Durant la guerre d'Algérie, PROTESTANTS français devant l'appel des 121

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Roger Parmentier, Pasteur 9 ans en Algérie, volontaire pour l'Eglise Réformée de Sétif après les massacres du 8 mai 1945, et de même à Philippeville-Skikda lors de ceux du 20 août 1955, a obtenu l'intervention du Pasteur Boegner auprès de l'Etat-Major des parachutistes contre les tortures. Pasteur à Rodez (Aveyron), il a multiplié les actions pour la paix en Algérie. Il a signé l'appel des 121 à ses risques et périls. A la fois critiqué et blâmé pour son action, il propose ici quelques documents révélateurs de l'état d'esprit du Protestantisme français de l'époque.
Publié le : mardi 1 juillet 2008
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EAN13 : 9782296197046
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Durant la guerre d'Algérie, PROTESTANTS français devant « L'APPEL des 121 »

Roger PARMENTIER

Durant la guerre d'Algérie, PROTESTANTS français devant
« L 'APPEL des 121 »

Préface d'André ENCREVÉ

L'Harmattan

L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

@

2008 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05536-0 EAN : 9782296055360

TABLE DES MATIÈRES
Préface de André Encrevé
Les "121"
. .

7 15 17 .21

"Pourquoi j'ai signé le manifeste des 121", par Théodore MONOD.. Lettre au Premier Ministre, par Gustave A. MONOD, après avoir signé le manifeste. Lettre-Circulaire du Pasteur Roger PARMENTIER, de l'Église Réformée de Rodez (Aveyron), après avoir signé le manifeste. Vingt-neuflettres envoyées à Roger PARMENTIER, pour l'encourager ou contester sa décision, par des personnalités protestantes. En supplément: "Ces traÎtres qui sauvèrent l'honneur de la France", par Dominique Vidal (du Monde Diplomatique)
.

.27

31

95 103

"Pourquoi j'ai signé le manifeste des 121 ?", par Maurice Joyeux. "Quel a été, au bout du compte, le poids des mots des intellectuels (et de leur signature) dans le déroulement et le dénouement du conflit algérien ?", par Jean-François Sirinelli. Sept années de guerre.

.107 109

Texte déjà publié: "L'Algérie m 'a transformé", par Roger PARMENTIER. 111 Témoignage apporté cinquante ans plus tard sur son expérience algérienne. Texte paru dans "Elles et eux et l'Algérie", de Michel Reynaud, aux côtés notamment, des contributions de GerrnaineTillon, Louis Massignon, Benjamin Stora, Evelyne Sellès-Fisher, Pierre Joxe, Robert Davezies, Francis Jeanson, etc. L'appel des 121 "Déclaration sur le Droit à l'Insoumission" 131
.

N. d. A. : Nous avons maintenu l'orthographe (parfois fautive) des lettres et documents d'origine.

Préface
En septembre 1960 la Guerre d'Algérie va entrer dans sa sixième année et l'opinion française commence à sérieusement s'interroger. Déjà en janvier 1956 le drame algérien avait joué un rôle important dans le résultat des élections législatives. Mais la politique suivie par le gouvernement de Guy Mollet qui « a subi
-

la loi de l'émeute »1 à Alger le 6 février - conduit à une relance de la guerre et à un enlisement qui accroît la tension. Le retour au pouvoir du général de Gaulle en mai 1958 fait, un moment, naître des espérances contradictoires. Mais de Gaulle, qui doit au moins pour un temps donner des gages aux ultras d'Algérie qui l'ont remis en selle, suit une politique louvoyante, marquée tout d'abord par la proposition de «paix des braves» Guin décembre 1958), puis par l'acceptation de l'autodétermination des Algériens Ganvier 1959 - juin 1960). Devant l'échec des ces deux politiques, à partir de juin 1960 de Gaulle se décide à dessiner les contours d'une «Algérie algérienne », certes distincte de la métropole, mais où le F.L.N. serait seulement autorisé à tenir une place panni les autres forces politiques. Et, à partir de juillet, de Gaulle tente de mettre cette politique en application, qui consiste, pour l'essentiel, à promouvoir une sorte de troisième force entre les partisans de l'Algérie française et le F.L.N. indépendantiste. Ce qui provoque une vive réaction du F.L.N., à ce qu'il regarde comme une manœuvre pour essayer de l'éliminer. Il s'ensuit une recrudescence d'attentats, à laquelle répond une « activité renouvelée de l'année qui a vu confirmer sa mission de pacification et qui, plus que jamais, combat avec ardeur le F.L.N. »2. Pour l'opinion française, qui constate que la violence redouble en Algérie, la situation semble donc bloquée. C'est dans ce contexte qu'au début du mois de septembre, s'ouvre

le procès du «réseau Jeanson»

-

le procès de ceux qu'il est

convenu d'appeler les « porteurs de valises» français du F.L.N.
1 Jean-Pierre Rioux, La France de la Quatrième République, vol. 2 .-

L'expansion et l'impuissance (1952-1958), Paris, Seuil, 1983, p. 101. 2 Serge Berstein, La France de l'expansion, vol. l, La république gaullienne (1958-1969), Paris, Seuil, 1989, p. 69. 7

-

et que la question de l'insoumission des appelés du contingent

se pose clairement. D'autant plus que des intellectuels signent un manifeste intitulé « Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie », connu sous le nom de « manifeste des 121 », et qui deviendra, selon Jean-François Sirinelli « l'un des textes d'intellectuels les plus célèbres de l'après-guerre »3. Les signataires, marqués par la Seconde Guerre mondiale et les horreurs du nazisme, dénoncent en particulier l'usage systématique de la torture par l'armée française4. En effet, on y lit notamment: «Faut-il rappeler que, quinze ans après la destruction de l'ordre hitlérien, le militarisme français, par suite des exigences d'une telle guerre, est parvenu à restaurer la torture et à en faire à nouveau comme une institution en Europe? ». Et le texte se termine sur trois affirmations: les signataires écrivent qu'ils respectent et jugent justifié, le refus de « prendre les armes contre le peuple algérien» ainsi que la conduite de ceux des Français qui estiment « de leur devoir d'apporter aide et protection aux Algériens» et ils que concluent « la cause du peuple algérien [. . .] est la cause de tous les hommes libres »5. Toutefois, en cet automne 1960, ce n'est pas le seul manifeste signé alors par des intellectuels. En effet, le mois suivant est

publié le «Manifeste

des intellectuels français»

-

souvent

regardé (à tort, semble-t-il) comme ayant été inspiré par le maréchal Juin - qui, à l'inverse de celui «des 121», dénie « aux apologistes de la désertion le droit de se poser en représentants de l'intelligence française» et qui défend l'action de la France et de l'armée française en Algérie, tout en qualifiant le F.L.N. de «minorité de rebelles fanatiques, terroristes et racistes »6. Peu après, un troisième manifeste, intitulé «Appel à l'opinion pour une paix négociée en Algérie» est publié dans le numéro d'octobre d'Enseignement public, le mensuel de la F.E.N. (le
3 Jean-François festes et pétitions

Sirinelli, Intellectuels

et passions françaises,

mani-

au XXe siècle, Paris, Gallimard,

1990, p. 342 (coll.

« Folio Histoire »). 4 Consulter à ce sujet le livre (issu d'une thèse de doctorat) de Raphaëlle Branche, La torture et l'armée pendant la guerre d'Algérie, Paris, Gallimard, 2001. 5 Voir le texte intégral de ce manifeste à la fin de ce volume. 6 Cité par Jean-François Sirinelli, op. cit., p.350. 8 1954-1962,

grand syndicat enseignant). A la différence de l'appel «des 121 », il n'affirme pas, quant à lui, le droit à l'insoumission, mais il absout ceux qui y ont recours tout en soutenant qu'il «n'y a plus d'« Algérie française» possible et aucune politique ne saurait renforcer le cours de l'évolution présente >/. Cependant, c'est l'appel « des 121 »qui est resté dans la mémoire collective, et c'est celui-là que le pasteur Roger Parmentier a décidé de signer en septembre 1960. Il en explique fort bien les raisons profondes dans l'un des textes reproduit dans ce volume, et intitulé« l'Algérie m'a transformé ». Mais il n'ignore pas que son choix n'est pas partagé par tous ses proches. D'ailleurs, le 26 septembre, il adresse une circulaire à ses amis pour les avertir de son choix et leur en faire connaître les raisons. Et ce sont les 29 lettres qu'il a reçues en réponse à sa circulaire qu'il publie dans cet ouvrage. C'est pourquoi celui-ci contribue à éclairer l'une des pages de l'histoire du protestantisme français. En effet, en face du problème à la fois moral et politique posé par la Guerre d'Algérie
-

et en particulier à propos de la question de l'insoumission -les

protestants sont loin d'avoir adopté une position commune8. On le voit bien en septembre et octobre 1960, puisqu'on trouve des protestants connus parmi les premiers signataires des 3 manifestes9.

En face de la question de l'insoumission la position de certaines publications protestantes est également instructive. En effet, dès l'été 1960 Réforme publie à ce sujet une longue étude de Jacques Ellul (elle paraît dans quatre numéro successifs) intitulée « De

7 Jean-François 8 Consulter,

SirinelIi, op. cit., p. 359. à ce propos le numéro du Protestantisme Protestants spécial du Bulletin Français, tome 150, »,

notamment,

de la Société de l'Histoire octobre-décembre

2004, «Les

et la Guerre l'Algérie 80st,

études réunies par André Encrevé et Laurent Theis. 9 Signalons, notamment, les noms de Jacques-Laurent Czamécki et Théodore Monod parmi les « 121 »premiers manifeste dit « du maréchal Juin» qui soutient l'armée;

Jean

signataires; et celui de

ceux de Wi11iam Seston, Théodore Ruyssen et Pierre Chaunu pour le Paul Ricœur pour le manifeste publié par la F.E.N. (voir Jean-François SirinelIi, op. cit., p. 346-360)..

9

la guerre et de la désertion »10. Ellul conclut en exprimant son acceptation de l'objection de conscience, si elle concerne toutes les guerres et toutes les formes de violence collective, mais aussi son refus de l'insoumission si celle-ci est limitée au cas précis de la Guerre d'Algérie en 1960. Il affirme, ainsi, dans son dernier paragraphe: «Dès lors, en ce qui concerne la désertion, comme nous le disions au début, si elle est une décision globale contre toutes guerres et contre toute violence, si elle manifeste un engagement qui né se démentira pas lorsque d'autres puissances seront en jeu (lorsque, par exemple, ce serait un gouvernement de gauche révolutionnaire qui donnerait l'ordre de la guerre), si elle manifeste un refus aussi bien de la violence en révolution, dans la lutte des classes, etc., que dans la guerre: alors oui cette désertion est légitime. Si au contraire, ce qu'elle est en fait aujourd'hui, elle est l'expression d'une tactique politique, d'un nationalisme algérien et de l'aide à l'ennemi dans sa guerre; alors nous ne pouvons que la condamner, en rappelant que l'Église dans ses synodes a condamné le nationalisme qui est une idolâtrie. »11 Toutefois, comme la rédaction de Réforme n'ignore pas que cette opinion est loin d'être partagée par tous les protestants, et par tous les lecteurs de Réforme, elle fait précéder la publication du dernier article de 1. Ellul d'un petit texte où elle encourage ses lecteurs à réagirl2. Et, le 17 septembre 1960, Réforme publie une page entière de lettres de lecteurs qui réagissent à la série d'articles de J. Ellul; bon nombre d'entre elles sont réservées ou hostiles aux opinions exprimées par J. Ellul, en particulier celle d'André Philip, chrétien social bien connu, qui conclut sa lettre en affirmant:

« [...] en face de la guerre d'Algérie, [...] c'est à chacun de prendre ses responsabilités personnelles. Mais il faut dire que le
10Voir Réforme des 6, 13 - 20, 27 août et 3 septembre 1960 Il Réforme du 3 septembre 1960, p. 3. 12« [...J nous souhaitons qu'à ce propos un débat soit ouvert. Nous invitons nos lecteurs à nous écrire, particulièrement ceux d'entre eux qui sont «engagés», à quelque bord qu'ils appartiennent. Dans un prochain numéro nous publierons leurs réactions, souhaitant contribuer par ce moyen à une mise en alerte nécessaire de l'opinion. »(Ibid.) 10

problème de conscience existe, que la question de l'insoumission se pose et se posera de plus en plus pour les jeunes; il faut la regarder en face et non l'escamoter par des exercices de
prestidigitation. »]3 Le débat se poursuit ensuite dans les colonnes de Réforme, avec en particulier le 24 septembre un article de Jacques Pascal, intitulé de façon quelque peu provocante « De l'insoumission à la collaboration »14, et qui conteste que des « raisons décisives» aient été présentées en faveur de l'insoumission dans le cas précis de la guerre d'Algérie. Ce qui provoque à nouveau tout un courrier et toute une polémique dans plusieurs numéros successifs de Réforme]5. Toutefois, il est clair que le directeur de Réforme, le pasteur Albert Finet, est hostile tant à l'insoumission, acceptée par les « 121 », qu'aux thèmes développés dans le manifeste dit «du maréchal juin »16. Il confirme aussi, les divisions de
13 Réforme du 17 septembre 2007, p. 3. Notons aussi, parmi d'autres, une lettre de lean-Paul il écrit notamment: grâce de Jésus-Christ, Meyer, intitulée « Réfutation théologique» où «Parlant j'évoquais avec un étudiant qui me disait ne pas et annoncer la ]a question de la solidarité nationale. à me faire mettre en

pouvoir en même temps participer à la guerre d'A]gérie

Il revint me voir le lendemain et me dit: «J'ai réfléchi à ce que tu m'as dit. Soit, je suis prêt à ne pas fuir à l'étranger, prison pour manifester ma reconnaissance c'est à ]a communauté française réconciliée des autorités françaises mais

nationale de demain, à la future communauté avec ]e monde africain que je veux appartenir.»

Dira-t-on encore (pour ]a plus grande joie de qui ?) que les réfractaires sont «des nationalistes algériens et rien de plus ?» » (Ibid.) ]4 1. Pascal se montre en particulier très critique pour les Français qui «font cause commune avec le F.L.N.» (Réforme du 24 septembre 1960, p. ]) 15 Consulter les numéros des 1er, ] 5 et 29 octobre] 960. [6 Voir, surtout, son article intitulé « Aux captifs la liberté », paru dans ]e numéro du 15 octobre (il y fait allusion dans la lettre qu'il adresse le 13 octobre à R. Parmentier). Il y critique en particulier les deux princien ce sens qu'ils sont inspirés par une paux manifestes (celui« des 121 »et celui dit« du maréchal Juin »), en soutenant qu'ils se ressemblent mystique (la liberté) et une idolâtrie (la patrie) : « Ce sont de bonnes

Il

l'opinion protestante: «J'en connais de l'un et l'autre camp. Je reçois leurs lettres, écoute leurs cris, pèse leur colère, pâlis à leurs injures. Et je me sens terriblement désarmé et démuni pour découvrir le langage actuel rendant contraignante la vérité éternelle de l'Evangile [...]. »17 Les autres publications protestantes ne parlent guère de ce problème, sauf la revue Christianisme social où, tout en refusant de conseiller l'insoumission aux jeunes gens, Paul Ricœur (qui a signé le manifeste de la F.E.N.) se refuse à la condamnerl8. Et il conclut son article en ces termes:

«J'entends bien les insoumis qui me disent: qu'avez-vous obtenu par vos méthodes? C'est bien le lieu d'être modeste. C'est certain, la gauche n'a pas obtenu la paix et nul n'a de quoi en être fier. Mais l'insoumission raccourcît-elle la guerre d'un seul jour? En renforçant symétriquement les ultras, en collant à eux l'armée, en rejetant dans la réserve la masse de ceux qui ont un sens plus aigu de la légalité que de la justice et que le seul mot de «désertion» trouble ou indigne, ne bloquent-elle pas la politique de gauche, autant qu'elle le remet en question et en mouvement. [...] Voila ce que nous devons discuter avec les insoumis, sur la base de solidarité que nulle divergence ne peut
entamer. »19

Mais, parmi les lecteurs de Christianisme social cette position modérée ne fait pas l'unanimité: le numéro suivant de cette
revue publie une lettre du professeur Théodore Ruyssen (1868

-

- surtout connu comme philosophe et comme animateur de mouvements pacifistes liant le maintien de la paix au respect

1967)

choses que la liberté et la patrie, tant qu'elles valeurs exclusives. s'excluent l'une l'autre et les spectateurs

ne représentent

pas des

Mais dans le cas présent, devenant un absolu, elles [sic, sans doute faut-il lire les

« sectateurs »] de la liberté détruisent la patrie, et les amants de la patrie font litière de la liberté. » (P. I.) 17 Réforme du 15 octobre 1960, p. 1.
18 Voir le numéro de juillet

- septembre

1960 de Christianisme

social,

p. 584-588. 19P. 588. 12

du droit international

-

où il affinne ne pas comprendre «à

travers la subtilité de son explication la thèse d'un écrivain [P.Ricœur] qui à la fois désapprouve l'insoumission, à laquelle il oppose lui-même un très fort argument, et refuse de condamner les avocats de cette insoumission »20.Il reste que cette question agite l'Église, si bien que l'Assemblée générale de la Fédération protestante de France, qui se réunit à Montbéliard du 29 octobre au 1er novembre 1960, adopte une «Déclaration commune sur l'Algérie », où elle affinne, notamment, que l'insoumission« ne saurait se justifier que dans le cas d'une perversion fondamentale de l'État »21; et il est clair que, pour elle, en 1960 la France ne se trouve pas dans cette situation. Les lettres publiées dans ce volume montrent bien, elles aussi, la diversité des réactions des protestants. Elles se divisent en deux catégories. La première rassemble celles qui, sans approuver, manifestent à des degrés variables, un réelle compréhension pour les signataires du «Manifeste des 121 ». On y trouve: des marques de sympathie, plutôt anodines, et dépourvues d'approbation explicite; des approbations de principe mais que leur auteur accompagne d'un refus de toute action individuelle; une certaine compréhension pour les motifs animant des signataires du Manifeste, mais jointe à une recherche d'autres modes d'action; l'affirmation selon laquelle un paroissien peut sans doute signer un texte de ce type, mais pas un pasteur, qui est tenu à une certaine réserve afin de demeurer le pasteur de tous ses paroissiens. La seconde catégorie rassemble des lettres nettement hostiles à l'initiative prise par le pasteur Parmentier. On y découvre: des oppositions non développées, accompagnées de marques d'amitié; des oppositions argumentées aux idées exposées dans le « Manifeste des 121 » lui-même; des refus de l'insoumission, à la fois par principe et par opposition à toute idée d'aide au F.L.N., d'une façon générale ou parce que, à
20 Numéro d'octobre-décembre Naturellement,

1960 de Christianisme

social, p. 728.

Paul Ricœur répond à cette lettre (voir p. 729-730). du mouvement La paix par le droit) a signé le protestants et, en

Rappelons que Th. Ruyssen (il a été pendant un demi siècle le président du comité directeur manifeste dit « du maréchal Juin ». 21 Ce texte est publié par la plupart des journaux particulier, par Réforme du 5 novembre 13 1960, p. 13.

leurs yeux le F.L.N. ne saurait prétendre représenter le peuple Algérien; voire l'interrogation sur la meilleure façon de prêcher l'Évangile, d'autant plus qu'un texte« conçu et rédigé sans souci de l'Evangile» (lettre du pasteur Etienne Babut) a peu de chance d'être approprié à cet objectif. On le voit, ces réactions protestantes sont nettement diversifiées alors que tous les signataires sont, à des degrés divers, des amis du pasteur Parmentier. Ce qui ne surprend pas: a-t-on jamais vu des protestants unanimes? André ENCREVÉ

]4

Les « 121 »
Arthur Adamov, Robert Antelme, Michel Arnaud, Georges Auclair, Jean Baby, Hélène Balfet, Marc Barbut, Robert Barrât, Simone de Beauvoir, Jean-Louis Bédouin, Marc Begbeider, Robert Benayoun, Yvers Berger, Maurice Blanchot, Roger Blin, Dr Bloch Laroque, Arsène Bonnafous-Murat, Geneviève Bonnefoi, Raymond Borde, JeanLouis Bory, Jacques-Laurent Bost, Pierre Boulez, Vincent Bounoure, André Breton, Michel Butor, Guy Cabanel, François Chatelet, Simone Collinet, Georges Condaminas, Michel Crouzet, Alain Cuny, Jean Czarnecki, Dr Jean Dalsace, Hubert Damish, Adrien Dax,Jean Delmas, Danièle Delorme, Solange Deyon, Jacques Doniol Valcroze, Bernard Dor, Jean Do uasso t, Simone Dreyfus, René Dumont, Marguerite Duras, Françoise d'Eaubonne, Yves Elleouet, Dominique Elluard, Escaro, Charles Estienne, Jean-Louis Faure, Jean-Paul Faure, Dominique Fernandez, Jean Ferry, Louis-René Des Forêts, Dr Théodore Fraenkel, Bernard Frank, André Frénaud, Jacques Gernet, Louis Gernet, Edouard Glissant, Georges Goldfayn, Christiane Gremillon, Anne Guérin, Daniel Guérin, Jacques Howlett, Edouard Jaguer, Pierre Jaouen, Gérard Jarlot, Robert Jaulin, Alain Joubert, Pierre Kast, Henri Kréa, Serge Laforie, Robert Lagarde, Monique Lange, Claude Lanzmann, Robert Lapoujade, Henri Lefebvre, Gérard Legrand, René Leibowitz, Michel Leiris, Paul Lévy, Jérôme Lindon, Eric Losfeld, Robert Louzon, Olivier de Magny, Florence Malraux, André Mandouze, Maud Mannoni, Jacqueline Marchand, Jean Martin, Renée Marcel- Martinet, Jean Daniel Martinet, André Marty-Capgras, Dionys Mascolo, François Maspéro, André Masson, Pierre de Massot, Marie-Thérèse Maugis, Jean-Jacques Mayoux, Jehan Mayoux, Andrée Michel, Théodore Monod, Marie Moscovici, Georges Mounin, 15

Maurice Nadeau, Georges Navel, Claude Ollier, Jacques Panijel, Hélène Parmelin, Marcel Péju, Jean-Claude Pichon, José Pierre, André Pieyre de Mandiargues, Roger Pigault, Edouard Pignon, Bernard Pingaud, Maurice Pans, JE. Pan ta lis, Jean Pouillon, Madeleine Rebérioux, Paul Rebeyrolle, Denise René, Alain Resnais, Jean-François Revel, Paul Revel, Evelyne Rey Alain Robbe-Grillet, Christiane Rochefort, Maxime Rodinson, Jacques-Francis Roland, Alfred Rosmer, Gilbert Rouget, Claude Roy, Françoise Sagan, Marc Saint-Saëns, Jean-Jacques Salomon, Nathalie Sarraute, Jean-Paul Sartre, Renée Saurel, Claude Sautet, Catherine Sauvage, Lucien Scheller, Jean Schuster, Robert Scipion, Louis Seguin, Geneviève Serreau, Simone Signoret, Jean-Claude Silbermann, Claude Simon, Sine, René de Solier, D. de la Souchère, Roger Tailleur, Laurent Terzieff, Jean Thiercelin, Paul-Louis Thirard, Tim, Andrée Tournés, Geneviève Tremou ille, François Truffaut, Tristan Tzara, Vercors, JP Vernant, Pierre Vidal-Naquet, JP Vielfaure, Anne-Marie de Vilaine, Charles Vildrac, Claude Viseux, François Wahl, YHpe, René Zazzo.

Texte de l'Appel en page 131. 16

Pourquoi j'ai signé le manifeste des 121
par Théodore Monod

« Afrique Nouvelle », 23 novembre 1960, et « Les carnets de Théodore Monod », Éd. Le Pré aux Clercs - 1997.

Bien que fonctionnaire, je persiste, à tort ou à raison, à me considérer comme un homme libre, D'ailleurs, sij'ai vendu à l'État une certaine part de mon activité cérébrale, je ne lui ai livré ni mon cœur ni mon âme. Si puissant soit-il, César s'arrête au seuil du sanctuaire, où règne un beaucoup plus grand que lui, et auquel l'Écriture nous prescrit d'obéir plutôt qu'aux hommes... À dire vrai, ce n'est pas à la question du refus de participer à une guerre inique que j'ai, en signant le manifeste des 121, attaché le plus d'importance: il s'agissait de cela, bien sûr,

et il était salutaire que les puissants du jour - et d'un jour - se vissent rappeler que, si le Pouvoir veut être respecté, il
lui faut, d'abord, se montrer respectable. Je voyais dans le document global une expression nouvelle, très forte et très nécessaire, de l'indignation, de la honte et de la douleur dont nos coeurs, désormais, débordent. Il Y en a trop... On n'en peut plus... Et s'il ne nous reste que nos cris et nos larmes, eh bien, qu'on crie, et qu'on pleure un bon coup: cela soulagera, et puis, qui sait si ce spectacle inaccoutumé d'hommes respectables sortant de leur paisible 17

retraite pour s'offrir à la réprobation des bien-pensants et, certains, aux persécutions, ne sera pas capable de réveiller, sous la cendre, des consciences assoupies et rassurées, l'étincelle qui va ranimer la flamme? Et pourquoi hésiterait-on à crier sa révolte? Un gouvernement qui couvre systématiquement les tortionnaires
-

quand il ne les récompense pas par des décorations et

des galons - est un gouvernement qui se déshonore et a perdu par là même le pouvoir d'exiger l'approbation de nos
conSCIences.

Si les larmes d'un enfant sont plus précieuses que tout l'or du monde, qu'eût dit Dostoïevski de la fillette rendue folle par le bombardement français - et chrétien - des environs de Souk Ahras, et qui vit, depuis, attachée à un piquet comme une bête? Lequel de nos seigneurs et maîtres lui rendra ses larmes et sa raison?

On commence par mépriser, et puis, un beau jour, on tue, enfants compris pour faire bonne mesure, avec une parfaite bonne conscience et la patriotique certitude d'avoir louablement travaillé pour l'Occident et, pour un peu, pour le christianisme... Car ce n'est pas là une plaisanterie: ils en sont là... et sont prêts à prêcher la croisade, au napalm. Et l'on voudrait obtenir, au besoin imposer, voire acheter, notre silence? De qui se moque-t-on ?
J'ai donc signé le fameux manifeste, non sans avoir d'ailleurs au préalable suggéré quelques modifications de détail, dont il n'a pas pu être tenu compte. Je faisais remarquer, par exemple, qu'il était inexact d'affirmer que c'est l'armée qui a inventé la torture en Algérie. Cette honteuse priorité revient, indubitablement, à la police et l'on n'a pas oublié la question fameuse: «y a t-il une Gestapo française

18

en Algérie ? »qui n'a jamais reçu, et pour cause, de démenti officiel. Il s'agissait, avant tout, non pas tant d'insister sur tel ou tel aspect de la résistance à la guerre d'Algérie que d'appuyer une tentative qui pourrait, pour beaucoup d'esprits et de consciences, constituer une chose salutaire et l'occasion - enfin - d'un réveil.
En 1767, le prince de Beauvau, coupable, aux yeux du roi, d'avoir manifesté une indignation exagérée devant l'injustice faite aux prisonnières de la tour de Constance, est menacé par le ministre de se voir révoqué de ses fonctions de gouverneur du Languedoc. Mais le fonctionnaire était un homme et un homme libre. Aussi sa réponse fut-elle que « le roi était maître de lui ôter le commandement que Sa Majesté avait bien voulu lui confier; mais non de l'empêcher d'en remplir les devoirs selon sa conscience et son honneur» . Ces mots de conscience et d'honneur ont-ils rien perdu, cent quatre-vingt-treize ans plus tard, de leur actualité, de leur force et de leur signification, quand d'autres ministres s'emploient à réprimer d'autres révoltes du cœur et de l'esprit ?

19

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[Copie ronéotée à Rodez et aussitôt diffusée par son gendre, Roger Parmentier, pasteur de l'Église Réformée de Rodez.] 22

G.-A. MONOD Les Pages Montferrand (Aude) (début octobre 1960)

Monsieur le Premier Ministre Le journal « Le Monde », dans son numéro du I er Octobre, et annoncé que vous aviez écrit à Monsieur le Grand Chancelier de la Légion d'Honneur pour lui demander si le Conseil de l'Ordre ne juge pas devoir suspendre, ou même radier ceux des membres de la Légion d'Honneur qui ont signé le manifeste dit des 121. Comme je suis probablement le plus âgé et le plus haut gradé des membres de la Légion d'Honneur que vous visez, je crois devoir vous apporter les précisions suivantes: Je n'ai pas signé le manifeste la première fois qu'il m'a été présenté et je ne suis pas parmi les 121. Je m'en tenais jusqu'alors au texte, dont certaines expressions me déplaisaient. Mais les réactions du Gouvernement, dès que ce texte a été connu, ont transformé pour moi le discours en acte, et dès lors, je m'y suis rallié sans hésitation. Acte de protestation, ou plutôt d'indignation de certaines consciences qui n'en peuvent plus d'entendre traiter de lâches et de traîtres certains de ces garçons qui ne se soumettent pas aux lois et qui cependant sont des héros. M. le Commissaire du Gouvernement a osé parier au procès Jeanson de la devise: « Honneur et Patrie », inscrite sur nos drapeaux mais ce Commissaire a bien montré qu'il ne savait plus le sens de ces mots. Je ne suis ni antimilitariste, ni objecteur de conscience: ma carrière militaire le prouve. Mais je n'accepte pas qu'on supprime de l'Honneur Français et militaire cette notion issue de nos plus anciennes 23

traditions humanistes et chrétiennes: le respect de la personne humaine. J'estime qu'un grand nombre de Chefs de l'Armée -1960, en tolérant les tortures inventées par les Gestapos et autres Guépéous, en élaborant ces techniques d'avilissement, qu'on est allé chercher chez certains asiatiques qu'on appelle pudiquement Guerre Subversive ou Guerre psychologique, ont déshonoré le Drapeau. J'accuse ces Chefs, par la formation militaire qu'ils laissent se développer, et où sont engagées des méthodes d'avilissement, de corrompre notre Jeunesse, et de porter ainsi atteinte au Moral de la Nation. Vous pouvez me chasser de la Légion d'Honneur, vous n'empêcherez pas que j'ai appartenu à cette section du 4e Zouaves, qui en 1917, au Chemin des Dames, arrachait des mains d'une troupe « indigène» un groupe de prisonniers allemands, qu'on maltraitait et humiliait. Et ceci n'était qu'un épisode d'une tradition constante. Vous me direz que les fellaghas font pire que nous: quelle Morale que celle du dicton barbare « Œil pour œil, dent pour dent» ? Et comment serait-il appliqué par des défenseurs des fameuses « valeurs spirituelles occidentales» ? Je me demande qui l'emportera, au jour du Jugement, entre celui qui place une bombe dans un cirque où il y a des enfants, et celui qui dépouille une jeune fille ou un vieillard de leur pauvre vêtement d'humanité, en leur faisant subir les plus sordides humiliations? Les balances de l'Abject oscilleront...

De ce déshonneur, certains hommes auraient pu laver nos Drapeaux, mais de Lattre est mort trop tôt et de Gaulle est venu trop tard. La tache semble indélébile. Et nous savions aussi, nous les Anciens, ce que c'était la Patrie. Pour la plupart d'entre nous, ce n'était pas celle des
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Quarante Rois, c'était celle de notre vieux peuple français qui tout au long de sa tragique histoire, et en particulier, ce Droit des Peuples à disposer d'eux-mêmes, qui est notre pierre de scandale dans votre politique algérienne. C'est parce que cet Honneur et cette Patrie sont à ce point méconnus, que j'en appelle aujourd'hui des lois écrites aux Lois non écrites. Ce n'est pas la première fois; cela m'était déjà arrivé sous Vichy... Encore une fois, Monsieur le Premier Ministre, vous pouvez me chasser de la Légion d'Honneur. Vous ne pouvez pas faire que je n'aie pas été à Douaumont en 1916, à Heurtebise et à la Malmaison en 1917, à Orvilliers-Sorel en 1918, parmi ceux qui défendaient notre Honneur et notre Patrie. J' ajoute que deux de mes fils ont servi en 1944 dans l'Armée de Lattre: l'un d'eux, blessé à la Schlut, est mutilé comme son père et Médaillé Militaire; l'autre a déserté deux fois des Chantiers de Jeunesse de Vichy, puis en Afrique, de l'Armée Giraud. Ceci à l'appel et à l'exemple du Général de Gaulle. Veuillez être assuré, Monsieur le Premier Ministre, regrets que j'ai éprouvés à vous écrire cette lettre. des

Gustave-A. Monodl Directeur Général Honoraire au Ministère de l'Éducation Nationale. Ancien soldat au 4" Régiment de marche de Zouaves. Grand qfficier de la Légion d 'Honneur au titre militaire. Médaillé Militaire. Croix de Guerre (cinq citations). Mutilé de guerre.

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Il était le beau-père de Roger Parmentier.
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Lettre Circulaire envoyée
RogerPARAfE1\TTIER pasteur de l'Église Réformée 1, Avenue Louis Lacombe RODEZ - Aveyron

RODEZ le 26 Septembre 1960 Chers amis, Il m'a semblé que je devais vous faire part de l'adhésion que je viens de donner à la Déclaration dite «des 121» sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie. Je n'ignore pas que les sanctions prévues par la loi en pareil cas viennent d'être renforcées en conseil des ministres et que certaines commencent à être appliquées Ces mesures de représailles ont d'ailleurs contribué à me décider, ayant hésité à prendre position de façon analogue jusqu'ici, car il m'était pénible d'encourager des jeunes dans cette voie, alors que les adultes couraient bien moins de risques. Je n'entends pas approuver les excès du nationalisme algérien poussé à bout par notre faute, ni approuver de façon inconditionnelle toutes les formes «d'aide» aux Algériens opprimés. Mais je crois que nous ne pourrons contribuer un jour à les délivrer de l'idolâtrie nationaliste que dans la mesure où nous aurons commencé par rejeter la nôtre. Je crois que nous n'avons pas de devoir plus urgent que de lutter contre la poursuite d'une guerre aussi injuste et aussi sauvage qui entraîne trop de souffrances des deux côtés de la Méditerra27

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