Cisterciens en Dombes (1859-2001)

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La Dombes aux mille étangs, au Nord-Est de Lyon, fut durant plusieurs siècles un pays très déshérité à cause des miasmes qui se dégageaient des étangs mal entretenus. Au XIXème siècle, les autorités civiles et religieuses s'associèrent pour sauver cette région en faisant appel aux moines cisterciens de l'abbaye d'Aiguebelle, dans la Drôme, qui acceptèrent de venir faire une fondation au cœur de la Dombes. Ils connurent les maladies engendrées par le climat malsain, les guerres et les expulsions. A partir des archives de l'abbaye des Dombes, l'auteur a voulu garder mémoire de cette fondation originale.
Publié le : vendredi 1 octobre 2004
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EAN13 : 9782296374034
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Cisterciens en Dombes

Religions et Spiritualité Collection dirigée par Richard Moreau
La collection Religions et Spiritualité rassemble divers types d'ouvrages: des études et des débats sur les grandes questions fondamentales qui se posent à l'homme, des biographies, des textes inédits ou des réimpressions de livres anciens ou méconnus. La collection est ouverte à toutes les grandes religions et au dialogue inter-religieux. Déjà parus Mgr Lucien DALOZ, Chrétiens dans une Europe en construction, 2004. Florence HOSTEAU, Le désir filial dans l'expérience religieuse, 2004. Philibert SECRET AN, Chemins de la pensée, 2004. Athanase BOUCHARD, Un prêtre, un clocher, pour la vie: l'abbé Pierre Cucherousset, 2004. Michel COVIN, Questions naïves au christianisme, 2004. Vincent FEROLDI (dir.), Chrétiens et musulmans en dialogue: Les identités en devenir, 2003. Karékine BEKDJIAN, Baptême, mariage et rituel funéraire dans l'église arménienne apostolique, 2003. Albert KHAZINEDJIAN, La pratique religieuse dans l'église arménienne apostolique, 2003. Philippe CASPAR, L'embryon au IIème siècle, 2003. Jean BAILENGER, Biologie et religion chrétienne, 2003. Ferdinand de HEDOUVILLE, Relations sur mon séjour en exil et l'exode des religieux jusqu'en Russie, par un novice de Valsainte, de 1797 à 1800, 2003. Nicolas-Claude DARGNIES, Mémoires en forme de lettres pour servir à l'histoire de la Réforme de La Trappe établie par dom Augustin de Lestrange à la Valsainte..., 2003. Jeanine BONNEFOY, Vers une religion laïque ?, 2002. Albert KHAZINEDJIAN, L'église arménienne dans l'église universelle. De l'évangélisation au Concile de Chalcédoine,

2002.

Fr. Etienne Goutagny, moinecistercien

Cisterciens en Dombes
(1859-2001)

Préface de Dom Olivier Quenardel,
Abbé de Cîteaux

L'Harmattan ] 5-7,rue de 'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

(Ç) L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7146-7 EAN: 9782747571463

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Préface
Quand les derniers moines cisterciens quittent l'Abbaye NotreDame des Dombes, le 1er septembre 2001, ils emportent avec eux plus de huit siècles d'histoire monastique. Une histoire vraie, passionnante, profondément enracinée dans le terroir local, mais qui reste à écrire. Le Père Etienne Goutagny, qui fut bibliothécaire et archiviste du monastère, nous en offre ici un récit dont la lecture est un plaisir aussi bien pour qui aime courir à grandes enjambées à travers les siècles, que pour celui. qui se soucie davantage du détail pris sur le vif, voire même du fait divers fort à propos où l'attention du lecteur se plaît à rebondir. Après quelques pages qui résument ce que fut la vie monastique en Dombes du XIIème siècle jusqu'à l'arrivée des cisterciens trappistes le 3 octobre 1863, l'auteur se lance dans une épopée dont le canevas repose sur les dix abbatiats qui se sont succédés aux Dombes pendant presque 140 ans, certains extrêmement courts comme celui de Dom Ignace Gillet (1953-1956), qui devint par la suite Abbé Général de l'Ordre cistercien-trappiste, d'autres très longs comme celui de son prédécesseur immédiat, Dom Alexandre Pontier (1923-1952). Outre la physionomie humaine et monastique de l'Abbé en charge, chaque tranche d'histoire relate la situation de la communauté tant du point de vue des effectifs que des travaux en cours. S'y ajoutent les voyages entrepris dans le cadre des visites régulières, et tous les évènements marquants de la vie de la communauté, les plus heureux comme les plus douloureux, le tout accompagné d'une documentation solide parfois renvoyée en annexe pour favoriser une lecture aisée du récit. C'est donc un véritable travail de mémoire que nous livre le P. Etienne Goutagny. Travail attendu des milieux monastiques, en particulier de la Famille Cistercienne dont plusieurs membres ont

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cheminé en grande proximité avec la communauté des Dombes allant courageusement vers sa pâque. Mais, de manière beaucoup plus large, on ne saurait douter de l'intérêt qu'une telle mine suscitera dans bien d'autres milieux, du fait même de la diversité des sujets qu'elle aborde: relations avec l'Eglise locale, naissance et croissance du Groupe oecuménique des Dombes, retombées des évènements politiques sur la vie de la communauté, remise de la Légion d'Honneur pour faits de guerre en 1946, valorisation du territoire, sans oublier les bienfaits thérapeutiques de la fameuse Musculine, etc... A quiconque lira ce livre, en tout ou en partie, qu'il soit permis de faire une mise en garde et de donner un conseil. Nous sommes là en face d'un livre d'histoire. Il faut donc le prendre comme tel et non comme un précis de vie monastique. Par contre, n'importe quel lecteur, croyant ou incroyant, pourra découvrir au fil de ces pages que la « religion» de ces hommes ne les a pas enfermés dans un cloître intemporel, loin de leurs semblables. Elle les a au contraire profondément ouverts: à leurs proches d'abord, dont ils ont partagé les conditions de vie souvent très rudes (n'a-t-on pas qualifié la Dombes de « Sibérie lyonnaise» !), et aussi à leurs lointains devenus proches par les chemins inlassablement repris de la prière. Unis à tous, solidaires de tous, ils ont suivi Celui qui livre sa vie pour tous et appelle ses disciples à faire de même. Qui voudrait en savoir davantage sur la vie monastique ellemême qui fut la flamme de ces hommes, pourrait lire la Règle de saint Benoît et, puisque l'Abbaye Notre-Dame des Dombes était rattachée au grand tronc cistercien, il ne négligera pas de se reporter aux documents primitifs de l'histoire cistercienne: Petit Exorde, Grand Exorde et Charte de Charité. Il comprendra alors que le monastère des Dombes fut, selon la belle expression du Patriarche des moines d'Occident, aujourd'hui patron de l'Europe, une école du service du Seigneur et que ce service passe par l'apprentissage au quotidien d'un service mutuel entre frères, entre monastères et auprès de quiconque frappe à nos portes. Ce livre d'histoire fait ainsi figure de témoignage rendu à des générations de moines qui n'ont rien jugé de meilleur que de tout perdre pour suivre jusqu'au bout Celui qui invite toute l'humanité 6

en peine à se mettre à son école. Mon joug est doux, dit-il, et mon fardeau léger. Interrogeons nos frères des Dombes. A l'école de Jésus-Christ, ce qu'ils ont semé dans les larmes, ils le moissonnent dans l'allégresse. Ils ont transmis le meilleur d'eux-mêmes à la communauté du Chemin Neuf, et voici que, pour la joie d'un grand nombre, au seuil du troisième millénaire, la Dombes continue de fleurir. Abbaye Notre-Dame de Cîteaux en la solennité de l'Annonciation du Seigneur, 25 mars 2004 Frère Olivier Quenardel, Abbé de Cîteaux

Abréviations et sigles employés dans le livre: RB = Règle de saint Benoît; RP. pour Révérend-Père Abbé; Arch. Dombes: Archives de l'abbaye N.-D. des Dombes; Arch. Acey : Archives de l'abbaye N.-D. d'Acey ; Arch. Aiguebelle : Archives de l'abbaye N.-D. d'Aiguebelle. En quelques occasions, de courtes explications sont insérées dans certaines citations, entre parenthèses et en pIns petits caractères que le texte principal. Les citations ou les textes des conversations sont en italique sans guillemets (Note de l'édition). NB. : la mise en page a été réalisée par l'Atelier de la Marmotte bleue.

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MONASTERES CISTERCIENS DE FRANCE L'abbaye de la Fille-Dieu est en Suisse (d'après la Carte des Abbayes cisterciennes de France, avec l'aimable autorisation de l'Abbaye N.-D. de Port-du-Salut)

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Introduction générale
L'abbaye cistercienne de Chassagne fut fondée en 1162, à partir d'une grange monastique de l'abbaye de Saint-Sul pi ce-en Bugey, sur la commune de Crans (Ain). Chassés par la Révolution française, les derniers moines quittèrent l'abbaye en 1790. Soixante-dix ans plus tard, les Cisterciens revenaient sur le plateau de la Dombes, fondaient l'abbaye N.-D. des Dombes et allaient marquer de leur empreinte la seconde moitié du XIXème siècle et tout le XXème siècle. Cette fondation s'inscrivait dans le grand mouvement de restauration religieuse du XIXème siècle. Après la tourmente révolutionnaire de 1789, la signature du Concordat de 1801 avait marqué le début d'un renouveau religieux qui se traduisit par une redécouverte du passé médiéval en architecture, la rechristianisation des campagnes et la reconstitution des ordres monastiques. Dès 1816 en effet, des Cisterciens revinrent d'exil et se réinstallèrent dans d'anciennes abbayes: Aiguebelle, Oelenberg, Port-du-Salut, La Trappe, Bellefontaine, Bellevaux. En 1833, Dom Prosper Guéranger ressuscita l'Ordre bénédictin en fondant l'abbaye de Solesmes. En 1859, les Cisterciens ne furent pas appelés en Dombes pour prêcher, mais pour la christianiser par leur vie exemplaire, et constituer un foyer de vie spirituelle. Ce siècle et demi d'histoire (1859-2001) sera survolé à travers l'histoire des dix Abbés du monastère. En effet, dans la Règle de saint Benoît, le rôle de l'Abbé est capital: si l'abbatiat est long, l'Abbé marque de son empreinte la vie spirituelle et matérielle de sa communauté. Après une biographie des Abbés, seront présentés les moines qui furent accueillis et qui persévérèrent, puis les événements importants, notamment les guerres (1870-1871, 1914-1918, 1939-1945), vécues douloureusement, jusqu'au passage de relais en 2001. Mais le Seigneur reste à l'oeuvre et, avec Son secours, les Cisterciens ont toujours l'espoir de revenir en Dombes. 9

CARTE DE SITUATION DE L'ABBAYE NOTRE-DAME DES DOMBES (Arch. Dombes)

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Cisterciens en Dombes. du douzième siècle au dix-neuvième siècle
L'implantation monastique en Dombes
Dès le début du monachisme en Gaule, il y eut deux centres monastiques importants à proximité relative de la Dombes: Lyon avec les monastères de l'Ile-Barbe et d'Ainay, et Condat dans le Jura, aujourd'hui Saint-Claude. Empruntant les voies romaines, les moines traversèrent souvent la région qui devait s'appeler plus tard la Dombes, mais l'implantation monastique dans ce pays boisé et humide ne se fit que progressivement et lentement à partir du Vlème siècle. La Dombes n'a jamais possédé d'abbayes florissantes, mais elle fut vite entourée d'abbayes célèbres qui y eurent des biens. A l'Ouest, nous trouvons l'Ile-Barbe, Ainay et SaintPierre-des-Terreaux ; au Nord-Ouest, Cluny et Saint-Pierre-deMâcon; au Nord-Est, Saint-Claude et Nantua; et à l'Est, SaintRambert et Ambronay.

Formation d'un prieuré
Le processus était toujours le même: un riche propriétaire donnait une terre à l'abbaye, puis un mas. Quand la donation devenait importante, l'abbaye s'engageait à fonder un prieuré, soit conventuellorsqu'il comptait une douzaine de moines, soit simple lorsqu'il n'en groupait que quelques-uns, deux ou trois, destinés à assurer le service d'une église rurale et à gérer les biens du monastère. Tout d'abord l'installation était sommaire; mais, avec le 11

temps, on parvenait à construire un petit couvent avec une chapelle qui deviendra église paroissiale quand les moines s'en iraient, laissant la place à un curé. Toutefois, l'Abbé du monastère conservera le droit de nommer à la cure le prêtre desservant.

L'essor des prieurés au Xlème siècle
Favorisés par le régime féodal et encouragés par les évêques qui manquaient de prêtres pour christianiser les campagnes, les abbayes très peuplées vont multiplier les prieurés en Dombes. Le monastère de l'He-Barbe gérait les prieurés de Sainte-Euphémie, de Francheleins, de Lignieux, près de Saint-Jean-de-Thurigneux, de Saint-Christophe-de-Relevant, de Birieux, où les moines créèrent un magnifique étang, de Beynost et de Saint-Romain-deMiribel. Saint-Pierre de Macon étendit son influence non seulement en Bresse, mais aussi en Dombes, en fondant les prieurés de Ces seins, près de Saint-Trivier-sur-Moignans et de Longchamp, sur la commune de Lent. L'Abbé de Saint-Claude fera la visite régulière de Neuville-les-Dames pendant de nombreux siècles. L'abbaye d'Ambronay possédait les prieurés de MoHon, de SaintJean-de-Meximieux, de Saint-Martin-de-Chalamont, de Chatenay, de Dompierre, pour les hommes, et celui de La Bruyère sur les rives de la Saône pour les femmes. L'abbaye de Nantua avait un prieuré à Montluel, à Saint-Germain-de-Beynost et à Villette, autant de gîtes d'étape sur la route de Nantua à Lyon. L'abbaye d'Ainay eut dans sa mouvance les prieurés d'Athaneins, et la lointaine abbaye de La Chaise-Dieu celui de Montfavrey sur la commune de Saint-Nizier-le-Désertl. Cluny, omniprésente avec ses deux mille prieurés, fonda Montberthoud, près de Savigneux, Lurcy, Montluel pour les moines, et Grelonges pour les moniales. Le prieuré de Montberthoud rayonna sur plusieurs paroisses de la Dombes2. Enfin les moniales bénédictines de Saint-Pierre-desTerreaux à Lyon eurent droit de regard sur les prieurés de femmes situés à Guéreins, à Marlieux, à Monthieux et à Mionnay.
1. E. Goutagny, Le prieuré de Montfavrey à Saint-Nizier-le-Désert. Dombes, n° 14, 1995, pp. 22-23. 2. E. Goutagny, Le prieuré Saint-Pierre de Montberthoud à Savigneux-en-Dombes. Dombes, n° 13, 1994, pp. 14-15.

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Bien des prieurés n'eurent qu'une existence éphémère; au départ des moines, ils devinrent des doyennés confiés à des prêtres séculiers nommés par l'Abbé. Très peu de prieurés survécurent aux troubles causés par les guerres de religion. Les derniers s'éteignirent au cours des XVIIème et XVIIIème siècles, sans attendre la Révolution Française de 1789 : La Bruyère disparut en 1653, Villette en 1655, Montfavrey en 1662. Le prieuré de Neuville-IesDames fut sécularisé en 1751. Notons enfin une timide présence cartusienne avec la chartreuse de Seillon pour les hommes, et celle de Poleteins, près de Mionnay, pour les femmes. C'est là que vécut Marguerite d'Oingt, qui laissa des ouvrages de spiritualité en latin et en vieux français3.

L'expansion cistercienne au X/Ième siècle. L'abbaye Notre-Dame de Chassagne
Durant la seconde moitié du XIIème siècle, l'Ordre de Cîteaux prit un essor extraordinaire en France et dans toute l'Europe. Bien qu'il fût habité par des moines et des convers cisterciens avant 1162, le mas de Chassagne, sis sur la commune de Crans (Ain), n'était encore qu'une grange de l'abbaye de Saint-Sulpice-enBugey, sur le plateau d' Hauteville4. Etienne II, sire de Villars, en avait fait don à Aynard, Abbé de Saint-Sulpice, en 1145; mais c'est seulement le 1er novembre 1162 que commença la construction de l'abbaye. En 1145, Etienne II, malade, fit mander près de lui Aynard qui s'y rendit avec Etienne son cellerier. Quelle ne fut pas leur surprise d'apprendre qu'Etienne II leur donnait le mas de Chassagne avec ses dépendances. Cette donation fut faite en présence des chevaliers des environs de Villars-Ies-Dombes. En 1147, à la voix de saint Bernard, Amédée III de Savoie voulut suivre l'exemple de l'empereur et du roi de France et partit pour la Croisade. Etienne II de Villars fit de même. Auparavant, il énuméra dans une charte tout ce qu'il avait donné à Aynard et il demanda à Humbert, archevêque de Lyon, d'y mettre son sceau.
3. E. Goutagny, Marguerite d'Oingt, prieure au XIIIème siècle de la Chartreuse de Poleteins. Dombes, n° 18, 1999, pp. 28-29. 4. E. Goutagny, L'abbaye de Saint-Sulpice-en-Bugey. Cîteaux, XVI, 1965, pp. 29-67.

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Devant tant de largesses, l'Abbé de Saint-Sulpice envoya quelques moines à Chassagne et en fit une grange de l'abbaye. Mais le sire de Villars faisait toutes ces largesses en vue de fonder un monastère. Voyant à son retour de Palestine que le monastère n'était pas fondé, il rappela à l'Abbé de Saint-Sulpice le souvenir de sa parole. Celui-ci prétendit n'être lié en aucune manière. Désespérant de rien obtenir, le sire de Villars lança sur Chassagne ses gens en armes, qui brûlèrent les granges et saccagèrent les récoltes. Quelques années plus tard, revenu à de meilleurs sentiments, Etienne II de Villars fit appeler le cellerier de Saint-Sulpice pour faire amende honorable, puis il se rendit en personne à l'abbaye de Saint-Sulpice pour faire la paix avec l'Abbé. Cet acte de réconciliation porte la date de 1158. Aussitôt, du prieuré de Montfavrey, Héraclius de Montboisier, archevêque de Lyon, l'approuva de son autorité. Comme Etienne Ils' était soumis, l'Abbé de SaintSulpice estima qu'il était de son devoir de répondre à son désir de fondation. D'ailleurs, les huit mas, objets de ses donations successives, n'étaient-ils pas suffisants pour faire vivre une communauté monastique? C'est ainsi que le 1er novembre 1162, il jeta, à la grande satisfaction d'Etienne II, les premiers fondements de l'abbaye de Chassagne5 sur la commune de Crans. Les moines y trouvèrent un étang et une immense forêt. Comme gage suprême de l'affection qu'il avait vouée au monastère, le sire lui légua ses armes. Ce fut pourquoi l'abbaye de Chassagne porta désormais bandé d'or et de gueules de six pièces. A sa mort vers 1186, Etienne II fut enterré dans l'église abbatiale de Chassagne. Dans la longue histoire qui commence et qui s'achèvera à la Révolution de 1789, nous pouvons noter quelques faits saillants. Le 30 avril 1335, l'Abbé de Saint-Sulpice, en sa double qualité de supérieur immédiat de Chassagne et de fondé de pouvoir du Chapitre Général de l'Ordre, approuva une convention passée entre les moines de Chassagne et l'archevêque de Lyon. Si étonnant que cela paraisse, il y est question du pont de la Guillotière, en pleine ville de Lyon. Commencé au XIIème siècle, ce pont, jeté sur un fleuve impétueux, rendait de grands services; il fut d'abord
5. François Marchand (abbé) L'Abbaye de Chassagne-en-Bresse. Bourg, 1889. - E. Goutagny, N.-D. de Chassagne et le Chapitre Cîteaux, XV, 1964, pp. 203-220. Notes hÜtoriques. Général de Cîteaux,

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confié à une société de frères-pontifes6, ainsi qu'une maison hospitalière où les frères avaient leur résidence, leur chapelle et où ils recevaient les voyageurs pauvres, fatigués ou malades. En 1308, Pierre de Savoie, archevêque de Lyon, enleva l'administration du pont et de l'hospice aux frères-pontifes et la remit aux moines cisterciens d'Hautecombe. L'Abbé Conrad, qui avait signé le contrat, fut élu Abbé de Clairvaux. Son successeur, Dom Etienne, qui était précisément l'ancien supérieur de la dépendance de Lyon, avait fait reconstruire le pont de bois. Il avait également amassé les matériaux nécessaires à la construction du pont de pierre qui devait durer jusqu'en 1957. Connaissant bien la lourde tâche acceptée par son prédécesseur, il supplia l'archevêque d'en décharger son abbaye; l'archevêque accepta et le 15 décembre 1314, il remit toute l'oeuvre entre les mains de Renaud, Abbé de Chassagne. Ce devait être la ruine matérielle et spirituelle de l'abbaye de Chassagne. En 1334, Jean IV de Laye, alors Abbé, persuada l'archevêque Guillaume de Sûre, successeur de Pierre de Savoie, que cette oeuvre était trop lourde pour son monastère. L'oeuvre fut scindée: les moines ne conservèrent que l'hôpital. Le 21 juillet 1478, les moines de Chassagne remirent cet hôpital à la ville de Lyon, moyennant 350 livres tournois, monnaie royale. Au lieu-dit L'Abbatiale, existait la chapelle Sainte-Catherine. C'était le but d'un pèlerinage très fréquenté. Tous les jours de l'année et plus particulièrement le 25 novembre, fête de la sainte, infirmes et malades s'y rendaient. On y faisait des achats et des ventes qui, bornés d'abord à des objets de piété, se généralisèrent et finirent par s'étendre à tous les objets d'utilité commune. Le 6 février 1405, l'abbé de Chassagne, Jean Juliani, en accord avec Humbert de Villars et Isabelle d'Harcourt, établit une foire annuelle qu'il fixa au 25 novembre. Ces foires, dites de Crans, acquirent une grande renommée. L'abbaye de Chassagne ne compta jamais un grand nombre de moines; elle ne fit aucune fondation. Elle connut les méfaits de la commende, mais elle eut aussi de grands Abbés comme Jacques de Mitte de Chevrières qui, moine d'Ambronay, se fit cistercien à Chassagne, voulant vivre sous une
6. Le Moyen Age connut des Frères chargés de l'entretien des ponts et des péages, comme les Frères Hospitaliers sont encore chargés aujourd'hui des Hôpitaux (par exemple: Frères de Saint Jean de Dieu).

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observance plus austère. Henri des Essarts de Mignieux, qui résida constamment à l'abbaye et fit reconstruire les bâtiments, mourut à 53 ans, le 23 octobre 1677. Citons aussi Dom Janin, prieur de Chassagne en 1774. Savant et poète, il composait des vers latins et grecs sous les grands arbres de la forêt proche. De trois à cinq moines se maintinrent dans la vieille abbaye jusqu'à la Révolution de 1789. Mgr de Quincey, évêque de Belley, tenta de réunir la communauté de Saint-Sulpice à celle de Chassagne. Les rapports qu'il envoya à la Commission des Réguliers en 1767 et 1768 sur ce sujet, nous font connaître l'état de Chassagne à l'époque et les véritables intentions de l'évêque. En réalité, son dessein n'était pas de faire revivre Chassagne, mais de s'emparer des revenus de Saint-Sulpice au profit de la mense épiscopale et de la mense capitulaire de Belley. Son projet échoua. Les derniers moines de Chassagne quittèrent le monastère en octobre 1790 en échange de 300 livres de rentes qui ne furent jamais payées. Les biens de l'abbaye furent vendus le 31 mai 1791. Ainsi finit l'histoire de cette abbaye. Sur les lieux, rien ou presque rien ne rappelle ce monastère où, malgré bien des misères, tant de prières se sont élevées autrefois et où de saints moines ont vécu. C'est un sentiment de mélancolie teintée de chrétienne espérance qui envahit le visiteur: il n'y a de pierres éternelles que celles que des moines ont taillées, jour après jour, par le marteau de la pénitence et de l'amour. Soixante-dix ans plus tard, d'autres moines cisterciens viendront au coeur de la Dombes et fonderont l'abbaye de N.-D. des Dombes, le 4 octobre 1863.

Rôle agricole, social et spirituel des moines cisterciens en Dombes du X/Ième au X/Xème siècle
Au début du XIIème siècle, d'immenses forêts couvraient le plateau de la Dombes7, cette contrée située au Nord-Est de Lyon, limitée à l'Est par la rivière d'Ain, au Sud par le Rhône et à l'Ouest par la Saône; au Nord, les limites avec la Bresse suivent les bords de la Veyle, rivière qui se jette dans la Saône. Durant
7. Michel Dupupet, Joseph Rivoire, A propos des limites de la Dombes. Dombes, 2000, pp. 4-5 ; bibliographie, p. 5 et cartographie, p. 6. n° 20,

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plusieurs siècles, ce petit pays fut partagé entre la Dombes savoyarde, qui fut rattachée à la France en 1601, et la Principauté de Dombes, qui le fut en 17628. Au début du XIIème siècle, d'immenses forêts couvraient cette contrée. Les clairières qu'elles laissaient çà et là n'étaient que des landes incultes, les bas-fonds, des marécages. Là commença le prodigieux travail des moines9. Du sein des monastères qui existaient déjà dans les Gaules, des moines se détachaient, généralement une douzaine ensemble, pour aller fonder un autre monastère en quelque lieu désert, loin des habitations des hommes: une hutte de feuillage, une grotte, une caverne leur servaient de refuge et d'abri provisoire contre les intempéries. Deux livres suffisaient à leur lectio divina : l'Ecriture Sainte et la Bible, qu'ils ne manquaient pas d'emporter avec eux, mais il y avait aussi la nature, le grand livre de la nature dont l'amour ne fut pas inventé par JeanJacques Rousseau, ni par son disciple Bernardin de Saint-Pierre. En effet, les moines avaient eu ce sentiment bien avant eux, avec autrement de vérité et de poésie. Au commencement du XIIème siècle, saint Bernard écrivait: Les bois et les rochers t'enseigneront ce que tu ne peux pas entendre de la bouche des maîtres (Lettre n° 106). Les boeufs, les chevaux, les chiens étaient souvent retournés à l'état sauvage et ce furent dans les forêts que les moines allèrent les chercher pour les employer à nouveau dans les travaux domestiques. Cette domestication des espèces animales redevenues sauvages est un des épisodes les plus intéressants de la mission civilisatrice des anciens cénobites. Les moines élevèrent aussi des bêtes curieuses, comme des singes, des paons et bien d'autres oiseaux, dans des ménagerieslO. Lorsqu'en 1098, des moines vinrent dans la forêt de Cîteaux au Sud de Dijon, pour fonder un nouveau monastère et remettre en honneur le travail manuel, comme le demande la Règle de saint Benoît, ils ne se doutaient pas qu'ils allaient modifier l'économie
8. Claude-François de Poleins, Histoire de la Souveraineté de Dombes, manuscrit de 1702, publié par Joseph Nouvellet en 1884 à Lyon. Recensé par Jean-Claude Jannin in Dombes, n° 19, 1999, p. 44. - Samuel Guichenon, Histoire de la Souveraineté de Dombes, publié par M. CI. Guigue en 1863 à Trévoux, puis en 1874 à Lyon. 9. Jean de la Croix Bouton (frère) Les Cisterciens et la foret. Revue Drômoise. Cahier de Léoncel, 1985, n° 2, pp. 9-16. 10. Anselme Dimier, Ménagerie cistercienne. Cîteaux, XXIV, 1973, pp. 5-28.

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agricole de tout l'Occident durant deux siècles. En se livrant au travail manuel et en instituant les frères convers pour les aider dans leur solitude, ils purent acquérir et cultiver de grands domaines, parfois loin du monastère, les granges monastiques. Des villages entiers disparurent. Les Cisterciens firent le vide autour d'eux. Par contre, au XIIlème siècle, lorsque le nombre des convers diminua sensiblement, certains villages reprirent vie; les moines y installèrent des paysans avec un contrat d'abergement, sous contrainte des nouvelles conditions sociales qui les privaient de serviteurs salariés. Au XIIème siècle, ils établirent leur économie sur les pâturages et les forêts. Ils se disputèrent avec les Bénédictins et les Chartreux; les papes furent obligés d'intervenir pour délimiter les parcours de leurs troupeaux. Plus âpre encore fut la résistance des paysans qui revendiquaient inlassablement des droits d'usage dans les forêts, possibilité pour eux d'aller chercher du bois pour construire et réparer leurs maisons, élever des clôtures et se chauffer, droit aussi de pratiquer des essartsll. Les Cisterciens se défendirent assez bien pour maintenir leurs belles forêts, alors que celles des « moines noirs» (les bénédictins) et des seigneurs laïques disparurent ou devinrent la propriété des communautés villageoises. Les moines cisterciens furent des défricheurs, mais ils défrichèrent à bon escient et conservèrent le meilleur de leurs forêts. En Dombes, les plus belles forêts domaniales sont d'anciennes forêts monastiques: la forêt de Seillon, qui appartenait aux Chartreux, et la forêt de Chassagne, qu'exploitaient les Cisterciens. La Règle de saint Benoît demande que l'on trouve dans le monastère, tout le nécessaire,. de l'eau, un moulin, un jardin et des ateliers pour que l'on puisse pratiquer les divers métiers à l'intérieur de la clôture (RB 66,6). Ce fut pourquoi les Cisterciens diffusèrent et perfectionnèrent des instruments hydrauliques. Des moulins à eau se trouvaient dans tous les monastères. Le moindre ruisseau bien aménagé pouvait les faire tourner. Par sa force hydraulique, le moulin ne servit pas seulement à broyer des céréales: des machines branchées sur lui allaient brasser la bière,
11. Essart: de exsartum, participe passé du verbe latin populaire exsarire, sarcler. L'essartement était le défrichement définitif d'une forêt et sa mise à plain (du bas latin planifia), pour servir de terre de culture.

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presser l'huile, d'olive dans le Midi, de noix dans une grande partie de la France. Les marteaux et battoirs foulaient les étoffes. Cette grandissante mise en oeuvre de la force hydraulique fut possible grâce à l'essor de la métallurgie, décisive pour l'économie rurale. Comme le minerai superficiel était très répandu et que le charbon de bois se trouvait presque partout, les forges se multiplièrent dans les forêts. Les grosses exploitations monastiques des Cisterciens bénéficièrent de donations de forges. La production du fer permit de modifier l'outillage. Des haches perfectionnées rendirent plus commode l'abatage12 des arbres, d'où la possibilité de mieux faire reculer la forêt. Les progrès dans le développement de la charrue, désormais en fer ou au moins renforcée de fer pour la partie tranchante, eurent le plus d'influence sur la culture et ses rendements13. Les ennemis de la forêt étaient les fourneaux, qui fonctionnaient au charbon de bois, grand destructeur des forêts, les scieries, les réquisitions pour la marine et la constructions des ponts et des halles. Les Chartreux furent-ils plus respectueux des forêts que les Cisterciens? Non, car les forges étaient une spécialité cartusienne sous l'Ancien Régime14. Il est sûr en revanche que les Cisterciens, qui avaient reçu don de forêts nombreuses, durent prendre des précautions contre les déprédateurs. En effet, deux éléments étaient indispensables lors de la fondation d'une abbaye cistercienne: avoir de l'eau et disposer de terres suffisantes pour la culture et l'élevage. Les forêts, beaucoup plus étendues au XIIème siècle que de nos jours, étaient divisées en trois classes: les taillis, les taillis sous futaie coupés entre vingt et trente ans et souvent beaucoup moins, les futaies de chênes destinés à la production des glands et à la nourriture des porcs15. Un autre domaine où les moines furent des initiateurs fut celui de la culture de la vigne. En effet, dans sa Règle, saint Benoît
12. Abatage avec un seul t est l'orthographe traditionnelle de ce mot en foresterie (cf. par exemple la citation de la note 14 ci-dessous). 13. Etienne Goutagny, Histoire du labour en Dombes. Dombes, n° 6, 1982, p. 17. 14. Auguste Bouchayer (Les Chartreux maîtres de forges. Préface de Jacques Chevalier. Ed. Didier et Richard, Grenoble, 1926) évoque (p. 218) un monde industriel en pleine activité, l'éternel abatage des grands sapins et des fayards, le feu des charbonnages dans la forêt dans le massif de la Chartreuse et la nécessité marquée par le gouvernement royal en 1723, d'arrêter le cours des désordres dans les forêts dauphinoises, car il n 'y avait point de Province où les bois soient en plus mauvais état. 15. Cf. Richard Moreau et André Schaeffer, La Forêt Comtoise. Besançon, 1991. A voir aussi pour la production de charbon de bois destiné aux forges et aux salines.

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autorise l'usage du vin pour les moines: Nous croyons qu'une hémine de vin par jour suffit à chacun. Mais que ceux à qui Dieu a donné de pouvoir de s'en abstenir sachent qu'ils auront une récompense particulière. Que si la nécessité du lieu ou le travail, ou l'ardeur de l'été demande davantage, on s'en tiendra au jugement du Prieur qui considérera toutes choses, en sorte qu'il ne se glisse ni satiété, ni état d'ivresse. Nous lisons bien que le vin n'est point du tout pour les moines. Mais puisque de notre temps on ne peut pas le persuader aux moines, consentons au moins à ne pas en boire jusqu'à la satisfaction mais fort peu, car « le vin fait apostasier même les sages ». Et là où la pauvreté du lieu fait que l'on ne peut trouver la mesure sus-dite, mais beaucoup moins ou pas du tout, ceux qui y habitent béniront Dieu et ne murmureront pas, car nous les avertissons principalement c'est que l'on soit sans murmures (RB 40, 3-9). Chaque monastère chercha un coin de terre exposée au soleil pour y planter une vigne16. Les moines furent aussi des pionniers dans le domaine de la pisciculture. Ils pouvaient manger du poisson. Dans sa Règle, saint Benoît interdit seulement la viande des quadrupèdes: Tous s'abstiendront de manger des viandes de quadrupèdes excepté les plus débiles et les malades (RB 39,10). Ce fut pourquoi les moines créèrent des viviers et des étangs pour élever du poisson destiné à leur consommation. Avant la création des étangs, la Dombes, encore à peine peuplée, était le domaine du marécage l'hiver et ressemblait à la toundra sibérienne l'été. Mais le poisson abondait déjà dans les marais appelés leschères (lescheria) au Moyen Age. Les leschères naturelles furent peut-être empoissonnées, mais il n'est guère possible de préciser quand s'est effectué le passage du marais, aménagé pour la pêche, à l'étang, réservoir artificiel édifié par l'homme. Ce passage dut se faire progressivement. Le but de l'étang était d'assainir une contrée par drainage, de procurer de l'eau pour l'agriculture, le bétail et les besoins domestiques et de fournir du poisson, aliment de base pour la population locale. Là est l'origine de toutes les régions piscicoles de France. Si les moines n'ont pas créé les étangs, ils les ont beaucoup développés.
16. Desmond Seward, Histoire des vins monastiques. Les moines et le vin. Pygmalion, 1982, V : Les vins cisterciens, pp. 75-92. - Claude Lancelot (Dom) Dissertation sur l' hémine de vin et sur la livre de pain de S. Benoist et des autres anciens religieux. A Paris, chez Charles Savreux, à l'enseigne des Trois Vertus, 1667, pp. 219-222.

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Après eux, les seigneurs féodaux, attirés par le profit, se lancèrent dans cette industrie. Les poissons produits étaient consommés sur place ou expédiés à Lyon. A une époque où les couvents étaient nombreux et les jours maigres très fréquents, le poisson s'écoulait aisément à des prix élevés, sur le marché lyonnais17. En Dombes, la première mention d'un étang se trouve dans une charte de 1020, où le seigneur de Fromont donne à l'abbaye de Cluny toutes les terres qu'il possède au-delà de la Saône. Dans l'énumération des biens, on trouve des rivières (aquarum decursus) et des eaux poissonneuses (piscariis aquis) : il s'agissait vraisemblablement des étangsl8. Sur le canton de Chalamont, en 1257, Etienne, Abbé de Chassagne, acquit l'étang dit de Brenon. Entre 1316 et 1329, Jean III, autre Abbé de Chassagne, fit faire le grand étang appelé LongPré, si proche que, plus tard, l'Abbé pouvait tirer le canard du logis abbatial. L'abbaye de Chézery, dans la vallée de la Valserine, possédait un étang en Dombes près de Chalamont. Les créations d'étangs se poursuivirent juqu'au milieu du XVIIIème siècle. A peine parvenu à son apogée, le système des étangs fut mis au banc des accusés. Une grande querelle, à propos de son utilité, s'ouvrit avec la Révolution de 178919. Dès le XIIIème siècle, les Cisterciens firent appel à la main d'oeuvre séculière. Les rapports avec les populations furent nombreux, mais parfois tendus. Le rôle spirituel des moines est difficile à cerner. La sobriété de l'art cistercien laisse deviner qu'il y eut une densité spirituelle peu commune au cours des premiers siècles cisterciens: pour nous en persuader, contemplons le Thoronet, Sénanque, Fontenay. Mais si les moines conservaient jalousement les archives qui pouvaient servir à gagner des procès, en revanche celles sur la vie spirituelle sont rares. Rappelons que le pèlerinage à la chapelle Sainte Catherine, près de l'abbaye de Chassagne, attirait beaucoup de monde pour sa fête, le 25 novembre2o.
17. E. Goutagny, Le rôle d'une abbaye cistercienne sur le développement de la Dombes. Cahiers de l'Institut d'Etudes Sociales de Lyon, n° 12, 1991, p. 19-22. 18. Cartulaire de Cluny, tome 111, p. 755, n° 2731. Cf. Joseph Froment, Notice historique sur Le Plantay (Ain). Bourg-en-Bresse, 1947, p. 4. 19. E. Goutagny, Les étangs et la pêche en Dombes. Richesses Touristiques et Archéologiques du canton de Chalamont, éd. Pont-de-Veyle, 1987, pp. 24-31. - Louis Josserand, L'Abbaye Notre-Dame des Dombes, 120 ans de son histoire. Visages de l'Ain, n° 160, 1978, pp. 2-24. 20. François Marchand (abbé), L'Abbaye de Chassagne-en-Bresse..., op. cir.

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ARRIVEE DE SAINT BERNARD À CITEAUX EN 1112 Ce panneau (4 m x 2,5 m), d'Etienne Morillon, peintre lyonnais connu, se trouve dans la salle des conférences de l'hôtellerie de l'abbaye N.-D. des Dombes. Il a été peint en 1933-1934 et offert au monastère par la famille Brochier, industriels de la soie à Lyon, dont des membres sont représentés dans les postulants placés derrière saint Bernard, représenté au centre-gauche, le bras étendu, et, à droite, parmi les moines rangés derrière l'Abbé en coule (saint Etienne Harding, abbé de 1109 à 1134), qui lève un bras au ciel (derrière lui, P. Bonaventure, mort en 1935, Arch. Dombes).

CHAUFFOIR DEVENU SALLE DE CONFERENCES DE L'ABBAYE, avec le tableau ci-dessus (Arch. Dombes).

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Un monastère cistercien en Dombes
(1858-1863)

La Dombes au XIXème siècle: la « Sibérie lyonnaise»
La Dombes, « Sibérie lyonnaise », le mot est de M. Courbon,
vicaire général de l'archevêché de Lyon, car la région faisait partie encore, pour peu de temps (1823), de cet archidiocèse1. Il y régnait une grande misère spirituelle. Parlant de ses paroissiens, le desservant d'Ars, l'abbé Lecourt, évoque dans un rapport en 1808, la stupidité et l'incapacité de ces êtres dont la majeure partie n'ont rien qui les distingue des animaux que le baptême2. Quelques années plus tard, l'abbé François Martin, prêtre du diocèse et missionnaire apostolique, écrivit dans le même sens: Le côté moral et religieux n'est guère plus séduisant que le côté physique (...) L'âme ne voit et ne sent plus rien au-delà des souffrances et des appétits grossiers du corps (...) Le Dombiste ne comprend pas la religion,. elle n'a pour lui que des formes matérielles et il la tourne facilement en superstition (...) La population ne donne aucune prise à l'instruction religieuse et au zèle sacerdotal. C'était pourquoi la Dombes était à juste titre redoutée du clergé, moins encore à cause de son insalubrité que pour son apathie religieuse3. Si avant la Révolution de 1789, plusieurs archevêques de Lyon firent des visites pastorales en Dombes, ils ne firent rien pour
1. Louis Trénard, La Dombes, Sibérie du diocèse de Lyon 1700-1823. Mémoires de l'Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts de Lyon, XXXIV, 1980, pp. 53-55. 2. Daniel Pézeri1, Pauvre et saint Curé d'Ars. Seuil, 1959, p. 41. 3. François Martin (abbé) Notice sur lafondation du monastère de la Trappe de NotreDame des Dombes, Bourg, 1866, pp. 6-9.

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apporter un peu de bien-être à ce pays très déshérité. En revanche, tout changea après la Révolution, tant au plan matériel qu'au plan spirituel. Le Concordat de 1801 avait conduit à scinder du siège de Belley les diocèses actuels de Chambéry, Grenoble et Lyon. Une Bulle Pontificale du 6 octobre 1822 établit celui de Belley dans les limites du département de l'Ain. Mgr Devie, premier évêque du nouveau diocèse, mit à profit son long épiscopat (1823-1852) pour élaborer des plans permettant une rechristianisation de la Dombes, dont il estimait que la régénération devait passer par la modernisation de l'agriculture. Sur la commune de Dompierre-sur- Veyle, il envisagea même un établissement agricole, espèce de fermemodèle, mais ce projet échoua faute de moyens financiers. A la fin du XVIIIème siècle, la Dombes était le premier pays d'étangs en France, avant la Sologne et le Forez. Dans les Cahiers de doléances pour les Etats Généraux de 1789, des communes réclamaient la suppression des étangs, mais cette demande n'avait rien à voir avec la salubrité. En effet, à ce moment, les biens du Clergé, de la Noblesse et des couvents devenaient biens nationaux. Or, l' évolage des étangs appartenait à cette catégorie tandis que leur assec avait de nombreux propriétaires. En supprimant l'étang, on supprimait l'évolage et les petits propriétaires de pies d'étang en auraient l'entière propriété4. Le 12 septembre 1792, l'Assemblée législative rendit un décret ordonnant la destruction des étangs qui occasionnaient des maladies ou étaient sujets à inonder les propriétés en aval. Par décret du 4 décembre 1793 (14 frimaire an II), la Convention demanda de supprimer les étangs de manière immédiate et absolue: Tous les étangs de la République devront être vidés et asséchés dans les deux mois. La loi ne fut pas exécutée. Celle du 1erjuillet 1795 (13 messidor an III) la rapporta. Depuis, les étangs restent régis par la loi de 1792. En 1808, M. Bossi, préfet de l'Ain, éveilla de nouveau l'attention publique sur les étangs5 : Détruire les étangs ou empêcher d'en reconstruire serait nuisible aux hommes et aux productions.
4. Assec : période durant laquelle l'étang est momentanément asséché et la plupart du temps cultivé. - Evolage : exploitation de l'étang en eau. - Pie d'étang: partie de l'étang en as sec appartenant à plusieurs propriétaires (Cf. Laurence Bérard, 1983, Terres et eau en Dombes, Lyon. Glossaire pp. 237-241). 5. M. Bossi, Statistique générale de la France. Département de l'Ain, Paris, 1808 Lyon,1978. in L'Abbaye Notre Dame des - Texte reproduit par Louis Josserand, Dombes, 120 ans de son histoire. Visages de l'Ain, n° 160, 1978, pp. 2-24.

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Créer des étangs était un mal nécessaire, qui en évitait de plus grands dans un pays où il y a très peu d'eau vive et où les eaux pluvieuses croupiraient sur un sol presque plat et dans un terrain imperméable. Les grandes masses d'eau ne sont pas nuisibles à la santé.. si elles n'ont pas de courant, elles éprouvent, au moins, une oscillation presque continuelle.. les vents légers rident leur surface, et les vents un peu plus forts les agitent à une plus ou moins grande profondeur, ce qui prévient leur corruption (...) et, par voie de conséquence, les miasmes dangereux('. Il concluait: Tous les Dombistes avaient un teint pâle et livide, l'oeil terne et abattu, les paupières engorgées, les épaules étroites, la poitrine resserrée, la peau sèche et inondée de sueurs débilitantes (...), ils étaient vieux à 30 ans, cassés et décrépis à 40 ans. Les administrés de M. Bossi réagirent vivement à cette description. A partir de 1830, les étangs nourrirent une vive controverse. Deux camps se dressèrent: les carpistes défendaient les étangs et affirmaient leur nécessité; les dessécheurs demandaient leur suppression parce qu'ils considéraient qu'au lieu d'être la prospérité de la Dombes, ils en étaient le fléau? De 1814 à 1854, 2.000 hectares d'étangs furent supprimés par l'initiative privée. La carte hydrographique de 1854 indique encore 1.660 étangs sur le plateau de la Dombes8. Les étangs furent-ils responsables du paludisme et de la misère de la Dombes? Pour certains, les véritables responsables de l'état sanitaire défectueux de la Dombes étaient plutôt la mauvaise qualité de l'eau de boisson, une alimentation insuffisante, des locaux défectueux, l'hygiène déplorable et des travaux trop pénibles9. C'était certes l'un des éléments du problème, mais pas le seul. D'ailleurs, les fièvres diminuèrent avec l'assèchement des étangs, devenu une préoccupation générale. En 1839, les autorités départementales relancèrent le programme de dessèchementlO, comme
6. Ce mot recouvrait des émanations organiques souvent putrides provenant notamment des eaux stagnantes. Ces odeurs étaient associées aux infections et aux épidémies. 7. Cf. Bernard Delpal, Le silence des moines. Les Trappistes au X/Xe siècle. France. Algérie-Syrie. Beauchesne, Paris, 1998, pp. 229-232. 8. E. Goutagny, Les étangs et la pêche en Dombes. Richesses Touristiques et Archéologiques du canton de Chalamont (Ain), 1987, pp. 26-27 - Un exemplaire de la carte hydrographique, cachée en 1904, a été restituée à l'abbaye des Dombes en 1970. 9. Pierre Gauthier, Le paludisme en Dombes: mythe ou réalité? Visages de l'Ain, 1960, n° 62,juillet-avriI1962, pp. 48-58. 10. Rapport de la Commission d'enquête sur Le dessèchement des étangs et l'assainissement de la partie insalubre du département de l'Ain, Chalamont, 23 août 1839.

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on disait alors. En 1850, l'aménagement de la Dombes des étangs fut même regardé comme une question d'Etat. Un comité pour l'assainissement de la Dombes fut formé de grands propriétaires, dont MM. Valentin-Smith, conseiller à la Cour d'Appel de Paris et à la Cour Impériale de Lyon, et Francisque Guillebeau, soyeux lyonnais, maire du Plantay (1858-1874), qui y possédait un domainell. L'Etat s'engagea à prendre une loi sur le dessèchement, assortie du versement de primes d'encouragement et d'éviction et de prêts à faible taux et de longue durée pour permettre aux dessécheurs de faire face à des frais élevés, indipensables pour amender les sols, chauler et éliminer les effets néfastes de la silice.

Une nouvelle postérité cistercienne dans la Dombes
Le dessèchement ne fit pas l'unanimité et son exécution entraîna des divisions. Il reçut néanmoins le renfort du clergé paroissial qui souhaitait apporter son concours pour sauver cette région déshéritée. La venue des moines fut préparée par une sorte de conjonction d'intérêts, d'espoirs et de dévouements que l'on trouve aussi bien chez les grands propriétaires, les fidèles des paroisses et le clergé12. Mgr Chalandon, successeur de Mgr Devie sur le siège de Belley (de 1852 à 1857), s'intéressa à ces projets, qui mêlaient buts agricoles et spirituels. Recevant un jour la visite d'un Trappiste quêtant pour son monastère, l'évêque, se souvenant du malheureux pays de Dombes, demanda au moine: N'y auraitil pas la possibilité d'avoir, pour une contrée infortunée de mon diocèse, des religieux de votre Ordre? - Oui, répondit le moine sans hésiter, cette mission conviendrait à la nouvelle postérité de Cîteaux. Ce fut ainsi qu'un projet de fondation d'une Trappe prit naissance. En 1857, Mgr Chalandon fut nommé archevêque d'Aix-en-Provence, et Mgr Pierre-Henri Gérault de Langalerie, originaire de la Gironde, le remplaça sur le siège de Belley12. Dans un premier temps, pour des raisons financières, le nouvel évêque rejeta l'idée d'une abbaye en Dombes. Mais plusieurs événements
11. E. Goutagny, Un entomologiste de réputation mondiale: Francisque Guillebeau, maire du Plantay de 1858 à 1874. Dombes, n° 6, 1986, p. 14. 12. E. Goutagny, Un évêque de Belley qui aimait la Dombes. Mgr Pierre-Henri Gérault de Langalerie (1857-1871). Dombes, n° 16, 1997, pp. 21-22.

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de 1858 le déterminèrent à mener le projet à bien. La fondation de ce monastère posait un problème financier, et ce n'était pas le moindre, elle demandait la découverte, puis l'achat de terrains ou de bâtiments, d'envisager des constructions, de s'acquitter de formalités plus ou moins administratives avec l'autorité monastique supérieure et de recruter des moines. Ces questions furent résolues souvent simultanément, mais nous les présenterons séparément pour plus de clarté

Le problème financier
La première estimation du capital nécessaire à la fondation du monastère fut demandée par Mgr de Langalerie à Dom FrançoisRégis, premier Abbé de N.-D. de Staouëli, procureur général de l'Ordre à Rome, selon qui elle coûterait 300.000 francs. Dans les derniers mois de 1857, le comte de Montbriant, propriétaire d'un château à Messimy-en-Dombes, rendit visite à Mgr de Langalerie. La fondation d'une Trappe fut évoquée dans la conversation. Homme charitable et sensible aux misères de ce pays insalubre qu'il fréquentait souvent, le comte en accueillit l'idée avec empressement: d'enthousiasme, il offrit 22.000 francs pour engager l'affaire. Au début de 1859, il réunit les plus riches propriétaires de la contrée dans son château et n'eut aucune peine à leur montrer l'avantage pour la Dombes de posséder un monastère de la Trappe. Séance tenante, 54.000 francs furent souscrits. Peu après, une commission fut constituée pour un appel à des souscripteurs sous la présidence de l'évêque de Belley. Parmi les dix membres du bureau de ce comité, on trouvait MM. ValentinSmith et Clément-Desarmes, celui-ci chef d'usine à la Chapelle du Châtelard13. Les souscriptions pouvaient être versées à l'évêché, à la Caisse du receveur de l'Ain ou chez un banquier lyonnais, Me Guérin. Les souscripteurs pour 1.000 francs et au-dessus auront le titre de fondateurs de ce nouveau Staouëli de la France continentale14. De nombreux dons atteignirent ce montant. Cinq seule13. Cf. Claude Gantier: Alphonse Clément-Désormes 1989, pp. 21-23. 14. ln Mgr de Langalerie, Etablissement d'un monastère (Archives de l'évêché de Belley). (1817-1879). de Trappistes Dombes, en Dombes, n° 9, s.d.

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ment représentent des sommes minimes (la servante du curé du Plantay est inscrite pour 10 et 20 francs). Ce ne fut donc pas une souscription populaire. Enfin, le seul don en nature fut offert par le Dr Auguste Rapou (quatre hectares enclavés dans la propriété acquise par l'établissement des Trappistes). L'année suivante, en 1860, l'évêque proposa au clergé de construire à ses frais l'église du monastère. Cette invitation fut suivie selon les moyens de chacun, quitte à rappeler à des curés qu'ils n'avaient pas payé de cotisation. En 1863, l'évêque leur écrivit en effet: Nous faisons avec confiance un nouvel appel à ceux de nos prêtres bien-aimés qui n'auraient pas encore manifesté leur intention15. Les plus pauvres abandonnèrent des honoraires de messes, d'autres versèrent 20,40 francs, voire 100 francs, deux arrivèrent à 1.000 francs. En définitive, 70.000 francs furent récoltés. Le Conseil général de l'Ain vota 10.000 francs. Après hésitation, on s'adressa à l'Empereur Napoléon III qui accorda 11.000 francs sur sa cassette16.

Achat d'un terrain
Pendant ce temps et grâce aux sommes recueillies, on avait cherché un terrain et commencé les contructions. Le 4 décembre 1858, Mgr de Langalerie commençait sa première visite pastorale au coeur de la Dombes, à Saint-Nizier-le-Désert, où il allait donner la confirmation, une des paroisses les plus malsaines de la région. La cure et l'église, quoique bien bâties, sont situées dans un bas-fond et étaient couronnées d'étangs qui les rendaient très humides1? L'évêque, qui était Girondin on le sait, avoua qu'il ne s'était jamais encore senti aussi loin des gracieuses rives de la Gironde et de la Dordogne: Mon oeil, écrit-il, ne s'était Jamais arrêté sur un pareil spectacle dans une église. Les enfants que j'avais à confirmer portaient tous l'empreinte de la souffrance et de la fièvre; le reste de l'assistance n'avait pas une meilleure
15. Hervé Laffay, La fondation d'un monastère cistercien sous le second Empire: l'abbaye Notre-Dame des Dombes (1859-1870). Mém. Maîtrise d'Histoire, Lyon 1986. p. 37. - Le docteur Auguste Rapou (fils) avait été à Lyon le condisciple de Francisque Guillebeau. Son père, également médecin, avait acheté un domaine au Plantay dans les années 1840. Le fils fut l'un des promoteurs de la médecine homéopathique en France. 16. Louis Josserand, op. cil., p. 10. 17. Arch. Dombes, A n° 30, p. 22.

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santé; les teints étaient flétris, les yeux mornes et sans feu. La tête pleine de mon idée de fondation, je me disais: ce doit être dans cet endroit malheureux. L'annaliste d'Aiguebelle ajoutait: Son coeur d'évêque, ému du triste état religieux, moral et physique dans lequel gisent depuis plusieurs siècles déjà les habitants de la
Dombes, résolut d'appeler

(...) des

religieux

d'un ordre austère,

dans la pensée que leur vie de pénitence et de prière réveillerait la foi dans ces coeurs assoupis par l'indifférence, que leurs travaux assainiraient la contrée par le dessèchement des maraisl8.

MGR PIERRE-HENRI GERAULT DE LANGALERIE, évêque de Belley (Arch. Dombes)

Le 9 décembre 1858, l'évêque de Belley arriva à la paroisse du Plantay pour donner la confirmation. Le curé, l'abbé Buiron, l'accueillit avec sa paroisse à l'entrée du village et lui adressa un compliment: Il y a vingt-huit ans que la paroisse du Plantay n'a pas joui de la présence de son évêque. Dans la triste situation où nous sommes, il est facile de comprendre quelle joie remplit nos coeurs, en ce jour où il nous est donné de contempler le successeur des apôtres, etc... A son tour, le maire, M. Guillebeau, dont le curé disait qu'il parlait mieux que lui, développa les mêmes idées:
18. Ann. Aiguebelle, II, p. 477.

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Nous avons beaucoup désiré votre arrivée, Monseigneur, et nous avons grand besoin de vos bénédictions. D'un côté, c'est le corps qui est ici brisé, détruit par la fièvre,. de l'autre, c'est l' indifférence qui engourdit les coeurs et désole les sanctuaires. Qui nous donnera un remède à ces maux? Qui nous procurera un foyer de chaleur, de lumière et de vie auquel nous puissions nous réchauffer, ranimer et nos membres et nos âmes? Mais vous voilà, Monseigneur, et vous allez étendre sur nous vos mains pleines de dons célestes, puissent-elles aussi laisser tomber sur cette terre un germe de salut et de bénédiction. Les paroles du maire frappaient juste et fort. Les larmes de l'évêque (comme au siècle précédent, on pleurait encore beaucoup) répondirent à son émotion. Son intention de poser au Plantay son monastère de la Trappe fut dès ce moment si positive qu'il répondit: Je viens ici les mains pleines de bénédictions, vous en aurez des preuves certaines. La procession rentra dans l'église avec une piété d'un enthousiasme inconnu aux Dombistes, note l'annaliste. A la sacristie, après la cérémonie, l'évêque dit au curé: Mon bon curé, ce que vous m'avez dit ainsi que votre maire m'a touché, il me serait impossible de vous exprimer combien j'y ai été sensible; c'est chez vous que je voudrais placer le monastère de la Trappe que je me propose de bâtir. Dieu le veut ici : voilà ce que vous m'avez fait comprendre. Trouverais-je dans votre paroisse 150 à 200 hectares de terrain à acheter? Le curé répondit: Oui, Monseigneur, il y a deux propriétés à vendre qui conviendront peut-être à vos desseins. Mais les ressources pour une si grande affaire, si vous me permettez une question si indiscrète, où sont-elles? Ce n'est pas là une bonne oeuvre ordinaire. - J'ai déjà un souscripteur, dit l'évêque, M. le comte de Montbriant offre un gros lot de 22 mille francs. - Monseigneur, permettez-moi de m'inscrire après M. de Montbriant; ma part ne vaudra pas la sienne, mais je prierai le Bon Dieu de vous en envoyer d'autres en grand nombre et plus considérables, c'est bien nécessaire s'il veut que nous arrivions. De la sacristie, l'évêque et les notables se rendirent à la cure où le curé offrit le repas19, Parmi les hôtes, figuraient MM. Ponchon
19. Ann. Dombes, A n° 30, op. cU., pp. 26-27. - Jacques Melchior Villefranche, Vie de (Marquis de Ladouze), premier Abbé de Notre-Dame des Dombes. Bourg 1922, pp.104-106.

Dom Marie-Augustin

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de Saint-André, Jules Richard du Montellier, Vernet, Guillebaud, M. Paillère, curé de ChaI amont. - Qui de vous, messieurs, leur demanda l'évêque, voudra se charger d'acquérir, en mon nom, deux domaines dont m'a parlé votre bon petit curé, pour la Trappe du Plantay ? Seul le curé répond positivement à cette question. Il prit une connaissance exacte de la valeur des domaines qu'il se proposait d'acheter et partit à Lyon le lendemain. Le propriétaire du domaine des Mouilles demandait 60.000 francs pour 74 hectares. Pour une bonne-oeuvre, il le laissa à 36.000 francs. L'acte sous-seing privé précise: Entre les soussignés il a été convenu de ce qui suit: Monsieur et Madame Delorme demeurant à Lyon, rue Vendôme, n° 35, cèdent à M. l'abbé Buiron, curé du

BULLETIN

DE SOUSCRIPTION

(Arch.

Dombes)

Plantay, agissant au nom et pour le compte de Mgr de Langalerie, évêque de Belley, la propriété appelée les Mouilles avec la location appelée Reverdière, le tout d'environ 74 hectares. Les vendeurs se chargent de toute indemnité vis-à-vis des fermiers actuels promettant remettre à la St Martin prochaine, onze novembre 1859, la dite propriété libre de tout fermage. La présente vente est consentie au prix de 36 mille francs que M. l'abbé Buiron, commandataire de Mgr l'évêque de Belley promet payer à M. et Mme Delorme en trois annuités égales. La première de douze mille francs sera acquittée le jour de l'entrée en possession soit le onze novembre 1859. La seconde à la même date 1860 et la troisième à la même date 1861. Les intérêts dus par l'acquéreur à 5 pour cent courront à dater du onze novembre 1859. M. Buiron se réserve 31

pendant 2 mois à dater de ce jour la faculté de résilier la présente convention sans indemnité et sans que les vendeurs puissent jouir du même droit. Fait et signé double à Lyon, samedi, onze décembre 1858. Delorme,femme Delorme. C. M. Buiron2o. Le lendemain, le curé alla trouver son évêque à Châtillon-lès-Dombes. Mgr de Langalerie lui posa cette question: - Hé bien! cher curé, qu'avez-vous fait? - Voilà du papier timbré, dit le curé en lui remettant l'acte. Quelques jours après, le curé allait à Bourg-enBresse négocier le domaine du Fayet (77 hectares) avec M. Chalavant, qui pensait la vendre soixante cinq mille francs et qui la laissa pour quarante. Me Guillon dicta l'acte sous seing privé (18 décembre 1858)21 : Entre les sous-signés 1° Adèle Dagailler épouse, assistée et autorisée de M. Félix Chalavant propriétaire, et se faisant fort pour Melchior Dagailler leur frère et beau-frère, officier en retraite à Paris, et 2° Mr Buiron curé du Plantay, agissant au nom de Mgr l'évêque de Belley, a été convenu de ce qui suit: Mme Chalavant et M. Dagailler son frère vendent à M. Buiron une propriété qu'ils possèdent indivisement au Plantay, dénommée le Fayet, contenant approximativement 77 hectares, avec bâtiments, cheptel, etc... telle que la dite propriété est actuellement cultivée par le fermier Pierre Jeoffroy. L'acquéreur entrera en possession le onze novembre 1859, époque à laquelle les vendeurs auront dû s'entendre avec le fermier pour l'indemniser, et qu'il ait cessé l'exploitation, et vidé les lieux. Le prix de la présente vente est convenu à 40 mille francs. Le tiers de la dite somme sera payé le onze novembre 1859 sans intérêts. Le tiers à même époque en 1860 et le dernier tiers à la même date en 1861 les 2 derniers tiers avec intérêts et les impôts seront payés par les acquéreurs à dater du 1er Janvier 1860. Il sera à réquisition passé acte authentique des présentes au nom de Mgr l'Evêque et il sera remis alors par les vendeurs tous les titres de la propriété. Le curé du Plantay alla vite trouver l'évêque pour lui annoncer la bonne nouvelle, puis le notaire Guillon l'invita dans un petit dîner de famille, où une bouteille tirée du coin réservé aux amis ou aux jours solennels, vint exprimer la part de bonheur qu'il prenait à la réussite de (sa) petite mission22.
20. Ann. Dombes, A n° 30, p. 30. 21. Ann. Dombes, A n° 30, p. 33. 22. Ann. Dombes, A n° 30, p. 34.

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Construction

du monastère

Avant de penser recevoir des moines, il fallait construire. Pour mener à bien ce vaste projet, l'évêque fit appel à deux architectes lyonnais, MM. Bernoux et Bossan. Si le premier reste peu connu, Pierre Marie Bossan (1814-1881), converti à Ars en 1852, jouissait d'un prestige grandissant. Après les Dombes, il entra dans l'ère des grands projets: La Louvesc, Ars et surtout Fourvière. Avec l'évêque de Belley, il séjourna une semaine au monastèremère de la future fondation, N.-D. d'Aiguebelle, pour étudier l'art cistercien. En effet, l'architecture d'un monastère de ce type répond à des règles rigoureuses. Il y a un plan cistercien dont le caractère se traduit surtout par un esprit de simplicité et de pauvreté qui tend à un art spirituel. Pierre Marie Bossan sut s'en approcher en renonçant à toute décoration excessive. La ligne du monastère est sobre: la facade de 120 mètres de long comporte seulement un décrochement central, destiné à mettre l'église conventuelle en valeur, selon la tradition, coeur du monastère. Pensant développer les constructions de celui-ci dans un parallélisme absolu, il avait projeté deux cloîtres et deux clochers. Le manque de moyens financiers empêcha la réalisation du projet et le deuxième cloître et le deuxième clocher ne furent jamais construits23. Il fallait choisir aussi l'emplacement de la construction. Ce choix n'était pas de minime importance pour la facilité de l'exploitation, la salubrité, la solitude, les communications, etc. L'agriculture demandait qu'il soit central. On hésita entre le Fayet et les Mouilles. Le Fayet offrait sa solitude et son pays désert, mais humide, les Mouilles une petite butte morainique de 5 ou 6 mètres d'altitude entre deux bosquets. Ce lieu-dit était environné d'étangs plus ou moins vaseux, que l'on dessécherait et que l'on remplacerait par de belles cultures24. En 1860, on prépara les matériaux. La Dombes ne possède ni forêts importantes, ni carrières. Seuls s'y rencontrent les cailloux des moraines et la terre, mais les premiers ne sont pas assez abondants pour une construction de l'importance d'une abbaye. On se
23. Arch. Dombes, plan du monastère et vue cavalière. - Anselme Dimier, Recueil de plans d'églises cisterciennes. Commission d'histoire de l'Ordre de Cîteaux, Paris, 1949, pp.15-19. 24. Ann. Dombes, A n° 30, pp. 57-58. - L. Josserand, op. cit., p. 12.

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rabattit sur la terre, essentiellement de l'argile. La Dombes est un pays de pisé, mais ce matériau n'est employé que pour les bâtiments d'exploitation. L'utilisation de la pierre était exclue. Les pierres utilisées pour la décoration provenaient de Pierrelatte (Drôme) et de Saint-Germain-de-Joux, près de Nantua (Ain). Le seul transport d'un mètre cube de pierres depuis Pierrelatte était facturé 16 francs25. A titre de comparaison, un manoeuvre était payé 2 francs par jour en 1860. Les anciens châteaux et la tour du Plantay témoignent de l'ancienneté de l'utilisation de la brique dans la Dombes. M. Guillebeau, fondé de pouvoir de Mgr de Langalerie pour la construction du monastère, fit appel à des briquetiers belges. On savait que des ouvriers belges avaient fourni des briques sur plusieurs points de la Dombes à un prix très modique. Le château du Marinet avait été construit par eux vers l'an 1835 (...)Mgr informé de l'économie qu'il y aurait à les faire travailler se décida volontiers à les mander, dès que les beaux jours parurent constants26. Douze briquetiers arrivèrent en 1860 et reçurent 6.662 frs pour 515.000 briques. L'extraction de l'argile, réalisée sur place, donna naissance à un bassin rectangulaire de 1.700 m2. Les briquetiers logèrent à la locaterie de la Reverdière. On nivela un terrain pour sécher les briques au soleil; elles étaient recouvertes de claies en paille en cas de pluie. La cuisson se faisait en plein air sans four, non loin de l'étang Flèche, où l'eau fut puisée pour pétrir la brique. L'eau de l'étang ne suffisant pas, on creusa deux puits. Fin 1860, les Belges s'en allèrent laissant 1.500.000 briques prêtes à être employées. Ces briques, fragiles et grossières, n'ont servi que pour le gros des murs. Les plotets, briques moulées et soigneusement façonnées, furent achetées à la briqueterie du Châtelard27. Dès le début de 1861, on commença à dresser les murs, avec, comme entrepreneurs, MM. Bonnerue, de Saint-Trivier-sur-Moignans (maçonnerie), Chanut, de Bourg-enBresse (taille de quelques pierres), Dambielle, de Chalamont (charpente). L'évêque décida que l'on bâtirait d'abord l'église puis les cloîtres. Il avait envisagé de ne construire qu'un oratoire: Les premiers plans m'ont effrayé, cependant je compte sur Dieu par
25. Arch. Dombes, A n° 63, Factures. 26. Arch. Dombes, A n° 30, p. 56. 27. L. Josserand, op. cil., p. 12.

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l'entremise de la T. S. Vierge et de St. Joseph, écrivit-il à M. Guillebeau, de sorte qu'il accepta le plan proposé au lieu du modeste oratoire à trente mille francs qu'il avait cru suffisant. Le 26 février 1861, Mgr de Langalerie relança M. Guillebeau : Commencez-vous, Cher Monsieur? Il faut nous hâter pour ces fondations. Savez-vous que dans la demi-heure que je vous donnerai en passant samedi 9 mars au matin, je voudrai bénir et poser la première pierre? Chanut m'a dit aujourd'hui qu'il avait 30 ouvriers pour nos pierres de taille et qu'il pourrait en faire porter quelques-unes pour le jour indiqué. Que la T. S. Vierge nous soit propice dans toute cette grande oeuvre. Bonjour au bon curé et à toute la famille28. Le 9 mars 1861, Mgr de Langalerie posa la première pierre... si l'on peut dire! Il n'y avait encore que quelques mètres de fondation et la pierre n'était pas là ! L'entrepreneur en avait bien envoyé une, mais elle était restée embourbée à l'entrée du champ que l'édifice religieux devait couvrir. L'évêque dut se contenter de quelques pelletées de ciment dont il emplit un bol qu'il bénit et déposa à l'angle Sud de la petite nef. Puis il suivit le tracé des fondations, en les aspergeant d'eau bénite...! Un assistant dit qu'on avait fait à peu près comme à un enterrement29 ! En mai 1861, le chantier était en pleine activité. M. Guillebeau surveillait les travaux en lien avec l'évêque30. Les pierres des colonnes qui supportent les voûtes de l'église furent tirées de la carrière de Montmerle, située dans le Revermont, à 3 lieues audelà de Bourg-en-Bresse. C'est pourquoi Mgr de Langalerie pouvait écrire à M. Guillebeau, le 19 août 1861 : J'ai grand peur que nous n'arrivions point à couvrir (l'église) cette année 1861. L'entrepreneur de la maçonnerie se désole. Les pierres n'arrivent pas. Les ouvriers ne savent que faire. Je l'ai encouragé... J'ai oublié de vous parler du vitrail. Un riche verrier amateur, à Orléans, offre celui du milieu. M. Rapou sera libre de faire travailler l'artiste qu'il voudra choisir, mais il nous faudra combiner le choix des sujets. Je sais que le P. Abbé d'Aiguebelle (Dom Gabriel Manbet) nous viendra. Nous irons manger chez le cher curé du Plantay. Il faut qu'il sache que les Trappistes font maigre.
28. Ann. Dombes, A n° 30, p. 76. 29. Ann. Dombes. A n° 30. pp. 76-78. 30. Les archives de N.-D. des Dombes Guillebeau.

possèdent

27lettres

de l'évêque

de Belley à M.

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Nous serons tous Trappistes ce jour-là. Une omelette accompagnée, c'est tout ce que je permets. Je prie bien pour vous tous. Nous avons le beau temps. Il faut encourager les ouvriers3!. Apprenant que les vitraux avaient été rejetés par les Chapitres Généraux des Cisterciens, le Dr Rapou préféra offrir une statue qui resta au fond de l'abside jusqu'à la rénovation de l'église après le Concile Vatican II (1962-1965). L'insalubrité de la Dombes apportait son tribut de difficultés. Le chantier se poursuivit jusqu'à l'arrivée des moines et au-delà. Chaque année, en mai et en juin, il était arrêté à cause des fièvres qui frappaient les ouvriers. Des arrangements furent pris à l'hôpital de ChaI amont pour que les plus malades fussent reçus aux frais de l'évêque. Les briquetiers belges furent épargnés; l'annaliste l'attribue à leur bonne conduite et à leur tempérance. En 1861, ils étaient six et fabriquèrent 500.000 briques. L'église, sans ses voûtes, et la sacristie furent couvertes avant les grands froids. Pendant l'hiver, on changea d'entrepreneurs et on confia à des ouvriers de Lyon la construction des voûtes qui demandaient plus d'habileté. Dès les premiers beaux jours de 1862, elles s'élevèrent dans les airs, se reposant à peine sur les colonnes qui étaient préparées pour leur servir de point d'appui. On construisit ensuite le chapitre, qu'on dota d'une voûte comme à l'abbaye d'Aiguebelle. Le travail de cette année 1862 fut considérable : des bâtiments qui entourent le préau furent construits32. La vieille maison des Mouilles fut détruite par un incendie en 1862. Elle était bâtie à l'antique, c'est-à-dire avec des poutres en bois se croisant et de la terre à pisé dans les compartiments. Comme elle était assurée, Mgr de Langalerie reçut 1.900 francs de dédommagement. Le fermier, M. Alognon, se retira, laissant quelques bestiaux et un peu de mobilier agricole pour payer les arrérages. Le bail du Fayet touchait aussi à sa fin. M. Guillebeau trouva le moyen de ne pas laisser les terres incultes et de les livrer aux moines à leur arrivée en se faisant lui-même le régisseur des deux domaines. Il appela une famille au Fayet : elle cultiverait les deux domaines pour mille francs, comme simples domestiques33.
31. Ann. Dombes, A na 30, pp. 81-82. 32. Ann. Dombes, A na 30, pp. 82-84. 33. Ann. Dombes, A na 30, pp. 87-88.

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En 1863, malgré les fièvres qui touchèrent les ouvriers plus qu'auparavant, les travaux exécutés furent considérables: cave, bâtiment côté Ouest, briquetages de deux dortoirs. Pour faire des économies, on voulut construire certains murs en cailloux et briques, mais les cailloux coûtaient trop chers. On se mit aussi aux cloîtres. Avant l'installation des moines, on ne construisit que les deux côtés les plus importants, de l'église au réfectoire34. Enfin, on commença un bâtiment détaché, placé au Levant sur le pli de terrain entre l'étang Leigneux et Sathonay ; il devait servir pour l'étable puis, peut-être, pour un moulin à vent. Il fut construit en pisé par les ouvriers de Villars-les-Dombes35. En effet, parallèlement à la construction du monastère, des ouvriers de la Dombes construisaient les premiers bâtiments d'exploitation. Les ateliers, en pisé, furent élevés très lentement; ils étaient destinés à la forge, à la menuiserie et et au pressoir; le bâtiment dit de la Vierge, destiné à abriter un moulin à vapeur, fut construit en pierre blanche du Revermont, et le bâtiment dit de Saint-Joseph, en pisé. Il devait recevoir au rez-de-chaussée, buanderie et boulangerie, et dans les étages, les logements des vachers; tous deux avaient des caractéristiques voisines, soit 300 mètres carrés au sol et une quinzaine de mètres de hauteur34.

34. Ann. Dombes, A n° 30, pp. 91. 35. Ann. Dombes, A n° 30, p. 92.

Au verso: Vue cavalière de l'abbaye N.-D. des Dombes d'après le plan primitif. Par suite du manque de ressources, un seul clocher (celui de droite) fut construit, ainsi que la façade de l' hôtellerie, à gauche de l'église. 37

38

5

Le recrutement des moines
Pour créer un monastère, il faut de l'argent, un terrain et des constructions, il faut aussi... des moines. Ce fut pour Mgr de Langalerie une préoccupation parallèle aux autres. Mgr Chalandon avait pensé le premier aux Trappistes. Son successeur reprit l'idée. Pour cela, il fallait entrer en rapport avec l'Ordre des Cisterciens de la Trappe. Le docteur Rapou eut ce rôle. Il rencontra Dom François-Régis de Martrin-Donos, premier Abbé de N.-D. de Staouëli, près d'Alger, et Procureur général de l'Ordre à Rome, de passage à Lyon et en route pour le Chapitre général de 1858. Il lui présenta le projet avec l'espoir de sa collaboration. Le P. Procureur fut réservé car l'insalubrité du pays et la maigreur des fonds lui firent craindre que le projet soit sans lendemain. Néanmoins, fort de l'expérience qu'il avait acquise dans la fondation de Staouëli, il donna des conseils et indiqua les moyens par lesquels on pourrait réussir. Mgr de Langalerie était tenace et son but bien arrêté!. Au cours d'un voyage qu'il fit ensuite dans son pays natal, Sainte-Foy-IaGrande, dans le Bordelais, et d'un pèlerinage au célèbre sanctuaire de Verdelais dans l'Entre-Deux-Mers, entre Langon et Libourne, le hasard le mit en présence de l'Abbé d'Aiguebelle, Dom Gabriel Monbet2, qui, rentrant du Chapitre Général de 1858, allait visiter la soeur d'un moine d'Aiguebelle, le marquis Adhémar d'Abzac de Ladouze. Avec vigueur, l'évêque de Belley demanda des
1. Louis Josserand, L'abbaye Notre-Dame des Dombes. Visages de l'Ain, n° 160,1978, pp.l1-12. 2. Avec qui il avait été lié autrefois quand le futur Abbé d'Aiguebelle était l'abbé Monbet, au diocèse de Toulouse. L'abbé de Langalerie avait été un chaud partisan de la fondation trappiste à Sainte-Marie du Désert (in B. Delpal, Le silence des moines. Les Trappistes au X/Xe siècle. France. Algérie-Syrie. Beauchesne, Paris, 1998, p. 234).

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moines au P. Abbé d'Aiguebelle : - Cette fondation est nécessaire, dit-il, et je compte sur vous. - Monseigneur, répondit l'Abbé, la chose n'est pas possible; nous ne sommes point en mesure et je viens de refuser à Mgr l'évêque d'Agen qui sort d'ici pour le même motif3. - Que Mgr d'Agen s'arrange; pour moi, il me la faut, répliqua l'évêque. Au surplus, je ne demande que des hommes, je donne tout le reste, des terres, une église, un monastère tout neuf et sur le plan que vous voudrez. Je ne vous veux que lorsque tout sera prêt à vous recevoir. - La tentation est bien forte, Monseigneur, il faut l'avouer,' mais cela ne dépend pas de moi. Le consentement et l'approbation du chapitre général sont nécessaires. C'est à l'assemblée générale des Abbés que la demande doit être faite. L'évêque prit note de cette manière de procéder afin de la mettre à exécution le moment venu. L'entretien eut lieu le 30 septembre 18584. Quelques jours plus tard, Mgr de Langalerie commençait la visite pastorale de la Dombes. Revenu à son monastère, l'Abbé d' Aiguebelle raconta l' entrevue à ses moines qui se dirent honorés, sans autre réaction, puis bientôt on n'en parla plus5. Mais Mgr de Langalerie n'oubliait rien. Etant venu à l'abbaye d'Aiguebelle le 8 janvier 1859, on lui présenta deux moines originaires de son diocèse. L'un dit au vicaire général Buyat qui accompagnait l'évêque: Nous mourrons là à petit feu... Le Plantay est encore le cloaque de la malheureuse Dombes. Mieux vaudrait nous appeler sur les débris de quelque Chartreuse dont le département de l'Ain abonde. Le vicaire général, son ancien condisciple, répondit froidement: On desséchera " vous aurez de belles terres au lieu de vos rochers d'Aiguebelle. Vous n'avez qu'à prendre vos bréviaires sous le bras et venir. On attend de vous des exemples de bonne culture. Dans une autre contrée, cela ne ferait pas notre affairé. Néanmoins, la persévérance de l'évêque de Belley, sa ferveur, sa foi en son oeuvre, ébranlèrent les hommes et conquirent les coeurs7.
3. Dom Gabriel n'était pas décidé à se séparer de ses moines de choeur et surtout de ses prêtres, dont le nombre était insuffisant. En 1856 et en 1858, il avait déjà refusé de renforcer la communauté de Staouëli (in B. Delpal, op. cÎt., p. 239). 4. Ann. Aiguebelle, II, pp. 477 et ss, et François Martin (abbé), Notice sur lafondation du monastère de la Trappe de Notre-Dame des Dombes, Bourg, 1866, pp. 19-20. 5. Ann. Dombes, A 30, p. 21. - Louis Josserand, op. cit., p. 12. 6. Ann. Dombes, A 30, p. 35. 7. Ann. Dombes, A 30, p. 36.

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En février, se souvenant de l'avis de Dom Gabriel, l'évêque de Belley écrivit à Dom Timothée Gruyer, Abbé de la Trappe, Vicaire général de l'Ordre des Cisterciens réformés, qui lui répondit le 10 mars 1859 : Si j'ai tardé à répondre à la lettre que votre Grandeur m'a fait honneur de m'écrire le mois dernier, c'est uniquement parce que je tenais à savoir du Rd. Père Abbé d'Aiguebelle qui avait pu donner lieu à tous ces bruits dont les journaux ont retenti au sujet de cette fondation des Dombes. Maintenant je puis vous dire, Monseigneur, que ce mode de fondation par vous proposé est on ne peut plus conforme à l'esprit de nos Pères. Ils voulaient que dès le jour même de prise de possession la règle put être en vigueur et que les grands embarras ordinairement inséparables des fondations fussent épargnés aux nouveaux religieux. C'est ainsi que je conçois la fondation, aussi celle que vous nous proposez, Monseigneur, à cet égard serait donc tout-à-fait de mon goût, mais sous d'autre rapport, je crains beaucoup qu'elle ne trouve une forte opposition parmi les membres du Chapitre,. je ne vous dissimulerai pas, Monseigneur, qu'une des grandes difficultés à mes yeux, c'est la pénurie de sujets. Le Rd Père d'Aiguebelle a pu vous révéler toute ma pensée à cet égard. Je ne puis supporter ces chétives fondations qui font la torture des supérieurs et ne sont
rien moins qu'édifiantes dans l'Eglise

(...) Il

y a longtemps

qu'on

a dit : petite communauté, grande irrégularité,. l'expérience de chaque jour en est la preuve. Je ne prétends pas par là vous porter à tout abandonner, Monseigneur, je veux seulement vous faire part de mon impression. Si votre Grandeur désire que cette fondation soit proposée au chapitre général qui aura lieu en septembre, il serait nécessaire qu'un mémoire consciencieux sur les avantages et les désavantages de cette fondation nous fût adressé avant cette époque8. L'Abbé craignait les dangers d'une fondation mal assurée tant matériellement que spirituellement. Le 29 mars 1859, l'Abbé d'Aiguebelle écrivait à l'évêque de Belley: Lafondation de N.-D. des Dombes a toujours mes sympathies et celles de mes Frères, mais je pense que, comme toutes les oeuvres de Dieu, elle souffrira de grandes contradictions. Même si ces contradictions nous obligeaient à y renoncer, j'espère que Votre Grandeur trouverait un autre moyen de réaliser son pieux
8. Arch. Evêché de Belley.

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désir d'être utile par une fondation religieuse à cette partie si intéressante de son diocèse. La difficulté la plus sérieuse viendra du climat. Des personnes bien intentionnées et désirant vivement nous voir établis dans le pays des Dombes, nous ont fourni des détails peu encourageants à ce sujet. L'air est malsain et fièvreux, l'eau n'est pas bonne et on (n') en trouvera pas facilement pour un moulin,' on ne peut vivre en ces contrées qu'en buvant du vin pur et en mangeant de la viande,' c'est la condition sine qua non pour tous les propriétaires qui y sont à demeure. Voilà, Monseigneur, ce qu'on nous a dit et si ces données sont exactes, des moines vivant de légumes cuits au sel et n'usant de vin qu'en très petite quantité, mourront avant d'avoir opéré le changement que l'on espère obtenir par leurs moyens. Je vous avoue, Monseigneur, que nous ne nous sentons pas le courage de recommencer les épreuves de Staouëli9. Des épreuves trap grandes sous le rapport matériel entraînent la ruine de la régularité et de l'esprit religieux: voilà treize ans que nous essayons de faire de Staouëli une maison vraiment monastique et nous venons à peine d'y réussir, après des traverses et des contradictions inouïes. Dernièrement un des propriétaires du terrain que vous allez acheter disait à un de nos religieux qu'on ne voulait point de religieux d'Aiguebelle parce qu'ils étaient trop sévères: que telle était la pensée de Monseigneur de Belley lequel craignait que ses Prêtres ne voulussent pas venir dans la Trappe des Dombes si elle était habitée par nous. Ce propriétaire ajoutait que l'on s'était adressé au RP. Abbé de Sept-Fons mais qu'il avait malheureusement

(...) refusélO.

9. Le monastère de N.-D. de Staouëli, ou Trappe d'Afrique, avait été fondé le 20 août 1843, par des moines d'Aiguebelle, au Nord de la Mitidja et à l'Est de Sidi-Feruch. Dans la convention préparée avec le gouvernement et signée en juillet 1843, l'administration avait mis à la disposition des moines un millier d'hectares couvert d'épineuses broussailles, d'un sol aride et desséché. envahi par les palmiers nains et infesté de bêtes sauvages, sans construction, les religieux habitant d'abord des cabanes en bois. Les défrichements furent effectués par environ deux cents condamnés mis à la disposition des moines par le maréchal Bugeaud. La mortalité fut tout de suite élevée et l'été 1844 fut catastrophique de ce point de vue (in B. Delpal, op. cit., pp. 149-194). 10. Dans une lettre du 3 janvier 1859, M. Guillebeau avait écrit au Dr Rapou : D'après tes renseignements Monseigneur de Belley penchait pour introduire en Bresse des Trappistes mitigés. J'en ai parlé à notre curé (M. Buiron). Il a prétendu que les trappistes mitigés avaient un avantage sur les autres en ce sens qu'ils prenaient plus de part à l'administration religieuse que les trappistes réformés. Ainsi, ils prêchent dans les communes environnantes, ils confessent, ils visitent les malades, etc (page suivante).

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Quelque temps auparavant j'avais appris de la même source mais par une autre voie, qu'on avait écrit à nos Pères de Belgique pour en avoir au moins quelques-uns avec nous afin de dessécher les marais. Si ces renseignements parvenaient au chapitre général et qu'ils eussent une certaine portée, ils pourraient nuir(e) au projet. Je pense, Monseigneur, que votre mémoirell suffit et que la présence d'un de vos Grands Vicaires au Chapitre n'avancerait pas l'affaire. Si vous me le permettez, en me rendant à la Grande Trappe, je passerai par les Dombes afin de donner à nos Révérends Pères des renseignements pris sur les lieuxl2. Optimiste, Mgr de Langalerie répondit quelques jours après: On vous a fait, mon Révérend Père, quelques observations auxquelles il est propre que je réponde. On vous a dit que le climat était malsain et fiévreux et que l'eau était mauvaise. Lorsque j'ai eu l'honneur de vous voir je ne vous ai pas présenté le climat de la Dombes comme un climat d'une salubrité paifaite. Je sais qu'il est humide à cause des étangs qui restent à dessécher, mais l'insalubrité n'est pas telle qu'on ne puisse s'en préserver. Vos pères se trouvent dans d'excellentes conditions pour avoir peu à redouter l'humidité. Ils sont vêtus de laine, ils ont un régime régulier. Si les habitants étaient vêtus d'une manière aussi convenable, s'ils pre(Fin de la page précédente) Toutes choses qui. selon notre curé, ne se rencontrent pas chez les trappistes réformés qui ne sortent pas du tout de chez eux selon lui. Il s'agit de savoir ce qu'il y a de vrai. Nous avons réellement besoin d'un ordre religieux qui suppléât un peu aux curés. qui fût un secours pour les paroissiens éloignés de leur église. Avant donc d'écrire à Monseigneur je désirerais que tu me donnasses des renseignements à cet égard. Je partage pleinement ta manière de voir à l'égard des trappistes réformés et je suis persuadé que plus la somme de prières, d'expiation, de mérite, sera grande, plus les effets en seront avantageux pour ce pays. Mais je crois aussi très désirable que l'ordre religieux établi ici exerce une action extérieure sur la population et si les trappistes mitigés devaient avoir cet avantage sur les autres, je m'expliquerais la préférence de notre évêque (Arch. Dombes, A n° 6). - D'après B. Delpal (op. cÎt, p. 236), le Dr Rapou père fréquentait Dom Orsise, Abbé d'Aiguebelle avant Dom Gabriel, et échangeait de la correspondance avec Dom François-Régis, premier Abbé de Staouëli. Eprouvant la même inclination que son père pour la Trappe, le fils estimait que, pour mieux frapper hydre des miasmes, il fallait faire appel à des moines de la l' Nouvelle Réforme pour les raisons que nous venons de lire. Bernard Delpal conclut: Cette conviction se situait à l'opposé de l'attente des prêtres de la région qui attendaient un renfort paroissial. Cela explique probablement la réaction du curé du Plantay. D'après les dates des lettres de M. Guillebeau et de Dom Gabriel, il est probable que le Dr Rapou avait évoqué le sujet entre-temps avec l'Abbé d'Aiguebelle. Il. Ce Mémoire, rédigé par Mgr de Langalerie après sa visite à Aiguebelle, fut adressé à Aiguebelle et lu au réfectoire. Il fut envoyé au Chapitre Général le 3 septembre 1859. 12. Arch. Evêché de Belley.

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