Du souvenir à l'espérance

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En ce début de XXIe siècle, les conflits politiques comportent souvent une dimension religieuse. Pour le père Michel Lelong, membre de la Société des Pères blancs les conflits actuels ne tiennent pas aux religions elles-mêmes, mais à la façon dont elles sont encore abusivement interprétées pour tenter de justifier les visées politiques, des intérêts économiques, et parfois les pires violences. Il faut s'efforcer de voir le présent sans préjugés pour préparer l'avenir.
Publié le : samedi 15 août 2015
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EAN13 : 9782336389264
Nombre de pages : 226
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Père Michel Lelong
Du souvenir à l’espérance
eEn ce début du XXI siècle, les pays riverains de la Méditerranée
connaissent de profonds bouleversements. L’Europe aff ronte de Du souvenir
graves défi s économiques et elle connaît une crise spirituelle,
tandis qu’au Proche-Orient les confl its politiques comportent
souvent une dimension religieuse. à l’espérance
Devant une telle situation, nombreux sont, en Occident, ceux
qui pensent, disent et écrivent que l’islam est un péril pour l’Europe
et que nous vivons désormais un choc des civilisations. Tel n’est
pas le point de vue du père Michel Lelong. Il montre dans ce livre
que les confl its actuels ne tiennent pas aux religions elles-mêmes,
mais à la façon dont elles sont trop souvent encore abusivement
interprétées pour tenter de justifi er les visées politiques, des
intérêts économiques, et parfois même les pires violences.
En réalité, et malgré les apparences, le dialogue entre les
croyants des grandes religions, et aussi entre croyants et incroyants,
a progressé depuis un demi-siècle. Plutôt que regretter le passé
avec nostalgie, il faut donc s’eff orcer de voir le présent sans
préjugés pour préparer avec espoir l’avenir.
Le père Michel Lelong est membre de la Société des Pères blancs.
Licencié en langue et littérature arabes, docteur ès lettres, il a enseigné
à l’Institut de sciences et de théologie des religions de Paris.
Photographie de couverture de Patrick Subotkiewiez (CC),
Saint-Cirq-Lapopie (46).
ISBN : 978-2-343-06572-4
22,50
Père Michel Lelong
Du souvenir à l’espérance





Du souvenir
à l’espérance




Père Michel Lelong




Du souvenir
à l’espérance






























Du même auteur


Pour un dialogue avec les athées (Le Cerf, 1965).
J’ai rencontré l’Islam (Le Cerf, 1976).
Le don qu’IL vous a fait (Le Centurion, 1977).
Deux fidélités, une espérance (Le Cerf, 1979).
La tradition islamique (en collaboration avec Sahar Moharram) (Club du
Livre et du Disque, 1979).
L’Islam et l’Occident (Albin Michel, 1982).
Guerre ou Paix à Jérusalem ? (Albin Michel, 1983).
L’Eglise nous parle de l’Islam : du Concile à Jean-Paul II (Le Chalet,
1984).
Si Dieu l’avait voulu (Tougui, 1984).
De la prière du Christ au message du Coran (Tougui, 1991).
L’Eglise catholique et l’Islam (Maisonneuve et Larose, 1993).
La vérité rend libre (François-Xavier de Guibert, 1999).
Jean-Paul II et l’Islam (François-Xavier de Guibert, 2003).
Le choix de Cécile (roman) (François-Xavier de Guibert, 2005).
Prêtre de Jésus Christ parmi les Musulmans (François-Xavier de Guibert,
2007).
Chrétiens et Musulmans, adversaires ou partenaires ? (L’Harmattan,
2007).
Les Papes et l’Islam (Koutoubia, Editions Alphée, 2009)
Le retour des religions, péril ou espoir ? (François-Xavier de Guibert,
2009).
Le message de la Croix (Encre d’Orient, 2011).
Pour la nécessaire réconciliation (Nouvelles Editions Latines, 2011).
Les religions, source de discordes ou de paix ? (NEL, 2013)





© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

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diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06572-4
EAN : 9782343065724
Avant-propos
En janvier 2015, eurent lieu à Paris des attentats
terroristes qui suscitèrent une profonde émotion, non
seulement en France mais dans le monde entier. On vit
alors des chrétiens, des juifs, des musulmans, des
croyants et des incroyants, des responsables politiques
français et étrangers défiler tous ensemble à Paris pour
dénoncer la violence et exprimer leur attachement à la
liberté. Mais cette apparente unanimité ne doit pas nous
conduire à éluder des questions qui méritent d’être
posées : pourquoi des jeunes en arrivent-ils à devenir
des terroristes ? Pourquoi n’ont-ils pas pu trouver dans
leur famille, dans le milieu scolaire, dans leur religion, le
soutien et les valeurs qui leur auraient permis de réussir
leur vie ? La liberté de la presse doit-elle – ou non –
comporter des limites ? La politique internationale
menée ces dernières années au Moyen-Orient par les
pays occidentaux a-t-elle été raisonnable et équitable ?
Certains commentateurs ont dit et écrit qu’une des
causes des violences et conflits actuels, c’est la religion
musulmane devenue, prétendent-ils, « un péril pour
l’Europe ». Ceux qui tiennent un tel langage semblent
ignorer que ce sont les musulmans qui sont les plus
nombreuses victimes du terrorisme. Ils semblent
ignorer aussi qu’en France, comme en beaucoup
d’autres pays, de Rabat à Alger et Tunis, du Caire à
Damas et Téhéran, tous les principaux responsables et
porte-parole de l’islam ont clairement et
vigoureusement condamné ceux qui utilisent le message
5 du Coran et le trahissent en se livrant à la violence et en
menant des actions criminelles.
En réalité, les événements qu’ont connus, ces
dernières années, le Maghreb, le Moyen-Orient et
l’Europe doivent nous conduire à nous interroger sur
une question majeure : celle des relations entre les
religions et la politique, tant au niveau régional
qu’international. A cette question, dans les pages qui
suivent, je m’efforcerai de répondre à la lumière de
l’Evangile et des enseignements de l’Eglise catholique.
Je le ferai dans la perspective évoquée par ces mots de
Michel-Ange : « Quand Dieu créa le souvenir, il lui
donna une sœur qui s’appelle l’espérance ».
M.L.
6 I
De Pie XII
au Pape François
Depuis vingt siècles, dans un monde qui ne cesse de
changer, l’Eglise annonce à tous les peuples le message
du Christ. Tout au long de son histoire, elle a dû
répondre à une question aussi difficile qu’importante :
comment vivre et transmettre ce message en lui étant
vraiment fidèle, tout en accordant la plus grande
attention aux valeurs culturelles et spirituelles des
peuples auxquels est annoncé l’Evangile ?
Le problème se posa dès le lendemain à la Pentecôte,
les apôtres Pierre et Paul ayant des points de vue
différents sur la façon dont les premiers chrétiens
devaient se comporter envers les rites du judaïsme. Ce
débat, fondamental, fut tranché à Jérusalem par une
assemblée que l’on peut considérer comme le premier
des conciles. Dans les siècles qui suivirent, les chrétiens
furent amenés à connaître la pensée grecque, ce qui
suscita de vifs débats théologiques. Puis l’Eglise affronta
l’islam, elle vécut la séparation entre Rome et Byzance,
les divisions et oppositions entre catholiques et
protestants, les contestations venues des « Lumières »,
du scientisme, du marxisme qui, en Europe, ébranlaient
la Chrétienté, tandis qu’en Afrique et en Asie, les
apôtres de l’Evangile rencontraient d’autres civilisations.
7 De nos jours, le monde connaît de nouveaux et
profonds bouleversements : après la guerre de
19391945, ce fut la décolonisation ; c’est maintenant la
sécularisation des sociétés occidentales, l’extraordinaire
développement des moyens de communication, les
conflits du Proche-Orient, l’agressivité des intégrismes
religieux, autant de défis que l’Eglise catholique doit
désormais affronter. Aujourd’hui comme hier, elle y
parvient plus ou moins bien, car tout en étant « divine »
par le message qu’elle a reçu mission de transmettre, elle
est « humaine », parfois pour le meilleur, mais parfois
aussi pour le pire et, aujourd’hui comme hier, avec une
bonne volonté qui n’empêche pas les maladresses et les
faux pas. Entre le message du Christ et la réalité
ecclésiale, il y eut souvent – et il y aura toujours – une
évidente distance. Mais au lieu de nous en étonner ou
de nous en indigner, ne devrions-nous pas plutôt nous
demander : suis-je moi-même pleinement fidèle au
message de l’Evangile ?
Quand j’étais au collège, on chantait souvent, à la
messe du dimanche, un cantique à la Sainte Vierge dont
le refrain était :
« Ô Marie, ô mère chérie,
Garde au cœur des Français la foi des anciens
jours.
Entends du haut du ciel le cri de la patrie :
Catholiques et Français toujours ».
Les paroles de ce cantique feraient sans doute sourire
– ou s’indigner – certains chrétiens d’aujourd’hui. Mais
pour nous, en 1940, alors que la France était occupée et
meurtrie, une telle prière avait un sens. Aujourd’hui
encore, elle m’est chère, car je suis convaincu que,
8 comme le disait le général de Gaulle, notre pays doit
être fidèle à sa vocation spirituelle et assumer ses
responsabilités internationales.
J’avais sept ans quand, pour la première fois, je
pensai à devenir prêtre. A ma demande, nos parents
m’offrirent, pour mon anniversaire, une chasuble et une
aube à ma taille, un petit calice, des burettes et du linge
d’autel. Avec mes frères et ma sœur, on « jouait à la
messe », toujours avec sérieux, mais osant parodier les
sermons du dimanche. En nous appliquant à reproduire
les rites avec tout le respect qui convenait, nous
demandions à Dieu d’aider nos parents, de guérir les
malades, de consoler les malheureux et aussi
d’empêcher la guerre dont les « grandes personnes »
parlaient autour de nous. Mais bientôt s’estompa pour
moi l’idée d’une vocation sacerdotale. Calice et chasuble
furent soigneusement rangés dans une armoire du
grenier. Et quand vint l’été 1939, j’avais décidé de faire,
après mon bachot, des études de Droit international.
C’est alors qu’éclata la guerre. Il me sembla alors que
tout allait changer. Tout changea en effet. Notre père,
officier de réserve, fut mobilisé et partit. Notre frère
aîné nous quitta, lui aussi, pour préparer le concours
d’entrée à l’Ecole Militaire de Saint-Cyr. Quelques mois
passèrent, incertains. Puis ce fut le drame : juin 40,
l’exode, la France envahie, vaincue, occupée. Notre
maison familiale fut réquisitionnée par les Allemands.
Notre père qui, dès le premier jour de l’occupation,
avait choisi la Résistance, échappa de justesse à la
Gestapo qui était venue l’arrêter. Et notre frère, devenu
officier, fut tué en Alsace, dans les combats pour la
Libération.
9 Quand on évoque, de nos jours, les sombres années
1940-1944, on porte, parfois, sur cette période de notre
Histoire, des jugements plus partisans et simplistes que
sereins et équitables. On ne dit pas assez que, pour
d’innombrables Français, au lendemain du désastre, le
maréchal Pétain apparut, pendant quelques mois,
comme celui qui, après avoir été « le vainqueur de
Verdun », pouvait être, après la défaite, « le sauveur de
la France ». Contrairement à ce que certains prétendent
aujourd’hui, il y eut alors dans notre pays beaucoup plus
de « résistants » que de « collaborateurs ». Quant à
l’immense majorité de la population, elle tentait de
survivre en subissant – et détestant – l’occupant.
Nombreux étaient alors ceux qui espéraient un accord
entre Pétain et de Gaulle. Mais on s’aperçut bien vite
que le gouvernement de Vichy était de moins en moins
libre et de plus en plus soumis aux ordres de Berlin.
Dans notre famille, aussi profondément attachée à la
France qu’à l’Eglise catholique, le drame de 40 fut vécu
d’autant plus douloureusement que certains évêques
prêchaient la soumission à l’occupant. Il n’est certes pas
étonnant ni répréhensible que, dans les mois qui
suivirent l’Armistice, les principaux responsables et
porte-parole de l’Eglise aient – comme la grande
majorité de la population – donné leur confiance au
maréchal Pétain. Le soutien qu’ils lui apportèrent alors
est d’autant plus explicable qu’il se présentait comme le
défenseur de valeurs chrétiennes, en particulier celles de
la famille. Mais le gouvernement de Vichy était de jour
en jour plus contrôlé par l’Allemagne. Et tandis que,
soutenus par quelques évêques, les Français
s’engageaient de plus en plus dans la Résistance ou la
soutenaient avec autant de discrétion que de courage,
10 les principaux porte-parole de la hiérarchie
ecclésiastique de notre pays s’accommodaient de la
situation et gardaient un trop prudent silence. Certains
d’entre eux allèrent même jusqu’à une étrange et grave
complaisance envers l’occupant.
Un demi-siècle après la fin de la seconde guerre
mondiale, l’épiscopat français s’est livré à de tardives
« repentances ». Mais plutôt que de « battre sa coulpe »
pour les fautes commises par les générations
précédentes, ne vaudrait-il pas mieux éviter, aujourd’hui,
de commettre d’autres erreurs et de céder à de nouvelles
compromissions ? A cet égard, je crois que, dans un
demi-siècle, devront être déplorés certains propos – ou
certains silences – d’aujourd’hui, en ce qui concerne la
souffrance du peuple palestinien et l’injustice qu’il subit
depuis tant d’années. Mais, cette fois encore, ce sera
trop tard…
J’avais quinze ans en 1940, et c’est alors que je
découvris le véritable sens de l’existence humaine et le
tragique de l’Histoire. Jusque-là, ma vie avait été facile,
heureuse, comblée. Et voici que je rencontrais la
souffrance, la violence, l’injustice et le prix de la liberté.
Revint alors dans mon esprit – et dans ma prière – l’idée
de devenir prêtre. Le Christ, lui aussi, n’avait-il pas dû
affronter les forces du Mal en se confiant à Dieu sur la
croix ?
Un soir, en 1941, dans un des cinémas de notre ville,
je vis L’Appel du silence, film consacré à la vie du Père de
Foucauld. La figure du « frère Charles » me fascina. Sa
longue et difficile recherche de la vérité, son refus de
tous les conformismes, puis sa rencontre avec Dieu et
sa vie silencieuse de « frère universel » m’apparurent un
extraordinaire chemin de liberté.
11 Comme beaucoup de ses contemporains – et des
nôtres –, Charles de Foucauld ne connaissait pas bien la
religion musulmane. Il écrivit parfois à son propos des
pages inexactes et discutables. Mais comme l’a fait
observer un universitaire musulman, la fidélité de
Foucauld à Jésus, « le modèle unique », et l’attitude que
cette fidélité lui inspira suscitèrent l’admiration de tous,
1en particulier celle des musulmans . D’ailleurs, dans le
cheminement spirituel vécu par l’ermite au Sahara, la
rencontre avec l’islam avait été déterminante, comme en
témoignent ces lignes écrites par Charles de Foucauld
dans une lettre à son ami Henri de Castries, au
lendemain d’un voyage en Afrique du Nord : « La vue
de cette foi, de ces âmes vivant dans la continuelle
présence de Dieu m’a fait entrevoir quelque chose de
plus vrai et de plus grand que toutes les occupations
2mondaines » .
Durant les jours qui suivirent cette soirée au cinéma
qui devait tant compter dans ma vie, je me mis à la
recherche des livres qui me permettraient d’en savoir un
peu plus sur le Père de Foucauld, sur sa spiritualité et
sur les institutions catholiques présentes en terre
d’islam. C’est ainsi que je fus amené à entrer au noviciat
des Pères Blancs.
A cette époque, les maisons de formation où les
futurs prêtres et missionnaires se préparaient à exercer
leur ministère comportaient un règlement austère et
rigoureux, une profonde « rupture » avec le monde. Le
pape était alors Pie XII et l’Eglise catholique nous

1 Ali Mérad, Charles de Foucauld au regard de l’Islam, Editions du
Chalet, 1975.
2 Ibid., page 77.
12 transmettait une théologie plus « traditionnelle »
qu’attentive aux courants de pensée contemporains.
Mais elle insistait fort sagement sur l’importance d’une
formation spirituelle donnant toute leur place à
l’intériorité et à la prière.
Du pontificat de Pie XII, certains commentateurs ne
retiennent de nos jours que son côté « conservateur »,
dénigré par les uns et admiré par les autres. En réalité,
ce pape fut certes soucieux de fidélité à la Tradition, en
particulier dans le domaine si important de la liturgie,
mais il fut aussi très attentif aux questions nouvelles qui
se posaient à l’Eglise, en particulier dans sa rencontre
avec les diverses civilisations. C’est lui qui publia
l’encyclique Evangelii Praecones dans laquelle il
recommandait aux missionnaires de connaître, de
respecter et d’accueillir les valeurs culturelles et
spirituelles des peuples auxquels ils sont envoyés. Bien
des années avant la Déclaration Nostra aetate du Concile
Vatican II, c’était là un message dont on voit
aujourd’hui l’importance et les exigences.
Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, fut
menée dans certains milieux une désolante campagne
contre Pie XII : on lui reprocha son silence en face des
souffrances infligées aux juifs par les nazis. Comme
l’ont montré les meilleurs historiens, ce reproche est
profondément injuste car Pie XII fut très attentif aux
drames que vivait alors l’Europe et il vint en aide, autant
qu’il put, à toutes les victimes de la guerre, en particulier
les juifs, alors si éprouvés en Europe.
Me trouvant alors au noviciat des Pères Blancs, je me
suis souvent demandé si je n’avais pas eu tort de
m’enfermer, si jeune, entre quatre murs ? N’aurais-je pas
dû plutôt rejoindre la Résistance et, comme mon père,
13 comme mon frère, comme tant d’autres, participer à la
libération de la France ? Tout au long de ma vie
sacerdotale, reviendra cette question : comment
concilier les exigences de la vie religieuse et celle d’un
engagement dans le monde pour la justice, la paix et la
liberté ? Après avoir connu les drames de la guerre, ceux
de la décolonisation, ceux du Moyen-Orient, je vois
mieux, maintenant, que les laïcs et les prêtres ont à
assumer, dans l’Eglise, des tâches complémentaires. Aux
laïcs, il revient d’agir dans la société et donc de
s’engager dans le domaine politique ; les prêtres, eux,
sont appelés à témoigner que si nous sommes tous
« dans le monde », nous ne sommes pas seulement « du
monde » ; ils doivent être attentifs à chacun, en
cherchant avec tous les chemins de la justice, condition
de la paix et des nécessaires réconciliations. C’est là
d’ailleurs un des aspects qui m’avait particulièrement
frappé dans la vie du Père de Foucauld : dans son
ermitage au Sahara, il accueillait et écoutait avec autant
de respect et d’amitié les officiers et les soldats français,
les familles arabes les plus modestes et les notables
musulmans. Il était pour tous le « frère universel »,
trouvant dans la prière la force et la sérénité qui le
rendaient attentif à tous ceux qu’il rencontrait.
Le cardinal Lavigerie, fondateur des Pères Blancs,
avait, lui aussi, recommandé à ses missionnaires de
connaître et respecter la langue, la culture, les valeurs
des Africains. Il avait insisté sur l’importance de la
prière, en écrivant à ses prêtres : « Vous ne convertirez
personne si vous ne travaillez pas d’abord à votre
propre sanctification ». C’est ce message qui m’avait
conduit à entrer chez les Pères Blancs.
14 Mais ma vie religieuse ne commença pas comme je
l’avais pensé. Le soir de mon arrivée au noviciat,
pendant le premier repas que je prenais « en
communauté », on nous fit la lecture, comme c’était
alors la coutume dans les séminaires. Encore tout ému
d’avoir, quelques heures plus tôt, quitté ma famille, je ne
prêtai d’abord que fort peu d’attention au texte qui nous
était débité d’une voix monocorde. Je pensais aux
miens, à « la maison » que je venais de quitter, à mon
frère aîné qui, reçu à Saint-Cyr, avait rejoint la
Résistance. Soudain je sursautai. Dans le livre qu’on
nous lisait, il était question de l’islam et des musulmans,
mais en quels termes ! D’une façon si polémique que
cette lecture me consternait. On nous racontait les
voyages des premiers missionnaires en Afrique centrale,
à la fin du XIXe siècle : récit émouvant à bien des
égards car ces pionniers avaient un zèle, un courage, une
foi que nous pouvons leur envier. Mais la manière dont
étaient évoquées leurs rencontres avec la population
locale était si agressive envers la religion musulmane que
cette présentation de l’apostolat missionnaire me
paraissait inacceptable. Fallait-il donc adopter une telle
optique polémique pour annoncer l’Evangile ? Et
étaitce pour m’engager dans une telle entreprise que j’avais
tout quitté, renoncé à fonder un foyer, à connaître la
joie de l’amour conjugal, à élever des enfants et à
exercer le beau métier de diplomate auquel, si souvent,
j’avais pensé ? Les images du film sur la vie du Père de
Foucauld me revinrent en mémoire. Je me rappelai ce
qu’il avait dit de l’islam et du « profond
bouleversement » qu’avait suscité en lui sa rencontre
avec la foi et la prière des musulmans. Comment des
prêtres, des missionnaires avaient-ils pu être, à ce point,
15 insensibles aux valeurs spirituelles de la religion
musulmane ?
Après le dîner, la prière des complies m’aida à
retrouver la paix du cœur : « In manus tuas Domine
3commando spiritum meum » . Mais je restais déçu,
troublé, et, après une nuit blanche, j’allai frapper à la
porte du Père maître des novices. C’était un homme
simple et bon, que la prière avait rendu attentif à
chacun. Il m’écouta, puis m’apaisa, sans vraiment me
convaincre. Il partageait sur la religion musulmane les
préjugés de son entourage. Mais sa foi au Christ était si
profonde et sa charité si vraie qu’il sut trouver les mots
pour m’aider à retrouver la lumière. C’est grâce à lui, je
crois, qu’après des mois difficiles, marqués par
beaucoup de questions et d’incertitudes, je décidai de
poursuivre ma formation théologique et spirituelle.
En 1945, je partis pour la Tunisie où le scolasticat
des Pères Blancs accueillait alors, pour les préparer au
sacerdoce, les futurs « missionnaires d’Afrique ». Après
une traversée, plutôt mouvementée, sur un vieux cargo
rescapé de la guerre, nous débarquions à la Goulette, le
port de Tunis. Dans les mois qui suivirent, j’eus
l’occasion de rencontrer une famille tunisienne dont l’un
des fils, qui avait vingt ans, venait de mourir. Je fus
frappé par l’attitude spirituelle de ces amis musulmans.
Ils priaient à la mosquée, tandis que mes parents
priaient à l’église, mais, brisés par le chagrin, les uns et
les autres trouvaient dans leur foi en Dieu le courage et
l’espérance en la vie éternelle, au-delà de la mort. Après
le choc décisif qu’avait été pour moi le film consacré au
Père de Foucauld, cette rencontre avec des croyants

3 « Entre tes mains, Seigneur, je remets mon esprit ».
16 musulmans fut une étape importante dans ma vie de
missionnaire : j’avais découvert les « liens spirituels » qui
unissent les chrétiens et les musulmans. Cette
découverte ne cesserait plus, désormais, d’être
confirmée par des amitiés confiantes, autant et plus
encore que par des conférences, des colloques et des
livres.
Quelques années plus tard, le concile Vatican II allait
préciser ce que pouvait et devait être désormais
4l’attitude des catholiques envers les grandes religions .
Mais durant les années qui précédèrent mon ordination
sacerdotale, la théologie qui nous était enseignée était
restée – et me parut – insuffisamment attentive aux
questions et valeurs de notre temps. Il existait pourtant,
à cette époque, des penseurs et théologiens chrétiens
dont les travaux préparèrent les décisions de Vatican II :
le Père de Lubac, le Père Congar, Emmanuel Mounier,
Jacques Maritain et, dans le domaine des relations entre
l’Eglise et l’islam, les pionniers que furent Massignon,
Louis Gardet, le Père Jomier, le Père Demeerseman.
Mais leurs voix n’étaient guère entendues dans le milieu
« missionnaire » où je me trouvais alors.
Pourtant, à cette époque, les orientations données
par le Saint-Siège n’étaient pas aussi « conservatrices »
qu’on le dit parfois de nos jours. Tout en étant
profondément attaché à la tradition catholique, en
particulier dans le domaine de la morale familiale et de
la liturgie, le pape Pie XII était très attentif à certains
appels de nos contemporains. Il encourageait et
soutenait les travaux et recherches de l’exégèse
contemporaine, s’efforçait d’apaiser les conflits

4 Je reviendrai longuement sur cette question au chapitre II.
17 internationaux, dénonçait le péril des idéologies
totalitaires, appelait les missionnaires catholiques à
respecter les civilisations des peuples auxquels ils étaient
envoyés. Mais si les Pères qui étaient chargés de notre
formation sacerdotale surent nous aider à découvrir
l’importance de la prière et les exigences de la vie
spirituelle, les cours de théologie qui nous étaient
donnés – par des professeurs de valeur inégale – étaient
souvent très décevants : ils semblaient ignorer les
courants de pensée et les grands défis de l’époque.
Tout en étant resté profondément attaché aux
valeurs reçues dans la famille catholique où j’étais né, où
j’avais été éduqué et dont j’avais tant reçu, j’avais peu à
peu découvert, par des lectures et aussi en rencontrant
des amis, l’apport éthique et spirituel des autres
religions. Je commençais aussi à connaître les divers
courants de la pensée contemporaine, en particulier
l’humanisme athée, si présent en Europe au lendemain
de la seconde guerre mondiale. En lisant Nietzche,
Marx, Sartre, Camus, j’en étais venu à me demander
– comme beaucoup de chrétiens de ma génération – si
notre foi en Dieu, dans l’Eglise, n’était pas une opinion
parmi beaucoup d’autres et même une illusion qui nous
détournait des réalités de la vie et du monde.
Les écrits de Péguy, de Bergson, de Bernanos,
d’Emmanuel Mounier m’aidèrent à mieux comprendre
le message du Christ, mais aussi à ne plus pouvoir
accepter certaines affirmations dogmatiques de nos
professeurs de théologie. Je me demandais alors si je
devais, ou non, continuer des études préparant au
sacerdoce.
Chaque jour, nous passions de longs moments dans
la chapelle, pour l’office du matin, la Messe, les
18 complies. Et dans ma prière, comme l’avait fait Charles
de Foucauld, resté si loin de l’Eglise avant de retrouver
la foi de son enfance, je ne pouvais que dire : « Mon
Dieu, si vous existez, faites que je vous connaisse ».
Chaque jour, aussi, après les cours, nous pouvions aller
travailler à la bibliothèque, où je découvris quelques
ouvrages sur les grandes religions : le bouddhisme,
l’hindouisme, l’islam. Ces livres m’aidèrent à mieux voir
ce qui rapproche et éloigne ces grandes traditions
spirituelles de la Bonne Nouvelle annoncée par le Christ
et transmise par l’Eglise. Les écrits de Gandhi
m’apportèrent beaucoup et me conduisirent à lire ceux
de Ramakrishna, Vivekananda, Aurobindo…
Mais ce fut surtout le message du Coran, ses versets
sur les « signes de Dieu » dans la création, et les
ouvrages des grands penseurs musulmans – en
particulier Ghazali – qui m’aidèrent à approfondir la foi
chrétienne reçue dans ma famille. Un soir, en me
promenant après la prière des complies sous le beau ciel
étoilé de l’été tunisien, j’eus l’absolue certitude que
« nous venons de Dieu, que nous retournerons à Lui »
et que la Croix du Christ est la lumière qui éclaire notre
existence humaine et notre mort. Depuis ce jour-là,
cette certitude ne m’a jamais quitté. Vécue difficilement
alors que commençait ma vie religieuse, l’épreuve de
l’incroyance avait, certes, été douloureuse. Mais je ne la
regrette pas. Elle m’a aidé à mieux comprendre les
questions que se posent – et que nous posent – ceux
qui, cherchant la vérité, ne parviennent pas à croire en
Dieu.
Cette épreuve m’a conduit aussi à me demander ce
qui pouvait et devait être notre regard sur l’islam. Au
scolasticat où les futurs Pères Blancs se préparaient à la
19 vie missionnaire, on parlait de « l’Evangélisation » sans
préciser suffisamment qu’elle n’était pas prosélytisme,
mais annonce de la Bonne Nouvelle, une annonce qui
devait aller de pair avec le souci de connaître, respecter
et accueillir les valeurs éthiques et spirituelles des autres
religions. Il existait certes, dès cette époque – et nous
pouvions lire à la bibliothèque – des revues et des livres
qui insistaient sur la nécessité, pour les apôtres de
l’Evangile, d’être attentifs à tout ce qui pouvait être bon,
beau et vrai dans les diverses civilisations. Mais, à de
trop rares exceptions, nos professeurs de théologie et
aussi les missionnaires qui venaient nous parler de leur
apostolat en Afrique de l’Est et de l’Ouest, le faisaient
en tenant sur la religion musulmane – que visiblement
ils ne connaissaient pas – des propos aussi agressifs
qu’injustes.
Après le noviciat et quatre années d’études
théologiques, je fus ordonné prêtre en Tunisie. Et c’est
dans une petite chapelle, dédiée à la Sainte Vierge, dans
la basilique de Carthage, que je célébrai ma première
messe à laquelle seuls assistaient mes parents, venus de
France pour être avec moi ce jour-là. Quelques
semaines auparavant, j’avais appris que mes supérieurs
m’envoyaient à Paris pour y préparer une licence de
Lettres classiques et devenir, plus tard, professeur dans
un séminaire européen ou africain. J’en fus tout d’abord
surpris et déçu car j’avais demandé d’aller en terre
d’Islam. Mais je me dis qu’après tout, cette nomination
inattendue comportait des aspects positifs. J’allais
retrouver ma famille, des amis, la France, en cette
époque difficile mais passionnante que furent, dans
notre pays, les lendemains de la seconde guerre
mondiale.
20 Le Quartier Latin était alors un lieu de culture, de
rencontres, de débats politiques et religieux. A la sortie
des cours, devant l’université, se regardaient en
adversaires – mais parfois aussi en amis – les vendeurs
de Clarté, le journal des étudiants communistes, et ceux
de Tala-Sorbonne, celui des étudiants chrétiens – dont le
titre avait été choisi pour évoquer ceux qui « vont à la
Messe ». En ce temps-là, les jeunes filles n’étaient pas en
jeans et, qu’elles soient ou non croyantes, elles étaient
plus timides que celles d’aujourd’hui. Mais le contraste
était frappant entre les tailleurs « bon chic – bon genre »
des étudiantes catholiques et les vêtements plus austères
– mais toujours soignés – des étudiantes communistes.
On se retrouvait au centre Richelieu, tout près de la
Sorbonne, et aussi sur la route de Chartres où des
étudiants musulmans et incroyants venaient se joindre
au pèlerinage des jeunes chrétiens.
Je logeais, alors, dans une communauté nombreuse
où séjournaient des missionnaires qui partaient en
Afrique ou en revenaient, quelques autres assurant, avec
autant d’efficacité que de dévouement, l’animation
spirituelle et l’organisation matérielle de la maison.
Venant tout juste d’être ordonné prêtre et passant le
plus clair de mon temps à la Sorbonne et à l’Institut
Catholique, pour y suivre des cours et pour travailler en
bibliothèque, je me sentais un peu perdu parmi tous ces
Pères qui, pour la plupart, avaient une longue
expérience pastorale, mais qui ne s’intéressaient guère
aux études que je faisais à l’université et au milieu
étudiant dans lequel je vivais. J’admirais leur zèle
apostolique, leur dévouement, leur piété. Mais je me
trouvais parfois bien seul, dans cette communauté si
éloignée du Paris que je venais de découvrir.
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