Approches du Christ

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"L'ouvrage en somme reprend, à un autre sujet, le dessein qui était celui de Dieu et nous."

Publié le : dimanche 1 janvier 1967
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246796831
Nombre de pages : 254
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CHAPITRE PREMIER
JÉSUS DE NAZARETH
LE fait chrétien constitue en lui-même une donnée irréductible que tout esprit rencontre un jour sur son chemin et sur laquelle il doit s'interroger. Mais ce fait peut être abordé de façons diverses. Il peut être considéré à partir de la réalité présente de l'Église, en tant que celle-ci représente dans le monde une force d'un ordre entièrement à part, qui demande à être comprise et expliquée. Il peut être considéré à partir de l'existence personnelle, comme un événement intérieur, celui de la découverte du Christ donnant à la vie une signification entièrement nouvelle. Il peut être considéré enfin à partir de la personne de Jésus dans sa vie terrestre, comme un fait historique que nous connaissons à travers les documents du Nouveau Testament.
Chacune de ces voies d'accès est possible. Et en ce sens l'ordre des chapitres de ce livre pourrait parfaitement être inversé. Il en est comme de ces écrits de Philon d'Alexandrie dont le Père Delcuve a montré qu'ils avaient une composition circulaire et que ce qui en est considéré comme le commencement et la fin n'est que l'endroit où le cercle a été coupé pour pouvoir être déployé en longueur. En particulier, le chapitre ultime sur la rencontre personnelle avec le Christ pourrait très bien être le premier. De même serait-il à certains égards conforme au genre littéraire des Évangiles de traiter d'abord de la divinité de Jésus, qui est l'objet propre de leur affirmation.
Nous avons cependant préféré suivre un ordre différent, en abordant le Christ selon l'ordre même de sa manifestation. Or, dans cet ordre, ce qui apparaît premièrement, c'est le fait de son insertion historique, c'est la personne et la vie de Jésus. Dans cette insertion historique, le Christ se manifeste à la fois comme appartenan l'humanité commune et comme relevant d'une instance plus haute. Les deux aspects sont inséparablement unis dans la trame de sa vie. Nous devons cependant les étudier séparément. Mais en précisant que cette séparation est une vue de l'esprit. Rien ne serait plus contraire au donné évangélique que d'isoler une figure humaine de Jésus des interventions divines qu'y associent les Évangiles.
***
Dans la perspective que nous choisissons et qui est de partir de la manifestation du Christ, c'est essentiellement au niveau des documents que nous devons le rencontrer. Car les documents sont la seule voie d'accès aux réalités historiques. Ceci ne signifie pas que les réalités historiques ne soient pas susceptibles d'une certitude aussi grande que les réalités mathématiques ou physiques. C'est une déformation d'esprit que de penser qu'il en serait autrement. Les certitudes historiques sont dans leur ordre aussi absolues que les certitudes mathématiques. Mais elles demandent, pour être sûrement établies, qu'on use rigoureusement de la méthode qui convient à leur objet. Cette méthode est la critique des documents qui nous les attestent et du crédit qui peut leur être fait. C'est donc de cette critique que nous devons partir, pour atteindre avec certitude la personne de Jésus, dans sa réalité historique.
Une question se pose donc ici au départ, qui est celle des écrits du Nouveau Testament en tant que documents historiques au sens ordinaire du mot, c'est-à-dire en tant que témoignage rendu à des événements historiques. En effet, il est clair que ces écrits ne sont pas d'abord des ouvrages d'histoire, au sens moderne du mot, mais le témoignage de la foi de la première communauté chrétienne. Pouvons-nous cependant à travers eux atteindre quelque chose de la vie de Jésus ? Le problème se pose différemment d'après les écrits au Nouveau Testament. Il concerne principalement les Evangiles. Nous dirons toutefois d'abord quelques mots des
Epîtres de saint Paul qui posent la question sous sa forme la plus extrême.
Saint Paul garde en effet un silence presque total sur les événements historiques de la vie de Jésus. La solution radicale consiste à dire qu'il a ignoré la tradition sur Jésus. C'est le point de vue de Wrede, dans son Paulus. C'est également celui d'Alfaric dans une étude Paul et Jésus : « Un examen rapide des passages pauliniens où l'on a cru voir des souvenirs vivants d'un Jésus historique montrera que tous se situent sur un plan idéal, complètement étranger à l'histoire1 » Or ceci est parfaitement invraisemblable. Paul est contemporain de Jésus. S'il a été présent au martyre d'Etienne, s'il a étudié aux pieds de Gamaliel, il a dû habiter Jérusalem au temps de la Passion. Toutefois, il serait étonnant que, s'il avait connu directement Jésus, il n'en ait pas parlé.
Mais, ce qui est sûr, c'est qu'il a été en contact avec des hommes qui avaient vécu avec Jésus. Au temps même où il persécutait les chrétiens, il les rencontrait dans les synagogues, il les entendait parler du Christ. Après sa conversion, il a été en relation avec Pierre au cours de ses séjours à Jérusalem
(Gal., 2, 9). Donc il est absolument sûr qu'il a connu la vie de Jésus. « Il est presque inconcevable, écrit Fridrichsen, que l'Apôtre ait ignoré ce qu'on racontait du Messie à Jérusalem, à Damas et à Antioche2bis ». Et les quelques allusions très précises, qu'il fait à la Cène et à la Passion montrent que, quand il le veut, il est capable de prouver qu'il connaît aussi bien qu'un autre le Christ selon la chair.
Pourquoi alors n'en parle-t-il pas ? Certains ont pensé que c'est parce qu'il n'attachait aucune importance à de tels détails. Ainsi Schweitzer tient que pour Paul il n'y a aucun lien entre l'époque antérieure à la mort et à la résurrection du Seigneur et la nouvelle ère où le salut est accompli. La vie humaine de Jésus appartient à l'ancienne époque désormais abolie. Elle n'est donc plus d'aucun intérêt. L'Apôtre la néglige délibérément. Et Schweitzer se fonde sur le texte célèbre : « Ainsi désormais nous ne connaissons plus personne selon la chair. Et si nous avons connu le Christ selon la chair, à présent nous ne le connaissons plus de cette manière. Les choses anciennes sont passées. Voici, tout est devenu nouveau » (II
Cor., 5, 16). Leisegang aboutit à une conclusion analogue en rapportant respectivement au Jésus historique et au Kyrios ce que Paul dit de l'homme psychique et de l'homme spirituel.
Ce point de vue est excessif en ce qu'il exagère la dépréciation par Paul du Christ durant sa vie terrestre. Mais il est dans le sens de la vérité. Il est sûr que saint Paul, « tout en connaissant très bien la vie terrestre du Christ en a très peu parlé 3 )). Il avait donc des raisons pour cela. La principale c'est qu'à son avis l'accent était à mettre sur le caractère actuel de la royauté du Christ, comme étant l'objet essentiel de la foi. Il était parfaitement inutile d'insister sur les détails humains de la vie de Jésus, d'abord parce qu'on se trouvait dans un milieu où ils n'étaient pas contestés — et ensuite parce que ce n'était pas là ce qui importait. L'important était le témoignage rendu à la Seigneurie de Jésus. C'est pourquoi, même lorsqu'il cite des traits de l'histoire de Jésus, Paul leur donne-t-il toujours leur sens théologique (I Cor., 11, 26).
Il y a plus et on peut même se demander si Paul n'a pas réagi contre une tendance à s'attacher trop aux souvenirs historiques de la vie de Jésus. C'est, semble-t-il, dans le contexte où il se trouve, le sens du célèbre passage que je citais tout à l'heure : « Si nous avons connu le Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus que selon l'esprit. » En d'autres termes, il y avait un danger de faire de Jésus un grand personnage de l'histoire, une figure du passé, aux enseignements et aux exemples duquel on se serait reporté. C'est cela qu'il est encore pour beaucoup de nos contemporains. Or, c'est ce que Paul ne veut pas. Car pour lui le Christ est vivant. C'est ce Jésus qui lui est apparu à Damas, qui est en lui et en qui il vit. Et son évangile à lui, c'est d'annoncer que Jésus est vivant.
Ceci dit, l'importance des passages où Paul parle de l'existence terrestre de Jésus n'en est que plus grande. Or, si nous prenons les Epîtres,
nous y relevons un certain nombre d'allusions à l'histoire de Jésus. D'abord la naissance du Christ selon la chair est affirmée dans l'Epître aux Galates : « Quand arriva la plénitude des temps, Dieu envoya son fils, né d'une femme, né sous la Loi » (4, 4). Les deux expressions sont importantes, la première désignant la naissance de la Vierge Marie de façon formelle ; la seconde situant la naissance de Jésus dans le monde du judaïsme issu de l'Ancien Testament.
Un autre texte se rapporte à la naissance du Christ, c'est celui de l'Epître aux Romains : « Paul, serviteur du Christ-Jésus, apôtre par son appel, mis à part pour annoncer l'Evangile de Dieu, Evangile que Dieu avait promis auparavant par ses prophètes dans les Saintes Ecritures, touchant son fils, né de la postérité de David selon la chair et déclaré Fils de Dieu miraculeusement selon l'esprit de Sainteté par une résurrection d'entre les morts » (
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