En quête d'identité

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En ce début de XXIe siècle, on n’a jamais tant parlé de crise identitaire : celle de l’individu dans une société de consommation poussée à l’extrême qui l’empêche de devenir « quelqu’un » ; celle de la famille, désintégrée ou recomposée ; celle d’une nation, confrontée à l’accueil des immigrés... Elle a pour conséquences angoisse, dépression, violences et conflits... Le désir d’identité, inscrit au cœur de l’homme, renvoie à la recherche de son origine, mais aussi à la relation à autrui et au monde.

S’appuyant sur les textes bibliques et à l’aide d’illustrations pertinentes tirées de films, Michel Farin interprète très finement la crise identitaire actuelle. Pour satisfaire sa recherche fondamentale d’identité, l’Homme doit avant tout s’ouvrir à l’autre et le reconnaître unique comme lui. Il doit aussi refuser de s’anéantir dans l’idolâtrie envers le pouvoir, l'argent, le travail, la science ou la violence. La réponse se joue finalement dans une Alliance, dont Jésus est le modèle.

Une profonde réflexion sur l’origine du pouvoir (« Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ») complète enfin cette analyse.


Publié le : jeudi 21 avril 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782918975540
Nombre de pages : 128
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Michel Farin, s.j.


En quête d’identité

suivi de


Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu







Vie chrétienne

47, rue de la Roquette 75011 Paris

 

Du même auteur aux Editions Vie chrétienne

 

 

Le combat du roi, 1987,306 (épuisé).

Résistance et pardon, 1999, n°442 (épuisé).

 

 

Chez d’autres éditeurs

 

 

La Colombe et le Serpent. Une lecture des tapisseries de la Chaise-Dieu, Cerf, 1999.

Le secret messianique, CLD, 2008.

En enfer, il n’y a personne. Parole anonyme et parole biblique, Lessius, 2011.

De Père en Fils. Dieu donne à l’humanité son nom, Médiaspaul, 2015.

 


ISBN 978-2-918975-45-8

Code article 572

© Éditions Vie chrétienne, 2016

47, rue de la Roquette, 75011 Paris, France www.viechretienne.fr


Photo de couverture : © Maciej Noskowski / istock.com.

 


SOMMAIRE


CRISE IDENTITAIRE

L’INTERPRÉTATION D’UN ARTISTE

LA RECONNAISSANCE DE L’AUTRE

L’UNIQUE

UNE AUTRE INTERPRÉTATION D’ARTISTE

LA QUESTION DE L’ORIGINE

LA VEUVE, L’ORPHELIN ET L’ÉTRANGER

LA PERTE DE L’IDENTITÉ HUMAINE DANS L’IDOLÂTRIE

INCENDIES

L’IDOLÂTRIE DU TRAVAIL. LA PRODUCTION PRISE POUR LA CRÉATION

L’IDOLÂTRIE SCIENTIFIQUE D’UNE NATURE NON SIGNÉE

QUAND L’IDENTITÉ HUMAINE SOUffRE VIOLENCE

L’IDENTITÉ RETROUVÉE

LE FILS DE L’AUTRE

L’IDENTITÉ MESSIANIQUE


Complément

RENDEZ À CÉSAR CE QUI EST À CÉSAR, ET À DIEU CE QUI EST À DIEU


CRISE IDENTITAIRE


L’écho de l’histoire de notre temps, à travers sa traduction dans les divers médias de communication, résonne en nous comme une cacophonie. Nous recevons chaque jour une succession d’informations qui semble n’avoir ni queue ni tête.

En effet, y a-t-il un rapport entre la guerre civile qui déchire un pays, le meurtre de ses enfants par telle mère de famille, le chômage qui gagne une société développée dont le travail semblait le fondement, des voitures brûlées dans la périphérie d’une ville, un mariage sur deux qui aboutit à un divorce, des découvertes scientifiques ouvrant des perspectives vertigineuses en biologie comme en astronomie, une mondialisation des échanges avec une crise financière et des migrations incontrôlables… ? Personne ne semble plus en mesure d’apporter une interprétation qui permette d’entendre ces divers événements comme faisant partie d’une même histoire. En particulier, l’ensemble des hommes politiques, de gauche ou de droite, donnent le sentiment d’être perdus dans des débats sur le mariage, la filiation, l’homosexualité, l’immigration, la crise économique, l’antisémitisme, la sécurité et la violence, l’Islam, la laïcité, la bioéthique… tous sujets considérés comme n’ayant rien à voir les uns avec les autres, ne concernant pas, au fond, une même humanité.

Ces sujets pourraient donc être traités séparément les uns des autres, par diverses administrations, selon des compétences techniques spécialisées. Toute pensée politique d’ensemble se retrouve ainsi à s’exercer dans le vide. Pour prendre une décision, un gouvernement n’a plus alors, à coté de l’avis des experts, que le résultat de sondages anonymes qui, n’engageant personne, ne peuvent proposer une pensée véritable.

Il y a plusieurs années, j’interviewais, pour la télévision, un musulman de 25 ans qui avait été chef de bande dans une banlieue et qui s’occupait désormais de jeunes délinquants dans un foyer. Il m’a dit : « Je sais pourquoi ils brûlent des voitures, c’est parce qu’ils n’arrivent pas à quitter leurs parents. » Cette parole inattendue éclaire bien le fait que la question de la sécurité dans notre société ne peut être seulement traitée techniquement à partir d’un bon fonctionnement de la police, au Ministère de l’Intérieur. Celui-ci est nécessaire, mais il n’est pas suffisant pour interpréter ce que signifient réellement les événements auxquels notre société doit faire face. Et les sondages sur cette question de la sécurité ne peuvent suppléer cette insuffisance.

En effet, que voulait dire mon jeune interlocuteur en évoquant l’impossibilité à quitter ses parents comme pouvant être la source d’un comportement violent et absurde comme celui de brûler une voiture ? A travers sa propre expérience il me faisait entendre ce que nous savons tous : pour devenir quelqu’un et s’engager dans la vie en son nom, il est nécessaire de quitter son père et sa mère. Ce désir d’une identité nouvelle, qui soit reconnue comme unique, est tellement fondamental que tout ce qui peut l’empêcher de se réaliser provoque en nous la violence.

Ce désir d’une identité nouvelle qui ne peut se satisfaire de l’identification à un passé ne travaillerait-il pas aussi le cœur d’une nation ? Cette question pourrait éclairer une expression que l’on entend souvent pour interpréter ce qui nous arrive en ce temps : nous serions confrontés à une crise identitaire fondamentale, consécutives aux bouleversements de tous ordres que connaissent nos sociétés occidentales depuis deux ou trois siècles.

Cette question d’identité apparaît comme une question très sensible car elle touche l’inconscient individuel et collectif, et d’autant plus quand elle est posée sans être bien définie, à propos d’événements perçus seulement dans l’immédiateté d’une actualité toujours mouvante.

Il n’est qu’à se rappeler les turbulences provoquées dans l’opinion à l’annonce de la création d’un Ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. La seule juxtaposition de ces deux mots a mis en effervescence un monde politique désorienté. Comme si cette question de l’identité nationale, évidemment en rapport avec celle de l’immigration étrangère, pouvait déclencher une réaction en chaîne incontrôlable dans une société désintégrée qui aurait perdu tout repère. Qui est français ? Qui est étranger ? Qui est maître ? Qui est esclave ? Qui est homme ? Qui est femme ? Qui est mon père ? Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? Qui suis-je ?

L’angoisse que peut entraîner la peur d’une telle désintégration, qui ne serait pas seulement celle de l’atome, pourrait être sous-jacente à ce qui est désigné comme la perte de moral dans la société française. En tout cas une telle inquiétude diffuse rend assez dérisoire des éditoriaux tels ceux que l’on a pu lire dans la presse, appelant par exemple à passer aux choses sérieuses comme la crise économique, au moment où le pays était agité par la question du mariage, jugée par ces auteurs totalement secondaire.

Il est clair qu’une telle hiérarchisation des problèmes ne peut répondre à la profondeur d’une interrogation portant sur l’identité humaine de chacun en même temps que sur celle d’un peuple. Il faut entendre, par exemple, les confidences d’un couple de jeunes fiancés, tous deux cadres dans des sociétés de conseil financier, qui s’interrogent sur la possibilité de se marier, alors que dès maintenant ils s’aperçoivent qu’ils n’ont pratiquement plus le temps de se rencontrer, étant donné le rythme de travail imposé à chacun. Comment ne pas mettre en rapport la crise d’un système économique et financier, qui par ailleurs produit le chômage, avec la crise d’une institution comme le mariage ? En effet la gratuité du temps que celui-ci demande est déniée par un tel système. Il y a déjà longtemps, Jacques Ellul avait bien dit : « La communauté est l’ennemi du système technicien1. » Et peut-on parler d’identité humaine sans la gratuité d’une alliance fondant toute vraie communauté ?

Pour travailler à une interprétation de cette crise identitaire, il nous faut retrouver le chemin d’une pensée qui distingue, certes, mais pour mettre en rapport ce qui est distingué, une pensée qui fasse corps et non une pensée qui seulement déconstruit.



1. Jacques Ellul, L’homme et l’argent, Presses bibliques universitaires, 1979.


L’INTERPRÉTATION D’UN ARTISTE


Sous le titre Les Damnés ou Le crépuscule des dieux, Luchino Visconti, en 1969, réalise un film qui évoque la montée irrésistible du nazisme en Allemagne.

A partir de diverses compétences, bien des analyses ont été tentées de cet événement historique qui a comme sidéré une grande partie des peuples européens. Visconti n’est qu’un cinéaste, un artiste, mettant en scène une fiction, en collaboration avec d’autres artistes (scénariste, comédiens…). Mais il nous donne à vivre, à la faveur d’une projection, une histoire où se trouvent profondément mis en rapport la question de la maîtrise de la production d’acier dans les hauts fourneaux d’une grande entreprise, la mondanité d’une grande famille aristocratique, le culte d’un héros mort pour son pays, l’inceste, la pédophilie et le déploiement progressif, subtil et exponentiel, d’une violence familiale et sociale qui gagne en même temps tout un peuple. Comment interpréter ce récit qui nous conduit à vivre l’unité profonde d’une histoire apparemment si diverse ?

Les premières images du film sont celles du feu des hauts fourneaux d’une aciérie. On les retrouvera à la fin, associées au visage d’un SS qui fait le salut hitlérien. Par ce geste en surimpression, il semble mettre la main sur le feu. Ces deux images forment l’inclusion qui condense tout le récit. Cette inclusion signifie ainsi le rêve prométhéen de l’humanité, celui de porter la main sur le feu divin pour en mettre la toute-puissance à son service. Cette humanité, pour arriver à ses fins, a revêtu ici l’uniforme SS. Ceci renvoie à la tentation hitlérienne d’entraîner tout un peuple dans ce fantasme de la toute-puissance.

Mais de plus, ce SS est l’héritier d’une grande famille aristocratique possédant les aciéries dont le feu est convoité par le pouvoir nazi pour sa production d’armement. Ce feu, il n’a donc pas à se l’approprier, il est à lui, l’héritier. Il suffit qu’il le fasse servir à l’esprit qui désormais l’habite, signifié par son uniforme noir. On l’a simplement conduit à revêtir cet uniforme. Ainsi l’aventure du nazisme s’emparant d’un peuple pour entraîner le monde entier dans sa violence se trouve condensée dans cette image qui figure à la fois l’humanité de toujours, prise dans le délire prométhéen, un peuple, le peuple allemand des années trente, et un fils, Martin, l’héritier du baron von Essenbeck, enfant d’une famille qui l’a conduit jusque là. La critique littéraire anglo-saxonne désigne une telle figure comme étant celle d’une corporate personnality, une figure personnelle dans laquelle peut s’identifier un peuple, c’est-à-dire personnellement chacun des membres de ce peuple. Alors le récit de ce qui arrive à cette personne peut apporter une interprétation de ce qui arrive en même temps à un peuple comme à chacun des membres de ce peuple, et par là une interprétation de ce qui arrive à l’humanité.

Le récit proposé par Visconti commence par la mise en scène de l’anniversaire du baron Joachim von Essenbeck, en son château. On le voit en train de se préparer à la fête où il sera le patriarche célébré par toute la famille. Il embrasse alors longuement la photo d’un aviateur, son fils, mort en héros à la dernière guerre et dont il maintient le culte dans la famille.

Au cours de cette fête chacun propose un petit numéro de son cru, sur une scène de théâtre. Apparaît alors Martin, petit fils du baron, le fils du héros mort. Sous les regards horrifiés de son grand-père, il interprète, en travesti, l’Ange Bleu, célèbre chanteuse de cabaret de l’époque, sous le regard amoureux de sa mère, Sophie, la veuve de l’aviateur, qui le dirige en coulisse.

Ainsi d’emblée, Visconti met en scène la source de la violence qui va emporter à la fois une famille et un peuple. Elle est dans l’adoration, c’est-à-dire dans l’idolâtrie d’un héros, un fils, un époux et un père mort, qui conduit à la relation incestueuse entre une veuve et son fils, une nouvelle idolâtrie.

L’identité de Martin, seul héritier du nom et de la fortune des Essenbeck, se trouve réduite à rien. N’ayant plus d’autre parole que celle de sa mère, il est toujours considéré comme un enfant par le reste de la famille, et exclu de toute décision dans la marche des affaires familiales. On va le retrouver tout de suite, jouant à cache-cache avec ses petites nièces et développant avec l’une d’elles une relation, elle aussi, incestueuse. La parole n’a jamais été donnée à ce fils. Cette famille, porteuse d’une identité fondée sur la tradition de repères mondains apparemment très forts, n’a pourtant engendré, en son héritier, qu’une humanité sans identité propre.


image


Avec cet enfant perdu et sa mère, autour du patriarche, toute la famille est réunie, avec deux hommes arrivés au cours de la fête, un cousin,

Aschenback, et un étranger à la famille, l’ingénieur Frederik, chargé de la gestion technique des aciéries. Tous sont impliqués dans les affaires de la famille, à l’exception d’Aschenback qui va se révéler le grand manipulateur de l’ensemble. Celui-ci, en effet, fait partie de la Schutzstaffel (SS) et a déjà laissé entendre à Frederick que le pouvoir national socialiste envisage de contrôler, à travers lui, la gestion des aciéries.

Au cours du dîner, le baron fait part de sa décision de nommer Constantin, un neveu, par ailleurs membre des SA, à la direction du groupe industriel. Il justifie cette décision comme constituant un compromis nécessaire avec le pouvoir pour protéger ses affaires. Herbert, époux d’Elisabeth, une nièce, l’un des directeurs du groupe, proteste, donne sa démission et quitte la table en dénonçant l’illusion d’un tel compromis avec le système pervers du nazisme. Il s’élève contre un discours mondain et aristocratique qui fait semblant de venir d’une volonté encore souveraine alors qu’il n’exprime en vérité qu’une soumission.

Herbert sera, dans le récit, la seule figure d’une humanité qui garde la parole au risque de sa vie. Il témoignera jusqu’au bout d’une vérité que ne pourra faire taire la toute-puissance imaginaire du national socialisme, dont le mensonge incestueux se joue de la mondanité d’une famille soumise à son image aristocratique.

Dans la nuit qui suit, Herbert, menacé, s’enfuit. Frederick, que son ambition met entièrement sous la coupe d’Aschenback, va, sur son ordre, tuer le baron von Essenbeck, avec le revolver d’Herbert.

A la mort de son grand-père, le pouvoir revient donc à Martin, seul héritier en ligne directe. Celui-ci, dans les bras de sa mère, décide de nommer à la tête de l’entreprise Frederick, le technicien, étranger à la famille mais l’amant de sa mère. Il déclenche ainsi la fureur de son oncle Constantin, préalablement désigné par le grand-père.

Aussi la violence incestueuse qui est au cœur de la volonté de toute-puissance et commande le jeu complexe de ces relations inhumaines ne peut s’arrêter là. Pour elle, il n’y a pas d’Autre. Tant qu’il y a encore de l’Autre, si l’on peut dire, cette violence doit se déployer jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’enfin la domination sur le feu du ciel soit acquise à l’homme prométhéen revêtu de l’uniforme noir. On prête à Hitler cette parole quand il a remis le commandement de la sixième armée allemande à von Paulus : « Avec cette armée vous pouvez aller à l’assaut du ciel ! »

Cette violence va se déployer d’abord dans le cadre intime de l’affectivité perturbée de Martin. Il se livre à la pédophilie avec une petite fille juive qui, sidérée, va se pendre. L’enquête de police remonte jusqu’à lui et va le remettre sous la dépendance totale de son oncle Constantin à qui les résultats de l’enquête sont communiqués. Ce dernier séquestre Martin dans les combles du château.

Sous la menace d’un chantage, il obtient de lui la convocation du conseil d’administration de la firme pour lui accorder, aux dépens de Frederick, une délégation de pouvoir. Ceci lui permettrait de faire livrer toute la production d’armes aux SA. Mais Sophie retrouve son fils, l’arrache à la domination de Constantin en le reprenant sous sa coupe, et en appelle à Aschenback qui la reçoit au quartier général des SS. Nous assistons alors à une rencontre qui peut être considérée comme le cœur du récit. Elle se déroule dans les travées d’un immense fichier où sont rassemblées les informations concernant l’identité de toute la population. Aschenback dit à Sophie que l’on peut considérer ce fichier comme le signe du grand miracle du Troisième Reich, celui d’avoir su mobiliser la complicité de tout un peuple, complicité sans laquelle l’établissement d’un tel fichier serait impossible.

Nous devenons alors témoins, sidérés, d’un dialogue qui pourrait être celui de deux amoureux, au cours duquel ne manque même pas tel geste de tendresse, à la différence près qu’il n’y a entre ces deux êtres aucune confiance, mais seulement la mise en jeu d’un rapport de force souterrain sous le couvert de l’expression d’une terrifiante complicité totalement mensongère.

Aschenback confie à Sophie qu’il faut maintenant se débarrasser de Constantin, pour l’empêcher de livrer des armes aux SA. C’est en effet la condition mise par l’armée pour se mettre au service du pouvoir nazi, en vue de la conquête, non plus de l’Allemagne, mais du monde. Frederick sera chargé de cette tâche comme il en avait été prévenu. Sophie lui assure que Frederick, totalement sous sa coupe, lui obéira. Mais elle tente d’y mettre une condition : qu’Aschenback lui obtienne un décret accordant le nom d’Essenbeck à celui qu’elle veut épouser, lui donnant ainsi tout le pouvoir sur les aciéries. Aschenback, voulant garder la maîtrise du jeu en évitant de donner tout le pouvoir à un seul, tente de la dissuader. Il s’excuse, en souriant cyniquement, d’avoir à lui rappeler qu’elle a déjà un fils, Martin, pour porter ce nom.

Ainsi est mis en scène, symboliquement, ce qui peut être considéré comme le couple central de cette histoire : la veuve incestueuse et le cousin SS vont engendrer ensemble un fils qui sera l’incarnation de leur esprit diabolique convoitant la toute-puissance d’un feu permettant de conquérir le monde. Alors Martin, l’orphelin du héros idolâtré qui seul possède, de droit, le feu des aciéries, va devenir SS.

D’ici là, Frederick ne sera qu’une marionnette, soumis à la séduction de Sophie qui le livre à la manipulation d’Aschenback. Il tuera Constantin au cours du massacre des SA par les SS. Sophie finira par obtenir un décret qui lui accorde le nom d’Essenbeck en vue de leur mariage. Mais dans l’ivresse de la situation où il est parvenu avec elle, Frederick va donner des signes d’une velléité d’indépendance à l’égard du pouvoir nazi. Aschenback ne peut le supporter. Il se retourne alors vers Martin, en l’assurant de tout son appui pour reprendre ce qui lui revient de droit. Le décret accordant son nom à Frederick n’est qu’un chiffon de papier, lui dit-il, en lui promettant d’être toujours avec lui dans cette lutte finale où la haine le délivrera enfin de la peur de sa mère.

Le film développe alors une longue finale symbolique de ce récit. Martin va se déchaîner contre sa mère, allant jusqu’au passage à l’acte de l’inceste où les gestes de tendresse expriment la violence de la haine. Sophie en perd le sens et demeurera comme morte. Martin revêt alors l’uniforme noir des SS qui, par ailleurs, envahissent le château pour une célébration dérisoire du mariage de Sophie et de Frederick. Martin conduit la cérémonie jusqu’au suicide du couple illusoire qui lui barrait la route de la toute-puissance. Il peut faire alors le salut hitlérien sur le feu des aciéries. Ce feu lui appartient en tant que Martin Essenbeck, fils d’un héros mort à la guerre. Mais il met ce feu au service du pouvoir totalitaire nazi, en devenant le fils monstrueux de sa mère et d’un SS. Il perd ainsi toute autre identité que celle signifiée par cet uniforme noir, celle d’un SS anonyme, son identité propre ne lui ayant été jamais reconnue.

 


LA RECONNAISSANCE DE L’AUTRE


Le film de Visconti montre bien que la perte d’identité de Martin von Essenbeck, comme celle de l’Allemagne, dans l’illusion de la toute-puissance nationale socialiste, ne peut mener qu’au suicide. Ce fantasme de toute-puissance, en effet, n’est jamais que de nature incestueuse et, dans sa visée totalitaire, se révèle impuissant à reconnaître toute altérité. Il ne peut donc fonder aucune identité.

En effet, si nous entendons par identité ce qui distingue un être de tout autre, la reconnaissance d’une telle identité implique nécessairement celle de l’autre dont cet être est distingué. De plus, cette identité ne peut être reconnue que par un autre. L’identité d’un être n’apparaît pas à ses propres yeux, mais à ceux d’un autre. Qui suis-je pour toi ? La question « Qui suis-je pour moi ? » n’a pas de sens.

Donc, quand la reconnaissance de l’identité de quelqu’un ne repose que sur la seule considération d’un uniforme (quel qu’il soit) qui le rend identique à tout autre sous le même uniforme, le sens du mot identité est perverti. Ceci s’applique à toute image projetée sur quelqu’un à laquelle il est identifié comme à un uniforme, qui le réduit au même. Cette tentative désespérée d’identification de l’autre au même, effet d’une volonté de toute-puissance, renvoie toujours, en son fond, à celle de l’inceste, source de toute violence.

Dans un passage de ses Mémoires, Trotsky note qu’ont été étudiées les Constitutions de l’ordre des Jésuites, quand il réfléchissait avec d’autres à la fondation du Parti Communiste. Il ajoute : « Car, comme eux, nous sommes interchangeables partout dans le monde2 » S’il est exact que, selon leurs Constitutions, ces religieux sont disponibles pour se relayer dans une mission universelle, en aucun cas ils ne peuvent être dits interchangeables. Ils ne serviraient alors qu’un ordre totalitaire. Ce qui, hélas, fut bien la dérive du parti communiste, et souvent aussi celle d’idéologies religieuses.

A l’opposé, nous pouvons considérer que le Général de Gaulle, dans son appel du 18 juin 1940, a appelé à un mouvement où étaient reconnus comme compagnons ceux qui s’y engageaient personnellement, comme lui-même, au nom de la France, certes, mais en son nom propre, au-delà de toute idéologie partisane, de tout nationalisme et de tout uniforme. Bien sûr, comme toute entreprise humaine, un tel mouvement subira les dérives qu’apportent toujours les hommes, avec leur volonté de pouvoir, dans l’histoire. Mais en son commencement, il y a une protestation au nom du respect de l’identité de la France, comme de celle de chacun des Français, contre tout armistice avec un pouvoir totalitaire.

Avec le recul, nous pouvons discerner clairement que la violence de la colère qui a saisi de Gaulle, en juin 1940, n’était pas incestueuse. Par elle, il témoignait, contre vents et marées, et au risque de sa propre vie, du respect de l’Altérité qui, bien que bafouée, fonde seule la véritable identité d’un peuple.

Au contraire, la tentative de sauver les meubles dans la recherche d’une collaboration, d’un compromis avec l’ordre noir où avait sombré l’Allemagne, ne pouvait aboutir qu’à l’humiliation de l’identité de la France et des Français, étant donné que l’interlocuteur ne pouvait en être un, perdu qu’il était dans la confusion incestueuse où l’Autre ne peut plus être reconnu. Avec le recul de l’histoire, il apparaît bien que cela ne pouvait aboutir qu’au chagrin et à la pitié, à l’image de ce qui est arrivé dans le château du baron von Essenbeck, qui a conduit sa famille à sombrer dans l’illusoire compromis avec un ordre totalitaire, selon la fiction de Visconti qui, par ailleurs, connaissait bien la faiblesse d’une mondanité aristocratique devant ce qui peut menacer son image.

Ce qu’il ne faut pas oublier dans cette histoire, c’est le fait que l’identité d’un peuple ne peut exister que dans la mesure où elle est incarnée, personnellement, dans l’identité de chacun de ses membres. Si cette identité nationale distingue un peuple de tout autre, elle n’existe que dans la reconnaissance de l’identité personnelle qui distingue, au sein de cette communauté nationale, chacun de ses membres de tout autre.

La vie d’une langue le signifie bien. Tout Français est appelé à parler français, mais il est appelé à parler personnellement le français, selon une parole qui lui est propre, sous peine de retomber dans l’uniformité d’un discours totalitaire où le français lui-même cesserait d’être une langue vivante et finirait par être perdu comme langue.

C’est pourquoi la volonté de de Gaulle de s’identifier personnellement à la France, au moment même où il était le plus démuni, pouvait signifier à chacun des Français un appel à se reconnaître, lui aussi personnellement, dans une identité qui ne reposait pas sur l’illusion d’une toute-puissance nationale imaginaire. En répondant à cet appel, chaque compagnon pouvait être reconnu comme différent de tout autre et non interchangeable avec tout autre dans une identification à un nouveau Führer. La raideur même qui était propre à son caractère a pu aider de Gaulle à maintenir cette distance avec ses compagnons qui les laissait libres de risquer personnellement leur vie, non pour lui, mais pour sauver l’identité de la France.

Nous retrouvons ici ce que désigne la notion de corporate personnality évoquée précédemment. Elle nous permet de parler de l’identité humaine dans une perspective qui évite l’opposition abstraite et mortifère entre individu et collectif.

L’identité individuelle, comme l’identité collective de l’être humain, sont des abstractions qui conduisent à une vision totalitaire des sociétés dans l’histoire où se trouvent anéantis les caractères personnels et corporels de l’existence humaine. La perspective d’une humanité qui ne trouve son identité que dans un corps personnel où se conjugue la vie de chacun avec celle d’un peuple est la seule perspective qui maintient le...

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