Cioran. Éjaculations mystiques

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Cioran (1911-1995) laisse une œuvre unique par la richesse de la pensée, par cette sorte de tentative désespérée pour renforcer à coup d'aphorismes et de prophéties le club toujours suspect des pessimistes.


Docteur ès gabegie, dépossédé de son pays et de sa langue, Cioran – sujet roumain devenu grand écrivain français – n'a pas écrit des pages issues d'une expérience abstraite, mais d'une vie ardemment déchirée entre puissance de l'ombre et pressentiment du divin.


De cette lutte contre soi est née une œuvre noire, mais qui irradie et console ; une œuvre féconde qui, loin d'être un code de l'agonie ou un culte du malheur, appareille la joie et la douleur.


Une œuvre qui correspond à la définition des " éjaculations mystiques " selon Littré : " Prières courtes et ferventes qui se prononcent à quelque occasion passagère, comme si elles se jetaient vers le ciel. "




Stéphane Barsacq est écrivain. Parmi ses derniers livres, Simone Weil, Le Ravissement de la raison (Seuil, " Points Sagesses ", 2009) et Johannes Brahms (Actes Sud, 2008).


Publié le : jeudi 17 février 2011
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EAN13 : 9782021042412
Nombre de pages : 152
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CIORAN
ÉJACULATIONS MYSTIQUES
Extrait de la publication
Du même auteur
Simone Weil Le ravissement de la raison Seuil, « Points Sagesses », 2009
François d'Assise La Joie parfaite Seuil, « Points Sagesses », 2008
Johannes Brahms Actes Sud, 2008
Goudji L'Amateur, 2002
Extrait de la publication
STÉPHANE BARSACQ
CIORAN
ÉJACULATIONS MYSTIQUES
ÉDITIONS DU SEUIL e 25, bd RomainRolland, Paris XIV
Extrait de la publication
ISBN9782020992978
© Éditions du Seuil, février 2011
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www.seuil.com
Extrait de la publication
À la mémoire de Pierre Chabert, Qui fut l'interprète inégalé De son ami Samuel Beckett
Désunis, nous courrons à la catastrophe. Unis, nous y parviendrons.
Extrait de la publication
I
Cioran ! Je te salue comme on se quitte : pour toujours. Le cercueil est emporté. Devant lui, un clochard goguenard. Posté à la porte de l'église, il crache des insultes atroces et précises. Il s'amuse qu'un écrivain ait pu écrireSur les cimes du désespoirpour mourir à près de quatrevingtcinq ans. Quelqu'un l'aura renseigné : cette aumône en vaut une autre. Rien ne peut le faire taire : spectacle affligeant, et tellement bouffon qu'il efface toute tristesse. On touche au fond de l'horreur et de l'hilarité. Déjà la cérémonie avait eu de quoi surprendre en ce jour de juin 1995, non loin du Collège de France, en cette église orthodoxe de la rue Jeande Beauvais : un monde pressant, une foule pâméele triomphe ! La télévision était présente. Elle filmait des célé brités. Soudain, ce fut l'arrivée de JeanEdern Hallier, qui agitait sa canne blanche ; et, de toute part, en guise de pleu reuses d'Adonis, des femmes du monde de sortie, élégantes, parfumées, comme s'il s'était agi d'une générale, ce que, certes, c'était un peu. À croire que le propos de l'ambassa deur de Russie sur Talleyrand serait cité : « Elles sont attirées vers lui par goût pour le péché. » Cioran a répété à l'envi qu'il ne prisait que Bach, et ce furent des chants roumains à n'en plus finir : un vieux fond de polyphonie céleste. Un pope prit la parole ; en fait de lecture sacrée, destinée à soute nir la prière ultime de quelquesuns, ce fut un texte profane.
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Extrait de la publication
CIORAN
Moment improbable entre tous, on entendit une déclaration pompeuse du roi Michel, teintée d'un patriotisme potau feu. Ainsi Cioran étaitil bel et bien mort. Le prophète des Apocalypses terminait sur une mélodie de fifre et de tambou rin, comme on en donne aux soirs de victoire. Peutêtre Mau rice Blanchot avaitil raison ?L'apocalypse déçoit. Apatride, déjà exilé, désormais en partance, Cioran venait de recevoir le double hommage de l'Église orthodoxe et du roi de Rou manie. Mais non : comme les tubes sournois d'un intestin, qui s'ouvrent dans tous les sens, pour lâcher des miasmes pestifères, restait le clochard qui postillonnait sur le cercueil.
De fait, cette comédie venait de se lever sur une autre, également composée de ténèbres, comme si Cioran appelait sur son nom la couleur noire des orages d'été. Dans les jours qui suivirent, un journal rappelait les années de jeu nesse, et l'engagement à l'extrême droite du moraliste que l'on pouvait croire apolitique. Et la comédie de virer au pathos. Ce n'était plus un grand écrivain qui était mort, et, dès lors, la nécessité d'exalter sa mémoire ; c'était la dépouille d'un homme qui était offert à la détestation : l'ombre portée de Hitler, et non plus celle du Voyageur nietzschéen. « L'aristocrate des Vandales », comme l'a sur nommé Roland Jaccard, était fin prêt pour son ultime avatar devenir l'Escamoteur de la Gabegie. Pourtant, Cioran avait pris soin de prévenir dansAveux et Anathèmesen 1987 : « Adolescent, Tourgueniev avait accroché dans sa chambre le portrait de FouquierTinville. La jeunesse par tout et toujours a idéalisé les bourreaux. » Blanchot avait déjà été condamné ; Heidegger avait suivi à quelques années près ; et l'année 1995deux mois auparavantavait vu le départ à la retraite de François Mitterrand dont la France avait feint de découvrir qu'il avait posé pour une photo avec Pétain à Vichy. On pressentait le lieu commun digne de
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