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Dialogues interreligieux pour le bien de notre humanité

« L’autre »

Dans la même collection

Religion, paix et non-violence, sœur Agnès Ploix, Alexandra Berghino, Hassan Ferechtian, Philippe Ronce, Philippe Moreau, sous la direction de Laurent Dervieu, L’Harmattan, 2004. vers une éducation à la paix, Alexandra Berghino, Marie-Laure Denès, Hassan Ferechtian, Tenzin Kunchap, Gilbert Presle, Marie-Lise Rescoussié, sous la direction de Laurent Dervieu, L’Harmattan, 2005. Dialogues interreligieux pour une éthique de l’environnement, Évelyne Adam, Michael Amar, Yahia Baamara, Alexandra Berghino, Éric Collias, Hassan Ferechtian, Mohammed El Mahdi Krabch, Jean Labrousse, Émile Moatti, Anne Lelong Trolliet, Philippe Moreau, Noëlle Pons, Maurice Raetz, Hugues Ravenel, sœur Cécile Renouard, Philippe Ronce, André Thibaudeau, sœur Marie-Hélène Trebous, sous la direction de Laurent Dervieu, L’Harmattan, 2006.

Cet ouvrage est l’écho du colloque « Dialogues interreligieux pour le bien de notre humanité – L’autre » organisé par la Soka Gakkai France en novembre 2006 à Paris, Nantes, Trets et Lyon. Ce colloque interreligieux est le cinquième d’un cycle intitulé : « D’une volonté de paix vers une culture de paix » en soutien à la décennie 20012010 proclamée par les Nations unies « de la promotion d’une culture de la non-violence et de la paix au profit des enfants du monde ». Depuis 2007, la Soka Gakkai France est devenue l’Association Soka du bouddhisme de Nichiren. www.soka-bouddhisme.fr

Présentation des auteurs

Michael Amar, talmudiste, responsable culturel et cultuel de la communauté juive libérale de Marseille. Yahia Baamara, intellectuel musulman, originaire du Sahara algérien, membre de l’association rennaise « Amitié entre les religions ». Hervé élie Bokobza, membre de la communauté juive, talmudiste. Louis Bureau, catholique, membre de Pax Christi. Brigitte Canat, pratiquante du bouddhisme de Nichiren au sein du mouvement Soka. Laurent Dervieu, bouddhiste, travaille pour l’édition, il a participé à l’organisation des précédents colloques interreligieux. Laurent Duval, bouddhiste, avocat. Hassan Ferechtian, docteur en droit et en théologie. Juriste et islamologue, enseignant d’université, a écrit des livres sur le droit islamique et l’islam en langues française et persane. Les derniers d’entre eux s’intitulent : 400 questions-réponses pour mieux connaître l’islam, Albouraq, Paris, 2002 ; Religion, paix et non-violence, (coauteur), L’Harmattan, Paris, 2004 ; vers une éducation à la paix, (coauteur), L’Harmattan, Paris, 2005 ; Le Contrat en droit iranien,
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Les indes savantes, Paris, 2005 ; identité iranienne entre nation et religion, Les indes savantes, Paris, 2006 ; Dialogues interreligieux pour une éthique de l’environnement, L’Harmattan, Paris, 2006. Patrice Grignon, d’éducation chrétienne, découvre le bouddhisme en 174 et s’intéresse à différents courants de cette tradition. En 14, il adhère au bouddhisme de Nichiren Daishonin. Mohammed Ould Kherroubi, professeur de physique chimie, président de l’Association des musulmans de versailles. Farid Khelifi, trésorier de la nouvelle mosquée devilleurbanne, membre du CRCM Rhône-Alpes (Conseil régional du culte musulman). Enseignant et militant associatif dans l’accompagnement scolaire ainsi que dans de multiples actions culturelles et socio-éducatives. Mohammed El Mahdi Krabch, jurisconsulte musulman, ancien imam de Saint-Gilles et de Montpellier, juriste, chercheur universitaire à Perpignan en droit privé et sciences criminelles. Claude Launay, libre penseur, enseignant à la retraite, militant défenseur des droits humains. Émile Moatti, ingénieur, ancien élève de l’École polytechnique. Délégué général de la Fraternité d’Abraham (juifs, chrétiens et musulmans). Membre du Comité directeur de l’amitié judéochrétienne de France (AJCF). Ancien représentant auprès de l’Unesco de la World Conference on Religion and Peace (WCRP), et ancien vice-président de sa section française, la Conférence mondiale des religions pour la paix (CMRP). Conférencier et auteur d’articles sur le judaïsme. Engagé depuis plus de vingt-six ans dans le dialogue et les échanges interreligieux, notamment entre le judaïsme, le christianisme, et l’islam, et avec le bouddhisme. Coauteur avec Pierre Rocalve et Muhammad Hamidullah de Abraham, Centurion, Paris, 12.


P R É S E N TAT i O N D E S AU T E U R S

Bruno Plisson, architecte urbaniste, bouddhiste dans le mouvement Soka. Maurice Raetz, pasteur de l’Église réformée évangélique de Plan-de-Cuques, membre de l’Union nationale des Églises réformées évangéliques indépendantes de France, membre de la Fédération protestante de France. Jean-Paul Rempp, pasteur de l’Église évangélique « La Bonne Nouvelle » à Lyon. Membre de la Fédération évangélique de France, il étudie les langues, et notamment l’allemand, la théologie à la Faculté libre de théologie évangélique ainsi que l’histoire à l’École pratique des hautes études, section protestantisme. Pasteur depuis vingt-quatre ans en région lyonnaise. Pendant onze années, président de l’association de la Pastorale protestante évangélique lyonnaise qui regroupe plus d’une quarantaine d’églises et d’œuvres du Grand Lyon. Ses responsabilités dans différentes associations ou œuvres évangéliques sont aujourd’hui nationales et internationales. il est notamment directeur de la branche française de Pro Christ, présente dans vingt et un pays d’Europe. il est coauteur du document « Regards sur le protestantisme évangélique en France », conversations entre catholiques et évangéliques qui vient de paraître aux Éditions Documents Épiscopat. Sœur Cécile Renouard, religieuse de l’Assomption. Après avoir enseigné la philosophie en lycée, elle anime la formation humaine et spirituelle des élèves de terminale de l’institut de l’Assomption à Paris. Après une thèse de doctorat en philosophie politique sur le rôle des entreprises multinationales en matière de développement durable dans les pays du Sud, elle enseigne au Centre Sèvres (faculté jésuite de Paris). Chantal Simonnet, docteur en biologie et écologie appliquée, a créé en 2003 son bureau d’études en environnement sur les problèmes de pollution de l’eau. Elle a rencontré le bouddhisme de


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Nichiren Daishonin durant ses études à l’université de Stanford en Californie, elle le pratique en France depuis 15. Sœur Marie-Hélène Trebous, religieuse dominicaine. Elle a enseigné le français et l’anglais en collèges et lycées privés de 153 à 1, puis a exercé une fonction de cadre éducatif de 1 à 15 comme responsable des études à Chagny (71), avant de partir au Japon en mission pastorale à Tokyo pendant dix ans. Modérateurs des débats : à Paris, sœur Agnès Ploix, religieuse dominicaine ; à Trets, Claudette Gamaleri ; à Nantes, Djamila Bendra, aide médico-psychologique ; à Lyon, Carole Beauxis, formatrice en management et art-thérapeute.

Nous remercions pour leur participation à la retranscription des textes des différents colloques : Patrick Albors, Évelyne Barrat, Carole Beauxis, Christine Bloyet, Gilles Bourdaud, Yves Bourget, Bernard Casasreales, Bruno Cherry, Edith Chevreuil, Eric Collias, Hervé Colombel, Michel Daguet, Bruno Florence, Noël Girouard, Rémy Hubert, Anne Lafay Jacquin, Patrice Leportier, Ludivine Lesénéchal, Christophe Mola, Michèle Rousseau, Maryline Sauvignet, Emmanuelle Sellal, vincent Pilley et Philippe van Den Bergh. Photos de couverture : Alain Guillard, Shinji Mitsuno, Philippe vocquang.
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Avant-propos
par sœur Marie-Hélène Trebous

1 novembre 2006… Dans un désir obstiné de compréhension mutuelle et de paix dans le monde, nous voici, bouddhistes, musulmans, juifs, chrétiens, réunis au colloque à l’invitation de la Soka Gakkai. Le thème qui nous rassemble, cette fois-ci, est justement « l’autre ». L’autre, au-delà des frontières nationales, ethniques, sociales ou religieuses. L’autre, vu au-delà du prisme de la tolérance, l’autre, voulu, reconnu, respecté, aimé pour ce qu’il est. Ambition impossible à rendre réelle dans les faits ? Utopie dans les nuages ? Le défi était de taille et la préparation fut souvent hasardeuse : c’était une aventure, et nous avons voulu persévérer. Et bien nous a pris ! Car le secret de ce qui nous fait ensemble une seule humanité, petit à petit, en nos langages différents, s’est fait jour à travers nos brumes, et s’est révélé notre fil conducteur. « Découvrir l’autre en soi, découvrir soi en l’autre » nous apparut comme un pôle de convergence, un lieu où nos voies, différentes certes, pouvaient trouver un dynamisme commun. En tout homme, il y a l’homme, et dans la mesure où je me reconnais homme, je reconnais en l’autre mon semblable, mon frère. Point de pitié, encore moins de condescendance dans la démarche : il est mon frère, c’est dans l’ordre des faits. Ainsi, la découverte de mon « moi » profond change mon regard sur l’autre…
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Ainsi, l’autre devient pour moi, sous cette lumière, si proche de moi qu’il est comme un autre moi-même. Ce que Jésus, il y a deux mille ans, exprimait en disant : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » ( Luc 10 : 27 ) Message enraciné dans la Bible, message qui m’est apparu lumineux dans la compassion bouddhiste vécue, message du Coran qui reconnaît l’aumône fraternelle comme un des piliers de la fidélité à Dieu. L’autre, si différent de moi, accueilli, non jugé, comme en réalité mon frère, antidote à la peur, au mépris, à la violence : un défi à notre monde actuel… S’engager sur cette voie, une route vers la paix ? Tel est l’enjeu de ce colloque. Sœur Agnès Ploix, si impliquée dans nos efforts de paix, elle que nous avons tant aimée, respectée, et qui nous a précédés dans l’au-delà, restera toujours pour nous une lumière sur ce chemin.

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introduction
par Laurent Dervieu

« Comment enlever les murs qui séparent nos maisons ? » voilà la question que sœur Agnès Ploix lança pendant notre premier colloque interreligieux organisé en 2002 sur le thème : « Religion, paix et non-violence ». En réponse à son engagement et à son amour, nous devons tous répondre inlassablement à sa question. Le 1 novembre 2006, sœur Agnès était notre modératrice pour l’un des trois colloques tenus autour du thème de : « l’autre ». Elle dirigeait les débats avec beauté, bonté, intelligence et y mettait tout son cœur. En hommage à sœur Agnès, dont nous avons tristement appris le décès en avril 2007, voici un témoignage d’Hassan Ferechtian qui l’a côtoyée lors des différents colloques : « Quand elle parle d’aimer et d’amour, ses yeux brillent, sa voix baisse, elle devient comme une jeune fille adolescente devant son premier amour. Elle parle d’“amour” comme une amoureuse ! » Pour ma part, elle incarnera pour l’éternité une femme d’une dignité exemplaire, un exemple à suivre pour beaucoup d’hommes. Comment participer à l’amélioration du bonheur individuel, à l’autonomie, à la confiance en soi dans un contexte où la croissance économique et la quantité prévalent sur la qualité ? Dans un écrit de Nichiren Daishonin, on trouve cette phrase : « La joie résulte de la sagesse et de la bienveillance partagée. »
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Dans ce texte,1 il parle d’un véritable bonheur qui consiste à devenir heureux en même temps que les autres ; la joie est quelque chose que nous partageons avec les autres. Ces moments de joie, comme ces moments de peines, nous aident à renforcer notre humanité et à développer sagesse et bienveillance. Quand nous ne partageons plus ces moments, notre cœur se vide, il devient creux, comme une coquille vide facile à briser. voici ce que nous dit Hervé élie Bokobsa en parlant de l’amour du prochain : « C’est en reconnaissant les obstacles liés à l’amour de l’autre, de tout autre, qu’il sera possible de se donner les moyens de l’appliquer dans notre vie quotidienne. » En parallèle, voici ce qu’écrivait Daisaku ikeda dans ses Propositions pour la paix du 26 janvier 2004 : « Le soi nécessite l’existence de l’autre. Nous ne pouvons pas nous impliquer avec d’autres, d’une manière efficace et productive, s’il nous manque la tension intérieure, la volonté et l’énergie spirituelle de guider et contrôler nos émotions. C’est en reconnaissant ce qui est différent et extérieur à nous, en ressentant la résistance opposée, que nous sommes contraints à exercer la maîtrise de soi qui permet à notre humanité de s’épanouir. Perdre l’autre de vue revient ainsi à miner toute notre expérience du moi. »2 Au colloque qui s’est déroulé à Nantes, Simone de Bollardière, veuve du général de Bollardière,3 nous a envoyé ce message : « Si on ne se connaît pas, on se diabolise facilement : l’autre devient alors un ennemi. il est donc très important de tisser des liens entre nous tous. Bien que nous soyons tous différents, chacun a des besoins fondamentaux comme l’amour, l’eau, la nourriture et un toit pour s’abriter. Plus on tisse des liens entre personnes différentes, plus on apprend à se connaître, plus on avance sur le chemin de
1. Nichiren Daishonin Gosho Zenshu (œuvres complètes de Nichiren Daishonin), p. 761, Tokyo : Soka Gakkai, 152. 2. Discours et entretiens de Daisaku ikeda n° 14, mai 2004, p. 15, ACEP . 3. Jacques Pâris de Bollardière (107-16), combattant de la Seconde Guerre mondiale, de la guerre d’indochine et de la guerre d’Algérie, est également une des figures de la non-violence en France.
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la paix et de la justice. Ce que vous faites aujourd’hui est donc très important. » Enfin, j’aimerais citer un libre penseur, Claude Launay, qui est intervenu à Nantes : « La laïcité est souvent mal comprise. Ce n’est pas être contre la religion mais les admettre toutes. Cette idée a pris forme au siècle des Lumières et a mis longtemps à mûrir, à s’épanouir. Les concepts sont des notions qui mettent beaucoup de temps à s’établir. De la même façon, il faut espérer la tolérance religieuse, car la réalisation de la paix en dépend. » Pour introduire la lecture des quatre colloques réunis dans ce livre, je commencerai par remercier nos invités pour la confiance qu’ils nous ont témoignée, certains pour la première fois et d’autres depuis le début de nos rencontres en 2001. Entre les lignes de ces colloques, il existe une charpente maintenant bien solide qui s’est construite pas à pas par des rencontres régulières. Les liens solides entre les personnes qui ont préparé ces rencontres, les ont animés et encouragés, ont créé concrètement cette culture de paix que nous voyons chaque année s’élargir. Je tiens à exprimer ma plus grande reconnaissance à toutes ces personnes qui ont aidé à ces rencontres et donc à « découvrir l’autre en soi, et découvrir soi en l’autre ».

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Chapitre Premmier

Découvrir l’autre en soi, soi en l’autre

À PA R i S :

Hervé élie Bokobza Brigitte Canat Laurent Dervieu Hassan Ferechtian Mohammed Ould Kherroubi Émile Moatti Sœur Cécile Renouard Sœur Marie-Hélène Trebous
M O D É R AT R i C E :

Sœur Agnès Ploix

P R E M i è R E PA RT iE

La connaissance de l’autre

Sœur Agnès Ploix
Le thème de nos échanges s’intitule « Dialogues interreligieux pour le bien de notre humanité – L’autre ». il s’agit bien ici de dialogues, c’est-à-dire que l’autre, à côté de moi, l’autre, en face de moi, va me révéler quelque chose de mon humanité, de moimême et, avec lui, grâce à lui, je vais regarder la différence non comme un obstacle ou un sujet de conflit, mais comme une possibilité donnée d’agir davantage pour le bien de notre humanité. il s’agit bien de marcher ensemble vers une culture de paix pour le bien de notre humanité. il ne s’agit donc pas de changer l’autre mais de se changer soi-même, d’essayer de se connaître mieux soi-même ; ce n’est pas facile. Découvrir que nous faisons partie de la même humanité et qu’en même temps nous sommes différents, qu’est-ce que cela veut dire dans nos différentes religions ? La première partie a pour sujet la connaissance de l’autre et la deuxième partie, s’enrichir de nos différences. Je voudrais vous lire tout simplement un petit passage d’un philosophe qui traduit très bien ce que nous allons vivre cet après-midi. « Des échanges avec d’autres cultures nous amènent à voir le fond de notre propre culture. Dialoguer, échanger avec d’autres cultures, participer en partageant la vie quotidienne, tout cela nous encourage à voir le fond de notre propre culture. Nous arrivons alors naturellement à approfondir notre sympathie envers les autres et notre compréhension de leur spécificité. Chaque fois que, tout en étant ouvert à la différence, on pénètre un peu plus profondément dans son propre inconscient, on finit par trouver, cachés quelque part, des points qui sont partagés par d’autres cultures. En fait, plus on approfondit les contacts et les échanges avec d’autres cultures, plus on découvre les fondements spirituels
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appartenant à l’humanité tout entière. On peut par ce chemin saisir alors l’universalité commune à tous les êtres humains. » Mais je ne vais pas en dire plus, parce que chaque intervenant va maintenant essayer de nous exprimer comment, dans sa religion, se traduit ce concept de l’autre, du prochain. L’autre est-il un étranger si différent que je ne peux prétendre le rencontrer ? Quels sont les points communs qui font qu’un homme est un homme autre que moi et pourtant comme moi ?

Sœur Marie-Hélène Trebous
Nous sommes réunis aujourd’hui autour d’une question qui nous regarde tous, à une époque faite à la fois de mondialisation et de ruptures. Époque de brassages entre nationalités, races, cultures… Comment faire quand le protagoniste se révèle vraiment autre ? Où trouver le point juste qui permettra la rencontre ? La paix est à ce prix. Ainsi le thème de ce colloque a-t-il résonné en moi. Nos traditions religieuses nous offrent des voies vers des relations justes (justes au sens de « accordées au réel », authentiques) Les mettre en commun n’est-il pas un bon chemin vers la paix ? Concernant le christianisme, la question fut posée, de manière assez abrupte, à Jésus lui-même. « Et qui est mon prochain ? », lui demande un jour un notable de son pays. Quelles valeurs donner à mes relations, selon celui qui me parle, ou simplement me rencontre ? Jésus n’est pas un Occidental. il est un Oriental et de ce fait ne répond pas par un discours, mais par une courte histoire. Cette histoire est connue, à bon droit, car elle va très loin. Un homme s’en va d’une ville à l’autre à pied. En passant par un coupe-gorge, il se fait escroquer, détrousser et tellement malmener qu’il ne peut plus bouger. Passent deux pieux personnages qui l’ignorent. Puis arrive un Samaritain. Attention ! Pour l’époque et la société de cette époque, le Samaritain c’est l’étranger, le marginal, l’immigré indésirable. Et c’est lui, le méprisé, qui porte secours au malheureux. À la suite du récit, Jésus pose une question, une seule, à son interlocuteur : « À ton avis, lequel des trois s’est montré le prochain
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de l’homme tombé aux mains des truands ? » Cette simple question retourne complètement la situation ; le notable répond : « Celui qui a été miséricordieux envers la victime. » « vas et fais de même », conclut Jésus. Le Samaritain méprisé devient le modèle, l’homme juste, celui qui s’est fait proche de l’étranger maltraité. Par lui, le scribe est appelé à devenir frère universel (par-delà toute coupure raciale, nationale ou sociale). il ne s’agit plus d’un problème de nationalité, de race, de catégorie à distinguer, il s’agit de transformer sa propre mentalité pour, soi-même, devenir capable de s’approcher de tout homme, quel qu’il soit. il ne s’agit pas d’obéir à un commandement venu de l’extérieur, mais de se faire un cœur humain ouvert à tous les humains. Où trouver la racine de cette relation juste qui, au-delà du paraître, cherche à rejoindre l’être ? La Bible répond au premier chapitre de la Genèse, son premier livre. Après un défilé somptueux et poétique des merveilles de la création, il est écrit : « Dieu créa l’homme à son image. À l’image de Dieu il le créa. » Un peu plus loin, on voit l’homme animé par le souffle même de Dieu. Qu’est-ce à dire ? il s’agit d’une conviction fondamentale : en tout homme vivant, vit quelque chose du Dieu vivant. C’est constitutif de l’homme. Maître Eckart, un dominicain du xive siècle, appelait ce quelque chose « une étincelle » : non pas le feu tout entier, mais quelque chose du feu, et qui éclaire. Cela vit en chacun de nous, et c’est pourquoi chacun de nous mérite, avant tout, le respect. Plus loin encore, dans la Genèse, nous vient un signe de cette tension entre l’unité et la différence. Ce signe, donné au juste Noé, est l’arc-en-ciel. Une lumière unique, celle du soleil, et les couleurs fondamentales, à partir desquelles toutes les couleurs sont possibles. La lumière une, réfractée dans le chatoiement illimité de toutes les couleurs. Aucune couleur à elle seule n’est la lumière. Mais la lumière est faite de chacune, et donc chacune est infiniment précieuse en elle-même et pour l’ensemble. Ainsi Dieu voit-il l’humanité qu’il instaure. Chacun de nous, du plus grand au plus petit, est unique et précieux en lui-même
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et pour tous. voilà pourquoi prière et vie sont intimement liées : plus tu t’enracines par la prière et par l’étude, et plus tu communies à l’Être et à la vie. Et plus tu reconnais cet Être chez l’autre, et plus ta compassion devient fraternelle. Cela peut aussi bien se vivre en sens inverse : « Ce que vous ferez au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous le faites », dit le Seigneur. Cette parole n’est pas d’ordre affectif, mais d’ordre ontologique. Qui touche le cœur de l’homme touche le cœur de Dieu car, fondamentalement, l’homme est vivant de la vie de Dieu. C’est ce qui explique les anti-héros de l’Évangile et de la vie. Jésus discerne l’étincelle, l’essentiel, le reflet de Dieu en chacun de ceux qu’il rencontre, riche ou pauvre, réussi ou déprimé, bien portant ou handicapé, bien ou mal vu. il voit en chacun ce qu’il est vraiment, son vrai moi, au travers de ses prisons, et ce moi est beau. il aime ce moi. il le reconnaît dans l’autre et lui restaure ainsi sa dignité d’homme. Ainsi se comporte-t-il même avec des escrocs, des prostituées, des marginaux… Et pour que nous comprenions bien, lui-même s’est fait l’un d’eux, de telle sorte que ses frères que nous sommes ne puissent plus mépriser qui que ce soit sans lui faire affront à lui-même. Ainsi, c’est tout l’Évangile qui appelle non seulement à connaître l’autre, mais à le reconnaître. Nous sommes ici au cœur de la Bible : amour du Dieu vivant, amour de l’homme vivant sont si liés qu’on ne peut vivre l’un sans l’autre, quel que soit l’ordre par lequel on entre dans cette dynamique, laquelle est une, comme la vie est une. C’est une dynamique qui pousse à l’action. Le Samaritain, c’est vrai, a vu la victime des truands, il a été ému de compassion, mais il a aussi agi. il a soigné le malheureux, il l’a chargé sur son cheval, et l’a porté en lieu sûr. Si tu aimes l’autre comme toi-même, tu cherches l’efficacité pour lui comme tu le fais pour toi, ce qui devient de plus en plus complexe à mesure que notre vision du monde devient, elle aussi, de plus en plus complexe. C’est pourquoi il va exister une seconde partie à ce colloque. Elle est destinée à trouver comment s’enrichir de la différence pour agir ensemble.

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il est écrit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit. » voilà le premier commandement. Le second lui est semblable : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Ces deux commandements contiennent toute la loi et les prophètes. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Non par condescendance ou par devoir. Tu l’aimeras comme tu t’aimes toi-même. Parce que la vie qui nous anime est une. Et le Seigneur ajoute, dans l’épisode du Samaritain : « Fais cela et tu vivras. »

Hassan Ferechtian
J’adresse tout d’abord mes remerciements à la Soka Gakkai. Grâce à ses initiatives, j’ai l’honneur et le plaisir de participer pour la quatrième fois ici à un dialogue interreligieux. Je vous remercie également tous de votre présence aujourd’hui. En islam, la morale est le respect de l’intérêt public. La meilleure ordonnance du comportement de la vie est de traiter les autres de la même façon qu’on aime être traité. Ceux qui prêtent attention à la communauté demeureront longtemps ; le Coran confirme que : « Ainsi Dieu représente en parabole la vérité et le Faux : l’écume [du torrent, du métal fondu] s’en va, au rebut, tandis que les objets utiles aux hommes [l’eau] demeurent sur la terre. »1 Les devoirs de chacun envers l’autre ressortent de la coopération entres les gens : « Entraidez-vous dans l’accomplissement des bonnes œuvres et de la piété et ne vous entraidez pas dans le péché et la transgression. »2 À l’intérieur des êtres humains, deux sentiments coexistent : celui de penser à son propre intérêt : l’égoïsme, et celui de penser à l’intérêt des autres : l’humanisme. La civilisation est la traduction de l’humanisme, puisqu’elle consiste en l’établissement de groupes comme la famille et comme d’autres groupes sociaux. Le sentiment d’humanisme résulte du fait de penser à l’autre, avec l’aide de la sagesse et du raisonnement.3
1. Coran, 13 : 17. 2. Coran, 5 : 2. 3. M. Javad Mashkour, Rouh al-Coran, Donyaé ketâb, Téhéran, 11, p. 74.
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Le sentiment d’empathie est dans notre nature. Les êtres humains souffrent de la peine des autres et sont heureux de la joie des autres, ils peuvent même sacrifier leur propre joie de vivre pour la joie des autres. Je commence par un poème d’un grand poète persan, musulman soufi du xiiie siècle, Saadi, que vous connaissez probablement bien. il existait même un des présidents français qui s’appelait Sadi Carnot, car son grand-père était un admirateur de Saadi.4 Saadi (113-122), ce célèbre poète persan soufi du xiiie siècle disait: « Les êtres humains sont comme les membres d’un seul corps, Car dans leur création ils sont de même essence. Lorsqu’un membre souffre, Les autres membres souffrent également. » Les obstacles à découvrir les autres Mais quel est le rôle de la religion dans la découverte des autres ? Peut-être est-ce le sujet de la seconde partie [de ce chapitre], cependant la religion et la philosophie existent pour trouver un équilibre entre deux pensées : penser à soi-même et penser à l’autre.
4. Sadi Carnot, né à Limoge en 137, est devenu président de la République française en 17. En 14, il fut assassiné par un anarchiste italien, Caserio. Son aïeul, Lazare Carnot, éprouvait une grande admiration pour le poète persan dont il avait lu, bien des fois, Le Jardin des roses. En 171, il fut élu à la Législative, puis à la Constituante. Les idées de Saadi, exposées dans le premier chapitre de son ouvrage La Conduite des rois, avaient particulièrement exercé une profonde influence sur lui. Son rôle dans la Révolution fut considérable. Ce fut ainsi qu’on le surnomma le « grand Carnot » et l’« organisateur de la victoire ». Lazare Carnot, toujours fidèle à la sympathie pour le poète persan Saadi, appela son premier fils Sadi. Mais l’enfant mourut en bas âge. Carnot appela donc son deuxième fils du nom du poète persan. Ce garçon devint un polytechnicien renommé, inventeur du « cycle Carnot », mais mourut du choléra en 132. Alors son frère cadet, Hippolyte Carnot, répondant au désir du père déjà disparu, et en souvenir d’un frère qu’il aimait beaucoup, appela son propre fils Sadi. Ce fut ce troisième Sadi qui fut élu président de la République française. voir Hadidi Javâd, De Sa’di à Argon, Éditions internationales Alhoda, p. 314-316, Téhéran, 1.
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Quels sont les obstacles qui nous empêchent de découvrir les autres, de les connaître, les raisons qui nous font continuer à penser à nous-même sans penser à l’autre ? D’abord, c’est la méconnaissance des autres. Ensuite, c’est l’égoïsme : penser à soi-même et oublier les autres. il faut connaître les autres. il ne faut pas se laisser envahir par l’égoïsme aveugle, et il faut laisser, au moins, une petite place pour les autres. 1. Méconnaissance de l’autre La mondialisation exige un nouveau type d’universalisme, une théorie et une pratique qui commencent par la reconnaissance des similitudes, avant de se lancer dans une négociation des différences par le dialogue. Ce nouvel universalisme doit reconnaître, respecter et célébrer la diversité humaine. La mort est homogénéité, la vie est hétérogénéité. Rûmi (1207-1273), encore un autre grand poète iranien du e xiii siècle, auteur de poèmes mystique, dit : « il arrive souvent qu’un Turc et un Hindou parlent le même langage. il arrive aussi souvent que deux Turcs soient étrangers l’un à l’autre. Le langage du cœur est donc unique. Le langage de l’empathie est supérieur au langage de la patrie. » Hafez, lui aussi un grand poète persan du xive siècle, dit : « Excusant la guerre de soixante-douze nations, Sans voir la vérité, ils ont pris la voie des mirages. » Cette différence n’existe pas seulement entre musulmans et non-musulmans car les musulmans du monde, du fait de l’orientation régionale qui caractérise leur religion, ont aussi eux-mêmes différentes caractéristiques. Les musulmans maghrébins sont très différents des musulmans asiatiques, et ces derniers sont très différents des musulmans du Moyen-Orient ou des musulmans habitants en Occident, etc. J’ai lu dans le livre de dialogue de Daisaku ikeda avec Majid Tehranian que Josei Toda, le deuxième président de la Soka Gakkai, disait souvent : « Tous les problèmes seraient résolus si
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