De quoi Dieu est-il le nom ?

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"Quand il s'agit d'argent, tout le monde est de la même religion." La réalité est bien différente aujourd'hui. Alors que les néolibéraux tentent de transformer la planète en un immense marché soumis à ses lois propres, de très violentes fièvres religieuses la déchirent au contraire et l'ensanglantent. Pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, l'auteur commence par faire la genèse de Dieu. D'un espace culturel à un autre, un fossé d'interprétations, sur l'argent notamment, s'est creusé.
Publié le : vendredi 1 juillet 2016
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EAN13 : 9782140013584
Nombre de pages : 246
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Jacques CROIZER contemporaines Q DE QUOI DIEU ESTIL LE NOM ? Les fièvres religieuses actuelles et l’esprit du capitalisme
Questions contemporaines
DE QUOI DIEU EST-IL LE NOM ?
Questions contemporaines Collection dirigée par B. Péquignot, D. Rolland et Jean-Paul Chagnollaud Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Dernières parutions Koffi Martin YAO,Famille entre Contradiction et Espérance, Situation contemporaine de la famille en Europe, 2016. Jean-François SIMONIN,Anticiper a l'ère de l'anthropocène,2016 Stéphane CALANDRA, Les natures des Calanques. Représentation de la nature dans les Calanques, 2016 Luc DAUDONNET, Max MEMMI,Pour un nouvel humanisme. Cette France dont nous rêvons, 2016 Roger BENJAMIN,La gauche, une notion incertaine ; le socialisme, un idéal dévoyé, 2016. Elysée SARIN,Un demi-siècle de syndicalisme en France suivi de La voie judiciaire. État des lieux, 2016. Hervé PIERRE, Le Désenchantement américain, de l’aube républicaine au crépuscule impérial, la fin du mythe,2016Jean-Michel TOULOUSE,Que faire pour changer la société capitaliste ?, 2016 Roger EVANO,La démocratie faceau défi de l’islamisme, 2016. András István TÜRKE,La géopolitique des premières missions de l'Union européenne en Afrique, nouvelle édition,2016.Yves LE DUC,La valeur des diplômes, 2016. Jean-François DE LE MARANDAIS, Martine PEYRARD-MOULARD,!Chômage, la courbe qui ne voulait pas s’inverser , 2016.
Jacques CROIZER
DE QUOI DIEU EST-IL LE NOM ?
Les fièvres religieuses actuelles et l’esprit du capitalisme
Du même auteur, chez le même éditeur Les héritiers de Leibniz, 2001 De la mesure. Qu’entend-on parfait physique?,2007 © L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-09549-3 EAN : 9782343095493
Nomina nuda tenemusNous nous accrochons à de simples noms Avant-propos C’est l’une des vérités générales les mieux connues aujour-d'hui. On peut l’illustrer avec un jeu auquel la plupart d’entre nous ont joué dans leur petite enfance : dans un cadre de bois ou de plastique, sont placés et serrés les uns contre les autres des carrés de taille égale. Sur eux sont peints des mots, des lettres ou les fragments d’une image. Il manque l’un de ces petits car-rés pour remplir tout l’espace. Grâce à son absence, il est pos-sible de les faire glisser les uns à côté des autres, jusqu’à ce que leur ensemble forme une phrase, un mot ou une image qui fait sens à nos yeux. Il reste à décider du chemin à leur faire suivre pour y parvenir – et une question demeure : quel peut bien être le carré manquant ? Introduction 1. Un fait social domine notre époque : comme au temps ja-dis et à l’échelle de la planète, les vies quotidiennes sont de nouveau soumises aux religions et à leurs zélateurs. Parce que la fièvre qui s’est emparée de larges parties du monde musul-man provoque de façon répétée les actes les plus odieusement sanguinaires et déborde de son cadre géographique d’origine, elle concentre l’attention sur elle. Elle n’est cependant pas la seule. L’Inde, réputée être la « plus grande démocratie du monde », est aujourd'hui entre les mains de fondamentalistes hindouistes. Impliqués il n’y a pas si longtemps dans des mas-sacres confessionnels, ils sont soupçonnés de pratiquer la con-version forcée des membres des différentes minorités reli-gieuses. Les moines bouddhistes birmans, présumés adeptes de la paix et de la sérénité, manifestent en ce moment même avec haine pour interdire les mariages mixtes avec ceux d’autres confessions. La Russie, elle, a finalement choisi de redevenir la Sainte Russie d’antan : un « blasphème » vous y envoie pourrir au fond d’un camp en Sibérie. L’extrême-droite évangélique américaine, de son côté, a « pris en otage » le Parti Républicain – selon les propres mots d’un haut responsable de ce Parti – et l’Amérique profonde, celle du Sud et du Middle-West, est elle
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aussi inondée de vibrants messages prosélytes, pendant que les partis religieux orthodoxes juifs, aux commandes en Israël, emploient leur savoir-faire à rendre toute paix impossible au Proche-Orient. D’où peut provenir une telle vitalité, qui était inimaginable 1 voici un demi-siècle ? Il est évident que ces poussées reli-gieuses s’excitent et s’entretiennent mutuellement. La frénésie des uns exacerbe les émotions, la colère, les mouvements de rejet et la frénésie des autres, en un terrifiant cercle vicieux. Pourtant, les conjonctures concrètes dans lesquelles sont appa-rues ces fièvres sont diverses et en grande partie indépendantes les unes des autres. Par ailleurs, elles touchent simultanément des espaces économiques, sociaux et culturels très variés. La situation en Inde n’a apparemment que peu de rapports avec celle des peuples du Proche-Orient. Aucun mécanisme général ne semble donc capable de les expliquer toutes ensemble. Violemment opposées entre elles, ces fièvres religieuses ont toutefois en commun certaines de leurs cibles centrales : l’humanisme classique hérité de la Renaissance et des Lu-mières, le libéralisme moral (la « libération des mœurs », et en particulier l’émancipation des femmes) et le libéralisme poli-tique (l’indépendance des pouvoirs politiques par rapport à toute autorité religieuse). Le libéralisme économique tel qu’il est né et est pratiqué dans le monde occidental semble, lui, hors de cause. L’hypothèse qui sera développée ici, c’est qu’il ne s’agit que d’une apparence, malgré l’évidente labilité et la com-plexité des liens entre ces trois formes du libéralisme. Il est bien connu que les Juifs ont des liens historiques avec le capita-lisme : peuple « déicide » pour l’imaginaire médiéval, c’est en effet par force qu’à cette époque ils ont été écartés de la pro-priété des sols et réduits à l’exercice de métiers honnis, dont les métiers d’argent. Ici déjà, les cahots et les hoquets de l’Histoire religieuse se sont mêlés à ceux du monde financier et à leurs propres rebondissements – et réciproquement. De son côté, l’ensemble du monde musulman, y compris lorsqu’il est entre les mains de fondamentalistes, pratique une forme d’économie de marché et ses puissances ne sont pas moins qu’ailleurs des puissances d’argent. Enfin, suivant les commentateurs, le suc-cès des fondamentalistes hindouistes est dû, peut-être en ma-
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jeure partie, à leur image de gestionnaires efficaces – et ils obéissent eux aussi à des lois de marché qui peuvent sembler très voisines des nôtres. Cette liste n’est pas exhaustive. Toute-fois, s’en tenir à ces constatations, c’est méconnaître l’existence sous-jacente de différences essentielles de structure et de projet entre ces différents mondes. C’est à les mettre en lumière que les pages qui suivent sont destinées. Une logique sociale tout à fait unique a présidé à l’histoire du monde occidental moderne. Elle bute aujourd'hui sur des écueils difficilement surmontables. Les mouvements auxquels nous assistons ici et là, placés sous la bannière de la foi religieuse, visent à lui substituer d’autres logiques, d’autres formes de domination, d’une structure essen-tiellement différente. L’argent règne ici et là. C’est le cas de la totalité du monde contemporain. Mais pour lever d’emblée le voile : il n’est pas porteur du même sens ni n’a le même statut mental ni social d’une partie du monde à l’autre. Son ancrage dans le réel, ses liens avec les biens de toutes espèces, sont, dans notre partie du monde, en train de se disloquer. La patho-logie originelle dont est né le capitalisme occidental entre ainsi probablement en phase terminale. Les autres cultures cherchent dans un vaste mouvement de retour en arrière une solution al-ternative. Il est impossible de comprendre les bouffées de vio-lence actuelles sans cela – et bien plus impossible encore d’y apporter remède. Un rapide survol de la question permet de faire apparaître deux tendances générales. D’une part, dans la majorité des cas si ce n’est dans tous, nous assistons à la réaffirmation d’une identité collective spécifique. La réduction de la planète à un vaste marché conçu sur le modèle occidental, uniquement sou-mis à ses lois propres et plaqué de force sur les autres aires cul-turelles, atteint visiblement ses limites. D’autre part, la caracté-ristique des sociétés concernées par le phénomène est d’être patriarcales et très souvent ouvertement misogynes. Pour ne prendre qu’un seul exemple, leCanon pali, texte fondamental du bouddhisme, déclare sans détour que « les femmes sont la source de l’enfer ». Nul besoin donc d’une longue enquête pour comprendre que la volonté qui s’affirme dans ces mouvements religieux est d’asseoir ou rasseoir fermement la domination
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masculine. P. Bourdieu a déjà reconnu cette vocation asservis-sante aux religions – vocation qui reste toutefois à analyser et 2 expliquer clairement . Dans les deux cas, le but est d’exercer un contrôle sur ce qui circule (les mots, les idées, les croyances, les femmes – conçues comme des biens productifs et utilitaires particuliers par les hommes – ainsi que les autres ressources de différentes natures) et sur la façon dont cela circule. 2. S’agit-il d’un processus destiné à s’installer vraiment dans 3 la durée ? Est-ce qu’il ne s’agit pas plutôt de simples poussées épidermiques comme la planète en connaît de toutes sortes, épisodiquement, qui finiront tôt ou tard par retomber et être oubliées ? Sur cette question, une chose au moins est malheureusement acquise : l’opposition classique entre des causes dites profondes et des causes présumées superficielles est elle aussi mal en point. La découverte de ce qu’on appelle un « déterminisme instable », tel qu’un événement en apparence insignifiant peut avoir des conséquences en chaîne d’une portée proprement in-calculable, restera comme l’une des révolutions scientifiques les plus profondes de tous les temps. Tout le monde connaît au-jourd'hui le fameux effet papillon et la fragilité du monde dans lequel nous évoluons. On mesure encore mal le poids d’une pareille découverte. Avancer. Comprendre. Maîtriser. Dompter la nature, ses fléaux et les aléas de toutes sortes. Ouvrir sans cesse devant nous de nouveaux horizons. Léguer enfin, en toute confiance, un patrimoine solide aux générations à venir. Le temps semble révolu où l’on pouvait croire dans l’existence d’une « Raison dans l’Histoire », sous-jacente aux événements de surface et assez puissante pour surmonter tous les obstacles qu’elle rencontre sur son chemin. L’Histoire réelle et concrète de l’humanité ressemble en effet beaucoup plus à l’antre obscur et poussiéreux d’un alchimiste qu’au laboratoire lisse, froid et ordonné de nos chimistes contemporains : un peu partout, dis-séminés aux quatre coins du globe, on y trouve des creusets et des alambics grossièrement raccordés, qui servent à mêler et à séparer les Éléments au gré des circonstances et des fantaisies du moment. L’erreur y compte au moins autant que la vérité. Illusions et imaginaire y tiennent le tout premier rang. Les mo-
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dèles scientifiques désormais à l’œuvre ruinent l’image d’une humanité avançant à grands pas, sous le gouvernement de la Raison et du droit des personnes, dans la direction de la liberté et de l’égalité. Comme l’a dit si justement Paul Veyne, « on ne peut pas découvrir de grandes lignes de l'évolution, pas plus qu'on n'en découvrirait dans une partie de poker qui durerait 4 mille ans » . Force est donc aussi d’abandonner le vocabulaire de la « détermination en dernière instance ». Aucun aspect de la vie ne possède un primat absolu sur les autres. Nous pouvons seulement constater que, dans celle des sociétés de domination masculine, différents types de biens circulent, mots, femmes ou biens matériels divers, et que la circulation des uns interfère puissamment avec celle des autres. De ce point de vue, c’est même de façon évidente cette « sorte de religion pour ceux qui n’en ont plus d’autre » qu’a été la foi dans le « progrès », remarquablement identifiée par Cour-not il y a déjà un siècle et demi, qui est de toute façon en train d’agoniser sous nos yeux – laissant ainsi les religions classiques 5 revenir en force . La confiance dans le progrès, dans son carac-tère inéluctable et dans ses multiples bienfaits est en train de sombrer. Dérèglement climatique et catastrophes naturelles, chômage de masse et pénuries : si quelque chose se profile vraiment à l’horizon, c’est bien plutôt cela. On comprend la facilité et la rapidité avec lesquelles l’obscurantisme peut se propager dans un contexte où, de tous côtés, il n’est question que des apocalypses à venir. Pour ses adeptes comme pour tant d’autres parmi nous, il est désormais question de « dépasser la modernité », pour reprendre une expression de l’islamologue G. Kepel, c'est-à-dire d’en finir avec la logique de fonctionnement 6 occidental depuis la Renaissance - moyennant un vaste retour en arrière. 3. Rien de plus absurde à cet égard ni rien de plus contraire à la vérité que le dogme défendu par les libéraux : ils soutiennent en effet avec Fr. Hayek que le système qui domine ici est issu d’une « sélection naturelle » du meilleur d’entre tous – et ne se soucient manifestement pas de ce qu’une telle assertion est en complète contradiction avec les authentiques principes darwi-nistes. Ceux-ci ne parlent jamais d’une sélection des « meil-
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