De Veritate

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Quelle est la signification de "vérité" ? Comment ce concept est-il entré dans le langage chrétien sur Dieu et les choses divines ? Cet usage est-il encore légitime aujourd'hui ? Une première partie est consacrée à la généalogie de la "vérité" et de son usage dans le langage chrétien, aux causes et au développement de la crise ainsi qu'aux réactions souvent malhabiles de l'institution. Une seconde partie analyse les caractéristiques linguistiques et s'interroge sur la possibilité d'y conserver une référence à la "vérité".
Publié le : jeudi 1 janvier 2015
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EAN13 : 9782336365077
Nombre de pages : 182
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De Veritate Rodolphe de Borchgrave
Essai sur les langages de la foi
En 1999, le cardinal Ratzinger déclarait : « Au terme du second
millénaire, le christianisme se trouve dans une crise profonde qui
repose sur sa prétention à la vérité ». L’interpellation angoissée De Veritate
du futur Benoît XVI renvoie à des questions fondamentales :
quelle est la signifcation de « vérité » ? Comment ce concept
est-il entré dans le langage chrétien sur Dieu et les choses Essai sur les langages de la foi
divines ? Cet usage est-il encore légitime aujourd’hui ?
C’est à de telles questions que cet essai tente de répondre.
Une première partie est consacrée à la généalogie de la
« vérité » et de son usage dans le langage chrétien, aux causes
et au développement de la crise ainsi qu’aux réactions souvent
malhabiles de l’institution. Une seconde partie analyse les
caractéristiques linguistiques des langages de la foi et s’interroge
sur la possibilité d’y conserver une référence à la « vérité ».
Rodolphe de Borchgrave vit à Bruxelles. Conseiller en
gestion et organisation d’entreprises, il est spécialisé en
industries agro-alimentaires. Il a été professeur au Collège
d’Europe (Bruges). Ont été publiés sous sa direction
Le philosophe et le manager (Ed. De Boeck, 2005) et
Penser la mort pour vivre la vie (Ed. Cadmos 2006).
ISBN : 978-2-343-04903-8
18 e
Rodolphe de
De Veritate
Borchgrave


De Veritate Religions et Spiritualité
fondée par Richard Moreau,
Professeur émérite à l'Université de Paris XII
dirigée par Gilles-Marie Moreau et André Thayse,
Professeur émérite à l'Université de Louvain

La collection Religions et Spiritualité rassemble divers types
d’ouvrages : des études et des débats sur les grandes questions
fondamentales qui se posent à l’homme, des biographies, des textes
inédits ou des réimpressions de livres anciens ou méconnus.
La collection est ouverte à toutes les grandes religions et au dialogue
inter-religieux.

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dans le christianisme et dans l’islam, 2014.
Frère Etienne GOUTAGNY, La manne du désert : petit dictionnaire
des noms communs bibliques à la lumière des Pères du désert, 2014.
Rodolphe de BORCHGRAVE








DE VERITATE

Essai sur les langages de la foi
















L’Harmattan


































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343- 04903-8
EAN : 9782343 049038





Pour Marie-Clothilde, Nicolas, Olivia,
Wauthier, Egon et Yonel





Chapitre 1

De quoi il est question

Objet

Il peut paraître téméraire, voire prétentieux, d’emprunter
pour cet essai le titre que tant d’éminents théologiens et
philosophes ont donné à leurs propres traités. Citons notamment
ceux de Thomas d’Aquin, Anselme de Canterbury, Jérôme
Savonarole, John Wyclif ou Hugo Grotius. Notre excuse est que
ce hold up sans scrupules excessifs, soutenu par ces
prestigieuses références, vise d’entrée de jeu au cœur de ce dont
il sera question.
Une entreprise de réflexion ne peut en effet espérer
aboutir à un résultat satisfaisant si elle n’adresse une question
ou un problème clairement identifiés au départ. En brut de
décoffrage, la question, ou plutôt les questions que cet essai
voudrait contribuer à éclaircir peuvent s’énoncer comme suit :
la vérité est-elle encore, aujourd’hui, une voie d’accès efficace
de l’Humain au Divin ? Si non, pourquoi ? Et alors, que faire ?
Mais d’abord, pourquoi ces questions ? Et en quoi nous
importeraient-elles encore aujourd’hui ? Ne faut-il pas, dès le
départ, les préciser et en faire émerger le relief et les contours ?
Pour clarifier la visée de notre projet, élaborons donc quelque
peu leur origine, leur sens et leur portée, ce qui nous permettra
de délimiter le champ de notre investigation et d’en exposer la
méthode ainsi que le plan de cet ouvrage.

Questionnement

Précisons tout d’abord que, dans ce qui suit, nous nous
intéresserons exclusivement à la Vérité (avec un V majuscule
7 lorsqu’il s’agit d’un attribut de Dieu) au sens bien spécifique de
son utilisation dans le discours religieux chrétien sur les choses
divines. Ce discours est celui qui, en tant que support de la foi,
s’exprime à travers une diversité de formes et de modalités
telles que les écritures saintes, la doctrine, la prière, la
théologie, le dogme, etc. Toutes ces formes ont en commun le
langage, de sorte qu’on pourrait aussi les désigner comme
l’ensemble des langages de la foi. Dans chacun de ces langages,
on rencontre l’énoncé, l’illustration ou le commentaire de
propositions qui sollicitent ou supposent une adhésion de foi
parce qu’elles nous sont données comme vérités, relevant de la
Vérité. Notre démarche est donc circonscrite à un univers bien
spécifique : celui des langages de la foi énoncés de l’intérieur,
non de l’extérieur. Mais l’intérieur de quoi ? A la fois, celui
d’une réalité institutionnelle et d’une disposition intérieure
personnelle. La réalité institutionnelle, c’est celle de l’Eglise
chrétienne dont les différentes instances énoncent les langages
de la foi. La disposition intérieure, c’est celle du chrétien qui
reçoit ce langage censé entretenir et consolider sa foi. Il s’agit
donc du énoncé de l’intérieur de l’institution chrétienne
et s’adressant aux membres de sa communauté. Notre enquête
ne concerne donc aucunement la vérité au sens qu’elle pourrait
revêtir, d’un point de vue extérieur à la foi ou à l’institution,
dans des contextes spécifiques tels que la science, les actes
judiciaires ou l’histoire, en ce compris l’histoire des religions
ou la philologie biblique. Le champ d’extension de la vérité
auquel nous nous intéresserons ici est donc essentiellement
celui du langage ou plutôt des langages de la religion
chrétienne, et en particulier ceux de sa composante catholique.
Des formes spécifiques de ces langages sont, par exemple, les
encycliques, les constitutions conciliaires, le catéchisme, les
rites, les prières (le Credo : une prière d’un genre particulier : ni
demande, ni remerciement, ni louange !), etc. Il est clair qu’une
analyse du statut de la vérité à partir d’une autre sphère du
religieux, telle que celle de l’Islam ou du Bouddhisme, voire du
protestantisme ou de l’orthodoxie, conduirait probablement à
des conclusions, voire à un questionnement différents des
nôtres.
8 Soulignons enfin, en insistant sur ce point important,
qu’il ne s’agit en aucune façon de porter dans cet essai un
jugement quelconque sur le caractère véridique ou non
véridique du contenu proprement dit des langages de la foi. Il
ne s’agit aucunement ici, par exemple, de conforter ou de
réfuter des « preuves de l’existence de Dieu » pas plus que
l’une ou l’autre proposition du Credo. Une telle position serait
tout simplement contradictoire avec notre démarche.
Répétonsle : ce dont il s’agit ici, c’est simplement de mieux comprendre
ce que signifient, dans le contexte évoqué ci-dessus, les mots
« vérité » et « Vérité ». Mais d’abord, pourquoi la question de
la vérité se pose-t-elle dans le contexte de la foi ? Et pourquoi
se pose-t-elle aujourd’hui de façon aiguë ?

Une crise contemporaine du christianisme ?

Au point de départ, il y a la constatation que s’est installée
en Occident une profonde crise du religieux. Dans le cas du
religieux chrétien, en particulier catholique, c’est devenu une
évidence. Pour faire court, cette crise peut-être vue
symboliquement comme une tension sinon comme une rupture
dans la relation entre l’Humain et le Divin. Sociologiquement,
elle se traduit par une érosion longue et continue de la
participation active aux institutions et aux pratiques de la
chrétienté. Cette érosion, devenue massive au cours de la
seconde moitié du XXe siècle, apparaît de façon mesurable à
travers divers indicateurs tels que la participation aux rites et
aux sacrements, la déclaration d’appartenance à une religion ou
encore l’effectif et le renouvellement du clergé. Illustrons ces
tendances par quelques indicateurs de la situation de l’Eglise
catholique en France et en Europe :
- la baisse de la pratique dominicale : évaluée à 40% pour la
population rurale et à 30% pour l’ensemble de la population
française dans les années 60, elle serait tombée à moins de
10% dans les années 2000. Ce phénomène touche
également l’ensemble des pays d’Europe occidentale, dont
l’Italie et la Belgique, ainsi que le Québec. En France, la
catéchèse qui atteignait 40% des enfants en 1994, est en
9 recul de 1% par an, ce qui amène actuellement sa
fréquentation au niveau de quelque 20% ;
- la diminution du nombre de paroisses, passant de 38.000
vers 1980 à 19000 en 2002. Si le nombre de clochers n’a
guère varié, celui des messes célébrées a reculé avec le
nombre de prêtres en activité ;
- le recul du sentiment d’appartenance religieuse. Si, en
France, 58% de la population se déclarent encore
catholiques, 38% se déclarent désormais « sans religion ».
En parallèle, se développe l’attitude d’« appartenance sans
croyance ». En Suède, 81% des personnes se déclarent
appartenir à une Eglise mais seulement 53% déclarent
« croire ». Le phénomène est générationnel. En 2003, 33%
des Français de 18 à 24 ans se définissaient comme
chrétiens, contre 66% pour les plus de 50 ans. En 1994,
22% se déclaraient athées, contre 45% en 2003 ;
- le désengagement institutionnel du sentiment religieux,
lequel s’accompagne d’une acculturation croissante. Dès
1988, seuls 15% des Français peuvent encore citer les 4
évangélistes.
L’effectif du clergé est en déclin, comme l’illustre son
évolution en France. Depuis des lustres, la plupart des
diocèses ruraux n’ont plus connu une seule ordination et
fonctionnent désormais avec moins d’une cinquantaine de
prêtres, contre 500 à 600 dans les années 50. Certains de
ces diocèses, dans des régions très déchristianisées, en ont
même désormais moins d’une vingtaine. La moitié des
prêtres français ont plus de 75 ans ! Seuls 83 nouveaux ont été ordonnés en 2010 alors que, dans les années
1950, on en intronisait encore un bon millier chaque année.
Les séminaristes ne seraient plus que 700 aujourd’hui au
total !
Tous ces faits témoignent d’un recul important et continu
de la pratique et de la participation religieuses. D’autres
indicateurs, comme le nombre de baptêmes ou de mariages
religieux confirmeraient cette tendance. Faut-il interpréter
celleci comme un affaiblissement de la relation entre l’humain et le
divin ? Ou de la croyance ? Ou même de la spiritualité ? Ou
10 bien simplement comme une modification de celles-ci ? La
question est sans aucun doute complexe, comme pourraient le
donner à penser, par exemple, l’intérêt croissant pour des
formes « alternatives » de spiritualité (bouddhisme, soufisme,
chamanisme..) ou la montée en puissance des mouvements et
des cultes évangélistes ou pentecôtistes.
Divers facteurs ont été évoqués par les sciences humaines,
la sociologie en particulier, pour expliquer cette indubitable
régression quantitative de la société et des institutions
chrétiennes en Occident. Mentionnons dans le désordre :
- une pression irrésistible de la société de consommation,
exercée notamment via les média et les loisirs, source de
matérialisme et de désintérêt pour « les choses du divin » et
la spiritualité ;
- la non-acceptation de la morale sexuelle de l’Eglise,
particulièrement chez les jeunes, entraînant leur
éloignement voire leur déconnection vis-à-vis de l’
institution chrétienne, de ses rites et discours, considérés
comme irréalistes, hypocrites et conservateurs ;
- une perception négative du rôle des religions, toutes
tendances confondues, en tant que facteur de violence,
d’intolérance et de chaos dans les conflits politiques,
particulièrement ceux qui ont affligé le Proche-Orient
depuis le dernier quart du XXe siècle ;
- la diminution de la présence cléricale sur le terrain, laquelle
a entraîné par effet de « feedback » une diminution de
pratique, la diminution de l’offre entraînant celle de la
demande ;
- la multiplicité des « offres » alternatives de spiritualité,
certaines d’entre elles étant soutenues par un « marketing »
puissant et disposant de ressources importantes ;
- l’urbanisation croissante du monde rural, bastion
traditionnel de la pratique religieuse, favorisant
l’éclatement de la vie de village, traditionnellement centrée
sur l’église dans de nombreuses régions ;
- l’écho médiatique dévastateur des multiples affaires de
mœurs, principalement de pédophilie, qui ont affecté le
clergé au cours des dernières décennies, et auront
11 vraisemblablement éloigné un certain nombre de personnes
de la religion.
Il n’entre pas dans l’intention de cet essai de qualifier ou
d’analyser davantage le déclin objectivement incontestable
de la pratique religieuse, dont certains se félicitent et que
d’autres déplorent. Constatons simplement celui-ci et
acceptons-le comme un point de départ de notre
questionnement. Le déclin du religieux en termes
quantitatifs aurait-il quelque chose à voir avec le destin
contemporain de la vérité ? Très probablement ! La crise du
religieux n’est-elle pas aussi , et peut être même avant tout,
une crise de la vérité ? Mais tout d’abord, y a-t-il une « crise
de la vérité » ? Et qu’est ce qui autorise à en
affirmer l’existence ? De la réalité et de l’ impact destructeur
de cette crise, une partie en tout cas du « leadership » de
l’Eglise semble être bien consciente ! En 1999, à l’époque où
il était encore cardinal Ratzinger, le pape Benoît XVI en avait
témoigné de façon un peu pathétique au cours d’une
conférence en Sorbonne intitulée de façon appropriée
« Vérité du Christianisme ? » . Il y avait évoqué très
clairement et très lucidement le problème dans les termes
suivants : « Au terme du second millénaire, le Christianisme se
trouve, précisément dans le domaine de son extension
originelle, en Europe, dans une crise profonde qui repose sur
sa prétention à la vérité. (….) Tout d'abord se pose toujours
plus la question de savoir s'il est juste, au fond, d'appliquer la
notion de vérité à la religion, en d'autres termes s'il est donné
à l'homme de connaître la vérité proprement dite sur Dieu et
les choses divines. » De l’aveu même du futur Benoît XVI, une
« crise de la vérité » serait donc en cours. Devenu pape,
n’at-il pas d’ailleurs répété et généralisé récemment sa
conviction profonde à ce sujet au cours d’une homélie
récente à Mariazell (Autriche) ? « De fait, notre foi s'oppose
de manière catégorique à la résignation qui considère
l'homme incapable de la vérité, comme si celle-ci était trop
grande pour lui ». Et plus loin : « Cette résignation face à la
vérité est, selon ma conviction, le cœur de la crise de
l'Occident, de l'Europe », a alors précisé le pape, aux yeux
12 duquel il est manifeste qu’ une crise profonde de la vérité
s’est développée. Mais pourquoi cette crise de la vérité
estelle si profonde ? Et quel rôle joue-t-elle dans l’évolution de
l’attitude religieuse chrétienne, et en particulier dans la
question de la foi ?

La foi comme adhésion à la Vérité et à des vérités

Pour commencer à nous approcher du lieu où cette
interrogation devient critique, rappelons d’abord à quel point,
dans la conviction et le langage de l’Eglise, croyance, foi et
vérité sont intimement liées. Croyance dérive du verbe latin
credere qui peut signifier « confier », « croire, penser » ou
encore « avoir confiance, ajouter foi ». Le Robert définit la foi
comme : ”le fait de croire à un principe par une adhésion
profonde de l’esprit et du cœur qui emporte la certitude”. Dans
cette définition, se rencontrent deux mots-clés : adhésion et
certitude. Quant au sens du verbe « croire », le même Robert
nous indique qu’il s’agit de : ”Tenir quelque chose pour vrai ou
véritable”. Acceptons ces définitions comme point de départ, en
précisant toutefois qu’elles sont spécifiques à la langue
française. Complémentaires l’une de l’autre, elles associent
fortement, dans un même champ sémantique, la foi, l’acte de
croire et la vérité. Remarquons cependant que les registres de la
foi et de la croyance ne sont pas équivalents dans toutes les
langues, même indo-européennes. En effet, alors que les
couples français « foi et croyance », anglais « faith and belief »
ou italien « féde e credènza » peuvent marquer une distinction
entre un assentiment logique et religieux, ce n’est par exemple
pas le cas de l’allemand « der Glaube » qui réunit les deux sens.
Au-delà de ces acceptions du langage ordinaire, une liaison
organique, forte et essentielle entre la foi et la vérité est
constamment affirmée et proclamée hautement par l’Eglise, au
point que l’on peut considérer cette affirmation comme une
pierre angulaire de sa doctrine et de son enseignement. Cette
doctrine est formulée officiellement dans le “Catéchisme de
l’Eglise catholique”. Celui-ci fut rédigé sous le Pape Jean-Paul
II, en décision de l’Assemblée extraordinaire du Synode des
évêques du 25 janvier 1985, afin « que soit rédigé un
13 catéchisme ou compendium de toute la doctrine catholique tant
sur la foi que sur la morale, qui serait comme un texte de
référence pour les catéchismes ou compendiums qui seraient
composés dans les divers pays. La présentation de la doctrine
doit être biblique et liturgique, exposant une doctrine sure et en
même temps adaptée à la vie actuelle des chrétiens. » Ce texte
développe et consolide les propositions du catéchisme de Pie X
ainsi que les conclusions de la « Constitution dogmatique sur la
révélation divine » (Dei Verbum) de Vatican II. Il a fait l’objet
de plusieurs éditions et est disponible in extenso sur internet. La
dernière version est datée de 2003. Elle n’a pas été modifiée
sous le pontificat de Benoît XVI. On peut donc la considérer
comme l’expression actuelle de la doctrine et de la position
officielles de l’Eglise. Dans ce texte de référence, qu’il faut
prendre comme un ensemble structuré et cohérent, on trouve
notamment les propositions suivantes :
- Lorsque nous professons notre foi, nous commençons par
dire “Je crois” ou “Nous croyons”. Avant d’exposer la foi
de l’Eglise telle qu’elle est confessée par le Credo, célébrée
dans la liturgie, vécue dans la pratique des
commandements, demandons nous donc ce que signifie
croire.
- Notre vie morale trouve sa source dans la foi en Dieu qui
nous révèle son amour. St Paul parle de l’ «obéissance à la
foi » comme de la première obligation. Le premier
commandement nous demande de nourrir et de garder avec
prudence notre foi.
- La foi est d’abord une adhésion personnelle de l’homme à
Dieu; elle est en même temps et inséparablement,
l’assentiment libre à toute la vérité que Dieu a révélée.
- Ce n’est qu’en Dieu que l’homme trouvera la vérité et le
bonheur qu’il ne cesse de chercher.
- Il n’est contraire ni à la liberté ni à l’intelligence de
l’homme de faire confiance à Dieu et d’adhérer aux vérités
par Lui révélées.
- Dans cette profession de foi (le Credo), on a donné avec
justesse et raison le nom d’articles aux vérités que nous
devons croire en particulier et d’une manière distincte.
14 - La foi est la vertu théologale par laquelle nous croyons en
Dieu et à tout ce qu’il nous a dit et révélé, et que la sainte
Eglise nous propose à croire, parce qu’Il est la vérité
même.
Ces propositions de la doctrine officielle de l’Eglise,
articulées dans le Catéchisme, exposent très clairement
l’essentiel de ses positions sur la foi et la vérité, à savoir que:
- la foi est la composante première et essentielle de l’attitude
du chrétien vis-à-vis de Dieu. Chercher Dieu dans la foi,
c’est chercher la Vérité ;
- dans la foi, deux éléments sont indispensables : d’une part
l’orientation de l’esprit et du cœur et, d’autre part,
l’adhésion à un certain nombre de vérités ;
- la foi est donc une adhésion à Dieu en tant que Vérité mais
également à un ensemble de vérités sur les choses divines ;
- ces vérités sur les choses divines nous sont révélées et,
comme telles, constituent des mystères pour notre esprit.
Un certain nombre d’entre elles sont toutefois accessibles à
la raison et à l’intelligence humaines. Ce sont les « lumières
naturelles » ;
- l’Eglise est pour les croyants le véhicule unique capable de
les mener vers une compréhension pleine, authentique et
fiable des vérités révélées, de leur interprétation et de leur
accessibilité à la raison;
- même si l’adhésion du cœur est première, la reconnaissance
des vérités par l’esprit du croyant fait néanmoins
indissolublement partie de l’essence même de la foi. Elle en
est une condition nécessaire, quoique pas suffisante.

En résumé, le Catéchisme insiste fortement sur la liaison
entre la foi et l’acceptation des vérités tant naturelles que
révélées. Cette acceptation résulte à la fois de l’ouverture du
cœur du croyant et de l’acquiescement de sa raison. Dans ces
conditions, on peut aisément comprendre qu’une crise de la
vérité, telle qu’évoquée par Benoît XVI, puisse se propager en
crise de la foi et en désaffection vis-à-vis de la pratique.



15 Reprise du questionnement

Il ressort fortement des textes cités ci-dessus que l’attitude
religieuse du chrétien est essentiellement enracinée dans la foi,
laquelle est une adhésion à Dieu qui est à la fois Vérité en
luimême et source des vérités naturelles et révélées. La thèse de
cet essai est que ce qui fait question aujourd’hui, ce qui fait
crise, est très largement lié au statut même de la vérité dans le
monde contemporain. Cette crise peut être définie comme
l’apparition progressive d’un fossé abyssal séparant désormais
la signification de la vérité pour la société occidentale
d’aujourd’hui et celle qui ressort des textes doctrinaux que nous
venons de citer. Il est en effet devenu de plus en plus difficile à
l’humain contemporain, si pas impossible pour lui, de
reconnaître pour « vraies » un certain nombre, voire la majorité,
des propositions que l’Eglise demande à ses fidèles de tenir
pour telles. La distinction entre vérités naturelles et révélées, la
fameuse compatibilité entre la raison et la foi, fait désormais
question. Le lien établi par l’Eglise entre les vérités et la Vérité
est vraisemblablement une source supplémentaire de confusion.
Dans la mesure où le lecteur partage ce constat, il se posera
sans doute l’une ou l’autre des questions suivantes :
- Comment en est-on arrivé là ? Quelles sont les origines et
les causes de cette « crise de la vérité » qui sévit
aujourd’hui ? En quoi consiste-t-elle ? Comment et par
quelles étapes s’est-elle développée ?
- Dans quelle mesure la forme même du langage ou du
« discours sur les choses divines » est-elle responsable de
cet état de fait ? Dans quelle mesure et sous quelles
conditions un tel discours pourrait-il encore être porteur de
vérité ?
- Quelles sont les implications de cette crise pour la relation
entre l’humain et le divin ? La crise de participation et
d’adhésion de la société occidentale vis-à-vis de l’Eglise
représente-t-elle vraiment une crise dans la relation entre
l’humain et le divin ? Ou bien est-ce un accident et s’agit-il
d’autre chose ?
- Existe-t-il des voies possibles d’évolution, et si oui que
sont-elles ? La vérité est-elle un concept récupérable par un
16 langage « de l’intérieur » sur les « choses divines » et sur
la relation de l’humain et du divin ?
Ces interrogations entrainent à leur tour une série de
questions subsidiaires. Par exemple :
- Dans le monde chrétien, la vérité a-t-elle fait partie du
vocabulaire du langage religieux depuis ses origines ?
- Est-elle toujours apparue sous la même forme et avec le
même sens ?
- Dans la mesure où ces formes et ce sens ont pu varier, quel
fut le rôle de la langue ou de l’histoire ?
- Et comment ces formes, éventuellement variables, de la
vérité ont-elles pu influencer la représentation que l’homme
se fait de Dieu ou du divin ? Sa relation à celui-ci ?
Tel est donc notre questionnement initial. Cet essai entend le
décortiquer et espère l’éclairer quelque peu. Mais comment ?
Les questions énoncées ici sont à la fois complexes et
complémentaires. Elles se posent en termes synchroniques
(traversant des champs disciplinaires tels que l’histoire et la
langue) et diachroniques (suivant la ligne du temps). Pour les
aborder, nous adopterons la méthode suivante.

Sources et méthode

Rappelons d’abord notre hypothèse. Selon celle-ci, ce qui
fait crise aujourd’hui c’est, davantage que le contenu des
« vérités que l’on nous propose à croire », la notion même de
vérité et son acceptation par la société contemporaine. Ce qui
est en cause, c’est le statut même de la vérité, sa signification et
son usage dans la parole instituée sur les choses divines. Il
s’agira donc d’interroger ce dont il est question lorsque le
langage, ou plutôt les langages de l’Eglise se réfèrent à LA
Vérité ou à des vérités?
Nous avons relevé que le discours ou la parole à travers
lesquels s’expriment les propositions de vérité, objet de la foi,
se présentent sous des formes multiples, verbales ou écrites.
Certaines de ces formes sont censées exprimer directement la
parole de Dieu, comme c’est le cas pour les Ecritures, dans
lesquelles « Il a parlé par les prophètes ». D’autres encore sont
des paroles ou des formules par lesquelles le croyant exprime
17

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