Dieu au quotidien

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Jean-Claude Dhôtel s’adresse à nous avec des mots simples et directs. La fin et les moyens, la liberté et la décision, le désir et la disponibilité, servir... Il y a derrière ces mots les réalités de notre quotidien. Emportés par la très (trop) grande vitesse de nos vies, nous les voyons défiler sans les voir. Nous savons qu’ils sont importants, mais nous ne savons plus les identifier. Que veut dire la question : « Suis-je libre » ?

Dhôtel répond par un exemple inattendu : «Marie, une femme libre, la plus libre qu’il soit ». Il éclaire le chemin du désir au plaisir. De la fidélité à la mobilité, il retrace la voie d’Ignace avec nos mots d’aujourd’hui : adhérer au réel, sortir de soi pour entrer dans une incessante conversion. Une marche sur les eaux de la mer. Marche aventureuse jalonnée d’entretiens, l’entretien avec les autres, tout un art. Marche émerveillée jalonnée de prière, de la contemplation d’un récit évangélique à la relecture du livre du monde. Monde qui est le lieu de notre rencontre avec Dieu, et il n’y en a pas d’autre. Ma mémoire et mon intelligence nourrissent et éclairent ma prière, mais c’est le cœur qui entraîne le vouloir. Le cœur, affecté par ce qui lui arrive, touché par une rencontre. L’enjeu de cette marche : la croissance, à travers malheurs et bonheurs, vie, mort, et naissance du « nous ».

Une spirale ascendante qui élargit le cœur à chaque tournant : «Dieu était là et je ne le savais pas. »


Publié le : jeudi 21 avril 2016
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EAN13 : 9782918975465
Nombre de pages : 128
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Jean-Claude Dhôtel, s.j.




Dieu au quotidien

A la manière d’Ignace de Loyola



« Voir tout en Dieu, chercher Dieu en tout. »






Vie chrétienne | Fidélité

47 rue de la Roquette 75011 Paris | 7 rue Blondeau 5000 Namur

 


Du même auteur, aux Editions Vie chrétienne

Tout l’homme et tous les hommes, 1970, n°131 (épuisé).

Qui es-tu, Ignace de Loyola? 1973, n°155.

Discerner ensemble, 1987, n°309.

La spiritualité ignatienne, 1990, n°347.






ISBN 978-2-918975-23-6

Code article 556

© Éditions Vie chrétienne, 2014

47 rue de la Roquette 75011 Paris, France

viechretienne.fr

ISBN 978-2-87356-598-5

Dépôt légal belge : D.2014, 4323-09


© Éditions Fidélité, 2014

7 rue Blondeau 5000 Namur, Belgique

fidelite.be


Nouvelle édition revue et augmentée (chapitre 5) de Voir tout en Dieu, chercher Dieu en tout, publié pour la première fois en 1994 comme supplément à la revue Vie chrétienne no382.

Image de couverture : droits réservés

 

SOMMAIRE


Introduction

1. Voir Dieu présent dans le concret de nos vies

1. Ignace et l’homme d’aujourd’hui

2. Dieu travaille, je travaille

3. Vers l’unité de vie

4. Être disponible

5. Disponible à qui ? Pour quoi ? Comment ?

6. Le don de la parole

7. L’entretien spirituel

2. Chercher Dieu avec tout notre être

8. Prier avec ma mémoire

9. Prier avec mon intelligence

10. Prier avec ma volonté

11. Maîtrise et remise de soi : l’examen de conscience

12. La prière de l’apôtre selon saint Ignace

13. La spirale du progrès spirituel

14. De Notre-Dame à la Mère du Christ

 


INTRODUCTION


À l’heure où fleurissent de toute part guides et méthodes de ressourcement pour trouver son équilibre ou goûter une paix intérieure, les pages écrites par le Père Jean-Claude Dhôtel il y a plus de trente ans sont savoureuses d’actualité et continuent d’être vivifiantes et pratiques pour la vie spirituelle de chacun aujourd’hui. Dans une langue simple accompagnée d’exemples pris dans la vie courante, les différents chapitres peuvent se lire, et se relire, indépendamment, selon les attentes et besoins de chacun. L’auteur n’y développe pas une pensée théorique mais propose des moyens, des exercices à pratiquer comme l’indiquent les titres.

Dans les pages qui suivent, Jean-Claude Dhôtel trace un chemin à la suite d’Ignace de Loyola, fondateur des Jésuites. Comment l’expérience d’un homme des débuts de la Renaissance nous rejoint-elle aujourd’hui ? Ces chapitres manifestent que les bouleversements du xvie siècle et les questions que se posait Ignace sont les mêmes que celles qui nous traversent aujourd’hui : comment trouver Dieu, comment choisir ce qu’il convient de faire en nous plaçant résolument à la suite de Jésus ? C’est parce que la pédagogie d’Ignace est fondée sur la reconnaissance du désir personnel qu’elle demeure d’une grande actualité et n’a rien à envier aux diverses propositions actuelles.

Les sujets abordés par Jean-Claude Dhôtel réactualisent de manière concrète les préoccupations d’Ignace. Les titres des chapitres qui sont répartis en deux parties en sont l’illustration : d’abord : « voir Dieu présent dans le concret de nos vies », ensuite : « chercher Dieu de tout notre être ».

Dans la première partie, pour voir Dieu présent, Jean Claude Dhôtel nous invite à « être disponible », « vers l’unité de vie ».

Dans la deuxième partie, pour chercher Dieu avec tout notre être, l’auteur propose des attitudes et des exercices pour développer « la spirale du progrès spirituel » ; approfondir la prière en priant avec ma mémoire, mon intelligence, ma volonté.


Jean-Claude Dhôtel souligne que, contrairement aux idées reçues, le christianisme ne se résume pas à des principes ou des pratiques mais s’expérimente dans notre vie quotidienne, car Dieu nous traverse dans toutes les dimensions de l’existence : notre sensibilité, notre intelligence, notre volonté, notre mémoire. Seulement, cette présence de Dieu ne peut se reconnaître si je ne prends pas du temps pour en « relire » les événements. La spiritualité ignatienne est vécue aujourd’hui par de nombreux ordres et communautés religieuses 1, mais également dans des communautés de laïcs 2et plus largement par tous ceux à qui elle donne un élan et un enracinement. Ces pages s’adressent donc au lecteur qui cherche à rencontrer Dieu, à mieux sentir sa présence, son action.

La grande qualité de ce livre provient de l’expérience d’accompagnateur des « Exercices spirituels » de Jean-Claude Dhôtel. Il nous indique les points de passage, les « portes étroites » de la croissance spirituelle, en nous donnant des exemples éclairants. Il en rappelle les piliers : l’oraison sur les textes bibliques et le décentrement de soi que produit la pratique de la relecture de vie. En effet, pour chercher et trouver Dieu en toutes choses, encore faut-il dialoguer avec Lui à propos de ce que nous vivons, Lui exposer les questions qui nous habitent sur le mode de cette confidence intime exprimée par Ignace dans l’expression : « comme un ami parle à un ami ». Alors seulement, pouvons-nous « rendre grâce », c’est-à-dire reconnaître et remercier pour ce que nous avons reçu de Lui.

Ce livre est à la fois simple et exigeant : il ouvre des pistes que nous pouvons suivre en expérimentant la prière et en pratiquant la relecture qui favorise l’unité de vie. Il ne contient pas de recettes mais nous encourage à rester à l’écoute de l’Esprit. Vingt ans après la disparition de Jean-Claude Dhôtel que nous commémorons avec cette réédition renouvelée et complétée 3, souhaitons que ces textes facilitent pour chacun la rencontre avec Dieu qui ne cesse de rejoindre les désirs profonds des hommes en contribuant à leur bonheur.



1. Les Jésuites, les religieuses du Cénacle, les Auxiliatrices, la Xavière, la communauté Saint-François-Xavier et autres très nombreuses congrégations religieuses.

2. La CVX (Communauté de vie chrétienne), le MCC (Mouvement des cadres chrétiens), le MEJ (Mouvement eucharistique des jeunes).

3. Le chapitre "Disponible à qui ? pourquoi ? comment ?" a été ajouté et est tiré du supplément à Vie chrétienne n°222.

 







PREMIÈRE PARTIE




Voir Dieu présent dans le concret de nos vies


1

IGNACE ET L’HOMME D’AUJOURD’HUI


Saint Ignace de Loyola est respecté et admiré par les uns, redouté et détesté par d’autres ; rares sont ceux qui l’aiment, comme on aime, par exemple, les figures attachantes de François d’Assise ou de Thérèse de Lisieux.

Il est vrai que la distance a quelque peu altéré la netteté de ses traits, au gré des interprétations successives que d’autres, y compris les jésuites, lui ont données, de sorte qu’il est difficile de cerner l’unité de sa personne. En 1843, dans ses Leçons sur les jésuites au Collège de France, Edgar Quinet, assez mal disposé à l’égard de la Compagnie de Jésus, mais qui était néanmoins un universitaire honnête et bien documenté, a tenté de définir cette unité, en le voyant double : « Il y a en lui, dit-il, du saint François d’Assise et du Machiavel, un ermite et un politique, une dualité de la piété et du machiavélisme, un mélange de la dévotion de l’Espagne et de la politique de l’Italie. »

Tel est le mystère de sa personnalité. Sa première conversion dans le château de Loyola trouve de nombreux équivalents dans l’histoire des saints. En passant des exploits chevaleresques aux exploits ascétiques, il n’a fait, sous l’impulsion de la grâce, que changer l’orientation de ses désirs. En revanche, le second changement de sa vie demeure inexplicable au seul regard des événements extérieurs. Est-il un être double, à la fois mystique et politique, ou bien, pour reprendre les expressions de Péguy, est-il un homme chez qui la mystique s’est dégradée en politique ? Ou alors, est-ce que sa mystique englobe ce qu’on peut appeler, au sens large, la politique, c’est-à-dire le service du bien commun, et, selon le dessein de Dieu sur lui, ne fait qu’un avec elle ?

Poser ces questions, c’est aussi bien nous demander s’il est possible à un homme d’affaires, à un responsable politique, à un chef d’entreprise, ou à toute personne pleinement engagée dans le monde, ne serait-ce que dans les tâches quotidiennes du travail et de la famille, de prétendre à la sainteté non pas à côté de ces tâches, ni même en sanctifiant ces tâches par la prière ou la vertu ou les bonnes œuvres, mais dans l’épaisseur même de ces tâches temporelles. C’est aussi nous poser la question, hommes et femmes d’aujourd’hui, de la modernité d’Ignace de Loyola, et donc de l’actualité d’une spiritualité quatre fois centenaire…

Mais pour répondre à ces questions, nous ne pouvons en rester au pur examen des événements de sa vie. Il faut tenter de pénétrer dans la vie intérieure d’Ignace et plus précisément, revenir à ce qui s’est passé pendant les onze mois de relative solitude qu’il a passés dans la petite ville de Manrèse, en face du paysage grandiose de la montagne de Montserrat, là où tout s’est joué. Ce séjour a été pour lui, selon sa propre expression, sa « primitive Église » et la matrice de ses décisions ultérieures.


L’homme de désir enseigné par Dieu 4

Nous le retrouvons donc, à l’aube du 25 mars 1522, jour de l’Annonciation, seul et à pied, dévalant le sentier qui, de l’abbaye bénédictine de Montserrat, descend vers la plaine. Toute la nuit, il a veillé devant la statue de la Vierge noire, comme un chevalier avant son adoubement. Il se dirige vers Manrèse, où il a l’intention de demeurer quelques jours, pour se préparer à prendre la mer à Barcelone, vers Jérusalem. En chemin, il repasse dans sa tête ce qu’il a lu dans la vie des saints : « Saint Dominique a fait ceci, eh bien moi, il faut que je le fasse ! Saint François a fait cela, eh bien moi, il faut que je le fasse !»

Homme de désir !

C’est ainsi qu’il résume les trente premières années de sa vie : « Un grand désir de gagner de l’honneur. » Tel il est, tel il restera après que Dieu lui ait montré sa voie. Déjà, il rejoint, par ce trait dominant de sa personnalité, une caractéristique de l’homme moderne, qui vit toujours en avant, toujours en projet, signifiant par là le tourment qui l’habite, même lorsqu’il n’en est pas conscient, et qu’exprimait déjà saint Augustin dans ses Confessions : « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos, tant qu’il ne demeure en toi ». Car ce que traduit la multiplicité des désirs de l’homme, n’est-ce pas finalement cette inquiétude fondamentale du désir de Dieu ? Ignace est bien cet homme, mais il ne le sait pas.

Pour le moment, son désir se nourrit des images qui lui sont proposées. Il a bien décrit ses fantasmes de convalescent dans la chambre du château de Loyola où la blessure de Pampelune l’avait immobilisé. Tantôt, il imaginait ce qu’il devait faire au service d’une dame, laquelle n’était pas de noblesse ordinaire : ni comtesse, ni duchesse, mais d’une condition plus élevée encore. Tantôt, en lisant les livres de la vie du Christ et de la vie des saints qu’on avait déposés à son chevet, d’autres images prenaient le relais des précédentes : « Que serait-ce si je faisais ce qu’a fait saint François et ce qu’a fait saint Dominique ?» Comme un enfant — comme nous aussi quand nous nous prenons à rêver — il se projette dans les images qui lui sont proposées. Il se voit déjà accomplir les exploits qu’il a lus dans les romans de chevalerie, ou ces nouveaux exploits qu’il découvre dans la vie des saints. Et si finalement les secondes l’emportent sur les premières, ce n’est pas en considérant le mieux ou le moins bien ni en pesant les profits et pertes à escompter de l’une ou l’autre option, c’est seulement d’après la joie durable qu’il éprouve à la perspective d’imiter les saints en face de l’impression de tristesse quand il imagine la vanité des exploits mondains. C’est ainsi qu’il se sent appelé par Dieu à changer de vie.

Ce sont ces images qui ont mis saint Ignace en route. Mais, si les images ont joué un rôle déterminant pour le mettre en route, la suite de son histoire va lui montrer leurs ambiguïtés. Après quelques semaines, en effet, il entend comme une voix qui murmure de façon lancinante : « Comment pourras-tu vivre ainsi pendant le reste de ta vie ? » Il n’a pas de peine à repousser cette tentation des débutants, mais l’égalité d’allégresse dans laquelle il vivait jusqu’alors est comme traversée de sombres périodes de dégoût et de tristesse. Il ne sait pas d’où lui viennent ces alternances de bonheur et de désarroi, alors qu’il est fidèle au programme qu’il s’est fixé. « Quelle est cette nouvelle vie que nous commençons maintenant ? », se demande-t-il avec angoisse, sans pouvoir trouver la réponse, ne sachant pas qu’il est contraint de lâcher les rênes du gouvernement de sa vie et d’être conduit par un autre, comme Jésus l’avait annoncé à Pierre : « Un autre te mènera et te conduira là où tu ne voulais pas aller » (Jean 21, 18).


Pour l’heure, ignorant cela et n’étant plus constamment heureux, il a le pressentiment que quelque chose n’est pas vrai dans sa vie, quelque chose dont il serait puni par ces accès de tristesse et de dégoût. Ne serait-ce pas quelque péché qu’il n’aurait pas manifesté dans sa confession de Montserrat ? Et le voici pris dans la spirale infernale d’une épouvantable crise de scrupules qui vont le tourmenter plusieurs mois au point de le conduire au bord du suicide. Il est entré dans l’épaisseur de la nuit la plus obscure. Et l’image satisfaisante qu’il se faisait de lui, même en voulant imiter les saints, s’est maintenant transformée en l’image totalement négative d’un homme qui se croit condamné.

Voilà justement où réside l’ambiguïté des images. Il fallait sans doute que saint Ignace passât par cette épreuve afin de comprendre que jusqu’alors il n’avait fait que rêver sa vie. Le danger des images est moins dans le fait qu’elles peuvent être bonnes ou mauvaises — car cela peut être assez facilement discerné — il est dans la séduction qu’elles exercent sur celui qui s’identifie à elles. Ignace avait voulu être un nouveau saint François et un nouveau saint Dominique, en renouvelant et même en surpassant leurs exploits. L’aspect positif, nous l’avons vu, a été de nourrir son désir, de lui donner corps et de le mettre en route. Mais en se conformant à ces images, en voulant s’identifier à elles, il était empêché d’être lui-même en s’ouvrant à ce que Dieu attendait de lui pour la mission qu’il lui réservait.

Un jour, il est soudain réveillé de son rêve, et c’est une nouvelle naissance. Il abandonne l’une après l’autre les mesures excessives qu’il avait prises auparavant : il décide de dormir le temps qui lui est nécessaire, de manger de la viande, de couper ses cheveux et ses ongles qu’il avait laissés à l’abandon, parce que, disait-il, il leur avait autrefois donné trop de soins. Surtout, il n’est plus préoccupé de son image de sainteté. Il a désormais une autre image à regarder, l’image du Dieu invisible qui s’est rendue visible à nos yeux en Jésus Christ. Comme un enfant, il réapprend à vivre, il se laisse enseigner par Dieu.

L’expérience de Dieu

Commence alors une nouvelle période du séjour à Manrèse, et qui sera déterminante. Il va faire l’expérience de Dieu, telle qu’il la décrira sobrement dans les Exercices spirituels : « Le Créateur se communique lui-même à celui qui cherche fidèlement sa volonté, l’enveloppant dans son amour et sa louange, et le disposant à entrer dans la voie où il pourra mieux le servir à l’avenir. »Cette expérience va consister en une série d’illuminations qui décrivent un même mouvement. Dans ces jours lumineux de Manrèse, il a fait l’expérience de Dieu-Amour, mais un amour qui est un acte éternel où les Personnes divines, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, se communiquent mutuellement tout ce qu’elles ont et tout ce qu’elles sont dans un échange sans fin. Puis, il a perçu et expérimenté dans une lumière blanche comment cet amour se répand au dehors dans l’acte créateur ; il l’a vu descendre au cœur de la création, dans le pain et le vin, fruits de la terre et du travail des hommes ; il a vu le Christ pauvre et humble cheminer à ses côtés dans un chemin de peine, comme le compagnon qui nous conduit vers la gloire du Père. Finalement, ce que Dieu lui a montré, c’est la descente progressive de l’amour trinitaire dans le mystère de l’Incarnation. « Et toutes ces choses que j’ai vues alors, confiera-t-il plus tard, m’ont confirmé et m’ont donné pour toujours une si grande confirmation de ma foi que j’ai souvent pensé en moi-même : s’il n’y avait pas l’Écriture qui nous enseigne ces choses de la foi, je serais décidé à mourir pour elles seulement en raison de ce que j’ai vu. »

Une dernière illumination eut lieu sur les bords du Cardoner, la rivière qui coule à Manrèse. Elle va nous donner la clef de sa mystique. Mais laissons-lui encore la parole, puisque trente ans plus tard, il évoquait ce souvenir vivement imprimé dans sa mémoire :

« Une fois, j’allais par dévotion à une église qui se trouvait à un peu plus d’un mille de Manrèse : je crois qu’elle s’appelle Saint-Paul, et le chemin longe la rivière. J’allais donc ainsi, tout à mes dévotions, et m’assis un instant, le visage tourné vers la rivière qui coulait en bas. Alors que j’étais assis là, les yeux de mon intelligence commencèrent à s’ouvrir. Non pas que je vis quelque vision, mais je compris et connus de nombreuses choses, aussi bien des choses spirituelles que des choses concernant la foi et la culture, et cela avec une illumination si grande que toutes ces choses me paraissaient nouvelles. Et je ne peux expliquer tous les points particuliers que je compris alors, bien qu’il y en eut beaucoup, si ce n’est que je reçus une grande clarté dans mon intelligence ; de sorte que dans tout le cours de ma vie, jusqu’à soixante-deux ans passés, si je rassemble toutes les nombreuses aides que j’ai obtenues de Dieu et toutes les nombreuses choses que j’ai sues, même si je les mets toutes ensemble, il ne me semble pas avoir reçu autant que de cette seule fois. Et cela se passa d’une manière qui illumina tellement mon intelligence qu’il me semblait être comme un autre homme et avoir une autre intelligence que celle que j’avais auparavant. »

Soulignons cette dernière phrase : ce n’est pas au retour de Jérusalem, mais deux ans avant, près de Manrèse sur les bords du Cardoner, que saint Ignace dit qu’il est devenu « un autre homme », à cette heure précise où, dans une lumière divine, toutes choses lui sont apparues « nouvelles ».

Quel est cet homme nouveau ?

Le récit que nous venons de lire, rapporté à son contexte, va nous éclairer.

D’abord, on peut noter la précision de l’attitude corporelle d’Ignace : il s’est assis, le visage tourné vers la rivière qui coulait en bas. C’est donc en regardant en bas qu’il a perçu les révélations venues d’en haut. Par là, l’illumination du Cardoner s’inscrit dans la série des illuminations précédentes : la descente de l’amour trinitaire vers la terre des hommes dans le Fils Incarné. En lui, nous savons par l’Écriture que Dieu est descendu au plus bas. Mais celui qui a fait l’expérience de cette descente de l’amour, non par un savoir appris dans le catéchisme, mais dans la prière et la méditation, peut alors fermer le livre des Écritures et ouvrir le livre du monde : il lira la même chose, comme l’écrivait un auteur spirituel pénétré de l’esprit d’Ignace : « Quand quelqu’un a reçu l’intelligence de la foi, Dieu lui parle par toutes les créatures ; l’univers est pour lui une écriture vivante que le doigt de Dieu trace incessamment devant ses yeux. L’histoire de tous les moments qui coulent est une histoire sainte. »

Au bord du Cardoner, soudain, Ignace a compris le sens des événements de sa vie et le sens des événements de l’histoire. Il a compris, c’est-à-dire que les éléments jusqu’ici épars dans sa conscience se sont rassemblés et ordonnés, comme s’ils étaient saisis ensemble dans un champ magnétique, les choses spirituelles, comme il dit, et les articles de la foi, et même l’effort de l’humanité pour maîtriser et transformer la nature ; effort que nous appelons la culture, qui comprend aussi bien l’agriculture et l’industrie, les arts et les sciences, que cet ensemble de relations que les hommes cherchent à tisser entre eux par les moyens de l’économie et de la politique. Il a compris tous ces rapports parce que, ce jour-là, il a reçu la certitude qu’en dépit des puissances du mal qui s’acharnent à détruire l’œuvre de Dieu, Dieu ne cesse d’être présent et agissant dans toutes les créatures, que le Christ n’est pas venu seulement dans un moment de l’histoire et une infime portion de l’univers, mais qu’il est avec nous jusqu’à la fin de l’histoire et que sa présence remplit tout l’univers. Il a donc compris que Dieu peut être cherché et trouvé, non seulement dans les moments privilégiés du recueillement de la prière, mais dans les moindres choses de la vie et du travail, et dans les rencontres humaines. C’est ainsi que toutes choses lui sont apparues nouvelles.

Il dit aussi qu’il est devenu comme un « autre homme ».

Changement sur deux points

Le premier concerne la personne du Christ. Depuis sa conversion, Ignace a été saisi par la représentation de Dieu et du Christ comme « Seigneur », qui correspondait d’ailleurs à sa condition de noble. C’est le nom qui revient le plus souvent dans ses écrits. En contemplant ce Seigneur descendre au plus bas jusqu’à l’étable de Bethléem et la croix du Calvaire, il a d’abord mis toutes ses énergies à imiter le Christ dans la pauvreté et les humiliations comme l’avaient fait les saints. Ce désir perdurera toute sa vie et il en fera la pierre de touche de tout engagement pour le Christ : « Je choisis la pauvreté avec le Christ pauvre plutôt...

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