Christianisme et laïcité, défi pour l'école catholique

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A partir d'entretiens avec des chefs d'établissements, des professeurs, des parents d'élèves et de questionnaires auprès d'élèves de terminale, l'auteur scrute le paradoxe d'écoles catholiques se revendiquant comme "lieux d'Eglise" tout en ayant, de par leur contrat avec l'Etat, une obligation "d'ouverture à tous". Un christianisme ouvert au débat "laïque" dans une quête universelle de vérité, telle apparaît être l'attente fondamentale. Se profile aussi un modèle de laïcité comme terrain de rencontre des différences dans un lieu dont l'identité authentiquement chrétienne soit exempte de toute notion de pouvoir.
Publié le : mardi 1 février 2005
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EAN13 : 9782296385092
Nombre de pages : 208
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CHRISTIANISME ET LAÏCITÉ, DÉFI POUR L'ÉCOLE CATHOLIQUE

Religion et Sciences Humaines Fondée par François Houtart et Jean Remy Dirigée par Vassi/is Saroglou
Dans les sociétés contemporaines, les phénomènes religieux sont remis en valeur, sous des formes très diverses, et sont reconnus aujourd'hui comme des faits sociaux significatifs. Les ouvrages publiés dans cette collection sont des travaux de sciences humaines analysant les faits religieux, dans les domaines de la sociologie, de la psychologie, de l'histoire, du droit ou de l'anthropologie. Il s'agit d'analyser les faits religieux soit de manière transversale soit en lien avec une tradition ou une forme de religion spécifique (notamment Christianisme, Islam, Judaïsme, Bouddhisme, nouveaux mouvements religieux).
Comité éditorial: Roland Campiche (Lausanne, Suisse), Jos Corveleyn (Leuven, BeJgique), Michel Despland (Montréal, Canada), Nicolas Guillet (Cergy-Pontoise, France), François Houtart (Louvain-la-Neuve, Belgique), Claude Langlois (EPHE, Paris, France), Albert Piette (paris VIII, France), Jean Remy (Louvain-la-Neuve, BeJguqie), Patrick Vandermeersh (Groningen, Pays-Bas).

Déjà parus
Thierry MATHE, Le bouddhisme des Français, 2004. Roberto CIPRIANI, Manuel de sociologie de la religion, 2004. Stefan BRA TOSIN, La nouthésie par la poésie: médiations des croyances chrétiennes, 2004.

Yves CARRIER, Le discours homilétique de Monseigneur Oscar A. Romero: les exigences historiques du SalutLibération, 2004. J. LE CORRE, La tentation païenne, 2004. P. BARBEY, Les témoins de Jéhovah pour un christianisme original, 2003 Louis PEROUAS, L'Eglise au prisme de l 'histoire, 2003 Comparatisme et christianisme. Questions d'histoire et de méthode, Michel DESPLAND, 2002. Jean-Marc MOSCHETT A, Jésus, fils de Joseph, 2002. Fritz FONTUS, Les églises protestantes en HaW,

Jean-Claude WARTELLE, L'Héritage d'Auguste Comte
Histoire de« L'Eglise» positiviste (1849-1946).

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Guy de Longeaux

CHRISTIANISME

ET LAÏCITÉ,

DÉFI POUR L'ÉCOLE CATHOLIQUE

Enquête en Région parisienne

Préface de Jean-Paul

Willaime

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Kossuth

Hongrie

K6nyvesbolt L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Halla Via Oegli Artisti, 15 10124 Torino iTALlE

@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-7708-2 EAN : 9782747577083

Sommaire
Préface
Introduction

7 13

Chapitre I Ecoles d'obédience religieuse ouvertes à tout public? 29

ChapitreII Enseigner dans une école cathoJique, qu'est-ce que ça change?
Chapitre III Une école qui peine à transmettre Chapitre IV L'identité catholique et le choix de l'école par les familles 97 du religieux?

65

81

Chapitre V Acquiescements, déceptions, questionnements: propos « laïques» de parents sur le reJigieux
Chapitre VI

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Qui est « chez soi» dans une école catholique? Le point de vue des élèves
Chapitre VII Libres propos d'élèves. Une mise à l'épreuve du christianisme
Conclusion Bibliogaphie succincte

127

155
193 201

PRÉFACE

A partir d'une enquête approfondie auprès de six établissements de la Région Parisienne sous contrat d'association avec l'Etat, Guy de Longeaux s'interroge sur l'école catholique, son « caractère propre» et la forme de laïcité qu'elle met en œuvre. Sans a priori et en partant de ce qu'il a constaté sur le terrain, il introduit un questionnement fondamental qui s'est avéré fructueux et pertinent: les écoles catholiques sont-elles aussi catholiques qu'on le prétend? Tant le contrat d'association passé avec l'Etat que l'évolution même des rapports des élèves et de leurs professeurs à la religion catholique n'ont-ils pas profondément changé la donne? Les écoles catholiques ne sont-elles pas aussi devenues, à bien des égards, des écoles laïques? Le titre choisi, Christianisme et laïcité, défi pour l'école catholique, rend bien compte de l'orientation de l'étude en suggérant d'emblée deux choses: d'une part que, dans les écoles catholiques, il est plus question du christianisme dans ses vérités essentielles que du christianisme dans ses caractéristiques catholiques-romaines; d'autre part que ces écoles participent de la laïcité et la revendiquent à leur tàçon. L'intérêt de la démarche de Guy de Longeaux est qu'il aborde ces questions en étant attentif à ce que disent et vivent les différents acteurs de l'école catholique: les élèves, leurs parents, les professeurs, les chefs d'établissements, les prêtres et professeurs de religion... Autrement dit, c'est l'école catholique telle qu'elle est vécue aujourd'hui dans les six établissements retenus pour l'enquête. Tout en reconnaissant les particularités de ces six lycées et en se gardant de toute généralisation hâtive, Guy de Longeaux pense néanmoins - à juste titre selon nous -, que la plongée documentée et fine qu'il a faite -7 -

CHRISTIANISME ET LAÏCITÉ. DÉFI POUR L'ÉCOLE CATHOLIQUE

dans ces établissements révèle quelques tendances lourdes qui caractérisent à l'heure actuelle les écoles catholiques dans leur ensemble. En vertu des contrats d'association institués par la loi Debré de 1959, on sait que les écoles catholiques qui ont souscrit ce type de contrat ont l'obligation, tout en ayant la liberté de faire valoir leur « caractère propre» et donc de s'afficher comme écoles catholiques, d'accueillir tous les élèves quelle que soit leur religion ou leur non-religion. Si les chefs d'établissements de ces écoles ont la possibilité de choisir leurs enseignants et donc la liberté potentielle de ne prendre que des professeurs catholiques assumant positivement leur identité religieuse, le fait est que les enseignants des écoles catholiques ne sont pas tous catholiques, que certains d'entre eux se déclarent agnostiques et que beaucoup ont une identité catholique assez moJle. Comme pour les élèves, ce sont rarement des motivations religieuses qui sont mises en avant par les professeurs pour expliquer leur choix d'exercer dans un établissement catholique. Bref, l'école catholique n'apparaît pas particulièrement comme telle, ni à travers ses élèves, ni à travers ses professeurs. Disons-le d'emblée, l'enquête de Guy de Longeaux confirme une profonde sécularisation des établissements scolaires catholiques, une sécularisation qui se manifeste notamment à travers les réactions critiques des élèves, non seulement vis-à-vis de l'Eglise catholique, mais aussi, pour certains, vis-à-vis du christianisme ou de la religion en généraL Ce qui est frappant à la lecture du livre de Guy de Longeaux, c'est en effet que le christianisme n'est pas forcément chez lui dans ces établissements scolaires qui s'identifient pourtant à lui et qui ont un lien avec l'Eglise. Gênes et réticences des élèves à participer aux cours de religion et à afficher leur identité de catholiques, faibles connaissances religieuses des enseignants, difficultés à insérer quelques célébrations religieuses dans l'emploi du temps, franches critiques du christianisme exprimées par certains..., l'école catholique déploie son projet éducatif qui ambitionne d'être chrétien dans un environnement où cela n'a rien d'évident (cf. l'exemple rapporté page 88 de toute une classe refusant de recevoir un cours sur le christianisme, pourtant dispensé dans le cadre du programme officiel d'histoire). «Une école qui peine à transmettre - 8-

PRÉFACE

du religieux? » interroge Guy de Longeaux dans son chapitre III où il constate les difficultés à mettre en œuvre un enseignement de « culture religieuse ». Dans les écoles catholiques comme ailleurs, on discute sur la meilleure façon d'aborder la religion dans le cadre scolaire et l'on cherche à distinguer entre catéchèse, culture religieuse et sensibilisation à la spiritualité. On le fait d'autant plus que, si le cours s'adresse à tous les élèves, il se doit de respecter la liberté de conscience de chacun et tenir compte du fait que l'auditoire n'est pas à I00% catholique. Mais ce qui reste le plus frappant dans l'enquête effectuée, c'est le rapport difficile et ambivalent de ces élèves de lycées catholiques au christianisme luimême. Tout d'abord le fait que, pour eux, le christianisme ne serait pas universel parce qu'il ne ferait sens que pour un groupe particulier de personnes; son inévidence culturelle ensuite, la difficulté à se retrouver dans ses langages et ses modes divers d'expressions. Résultat: ces élèves écoutent avec respect et attention un camarade juif ou musulman parler de sa religion et ont toutes les peines du monde à exprimer la leur. Des élèves qui, par ailleurs, se plaignent de la déficience de leur école en matière d'éducation sexuelle et de prise en compte de la vie affective des jeunes, déficience qu'ils rattachent au caractère catholique de leur établissement. Dans les écoles catholiques, non seulement le christianisme n'est pas ostentatoire, mais il est plutôt discret y compris à travers l'effacement des signes d'identification religieuse du lieu - et le caractère propre des établissements relève beaucoup plus d'une certaine approche de l'encadrement des élèves que de la dimension religieuse du lycée. Mais quand on regarde du côté des parents et prête attention au fait qu'il n'y a en fin de compte que 8% d'entre eux qui n'expriment que des motivations scolaires ou pédagogiques pour expliquer le choix de l'école catholique qu'ils ont fait pour leurs enfants, ôn vérifie que la dimension religieuse peut aussi être présente de façon indirecte. Nous sommes frappés de voir que, pour un nombre non négligeable de parents, c'est l'identité catholique de l'établissement qui génère une attitude de confiance. Comme si le fait que l'enseignement scolaire soit inséré dans une conception éducative globale portée par une éthique et une affirmation explicite

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CHRISTIANISME ET LAICITÉ. DÉFI POUR L'ÉCOLE CATHOLIQUE

de sens garantissait pour eux une valeur éducative plus grande de ces écoles. Comme l'on sait, dans certaines villes, des familles musulmanes, en inscrivant leurs enfants dans les écoles catholiques, ne sont pas insensibles à cet aspect. Dans leur situation juridique et leur réalité sociologique, les écoles catholiques sont aujourd'hui tout sauf des établissements d'endoctrinement confessionnel. La diversité de leurs élèves et de leurs professeurs, leurs rapports très différenciés au religieux en général et au catholicisme en particulier font que ces établissements sont, pour la plupart, profondément et authentiquement laïques. Le cléricalisme a aussi mauvaise presse dans les écoles catholiques que dans les écoles publiques, élèves et professeurs y revendiquent tout autant leur autonomie et le libre examen critique. Dans l'un et l'autre cas, le respect de la liberté de conscience d'élèves ayant des ancrages religieux ou non-religieux divers impose aux professeurs un certain devoir de réserve (ce n'est de toutes façons pas l'enseignement qui est catholique, c'est l'établissement). Ce devoir de réserve est cependant différemment coloré dans l'un et l'autre cas: « du côté catholique, devoir de réserve si on a des convictions anti-religieuses, du côté laïque, devoir de réserve si on a des convictions religieuses» remarque judicieusement Guy de Longeaux (p.71). Autrement dit, la différence se situerait plus dans une attitude globale à l'égard du fait religieux: un fait pleinement légitimé et même valorisé en tant que tel dans le cas de l'école publique catholique, plus interrogé voire contesté en tant que tel dans l'école publique laïque. Nous disons à dessein «école publique» dans les deux cas car les écoles privées sous contrat, en participant au service public de l'éducation scolaire à partir de leur caractère propre, sont de fait des écoles publiques à identités particulières. Des écoles qui intègrent explicitement dans leurs objectifs un souci d'éducation religieuse même si, comme le montre ce livre, ce n'est pas évident dans le contexte d'une société sécularisée et relativement déchristianisée. Mais s'il y a cette volonté de prendre en compte positivement le fait religieux dans ses contributions à la formation de la personnalité des élèves, les écoles catholiques peuvent difficilement afficher de hautes ambitions confessionnelles visant la formation spécifiquement catholique des - 10-

PREFACE

élèves et leur intégration dans l'Eglise. Tant l'intégration des écoles catholiques dans le service public de l'éducation nationale que l'évolution même des mentalités des élèves et des professeurs ont de fait profondément laïcisé ces écoles. Cette laïcisation n'est pas que subie, elle est aussi revendiquée et valorisée. Il s'agit d'une « laïcité située» parce qu'assumée à partir d'une identité religieuse particulière, ce qui montre que la laïcité peut être mise en œuvre non pas seulement à partir d'un ancrage philosophique non religieux, mais aussi à partir d'un ancrage religieux. «Qu'est-ce que çà change d'enseigner dans une école catholique? Je serais tenté de dire: rien, sauf de pratiquer autrement la laïcité» écrit Guy de Longeaux (p. 80) qui souhaiterait que les établissements scolaires catholiques soient encore plus laïques. L'exploration de cette laïcité différente des écoles catholiques est une piste d'investigation tout à fait pertinente qui mériterait d'être poursuivie.

C'est à la découverte d'une identité chrétienne et catholique par le bas que nous entraîne l'ouvrage de Guy de Longeaux, une identité constamment en train de se faire et de se défaire à travers les pratiques et interactions des acteurs de ces écoles qui, tout en étant qualifiées de catholiques, voient le christianisme mis à l'épreuve en leur sein même. Sauf à se réfugier dans un quelconque enclos, et les écoles privées sous contrat ne le peuvent pas en raison même de leur caractère public, dans les établissements scolaires catholiques comme dans la société globale, le christianisme est mis au défi de réinventer ses modes d'expression et de présence dans un cadre laïque et dans un environnement culturel pluraliste marqué par des individus en quête d'authenticité. C'est tout particulièrement le cas de ces jeunes lycéens qu'a rencontrés l'auteur, des jeunes qui ne s'en laissent pas compter tout en étant à la recherche de « la vraie vie », des jeunes qui, tout en étant élèves d'une école catholique, refusent une identité religieuse assignée et vivent, comme leurs camarades de l'école publique, la difficile construction d'une identité religieuse dans l'ultramodernité contemporaine. L'ouvrage de Guy de Longeaux, issu d'une thèse que j'ai eu le plaisir de diriger à l'E.P.H.E., retiendra l'attention aussi bien des sociologues (des religions, de l'école, de la jeunesse) - 11-

CHRISTIANISME

ET LAÏCITÉ,

DÉFI POUR L'ÉCOLE

CA THOLIQUE

que des acteurs de l'éducation, en particulier les parents et les professeurs. Je lui souhaite un bon accueil et une large diffusion.

Jean-Paul Will aime Directeur d'Etudes à l'E.P.H.E. Directeur du Groupe de Sociologie des Religions et de la Laïcité (Unité Mixte EPHE/CNRS)

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INTRODUCTION

Une enquête, son contexte et ses erljeux

Ce livre est le résultat d'une enquête auprès de 6 établissements secondaires catholiques de la Région Parisienne qui s'est déroulée sur une période de 4 ans, de 1998 à 2002, et a fait l'objet d'une thèse à l'Ecole pratique des hautes études en 2003. L'enquête a consisté essentiellement dans le recueil de témoignages: entretiens enregistrés avec des chefs d'établissements, des enseignants, des parents d'élèves, et questionnaires auprès d'élèves de terminale comportant surtout des questions ouvertes. Ce sont ainsi plus de 1100 personnes qui, sous une forme ou sous une autre, se sont exprimées, tandis que le contexte était appréhendé en participant à un certain nombre d'activités scolaires. Qu'est-ce que 6 lycées seulement, dira-t-on, parmi les deux millions d'élèves de l'enseignement catholique qui lui-même ne représente qu'environ 20% de l'effectif scolaire en France? De plus, ces 6 lycées, qui sont fréquentés par les milieux sociaux parmi les plus aisés et affichent une identité catholique bien affirmée, ne sont pas à l'image de la très grande diversité existant dans l'enseignement catholique selon les régions et selon les types d'établissement: en Vendée, par exemple, l'enseignement catholique scolarise 50% des enfants; en Bretagne, certaines écoles voient 98% de leurs élèves suivre la catéchèse; alors qu'à Marseille certaines accueillent 80% de Maghrébins; dans telle grande ville de l'Est, encore, la bourgeoisie tend à bouder les établissements secondaires catholiques qui attirent de plus en plus la classe moyenne. - 13-

CHRISTIANISME ET LAÏCITÉ, DÉFI POUR L'ÉCOLE CATHOLIQUE

Mais, tout en admettant la particularité du terrain d'enquête, je pense néanmoins que, indépendamment de toute représentativité statistique, les propos tenus et les attitudes manifestées à l'égard de la religion sont significatifs des mentalités d'aujourd'hui en général. En effet ces 6 lycées, quoique recrutant dans un milieu social relativement circonscrit, sont « ouverts à tous », par vocation et en vertu du contrat passé avec l'Etat. De ce fait, ils accueillent en majorité, à l'image de l'ensemble du pays, des élèves plus ou moins éloignés de l'Eglise, voire se disant clairement sans religion. Et un certain nombre d'enseignants sont dans le même cas. Ces 6 établissements présentent ainsi toute la gamme des divers positionnements par rapport à la religion (catholiques pratiquants et non pratiquants, autres confessions chrétiennes, autres religions, absence déclarée de religion) et peuvent être considérés comme significatifs de situations et de questionnements largement répandus en France et, en particulier, dans l'enseignement catholique G'ai pu le percevoir en participant pendant 4 ans à un organisme d'audit d' établissements catholiques). Lorsqu'en 1998 j'ai été sollicité pour une étude visant à évaluer l'attitude des élèves et de leurs parents par rapport au caractère religieux de ces écoles, j'ai eu d'abord l'impression d'avoir affaire à des institutions catholiques bien établies, assez sûres d'elles-mêmes, ne remettant pas en cause leurs concepts, mais plutôt les moyens à mettre en œuvre face à une mer d'indifférence et d'ignorance religieuse chez les élèves et leurs familles. Les chefs d'établissement et les représentants de leur tutelle congréganiste me faisaient de ceux-ci un tableau très noir: parents éloignés de toute préoccupation spirituelle, élèves en grande majorité éloignés de la religion, établissements en grande difficulté pour l'enseignement d'une culture religieuse, manquant d'enseignants compétents, souvent rejetée par les élèves et ne rencontrant pas d'écho parmi les parents. Or l'enquête a montré de façon inattendue un certain souci spirituel de la part d'un nombre important de parents, même éloignés de la religion, ainsi qu'un certain intérêt, malgré tout, de Ja part des élèves, pour la question religieuse, et, en sens inverse, une certaine hésitation des représentants de J'institution, qui se

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INTRODUCTION

montraient beaucoup moins sûrs de leur fait lors d'un entretien en face-à-face que dans leur discours officiel et s'interrogeaient sur ce qui fait l'identité catholique de ces écoles, sur la signification de leur «mission pastorale », sur le rôle du prêtre, sur la façon de transmettre du religieux. Ainsi, au lieu d'esquifs catholiques gardant fermement leur cap dans le sillage d'un passé bien tracé malgré le calme plat défavorable des temps présents, on se trouve plutôt en présence de nefs quelque peu déboussolées par des vents soufflant dans des directions inattendues. Autrement dit, il ne s'agirait pas tant de cellules d'Eglise bien établies ayant à trouver les moyens de capter à nouveau l'intérêt d'un public devenu indifférent, mais plutôt d'institutions catholiques insidieusement déstabilisées par des questions se posant en leur sein même. Leur public ne fait pas tellement preuve d'indifférence, mais plutôt d'interrogations en sourdine sur le christianisme attaché à ces écoles, et celles-ci, au lieu de se sentir immédiatement dans la vérité de leur mission, s'inquiètent de leur propre ajustement au christianisme. Ce qui est en cause, bien sûr, ce n'est pas la fonction éducative et scolaire de ces 6 établissements qui, apparemment, ne fait pas de difficulté, c'est bien leur fonction religieuse. Que ce soit du point de vue des familles ou du point de vue des responsables de ces écoles, c'est le christianisme qui est ainsi mis à l'épreuve, soumis à une épreuve de vérité. Ce dont il s'agit, finalement, dans ce débat latent venant au jour à la faveur d'une telle enquête, c'est de la vérité de vie, de la vérité d'humanité, que propose le christianisme. Et si je parle du christianisme en général plutôt que du catholicisme en particulier, dont relèvent ces écoles, c'est que les questions posées se situent en deçà de la distinction entre les différentes confessions chrétiennes. Il s'agit, par exemple, de l'inévidence de la foi, de la difficulté de la transmettre, de la prise en compte des autres religions, de la distinction entre culture religieuse et catéchèse, de la conciliation entre une identité religieuse et le principe de l'ouverture à tous, ce qui conduit à s'interroger sur le rapport entre christianisme et laïcité. Ces entretiens auprès d'enseignants et de parents, ces propos d'élèves exprimés par écrit, si localisés que soient les - 15-

CHRISTIANISME ET LAICITÉ. DÉFI POUR L'ÉCOLE CATHOLIQUE

terrains où ils sont recueillis, sont comme des carottages effectués en profondeur dans l'esprit du temps. Ils nous rapportent l'état de fermentation souterraine qui se développe de façon assez générale aujourd'hui à l'égard du religieux. Celui-ci, loin d'être négligé ou rejeté, est l'objet d'un intérêt mêJé de circonspection et d'un questionnement qui trouve à s'exprimer à l'occasion de ces entretiens en face-à-face et de ces commentaires rédigés solitairement dans le cadre neutre d'une étude sociologique comme celle-ci. Cette sorte de fermentation qui se développe lentement comme un mouvement de fond par rapport au religieux ne laisse pas prévoir, dans les propos que j'ai enregistrés, à quel aboutissement il va mener. J'essaye d'en mettre en évidence certaines implications. Cet essai aura été utile s'il contribue quelque peu à approfondir les questions posées à la fonction religieuse de ces écoles par le caractère de service public que leur confère le contrat de laïcité passé avec l'Etat.
Clés de lecture des propos recueillis par cette enquête

Lorsque l'on rencontre les divers « acteurs» d'un établissement catholique d'enseignement, on ne les trouve habituellement pas dans une activité religieuse, mais bien dans une activité d'enseignement ou d'éducation. L'institution a certes une appellation religieuse, elle introduit des références religieuses dans son projet éducatif, elle propose même, de façon optative, une catéchèse et des rites religieux, mais un certain nombre de ses acteurs vivent dans l'institution comme si elle n'avait rien de religieux. Pour ces personnes qui sont réunies en premier lieu, les uns, pour transmettre des connaissances et des moyens de penser, les autres, pour les acquérir, il s'agit essentiellement de progresser vers la vérité, c'est-à-dire vers une meilleure connaissance de la réalité complexe du monde et de soi-même. Leur attitude à l'égard du christianisme s'inscrit elle-même, J'enquête le montre, dans cette démarche de quête de la vérité. Et une clé de compréhension de leurs discours à ce sujet consiste à déceler l'incertitude qu'ils manifestent incidemment sur la validité universelle d'une religion. - 16-

INTRODUCTION

Les questions qui sont en arrière-plan dans l'esprit de mes interlocuteurs, lorsque je les interroge sur ce que signifie le caractère chrétien de leur école, reviennent à se demander si la vérité du christianisme est liée à une phase de l'histoire et à une partie du monde, aujourd'hui dépassée, sans prise sur la réalité, et destinée à disparaître, ou bien si le christianisme, dans la particularité de son histoire et de ses localisations géographiques, est un authentique cheminement de vérité, capable d'apporter à bon escient dans le monde actuel sa contribution à la quête universelle de sens. Un tel questionnement est dans l'air du temps; la mondialisation occasionne une prise de conscience généralisée de la pluralité des religions et pose la question de leur vérité; la diffusion également de l'esprit scientifique, dans une modernité avancée, opère un « désenchantement »1 en faisant prendre conscience de la complexité et des apories du réel, et en incitant à prendre de la distance par rapport à des affirmations religieuses qui pourraient apparaître simplistes ou naïves, trop belles pour être vraies. Les prises de position négatives, très tranchées, de certains élèves peuvent s'expliquer, on le verra, par un souci d'universalité, dans l'idée que la vérité ne peut être seulement celle d'un groupe particulier. «Notre rapport au vrai passe par les autres », disait Merleau-Ponty2. L'abstention religieuse que l'on observe chez les jeunes, bien davantage que chez leurs parents, ne signifie pas forcément leur désintérêt, mais plutôt un attentisme engendré par des questions restant sans réponse, tout comme leur abstention électorale ne « veut pas dire - selon Pierre Bréchon, commentant dans le Figaro du 30 avril 2003 la "grande enquête électorale française" - que les jeunes se désintéressent de la politique. Mais ils préfèrent parler de la politique au quotidien, discuter sur les grands débats de société ». « Les jeunes - dit-il - sont dubitatifs et vont voter lorsqu'ils perçoivent et rationalisent les enjeux d'une
1 expression de Max Weber, reprise dans le titre de l'ouvrage de Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, Gallimard 1985 2 Maurice Merleau-Ponty, Eloge de la philosophie, leçon inaugurale au Collège de France, Idées/Gallimard 1979, p. 39

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CHRISTIANISME ET LA/CITÉ. DÉFI POUR L'ÉCOLE CATHOLIQUE

élection ». Et encore: «Ils privilégient les valeurs universalistes, comme l'antiracisme, l'égalitarisme et la tolérance ». Poser la question en ces termes ne consiste pas à s'interroger sur le christianisme ou sur la foi en général, mais à porter son attention sur Ja « véracité)} des propos de ceux qui se disent chrétiens ou qui disent avoir Ja foi. En effet, comme Je dit Albert Rouet dans un livre récent: « la question de fond n'est pas seulement la vérité... La vérité, tout le monde prétend l'avoir! Ce qui importe, c'est la véracité, c'est-à-dire: comment les gens vont se rendre compte que le message transmis par l'Eglise est bon pour eux »3. Comprenons, dans cette définition de la véracité donnée par un évêque, qu'il ne s'agit pas d'une notion conceptuelle, mais d'une vérité de vie: « ce qui est bon pour eux », c'est-à-dire une bonne façon de vivre. De plus, la véracité suppose l'authenticité des témoins et implique la reconnaissance de la part de « fragilité)} de leur témoignage; et c'est ainsi qu'Albert Rouet souhaite une « Eglise qui se mette à hauteur d'homme, en ne cachant pas qu'elle est fragile et qu'elle aussi se pose des questions» (p.57). Avec ce souci de véracité, se traduisant par la reconnaissance d'une fragilité de l'Eglise, de la foi même, et par le constat de questions qui subsistent, on est aux antipodes de deux attitudes présentes au cœur de la modernité: d'une part celle d'un athéisme scientiste - qui serait, dit-on, en régression -, et d'autre
part celle d'un ésotérisme gnostique

-

qui, à l'inverse,

est en plein

développement, avec ce que Françoise Champion désigne comme la « nébuleuse mystique ésotérique »4, recouvrant en partie le New Age, tandis que Gérard Leclerc parle d'une « vague gnostique », englobant un ensemble de doctrines ésotériques ayant en commun de proposer des voies de salut fondées sur la connaissance de vérités cachées, sur Dieu, sur le cosmos, sur l'être humain: « La vague gnostique - écrit Gérard Leclerc - flatte un désir de réenchantement, à la différence du christianisme qui appelle à la lucidité sur le monde... Le christianisme heurte et décourage les
3 Albert Rouet, 4
Gentil-Baichis,

La chance

d'un

christianisme

fragile,

entretiens

avec

Yves de sur

Bayard, Paris 200 I, p. 27
(La Documentation française)

dans le numéro spécial des Cahiers français Religion et Société, oct. déco 1995

- 18-

INTRODUCTION

professionnels du marketing religieux. Il est trop peu euphorisant pour etre ven d u». 5 Ce réenchantement, on le trouve aussi dans l'attrait exercé par les "sectes" qui, selon Françoise Champion et Martine Cohen, « se joue pour partie sur cet enjeu de la certitude: certitude d'être dans le bon groupe, avec le bon gourou », en opposition à « l'incertitude» qui «est devenue le destin de l'individu contemporain (...j L'adhésion sectaire nous est apparue comme une façon de conjurer l'incertitude qui caractérise aujourd'hui les existences tant individuelles que sociales de chacun )/ La problématique de la véracité du discours de la foi, qui oppose des croyants « fragiles », membres d'une Eglise n'ayant pas réponse à tout, à des adeptes « conjurant l'incertitude» grâce à des croyances « intenses, certaines, absolues», n'est pas une problématique opposant un extérieur à un intérieur du christianisme. Cette opposition existe aussi à l'intérieur. Parmi les membres d'une même Eglise il y a, d'une part, ceux qui, pour «conjurer l'incertitude », adoptent une attitude dogmatique, se forgeant des certitudes plus ou moins illusoires, et, d'autre part, ceux qui cheminent dans une foi marquée, dans une exigence d'authenticité, de plages d'incertitude et de recherche. Dans le cadre d'un établissement d'enseignement à caractère religieux, on peut penser que la tentation existe, de la part de l'institution, de se montrer, face à ses élèves, sûre d'elle-même et des connaissances religieuses à transmettre. Il se pourrait alors que les élèves aient une attitude négative par rapport à ce qu'ils percevraient comme une «gnose» plus ou moins dépourvue de véracité, car ces élèves sont sans doute à l'image de « l'individu contemporain» dont, selon Françoise Champion et Martine Cohen, « l'incertitude est devenue le destin ». Quant aux propos rapporté par cette enquête sur l'identité catholique de ces écoles, on s'interrogera sur leur véracité, qui est peut-être la question fondamentale du monde moderne par rapport à la religion. Et l'on se demandera si cette véracité de l'attitude
A

5 interview de Gérard Leclerc dans J'hebdomadaire Famille chrétienne du 30/03/02 6 Françoise Champion et Martine Cohen, Sectes et démocratie. Seuil J999, p. 44-45

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religieuse - dans la conscience d'une « fragilité» et la reconnaissance de « questions qui subsistent », ainsi que dans la prise en compte de points de vue différents du sien - n'est pas en connivence avec la laïcité en tant qu'esprit critique et de tolérance? La laïcité, en effet, selon les tennes du « rapport Stasi» de décembre 2003, est « une valeur fondatrice du pacte républicain permettant de concilier un vivre ensemble et le pluralisme, la diversité ». On note d'ailleurs ici l'évolution qui s'est réalisée en un siècle, depuis l'acte fondateur de la laïcité. Car alors qu'il était
question, en 1905, de séparation

- sous-entendantopposition-

entre les Eglises et l'Etat, c'est aujourd'hui de « conciliation» dont on parle: « concilier un vivre ensemble et le pluralisme ». Une telle conciliation repose sur la capacité de chacun des partenaires à prendre en compte le point de vue de l'autre sans se renier soimême et, pour cela, à être capable d'une autocritique dans l'affinnation de sa propre identité. Or les propos tenus par les différents protagonistes de notre enquête font apparaître en filigrane que «l'ouverture à toUS» de l'enseignement catholique se heurte encore parfois, quoi qu'on en ait, à l'affinnation de son identité religieuse. Cela pose la question de la laïcité impliquée par le contrat de service public passé avec l'Etat par ces établissements catholiques. Il s'agit de savoir si le respect d'une telle laïcité suppose une concession, un empiétement, par rapport à leur identité religieuse, ou si, au contraire, une certaine fonne de laïcité est intrinsèque à la foi chrétienne ellemême. Giuseppe Alberigo, dans un article paru en avril 2000 dans la Revue des Sciences Religieusel, parle des « perspectives "laïques" ouvertes par Vatican II », dans la mesure où le concile reconnaît en l'histoire « un lieu théologique », c'est-à-dire une réalité où la foi ait à « alimenter sa propre et incessante recherche », bien loin d'imposer d'emblée sa vision particulière. En tout état de cause, il ne peut s'agir là d'une laïcité « absolue », en quelque sorte, telle qu'elle s'exprime encore, et pas seulement en France, dans l'enseignement public où, comme le rappelait récemment un homme politique, « s'agissant des enseignants, la situation est claire: durant leur service, comme l'a
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Faculté de théologie catholique de Strasbourg

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