Criticisme et religion

De
Publié par

La religion reste incompréhensible sans la liberté humaine: la question du mal, l'énigme de l'existence, l'interrogation quant à sa destination ultime, l'insondable mystère de nos contradictions trouvent, dans le criticisme kantien, un décryptage de leur expression religieuse. Ce n'est pas simplement une explication qui est donnée, c'est une voie qui est ouverte: la raison est amenée à découvrir le contenu moral et philosophique de ce que les individus attendent de la théologie.
Publié le : samedi 1 mai 2004
Lecture(s) : 72
EAN13 : 9782296352360
Nombre de pages : 186
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

CRITICISME ET RELIGION

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Bruno Péquignot et Dominique Chateau
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thélnatiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronolniques. Déjà parus Régis DEFURNAUX, Les cathédrales sauvages, 2004. Benjan1in DELANNOY, Burke et Kant interprètes de la Révolution française, 2004. Christophe COLERA, Individualité et subjectivité chez Nietzsche, 2004. Samuel DUBOSSON, L'imagination légitimée. La conscience imaginative dans la phénoménologie proto-transcendantale de Husserl, 2004. Pierre V. ZIMA, Critique littéraire et esthétique, 2004. Magali PAILLIER, La katharsis chez Aristote, 2004. Philippe LAURIA, Cantor et le transfini, 2003. Caroline GUIBET LAF AYE, f(ant. Logique du jugement esthétique, 2003. Manola ANTONIO LI, Géophilosophie de Deleuze et Guattari, 2003 Régis LECU, L'idée de perfection chez Giordano Bruno, 2003 Guillaun1e ZORGBIBE, Les paradoxes de la loi, Saint Augustin etKierkegaard,2003 Ulrich STEINVORTH, Ethique classique et éthique moderne, 2003. Mohan1ed Kan1el Eddine HAOUET, Camus et l'hospitalité, 2003. Patricio RODRIGUEZ-PLAZA, La peinture baladeuse. Manufacture esthétique et provocation théorique latinoaméricaine, 2003.

Journées d'échanges

organisées par

Monique Castillo
(Université de Paris XII)

CRITICISME ET RELIGION

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan !talia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6015-5 EAN: 9782747560153

Les Rencontres du Thil, septembre 2000

PRÉSENTATION

Criticisme et Religion a été le sujet choisi pour les premières Rencontres du Thil, parce qu'il s'agissait de repartir de Kant pour aborder la question de la religion. Depuis quelques décennies, le Kantisme trouve une nouvelle audience dans les esprits, principalement dans le domaine de la philosophie du droit et de la politique. Les principes fondateurs des droits de l'homme ainsi que l'évolution surprenante du concept d'espace public paraissent tisser la trame d'une culture philosophique européenne largement marquée par le Kantisme. Mais la question religieuse restait un peu en marge de cette illustration posthume ou plutôt, de cette nouvelle actualité du Kantisme. Or la question religieuse, plus que jamais, réclame une approche critique, une sagesse critique qui puisse se placer dans la mouvance du kantisme. Le criticisme, en effet, ne se borne pas à dévoiler la genèse de nos illusions, il restaure en même temps l'usage de nos facultés rationnelles. Il découvre ainsi ce qui peut lier la raison et la croyance, il explore la part de vérité morale du fait religieux. Le thème choisi a pu être aussi l'occasion de mettre en œuvre une double ambition: d'un côté, l'ambition de la rigueur et de l'érudition; de l'autre, l'ambition de la mise à l'épreuve de l'actualité. S'agissant de rencontres internationales, les esprits les plus qualifiés dans la connaissance du Kantisme et de l'Idéalisme allemand on pu faire état de leurs travaux et les confronter à d'autres perspectives: l'état des recherches se trouve ainsi mis à la disposition des étudiants et des chercheurs intéressés. S'agissant de rencontres ouvertes aux systèmes de pensée contemporains, il a été possible d'examiner la relation entre raison et religion en utilisant les ressources de la logique et de la pragmatique.

Ainsi, le traitement critique des questions religieuses se trouve rapporté à son origine et examiné dans son histoire jusqu'au terme où de nouveaux instruments d'analyse viennent régénérer la manière de s'étonner, de s'interroger et de comprendre. Je remercie les personnalités qui ont contribué à ces Rencontres et à cet ouvrage pour la qualité de leurs travaux et leur disponibilité. Il y a là une manière de travailler en commun tout en partageant quelques jours de vie commune qui donne au résultat final une unité qui tient à un mixte d'exigence de scientificité et de franche convivialité.

Monique Castillo

8

LA THÉOLOGIE

RATIONNELLE

DANS LE COURS DE MÉTAPHYSIQUE DESANNÉES70(METAPHYSIQUEPOLIT~

Dans la présente étude, on se propose de présenter un segment et un aspect de la pensée kantienne qui sont, d'une certaine manière, moins visibles, et qui, pour un certain nombre de raisons, n'ont que peu retenu l'attention des spécialistes, à savoir ce que Gerhard Lehmann a appelé le "Vorlesungskant"l, le Kant des Leçons ou des cours. A l'intérieur de l'ensemble des documents disponibles à ce sujet, on procédera à deux découpages: 1. Un découpage dans le temps. On sait que Kant a enseigné de 1755 à 1796, donc pendant plus de quarante ans. Lehmann a fait remarquer que son activité principale (Haupttiitigkeit) consistait à faire cours2 - une remarque qui ne vaut certainement pas de façon inconditionnelle - le volume horaire hebdomadaire pour les années 70, 80 et 90 variant entre 8 et 14 heures; pour les années 50 et 60 où Kant n'était pas encore professeur attitré, ce volume dépasse 20, parfois même 30 heures hebdomadaires3. Nous nous limiterons ici à une enquête sur le seul cours de métaphysique des années 70 dont nous possédions des notes d'étudiants; ce cours est
connu sous le nom de son éditeur Karl Heinrich Ludwig Politz. Ce cours nous semble en effet particulièrement pertinent en ce qui concerne l'étude de la genèse de la pensée critique, étant donné qu'il constitue, à côté des Réflexions et des lettres, la seule trace de l'état d'avancement de la pensée kantienne durant cette décennie silencieuse qui précède la parution de la Critique de la raison
4

pure.
1

5

Gerhard Lehmann, Einführung in Kants Vorlesungen, in : Beitrage zur Geschichte und Interpretation der Philosophie Kants, Berlin 1969, p. 68. 2 Cf ibid. 3 Par exemple au semestre d'été 1761. 4 Immanuel Kant's Vorlesungen über die Metaphysik, Erfurt 1821 (Repr. : Darmstadt 1975). Nous indiquerons les références dans le texte d'après la pagination de l'édition originale, reprise dans l'édition des œuvres de Kant (Kant's gesammelte Schriften), par l'Académie des sciences de Berlin et successeurs, Berlin 1972, vol. 28.1. 5 Cf. Robert Theis, Le silence de Kant. Etude sur l'évolution de la pensée kantienne entre 1770 et 1781, in : Approches de la Critique de la raison pure, Hildesheim 1991 (Studien und Materialien zur Geschichte der Philosophie, vol. 31), p. 1-31; Gatt. Untersuchung zur

Nous savons que les Leçons de métaphysique constituent la pièce maîtresse de l'enseignement kantien: de 1755/56 à 1795/96, Kant a professé ce cours au moins à 34 reprises - il l'a annoncé 52 fois6. Par ailleurs, ce cours est, à côté des Leçons de Logique, celui qui est le mieux documenté. Nous possédons des notes d'étudiants pour un cours des années 60 (la Métaphysique Herder), pour les années 70 (la Métaphysique Politz), pour les années 80 (la Métaphysique Volckmann) et pour les années 90 (les Métaphysiques L2 [d'après le manuscrit de Leipzig], K2 [d'après le manuscrit de Konigsberg], ainsi que la Métaphysique Dohna-Wundlacken).

Les cours de Métaphysique suivent, quant à leur organisation, la grande division de la Metaphysica de Baumgarten (Ontologie, Cosmologie, Psychologie, Théologie)7. C'est cet ouvrage que Kant utilisait la plupart du 8 temps comme manuel, et là où il parle de Baumgarten, il le fait toujours avec 9 le plus grand respect. Ceci ne doit cependant pas faire croire que Kant n'ait fait qu'exposer dans ses cours la doctrine de Baumgarten. Bien au contraire, le manuel de Baumgarten constitue, pour Kant, la scène (au sens théâtral du terme) où se jouent, chemin faisant, de plus en plus, les pièces authentiquement kantiennes. Le texte de la Métaphysique Politz tel qu'il avait été édité par Politz lui-même en 1821, constitue une compilation du fait qu'il se compose de différentes pièces qui ne proviennent précisément pas toutes du même cours. Ainsi, le texte de l'Ontologie est issu d'un cours des années 80 (L2). Aussi, l'édition de l'Académie de Berlin ne reproduit-elle, au volume 28.1., que les seuls chapitres de la Métaphysique Politz qui forment un tout, à savoir la Cosmologie, la Psychologie et la Théologie (L1). En ce qui concerne la datation de la Métaphysique Politz (du moins des parties de la métaphysique dite spéciale), les avis des spécialistes sont par-

Entwicklung des theologischen Diskurses in Kants Schriften zur theoretischen Philosophie bis hin zum Erscheinen der Kritik der reinen Vernunft, Stuttgart Bad Cannstatt 1994, p. 254 ss. 6 Cf. Emil Amoldt, Charakteristik von Kants Vorlesungen über Metaphysik und moglichst vollsmndiges Verzeichnis aller von ihm gehaltenen oder auch nur angekündigten Vorlesungen, in : Gesammelte Schriften V.2, Berlin 1909, p. 173 ss. 7 Alexander Gottlieb Baumgarten, Metaphysica (1739)~ Halle 1779, 7e édition (Reprint: Hildesheim 1982) 8 Exceptions: 1756/7: Baumeister; 1757; 1758; 1763/4. 9 Cf. par exemple Von der Einrichtung seiner Vorlesungen in dem Winterhalbenjahre von 1765..66, in: Kant's gesammelte Schriften, Berlin 1912, vol. 2~p. 308. Dans la suite, les références à cette édition des œuvres de Kant se fera par indication du volume et de la page, précédés de Ak.

10

tagés10. Tandis que Benno Erdmann plaidait respectivement

pour le semestre

d'hiver de 1773/4 comme terminus a quo et une période de peu postérieure à cette date, Emil Arnoldt propose, quant à lui, une fourchette allant de la fin des années 70 (1778/9) à 1784/5. Paul Menzer pense - sur la base d'une remarque où il est question d'une découverte concernant les bornes de la raison et dont Kant dit qu'elle lui a coûté beaucoup de peine - que le cours en question a dû être professé immédiatement avant la publication de la Critique de la raison pure, donc en 1778/9 ou en 1779/80. Gerhard Lehmann estime que, en fin de compte, la seule certitude qu'on ait, c'est le terminus ante quem, à savoir la parution de la Critique. S'il n'est guère possible de préciser avec une certitude absolue la date exacte de ce cours, il semble toutefois que la datation d'Erdmann, en ce qui concerne le terminus a quo (1773/4) ne doit pas être retenue, en raison du fait qu'à cette époque, Johann Georg Sulzer à qui il est fait allusion dans les Leçons (p. 283) vivait encore, alors que Kant parle de cet auteur au passé. Or, Sulzer est décédé le 25 février 1779. On peut se demander si ce n'est pas à l'occasion du décès de cet auteur, somme toute mineur, mais avec qui Kant était entré en contact épistolaire lors de la publication de la Dissertation, qu'il le cite - fait par ailleurs assez rare dans les Leçons. Dans cette hypothèse, on disposerait même d'un repère assez précis pour la datation, à savoir le semestre d'hiver de 1778- 79. 2. Le sujet du présent propos comporte une indication concernant un deuxième découpage que j'ai opéré et qui est d'ordre thématique. En effet, on se limitera au seul problème théologique, c'est-à-dire au traitement kantien du problème des preuves de l'existence de Dieu, de ses attributs et des thèmes connexes. A travers la présentation de ce thème, on voudrait montrer comment Kant conçoit le discours théologique dans sa teneur positive. Sur la base de l'exemple de la théologie, on fera voir qu'à son point de naissance, ce n'est pas tant la "destruction" de la métaphysique qui se trouve à l'avant-plan de la réflexion kantienne, mais bien plutôt sa transformation sous les prémisses d'une nouvelle théorie de la raison qui est en train d'être mise en place.

Je pense qu'une telle vision des choses n'est pas sans conséquences pour une relecture de la première Critique, et notamment de la Dialectique transcendantale dont il importe de revoir l'ordre des raisons.

10

Cf Gerhard Lehmann, in : Ak. 28.2.2., p. 1340 88.

Il

A. La structure du chapitre sur la théologie naturelle dans la Métaphysique Politz. Problèmes de construction
Nous commencerons par faire quelques remarques introductives au sujet de la structure même de l'exposé kantien de la théologie dans le cours de métaphysique en question. A cette fin, il importe d'abord de porter un bref regard sur le manuel de Baumgarten. Le chapitre sur la théologie naturelle y comporte deux parties: une première portant sur le "conceptus Dei" (~ 803 ss.), la seconde sur les "operationes Dei" (~ 926 ss.). La première est subdivisée en trois sections: 1° l'existence de Dieu; 2° l'intellect de Dieu (9 863 ss.) ; 3° la volonté de Dieu (9 890 ss). La deuxième partie est divisée en cinq sections: 1° la création du monde (9 926 ss.) ; 2° la finalité de la création (9 942 ss.) ; 3° la Providence (~ 950 ss.) ; 4° les décrets divins (~ 976 ss.) ; 5° la Révélation (~ 982 ss.). Comment se présente l'organisation de la théologie rationnellell dans la Métaphysique Politz? Le cours débute par un petit chapitre, intitulé Einleitende Begriffe, suivi d'un chapitre portant sur la division de la théologie. Vient ensuite le premier grand chapitre sur la "reine rationale Theologie" (la théologie rationnelle pure) qui comporte trois sections: a. la théologie transcendantale; b. la théologie naturelle; c. la théologie morale. Le deuxième grand chapitre est intitulé: la théologie rationnelle appliquée (angewandte rationale Theologie) (325), et est divisé, à son tour, en trois sections: création, conservation et gouvernement divins, finalité ultime du monde. Cette esquisse succincte montre déjà que Kant utilise le manuel de Baumgarten d'une façon très libre; on reconnaît la grande division en conceptus et en operationes, mais à l'intérieur de ce cadre, Kant suit d'autres voies que son auteur de référence. A vrai dire, Kant y suit, comme nous le verrons, ses propres voies. Il y a plus. Dans la partie introductive, Kant parle d'une triple théologie (dreifache Theologie) qu'il déduit d'un triple besoin de la raison: la théologie transcendantale, la théologie naturelle et la théologie morale. La théologie naturelle, à son tour, se présente sous une double modalité: comme cosmothéologie et comme physico-théologie (cf. p. 272). Cette division correspond d'ailleurs à celle que nous retrouvons dans certaines ,Réflexions12. 'après cette D

11

Chez Baumgarten: theologia naturalis ; on verra que Kant va utiliser ce terme pour désigner une partie de la théologie philosophique. 12 Cf. p.ex. Réflexion 5625, in : Ak. XVIII, p. 260. 12

division, nous aurions à faire, certes, à une triple théologie, mais à quatre preuves de l'existence de Dieu. Or, cette quadripartition n'est plus respectée au niveau de la division même de la première partie du chapitre sur la théologie rationnelle pure. Mais - fait remarquable - nous la retrouvons à l'intérieur même de la première section, c'est-à-dire dans le cadre des développements sur la théologie transcendantale. En effet, cette section se présente selon une structure relativement claire: il y est question, en premier lieu, de la théologie transcendantale proprement dite, c'est-à-dire d'une preuve de Dieu sur la base de purs concepts de la raison (p. 273 ss.) ; il y est question ensuite - Kant écrit: ''jetzt gehen wir zu den Beweisen der natürlichen Theologien - de la preuve cosmologique (p. 283 S8.), puis de la preuve physico-théologique (p. 287), enfin de la preuve morale (p. 288 ss.). Dans le cadre de ce même exposé, Kant présente également, quoique de façon sommaire, des considérations critiques au sujet de la preuve ontologique et de la preuve cosmologique. Toujours à l'intérieur de cette même première section, nous retrouvons un certain nombre de considérations au sujet des propriétés de Dieu (p. 296). Kant annonce qu'il veut déterminer de façon plus précise "die Eigenschaften dieses Wesens nachjeder Theologie" (p. 296). Celles qui se laissent déduire dans le cadre de la théologie transcendantale sont présentées toujours à l'intérieur de cette première section. Mais alors, pour ce qui est de celles qui relèvent de la théologie naturelle et de la théologie morale, elles sont traitées dans les deux sections restantes de la première partie. Quelles conclusions tirer de cet état de choses? Le manque évident d'une structure rigoureuse dans cette première section me paraît être l'indice de ce que le manuscrit que Politz a acquis et qu'il a édité constitue, du moins pour ce qui est du chapitre sur la théologie, un collage d'au moins deux cours de Kant. On pourrait même envisager à ce propos l'hypothèse - une hypothèse qui resterait à vérifier - que la couche la plus ancienne est à dater d'avant la publication de la Critique de la raison pure et que la plus récente lui est peutêtre postérieure.

B. Le discours théologique de la Métaphysique Politz: une esquisse d'une théologie philosophique à l'ombre du criticisme.
On montrera, dans ce paragraphe, comment Kant conçoit et développe l'affmnation théologique à un stade de son évolution où des axes majeurs de la future philosophie critique, tels la subjectivité des fonnes de l'espace et du temps, la limitation de l'usage des concepts purs de l'entendement aux seuls

13

objets de l'expérience sensible, la distinction entre phénomènes et choses en soi, de même que la thèse d'après laquelle un usage synthétique des concepts et des principes de l'entendement au-delà de l'expérience est dialectique, sont plus ou moins fixés et stabilisés, également au niveau notionnel, mais où l'élaboration d'une théorie positive de la raison au sens étroit du terme en est encore à ses premiers pas. Par ce terme de "théorie positive" de la raison, j'entends une argumentation sur le statut interne et la fonction de la raison (au sens étroit du terme), et, partant, sur la signification de ses assertions dans l'ensemble de l'architectonique de la raison. Nous développerons d'abord l'orientation générale de l'argumentation de Kant pour nous attacher ensuite à trois aspects plus spécifiques. La théologie est enracinée dans une tâche naturelle de la raison. Est dite naturelle une tâche qui est donnée par la nature de la raison. Dans la Métaphysique Politz, Kant parle aussi à ce propos d'un besoin de la raison - un terme qui revient à de multiples reprises. La théologie est une tâche ou un besoin naturel qui relève, d'une part de la raison théorique, d'autre part de la raison pratique (264). Cette indication est extrêmement intéressante du fait qu'elle donne lieu à une première organisation du chapitre sur la théologie rationnelle où se manifeste déjà toute l'indépendance de Kant par rapport à son auteur de référence. En effet, de cette double tâche découle, comme nous l'avons déjà fait remarquer, une triple théologie: - du besoin de la raison pure découle la théologie dite transcendantale, c'est- à-dire une connaissance de Dieu par la pure raison; - du besoin de la raison empirique découle la théologie dite naturelle; - du besoin de la raison pratique enfin découle la théologie dite morale. Nous venons de parler de "besoin", de "tâche" naturelle de la raison. Or, ce qui est remarquable, c'est le fait que celles-ci sont investies d'un pouvoir normatif: la tâche naturelle est considérée comme une tâche nécessaire. Je voudrais m'arrêter quelques instants sur ce propos. La Métaphysique Politz, ut iacet, il faut l'avouer, est très discrète à ce sujet. En fait, c'est dans le cadre du chapitre sur l'Ontologie qu'on aurait pu espérer trouver des renseignements plus précis. Malheureusement, nous n'en possédons pas le texte original. C'est donc vers les Réflexions qu'il faut nous tourner. Les Réflexions des années 73 et suiv. laissent transparaître plusieurs pistes:

- Une
13

première

est signalée

dans la Réflexion

475713 dans la distinc-

tion entre principes immanents de la connaissance considérés comme étant des
Cf. Ak. 17, p. 704.

14

principes de l'exposition des phénomènes,

et des principes transcendants,
14

qua-

lifiés aussi de principes de la rationalité ou de la compréhension

qui sont des

principes de l'unité systématique de la connaissance. Cette conception de l'unité systématique est envisagée sur le modèle syllogistique (un système de prosyllogismes ou d'épisYllogismes) qui requièrent la position d'un premier terme. Ainsi, la Réflexion 475715 parle d'une première partie, d'une spontanéité absolue, de quelque chose de nécessaire en soi: "Es ist ein erster TeH, [...] Es ist eine absolute Spontaneitat [...] Es ist etwas an sich notwendig" (Il y a une première partie [...] Il y a une spontanéité absolue [...] Il y a quelque chose de nécessaire en soi). - Une seconde piste se laisse repérer dans les Réflexions des années 1776-80. C'est ici qu'apparaît le terme "idée" pour désigner les concegts transcendants qui constituent les premiers termes. Ainsi, la Réflexion 49466 dit que les concepts transcendants ne sont pas des concepts d'objets, mais des idées, ideae, en d'autres termes, qu'il n'est pas possible de leur assigner des objets correspondants. Norbert Hinske a reconstruit l'évolution et la transformation de la notion d'idée dans les Leçons de Logique kantiennes. Il a pu montrer que c'est dans les cours des années 70 qu'apparaît la nouvelle conception de l'idée comme concept de la raison auquel ne correspond aucune intuition17. - Une troisième piste est la suivante: les Réflexions ne présentent pas d'arguments à propos de la nécessité de poser des termes premiers à titre d'idées. La Réflexion 5553, qui contient les développements les plus explicites au sujet de ce que sera la théorie des idées dans la Critique de la raison pure, qualifie la raison de "Vermogen der Ideen,,18, "faculté des idées". Kant y évoque le caractère nécessaire des idées sans pour autant le démontrer explicite-

ment.

19

Après ce rapide tour d'horizon sur la question du statut normatif de la tâche naturelle de la raison, revenons au problème théologique dans la Métaphysique Politz. Comment Kant conçoit-HIe statut de l'affirmation théologique

14

Cf. aussi Réflexion 4759, Ak. 17, p. 710. 15 Cf. Ak. 17, p. 704 16 Ak. 18, p. 38. 17 Cf. Réflexion 2836, Ak. 16, p. 539. Cf. Norbert Hinske, Kants Anverwandlung des ursprünglichen Sinnes von Idee, in : Lessico intelletuale Europeo. Idea (VIO Colloquio Internazionale Roma, 5-7 gennaio 1989). Atti a cura di M. Fattori e M.L. Bianchi, pp. 317-327. 18 Ak. 18, p. 228. 19 Cf. ibid.

15

conçue comme une tâche naturelle et partant nécessaire de la raison spéculative et pratique? Le texte de la Métaphysique Politz contient à ce sujet, dès le premier paragraphe du chapitre sur la théologie naturelle, une remarque significative: "Die Erkenntnis von Gott ist also das Ziel und die Endabsicht der Metaphysik; ja man konnte sagen: die Metaphysik ist eine Wissenschaft der reinen Vernunft, in der wir untersuchen, ob wir eine Ursache der Welt einzusehen im Stande sind" (263).( La connaissance de Dieu est donc le but et la fin finale de la métaphysique,. oui, on pourrait dire: la métaphysique est une science de la raison pure dans laquelle nous examinons, si nous sommes à même de connaî-

tre une cause du monde) . Dans cette remarque, nous pouvons observer, comme en agrandi, la manière dont Kant travaille le sens du discours métaphysique en le transformant en direction du criticisme: la connaissance de Dieu est le but, la fin de la métaphysique. Cette remarque s'inscrit d'abord sans faille dans le cadre des conceptions traditionnelles: la métaphysique est le discours dans lequel sont exposées sous forme démonstrative des connaissances objectives au sujet de la réalité suprasensible. Mais alors, en l'espace d'une demi-phrase, Kant interprète, relit et transforme cette affmnation dans le sens de sa propre démarche: la métaphysique est déclarée être une science de la raison dans le sens d'une interrogation sur son pouvoir (et implicitement, voire en priorité, sur ses limites) : elle aura à établir si nous sommes capables de connaître une cause du monde. Si on appelle "critique" cette inflexion, la question qui se pose est de savoir comment s'articule dès lors l'exposé de la théologie à l'ombre de cette perspective critique. La première opération que Kant effectue à ce propos consiste dans l'interprétation du besoin naturel lui-même. A cet effet, il part d'une argumentation de nature cosmo-théologique - la plus accessible sans doute pour ses auditeurs: l'homme penche naturellement à penser à quelque chose de différent de la nature qui en est la cause: "il doit y avoir une cause première de tout" (264). Cette cause, à son tour, est pensée comme étant dotée des attributs de la liberté et de l'intelligence, donc la cause est un Dieu (265). Or, cette argumentation du sens commun, celle de ses étudiants, et plus particulièrement l'affmnation qu'il doit y avoir une cause, est à son tour relue - et voilà la seconde opération - dans le sens suivant: dire qu'il doit y avoir une cause première de tout signifie que la raison doit présupposer un tel

20

20

A propos de la définition de la métaphysique cf. la définition de Baumgarten: "Scientia primorum in humana cognitione principiorum" (Metaphysica, lococit., 9 1). 16

être intelligent et libre (266). L'affmnation est ainsi ramenée au statut d'une hypothèse nécessaire dont la valeur est subjective. C'est ce déplacement d'une affirmation apodictique dans laquelle subrepticement est aff1ffi1éel'existence objectivement nécessaire d'une cause première vers une nécessité de la seule raison qui annonce, me semble-t-il, la direction fondamentale du texte des Leçons à propos de la théologie. Mais voici que Kant avance encore, dès le point de départ, d'un pas essentiel en affmnant : la connaissance de Dieu n'a jamais été quelque chose
de plus qu'une hypothèse nécessaire de la raison théorique et de la raison pra-

tique (p. 266). Par là même, il dévalue toutes les prétentions démonstratives de la théologie rationnelle y compris - implicitement - son propre argument développé au cours des années 50 et 60 en vue d'établir un discours théologique objectivement inattaquable, à savoir: l'Unique argument possible pour une démonstration de l'existence de Dieu de 1762. Si donc, d'une part, toute force démonstrative est déniée aux preuves de l'existence de Dieu, si, d'autre part, est soutenue la nécessité, pour la raison, de poser à titre d'hypothèse une affirmation théologique, la question est de savoir comment se déploie ce nouveau discours théologique à l'ombre du criticisme. C'est ce que nous voudrions développer sur trois points précis: a. la question de la transformation de l'argument dit ontothéologique ; b. la question du statut discursif à propos des prédicats de Dieu; c. le problème de la théologie morale

1. La transformation criticiste de l'argument ontothéologique
Par le terme d'argument ontothéologique, j'entends l'argument que Kant avait élaboré lui-même une première fois dans sa thèse d'habilitation de 1755 et qu'il a développé en détail dans l'Unique argument de 176321. Afm de saisir ce qui est en jeu dans la Métaphysique Politz à ce propos, il importe de retracer brièvement le noyau de l'argument ontothéologique tel que le présente la première partie de l'Unique argumenl2. L'argument en question prend son point de départ dans la notion du "possible", considéré comme "minimum ontologique" pour la pensée. Or, le possible - tout possible - considéré, non pas du point de vue simplement formel, c'est-à-dire comme ce qui n'est pas contradictoire, mais du point de vue matériel, c'est-à-dire du point de vue de ce qu'il y a de réel en lui, présuppose
21

Cf. notre traduction avec introduction et notes de l'Unique argument possible pour une démonstration de l'existence de Dieu, Paris 2001. 22 Cf. ibid., p. 105 SSe 17

quelque chose d'actuel en quoi et par quoi il est donné. Par conséquent, "il y a une certaine actualité (Wirklichkeit) dont l'abolition même abolirait toute pos,,23. de cette existence (actualité, Wirklichkeit) qui Or, sibilité interne en général constitue le dernier fondement réel (Realgrund) de toute possibilité, il est dit que sa modalité d'être est d'être nécessaire, et cela en vertu du fait que sa nonexistence abolirait précisément toute possibilité. Voilà le noyau de l'argument de 1762. Tournons-nous maintenant vers l'argumentation de Kant dans la Métaphysique Politz. Je voudrais insister à ce propos sur quatre points: a. La thèse de l'Unique argument, d'après laquelle la possibilité présuppose quelque chose d'actuel, subit, dès le point de départ, une différenciation capitale: Kant envisage deux manières dont on peut considérer une chose: d'abord le point de vue phénoménal, qui consiste dans ce qu'il appelle la perception du phénomène; ensuite un point de vue qui n'est pas explicitement qualifié comme tel, mais que l'on pourrait appeler nouménal et qui consiste dans une réflexion sur ce qu'est une chose (274). Or, dit Kant, anticipant la démonstration, une telle réflexion implique que l'on suppose un substrat, entendu au sens d'une limite a priori ou d'un concept limite. Un tel substrat est ce que la raison exige et ce qu'elle pose pour elle-même sans pour autant sortir de l'ordre du concept à celui de l'être. La terminologie utilisée ici est révélatrice: il n'est plus question de fondement (Grund), mais de limite a priori; il n'est plus question d'existence actuelle, mais de concept. Bref, nous sommes passés du registre de l'ontologie à celui de la raison et de son programme fondationnel. Si Kant pose alors, malgré tout, la question: "Comment est-ce que je parviens à la preuve (Beweis) de ce concept, qu'il y a un être nécessaire qui est le substrat de tous les autres ?" (275), il ne faut pas penser qu'il y ait ici comme un retour en arrière. Cette question a une fonction didactique évidente: elle est destinée à préparer des auditeurs qui ont sous les yeux la Metaphysica de Baumgarten laquelle contient un discours métaphysique à forte prétention cognitive c'est-à-dire un discours qui développe une preuve de l'existence de Dieu par le moyen de la seule raison, à un autre discours, un discours dont les contours sont seulement en train de prendre forme. La réponse de Kant en tout cas est nette: étant donné qu'en l'occurrence, la raison ne peut se référer qu'à elle-même, qu'elle n'a affaire qu'à son besoin, l'aff1ffi1ationde l'existence ne peut plus être soutenue qu'à titre de présupposition ou d'hypothèse nécessaire de la raison. Cette réponse reprend ce que nous avons esquissé précédemment. Mais ce qui est remarquable, c'est la
23

Unique argument,

loco cit. p. 110.

18

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.