Dieu, l'adolescent et le Psychanalyste

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A la question : Qui suis-je ?, la religion chrétienne donne une réponse qui n'est pas sans interaction avec la problématique oedipienne. S. Freud a traité la religion dans le registre de la névrose et de l'illusion. Cependant la psychanalyse et le religieux peuvent s'articuler au sein du processus d'adolescence. Celui-ci consiste à devenir sujet de ses désirs et de ses conflits, à dire Je dans son histoire, face aux figures et aux mouvements d'idéalisation et de désidéalisation. A travers son expérience clinique de psychanalyste d'adolescents, Odile Falque permet de suivre cette voie dans l'élaboration de la souffrance, ses noeuds de fixation, ses tensions, ses impasses, ses solutions. Lier, délier, relier.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296358447
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DIEU, L'ADOLESCENT
ET LE PSYCHANALYSTE Fonctions du religieux et processus d'adolescence

Collection Sexualité humaine série Mémoire du temps dirigée par Charlyne Vasseur-Fauconnet

Sexualité humo,ine offre un tremplin pour une réflexion sur le désir, le plaisir, l'identité, les rôles féminin et masculin. Elle s'inscrit dans un mouvement socio-culturel, dans le temps et dans l'espace. La sexualité ne peut être détachée de sa fonction symbolique. L'erreur fondamentale serait de la limiter à un acte et d'oublier que l'essentiel est dans une relation, une communication avec l'autre, cet autre fût-il soi-même. Cette collection a pour objet de laisser la parole des auteurs s'exprimer dans un espace d'interactions transdisciplinaires. Elle relie la philosophie, la médecine, la psychologie, la psychanalyse avec des ramifications multiples qui vont de la pédagogie à la linguistique, de la sociologie à l'anthropologie, etc.

Déjà parus
La vocation d'être femme, O.DELECf La médecine et le régime de santé, M. TIOLLAIS(2 vol.) Le défi des pères séparés. «Si papa m'était conté...», Ph. VEYSSET.

A paraître
L'adolescence, Dr P. BENGHOZI

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6339-8

ODILE FALQUE

DIEU, L'ADOLESCENT

ET LE PSYCHANALYSTE
Fonctions du religieux et processus d'adolescence

Préface de Philippe Gutton

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, nIe Saint -.1 acques Montréal (Qc) - (:AN A])A H2'{ 1K9

Je tiens à remercier Philippe Gutton et Annie Birraux pour leur accompagnement, leur soutien et leur par~icipation à l'élaboration de la thèse dont cet ouvrage est né et qui n'aurait pas eu lieu sans eux. Je remercie tous les collègues, patients, amis et proches qui ont pris part à ce thème de recherche, spécialemen t, Philippe Jeammet, Nicole Jeammet, Jean-François Catalan, François Richard, André Brousselle, Bernar~ Marliangeas, Cenevièvve Constant, Etienne Carin, Brigitte- Violaine Aufauvre, Jacques Cagey, Raymond Cahn, Marie Balmary, Christine Blettery, Lucie Blettery.
Je remercie Henri, pour sa patience et ses encouragements, nos enfants, nos parents, nos familles.

À Marie-Christine

et Françoise qui nous ont quittés trop tôt.

Sommaire

PR~FACE
PR~AMBULE INTRODUCTION PR~SENTATION DES OBSERVATIONS CLINIQUES

13

19 23 31

CHAPITRE I

- LE CHAMP

DU RELIGIEUX ET LE SUJET ADOLESCENT

37

I. Héritage culturel et communautaire Du Surmoi autoritaire au Surmoi tutélaire
A - Doctrine et objets culturels de transmission

43
44 46 47 49 51 52

B - L'imaginaire et son appropriation dans
l'économie psychique 1. Le ciel, l'enfer et le purgatoire 2. Les anges, le diable 3. Les saints, figures et légendes religieuses

C - Actualisation dans l'intégration et l'autonomie

7

II. Paysage religieux aujourd'hui Réveils ou inquiétudes?
A - Retour du religieux B - " Religieux flottant" C - Sondage sur les croyances D - Foi et religieux dans la culture moderne

55 55 56 58 59

III. Questions existentielles et précisions certaines notions religieuses
A - Qui suis-je? D'où je viens? 1. Origine et identité a. Anthropologie religieuse b. Anthropologie chrétienne 2. qialectique foi et religieux 3. Eprouvés et expériences a. Expérience émotionnelle b. Expérience spirituelle c. Expérience spirituelle chrétienne d. Mystique et mystique chrétienne
B

sur 61 62
62 64 69 70 70 71 72 72 74 74 76 78 80 80 81 82 82 86

- Pourquoi le mal et la souffrance?
1. Une loi transgressée: culpabilité, faute, péché 2. Le " sacrifice de la Croix" 3. Problématique de passage: rite et sacrement

C - Pourquoi la mort? Où vais-je? 1. Immortalité, réincarnation, résurrection 2. Paraboles du Royaume D - Pourquoi l'amour? 1. Amour partagé, dialogue et rencontre: Parole et prière 2. Cheminements: Foi et doute

8

CHAPITRE

II

-ÉCLAIRAGE

PSYCHANALYTIQUE

91 93

I. Psychanalyse et religieux: à partir de S. Freud
II. Processus d'adolescence du religieux et fonctions

101

A - Étayages et consolidation narcissique, soutien du Moi B - Processus de subjectivation

102 105

III. Position maternelle, appui narcissique et soutien du Moi: Moïse et le processus d'adolescence A - Meurtre de l'Égyptien dans une" terre
préœdipienne " et violence pubertaire B - Premières relations et fonction maternelle

109

C - Questionnement identitaire
D - Projet de vie: le destin de Moïse et des Hébreux

E - De la mort à la vie F - Processus d'autonomisation et de différenciation: fin d'adolescence?
A" propos de mystique

110 112 117 122 127 129 138

IV. Position paternelle et remaniement du Surmoi-Idéal du Moi: religieux et processus d'adolescence
A - " Freud et le christianisme" B - " Nostalgie du père, sentiments pratiques rituelles" C - " Formes religieuses et culture" religieux et

141 142 142 143

V. Position fraternelle: gestion des rivalités meurtrières et incestueuses
A - " Caïn et Abel"
B - " L'enfant prodigue" : le fils perdu et le fils fidèle

147 148 149

9

CHAPITRE 111-OBSERVATIONS ET INTERPRÉTATIONS

CLINIQUES

153 156 175 192 211

I. THÉRÈSE, ou le garçon qui devait devenir prêtre II. JUDAS, ou l'angoisse d'éternité: Dieu ou diable? III. CHRISTOPHE, ou le "brouillon de son frère" premier de cordée, porte-Christ, IV. DANIEL, "l'ange et/ou la bête"

CHAPITRE IV - FONCTIONS DU RELIGIEUX ET PROCESSUS DE SUBJECTIV A TION ADOLESCENTE

229 235 235 236 237 241 244 247
251 251 255 257 261 263 265

J. Élaborations à propos des questionnements repérés dans les cures
A - Réinscription B - Les étayages C - La mort D - L'origine E - Passages F - La Croix identitaire

II. Mises en jeu et impasses des processus de subjectivation
A - Reconstruction de l'idéal du Moi et ses échecs B - Idéalisation subjectivante et aliénante, désidéalisation C - Remaniement des identifications subjectivantes et aliénan tes D - Évolution du Surmoi E - Sublimation F - Relation thérapeutique et problématique religieuse

10

CONCLUSION
ANNEXES 1. Les étapes de la Révélation 2. L'intérêt pour la question 3. Définitions du religieux 4. L'évolution des catéchismes 5. Le concile Vatican II

271 277 279 281 283 284 285 287

BIBLIOGRAPHIE

Il

Préface

Nous avons beaucoup travaillé ensemble Odile Falque et moi-même dans le cadre de l'Unité de Recherche sur l'Adolescence, à l'Université Paris VII. La confrontation, l'apport réciproque y furent constants. Nous nous sommes liés d'une grande amitié. Inscrire au début de ce livre quelques idées générales, c'est-à-dire personnelles sur le religieux et l'adolescence est pour moi précieux. L'antinomie est claire entre adolescence et solitude. Cette affirmation n'évoque pas une nécessaire socialisation, ni la présence requise d'un partenaire amoureux ou amical, pas même l'idée que son narcissisme le fait toujours double. Il n'y est pas en jeu plaisir et haine. L'exigence d'être au moins deux est de l'ordre de la construction de soi telle qu'elle se monte ou plutôt remonte à la puberté. Il faut un architecte à la subjectivation. Pour être et devenir, l'adolescent sollicite un Autre. 1. Prenons l'exemple de cet adolescent de seize ans en échec dans la plupart de ses entreprises. Lors d'une consultation familiale, il engage un grand discours ainsi susceptible d'être résumé: " Je parle et je ne suis pas écouté ". Les réponses du père, intellectuel en grand succès professionnel, hachent le discours du fils par des jugements de valeur positifs: " Mais si, je te trouve intelligent, tu dis bien les choses, tu es cultivé, tes lectures sont très choisies...". L'adolescent

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éclate en sanglots. " Tu ne m'entends pas, tu ne m'écoutes pas
pour moi, mais pour ton plaisir. Tu ne peux pas t'empêcher de juger. Ce que je veux, c'est discuter avec toi. " La demande de l'adolescent pour son évolution même, odisons pour son existence, est d'adresser une pensée associative la plus libre possible, une poésie, un rêve, à cet Autre qu'il a désigné à cette place d'écoute et d'entente, disons de compassion. Cet interlocuteur privilégié est sans doute une image interne, et "précisément" (au sens fort que R. Barthes donne à cet adverbe) procure la certitude d'une présence externe, " un personnage tiers ", incarné, dans la réalité. L'adolescent ne se parle pas à lui-même, il parle à ce privilégié qu'il s'est choisi dans son histoire et qui pourtant était Qéjà-Ià. Bref, disons qu'une adolescence se produit dans le dialogue intime, secret, inclu dans sa vie fantasmatique diurne et nocturne et néanmoins ancré dans des figures incarnées. De ce fait, la relation est caractérisée par une intersubjectivité, véritable interdépendance entre le sujet engagé dans la construction de son adolescence et cet Autre mystérieux à qui cette même adolescence serait en quelque sorte adressée: " corédaction " écrit P. Aulagnier, expérience familière parce que partageable et plus encore partagée. 2. L'adolescent est jeté dans le changement fait de nouveauté, ouvertures et efficience différentes. L'infantile est une ancre qui se décroche; dans quelle erre se trace sa trajectoire? Qu'est-ce qui le contient, le dirige? Sur quoi, sur qui repose le jugement de valeur distinguant le bon grain de l'ivraie de la conduite à la fois dans le domaine de la morale, de l'esthétique, du religieux, de l'épistémologie, de la critique en général? Le jugement attributif a valeur existentielle. Lorsque le cadre de référence, façonné, bâti dans l'enfance vacille sous la pression des remaniements psychiques de la puberté, l'expérience de la vie est à vif, trop à vif. Elle doit être modérée au sens de son économie et de la répartition de ce qui s'y produit, disons élaborée, idéalisée. Constatons l'urgence qui saisit l'adolescent, d'idéaliser un objet privilégié d'amour. Double procédure en fait: neutraliser en partie la violence pulsionnelle, surestimer un objet d'amour. L'idéalisation ouvre deux lignées objectales, sans doute trop vite opposées en pluriel et singulier. Le pluriel des idéologies est particulièrement attractif à l'adolescence. Il s'agit de cet ensemble d'idées sans sujet incluant croyances et représentations qui formalisent la

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norme de la situation de l'adolescent par rapport aux autres, un groupe, la société à une époque donnée. On sait l'étroite interaction existant entre l'idée et le lieu défini par son histoire et son actuel. L'idéologie n'est rien d'autre qu'une idée dominante pour un groupe donné, elle est moins une croyance qu'un appareil de croyances, c'est-à-dire cet aspect structural fondamental des institutions. S. Freud utilisa une fois le terme " d'idéologie du Surmoi "1 qui constitue à la fois les arguments plus ou moins rationnels ou inspirés du discours secret de l'instance (censure et idéal) et qui serait aussi capable de substituer au secret interne de celle-ci des pressions extérieures. Lorsque les idéologies se résument en une seule, cette dernière est rarement une référence d'existence, elle.ne fait que séduire, fasciner, attirer et détourner le travail de la subjectivation. Le Référent dont tout adolescent sè saisit, ou cherche à se saisir est tout différent. Si une idée domine entre cet Autre et lui-même, c'est l'idéologie du sujet, d'abord idéologie de " non-idéologie" caractéristique de l'inter-subjectivité. 3. Cet Autre est dans la continuité de l'enfance et de ce qui en reste, l'infantile. Son intervention tient compte de la discontinuité, parfois la cassure, introduite par le remaniement psychique à la puberté, le pubertaire. Il était présent dans le passé, il est entrevu comme différent aujourd'hui. Le discours qu'il tenait dans le passé est perçu comme différent aujourd'hui. La religion de l'enfant ne peut être la même que celle de l'adolescent. Les figures du Dieu impliqué, insérées, mêlées à celles des objets parentaux infantiles se distinguent de celles du Dieu dont l'adolescent attend, sollicite la Parole et lit les textes (bibliques). Nous mettons en avant le fait que l'adolescence comporte un formidable réseau de demandes et retours de l'intersubjectivité. Sans doute celle-ci était-elle présente dans l'enfance, elle est en cours de prise de conscience sous l'impulsion des remaniements psychiques pubertaires. Tout se passe comme si l'adolescent devait reconnaître son besoin subjectal absolu de l'autre, inconnu et énigmatique auquel il peut faire référence. Chez l'enfant, " cela allait sans dire ", aujourd'hui, reconnaissons et disons-le; l'affirmation consciente serait requise pour la subjectivation adolescente.

1 S. Freud (1933), Nouvelles Gallimard, 1904.

conférences,

Introduction à la psychanalyse, Paris,

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Nous sommes tentés de poser une double conceptualisation du religieux dans l'évolution de chacun d'entre nous. L'une est inscrite dans l'infantile en particulier sous la pression des processus de latence (même si ce n'est pas toujours observé chez les enfants, elle se trouve reconstruite après-coup à la puberté). Les figures de Dieu sont phalliques, reproductions à l'identique des objets parentaux (avec leur revers, le diable castré, l'ange déchu). N'est-ce pas la figure divine apparaissant bien souvent au cours de l'Ancien Testament? L'organisation relationnelle et symbolique qui en découle a la puissance de l'infantile; si elle est mise en doute, détournée, modifiée à la puberté, elle persistera néanmoins. La deuxième conceptualisation lors ,de l'adolescence, se déclare à partir de l'exigence d'une intersubjectivité entre l'homme et Dieu. Non pas nouvelle croyance ou institution, mais une aspiration relationnelle. Ce dialogue recherché porte sa potentialité d'inattendu, d'étonnement et peut-être (le mot est précieux, nous l'empruntons encore à R. Barthes concernant le héros racinien) de revirement. L'innovation pubertaire en train de se faire doit être présentée au quotidien, ou parfois, à cet Autre familier, Dieu, avec lequel rencontres, échanges sont possibles. L'adolescent demande; plus encore il accède à la certitude plus essentielle encore pour lui que Dieu aurait bes~in de lui, dans une radicale dissymétrie certes, dans une coexigence. Nous écrivions à l'instant que l'adolescent sollicitait d'être aimé, écouté, entendu. Nous écrivons maintenant que l'adolescent entend dialoguer avec Quelqu'un pour qui il est nécessaire. Revirement à risque certes. A l'incitation religieuse de J. Maritain, A. Gide oppose

un non au dialogue:

"

J'ai vécu trop longtemps et trop intime-

ment vous le savez dans la pensée du Christ pour consentir à l'appeler aujourd'hui comme on appelle quelqu'un au téléphone... Jamais ma prière n'a été autre chose... qu'un abandon... Il m'a toujours paru indigne de rien réclamer de "2. Dieu. J'ai toujours tout accepté de lui avec reconnaissance Sans doute cette rencontre formulée en double demande est d'une grande fragilité. De même que la nouveauté pubertaire s'inscrit dans les failles des théories phalliques infantiles, c'està-dire du côté de la castration, de même cette voie mystique se trace dans un doute à l'endroit des convictions religieuses de
2A. Gide, ]ollrl1al1887-1925, 21 Décembre 1923, Paris, la Pléiade.

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l'enfant. Voilée initialement, elle risque de l'être à nouveau par les appareils de croyances et les institutions dont le symbole est - nous le savons - toujours phallique. La première des conceptualisations ne serait pas la meilleure, mais elle est dominante. L'adolescence serait définie comme capacité à douter de cette dominance au bénéfice d'une relation à l'inconnu, ou plutôt l'énigmatique. En commun entre l'adolescent et les chrétiens serait la gestion d'un dévoilement de l'intersubjectivité avec Dieu toujours en train de se déprendre au bénéfice de la phallicité infantile. Le livre d'Odile Falque est écrit comme une reconstruction sollicitée par bien des expériences. La première est psychologique; la seconde utilise l'écoute de la séance psychanalytique en ce que l'énigme de l'Autre y est constamment présente. La troisième s'origine d'un dialogue intime, privé, mystérieux certes, religieux. Philippe GUTTON

17

Préambule

Cette réflexion trouve son origine dans ma pratique clinique de psychanalyste-psychothérapeute. Pour certains chrétiens ou certains psychanalystes, pychanalyse et religieux s'opposent, voire même s'excluent. Par exemple, on entend dire que faire une psychanalyse pour un croyant conduit à " perdre la foi ", ou bien, qu'être croyant, pour un psychanalyste, signifie être mal analysé. Faudrait-il donc renforcer la dichotomie entre ces deux domaines différents lorsqu'ils sont cliniquement bien intriqués? En effet, même s'ils ont été étudiés et articulés par S. Freud et ses successeurs dans la théorie, peu d'auteurs ont abordé la question sur le plan clinique. Ma démarche consiste donc à articuler ces deux champs, à l'intérieur même d'une implication clinique de psychothérapie-psychanalytique à l'adolescence. Parfois des patients me demandent si je suis croyante. Je me trouve là dans la position de tout psychanalyste qui n'a pas à influer sur les options politiques, morales, religieuses de chacun, quelles qu'elles soient, et je n'ai pas à en rendre compte, même si cela peut les laisser dans un certain malaise. C'est une question de transfert qui s'élaborera au cours de la cure. Les patients sont libres de me fantasmer comme croyante ou noncroyante, indifférente ou diabolique. Certains disent avoir découvert et même développé une vocation religieuse avec un " psy " ne partageant pas les mêmes croyances qu'eux. D'autres

19

déclarent

avoir abandonné

leur vocatio-n " à cause de

"

la

psychanalyse...

Une question se pose quant à la démarche possible. En psychanalyse, l'écoute de l'adolescent, croyant ou en quête spirituelle, suppose-t-elle que le psychanalyste soit lui-même " baigné" dans la même culture religieuse que lui? Et le travail est-il différent si le patient est lui-même avec un analyste en résonance avec lui dans une expérience de foi vécue comme rencontre avec un Dieu vivant, ici le Dieu des chrétiens? " Le culturel est sur le divan : c'est l'expérience journalière de tout psychanalyste particulièrement à l'adolescence. Mais qu'en faire? Transfert et contre-transfert vont être influencés à la fois au niveau culturel et au niveau de la croyance. J'ai donc pensé que je pouvais entendre et m'émouvoir des enjeux exprimés par des patients dans leurs interrogations, leurs affirmations, leur cheminement de foi dans une culture religieuse commune. Les thèmes religieux ne sont pas considérés en tant que tels, mais dans la chaîne associative et l'activité fantasmatique du sujet, dans la charge pulsionnelle et conflictuelle, dans la dynamique de la relation transféro-contre transférentielle. Cela exige de distinguer ce qui relève du champ du religieux et de la foi, et ce qui appartient proprement à la méthode psychanalytique ". Il m'arrive parfois de m'étonner devant la figure d'un Dieu rigide et cruel de patients affichant une Il implacable. Je l'entends et l'évalue dans " volonté de Dieu l'écart entre d'une part, ces images, les données et les traces de la culture religieuse chrétienne et d'autre part, dans la violence de l'imago parentale liée à leur histoire, construite et reconstruite dans leur économie psychique.
Il Il

Ma réflexion a porté sur l'élaboration des représentations religieuses culturelles, supports de représentations singulières ambivalentes. Cela a consisté à opérer à l'égard de ces représentations un travail personnel mais non à les interpréter aux patients. Elles permettent simplement de comprendre leur usage et leur utilité dans le traitement des représentations parentales infantiles refoulées. Cette position est soutenable par le biais des réflexions sur le processus d'adolescence qui consiste à devenir sujet de ses désirs, de ses conflits, de son histoire. En outre le champ de recherche dans ce domaine-là ne peut pas faire abstraction de l'environnement et du culture!... et le religieux en fait partie.

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Ce travail m'a apporté une écoute possible dans ces deux champs-là. J'ai convenu que je pouvais entendre certains patients à la fois dans leur dynamique psychique, et dans leur dimension religieuse de foi, sachant que chacun peut seul faire l'unité en lui de ces deux pôles qui encore une fois se distinguent et s'articulent. Je pense même que l'écoute psychanalytique qui se doit en général de permettre un déplacement grâce à la fonction de la théorie et du cadre, peut être en lien avec une personne tiers, référent, une Parole et des figures à l'œuvre. J'ai aussi été conduite à clarifier ma position de psychanalystepsychothérapeute qui ne se veut pas" accompagnateur spirituel" ou " directeur spirituel fI, ou " confesseur ", comme le voudraient souvent les patients ou com~e le sont parfois désignés les psychanalystes. Je tiens compte donc du religieux et de la foi chrétienne quand cela se présente car tous mes patients ne sont pas forcément croyants, ni en demande de prise en compte de cette dimension-là. Des nuances s'imposent. Une solution de conciliation des deux champs psycha-nalytique et religieux pour le processus d'adolescence se résume dans la métaphore: Quitter Dieu pour Dieu. Elle souligne le parallélisme d'une bonne évolution du religieux dans l'expérience de foi et d'une bonne maturation de l'adolescent dans son développement. Mais cette perspective de : Quitter Dieu pour Dieu, n'est pas nécessairement idéale ni à proposer au patient. Le psychanalyste se garde bien de savoir si c'est bon pour lui, si son patient sera croyant ou pas, ou autrement, en fin de cure... et nous savons aussi que parfois mieux vaut rester accroché à ces figures du Dieu tout-puissant, parent grandiose, dans la religiosité que de tomber dans l'effondrement, dans la rupture et dans le vide total. Ma vision des choses n'est pas de proposer des idéaux ni un modèle de psychanalyste de l'adolescence. La psychanalyse n'est pas avant tout une consolidation du Moi, mais dans les meilleurs cas elle restaure l'estime de soi si nécessaire à l'adolescence et elle apporte par là-même un soutien narcissique pour le Moi particulièrement fragilisé alors. D'autre part cette dynamique de quitter la toute-puissance pour rencontrer l'autre dans sa singularité n'est jamais totalement acquise. C'est un processus sans fin avec ses aller et retour, ses avancées et ses régressions, nécessaires à certains moments de

21

passage et de remaniements autres que l'adolescence cependant un modèle exemplaire.

qui en est

Cette recherche m'a donc permis d'approfondir ma culture religieuse et des données de la foi qui m'ont elles-mêmes ouverte à ces questions en lien avec le processus d'adolescence. Elle m'a aussi impliquée personnellement tant dans ma pratique clinique de psychanalyste que dans ma réflexion théorique.

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Introduction

"Qui suis-je? ", une question posée par Œdipe et reprise par l'adolescent. Dans la question:" Qui suisje ? " posée par Œdipe à l'Oracle de Delphes, la psychanalyse entend dans la vie fantasmatique: "Tu tueras ton père; tu épouseras ta mère" ; destin incontournable, mythe organisateur dans l'inconscient et dont les interdits dans leur réalisation (interdit du meurtre et de l'inceste), semblent devoir régler les rapports entre les humains dans les différentes cultures. A la question: "Qui suis-je? " posée par l'adolescent croyant, le deuxième récit ,biblique de la Création répond en mettant en scène Adam et Eve désobéissant à la loi de Dieu, ce qui entraîne la " chute" (Gn 2, 3)3. Selon l'hypothèse de Pierre Gibert ce texte aurait été écrit à la cour du roi David à propos des relations incestueuses entre les enfants de David: Amnon et Tamar, frère et sœur (2 S 13)4. Dans cette analogie entre le mythe et l'histoire, on peut y reconnaître une tentative de régler le conflit œdipien entre le désir et l'interdit, la loi et la transgression, et les conséquences meurtrières qui en résultent: la mort d'Amnon puis celle d'Absalom, fils de Davids. L'auteur évoque parallèlement la lutte fratricide et le
3 Bible de Jérusalem., trade sous la direction de l'École biblique de Jérusalem, Cerf, 1961. 4 Au dixième siècle avant Jésus-Christ, selon P. Gibert, Bible, mythes et récits de commencement, Paris, Seuil, 1986, p. 115-128. 5 Ce thème se retrouve dans la recherche de T. Pfrimmer, Freud, lecteur de la Bible, Paris, PUF, 1982. D'après l'auteur, environ ~uatre cents citations bibliques parcourent l'œuvre ae S. Freud. Selon les indications d'A. Freud (p. 14), la Bible de Philippson, de famille, donnée à S. Freud par son père Jacob,

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meurtre d'Abel par Caïn, descendants d'Adam et Ève, comme prolongement de la réalisation de l'inceste (Gn 4, 1-16)6. Est-il possible de sortir de ce sort inéluctable? D'une part la psychanalyse dévoile un sujet soumis à ses déterminismes inconscients dans le destin œdipien; d'autre part le récit biblique situe l'homme définitivement marqué du sceau du péché originel, pris ici dans sa valeur historicisante pour le sujet à partir de l'expérience humaine. Ainsi dans leurs regards croisés, la psychanalyse permet une reconnaissance de la problématique œdipienne avec le texte biblique qui est aussi une lecture de l'aventure subjective. Ces deux approches de l'énigme des origines signent les méfaits soulignés par la psychanalyse de la non-inscription dans la différence des sexes et des générations, qui conduit à l'aliénation. Le religieux peut-il avoir une fonction pour l'adolescent en quête d'identité? Dans le devenir de l'adolescent, deux types de processus sont à l'œuvre: d'une part: Le pubertaire7, comprenant les remaniements psychiqu~s liés à la puberté, face à ces motions incestueuses et parricides, nouveautés incontournables, dont le destin d'Œdipe et celui d'Adam et Ève tentent de rendre compte. Cette fatalité fige l'adolescent dans les pièges de la violence pulsionnelle, réactivant la problématique œdipienne infantile. D'autre part: L'adolescens8, effectuant une réélaboration de la névrose infantile par la reconstruction des instances idéales et le remaniement du
commençait par le deuxième livre de Samuel, chapitre1, verset 24 : le récit de l'adultère de David et Bethsabée, la femme d'Uri, chef d'armée, qui meurt. " C'est à travers un vécu concret, historique que la foi biblique confesse le sens universel "(p. 25). On retrouve les 9rands thèmes travaillés par S. Freud, " naissance et mort, punition pour idolatrie, le meurtre, la possession de femmes interdites, la castration, la relation fils-père tragique, la transgression réelle et la transgression symbolique" (p. 20). 6 Ibid, p. 120. Ève dit de Caïn: " J'ai acquis un homme de par Yahvé" (Gn 4, 116). Cette question sera reprise ensuite, cf. ch. II : Position fraternelle, Caïn et Abel et ch IV: L'origine. D'autres auteurs ont montré que derrière" l'arbre de la connaissance du oien et du mal se trouvait une loi portant sur la sexualité, notamment celle de l'interdit de l'inceste, et que le meurtre est une conséquence de l'inceste: Caïn, " objet incestueux" d'Ève. Voir entre autres M. Balmary, Le sacrifice interdit, Paris, Grasset, 1986, p. 265-269. La divine origine, Paris, Grasset, 1993, p. 186-187 et 190. D. Vasse, Inceste et 'alousie, Paris, Seuil, 1995, p. 112-114. Bien des aspects du péché dit" d'orguei "peuvent s'entendre comme maintien dans la toute-puissance infantile, la fusion, l'indifférenciation, la possession, la maîtrise et la mégalomanie,.. 7 P. Gutton, Le pubertaire, Paris, PUF, 1991. 8 p, Gutton, Adolescens, Paris, PUF, 1996.

{

24

Surmoi. La tâche de l'adolescent consiste à trouver l'objet" potentiellement adéquat" (c'est-à-dire hétérosexuel, suffisamment dégagé de l'objet incestueux parental et fraternel, à la fois y renvoyant, tout en s'en démarquant9), pour nouer une relation amoureuse fiable. " Qu'est donc le mortel que tu en gardes mémoire, le fils d'Adam que tu en prennes souci? " (Ps 8, 5) dit le psalmiste. "A la 'question: " Qui suis-je? " la religion chrétienne répond: " Tu es fils de Dieu It. Cette affirmation identitaire s'appuie sur l'événement du baptême de Jésus: " Tu es mon Fils; moi, aujourd'hui, je t'ai engendré" (Lc 3, 22). La relation du Père et du Fils se vit dans le creuset de l'intimité reconnue et partagée du Je et du Tu dans l'expérience d'une connaissance mutuelle. Une autre version des textes évangéliques donne un

autre écho:

"

Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma

faveur" (Mt 3, 17). Ici Jésus n'est plus désigné par le Tu, mais par le Il. Cette relation se donne et se vit aussi pour d'autres, et elle en appelle d'autres. Il s'agit de vivre en fils et fille de Dieu, Père de Jésus-Christ mort sur la Croix et reconnu vivant par un petit nombre de témoins. Dieu est à la fois investi et détruit dans son image de toute-puissance pour le garder vivant, dans l'inattendu de sa venue: Quitter Dieu pour Dieu10 implique le passage par la mort et le renoncement. De même pour l'adolescent, devenir et se reconnaître fils et fille de ses parents s'acquiert pleinement au moment où il prend leur relais dans l'expérience de leurs finitudes réciproques, de la castration assumée et de la procréation: mort et vie se conjuguent et s'interrogent dans la question: " Qui suis-je? " renvoyant à celles de l'origine et de la destinée: ces interrogations conditionnent ou non l'accès à la
9 S. Freud, (1910-1918), Contributions à la psychologie de la vie amoureuse, in La vie sexuelle, trad. D. Berger, J. Laplanche et coll., -Paris, PUF, 1977, p. 46-80. Du fait de la "barrière contre l'inceste" , il s'agit du " passage des objets inadéquats, dans la réalité, à d'autres objets étrangers, avec lesquels on peut mener une vie sexuelle réelle... L'homme quittera père et mère - comme le prescrit la Bible - et suivra sa femme: tendresse et sensualité sont alors réunies" . p. 57. 10 P. Maillard, Le bonheur d'aimer, Paris, Cerf, 1995, p. 77. Cette proposition de quitter Dieu pour Dieu serait attribuée à Saint Vincent de Paul disant à ses sœurs religieuses: quand vous priez à la chapelle et que quelqu'un frappe à la porte, vous ne quittez pas Dieu. Par contre, ici nous sommes dans un autre contexte, celui du devenir psychique et de l'expérience spirituelle de l'adolescent.

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position

spécifique Il d'adolescens Il se faisant11. Du côté de la psychanalyse, l'issue est incontournable dans le destin d'Œdipe et nécessite la réorganisation de la névrose infantile par l'adolescent. Du côté du religieux chrétien, le sens fait fonction d'appel pour lui à traverser et à assumer la problématique de la vie et de la mort, en relation avec Dieu.
.

de sujet qui relève de la subjectivation,

processus

Depuis un siècle à la suite de S. Freud, K. Marx et F. Nietzsche, deux champs, psychanalytique et religieux dans la culture, se côtoient et s'interrogent, se trouvent ou se fuient, dans la confiance ou la méfiance. Pour ces auteurs la religion est déclarée tantôt comme" névrose de l'huma~ité " ou " opium du peuple" ou " mort de Dieu ", tandis que pour certains chrétiens, toucher à la psychanalyse signifie: " toucher au diable ". Quel jeu et quels enjeux sont-ils possibles dans cet écart, ces retrouvailles et ces rejets? De part et d'autres, il s'agit d'histoires de famille, de sujets en relation dont la constitution, le devenir et les transformations posent problème selon les âges de la vie, notamment à l'adolescence. Le religieux aurait-il une fonction spécifique pour la constitution du sujet psychique, car nous pouvons constater que des expériences chrétiennes et analytiques peuvent être subjectivantes ? Dans l'opinion et l'observation courantes, le religieux ne manquerait-il pas d'être perçu comme aliénant? La Révélation du Dieu d'Alliance, Père de Jésus-Christ, et les figures qui y sont liées, viennent-elle modifier la réponse de l'Oracle de Delphes12? Conviction folle, pourrait-on dire; délire, projection, illusion ou idéal... Pourtant, certains, dont des patients adolescents, sont encore touchés, saisis: " Dieu existe, Il m'a rencontré... ". Ils sont atteints par ce témoignage transmis à travers les âges et ils essayent d'en vivre, aux prises avec des contradictions, des doutes, des interrogations, des recherches et des tâtonnements... D'autres Le rejettent; d'autres s'en désintéressent ou cherchent ailleurs des réponses à leur quête spirituelle. L'adolescent aux prises avec la puberté, dans un remaniement œdipien, est engagé dans des processus qui sont exemplaires de la subjectivation. Elle se déploie à partir de l'interrogation identitaire en rapport avec les questions de vie, de
Il P. Gutton, Adolescens, op. cit. 12 Cf. Annexe 1, Les étapes de la Révélation, p. 279.

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mort, de désirs qui s'élaborent plus ou moins à ce moment-là, mais aussi souvent plus tard, à l'âge adulte.

Cette recherche de psychopathologie fondamentale et psychanalyse n'est pas exhaustive, mais se rapporte pour l'essentiel aux questions qui se posent à partir de notre pratique clinique de psychothérapeute-psychanalyste d'adolescents, de jeunes adultes, ou d'adultes en train de faire un processus d'adolescence. Ouvrir des portes pour un avenir: n'est-ce pas l'enjeu de la psychanalyse, en résonance possible avec la figure d'un Dieu- Visiteur13 qui saisit, surprend et déplace, présent et absent, tout-proche et tout-Autre? D'où la question ultime: Le religieux peut-il avoir une fonction, subjectivarzte ou aliénante pour l'adolescent? C'est-à-dire cette fonction est-elle organisatrice, désorganisatrice ou réorganisatrice ? En d'autres termes, est-elle facilitatrice, bloquante, défensive? Entre deux acteurs en quête du sens de leur histoire, la scène va se jouer dans l'interaction, les rencontres et les échappées:

- le

sujet de la foi14

dans

l 'héri tage

culturel

religieux

et sa

réappropriation possible ou non, selon l'expérience vécue d'une relation personnelle à Dieu, dans l'événement d'une rencontre et dans l'avènement d'une vie de foi et de ses vicissitudes; - le sujet p~chique, psychanalytique, sujet de la pulsion et du narcissismel .

13 E. E. Schmitt, Le Visiteur, Actes Sud, Paris, 1994. Dans cette pièce de théâtre, la scène se passe à Vienne en 1938 sous l'occupation des nazis, entre S. Freud, sa fille Anna et un étrange visiteur, dandy, léger, cynique. On se demande si c'est un fou, un magicien, un rêve de S. Freud ou une projection de son inconscient, ou celui qu'il prétend être: Dieu lui-même. Chacun décidera. 14 La foi, du latin, fides, signifie" adhésion, fidélité, croyance, conviction, confiance en quelqu'un ou à des dogmes" (Dictionnaire Larousse). Elle se structure dans une institution. Elle est en relation avec l'objet du religieux et les doctrines établies. Pour le christianisme, il s'agit de réponse à un appel de Dieu dans l'incarnation et les figures du religieux, dans celle de Jésus-Christ et de celles qui l'ont suivi, à travers l'Église-institution, pour une vie spirituelle.

Voir ch. I. Pour le chrétien, elle est:

"

appel, dialogue, témoignage, alliance,

en9agement ", in Devenir chrétien, homélies de carême, Monseigneur A. Rouet, éveque de Poitiers, Mars-Avril 1995. 15 R. Cahn, Du sujet ", Rapport au Lie Congrès des psychanalystes de langue " romane, in Rev. franç. psychanal., 1991, 6, p. 1371-1390. Le sujet se définit par: - son appartenance de près ou de loin au registre de l'émergence au sein d'un processus autocréatif, le plus souvent suscité par la rencontre ou l'interrelation du sujet;

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A l'articulation se trouve le sujet adolescent croyant qui participe de ces deux composantes entre l'événement pubertaire et l'avènement psychique qui en découle; entre l'événement de la rencontre avec un Dieu plus ou moins vivant ou aliénant, et l'avènement de sa vie de foi et ses avatars, dans la dimension religieuse. La foi et le religieux se dialectisent : probablement peuton penser et parler du religieux sans avoir la foi; mais à l'inverse, et c'est là tout le paradoxe: peut-on prétendre avoir la foi ou être croyant, sans avoir un minimum de culture religieuse? Sujet psychique, sujet de lafoi, et objet culturel religieux sont convoqués là et s'articulent, chacun dans leur domaine respectif. Force est alors de définir le religieux comme un ensemble de croyances, de représentations, de paroles, d'actes, de rites, articulés autour d'institutions inscrites dans la culture et permettant l'avènement du sujet, dans sa relation avec Dieu et avec l'autre. Quant à la subjectivation, elle doit être envisagée comme: "processus aboutissant à l'avènement d'un sujet désormais en mesure, au sein de ses déterminismes internes et externes mêmes, d'affronter ses conflits propres dans son espace propre "16, dans la capacité à reprendre et signer son histoire de relations pour son propre compte dans sa culture, dans la ~ualité de plaisir pris pour soi et dans l'échange avec

l'autre1 . La subjectivation réside dans la " mise en tension
interne permanente de la structure œdipienne et des résidus infantiles qu'elle vient organiser" 18. Le dénominateur commun de ces deux définitions concerne l'avènement du sujet adolescent, dans la fonction de subjectivation. Elle s'origine dans l'étayage qui permet l'investissement du Moi et la consolidation narcissique pour le remaniement de la névrose infantile. Notre démarche consiste donc à repérer comment le religieux permet, transforme ou empêche le processus d'adolescence, dans le champ de la subjectivation et/ ou ses
- l'auto-appartenance de l'ensemble de pensées, actes, désirs, sentiments, conflits, y compris les plus enfouis, y compris ceux liés au désir de l'autre; - l'espace de lIberté que constitue la dimension aléatoire de la relation avec l'objet selon un incessant processus introjectif et projectif ; - le déploiement possible ae cette aire intermédiaIre de l'illusion partagée; la capacité d'établir ou de rétablir des liens psychiques.

16

R. Cahn, Adolescence et folie, Paris, PUF, 1991, p. 302. 17 Selon P. Jeammet. 18 A. Birraux, Éloge de la phobie, Paris, PUF, 1994, p. 228.

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avatars. L'adolescence comprend ainsi des processus qui sont spécifiques de la subjectivation. Notre thèse principale dégage une fonction du religieux dans la subjectivation adolescente en lien avec la réorganisation œdipienne. Elle s'articule autour des représentations religieuses et parentales liées à leurs affects, donnant lieu à des expériences, des figures, des scènes, des histoires singulières inscrites dans une culture spécifique, et fondant l'émergence du sujet adolescent. Elle permet la reconstruction des idéaux du Moi et le remaniement des identifications pour l'évolution du Surmoi. Cette élaboration est particulièrement repérable à travers les investissements, leurs liaisons et leurs aléas dans la déliaison. Lier, délier, relier pour allier, peuvent être entendus ici comme expression de la fonction du religieux et tâche à accomplir pour le sujet adolescent: -lier, dans les enjeux des premières relations infantiles;

- délier,

en différenciant

et se séparant

des imagos

parentales;

- relier pour allier, en pouvant nouer de nouveaux liens objectaux tout en gardant des racines suffisamment solides, gardiennes du narcissisme et du sentiment continu d'exister. Ces processus participent du travail de subjectivation à l'adolescence. Quitter Dieu pour Dieu: quitter le Dieu de la toutepuissance infantile pour le Dieu de Jésus-Christ qui vient dans la rencontre. Quitter les images des parents de l'enfance: "Considérer la sortie de l'enfance comme une expérience dialectique de rupture et de continuité "19. Une limite s'impose néanmoins quant à la prétention de cerner la relation avec Dieu et celle du sujet psychique dans la foi. Réponse à un appel, elle peut orienter ses choix de vie en dernier lieu et le confirmer dans ses convictions: quelque chose nous échappe... Comme l'exprime une patiente20 : " Le Seigneur m'appelle au couvent" peut s'entendre au sein de ses motivations inconscientes, de ses désirs et de ses identifications, dans sa vie fantasmatique et son histoire... Mais la décision ultime n'appartient plus au champ de l'investigation psychanalytique; elle est du registre de la relation à Dieu, de la
19 A. Braconnier, Les Adieux à l'enfance, Paris, Calmann-Lévy, 1989, p. 72. 20 Cf. Thérèse., ch. III p. 164, et O. Falque, Autour du monastère, in Adolescence, 1994,24, p. 107-123.

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vie de foi également consciente, de la recherche de vérité et de liberté, des capacité~ propres et en fin de compte de la décision de la communauté-Eglise. Cependant nous savons aussi qu'une délimitation ne veut pas dire une clôture. L'analyse continue tant pour l'analyste que pour l'analysé, s'il le souhaite, dans un chemin ouvert dans l'unité de l'expérience pour le sujet21 et la
question du sens.

En vue d'articuler effectivement les fonctions du religieux et le processus de subjectivation adolescente (chapitre IV), il convient, à partir d'observations cliniques et de leurs analyses (chapitre III) : Thérèse, Judas, Christophe, Daniel22, de distinguer et de préciser les champs respectifs du. religieux, dans sa dimension chrétienne (chapitre I), et l'éclairage psychanalytique s'y rapportant (chapitre II).

N.B. L'ordre des chapitres n'est pas systématique. On peut commencer par l'un ou l'autre des trois premiers. Chacun est une porte d'entrée. Mais le quatrième chapitre reste l'articulation des trois autres.
21 Cf. M. Bellet, Foi et psychanalyse, Bibliothèque d'études psycho-religieuses, Desclée de Brouwer, Paris 1973. Différents modèles sont analysés sur l'articulation possible entre foi et psychanalyse et leurs impasses, entre la concordance, l'opposition et la scission, la recupération ou la réfutation, la fermeture ou l'ouverture. Ce dernier point confirme justement notre expérience. 22 Les prénoms, attribués par nous, sont en italique.

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