ET APRÈS ?

De
Publié par

Que l'on soit juif, chrétien ou musulman, on attend un après souvent appelé au-delà. L'auteur a rêvé un au-delà où la femme est enfin l'égale de l'homme, où la lettre des religions laisse la place à l'esprit et où s'entr'aimer devient possible. Cet ouvrage nous emmène dans un voyage poétique dans les limbes à la découverte d'autres planètes, de paysages magnifiques, de lieux imaginaires où l'amour et la paix existent naturellement…pour tous. La narratrice nous fait vivre avec humour la rencontre avec d'autres religions et le débat sur la misogynie des Eglises.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
Lecture(s) : 79
Tags :
EAN13 : 9782296289611
Nombre de pages : 102
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

YVONNE

OGÉ

ET APRÈS. .. ~ .
Un au-delà rêvé

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique

L'Harmattan

Hongrie

Hargita u. 3

L'Harmattan Italia Via Bava, 37

« Les morts sont des invisibles Mais non des absents» Victor Hugo

ET APRÈS... ?

Madame

se meurt!

Madame

est morte!

Non, en réalité, le décès de madame Conte n'a pas été solennel du tout. Elle s'est éteinte toute seule, bien simplement, dans cette chambre minuscule qu'elle appelait son mouroir, depuis le jour où, trop âgée pour se débrouiller sans aide, elle s'était enfin décidée à confier ses derniers mois aux religieuses de la clinique N otre- Damedes-Sept -Douleurs. L'aide-saignante entra, vit la femme inerte et signala le fait à la sœur responsable d'étage, qui constata le décès.

Alors la machine administrative de la clinique se mit en marche, on prévint le médecin, la famille, les Pompes funèbres, le curé et la maison de retraite, car cette chambre était réservée aux vieillards dont la vie était supposée arrivée en fin de course.
Quelqu'un abaissa les paupières, ménage, l'eau bénite, la routine quoi! Les deux femmes travaillaient puis ce fut la toilette, le

en silence, machinalement.

« Sœur Marie-Ange fait ça avec autant d'indifférence que si elle épluchait des carottes» se dit Rosa, l'aide-saignante. Est-ce que moi aussi je m'habituerai à la mort? Les malades, on peut leur parler, les aider, les soulager. Ainsi cette vieille madame Conte, elle aimait bien faire la causette et elle plaisantait malgré sa fatigue extrême; j'aurais dû lui consacrer davantage de temps. C'est idiot ce que je pense là. Quel temps ? Toujours la bousculade, appelée ici, appelée là. Et la sœur: «Rosa, venez m'aider », «Rosa, avez-vous pensé au shampoing du 32 ? », «Rosa, vous aiderez la nouvelle à distribuer les repas à la maternité ». J'aime bien la maternité, c'est gai, c'est jeune, c'est beau, tout pimpant, rose et bleu. On y joue à la poupée avec des nouveaux-nés, petites boules chaudes et douces qui sentent le talc et le lait caillé. Et la sœur Bénédicte est si douce avec les bébés, avec les mamans, même avec les aides-saignantes... J'aime bien aussi sœur Marguerite-Marie, elle est marrante, elle raconte de ces histoires! Mais alors quel grand cheval! Elle s'imagine que tout le monde a sa force, son dynamisme, elle crève toutes les copines, j'espère ne jamais aller en chirurgie avec elle. »

Sœur Marie-Ange explose soudainement: «Il y a des courants d'air ici. Veillez à ce que portes et fenêtres soient fermées. »
Rosa, brusquement sortie de ses pensées, écarquille ses yeux globuleux, tourne la tête en tous sens à la recherche d'une ouverture, vérifie le bon fonctionnement des vasistas. « Mais tout est fermé ma sœur. - Alors, d'où viennent ces vents coulis, vous ne les sentez pas? Moi j'ai des frissons. Je n'ai pas la fièvre tout de même. » Uniquement préoccupée par ce qu'elle venait de constater, l'aide-saignante négligea ces récriminations et dit : « Oh ! ma sœur, vous avez oublié le collier. - Quel collier? - Madame Conte avait demandé qu'on lui mette son collier en ivoire et ébène sur son lit de mort. Elle me l'a répété plusieurs fois, elle y tenait beaucoup.

8

- Vanité que tout cela. A l'article de la mort on ne doit penser qu'à la jus tice divine. - On dit pourtant sont sacrées.
-

que les dernières

volontés

des mourants

Superstition!
n'oubliez

... Après tout, si vous y tenez mettez-le, mais
pas ensuite... »

dépêchez-vous,

Et les ordres recommençaient. Rosa s'étonnait elle-même d'avoir osé parler aussi fermement à sa « patronne ». Comment peuton s'appeler Marie-Ange lorsqu'on est si sèche, si autoritaire, si influencée par Jean - comment disait le docteur l'autre jour à l'infirmière chef? - Jean scénariste, Jean scéniste, enfin un type dont je n'ai jamais entendu parler dans mon île. Ah ! comme il faisait bon dans mon île, à l'abri du grand soleil, sous les palmiers! La « personnalité» de Madame Conte s'était échappée de son corps et, toute surprise de se reconnaître raide comme une bûche sur un lit, errait à travers la chambre, ne sachant où aller. L'arrivée des deux vivantes l'avait distraite un moment. Bientôt elle fut persuadée que son désir d'emporter le collier dans la tombe ne serait pas respecté, alors elle essaya de convaincre la religieuse: « Ce collier m'a été offert par un homme que j'ai beaucoup aimé après mon veuvage. Malheureusement, il a été tué en Afrique et c'est tout ce qui me restait de lui. Je me suis juré de ne jamais me remarier et voilà pourquoi j'ai été si longtemps la femme sans homme que les habitants de cette petite ville ont bien des fois raillée. Vous comprenez, ma sœur, ce n'est pas un caprice. J'y tiens à ce collier, il est à moi, rien qu'à moi, mes héritiers n'y ont pas droit. Mettez ce collier autour de mon cou, car je vais retrouver mon Alfred là-haut et je veux lui prouver ma fidélité en lui réapparaissant avec cette marque d'attachement, vous comprenez ma sœur?» Mais steur Marie-Ange ne comprenait pas, n'entendait pas, elle était du monde des vivants. Pourtant Madame Conte, maintenant que son corps était mort, percevait très bien les faits, les gestes et les conversations de ceux qui croyaient être plus en vie qu'elle-même. Cette constatation la 9

combla d'aise, elle dansa autour de la religieuse qui s'affairait à tout mettre en ordre. C'est alors que celle-ci ressentit un courant d'air. Il y avait donc un rapport entre l'agitation de la «personnalité» d'une morte et le... Ah mais! peut-être ai-je trouvé là le moyen de me faire comprendre. Les vents coulis redoublèrent, amenant les frissons que l'on sait, sans pour cela ouvrir l'esprit de la sœur à plus de compréhension, jusqu'au moment où Rosa agrafa le collier au cou de feue Madame Conte.
Forte
pour cause

de cette nouvelle
en ville.

expérience

elle alla, incognito

-

et

- faire un tour

Par où commencer? Si je me souviens bien, c'est le jour de madame Rocher, ses bonnes amies doivent se trouver autour d'une tasse de thé. Des jeunes de cinquante à soixante ans qui ne savent pas comment s'occuper maintenant que leurs enfants sont mariés. Alors on papote, on suçote, on grignote... et on prend des kilos. Si j'avais eu des enfants, ils auraient l'âge de ces femmes. Très commode d'entrer sans frapper, sans même ouvrir la porte, sans dire bonjour à la dame - son rêve d'enfant! - de s'asseoir sans y être invitée, de pouvoir sélectionner les odeurs à volonté et de ne pas avoir envie de manger les gâteaux pourtant crémeux et sophistiqués à souhait.

Madame Rocher a sorti toute sa quincaillerie, mélange de toc et de vrais bijoux de famille. La toujours bavarde madame Élenne raconte sa vie, celie de ses enfants, de ses petits-enfants et madame Riton fait semblant d'écouter en tortillant son collier, en réalité elle n'entend rien et y voit à peine, chacun le sait, pour rien au monde cependant elle n'accepterait de porter lunettes et appareil auditif, cela nuirait à son esthétique; il Y a de quoi rire, quand on est si moche, un peu plus, un peu moins, quelle importance? On sonne. La pesante madame Rocher va ouvrir en faisant trembloter son double-menton. Si son corps n'était pas caparaçonné 10

dans un corset énorme, on verrait déambuler une montagne de gélatine horizontalement et verticalement, à vous en faire rendre l'esprit. Il ne peut en être question, madame Conte a déjà perdu son corps, elle tient à garder son esprit et tourne son regard vers la nouvelle arrivée, tandis que des voix faussement étonnées, entonnent un chœur de « Tiens madame Bontemps! ». « Donnez-moi votre vêtement, fauteuil vous tend les bras.
-

dit madame

Rocher.

Tenez ce

Eh bien, c'est ça, dit madame Conte sans être entendue,
elle prend ma place. Allez un petit son manteau, dit madame

plus de respect pour les anciens, courant d'air pour sa peine.

- Cela saisit quand même d'enlever Bontemps, ma fourrure est si chaude.
-

- Hein, tu l'as senti mon fluide glacial.

Vous ne savez pas ce que je viens d'apprendre?
arrivée prend son Conte est morte! temps pour marquer

». La

nouvelle «Madame

le suspense:

- Pas possible! - Quel âge avait-elle? - 86 ans je crois, elle devait avoir deux ans de plus que mon pauvre papa. - On n'est pas éternel. - Elle a fait son temps. » Et encore un petit courant d'air, oh non! un grand courant d'air pour cette chipie de dame Carméla, grande, maigre, osseuse. « Moi je la trouvais très drôle, dit madame Élenne.
-

A vrai dire elle n'était pas comme tout le monde.

- C'est ce qui faisait son charme. - Une farfelue. - On m'a raconté qu'elle jouait les pires tours autrefois locataires.

à ses

- En effet, elle avait tout un éventail de farces et attrapes et ne manquait pas une occasion de s'en servir. Et quand quelqu'un de son entourage avait tout expérimenté: la salière qui se casse en deux, les pétards sous le pain,

11

la cuiller à café qui fond et le sucre qui surnage, elle en inventait. Un jour, elle avait organisé des jeux chez elle. Il s'agissait de marcher les yeux bandés vers une porte sur laquelle était placée une cible. Le gagnant serait celui ou celle qui aurait pointé le doigt le plus près du centre. Alors on bande les yeux à trois joueurs, les autres regardent. Le premier joueur touche la cible. Bravo, bravo. Encouragé, le deuxième avance à son tour, pointe le doigt et, au moment d'atteindre l'objectif, son doigt s'enfonce dans un pot de moutarde. Il paraît que ça fait une impression horrible. » Toutes ces dames daignent rire. « Et le troisième joueur? interroge l'une d'elles. - Vous pensez bien qu'il a enlevé son bandeau. Aussi, on lui jure qu'on ne va pas lui faire le coup de la moutarde et on le décide à continuer le jeu. Donc, on lui rebande les yeux et ça repart. Il marche, il marche et... va s'affaler sur le lit de la chambre d'à-côté, car madame Conte avait ouvert doucement la porte sur laquelle la cible était accrochée. - Ce que c'est drôle, on ne devait pas s'ennuyer avec elle. - Oh! moi, j'aurais toujours eu peur de tomber dans ses pièges. - Elle avait parfois des idées macabres, reprend la narratrice. Jugez-en. Elle logeait un jeune employé de la sous-préfecture dans une chambre meublée. Eh bien, un soir, en rentrant, il trouve ses volets fermés, son lit recouvert d'un drap noir et entouré de grands cierges, un vrai catafalque! - De quoi vous faire froid dans le dos. - Et d'avoir des cauchemars toute la nuit. - Quelle femme bizarre. - Une autre fois, avec l'aide de sa bonne, vous vous souvenez peut-être de la grande Lucie? - Bien sûr, celle qui était un peu hommasse. - Exactement, vous savez ce qu'elle disait de sa bonne? - Non. - Mon chef, car elle l'appelait son chef, n'est ni chèvre, ni
bouc. - Oh ! » 12

L'âme de madame Conte ne perd pas un mot de la conversation et boit du petit lait (si on peut dire) à l'évocation de ces souven1ts. « Vous aviez commencé une autre histoire? Qu'avait-elle donc fait avec Lucie?
-

Ah oui. Le dindon c'était toujours le jeune bureaucrate. Un
et, tout-à-coup, que se passe-t-il ? Ses couvertures

soir, il se couche

s'en vont vers le bas du lit, par saccades. Il les remonte jusqu'au menton. Quelques instants après, elles repartent. Il se lève, intrigué, entend des rires étouffés derrière la porte, l'ouvre brusquement et naturellement trouve les deux commères. Elles étaient à plat ventre sur le palier à tirer des ficelles. Combien de temps avaient-elles perdu à mettre au point cette installation? Les ficelles étaient cachées sous le grand tapis de la chambre et aboutissaient aux couvertures.
-

Elles n' avaien t donc rien de plus sérieux à faire?

- Lucie tenait la maison, le travail lui fondait dans les mains. Quant à madame Conte, elle s'occupait de sa roseraie et de sa cave. Il paraît qu'elle avait une grande variété de très bons vins. - C'était une bonne vivante. Dans la ville on la connaissait et personne ne se formalisait de ses fantaisies. En vieillissant, elle s'était calmée un peu, mais elle est restée très gaie et ses fous rires auraient déchaîné un régiment de constipés. » Précisément, la plupart de ces dames le sont et pincent du bec en entendant un tel langage. Bientôt la conversation s'aiguille sur un sujet sans intérêt pour madame Conte qui part sans bruit vers d'autres lieux.

«Grand-mère, mère Conte est morte.
-

dit Pierrot, m'sieur l'curé te fait dire que la

Ah, pauvre de nous! Tu entends Marcel ce que dit ton ftis ? Non, je faisais fonctionner la perceuse. La poule-dinde?
et

- La mère Conte est morte.
-

- Oh! Marcel tu n'es tout de même pas respectueux, devant ton ftis encore. - Ce qu'il fait frisquet subitement.

13

-

Dis Papa, c'est quoi une poule-dinde?
s'étonna le père.

- Tu ne sais pas ce que c'est?
-

Ben non.

- C'est vrai, on n'en voit plus guère. Une poule-dinde, c'est une poule simplement qui a le cou déplumé et tout rouge. Alors quand j'étais gosse, je trouvais que cette femme, avec son grand cou rouge surmonté d'une petite tête, qu'elle avançait à chaque pas, ressemblait à une poule-dinde. Ce n'était pas méchant, on l'aimait bien, elle était rigolote et puis elle nous donnait souvent des bonbons. » Le courant d'air s'arrêta aussitôt. D'ailleurs la « personnalité» de la mère Conte suivait l'aïeule partie annoncer la nouvelle à sa voisine, vieille et malade. « Ce sera bientôt mon tour, dit-elle. - Depuis vingt fois. le temps que vous le dites, vous devriez être morte même classe. Je à l'époque, ses moutons, un sabots. Quatre marcher en ce

- L'âge est là. La Sidonie et moi on était de la l'ai connue dans ma jeunesse. C'était point riche parents avaient trois vaches, une chèvre, quelques cochon ou deux. On allait à l'école ensemble, en kilomètres aller, quatre kilomètres retour, on savait temps-là. - Elle travaillait bien à l'école? - La Sidonie? Elle ne pensait classe. qu'à s'amuser

et faire rire la

- Ça ne l'a pas empêchée de devenir riche. - Par son mariage, pardi! Le flls Conte la trouvait à son goût, il lui tournait après. Au début, les parents croyaient à une amourette passagère et ne disaient trop rien. Quand il a commencé à parler fiançailles, ça n'allait plus du tout. Et puis la guerre de 14 est venue, ils se sont mariés à la première permission militaire. On n'a jamais revu le gars Léon. - Alors? - Alors, la Sidonie a pris sa place au magasin, elle avait la bosse du commerce cette fille-là. Sa belle-mère l'a bichonnée, l'a

14

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.