Dieu n'a pas fait la mort

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"Quelques mois après avoir publié {Dieu existe, je l'ai toujours trahi}, j'ai ressenti le besoin de poursuivre ma quête. Soutenue par l'importante correspondance que m'avait value mon livre, épaulée par de nouvelles rencontres, je suis partie vers mes frères. Et avec eux vers le Père. Je me suis cognée contre la mort. Celle de mon ami Cyril Collard. Et contre le mal. Cheminant tantôt dans la lumière, tantôt dans l'ombre, je n'ai cessé de douter. Jusqu'au jour où je me suis acceptée dépendante des autres, de l'Autre, et où j'ai compris, comme me l'avait dit le cardinal Lustiger, que Dieu ne trahit jamais." F.V.
Publié le : mercredi 2 mars 1994
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246795568
Nombre de pages : 252
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Suite normande
10 décembre 1992
A Cabourg trois mois après. Je regarde toujours la mer qui me donne le calme. La paix de l'île n'est pas demeurée en moi. Je n'ai pas aligné trois mots et cependant je n'ai pas passé une seule journée sans avoir envie d'écrire. Je mentirais en n'imputant ma paresse qu'à mon habituelle dispersion. Je ne savais pas si j'avais encore quelque chose à dire. Je me découvrais incapable de lire et de méditer les textes de Matthieu et de Paul, contrairement aux engagements pris face à mes lecteurs. J'éprouvais un sentiment de culpabilité d'autant plus fort que je ne tentais pas de me corriger. Mon existence paraissait se poursuivre sans changement notable. Je n'attendais pas de ma confession une métamorphose. J'espérais qu'en me permettant de voir clair en moi elle m'inciterait à m'améliorer. Je devais procéder à un constat négatif. Et je m'interrogeais sur le sens pour autrui d'une démarche aussi stérile pour moi. Un correspondant sévère, Pierre Girardin, m'avait interpellée en une allusion au titre de l'ouvrage : « Qui vous fait croire qu'un traître est digne de foi ? » Et je me demandais, avec lui, si je ne m'étais pas complu à livrer mes faiblesses au public, en une sorte de « reality-show » littéraire.
Dans le même temps, pendant ces trois mois, je continuais à recevoir des témoignages de sympathie. Mes aveux, je m'en rendais compte, autorisent beaucoup d'autres « traîtres » à se confier. Ils n'attendent pas de moi des solutions à leurs problèmes, ils m'expriment leur fraternité en me racontant leur histoire. La plupart m'entretiennent de leurs difficultés, de leurs peines. Ceux mêmes dont l'expérience « m'édifie » ne se prennent pas pour des justes. Je ne puis m'empêcher de citer la lettre de Marie-Pierre Bonamour :
« J'ai vécu plus de quarante ans avec un très tendre mari, médecin à l'Assistance publique... Nous étions si bien ensemble que Dieu n'était pour nous qu'une petite veilleuse restée allumée depuis l'enfance au fond d'un placard qu'on entrouvrait de temps en temps pour ranimer un peu la flamme sans trop y prendre garde.
« Et puis, il y a trois ans, mon mari a été opéré d'un cancer très étendu du tube digestif. Je l'ai perdu après six mois d'hôpital, dont plus de deux mois en réanimation et plusieurs interventions qui ont toutes échoué.
« Il s'est parfaitement rendu compte de son état mais son calvaire physique et moral nous a permis à tous les deux d'être " aspirés " par le Christ, d'accepter sa volonté et de le rejoindre dans l'espérance merveilleuse de la vie éternelle.
« Quelle conversion ! j'allais dire presque involontaire, tout au moins imprévisible...
« Mon témoignage de notre retour vers Dieu vous semblera bien banal, je le pense, mais vous comprendrez la force, la joie, l'espérance de Dieu qui emplissent mon cœur quand je vous aurai dit que c'est à l'église Saint-Gervais que je vais me ressourcer le plus souvent possible.
« Si vous n'y êtes jamais allée, je serais étonnée que vous n'y rencontriez la grâce de Dieu, un soir ou un dimanche à l'Eucharistie. " La paix du Christ ", geste conventionnel ailleurs, devient, au milieu des moines et des moniales jeunes et rayonnants de la bonté de Dieu, un moment de grand bonheur... »
Non, ce témoignage ne m'apparaît pas banal, chère Marie-Pierre que je ne connais pas. Dans sa simplicité il porte la lumière. Et cette femme que je préfère qualifier d'épatante plutôt que d'admirable me remercie chaleureusement de mon livre. Je me juge indigne de sa reconnaissance et pourtant je la crois fondée. Nous nous sommes rencontrées, elle et moi, dans la détresse et l'espérance. Si elle m'éclaire et me précède vers la demeure du Père, je l'encourage à proclamer son amour et sa foi. Miracle de la parole : parce que j'ai dit, elle peut dire plus et mieux que moi. Est-ce outrecuidance ? Il m'arrive de penser que, parmi ceux qui participent à la même quête que moi, seuls refusent de m'entendre les justes et les pharisiens — les premiers parce qu'ils détiennent la vérité, les seconds parce qu'ils s'en réclament. Peu m'importe ces derniers. Je souffre du vague mépris que j'inspire aux autres avec mes exhibitions. J'eusse préféré que le cardinal Lustiger, André Frossard, Philippe Sollers attachent quelque attention à ma démarche, mais je me résigne à leur indifférence. « Qui vous suggère d'associer Son existence et vos trahisons ? » me demande sévèrement Pierre Girardin, mon censeur préféré. Je reconnais que la vérité ne dépend pas de nos erreurs.
J'appartiens au peuple innombrable de ceux qui cherchent et qui doutent, qui errent le plus souvent. En avouant mes faiblesses, je l'ai touché. En racontant ma quête, je l'ai éclairé : j'ose utiliser ce verbe. Si j'ai eu un mérite en écrivant ce livre, c'est que, pour la première fois, je me suis compromise. Depuis plus de quarante-cinq ans, j'avais toujours été embarrassée par Dieu ; j'en parlais - si peu - à quelques intimes et je vivais comme si... ne pas. Proclamée par moi-même chrétienne, mauvaise chrétienne, j'ai choisi de répondre à mes frères et sœurs en recherche eux aussi. Que des catholiques fassent appel à moi manifeste le désarroi de fidèles dont l'Église ne comprend pas les aspirations et les difficultés. Que des agnostiques demandent mon aide marque l'appel vers la transcendance. Étrange et passionnante époque que la nôtre : les hommes ressentent plus que jamais le besoin de Dieu et, pour la plupart, ne parviennent pas à entendre le langage des clercs parce que ces derniers, pris dans leurs institutions, n'emploient plus les mots de la vie quotidienne.
Piégée par l'humour de Dieu, je suis devenue témoin. De la détresse et de l'espérance. Interpellée. Interpellante. Consultée. Consultante. Souvent malgré moi, je provoque des échanges. Après m'être exposée dans mes écrits antérieurs, je suis acculée à m'exposer davantage. Et je m'en réjouis. Compromise, je ne ressens qu'envie de me compromettre plus encore. Mon appel a suscité des rencontres qui augmentent chaque jour ma soif de Dieu.
Engagée publiquement du côté des croyants, incapable de poursuivre une route solitaire, je chemine au gré des rendez-vous de la Providence, m'efforçant de répondre à l'attente de mes frères, m'enrichissant à leur contact.
Témoin, oui, d'un Christ-Sauveur, témoin indigne parce que superficiel, témoin passionné parce qu'en quête toujours. Monseigneur Daniel Pézeril, avec qui j'ai eu la joie de passer la journée de la Toussaint, m'a parlé de la valeur « prophétique » de mon œuvre. J'ai d'abord protesté, récusé cet honneur puis, en y réfléchissant, je peux comprendre les propos de l'évêque : en ces temps incertains, moi, l'incertaine, j'annonce que nous ne renonçons pas à l'incertaine espérance, même si nous revendiquons une certaine indépendance vis-à-vis des institutions, au risque d'errer.
Je fais partie de ceux auxquels le cardinal Poupard, « ministre de la Culture » du pape Jean-Paul II, reproche de pratiquer le self-service religieux, de « ne retenir que ce qui correspond à leurs désirs » (Le Figaro,
jeudi 8 octobre 1992). Moins sensible à l'intégralité de la doctrine qu'à l'attente de mes semblables, je progresse au milieu d'eux. Ils m'enseignent plus que Le Catéchisme de l'Église catholique.
« Nous ne voyons jamais Dieu qu'à travers l'humanité des autres », écrit Eugen Drewermann dans La Parole qui guérit.
Je crois en l'homme, je crois en Dieu.
Assise derrière mon bureau, je regarde la mer, je retrouve la paix.
François, Denis, Flavien et les autres
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