui avait été projeté. Pour un homme ou pour une femme, accomplir sa vie, c'est traverser victorieusement les obstacles qui se dressent devant soi, c'est réaliser ses projets les plus chers, c'est, presque toujours, parvenir à faire correspondre la réalité vécue à la réalité rêvée. Accomplir, c'est donc montrer que le monde du rêve n'est pas destiné à ne demeurer qu'illusion ou apparence: il peut et doit se transposer dans la réalité de tous les jours, dans la matérialité de ce qui est vécu au quotidien, de ce qui est présent et actuel. Dans la tradition chrétienne, le verbe accomplir a été utilisé à propos des Saintes Écritures qui regroupent les textes de l'Ancien Testament et du Nouveau. Accomplir les Écritures c'est, d'une façon radicale, les mener à leur terme extrême, découvrir ce qui y était caché, réaliser ce qui était annoncé. C'est donc également faire exister ce qui avait été espéré, c'est dévoiler l'événement qui depuis toujours s'annonçait.

10 Il fut un temps où les théologiens chrétiens définissaient l'accomplissement des récits de l'Ancien Testament comme la réalisation par le Christ des textes prophétiques, en particulier celui d'Isaïe relatif au serviteur souffrant (52,13-15; 53,1-12). Selon cette théologie, Isaïe aurait réellement prédit la souffrance et la mort du Christ, figure idéale du serviteur souffrant. Aujourd'hui, les théologiens et les exégètes de l'Église, tout en continuant à lire le récit de la Passion à la lumière du texte du Prophète, reconnaissent tous que le récit d'Isaïe ne pouvait que se rapporter aux événements de son époque et de son lieu géographique: les souffrances endurées par les Judéens lors de leur exil à Babylone vers le milieu du sixième siècle. Or certains exégètes chrétiens, parmi les plus éminents et les plus écoutés, continuent à parler, à propos du Nouveau Testament, de la thématique de l'accomplissement. La question qui se pose alors est la suivante. Si l'on admet que, à près de six siècles de distance, le Prophète Isaïe ne pouvait imaginer les souffrances et la mort du Christ, que peut bien signifier, dans le cadre de l'existence de Jésus de Nazareth, l'expression accomplir les Écritures? Et, en particulier, en quoi cet accomplissement a-t-il pu être qualifié, d'abord pour l'époque du Christ, ensuite pour toutes les époques suivantes, d'Évangile, c'est-à-dire de Bonne Nouvelle? Autrement dit, en quoi la Bonne Nouvelle annoncée par Jésus de Nazareth en Palestine il y a environ deux mille ans, peut-elle être, encore aujourd'hui, Bonne Nouvelle et bouffée d'oxygène pour tous les hommes et toutes les femmes vivant en ce début du troisième millénaire? C'est à ces questions que je voudrais m'essayer à répondre tout au long de cet ouvrage, et je voudrais le faire comme on prouve le mouvement en marchant. C'est-à-dire simplement en lisant certains passages des Écritures - en l'occurrence, plus particulièrement des passages évangéliques -, en les écoutant, en voyant les images qu'ils créent, en lisant et en étudiant les analyses et commentaires qu'ils ont suscités.
Ceci bien évidemment ne peut se faire qu'en dialoguant avec

Avant-propos

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les Prophètes et les Prophétesses de notre temps qui, eux également, ont tenté, dans le cadre de leur discipline, de participer à l'accomplissement des Écritures. Accomplir pour notre temps suppose donc d'abord un choix de textes à analyser, ensuite un choix d'interlocuteurs privilégiés avec qui dialoguer. La connaissance de l'enseignement de Jésus de Nazareth repose presque entièrement sur le contenu des quatre Évangiles canoniques. C'est donc prioritairement à partir de ces textes que je voudrais chercher l'accomplissement. Restés longtemps le bien presque exclusif des exégètes, des théologiens et, plus généralement, des ecclésiastiques et des religieux, les textes évangéliques ont reçu, surtout depuis la seconde moitié du vingtième siècle, une attention de plus en plus soutenue de la part de spécialistes de diverses disciplines laïques. Philosophes, sociologues, ethnologues, historiens et psychanalystes, en se penchant sur leur contenu, leur ont souvent apporté un éclairage nouveau dont a résulté un surplus de sens, c'est-à-dire une forme d'accomplissement pour notre temps. Dans le domaine de la psychanalyse, c'est assurément Françoise Dolto qui a fait œuvre de pionnière. Parallèlement à cet intérêt des sciences humaines pour les Écritures, un certain abaissement des barrières idéologiques entre religions ainsi qu'entre pensées laïque et religieuse a favorisé un vaste brassage d'idées dont ont encore émergé d'autres pistes pour l'exégèse. Dans cette optique, il importe de mentionner le travail exceptionnel effectué par le jésuite Paul Beauchamp qui, dans deux volumes très remarqués, a fait découvrir comment les récits fondateurs de l'Ancien Testament étaient travaillés par l'événement qu'ils annonçaient, c'est-à-dire par les figures du Nouveau Testament 2. C'est dire si accomplir les Écritures pour notre temps relève désormais d'un vaste ensemble de disciplines appelées
2p. Beauchamp, 1990. L'un et l'autre Testament, 2 tomes, Seuil, Paris, 1976 et

12 à collaborer en vue d'une connaissance plus vraie et plus authentique d'une vie et d'une pensée sans doute uniques dans l'histoire de l'humanité. On peut alors espérer que de ce cheminement collectif puisse surgir une vision actuelle et nuancée de l'enseignement de Jésus de Nazareth dont, malheureusement, on n'a parfois retenu que des formules, des lieux communs, des simplismes, pour ne pas dire des slogans, voire parfois même des caricatures. L'Évangile le plus proche chronologiquement des événements qu'il raconte, celui de Marc, fait débuter l'enseignement de Jésus dans la synagogue de Capharnaüm. L'Évangile de Luc, lui, situe également le début de l'enseignement de Jésus dans une synagogue, mais la localise plutôt à Nazareth. C'est donc tout naturellement que nous entamerons notre étude sur l'enseignement de Jésus par ce qu'il a dit et fait dans les synagogues. Enseignement qualifié par les auditeurs de nouveau, donné d'autorité, qui sont donc les deux premiers qualificatifs qui, dans les Évangiles, disent l'accomplissement. Et c'est immédiatement après l'enseignement dans les synagogues que nous analyserons certains textes sur le sabbat, principal repère sur le chemin de l'accomplissement (Beauchamp). Ce sabbat dont la non-observance par Jésus et ses disciples a donné lieu à nombre de commentaires qui, jusqu'il y a peu, n'avaient pour la plupart que fort partiellement rendu compte de la complexité du problème sousjacent ainsi que de l'originalité de l'attitude de Jésus. Après l'instruction des fidèles dans les synagogues, nous nous pencherons sur l'enseignement que Jésus dispense à des individualités. Au Pharisien Nicodème, un opposant juif qui vient le trouver et à qui il dira: En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître d'en haut, nul ne peut voir le Royaume de Dieu (Jn 3,3). À une Samaritaine, une femme qu'il rencontre au hasard d'une halte au bord d'un puits et à qui il annoncera: L 'heure vient - et c'est maintenant où les véritables adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car tels sont les adorateurs que cherche le Père

Avant-propos

13

(Jn 4,23). Ces deux entretiens seront également l'occasion de nous plonger dans l'univers si particulier de l'Évangile de Jean. Enfin l'enseignement aux foules et la position que Jésus prend par rapport aux commandements du Décalogue termineront le panorama des paroles dispensées par le Prophète de Nazareth à son peuple. À nouveau, comme pour la question de l'observance du sabbat, nous verrons que les paroles de Jésus - par exemple celles relatives au renvoi de l'épouse, que la Modernité a trop rapidement identifiées à la question du divorce - devront être abordées avec la plus expresse vigilance et la plus grande prudence. Notre regard ne cessera donc de se porter d'un interlocuteur à l'autre, d'un groupe à un autre, en retenant principalement pour thème la nouveauté de l'enseignement de Jésus, mais aussi son enracinement dans toute la problématique de l'Ancien Testament. Nouveauté et enracinement qui, comme nous le verrons, à eux deux résument l'accomplissement et justifient l'appellation de Bonne Nouvelle. Les exégètes ont maintes fois attiré l'attention sur le fait que, dans des circonstances différentes de la vie d'Israël, et donc dans des récits bibliques différents, des lois différentes, voire parfois opposées, ont été présentées par les rédacteurs comme commandements divins. Par exemple, les commandements aux premiers parents dans le Jardin en Éden ne sont pas les mêmes que ceux donnés à Noé, et l'accomplissement de la Loi de Moïse par Jésus n'est plus tout à fait la Loi de Moïse. Ainsi, Jésus supprime de ses propres exigences les commandements qui, selon lui, sont incompatibles avec l'accomplissement de la Loi pour le temps où il parle et dans le lieu où il vit. Parfois également, mais toujours pour le temps où il parle et dans le lieu où il vit, il demandera de revenir à la source de la Loi pour y retrouver une éthique qui n'avait pas été inscrite dans le texte, mais qui néanmoins exprimait bien sa fonction. Sous peine donc de faire perdre tout son sel, toute sa substance et toute son

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actualité

à la parole évangélique, il serait dramatique

de
-

ne pas tenir compte de cet accomplissement de la Loi

de l'accomplissement du Décalogue -, inscrite tout à la fois dans une certaine tradition de l'Ancien Testament et dans les paroles et l'enseignement de Jésus de Nazareth. Et donc, sous peine de commettre ce blasphème contre l'Esprit dont la morale ne dit rien mais contre lequel Jésus lui-même a mis en garde (Mt 12,31), il serait tout aussi dramatique d'empêcher qu'à notre époque, l'accomplissement continue à s'accomplir! Tout au long de l'analyse des textes, nous tenterons également de nous référer à la critique historique afin de discerner, tant que faire se peut, les paroles et les actes que l'on peut raisonnablement attribuer à Jésus de Nazareth de ceux qui résultent davantage de reconstructions et d'interprétations dues à son entourage ou à celui des évangélistes. Il ne peut en effet y avoir d'accomplissement pour notre époque sans vérité historique. Ceci signifie que désormais on ne pourra plus faire l'impasse sur la distinction qu'il y a lieu de faire entre parole d'Évangile et parole de Jésus de Nazareth 3.

Cependant, la critique historique n'est pas

-

loin s'en faut

- l'unique souveraine dans la mise en valeur du patrimoine évangélique. C'est pourquoi nous terminerons cet ouvrage par deux textes qui n'ont pas le statut de récits historiques, mais qui peuvent peut-être en dire plus long sur le rayonnement de la personnalité de Jésus de Nazareth que tous les récits dont l'historicité ne fait pratiquement aucun doute. Il s'agit d'abord du récit d'Emmaüs, où l'on voit le Ressuscité se faire reconnaître par deux de ses disciples, le soir, au début d'un repas. Il s'agit ensuite d'un texte de Dostoïevski, extrait des Frères Karamazov, et connu sous le nom de Légende du Grand Inquisiteur.
3Le travail du bibliste John Meier paraît à ce jour incontournable: Un certain juif Jésus. Les données de l'histoire, 3 tomes parus, Paris, Le Cerf, 2005-2006, un tome 4 annoncé.

Avant-propos

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Avertissement

et remerciements

Cet ouvrage propose une lecture personnelle de certains textes des Évangiles. Cette lecture ne se veut nullement exemplaire ou normative. Elle devrait plutôt inviter chacun et chacune à entreprendre sa propre lecture et à dialoguer avec les diverses approches existantes. L'analyse proposée s'appuie sur les travaux de nombreux auteurs contemporains. Citer ces auteurs par des extraits bien choisis m'a paru honnête dans la mesure où leur fréquentation a été essentielle dans mon cheminement et où de courtes citations présentent pour le lecteur l'avantage de pouvoir apprécier le génie de la langue utilisée par l'écrivain. Les Éditions du Seuil ont marqué leur accord pour que soit reproduit un extrait significatif de l'ouvrage: Le Je-ne-saisquoi et le Presque-rien de Vladimir Jankélévitch. La photo de couverture est de Monique Duchamps. Marie-Hélène Thayse-Foubert et Pierre de Guchteneere accepté de lire et de commenter le manuscrit. Qu'ils en soient tous remerciés. Je voudrais adresser un remerciement particulier Mawet qui a accepté de rédiger la préface.

ont

à Philippe

Il me plaît enfin de souligner l'excellent accueil que j'ai reçu de Monsieur Richard Moreau, Directeur de la collection Religions et Spiritualité. La traduction 1973. utilisée est celle de la Bible de Jérusalem de

1

Introduction: tradition et modernité
Nécessité et limites de l'appel à l'Histoire
Avec quelques autres grands sages, Jésus de Nazareth partage le privilège d'être un de ces rares personnages de l'histoire dont la pensée, bien longtemps après sa mort, ne cesse d'être scrutée, analysée, débattue. Les textes du Nouveau Testament qui sont les documents fondateurs du christianisme et dans lesquels se trouvent rapportés la vie et l'enseignement du Christ, après avoir été étudiés et réétudiés un nombre incalculable de fois, continuent à nous surprendre et à nous interpeller. Alors que, à travers l'humanisme moderne, les hommes de bonne volonté renouent avec certains thèmes centraux de l'enseignement de Jésus de Nazareth, telle l'importance accordée à la personne humaine, ses fidèles, eux, continuent à se réunir encore régulièrement pour écouter sa parole, refaire les gestes qu'il a faits, approfondir son enseignement ou célébrer sa mémoire. D'où l'importance qu'il y a de partir à la recherche de son identité et de tenter de distinguer, dans les écrits qui le concernent, les paroles qui proviendraient vraiment de lui de celles qui sont plutôt dues à ses disciples, à son entourage, à tous ceux qui se sont réclamés de son enseignement.

18 La principale difficulté de la démarche réside dans le fait que, de Jésus, nous ne possédons pas vraiment de biographie au sens moderne du terme. Si bien que le Jésus que l'on découvre dans les textes du Nouveau Testament est probablement loin de correspondre au Jésus tel qu'il a vécu, au premier siècle, en terre de Palestine. C'est pourquoi, et de façon quelque peu imagée, nous pouvons dire que de Jésus, nous ne possédons que des esquisses, au mieux parfois des portraits, mais certainement pas des photographies. De là l'intérêt qu'il y a pour les chrétiens - et pour tous ceux qui s'intéressent à la figure de Jésus - de passer au crible d'un questionnement critique les textes du Nouveau Testament, afin de tenter de sortir un peu plus du brouillard ce mystère qui entoure sa vie, son enseignement et sa mort tragique. Tenter, pour autant que faire se peut, d'éclairer la vie et l'œuvre de ce Juif marginal - pour reprendre le terme utilisé par le célèbre bibliste américain John Meier - afin de séparer ce qui, dans les Évangiles, provient du Jésus de l'histoire de ce que fut l'apport des évangélistes, tel est un des objectifs que se sont assignés les enquêtes modernes sur les textes du Nouveau Testament. Et ce but est d'autant plus périlleux à atteindre que nous ne sommes en possession d'aucun écrit de Jésus lui-même, et que ceux qui ont produit les textes les plus significatifs le concernant - les évangélistes - n'étaient ni des témoins oculaires directs des événements qu'ils rapportaient, ni des écrivains impartiaux soucieux de rendre avec exactitude la chronologie des étapes d'une vie. De plus, ce qu'ils ont écrit ne l'a été qu'au plus tôt trente ans après les événements dont ils relataient les

circonstances. Ainsi, l'Évangile le plus précoce - celui de Marc - n'a en effet été rédigé qu'entre les années 68 et
73. C'est dire si, entre la période où Jésus a enseigné et celle où les Évangiles ont été écrits, il s'est écoulé suffisamment de temps pour que certaines paroles du Prophète soient perdues, d'autres déformées, d'autres encore obscurcies par les coutumes et les croyances des premières communautés

Introduction:

tradition et ,modernité

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chrétiennes. Enfin, il faut encore tenir compte du fait que les évangélistes se réfèrent à des souvenirs de foi de témoins engagés, et ne cherchent donc pas à exposer des faits dont ils auraient vérifié les circonstances dans les moindres détails. Alors que les textes du Nouveau Testament s'intéressent bien à l'histoire véridique de Jésus de Nazareth, sa vie y est présentée à la manière dont ses disciples l'ont peTçue, ou telle que la foi des croyants l'a suggérée. Ce double aspect, vérité historique et vérité de foi, rend donc compte de la double fonction des Évangiles: maintenir vivaces les faits et gestes du Jésus de l'histoire et soutenir les premiers chrétiens dans leur engagement à la suite du ChTist de la foi. Les premières communautés postpascales et les Églises historiques se sont donc progressivement constituées autour de confessions de foi faites à propos de Jésus de Nazareth, le Messie promis, l'Oint du Seigneur attendu à la fin des temps: Que toute la maison d'!smël le sache donc avec certitude: Dieu l'a fait SeigneuT et ChTist, ce Jésus que vous, vous avez

cTucifié (Ac 2,36). Par contre les chrétiens d'aujourd'hui

-

et les hommes et les femmes en général - souhaitent de plus en plus que cette confession de foi s'appuie sur des événements attestés historiquement, palpables, vérifiables, clairement situés dans le temps et dans l'espace. Entre autres choses, ils souhaitent que ce soient les événements concrets, réels et véritables de sa vie - son histoire -, qui fondent une foi, et non l'inverse. Il ne faudrait donc pas que ce soit la foi qui conduise à imaginer - ou à embellir - tel ou tel fait attribué à Jésus en vue de faire correspondre son image et sa vie à des titres, comme ceux de Fils de Dieu, de Messie, d'Oint du SeigneuT ou de Libémteur de l'humanité. On peut comprendre ce que ce questionnement critique et ce retournement de priorité ont d'irritant pour certains chrétiens qui pourraient y voir un procès d'intention, ou un processus réductionniste de désacralisation. Cependant, ce projet, si présent aujourd'hui dans le monde contemporain, de confronter Jésus de Nazareth aux feux de la critique

20 historique, est absolument indispensable si l'on veut que la foi chrétienne puisse continuer à s'affirmer dans un Monde plus que jamais pétri de suspicion, de doute et de remise en

question. La démarche

-

bien comprise et bien menée - de

la critique historique et de la critique documentaire ne peut que rendre plus vraie, plus consistante, plus actuelle et donc plus crédible pour notre époque, la figure de ce Juif qui, il y a deux mille ans, parcourait inlassablement avec ses disciples les villes et les villages de Palestine pour prêcher la Bonne Nouvelle. Toutefois, s'enfoncer dans une théorie historique, et ne plus considérer qu'elle comme valable, comporte un risque à ne pas sous-estimer. Celui d'occulter, par l'accumulation de détails qui ont reçu l'aval de l'histoire, l'essentiel qui, lui, est souvent matériellement invérifiable et indémontrable. Car,

comme chacun le sait

-

ou devrait le savoir -, l'essentiel est

invisible pour les yeux. À ce sujet, le bibliste John Meier nous rappelle fort à propos que, par principe même, il est impossible de connaître toute la réalité d'une personne, bien que nul ne conteste que cette réalité ait bien existé. Dans le cas de Jésus de Nazareth, la tradition chrétienne, en parlant des années cachées de sa vie, reconnaît elle-même que l'histoire raisonnablement complète de Jésus est définitivement perdue pour nous aujourd'hui 1. Dans cette perspective, les questions qui nous viennent tout naturellement à l'esprit sont les suivantes. Comment discerner aujourd'hui, en ce début de troisième millénaire, à propos de Jésus de Nazareth, ce qui est vérité de foi de ce qui est vérité historique? Comment distinguer ce qui, dans la tradition chrétienne, proviendrait d'une construction théologique, des écrivains sacrés d'abord, de l'Église primitive ensuite, de ce qui plus spécifiquement peut être rattaché à la personne du Jésus historique? Après avoir tenté
lJ. Meier, Un certain juif Jésus. Les données de l'histoire, 30, Paris, Le Cerf. tome 1, p. 27-

Introduction:

tradition et, modernité

21

de situer les textes évangéliques aussi exactement que possible dans leur environnement socio-culturel pour découvrir ce que Jésus a vraiment fait et dit, comment participer aujourd'hui à une recherche sur ces textes, comment les accomplir pour notre époque? Pour aborder ces questions, je vais me conformer à une démarche, imaginée par Graham Stanton 2, d'identifier les documents les plus à même de nous guider dans nos investigations, à savoir les quatre Évangiles canoniques, au niveau supérieur d'un site archéologique. Voyons comment la démarche d'un archéologue sur un site de fouilles peut être transposée à celle d'un exégète en présence d'un texte d'Évangile. Niveaux de l'histoire et niveaux archéologiques

À partir du niveau supérieur du site archéologique, c'està-dire du niveau qui est directement et visuellement accessible, l'archéologue tente, couche après couche, de mettre progressivement à jour les niveaux inférieurs, c'est-à-dire ceux qui, enfouis sous des dépôts plus récents, demeurent cachés aux yeux de celui qui se déplace en surface. L'exégète, lui, au moyen de techniques historico-critiques adaptées au texte qu'il explore, tente de mettre graduellement à jour la vérité historique que le texte est supposé rendre. Et, comme dans le cas de fouilles archéologiques, dans le travail de l'historien ou de l'exégète, il y a également différentes couches intermédiaires à dégager et à étudier. Celles qui sont associées aux événements successifs qui se sont déroulés entre le temps de rédaction du document final et le temps des faits et gestes historiques rapportés par ce document. Dans notre cas, le niveau supérieur est donc bien évidemment constitué par les écrits canoniques du Nouveau Testament. Le niveau inférieur est celui de la vie de Jésus.
2G. Stanton, Parole d'Évangile ?, Cerf Novalis, Paris, 1997.

22 Le niveau intermédiaire, lui, est constitué par ces données successives que sont les souvenirs des témoins oculaires, la transmission de ces souvenirs par les traditions orales, enfin la mise par écrit des traditions orales dans ce que l'on pourrait qualifier de documents de travail, ou de carnets de notes. Le travail de l'exégète consiste alors, à partir du niveau des écrits canoniques, et au moyen d'outils adéquats, à descendre à travers les couches successives du niveau intermédiaire pour retrouver les faits cachés dans le niveau le plus ancien. La connaissance de ce niveau, celui du Jésus historique, devrait permettre de nous approcher des actions que Jésus de Nazareth a réellement entreprises, des paroles qu'il a vraiment dites, des intentions qu'il a effectivement eues.
Le niveau des écrits canoniques

Le niveau supérieur, c'est-à-dire le seul qui nous soit actuellement accessible et sur lequel nous pouvons travailler, est principalement constitué par les Évangiles tels qu'ils nous sont parvenus dans leur forme de document achevé. À ces textes, il faut encore ajouter quelques Épîtres parmi les plus anciennes et, plus particulièrement, celles qui peuvent être attribuées avec une quasi certitude à l'apôtre Paul. Concentrons-nous plus spécialement sur les Évangiles. Nous y trouvons par exemple des enseignements célèbres de Jésus, comme le Discours sur la Montagne (Mt 5-7) dont font partie les Béatitudes (Mt 5,1-12 et Lc 6,20-23), des expériences de vie comme les Tentations au désert (Mt 4,111 et Lc 4,1-13) et la Transfiguration (Mc 9,1-8, Mt 17,18 et Lc 9,28-36), des discours aux disciples comme ceux qui se situent dans le cadre du Dernier repas (Jn 13-17). Le contenu de ces textes nous permet de comprendre assez aisément l'intention des auteurs. Ils nous présentent Jésus de Nazareth comme un homme de Dieu - un priant - qui ne craint pas de transgresser les règles de la religion dès qu'il s'agit de secourir son prochain ou de soulager une souffrance.

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