Bible et Colonialisme

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L'étude réalisée par Michaël Prior sur la justification biblique du colonialisme est un travail de recherche multidisciplinaire qui lance un défi aux théologiens, aux spécialistes de la Bible et à tous les lecteurs.Son livre inaugure une nouvelle méthode critique de la lecture des traditions bibliques de la conquête de la terre promise et de la façon dont elles ont été lues et utilisées pour justifier l'oppression des populations indigènes, trop souvent avec l'approbation des milieux religieux. Une réévaluation radicale du discours académique sur la Bible.
Publié le : jeudi 1 mai 2003
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EAN13 : 9782296322356
Nombre de pages : 433
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Michael PRIOR, C.M.

Bible et Colonialisme
Critique d'une instrumentalisation
Traduit par Paul lourez

du texte sacré

L'Harmattan 5-7, rue de J'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITAUE

@ L' Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4438-9

Introduction à l'édition française

Ce qui m'a incité à écrire Bible et Colonialisme (en anglais: The Bible and Colonialism. A moral Critique, 1997, réimprimé en 1999 sans modifications) c'est d'avoir entrepris des parties importantes de mes études bibliques post-universitaires dans le pays de la Bible. Le fait d'étudier à Jérusalem a été un élément catalyseur pour changer ma propre vie. Les choses auraient pu être différentes si j'étais resté enfermé, pour mes études, dans les instituts bibliques et des bibliothèques à Dublin, Rome ou Londres. À l'instar de tous les chercheurs de ma génération, j'ai été formé à la méthode historico-critique qui insiste sur les contextes de vie des auteurs bibliques et leur environnement sociétal. Mais le fait d'étudier en Terre Sainte, un lieu privilégié pour s'engager dans la critique historique, m'a rendu au moins aussi sensible à mon propre contexte de lecteur ainsi qu'à l'histoire de la réception du texte biblique. Cela m'a également amené à tester des questions sur ce que j'appelle de l'''exégèse morale" en relation étroite avec les populations qui vivent dans cette région. L'urgence de ce travail a été suggérée par la tragédie vécue dans ce pays depuis un demi-siècle et par la soi-disant légitimation morale et théologique de l'oppression de la population indigène arabe. L'histoire de la réception du texte de la Bible s'intéresse aux effets provoqués par les textes au fil des années plutôt que d'enquêter sur leurs origines littéraires. Je prétends que la recherche académique responsable de l'exégèse biblique est également responsable de prendre position sur la façon dont ce texte a ressorti ses effets à chaque génération depuis l'époque de sa composition. Alors que la Bible et sa réception dans l'idéologie

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chrétienne a servi d'arrière-plan à beaucoup d'éléments de l'expansion impérialiste du monde occidental dans le passé, et que certains lecteurs d'aujourd'hui sont conscients que les grandes histoires bibliques ont joué un rôle capital dans le dynamisme de conquête impériale, cela ne semble pas déranger les chercheurs du domaine biblique au point de les inciter à une réaction critique. La publication de cette traduction française de l'édition originale de 1997 inchangée me donne l'occasion de souligner les influences sous-jacentes à ma démarche, d'indiquer les évolutions de ma réflexion et de faire le point sur le sujet de ce livre. Si la vie en Amérique latine ou en Afrique du Sud n'est en rien sans troubles, les nouvelles qui viennent de Terre Sainte sont de plus en plus déprimantes au fil des jours. Les espoirs que les Accords d'Oslo produiraient au moins une paix factuelle à défaut d'une paix morale, se sont montrés illusoires. Au moment où je boucle cette nouvelle introduction, quelques jours après les dramatiques événements qui se sont produits aux États-Unis le Il septembre, les perspectives d'une paix permanente en Terre Sainte ne sont pas rassurantes. Les questions morales que je discute ont mobilisé mes énergies depuis de longues années. Bien qu'au début, le centre de mon engagement ait été exclusivement "le passé biblique", je n'ai pas pu faire abstraction du contexte social moderne de cette région du monde. Le résultat fut que mon étude de la Bible dans le pays de la Bible m'a ouvert des perspectives qui ne seraient pas nées n'importe où ailleurs. Notre personnalité colore la façon dont les expériences sont vécues. Le dicton médiéval Quidquid recipitur in modo recicipientis recipitur ("Tout ce qui est reçu est reçu selon la modalité du récepteur", c'est-à-dire pas de celle de l'émetteur) met en lumière le rôle du récepteur. Revendiquer l'expérience personnelle a mauvaise presse comme fondement d'une argumentation scientifique. Mais je veux malgré tout l'utiliser dans l'esprit du poète irlandais et de l'aphorisme du poète Patrick Kavanagh: "le

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soi ne vaut que comme exemple"; et le propos de W.B. Yeats: "si nous pouvons interpréter nos propres pensées et comprendre ce qu'elles s'efforcent d'exprimer, nous influençons les autres. Et cela, non pas pour ce que nous avons compris ou pensé sur ces autres, mais parce que toute vie procède de la même racine". Mon expérience Comme adolescent et jeune homme, la politique se limitait pour moi à l'Irlande, une Irlande obsédée par l'Angleterre. Plus tard seulement, je réalisai que l'histoire que j'avais si simplement ingurgitée à l'école avait été fabriquée par les historiographes nationalistes d'une Irlande fraîchement indépendante qui présentait la totalité de son histoire à travers la lentille correctrice des nationalismes européens du 1ge siècle. Bien qu'à travers mon éducation catholique, je vénérais saint Patrick et les saints qui l'ont suivi, les véritables héros de l'histoire irlandaise étaient ces militants qui avaient affronté le colonialisme britannique en Irlande. Ici se limitaient mes intérêts pour la politique; je savais cependant que le communisme, où qu'il se présente, était erroné. De toute façon, j'étais appelé à la prêtrise. L'intense formation spirituelle que je reçus chez les Lazaristes que je rejoignis en 1960, insistait sur le détachement des "affaires séculières". Dès le 17e siècle, notre fondateur, saint Vincent de Paul, bien conscient de la force de division que pouvaient constituer des choix politiques chez ses disciples dans plusieurs États-nations, mettait en garde contre l'engagement dans les "affaires des princes". Au séminaire, on considérait que la piété et la théologie étaient en quelque sorte "métahistoriques", au-dessus des aléas de la vie sociale et politique. Mes cours sur l'Ancien Testament m'ont malgré tout sensibilisé quelque peu aux contextes sociaux et politiques de la réflexion théologique. Nous nous plongions dans le contexte concret de la vie des prophètes et dans les contextes particuliers à la littérature de Sagesse. Je n'ai pourtant pas souve-

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nir d'un approfondissement de la Torah au-delà des récits de Genèse 1-11 et de l'Exode. Qui plus est, les atrocités narrées dans le livre de Josué ne soulevaient pas d'émotion particulière chez moi. La période monarchique fut mise en exergue, montrant le lien entre les perspectives religieuses et l'évolution des circonstances politiques. En somme, mes études d'Ancien Testament me firent voir une forme d'historiographie qui s'efforçait de décrire "le passé" sur base d'évidences fragmentaires. Je n'avais pas réalisé qu'une historiographie nationaliste de l'Irlande avait réussi à appliquer un cadre nationaliste rigide sur tout ce qui avait précédé l'avènement de l'État-nation. Je ne compris pas non plus que le récit biblique pouvait aussi être une manipulation d'un passé reflétant les points de vue particuliers de ses auteurs initiaux. Avant la guerre du 5 au Il juin 1967, je ne me sentais pas particulièrement concerné par l'État d'Israël, mis à part un sentiment d'admiration pour les Juifs qui étaient parvenus à reconstruire un État et à remettre en usage une langue nationale. Ma curiosité avait été attirée pour la première fois par le conflit israélo-arabe à l'occasion de la conquête par Israël de la Cisjordanie, des hauteurs du Golan, de la bande de Gaza et du Sinaï. Ces actions m'avaient mis face à face avec les réalités plus larges de la politique internationale à travers les images de la télévision. Je me souviens de la manière dont j'expédiais mon souper au séminaire pour aller voir comment ce petit et innocent Israël parvenait à réduire ses rapaces prédateurs arabes. Aucun commentaire ne soutenait la position arabe, mais je n'en n'étais absolument pas conscient à l'époque. Toutes mes sources d'information projetaient l'image du combat entre le vertueux David et l'odieux Goliath. La victoire étonnante, rapide et totale du petit Israël m'enchantait. Je n'avais aucune raison de mettre en doute la suave rhétorique d'Abba Eban, ministre des Affaires Étrangères d'Israël, devant les Nations-Unies, prononcée avec cette politesse et cette assurance que savent montrer les diplomates occidentaux

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même quand ils trichent, et qui présentait Israël comme une victime innocente de l'agression égyptienne. Plus tard, au cours de l'été, à Londres, je fus intrigué par des affiches faisant référence aux prophètes hébreux et qui affirmaient que ceux qui faisaient confiance aux prophètes bibliques ne pouvaient pas être surpris par la victoire d'Israël. Je n'avais encore jamais fait de rapprochement entre des événements contemporains et les prophéties bibliques. Selon l'enseignement biblique, les prophéties concernaient l'époque des prophètes et ne prédisaient nullement le futur. Les prophètes étaient les porte-parole de Dieu plutôt que les prédicateurs du futur. Je m'étonnais que d'autres puissent penser autrement. Je découvrirai plus tard, dans les années 1980s et 1990s, que la guerre de 1967 ouvrait une nouvelle phase de la conquête sioniste de la Palestine sous Mandat au cours de laquelle les affirmations théologiques et les interprétations bibliques s'incrusteraient dans l'idéologie qui allait guider la conquête israélienne et préparer l'implantation des Juifs dans les "Territoires Occupés". Après encore deux années de théologie, l'ordination et trois ans d'études bibliques complémentaires, je visitai Israël et la Palestine pour la première fois à Pâques 1972 avec un groupe d'étudiants de l'Institut Biblique Pontifical de Rome. Bien que m'occupant exclusivement de recherches archéologiques sur les civilisations anciennes, cette première visite mit un bémol à mes préjugés favorables à Israël. Je fus rapidement troublé par des signes évidents de l'oppression qui s'exerçait sur les Arabes, que plus tard, je résolus d'appeler Palestiniens. J'étais le témoin d'une forme d'''oppression institutionnalisée". Je ne me souviens pas si à cette époque la notion d'apartheid me vint à l'espr~t. J'ai dû être profondément troublé car lorsque débuta la guerre de Yom Kippur en octobre 1973, mon soutien à Israël ne retrouva pas du tout mon enthousiasme de 1967. Je n'avais pas d'intérêt particulier pour la région à la fin des années 1970, mais je me souviens des images de la TV montrant la visite du président Sadate à la Knesset en novembre 1977, une initiative qui

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allait provoquer un accord de paix formel à Camp David en 1979. Les choses changèrent pour moi au cours des années 1980. En 1981, je visitai, avec un groupe d'universitaires, l'université de Bir Zeit dans la Cisjordanie occupée par Israël. Juste avant notre arrivée, le campus fut fermé par les autorités militaires et notre programme bien élaboré dut s'adapter aux circonstances. Bir Zeit mit un bus à notre disposition et c'est ainsi qu'avec un groupe équivalent de cette université, nous avons constitué une faculté mobile. Je fus terriblement bouleversé lorsque je commençai à voir de l'intérieur la réalité des expropriations et l'accélération des implantations juives en Cisjordanie. Je commençai à mettre en doute le point de vue dominant qui expliquait l'occupation israélienne pour des raisons de sécurité; et pourtant malgré ces évidences incontestables, je ne pouvais pas me résoudre à le réfuter. Au cours des années 1983-1984 alors que je poursuivais des recherches sur les épîtres de Paul pendant une année sabbatique à l'École Biblique de Jérusalem, la vie quotidienne à Jérusalem vint aiguiser ma sensibilité. Je commençais à réaliser que l'occupation israélienne ne servait pas uniquement des besoins de sécurité mais soutenait surtout une politique d'expansion pour la création d'un "Grand Israël" qui, je le découvris plus tard, était le but final du courant principal du sionisme - les "révisionnistes" du Likoud auraient voulu encore la rive orientale du Jourdain. Le silence du cloître était perturbé plusieurs fois par jour par les vols supersoniques des avions militaires volant vers le Liban et la Syrie au nord. À cette époque, j'étais persuadé qu'Israël attaquerait la Syrie, au moins pour unir les Israéliens qui, me semblait-il, montraient des signes d'une sérieuse discorde sociale. Je me trompais. Un événement particulier me fit comprendre la dimension religieuse du conflit. Par un matin de printemps en 1984, la "Voix d'Israël" annonça que durant la nuit un groupe de terroristes juifs avait été arrêté alors qu'il s'apprêtait à faire sauter le Dôme du Rocher et la mosquée AI-Aqsa sur la montagne du Temple, à

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quelques centaines de mètres de l'École Biblique. Plus tard, les journaux publièrent des photos d'un terroriste portant des vêtements typiques du mouvement des colons religieux Gush Emunim. Il avait le Livre des Psaumes en main alors que le juge prononçait le verdict. Le fait qu'un acte d'une telle importance internationale et inter-religieuse puisse être provoqué par la ferveur religieuse m'a profondément choqué. Les colons juifs commirent encore d'autres actes terroristes au cours de cette même année et le nom du Rabbin Meir Kahane, ouvertement raciste, apparut souvent dans les titres de la presse, mettant clairement en évidence les liens qui unissaient l'activité colonisatrice et la piété biblique. Je puis dater de cette époque la formulation de ma première opposition à cette réalité perçue que les traditions bibliques sur la terre semblaient vouloir encourager le génocide des autochtones de "Canaan". J'exprimai à Marc Ellis, jeune théologien juif qui développait une théologie juive de la libération, basée sur les prophètes hébreux (plus tard publiée dans Ellis, 1987) qu'il ne serait pas plus difficile de construire une théologie de l'oppression sur base d'autres traditions bibliques, plus particulièrement celles des origines des Israélites qui encourageaient la destruction d'autres peuples. Je retrouvai d'autres travaux académiques urgents lorsque je retournai à Londres à la fin de mon année sabbatique; mais je publiai un certain 90mbre de mes réflexions dans le journal de l'Association Biblique Catholique de Grande-Bretagne dont j'étais l'éditeur à l'époque1. Mais au retour d'une visite en Palestine à l'automne 1984, un collègue me fit part du plaidoyer d'un prêtre melkite, le Père Elias Chacour d'Ibillin, pour que les pèlerins occidentaux viennent rencontrer les communautés chrétiennes, les pierres vivantes et ne se contentent pas de s'intéresser aux "pierres mortes" des sites archéologiques. Tout de suite un groupe de personnes concernées fondèrent un mouvement œcuménique qui visait à promouvoir
1. "Israel: Library, Land and Peoples", Scripture Bulletin 15 (1984): 6-11.

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des liens entre les chrétiens de Grande-Bretagne et la Terre Sainte; j'en fus élu Président. En 1985, je collaborai à la direction d'un voyage d'étude en Israël et dans les territoires occupés; puis j'emmenai un groupe de prêtres pour une "Retraite-pèlerinage" en 1987 (Prior 1989)1. Je fis encore d'autres visites en 1990 et 1991. En 1991, je participai à une Marche Internationale pour la Paix de Jérusalem à Amman, et bien que je n'atteignis jamais la destination finale, j'eus l'occasion de faire connaissance avec plusieurs groupes de soldats et policiers israéliens; je fus arrêté deux fois et connus les joies de la prison. Lors de la première arrestation, officiellement mon crime consistait à avoir pénétré dans une "zone militaire interdite" près de Ramallah et la seconde fois à avoir refusé de quitter une zone similaire sur la route de Taybeh à Jéricho. En fait, il s'agissait d'empêcher la marche silencieuse de quelque trente pacifistes venus de 15 pays. Notre présence constituait un stimulant efficace pour les Palestiniens qui ne pouvaient risquer une protestation aussi directe. Pendant les pourparlers avec le Commandant local, nous sommes restés assis au bord de la route en chantant des chants pacifiques. J'entonnai dans un hébreu marqué d'un accent de chanteur irlandais de bel canto le psaume 1182. Ce chant parlant de délivrance a semblé avoir un effet certain sur les jeunes soldats qui nous gardaient. Ce n'est que plus tard que ces expériences se transformeront en schéma idéologique. Je m'informai de plus en plus sur l'histoire moderne de la région. Outre une visite en 1992 avec un groupe d'universitaires, je passai le mois d'août à l'École Biblique et j'en profitai pour prendre des contacts avec des personnalités palestiniennes, notamment les principaux leaders des Églises.

1. Voir "Living Stones: A retreat with Palestinian Christians", New Blackfriars 70 (1989): 119-23. 2. Les numérotations des Psaumes sont données selon la Vulgate, telles qu'on peut les trouver dans la Bible Pastorale de Maredsous (1998) dont la traduction a été utilisée dans la présente adaptation française (n.d.e.).

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En 1993, je contribuai à l'organisation de la Cumberland Lodge Conference sur Les Chrétiens en Terre Sainte (voir Prior et Taylor, 1994). À cette époque, ma recherche se concentrait plus particulièrement sur la visite de Jésus à la synagogue de Nazareth (Lc 4.1630) mais je me sentais de plus en plus mal à l'aise en découvrant le lien entre la spiritualité biblique et l'oppression et je me mis à approfondir mes connaissances relatives aux traditions bibliques sur la terre par une lecture des récits bibliques tout en gardant systématiquement ce thème à l'esprit. J'avais déjà écrit plusieurs articles sur la Terre Sainte (par exemple: Prior 1990; 1993; 1994a; 1994b; 1994c). Aussi après avoir terminé mon texte sur Luc 4.16-30 le 22 juillet 1994, je pus me concentrer sur les traditions de la Terre dans la Bible pendant le reste de mon séjour à l'École Biblique. Ce qui m'a le plus frappé dans le récit biblique, c'est que la promesse divine d'une terre était totalement liée à la mission d'exterminer les peuples indigènes et j'ai été forcé de comprendre que ces traditions étaient fondamentalement oppressives et moralement inacceptables. Même le récit de l'Exode posait problème. Yaweh y apparaît plein de compassion pour la misère de son peuple et soucieux de le libérer des Égyptiens pour le mener dans un pays où coulent le lait et le miel (Ex 3.7-8); mais c'est une image incomplète. La situation s'aggrave dans les récits du Deutéronome où l'ordre de commettre un génocide est encore plus explicite, et qui se termine sur la vision de Moïse, laissant après lui un digne successeur, Josué. Les victoires légendaires de Yaweh par le bras de Moïse, d'Aaron et de Josué sont vénérées par les Israélites (et toutes les générations de Juifs et de Chrétiens qui suivront) jusque dans leurs prières. "Tu as enlevé d'Égypte une vigne; tu as expulsé des peuples pour la replanter" (Ps 79.9). Il est surprenant de constater que le nettoyage ethnique tel qu'il est présenté dans les récits apparaît non seulement comme légitime mais même comme une exigence de la divinité. Selon les

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critères actuels des lois internationales et des Droits de l'homme, ces "missions" telles qu'elles apparaissent dans le récit biblique sont devenues des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité. Répondre à ces constatations qu'il ne faut pas juger les siècles passés avec des critères d'une époque ultérieure, n'est pas suffisant du fait que nous, les lecteurs, nous vivons à notre époque et non dans ce passé. Les implications de la présence de dispositions moralement douteuses, supposées être dictées par la divinité, dans un livre élevé à la dignité d'Écriture Sainte exigeaient les plus sérieuses investigations. En ce mois d'août 1994, la bibliothèque de l'École Biblique venait de recevoir un Festschrift d'études sur le Deutéronome. Outre des articles traitant de coutumes des origines, de discussions historico-critiques et littéraires, on y trouvait un écrit par F.E. Deist, au titre curieux: "The Dangers of Deuteronomy" qui traitait de l'histoire de la réception du texte de ce livre biblique dans le cadre de l'idéologie suscitée par l'émergence du nationalisme afrikaner et pour supporter l'apartheid (Deist 1994). À la même époque, j'eus l'occasion de lire un article de A.G. Lamadrid sur le rôle de la Bible et de la théologie chrétienne dans la conquête espagnole en Amérique latine (1981). Ce problème semblait donc dépasser la simple reflexion académique sur l'interprétation des documents anciens. La Bible comme outil d'oppression Il était clair que, en plus du fait que leur contenu est problématique du point de vue moral, certains récits bibliques avaient contribué aux souffrances de nombreuses populations locales. Les traditions du Deutéronome avaient fourni une autorité intellectuelle et morale à la dévastation par les royaumes ibériques de l'Amérique latine à la fin du moyen-âge, à l'exploitation des nonBlancs par les Afrikaners en Afrique du Sud jusqu'à la fin du ZOe siècle et le phénomène se poursuivait encore aujourd'hui à l'encontre des Arabes de Palestine sous l'expansionnisme sioniste. L'influence de ces récits n'était pas seulement intellectuelle

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en infusant des tendances impérialistes chez les lecteurs, mais force était de constater que, dans la pratique, elle avait servi de moteur à quasi toutes les formes de colonialisme européen puisqu'elle semblait fournir une légitimité divine aux colonisateurs soucieux d'établir les "avant-postes des progrès au cœur de l'obscurantisme" selon l'expression de Joseph Conrad. De retour en Angleterre, j'écrivis un article "The Bible as Instrument of Oppression" en proposant trois exemples, l'Amérique latine, l'Afrique du Sud et la Palestine (Prior, 1995b). J'ai estimé que ce sujet méritait une recherche plus approfondie mais qu'avant de m'engager plus avant, il convenait de faire le point sur la recherche concernant l'Ancien Testament. Je supposais que quelqu'un avait déjà pris en considération l'aspect moral. De retour à Jérusalem en août 1995, je me rendis compte que ce n'était pas le cas. Même si, dès 1943, Gerhard von Rad regrettait qu'aucune recherche approfondie sur le thème de "la terre" n'ait été entreprise (1966), aucune étude sérieuse n'avait été faite dans les trente années suivantes. La situation n'avait pas évolué trente ans plus tard. Les recherches pionnières de W.D. Davies se sont efforcées de compenser ce vide (1974; 1981; 1982; 1985 et 1991)! Il est clair dès le début que les études de Davies ne poursuivent pas uniquement des buts scientifiques. J'ai été intrigué par la franchise avec laquelle Davies dévoile sa méthode herméneutique et sa parfaite indifférence pour le sort des peuples déplacés tant dans l'antiquité qu'aujourd'hui. Je me suis demandé si Davies aurait manifesté la même sérénité si des Blancs, anglo-saxons et protestants, ou même des Blancs catholiques européens s'étaient trouvés dans la masse des personnes déplacées pour satisfaire aux ambitions sionistes. Grâce à un sens moral plutôt élastique Davies se dit perturbé par les conséquences de la conquête de 1967 mais ne renonce pas à admirer la fondation de l'État d'Israël. Ne montrant aucune perplexité face à l'injustice fondamentale faite aux Palestiniens en 1948, dans ses écrits, Davies met moralement sur le même pied les Palestiniens dépossédés et les spoliateurs sionis-

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tes. Les droits du violeur et de la victime sont adroitement rendus équivalents. Le texte de Walter Brueggeman The Land (1997) ne m'a pas satisfait davantage, même si plus tard, il a reconnu que le problème pouvait être discuté (voir W.E. March, 1994). Je commençai à réaliser qu'une grande partie de la recherche

biblique - spécialement cette insistance sur le passé, typique de
la méthode historico-critique - était étonnamment indifférente aux considérations d'ordre moral. Les savants bibliques ne traitent pas de la valeur des valeurs des récits bibliques. Une interprétation accommodante des traditions bibliques qui autorise les atrocités et les crimes de guerre avait réussi à déculpabiliser ceux qui entreprenaient l'exploitation de nouvelles terres au mépris des peuples indigènes. Si le comportement des communautés et des nations est complexe et toujours influencé par des motivations diverses, il est tout à fait évident que la Bible a été, et est toujours pour certains, la grande pensée qui justifie la conquête de la Terrel. C'était particulièrement vrai pour les Arabes de Palestine, un pays dans lequel j'étais arrivé à ces conclusions en y étudiant la Bible. À l'automne de 1995, j'étais bien engagé dans l'écriture d'un livre sur ce sujet. Au cours du mois de novembre, je présentai à Sheffield Academic Press un projet manuscrit sur "Bible et Sionisme". Le jour avant ma visite à l'éditeur, j'eus le plaisir de célébrer la messe en l'église Saint-Vincent. À une communauté qui attendait un aliment spirituel pour le 2ge Dimanche dans l'Année C du cycle liturgique, le lecteur fit la lecture prescrite: "Amalecvint attaquerIsraël à Raphidim. Moïse dit à Josué: "Choisis-nous des hommes et va combattre Amalec. Demain, je me tien-

drai au sommet de la colline, le bâton de Dieu à la main". Josué obéit à Moïse et s'en alla combattre Amalec, tandis que Moïse, Aaron et Hur montaient au sommet de la colline. Tant que Moïse tenait la main levée, Israël avait le dessus, mais lorsqu'il la laissait
1. Voir mon "The Bible and the redeeming idea of Colonialism" dans Marcella Althaus- Reid et Jack Thompson (Eds), Studies in Warld Christianity 5 (2.1999), Edinburgh: Edinburgh University Press and Maryknoll, N.Y., Orbis, p. 129-55.

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retomber, Amalec l'emportait. Comme les bras de Moïse se fatiguaient, on mit une pierre sous lui pour qu'il s'y assit, tandis qu'Aaron et Hur lui soutenaient les bras de chaque côté: ses mains purent ainsi tenir ferme jusqu'au coucher du soleil et Josué défit Amalec et son peuple au tranchant de l'épée (Ex 17.8-13)".

Suivait le Psaume responsorial avec comme antienne: "Notre secours est dans le nom du Seigneur". La seconde lecture rappelait à la communauté que "Toute Écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, persuader, reprendre et former à la justice" (2 Ti 3.16). Grâce à Dieu, l'Évangile rapportait la parabole de la veuve dont la prière persévérante importune un drôle de juge (Lc 18.1-8). Sensible à l'impact que les récits bibliques peuvent avoir sur le comportement humain, je me suis demandé si les "Amalécites" de Sheffield seraient à l'abri dans l'attente d'une nouvelle lecture de ces textes dans trois ans selon le calendrier du lectionnaire romain. Plus tard chez Academic Press, l'Éditeur, redoutant mon insistance sur le Sionisme, me suggéra de me baser sur trois réalités différentes. Cela exigerait de moi de me plonger dans l'histoire de l'Amérique latine, de l'Afrique du Sud et d'Israël ainsi que d'approfondir ma connaissance du récit biblique et des interprétations qui en sont faites dans le monde des spécialistes. Sensibilisé moralement par cette découverte de la mission divine qui impose de commettre le génocide, je fus surpris de constater dans quelle haute estime les spécialistes tenaient le Deutéronome. En effet, les commentateurs le considèrent habituellement comme un livre théologique par excellence et comme le point central de l'histoire religieuse de l'Ancien Testament. En 1995, au cours d'une Conférence (Lattey Lecture) à l'Université de Cambridge, le professeur Norbert Lohfink affirma que le Deutéronome fournit le modèle d'une société utopiste dans laquelle il n'y aurait plus de pauvres (Lohfink: 1996). En le remerciant, en ma qualité de Président de l'Association Biblique Catholique de Grande-Bretagne, je lui suggérai de vérifier si, vu l'insistance sur la mission génocidaire que l'on trouve dans le livre, l'avènement

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de cette société parfaite dépendait de l'élimination des indigènes par les Israélites. Selon la tradition protocolaire des Lattey Lectures, ce fut le mot de la fin, mais je fus invité à donner une conférence moi-même dans ce cycle en 1997 dont je choisis le titre: Unpays qui ruisselle de lait, de miel et de personnesl. Le petit bantoustan de Bethléem La version finale de Bible et Colonialisme a été réalisée au cours de mon séjour comme professeur invité à l'Université de Bethléem et comme chercheur à l'Institut œcuménique de Tantur près de Jérusalem (1996-1997). J'ai voulu y être un rappel permanent des formes d'oppression et de déchéance qu'imposent nécessairement sur les populations indigènes toutes les entreprises de colonisation, mais en même temps, j'ai pris conscience de la collusion qui existait entre les entreprises colonisatrices et le monde de la recherche biblique occidentale. C'est en décembre 1996 que je fis parvenir mon manuscrit Bible et Colonialisme à Sheffield Academic Press. J'assurai l'homélie lors de la messe de minuit célébrée à l'Université de Bethléem et présidée par Mgr. Montezemolo, délégué apostolique du Vatican, une personnalité qui a joué un rôle essentiel lors de la signature de l'Accord fondamental entre le Saint-Siège et l'État d'Israël le 30 décembre 1993. J'ai médité avec la communauté sur le thème de Noël, de la gloire de Dieu, de la paix sur la terre comme aux cieux mais en montrant comment la réalité quotidienne à Bethléem a vite fait de nous ramener sur terre. Je dis toute la rage que je ressentais en passant deux fois par jour par les postes de contrôle sur la route entre Jérusalem et Bethléem parce que j'y étais confronté à l'humiliation que l'entreprise colonisatrice du mouvement sioniste imposait aux habitants de la région2.
1. Michael Prior, "A Land flowing with Milk, Honey and People", Cambridge: Von Hügel Institute, 1997, and in Scripture Bulletin 28, 1998: 2-17. 2. Quelqu'un trouva utile de diffuser mon sermon sur Internet Gerusalemites.org)

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Les épreuves de The Bible and Colonialisme arrivèrent le Vendredi Saint 1997. Je connus ma première expérience des gaz lacrimogènes près du Tombeau de Rachel, alors que je me rendais pour aller à la messe de Pâques, à Ste-Catherine à Bethléem. Le 3 avril, je donnai un cours public à Tantur "Le problème moral soulevé par les traditions de la terre dans la Bible", suivie d'une séance de questions hostiles ou encourageantes. J'ai décrit ailleurs les difficultés rencontrées dès qu'on pose la question du problème moral lié à l'établissement de l'État d'Israël et au comportement de cet État depuis 1948, notamment son impact sur la population indigène palestiniennel.

L'importance du problème Avant même ma découverte du problème Israël-Palestine, mais grâce au temps passé dans la région et à travers mes propres recherches, j'interprétai aisément ce mythe artificiel qui entourait la fondation de l'État d'Israël. Mon évaluation favorable du Sionisme et de l'État d'Israël s'était construite grâce à l'habileté des idéologues du Sionisme et des historiens de l'État à cacher au monde les intentions réelles de l'entreprise sioniste et des réalités entourant la fondation de l'État et la logique subséquente de son comportement. Ma recherche scientifique m'a obligé à rendre compte des contrevérités des mythes stéréotypés de l'origine de l'État d'Israël. Mon étude de la Bible au Pays de la Bible soulevait des questions non seulement sur le lien entre l'interprétation de la Bible, l'exploitation colonialiste et la nature même des récits, mais éga1. Voir mon étude: Studying the Bible in the Holy Land (Étudier la Bible en Terre Sainte), dans Michael Prior, ed., They Came and They Saw. Western Christian Experiences of the Holy Land (London: Melisende, 2000), pp. 104-27, ainsi que man Confronting the Bible's Ethnie Cleansing in Palestine (Face au nettoyage ethnique biblique en Palestine) dans The Link (Americans for Middle East Understanding) 33, 5, December 2000; 1-12.

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lement sur la tâche morale des biblistes dans ce contexte. L'État d'Israël constitue un singulier défi à la morale. La "terre" revêt, en effet, une importance particulière dans l'Écriture Sainte en ce que ce lieu d'établissement pour les Israélites et les Juifs ainsi que pour l'État d'Israël, au moins pour une époque récente, a fait l'objet d'une admiration pour une majorité de Juifs religieux et certains cercles théologiques ou ecclésiastiques chez les Chrétiens. Pourtant, la question morale surgit dès que l'on réalise que l'occupation israélite exigeait l'extermination de la population indigène et que l'établissement de l'État d'Israël en 1948 supposait le déplacement forcé d'une population indigène loin de son
pays 1.

Le génocide dans l'antiquité et le "nettoyage ethnique" de nos jours semblent être au-dessus de tout reproche moral puiqu'ils sont "légitimés" dans l'Écriture Sainte! J'ai été choqué de réaliser que la justification la plus plausible pour déplacer les Arabes palestiniens en 1948 découlait d'une interprétation naïve de la Bible et que dans beaucoup d'Églises et

de cercles scientifiques - et pas seulement pour une frange fondamentaliste - le littéralisme biblique effaçait toute préoccupation qui découlerait de considérations morales. Bien plus, la recherche théologique occidentale pourtant ferme dans sa critique des régimes répressifs partout ailleurs, laisse largement le champ libre au Sionisme. La critique morale de son impact sur les Palestiniens est effectivement évitée. Pour ma part, je tente de briser ce silence, d'abord dans Bible and Colonialism (1997) puis dans Zionism and the State of Israel (1999). Ces ouvrages soumettent les traditions sur la "terre" dans la Bible à une évaluation sur base de principes généraux de l'éthique et de critères de décence humanitaire. Ils mettent également en évidence le problème d'une prophétie biblique qui trouverait son accomplissement dans ce que des
1. Voir mon Israël-Palestine: A Challenge to Theology, dans S. Porter, D. Tombs and M. Hayes, Faith in the Millenium (Sheffield Academic Press, 2001), pp. 59-84.

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incroyants regarderaient comme une forme de "nettoyage ethnique" 1. Alors que mon travail de recherche s'attache à certains aspects de l'herméneutique biblique, il informe aussi un plus large public sur des questions qui ont des implications pour le bien-être humain comme pour toute relation à Dieu. Et tandis qu'une telle aventure peut être considérée par tout chercheur compétent comme une contribution académique riche de leçons, quand j'en prends la responsabilité après avoir été témoin de la spoliation, de la dispersion et de l'humiliation des Palestiniens, c'est devenu pour moi un impératif moral. Et c'est mon étude de la Bible au pays de la Bible qui m'a ouvert à ce contexte. D'autres auraient probablement beaucoup d'autres choses à dire à ce sujet. Pour élargir la réflexion, j'ai invité, en 1999, différents auteurs susceptibles de contribuer à un volume de témoignages personnels sur leur rencontre avec la Terre Sainte. Quelques-unes des dix-neuf personnes qui ont collaboré sont des Catholiques, des Anglicans-Épiscopaliens, des Presbytériens, des Méthodistes et des Mennonites de sept pays différents; certains sont ministres du culte, d'autres des scientifiques, d'autres encore sont des militants pour la justice et la paix. Chacun d'entre eux a acquis une expérience du problème Israël-Palestine au cours de fréquentes visites ou de séjours prolongés en Terre Sainte. Même si des motifs différents les avaient conduits là-bas, leur perception a été fortement marquée par leurs observations personnelles. Ils expriment leur manière de comprendre la question IsraëlPalestine avant de l'observer sur place; ils décrivent les éléments qui ont provoqué chez eux un changement d'attitude et leur engagement pour l'avenir. Ce livre est un témoignage qui montre comment pour notre génération la découverte de la Terre Sainte
1. Voir aussi: Michael Prior, Zionist Ethnic Cleansing: The Fulfilment of Biblical Prophecy? (La purification ethnique sioniste accomplit-elle les prophéties bibliques?), Epworth Review 27 (2000,2): 49-60.

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lement pour les auteur~ 1.

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provoque inévitablement un profond retour au cœur - et pas seu-

Pour une herméneutique morale Si ma rencontre avec la Terre Sainte a provoqué des interrogations scientifiques sur la nature de certains récits bibliques et sur leur déploiement dans l'histoire, elle a également soulevé des questions fondamentales sur la nature de la recherche biblique et sur la responsabilité publique de ceux qui la pratiquent. Beaucoup trop fréquemment l'idéologie sous-jacente du colonialisme européen se revendiquait de modèles bibliques de "purification ethnique" ou "d'établissement colonial guerrier" dont la légitimation se fondait sur l'autorité de la Sainte Écriture. Avec encore plus d'autorité, la volonté juive de retourner vers la "terre" s'appuie sur la Bible qui est le sine qua non d'une soi-disant légitimation morale. La Bible est lue au premier degré et puis elle fournit un cadre moral qui métamorphose l'implantation colonialiste sioniste d'aujourd'hui en une politique forte d'un aval divin. En conséquence la prise de possession de la "Terre Promise" et l'expulsion forcée de la population indigène en 1948-49 tirent en priorité leur soi-disant légitimité du mandat biblique considéré soit comme le dépôt de l'histoire sacrée d'Israël soit comme un des piliers de sa mythologie nationale. Les récits bibliques fonctionnent comme la source historique objective du droit des Juifs sur cette terre, une revendication soidisant fondée sur des découvertes archéologiques et qui vaudrait même pour des nationalistes sécularisés que la Bible comme dépositaire d'une revendication théologique sur la Palestine n'intéresse pas. Mais le Sionisme, quelle que soit la valeur qu'on lui attribue par rapport au Judaïsme international, est responsable de la spoliation, de la dispersion et de l'humiliation de la population arabe
1. Voir Michael Prior, ed., They Came and They Saw. Western Christian Experiences of the Holy Land (London: Melisende, 2000).

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indigène sous Mandat palestinien au cours des cinquante dernières années. Qu'un tel cataclysme ne soit pas unique dans l'histoire des civilisations humaines, celui-ci a des traits caractéristiques. Fait plus alarmant du point de vue moral: l'injustice faite à la population

indigène est oubliée dans la plupart des discours de l'Occident y compris ceux de la recherche biblique et théologique. Dans certains cercles, ce discours est même recouvert d'un voile de piété. Le courant principal de la réflexion théologique occidentale sur Israël et la Palestine est guidé par un sentiment de culpabilité par rapport au traitement des Juifs dans le passé. Il est aussi caractérisé par une distanciation par rapport au contexte politique du Sionisme, par une naïveté ou une désinformation au sujet des réalités de sa conquête et de sa domination en Palestine, ainsi que par une certaine paralysie de la conscience quant au traitement injuste de la population indigène. La spoliation de la population indigène de Palestine par les mains des Sionistes avec une référence évidente aux récits bibliques semble ne pas toucher le monde académique. À vrai dire, le seul fait d'essayer de soulever le problème semble suspect. Le fait que la recherche biblique néglige la question morale est lié au fait que, traditionnellement, l'histoire ancienne de la Palestine n'a jamais été qu'un arrière-fond à l'histoire d'Israël, de Juda et du Judaïsme du Second Temple, avec la Bible comme acteur principal et tout le reste au service de sa compréhension. Le support qu'apporte l'Occident à l'entreprise sioniste est particulièrement choquant du point de vue moral. Là où ailleurs les auteurs d'atrocités coloniales sont objets d'opprobre, la conquête sioniste est jugée comme une réalisation juste et opportune, qui pourrait même avoir une signification religieuse unique. La plupart des arguments en faveur de cette vision viennent d'interprétations littéralistes de certaines traditions bibliques. Mais le conflit moderne doit aussi être vu du point de vue des victimes. Ceci reviendrait à lire le texte biblique "avec les yeux des Cananéens",

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c'est-à-dire avec une sensibilité à la question morale de l'impact produit par la conquête et l'installation sionistes sur la population indigène de Palestine. Malheureusement, les savants biblistes ne lisent pas les récits de la Bible "avec les yeux des Cananéens". Ils acceptent globalement les perspectives des auteurs bibliques pour lesquels il semble clair que la revendication de la promesse divine de la terre est intrinsèquement liée à un soi-disant mandat divin pour exterminer la population indigène. Ces traditions sur la "terre" posent des questions morales fondamentales sur notre compréhension de ce que Dieu est, de la nature humaine et de ses comportements. Et tout spécialement au vu de l'usage qu'on en a fait pour nourrir les ,entreprises impérialistes génocidaires dans un spectre large et diversifié de contextes depuis près de 2000 ans. Les

communautés qui ont conservé et proclamé ces textes - y compris les chercheurs du domainebiblique - devraient endosser une
certaine responsabilité pour ce qui a été fait en se conformant à leurs valeurs. Mon expérience d'étude de la Bible en Terre Sainte m'a donné une position particulière pour acquérir une compétence précise pour une herméneutique d'évaluation éthique et théologique de mon contexte: faire de la recherche biblique dans un pays où le recours à la Bible pour légitimer l'oppression systématique de la population arabe indigène, est tenu plus ou moins pour acquis. À cause des conséquences sociales tragiques des politiques dans la région au cours de mes séjours dans le pays, j'avais une raison particulière de me sentir concerné par le "département de santé publique" des études bibliques. Ce "département" doit englober la nécessité de construire un discours public et non seulement scientifique, théologique ou religieux, attentif aux questions morales. Mon souci commence avec la question de savoir comment traiter le fait que la Bible est utilisée dans la Palestine-Israël d'aujourd'hui (tout comme ailleurs encore) pour protéger un système politique hégémonique d'oppression; comment répondre à cette question en tant que chercheur biblique, tristement cons-

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cient de combien ce type de matière semble ne pas concerner les biblistes, que ce soit sur place en Terre Sainte ou n'importe où ailleurs dans le monde. Il est consolant d'apprendre, après une longue période de silence, que le besoin d'une Exégèse Morale du texte biblique a été reconnu par quelques exégètes; encore que ce domaine IsraëlPalestine reste un refuge contre de telles tentatives, contrairement à des domaines comme le féminisme ou l'exégèse fondamentaliste, ou autres. Malgré l'expulsion planifiée des Arabes palestiniens en 1948 et la partialité exclusive d'Israël en faveur des Juifs depuis lors, malgré les avantages que la politique sioniste tire de son association avec les récits bibliques, je n'ai pas conscience qu'il y ait d'autres exégètes ou chercheurs du domaine qui aient affronté les défis évidents à la moralité que constituent les récits de la Bible sur la Terre et leur interprétation. Je connais plusieurs chercheurs dont la compréhension de ces sujets est dominée par les hypothèses historiographiques traditionnelles qui sont en phase avec l'idéologie sioniste jusqu'ici dominante. Je considère que l'incapacité de la recherche biblique à traiter des questions de justice et de paix en Israël-Palestine, notamment celles qui ont trait au Sionisme, constitue un sérieux déni de responsabilité dont la prochaine génération de chercheurs voudra être quitte. Dans ma vision actuelle, la science exégétique biblique doit non seulement travailler aux circonstances qui ont vu la composition des récits bibliques, mais elle devrait s'intéresser aux conditions dans lesquelles vivent les gens et ne pas se satisfaire d'une survie confortable au sein d'un ghetto académique ou ecclésiastique. Il est grand temps que les biblistes, les personnels ecclésiastiques et les intellectuels d'Occident lisent les récits de la Bible sur la promesse de la terre "avec les yeux des Cananéens" et se confrontent aux conséquences de l'histoire de leur réception. La recherche biblique devrait être menée dans l'esprit d'une "crédibilité éthique", c'est-à-dire: avec le souci de montrer les conséquences éthiques du texte de la Bible et ses significations,

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spécialement quand elles ont servi à promouvoir différentes formes d'oppression dont la moindre n'est pas la déshumanisation colonialiste. Et cette recherche devrait être rendue accessible au plus grand nombre. Une évaluation morale des textes de la Bible et de leur interprétation est aujourd'hui indispensable. Les chercheurs et professeurs du domaine biblique ont la plus stricte obligation de protester contre des excès perpétrés au nom de la fidélité à l'Alliance biblique! Bible et Colonialisme se présente donc comme une exploration en terrain pratiquement inconnu des chercheurs; c'est une tentative de créer une cartographie des contours de ce terrain. Il ne prétend pas avoir toutes les réponses, mais il reflète mon insatis-

faction par rapport aux affirmations scientifiques dominantes surtout les plus courantes - qui préfèrent la sécurité du silence au
risque de tollé si l'on fait une prise de parole. Mon étude de la Bible dans le pays de la Bible m'a ouvert à un très large contexte de signification international et inter-religieux dans lequel le récit biblique est utilisé comme un outil d'oppression. Ma lecture historico-critique du texte m'a donc ouvert la voie à une lecture morale de la Bible comme une conséquence directe du fait d'étudier à Jérusalem. Ma lecture du texte "avec les yeux des Cananéens" est, je pense, cohérente avec la vision de saint Vincent de Paul dont l'interprétation des Écritures fut clairement influencée par sa rencontre avec les marginalisés. Je suis très honoré que mon livre soit traduit en français dans la collection Bible et Vie Chrétienne. Un merci spécial à R.-Ferdinand Poswick, o.s.b. qui est à l'origine de ce projet de traduction, à Paul Jourez qui a assuré la traduction, à Annie Delvaux-Van den Abeele qui en a assuré l'encodage et à Yolande Juste qui en a fait la mise en page, la correction critique et la dernière mise au point.
Michael Prior, c.m. St Mary's College Strawberry Hill (University of Surrey) TW1 4SX 27 septembre, Fête de S. Vincent de Paul, 2001

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J'affirme ne connaître qu'un peuple qui se croit autorisé à prétendre avoir reçu l'ordre divin d'exterminer l'ensemble des populations qu'il a conquises: c'est Israël. Aujourd'hui tant les chrétiens que les Juifs évitent de s'appesantir sur la férocité sans merci de Jahweh affirmée non pas par des sources hostiles mais par la littérature même qu'ils considèrent comme sacrée. Ils s'efforcent en effet d'oublier l'existence même de cet élément accusateur (De Ste Croix dans Said 1981: 331-332).

Le sujet de cette étude est la narration biblique de la promesse faite à Abraham et à sa postérité du don de la terre de Canaan et le renouvellement de cette promesse à Moïse et à son peuple à la sortie d'Égypte ainsi que le récit de la conquête de cette terre comme elle est présentée dans les livres de Josué et des Juges. Elle portera également sur la manière dont ces récits bibliques furent utilisés pour justifier la conquête de territoires dans diverses régions et à des époques variées, plus particulièrement lors de la colonisation et des implantations espagnoles et portugaises en Amérique latine, lors des implantations de blancs en Afrique du Sud ainsi que lors de la conquête de la Palestine par les Sionistes et lors des implantations subséquentes. Ce sujet ne peut être traité que par le dialogue entre plusieurs disciplines. La multiplication des disciplines académiques et des sous-divisions a démontré qu'il est difficile de couvrir toute la complexité d'un sujet. Le discours sur le colonialisme est un bel exemple de ce problème. Le droit international traite des droits légitimes à la souveraineté. Les conventions internationales traitent des Droits de l'homme. La sociologie et l'anthropologie se consacrent à ce qui concerne les diverses cultures, l'identité politique et reli-

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gieuse des indigènes. On ne peut oublier les aspects religieux et théologiques. Ce qui est déroutant dans une approche aussi diversifiée c'est que chaque élément s'articule isolément de tous les autres. Ainsi la réflexion théologique ne dit rien du droit international. La jurisprudence internationale ne se préoccupe pas des droits de l'homme. Les défenseurs des Droits de l'homme se tiennent à l'écart de principes différents de ceux qui sont universellement acceptés. Les géographes et les sociologues décrivent les faits et évitent de prononcer des jugements de valeur. Et pourtant chacun de ces éléments (et bien d'autres encore) ne représente qu'un aspect seulement d'une image plus complexe. La spécialisation scientifique dans chaque branche du savoir est telle aujourd'hui que les non-experts, effrayés, abandonnent le débat. La science des experts intimide les non-initiés et même les chercheurs les plus subtils s'engagent rarement au-delà des limites de leur discipline. Il y a une tendance générale à se réfugier dans la spécialisation et à éluder la responsabilité de s'engager dans un univers plus large en prétextant que même les questions morales vitales sont du ressort des spécialistes. Toute discipline qui traite de la question de la terre de Canaan dans la Bible tombe dans le piège de la spécialisation. Les critiques bibliques, centrés sur les questions historiques ou littéraires ne prêtent virtuellement aucune attention à la dimension éthique. De manière générale les chercheurs concernés par les Droits de l'homme évacuent toute référence à la question de Dieu alors qu'ils doivent bien reconnaître le lien entre Dieu et la terre promise alors que les politologues traitent le sujet en termes de pouvoir politique et d'intérêts. Tout ceci concourt à une approche tronquée où chacun protège son propre domaine de connaissance et refuse d'envisager la complexité de l'ensemble. Même lorsqu'il s'agit d'une approche biblique il faut être bien courageux pour oser traiter de plusieurs aspects. Aucun spécialiste ne serait assez audacieux pour se risquer sur un terrain où il y a déjà pléthore de commentaires savants: l'épopée des patriarches, l'archéologie, l'histoire, les

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genres et la composition littéraire, les périodes de l'Exil ou les points de vue sur la terre dans le Nouveau Testament, etc. Si un livre prétend traiter seulement de la perspective biblique, une équipe de chercheurs est immanquablement constituée (p. ex. les dix-neuf chercheurs de l'équipe Prudky 1995). La tâche est trop grande pour un individu. Et pourtant le choix moral dépend de l'individu. L'approche particulière de cette étude est la question morale soulevée par l'impact que la conquête et les implantations ont eu sur les populations indigènes. Quels sont les critères appropriés pour évaluer une entreprise de conquête et d'implantation? Quel est le rôle de la Bible? Faut-il se laisser guider par des critères du respect de l'humain tels qu'ils sont inscrits dans des conventions sur les Droits de l'homme ou le droit international? Il est nouveau par rapport à l'approche traditionnelle de la Bible qui est généralement vue comme un étalon de l'excellence morale et comme "l'âme de la théologie", de la soumettre à une évaluation éthique sur la base de principes éthiques généraux. Cette entreprise, nous le démontrerons, n'est pas seulement légitime, elle est indispensable. Quand un peuple est dépossédé, dispersé et humilié par d'autres, notre sens moral est alerté et réveillé. Quand de telles atrocités sont exercées, non seulement avec un prétendu soutien divin mais sur un prétendu ordre impératif de Dieu, nous ne pouvons que manifester notre refus devant l'horreur. Toute association de Dieu avec la destruction de personnes doit être soumise à une analyse éthique. La contradiction évidente entre ce que certains proclament comme la volonté de Dieu et un comportement humain ordinaire et décent pose clairement la question de savoir si Dieu est xénophobe, chauvin, nationaliste et militariste. Cependant, en général, la réflexion théologique a complètement éludé de telles considérations. Et pourtant, le discours issu d'approches sur les Droits de l'homme et le droit international se construit sans interactions solides avec la religion et la théologie. Mon but ici est de promouvoir l'examen d'un texte qui nous est tellement familier qu'il semble pouvoir se passer de recherches

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plus approfondies. Toute étude de la Bible suppose nécessairement "une rétrospective archéologique" (Foucault). Ce qui dans le passé a pu servir de solides fondations est devenu un site ouvert, à déblayer, permettant de nouvelles recherches et suscitant de nouvelles questions. Le point crucial ici est le pouvoir de la Bible d'influencer le comportement humain au niveau d'une communauté ou d'une nation. Nous savons parfaitement qu'aucune société n'a jamais été mue par un seul facteur idéologique, qu'il soit économique, nationaliste ou religieux. "Pour tout développement historique de quelque importance, l'explication par une seule cause est ipso facto fausse" (Lonsdale 1981: 140). En pratique les systèmes progressent dans l'interaction de plusieurs éléments constitutifs. En élaborant une méthodologie adaptée à la recherche sur une situation comportant de multiples éléments, nous pourrions nous inspirer de deux principes de la Théorie Quantique, la complémentarité et l'incertitude. Le principe de complémentarité de Bohr prétend que la définition classique d'états en terme d'espace et de temps n'est pas satisfaisante et que ce n'est que lorsque l'on combine ces deux aspects complémentaires qu'une image vraie et complète du monde physique lui-même peut être dégagée. À des niveaux plus complexes, des éléments différents voire opposés se complètent mutuellement pour décrire un mécanisme complexe. D'autre part, le principe d'incertitude d'Heisenberg montre qu'à aucun moment il n'est possible d'analyser un seul élément du système: il n'est pas possible de déterminer et la position et le mouvement d'une particule. C'est le grand dilemme: même l'acte d'observation dérange le système au moins au niveau atomique. Je me propose d'étudier l'argumentaire biblique dans une série de textes d'une manière qui tente de respecter la complexité des conditions sociales et politiques pour chaque cas. La portée de cette étude est large. Elle inclut la critique de la Bible et de l'herméneutique biblique moderne, les cultures juives et chrétiennes après les temps bibliques, la colonisation menée par les Euro-

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péens en Amérique latine, en Afrique du Sud, au Moyen-Orient, l'histoire et le développement du Sionisme, les lois internationales de la guerre et de l'occupation et les Droits de l'homme. La tâche de s'atteler avec compétence à pratiquement tous les aspects du problème est telle qu'elle pourrait rebuter les chercheurs les plus habiles, et pourtant chaque être humain touché par ce problème doit considérer, à titre personnel, comme un devoir moral de se faire un jugement en la matière. Même si un collège de chercheurs qualifiés devrait mieux réussir que l'individu seul, il n'existera pas une conscience unifiée au sein de ce collège. La responsabilité morale de se faire un jugement et de décider d'une action demeure à titre individuel, elle ne peut être décidée par délégation. La responsabilité morale ne peut être renvoyée vers d'autres, même plus compétents ou plus instruits ou plus droits. Je prétends que la théologie doit se préoccuper des conditions réelles de la vie des gens et ne peut pas se contenter de se maintenir confortablement dans un ghetto académique ou ecclésiastique. Ce livre s'attachera à sonder certaines conséquences de la critique théologique et biblique qui influencent le rôle de l'idéologie colonialiste et ses pratiques dans diverses régions et au cours de diverses périodes. Il examinera l'utilisation qui est faite de la Bible pour légitimer la mise en pratique d'un programme idéologique ou politique dont les conséquences passées et actuelles sont la souffrance irrémédiable de communautés entières voire même dans certains cas leur annihilation pure et simple en tant que nation ou peuple. L'aveu des souffrances causées par le colonialisme exige que l'on réexamine les dimensions bibliques, théologiques et morales de cette question. Je considère que la théologie doit être un message qui promeut un idéal moral et un meilleur avenir pour tous, oppressés et oppresseurs. Cette étude est destinée à ceux qui sont directement engagés dans le discours biblique et théologique. Elle s'intéresse à des aspects de la critique qui ont été négligés. Elle veut informer une audience plus large sur des sujets qui ont une influence sur le bien-être humain

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mais aussi sur la fidélité à Dieu. Pour certains savants cette tentative pourra être vue comme une intéressante contribution académique; en ce qui me concerne cela relève de l'impératif moral.

Ire partie

Le problème moral des traditions bibliques de la terre

Chapitre 1 La tradition biblique de la terre

Les traditions bibliques sur la terre: une première lecture Dans ce premier chapitre je me concentrerai sur les textes bibliques qui abordent le thème de la terre, spécialement de la Genèse à Josué. Pour faciliter une première lecture aisée, j'aborderai les commentaires critiques dans les chapitres 6 et 7. Néanmoins quelques observations préliminaires s'imposent. La Bible comme toute œuvre littéraire, n'est pas homogène quant à la forme et au fond. De plus ni le contenu ni l'autorité qui s'en dégage ne sont reconnus de la même manière par tous ceux qui s'y réfèrent. Le Nouveau Testament revêt une signification toute particulière pour les chrétiens. Ils font référence aux Écrits hébraïques en tant qu'Ancien Testament, les Juifs eux pour les mêmes livres emploient le terme Tanakh1. Les 39livres sont considérés comme faisant partie des Saintes Écritures tant par les Églises chrétiennes que par la communauté juive bien que chaque tradition leur reconnaisse des niveaux d'autorité différents2. Depuis les temps bibliques une certaine unité a été reconnue à la Torah. Cette unité se retrouve à travers les deux subdivisions de la Bible hébraïque. Les Nebi'im, les premiers et les derniers prophètes, traitent principalement de la vision exprimée dans la Torah rappelée au peuple, tandis que les Kethubim explicitent la
1. Pour les Juifs les livres bibliques constituent la Torah c'est-à-dire un enseignement, des commandements et une révélation adressée à Israël (Schürer 1979: 321). Bien que la Torah ne soit composée strictement que des cinq premiers livres de la Bible, le terme, dans une acception plus large, englobe tous les écrits hébraïques. 2. Ainsi par exemple, pour la communauté juive la Torah jouit d'une autorité beaucoup plus grande que les livres des prophètes auxquels les chrétiens font référence avec tant de respect.

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façon de vivre la Torah au jour le jour. Progressivement les livres des prophètes seront considérés comme des "Saintes Écritures" de seconde importance par rapport à la Torah et un certain degré d'autorité canonique leur sera également accordé (Schürer 1979: 316) 1. Plus tard c'est l'ensemble des écrits qui acquit le statut d'Écriture. Bien que l'origine des Livres des prophètes et des Écrits ne soit pas connue, le premier témoignage de leur association à la Torah se trouve dans le prologue d'un livre écrit par Jesus ben Sira au second siècle avant J.-C. La Torah a toujours occupé la première place: "En elle est fixée par écrit et dans sa totalité la révélation initiale faite à Israël. Les Prophètes et les écrits ne font qu'expliciter le message. C'est pour cela qu'ils sont décrits et cités comme étant 'la Tradition'" (Schürer 1979:319). Il est donc normal pour notre dissertation sur la terre de Canaan de se concentrer sur la Torah. Il n'y a pas dans la Bible un point de vue unique et cohérent sur "la terre" mais plutôt un éventail de perspectives en fonction des périodes. Il est impossible de traiter ce sujet de manière globale. La manière dont les enfants d'Israël se sont installés sur la terre de Canaan revêt un intérêt académique considérable et engendre des implications tant pour le passé que pour le présent. Parmi ces implications il faut relever: notre compréhension de Dieu, sa relation avec le peuple d'Israël, mais également avec d'autres peuples comme les Cananéens mais aussi avec tous les autres peuples. Un certain nombre de questions se posent aussitôt: comment faut-il lire la Bible? Quel sens attacher à l'interprétation du sens du texte? Faut-il la lire comme un tout cohérent et définitif comme s'il s'agissait de l'œuvre d'un seul auteur à une seule période? Ou, au contraire, faut-il tenir compte du long processus de sa composition? Quel est le sentiment du lecteur devant le
1. En plusieurs endroits du Nouveau Testament on retrouve cette double appellation "La Loi et les Prophètes" (ho nomos kai hoiprophetai ainsi dans Mt 5.17; Lc 24.27; Jn 1.46; Act 13.15; Rom 3.21). La trilogie: la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes, ne se trouve qu'en Lc 24.44.

La tradition biblique de la terre

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texte? Quelle compétence possède-t-il pour s'y investir? Le lecteur considère-t- il qu'il s'agit de "la Parole de Dieu" méritant toute l'autorité que l'on accorderait à cette divine origine? Je traiterai ces aspects au chapitre 7. Ici j'étudierai plus particulièrement certains aspects de la notion de "terre" dans la Bible sans commentaires sur le mode d'écriture, m'intéressant principalement au texte en tant que tel. Plus loin, au chapitre 6, j' examinerai ce que le mode de composition peut suggérer. La Terre dans la Torah Le livre de la Genèse Le livre de la Genèse 1-11 offre sa vision des origines de l'univers, du monde, des animaux et des humains, tandis que Gn Il.27-50.26 traite des origines du peuple d'Israël depuis les ancêtres Abraham et Sarah ainsi que de son histoire jusqu'à la mort de Jacob et Joseph en Égypte. Je m'attacherai ici à définir la place de la Terre dans la relation entre Dieu et le peuple. Les Écrits hébraïques confortent la foi dans la promesse de la terre de Canaan faite par Dieu à Abraham et à ses descendants et la conviction que l'occupation de cette terre est conforme à sa volonté: Abraham traversa le pays jusqu'au lieu où se trouve Sichem,
jusqu'au chêne de Moré. Les Cananéens étaient alors dans le pays.

Le Seigneur apparut à Abraham et lui dit: "Je donnerai ce pays à ta postérité" (Gn 12.6-7). Abraham quitta le pays à cause de la famine et alla séjourner en Égypte. Plus tard lui et sa femme furent expulsés (Gn 12.20) et retournèrent dans la région de Béthel. Comme le pays ne permettait pas à tous de subsister, des tensions se firent jour entre Abraham et Lot (Gn 13.5-6). L'auteur ajoute "À cette époque les Cananéens et les Phérézéens habitaient le pays" (Gn 13.7). En conséquence Abraham et Lot se partagèrent la contrée; Lot choisit la vallée du Jourdain et Abraham s'installe sur la terre de Canaan. À la suite de cet accord, "la terre contre la paix", Yahvé dit à Abraham:

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Scrute 1'horizon et, du lieu où tu es, regarde vers le nord, vers le midi, vers l'orient et vers le couchant: tout le pays que tu vois, je te le donnerai, ainsi qu'à tes descendants pour toujours. Je rendrai ta postérité aussi nombreuse que la poussière de la terre; celui qui pourrait compter les grains de poussière sur le sol, pourra compter ta postérité. Lève-toi, parcours le pays de long en large, car je te le donnerai (Gn 13.14-17). Alors, avec la bénédiction divine, Abraham leva ses tentes et vint s'installer près du chêne de Mambré à Hébron, il y éleva un autel à Yahvé (Gn 13.18). Yahvé fit alliance avec Abraham: Je donne, dit-il, à tes descendants, ce pays, depuis le torrent d'Égypte jusqu'au grand Fleuve, l'Euphrate: le pays des Quénites, des Qénizites, des Cadmonéens, des Hittites, des Phérézéens, des Rephaïm, des Amorrites, des Cananéens, des Gergéséens et des Jébuséens (Gn 15.18-21). On ne t'appellera plus Abram, mais Abraham, car je ferai de toi le père d'une multitude de nations. Je te rendrai fécond à l'extrême, je ferai naître de toi des nations, et tu auras des rois pour descendants. Je fais alliance avec toi et ta postérité, une alliance éternelle, de génération en génération, pour être ton Dieu et celui de ta postérité. Je te donnerai, à toi et à tes descendants après toi, le pays où tu séjournes comme étranger, toute la terre de Canaan, en possession perpétuelle, et je serai votre Dieu (Gn 17.5-8).

Plus tard, la promesse est renouvelée à Isaac (Gn 26.3-4) et pour en garantir l'héritage Isaac a sollicité que la promesse faite à Abraham s'accomplisse en Jacob (Gn 28.4). Alors que Jacob dormait près d'Haran, il entendit une même promesse (Gn 28.1315) et lorsque Dieu apparut à Jacob une seconde fois, il changea son nom en Israël et promit à nouveau cette terre (Gn 35.12). Dans les derniers versets du livre, Joseph dit à ses frères: Je vais mourir; mais Dieu vous visitera certainement et vous fera
remonter de ce pays dans la terre qu'il a juré de donner à Abraham, à Isaac et à Jacob (Gn 50.24).

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Le livre de l'Exode Comme le titre l'indique, le thème principal de ce livre est l'exode depuis l'Égypte (Ex 1.1-15.21). Mais ce qui apparaît entre cet événement et l'établissement en Canaan est essentiel. Il y a cette rencontre exceptionnelle entre Yahvé et Moïse au Mont Sinaï (Ex 19.1-40.38) où Yahvé parle à Moïse alors que le peuple est resté à l'écart (Ex 19.2-Nb 10.10). Yahvé leur accorde tout ce dont un peuple déjà constitué mais en phase de transition peut avoir besoin: un chef, une identité et la promesse d'un lieu pour s'installer. Yahvé confirme Moïse dans son rôle de chef du peuple, leur fait des promesses et leur donne la loi, il établit le plan de l'Arche d'Alliance et envoie le peuple vers la terre de Canaan pour en prendre possession. Le contenu de ce livre a eu une influence vitale sur les lecteurs de la Bible et le sens de ce récit est devenu crucial tant pour les Juifs que pour les Chrétiens. Il est devenu un symbole de la communauté de Yahvé, sauvée par Lui de l'esclavage dans un pays étranger et conduit vers la terre promise. Moïse fit état de ses intentions à son fils Gershom en lui disant: "Je ne suis qu'un hôte sur cette terre étrangère" (Ex 2.22). Alors que le peuple d'Israël gémissait encore dans la servitude, Yahvé l'entendit, se souvint de son Alliance (Ex 2.24), et se résolut à sauver le peuple du pays d'Égypte: Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et pour le faire monter d'Égypte dans une contrée fertile et spacieuse, une contrée qui ruisselle de lait et de miel, où habitent les Cananéens,
les Hittites, les Amorrites, les Phérézéens, les Hévéens et les Jébuséens (Ex 3.8). Moïse reçoit l'ordre de porter ce message de libération au peuple (Ex 3.17) et Yahvé par la voix de Moïse réaffirme son alliance avec le peuple en disant: Je suis le Seigneur. Je suis apparu à Abraham, à Isaac et à Jacob comme le Dieu tout-puissant; mais je ne me suis pas fait connaître à eux sous mon nom de Yahvé. Je me suis engagé à leur donner le pays de Canaan, le pays où ils ont mené une vie errante et séjourné comme étrangers (Ex 6.2-4).

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Moïse doit convaincre le peuple que Yahvé les libérera du joug des Égyptiens, en fera son peuple, qu'il sera leur Dieu et les conduira dans cette terre qu'il a promis de donner à Abraham, à Isaac et à Jacob (Ex 6.6-8). Dans leur tractation avec Pharaon, Moïse et Aaron insistent sur cette exigence: "Laisse partir mon peuple", sans mentionner leur destination ou leur but, si ce n'est celui d'offrir des sacrifices et de servir Yahvé (Ex 7.14; 8.1,8,20; 9.13; 10.3). L'idée de la terre promise apparaît encore dans le rituel de la célébration de la Pâque (Ex 12.24-25). Après avoir séjourné 430 ans en Égypte, les Israélites se mirent en route, à pied, depuis Ramsès jusqu'à Sukot, soit 600.000 hommes, sans compter les enfants (Ex 12.37-40). Le rituel pour la célébration de la Pâque fera ultérieurement référence à l'installation dans le pays (Ex 12.8): Ainsi donc, quand le Seigneur t'aura introduit dans le pays des
Cananéens, des Hittites, des Amorrites, des Hévéens et des Jébu-

séens, qu'il a juré à tes pères de te donner, pays qui ruisselle de lait
et de miel, tu observeras ce rite au même mois. Sept jours durant, tu

mangeras des pains sans levain, et le septième jour il y aura une
fête en l'honneur du Seigneur (Ex 13.5-6).

Le don de la terre est réitéré (Ex 13.11-12). Le voyage commence. Le chant de victoire de Moïse après la traversée de la mer Rouge fait état de la stupeur des gens de Palestine, des rois d'Édom et Moab et de tous les habitants de Canaan à l'annonce de la destruction des Égyptiens (Ex 15.1-16). Déjà les Israélites sont pratiquement installés (Ex 15.17-19). Pendant leur périple dans le désert ils mangèrent la manne pendant 40 ans, jusqu'à leur arrivée à la frontière de Canaan (Ex 16.35). Mais d'abord il y eut des conflits avec Amalec dont Josué et le peuple triomphèrent par le glaive à Raphidim (Ex 17.8-16). Au Sinaï, Yahvé avait fait la promesse que si le peuple obéissait à ses commandements il serait son peuple particulier (Ex 19.3-8). Le chapitre 20 de l'Exode cite les paroles de Yahvé à Moïse, tandis que les chapitres 21 à 23 détaillent les prescriptions, notamment celles qui conviennent à un peuple fixé et installé, ainsi:

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Car mon Ange marchera devant toi et te conduira chez les Amorrites, les Hittites, les Phérézéens, les Cananéens, les Hévéens et les Jébuséens, que j'exterminerai. Tu n'adoreras pas leurs dieux, tu ne leur rendras pas de culte, en imitant les pratiques de ces peuples, mais tu renverseras leurs dieux et tu briseras leurs stèles (Ex 23.2324). Le dieu guerrier sera assurément de leur côté: J'enverrai devant toi ma terreur, je jetterai la panique dans tous les peuples chez qui tu arriveras, et je mettrai tous tes ennemis en fuite devant toi. Devant toi j'enverrai des frelons qui chasseront loin de ta face les Hévéens, les Cananéens et les Hittites. Je ne les chasserai pas en une seule année, de peur que le pays ne devienne un désert et que les bêtes sauvages ne pullulent contre toi. Je les chasserai progressivement devant toi, jusqu'à ce que tu sois assez nombreux pour occuper le pays. Les limites que je t'ai fixées vont de la mer Rouge à la mer des Philistins et depuis le désert jusqu'à l'Euphrate. Car je livrerai entre vos mains les habitants de ce pays que vous chasserez devant vous. Tu ne feras alliance ni avec eux, ni avec leurs dieux. Ils ne résideront pas dans ton pays, de peur qu'ils ne te fassent pécher contre moi et qu'en rendant un culte à leurs dieux, tu ne sois pris au piège (Ex 23.27-33). Néanmoins, malgré le massacre généralisé des indigènes, on trouve ce commandement de ne pas opprimer l'étranger (Ex 22.21; 23.9). Mais alors que Moïse s'attardait sur le mont Sinaï, le peuple fit des sacrifices à un veau d'or. Dans sa colère, Moïse brisa les tables de la loi et détruisit le veau d'or (Ex 32.19-21). Il exigea des fils de Lévi de prouver leur loyauté et de confirmer leur consécration en mettant à mort 3.000 membres de leur tribu (Ex 32.26-30). Le temps était venu de se mettre en route: Le Seigneur dit à Moïse: "Pars d'ici avec le peuple que tu as fait sortir d'Égypte; allez vers le pays que j'ai promis à Abraham, à Isaac et à Jacob avec le serment de le donner à leur postérité. J'enverrai devant toi un Ange, et je chasserai les Cananéens, les Amorrites, les Hittites, les Phérézéens, les Hévéens et les Jébuséens. Allez dans ce pays qui ruisselle de lait et de miel. Mais je ne monterai pas avec vous, car vous êtes un peuple à la tête dure; je vous anéantirais en chemin" (Ex 33.1-3).

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Yahvé fit refaire les tables de la loi brisées (Ex 34.1-5). Lorsque Dieu lui apparut, Moïse demanda le pardon au nom du peuple (Ex 34.8-9). Yahvé promit de faire des merveilles pour le peuple et exigea une fidélité sans faille et la ségrégation d'avec les autres peuples. Prends garde à ce que je vais te commander aujourd'hui je vais chasser devant toi les Amorrites, les Cananéens, les Hittites, les Phérézéens, les Hévéens et les Jébuséens. Garde-toi de t'allier aux habitants du pays dans lequel tu vas entrer, pour ne pas tomber dans le piège de leur présence au milieu de vous. Vous renverserez leurs autels, vous briserez leurs stèles et vous abattrez leurs pieux sacrés. Tu n'adoreras aucun autre dieu, car le Seigneur se nomme le Jaloux, c'est un Dieu jaloux. Garde-toi de t'allier aux habitants du pays; lorsqu'ils se prostitueront à leurs dieux et leur offriront des sacrifices, ils pourraient t'inviter, et tu mangerais de leurs repas sacrés (Ex 34.11-15).

Il est interdit aux Israélites de prendre pour femmes des étrangères et de fabriquer des idoles de métal; ils devront célébrer les fêtes (Ex 34.16-23). La bienveillance divine est encore une fois renouvelée: "Car je chasserai les nations devant toi, j'élargirai tes frontières, et personne ne convoitera ton pays quand tu monteras, trois fois l'an, te présenter devant le Seigneur ton Dieu" (Ex 34.24). Moïse reçut l'ordre "d'écrire ces mots 'J'ai fait une alliance avec toi en Israël'" (Ex 34.27-28). Lorsqu'il redescendit Moïse transmit tous les ordres qu'il avait reçus du Seigneur sur le mont Sinaï (Ex 3.4.32). Le livre de l'Exode s'achève par la description de l'accomplissement de la construction de la Demeure de Yahvé (Ex 35-40). Le livre du Lévitique Ce livre est un manuel liturgique destiné aux lévites; il détermine tout ce qui doit assurer la sainteté de tous les aspects de la vie. Il prolonge les chapitres 25 à 40 du livre de l'Exode et son thème principal continuera dans le livre des Nombres. Le Lévitique (chapitres 1 à 7) fixe la législation pour les différents sacrifices. Les chapitres 8 à 10 traitent de l'ordination d'Aaron et de ses fils.

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Yahvé donne pour tâche à Aaron de fixer les distinctions entre le saint et le profane, le pur et l'impur, et d'enseigner aux Israélites toutes les lois que le Seigneur leur a données par Moïse (Lv 10.8Il). Suit un ensemble de lois sur la pureté qui culmine dans la purification liée au Jour des Expiations ou du Grand Pardon

(chapitres Il à 16 - Yom Kippurim dans Lv 23.28). Le Code de
Sainteté traite du caractère sacré du sang, du sexe et de différentes règles de conduite et des sanctions (Lv 17-20). Suivent des prescriptions sur la sainteté sacerdotale, les règles pour les sacrifices (Lv 21-22), les fêtes de l'année liturgique (Lv 23). Il Ya une législation se rapportant à l'année Sabbatique et à l'année du Jubilé (Lv 25). Les sanctions sont précisées (Lv 26) et finalement le chapitre 27, qui apparaît comme une annexe au Code de Sainteté, traite des dons pour le sanctuaire. Le don de la terre de Canaan est renouvelé (Lv 14.34) et Yahvé insiste sur la nécessité de l'observance de ses propres lois et non de celles en vigueur en Égypte ou en Canaan (Lv 18.1-5). La garantie du maintien sur cette terre dépend du respect des lois de pureté (Lv 18). Des interdictions spécifiques concernent des dons en sacrifice à Moloc (v. 21), l'homosexualité (v. 22) ou la bestialité (relations sexuelles avec un animal, v. 23). Pour de tels abus les habitants de Canaan furent vomis. De la même manière les Israélites seraient vomis s'ils commettaient de telles abominations plutôt que de garder les préceptes de Yahvé (Lv 18.24-30). Une fois encore, la persécution de l'étranger est interdite (Lv 19.33-34). La mort par la lapidation sera infligée à ceux qui sacrifient des enfants à Moloc (Lv 20.2) et pour d'autres violation (Lv 20.9-21). Les conditions pour continuer à demeurer sur la terre et la ségrégation exigée sont réitérées (Lv 20.22-27). Après la législation sur les fêtes, c'est le comportement envers la terre qui est mis en évidence (Lv 25.2-3): l'année sabbatique pour le repos de la terre ainsi que l'année du Jubilé doivent être observées. Le chapitre 26 décrit les bénédictions qui comblent le peuple s'il respecte ce que Yahvé exige: fertilité de la terre, paix,

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victoire sur les ennemis, une descendance abondante et la certitude de la présence de Yahvé (Lv 26.3-13). Au contraire, la désobéissance sera punie de nombreux fléaux: maladie, destruction des récoltes, sécheresse, envahissement de bêtes sauvages et d'ennemis, famine, cannibalisme, destruction des villes et des temples (Lv 26.11-39). La dispersion du peuple et l'exil suivront: Je dévasterai le pays, et vos ennemis qui l'habiteront en resteront stupéfaits. Je vous disperserai parmi les nations et je tirerai l'épée derrière vous; votre pays sera dévasté, vos villes seront désertes. Alors enfin la terre jouira de ses sabbats tout le temps de sa solitude, durant votre détention dans le pays de vos ennemis; alors enfin la terre en repos jouira de ses sabbats. Longtemps à l'abandon, elle trouvera le repos des sabbats dont vous l'avez frustrée lorsque vous l'habitiez. Ceux d'entre vous qui survivront, je leur jetterai l'épouvante au cœur dans le pays de leurs ennemis: le frémissement d'une feuille les fera détaler comme on fuit devant l'épée, et ils tomberont sans être poursuivis. Ils trébucheront l'un sur l'autre comme devant l'épée, sans être poursuivis. Vous ne pourrez tenir devant vos ennemis. Vous périrez parmi les nations étrangères, et le pays de vos ennemis vous dévorera. Ceux d'entre vous qui survivront, languiront à cause de leurs fautes dans le pays de vos ennemis, et à cause des iniquités de leurs pères ils pourriront avec eux (Lv 26.32-39). Cependant si le peuple confesse ses iniquités et celles de ses pères "je me souviendrai de mon alliance avec Jacob... et je me souviendrai de la terre" (Lv 26.40-42). Même en terre d'exil, Yahvé ne les repoussera pas ni ne brisera son alliance (Lv 26.4446). Le livre se termine par une annexe détaillant les modalités de rachat d'un don promis au Seigneur (Lv 27).

Le livre des Nombres Le titre hébreu de ce livre, bemidbar ou "dans le désert", révèle son contenu. Il s'organise autour de trois étapes du périple dans le désert: l'organisation de la communauté avant son départ au Sinaï (Nb 1.1-10.10); la marche dans le désert depuis le Sinaï jusqu'aux steppes de Moab (Nb 10.11-21.35); les préparatifs

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pour l'entrée dans la Terre Promise par les steppes de Moab (Nb 22.1-36.13). Pas moins de 603.550 mâles de 20 ans et plus (Nb 1.45-46) et 8.580 lévites vont se mettre en mouvement (Nb 4.48). Après s'être assurés de la pureté du camp et de la communauté (Nb 5-6; 7.1-10.10) ils vont accomplir des étapes dans le désert, telle une procession liturgique, ponctuée par des récriminations et des regrets pour la vie passée en Égypte, depuis le Sinaï jusqu'au désert de Pharan (Nb 10.11-12.16), jusqu'au seuil de la Terre Promise enfin (Nb 13.1-15.41). Les éclaireurs viendront dire que les peuples qui occupent le terrain sont forts, que les villes sont fortifiées et importantes: Les Amalécites habitent le Négeb, les Hittites, les Jébuséens et les Amorrites habitent la montagne, et les Cananéens habitent du côté de la mer et le long du Jourdain (Nb 13.29). Devant les plaintes de la communauté et les propositions de rebrousser chemin, Josué et Caleb exhortent le peuple à ne pas se rebeller contre Yahvé: "Yahvé nous est favorable. N'ayez pas peur d'eux" (Nb 14.7-9). Après de nombreuses discussions et menaces, le peuple se met en marche (Nb 14.25). À Mériba, pour avoir frappé le rocher à deux reprises pour obtenir de l'eau, Moïse ne pourra pas conduire le peuple dans la Terre Promise (Nb 20.12). Pour son manque de foi Aaron sera plus sévèrement puni; il mourra sur le Mont Hor (Nb 20.22-29). Les choses prirent une tournure plus violente lorsque le roi d'Arad captura quelques Israélites: Alors Israël fit ce vœu au Seigneur: "Si tu me livres ce peuple, je vouerai ses villes à l'interdit". Le Seigneurécouta la voix d'Israël et lui livra les Cananéens, qui furent voués à l'interdit avec leurs villes. Ce lieu fut appelé Horma (Nb 21.2-3).

Lorsque le roi Séhon refusa de les laisser passer sur son territoire, Israël le frappa du tranchant de l'épée et s'empara de tout son pays (Nb 21.21-24). Le roi Og de Basan subit un sort semblable. Craignant le peuple d'Israël, le roi de Moab supplia Balaam de briser les Israélites, mais au contraire il les bénit (Nb 22-24). Toutefois le peuple eut des relations sexuelles avec

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