ET DIEU LA-DEDANS ?

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L'église catholique ne s'est jamais tout à fait remise de l'affaire Galilée, mais la récente réhabilitation du physicien par le pape Jean-Paul II fut à tous égards la bienvenue. Peut-elle suffire pour autant à instiller des relations entre l'Église et les scientifiques ? L'auteur de cet ouvrage montre que le moment vient où des théologiens, appliqués à une lecture biblique prenant acte d'une soigneuse délimitation des compétences, parviendront à tisser avec les scientifiques un dialogue dont les terres, sûrement nombreuses et à venir, se donnent déjà substantiellement à découvrir.
Publié le : mercredi 1 janvier 2003
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EAN13 : 9782296310162
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Et Dieu Là-dedans?

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L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

DU MÊME AUTEUR

Science etfoi ou le tiers communiquant L'lIannattan, 1999

cg L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-3721-8

Pierre EGLOFF

Et Dieu là-dedans?

~glise et sciences vers de nouveaux colloques

« ... une foi qui ne devient pas culture
est une foi qui n'est pas pleinement reçue, pas entièrement pensée, pas fidèlement vécue. »
Jean-Paul II

INTRODUCTION

On connaît la distinction de Bergson à propos de la science, qui répond à la question: « Comment cela marchet-il?» plutôt qu'à celle du pourquoi. Elle n'a même rigoureusement rien à dire à ce sujet. Inversement, la théologie ou la Bible sont chez elles avec la seconde, et ont appris, pour leur édification, qu'elles sont muettes sur la première. On cite aussi, quelquefois, ce mot du cardinal Baronius, repris par Galilée: « L'intention du Saint-Esprit est de nous enseigner comment on va au Ciel et non comment va le ciel. » Par quels cheminements l'Église en est-elle donc venue au contact de la science, avec les cahots que l'on sait, malgré une coupure déclarée aussi franche? Sans doute, ce que l'on entend par science ne doit-il pas faire illusion. Au sens moderne, la science, par nature expérimentale, est récente, mais elle puise dans un fond ancien, situé en amont de l'Église, de sorte que nous la prenons ici au sens large. Avouons, au départ, que le pluriel lui siérait aussi bien, et qu'il m'arrivera par la suite de choisir l'un ou l'autre.

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Assurément, l'Église catholique prit les devants, parce qu'elle a toujours entretenu la passion de l'unité du savoir, et de l'unité, en général, - d'autres ajouteront: du pouvoir qui va avec... - et de rassembler le divers de la création en une visée synthétique, sans compter ce qu'elle tenait pour vrai dans la lecture littérale des Écritures. Sa foi en Jésus, se définissant lui-même comme « le chemin et la vérité et la vie» (Jn 14,6), lui assignait cette tâche, en même temps que I'héritage grec puisé chez Aristote, redécouvert au MoyenÂge (du moins dans l'Occident chrétien), offrait, selon elle, les ressources d'une alliance entre les sciences et la théologie. Jusqu'au XVIIème siècle, elle crut trouver le chemin d'une synthèse satisfaisante. Descartes, avec d'autres, la fit voler en éclats. De la vieille métaphysique, écrit-il, I'homme ne peut rien tirer, et non seulement la science doit jouir d'une pleine indépendance, mais la foi en Dieu ne peut s'appuyer sur l'exercice de la raison. Certes, Dieu existe, et la preuve en est que je n'aurais pas l'idée de Dieu si elle n'avait été mise en moi, mais le monde n'a pas besoin de lui pour rouler seul. À l'homme de s'en occuper, dans l'assurance tranquille de sa raison. L'Église réagira et durcira le ton avec les scientifiques. Mais, au fait, quelle définition lui donner? Il n'est pas rare que dans son histoire, aujourd'hui encore, l'on assimile l'institution, comprise comme structure gouvernementale et instance régulatrice, à l'Église entière. Le procès Galilée a ici valeur exemplaire par la place donnée au Saint-Office, avec celui de Giordano Bruno qui, peu auparavant, eut à en connaître les fatales brûlures. Est-il juste pour autant de 10

Introduction focaliser le jugement sur la seule institution? Ce serait oublier que les brebis du bercail étaient, à l'occasion, atteintes, elles aussi. Il n'y a pas si longtemps, des mères de famille acceptaient d'accoucher dans la douleur, croyant que ç' eut été faire offense à Dieu que de contrevenir à la parole de la Genèse ainsi traduite: «Tu enfanteras dans la douleur. » (Gn 3,16) De même, au début du XIXème siècle, la vaccination antivariolique fut-elle refusée par des religieuses, sous le prétexte que Dieu, par sa Providence, guérit qui il veut. L'opposition entre sciences et Église, en fait, s'est déplacée. Les tensions se concentrent aujourd'hui non plus autour de la mécanique céleste, mais de l'apparition de l'homme, à partir de l'évolution animale, et de la bioéthique, avec les manipulations génétiques, notamment. Il faut se garder ici d'un trompeur singulier. Les Églises (au pluriel), issues de la Réforme, tranchent tôt, en effet, à ce niveau d'oppositions avec l'Église catholique. Celle-ci prenait le parti d'une pensée monolithique, totalisante, qui manifesterait la justesse de l'unité de la foi entre tous les hommes. Il lui fallait donc tenir un discours capable d'embrasser sciences et foi. Aristote, revu et corrigé, lui offrait, croyait-elle, l'avantage décisif de lier la cause première (Dieu) et les causes secondes, auxquelles les sciences se limitent. Or, on assiste autour de la fin du XVIIème siècle, et dans le monde anglican particulièrement, à une pragmatique séparation des sciences et de la foi, qui renonce à rendre compte de la vérité une, et Il

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prend son parti des contradictions... De nos jours encore, des membres de la communauté scientifique américaine pratiquent sans vergogne un curieux attelage avec le créationnisme et, d'une façon générale, le fondamentalisme le plus étroit. Nous sommes sortis aujourd'hui « officiellement» de la ruineuse opposition entre science et théologie. Est-il pour autant prouvé qu'elle soit dépassée dans nombre d'esprits? Au XVIIème siècle, l'institution, cabrée dans une théologie héritée, acculait des savants à se poser la question de la possibilité d'être à la fois scientifique et chrétien. Descartes, qui fut un temps poussé par le cardinal de Bérulle, lequel voyait dans ce jeune la figure de proue d'une nouvelle alliance entre science et théologie, joua la prudence vis-à-vis de l'institution, préférant la soumission, moyennant un camouflage lui garantissant la tranquillité d'esprit et affectant l'accord de la foi et de la raison. Mais la question est moins innocente et datée qu'il ne paraît. En effet, si des personnalités attachantes - un Louis LeprinceRinguet, par exemple - ont su cultiver un capital d'estime auprès d'un large public grâce à leurs réflexions entre science et foi, il flottait naguère encore chez nous une suspicion sur la valeur de cette alliance. Elle ne venait d'ailleurs pas toujours des scientifiques, qui ont, pour la plupart, enterré la hache de guerre avec l'Église ou préféré, pour certains au moins, l'ignorer délibérément, mais de mentalités catholiques estimant que les humanités sont seules adéquates à la formation des prêtres. Il y avait là un 12

Introduction discrédit qui s'expliquait, pour une bonne part, par l'origine intellectuelle des prêtres, issus, pour la plupart, de filières littéraires ou/et philosophiques, mais la donne est en train de changer. Ils ne sont plus rares, en effet, en proportion, ceux qui entrent au séminaire et viennent de cursus universitaires en biologie, en médecine, d'écoles d'ingénieurs ou de commerce, d'IUT, etc. ; sans parler des laIcs en nombre grandissant, aux mêmes profils de formation, engagés dans la société, et munis d'un bagage acquis dans une faculté de théologie. Prémonitoires, aussi, les acquis de la physique quantique qui, à partir des années 1920, offre le spectacle surprenant de physiciens, irrésistiblement portés vers un au-delà de leur discipline, et devenus « méta-physiciens », au point que certains n'hésiteront pas à avancer que les scientifiques se chargent désormais de philosopher... Je ne me permettrai pas d'aller jusque là, sachant trop la modestie de la place accordée à la

philosophie - celle des sciences, notamment - dans les
classes préparatoires aux grandes écoles, et une fois l'intégration réussie dans ces mêmes écoles, ainsi que le risque pris par certains d'extrapoler hardiment des résultats en dehors de leur discipline, pour donner des leçons. L'Église de France connaîtra dans les temps à venir les effets de cette mutation. Ils n'étaient pas rares, pourtant, les clercs au XVIlème et au XVIllème siècles qui s'intéressaient aux sciences et participaient aux sociétés savantes locales. Il y en eut des chanoines des chapitres cathédraux qui, avantagés par d'abondantes prébendes et le temps disponible, se faisaient remarquer, tandis que la 13

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proportion des religieux, majoritaires jusqu'alors, se trouvait pour la première fois inversée au profit des prêtres séculiers. Même son de cloche dans les techniques, où les clercs tenaient une place éminente avec les oratoriens et les jésuites, notamment. Est-il besoin de rappeler que le goût pour la recherche scientifique plonge de profondes racines au cœur même de l'Église? Le Moyen-Âge européen fut ce temps où l'enseignement ne pouvait se concevoir sans l'intervention d'hommes d'Église, et si la science telle que nous l'entendons aujourd'hui n'existait pas encore, c'est bien là qu'elle trouva l'ensemble des conditions qui permirent son accouchement. L'Occident n'était pourtant pas le mieux loti en inventeurs et découvreurs. Depuis longtemps déjà, la Chine connaissait les techniques du papier, la poudre à canon et la boussole, les Indes le zéro de l'arithmétique, et les Arabes la trigonométrie et l'algèbre. Mais le sens commun occidental, riche en idées reçues, avancera que la Bible ouvrait le christianisme à une désacralisation intégrale de l'univers, et lui offrait un champ unique d'investigations, parce que le Dieu descendu du Ciel pour habiter la terre avait déchiré le rideau qui séparait les mondes sublunaire et supra lunaire. Du reste, avancera-t-on encore, déjà dans les temps anciens, Dieu avait promis à Noé de soumettre la nature à des lois: «Tant que la terre durera, semailles et moissons, froid et chaleur, été et hiver,

jamais ne cesseront. » (Gn 8, 22) Elles étaient l'expression
intangible de la fidélité de Dieu dans l'ordre de la Création. 14

Introduction En outre, la consigne laissée par le Créateur de « remplir» la terre, de la « dominer », de « soumettre» les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur terre (Gn 1,28), assignait aux hommes le devoir de sa maîtrise et de transformation du monde, donc d'une directivité : la vie ne revient pas en arrière, elle est chemin d'exode vers la Terre promise. A contrario, et dans la même veine interprétative, les Chinois, supposés persuadés du retour cyclique, n'étaient pas portés à innover plus avant, puisque le progrès ne durerait pas. Ils se limitaient donc à maintenir le mieux possible la société en l'état. L'institution vécut l'accouchement des sciences comme la perte d'un enfant qui échappe à ses parents pour faire sa vie, et découvre des terres nouvelles qu'ils ne soupçonnaient pas. Il reparaît différent et autonome, porteur lui-même d'une progéniture dont la part de sang étrangère se mêle à la sienne et enrichit l'ensemble. La situation, on s'en doute, n'est pas sans engendrer de tensions dans la famille, sans travail d'accueil et d'assimilation. Mais l'Église devrait savoir qu'elle a une expérience remarquable en la matière, qui devrait la rassurer. On ne compte plus, en effet, les lieux de la société qu'elle féconda: écoles, hôpitaux, clubs sportifs, ONG,qui ne portaient pas encore ce nom, au temps d'un St Vincent de Paul... L'Église a pour vocation de mettre au monde et. .. de perdre des lieux de vie pour les retrouver autrement. L'histoire des sciences raconte ses tentations de les garder sous sa coupe pour mieux leur dicter ce qu'il leur faut penser. L'Église en a-t15

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elle fini avec ces accouchements dans la douleur ou doitelle s'apprêter à en connaître d'autres? Ce qu'elle eut à consentir en dehors d'elle, elle le retrouva à l'intérieur, avec l'exégèse scientifique. Comme un tremblement de terre s'accompagne de répliques à brève échéance, elle connut à la fin du XVIIème siècle une contestation dans l'interprétation des Écritures, qui ébranla un peu plus l'édifice. Ainsi, les dates de la création du monde rapportées dans le livre de la Genèse furent-elles suspectées, et les cinq premiers livres de l'Ancien Testament - le Pentateuque, supposé écrit par Moïse -, reconnus porteurs de la marque de plusieurs rédacteurs. L'histoire événementielle relatée fut également l'objet de controverses, parce qu'elle se trouvait en désaccord flagrant avec des données étrangères. Le Déluge, par exemple, tombait à l'intérieur de la chronologie des dynasties égyptiennes qui, du reste, n'en soufflaient mot. Une coupure s'amorça alors, qui deviendra au XIXème siècle un fossé immense et grandissant avec les progrès de la géologie, de la paléontologie, sans compter l'impact des thèses évolutionnistes qui venaient contredire plus encore l'idée qu'il doit bien exister du fixe quelque part... Ici encore, l'Église fit l'expérience que la perte de ce qu'elle prenait pour un absolu - l'interprétation littérale - devenait une source de fécondité. Une fois de plus, elle découvrait que les sciences étaient pour elle une alliée. Ainsi, après le tout littéral, vint le tout symbolique. Mais l'Église est-elle arrivée pour autant au tenne de sa conversion en matière de lecture biblique? Les sciences 16

Introduction n'auraient-elles pas reçu le talent de l'interroger à nouveau? Et ne reste-t-il pas concevable que sa lecture littérale ait ici ou là, «de quelque manière», son mot à dire? Nous aurons l'occasion de nous en expliquer. Sciences alliées à l'intelligence de la foi en Dieu, la proposition n'est pas nouvelle. Au début du second siècle de notre ère, déjà, au temps de l'empereur Hadrien, apparaissent des apologistes. Il s'agit de montrer que le christianisme, en ses origines sémitiques, n'est pas incompatible avec la culture gréco-romaine. L'Ancien Testament ne porte-t-il pas d'ailleurs trace d'une influence grecque en plusieurs de ses livres? Origène, au début du IIIème siècle, déclare que les sciences - notamment la géométrie et l'arithmétique - sont au service de l'intelligence des Écritures. L'histoire des « preuves» de l'existence de Dieu par des voies scientifiques abonde également, et leur aspect, toujours contestable, fait néanmoins partie de la panoplie des arguments de l'entendement humain en leur faveur, si l'on en juge par les adhésions qu'elles suscitent en leur temps. Kant lui-même plaide pour elles! Un exemple spectaculaire en fut donné, récemment encore, au début des

années 1990 avec le livre Dieu et la science, de Jean Guitton
et des frères Bogdanov. Tiré, à l'origine, à cinq mille exemplaires, il fit aussi bien que le meilleur des Goncourt, en dépassant allègrement les trois cent mille. Le pasteur que je suis eut l'occasion d'en parler avec des amis non scientifiques. L'extraordinaire était, à chaque fois, de 17

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constater qu'en dépit de critiques - justifiées - de l'ouvrage et l'aridité des concepts utilisés (ce livre suppose beaucoup de connaissances scientifiques ), la séduction tirée de la lecture était au rendez-vous. J'en viens à me persuader que le Bon Dieu est capable de nous faire signe, à l'occasion, à partir d'approximations, voire d'erreurs, et qu'elles valent peut-être bien des vérités. Mais, sans parler de preuves, n'y a-t-il pas place pour des recherches de cohérence et de sens entre sciences et foi? Un Teilhard de Chardin apporta spirituellement beaucoup à des baptisés qui n'étaient pas des piliers d'Église et ne le devinrent pas pour autant. Il me paraît qu'il y a ici matière à réflexion, et que des chemins restent à ouvrir. D'autres familles spirituelles que le christianisme - notamment le bouddhisme - s'intéressent, du reste, à ce genre de rapprochements. Les sciences ne pourraient-elles donc aider à un dialogue entre ces familles? Nous aurons l'occasion de revenir sur ce chapitre. Le danger pour un croyant, dans ce type d'exercice, est de mettre, comme on dit, Dieu ou le sens de la vie au bout des équations. D'un autre coté, séparer des domaines, certes d'ordres différents, jusqu'à l'exclusion permanente au-dedans de nos personnes, ne revient-il pas à faire de notre existence une vie à tiroirs qui ne sauraient communiquer entre eux? Serions-nous alors par nature des êtres éclatés, schizophrènes qui s'ignorent? Je penche pour l'existence d'une possibilité de transgressions de frontières, sous certaines conditions que nous tâcherons de dégager. Où il apparaîtra, nous l'espérons, que la Bible, si elle n'a pas vocation à répondre à la question:« Comment 18

Introduction marchent les choses? », peut être mise en dialogue avec des démarches scientifiques précises. La physique, la biogénétique et la paléontologie constituent, dans ce registre, des morceaux de choix, qui occuperont l'essentiel de ces pages. Nous voulons donc plaider en faveur d'une reconnaissance d'aptitude de la parole biblique à entrer en conversation avec des mentalités de scientifiques et d'autres, qui baignent dans une culture ambiante massivement travaillée par les sciences et les techniques. Je suis frappé, en effet, de constater combien la Bible tient peu de place chez la plupart des scientifiques, alors qu'un certain nombre - en physique quantique tout au moins - sont en affinité avec les pensées orientales. Un récent sondagel réalisé par La Croix-CSA révélait que la Bible est un livre dépassé pour 54% des français, et que les plus diplômés ne sont guère plus favorables. Comment en sommes-nous arrivés là ? Et combien d'esprits dans notre société en sont venus à penser que l'Église a fait son temps, qu'elle a engendré et porté une civilisation aujourd'hui révolue, qu'elle n'a donc plus rien à apporter, qu'elle est d'ailleurs rejointe par d'autres familles de pensée venant relativiser plus encore son message? L'islam n'est-il pas devenu la seconde religion en France? Tout au plus lui réservera-t-on la sphère du sentiment, à l'occasion du mariage ou des funémilles, mais seulement à titre privé.

1. publié dans La Croix en date du 23 octobre 2001

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Nous sommes manifestement en train de passer à un nouveau paradigme, et le problème pour l'Église n'est plus de savoir s'il faut ou comment revenir au statu quo ante, mais de rejoindre nos contemporains à partir de leurs réflexes de pensée. Le temps est fini où, dans nos pays de vieille chrétienté, l'Église donnait le ton à la société et exerçait une emprise dominante sur les consciences. Oui, elle scolarisait encore la moitié des élèves du secondaire en 1911,et l'instruction morale dispensée à l'école publique, à cette époque, était copie conforme de celle assurée par la première. Mgr Rodhain, fondateur du Secours Catholique

en 1946, était alors fondé à avancer que la charité
d'aujourd'hui est la justice de demain, et le stade de l'abbé Deschamps, aux couleurs d'Auxerre, raconte encore à lui seul la place éminente que l'Église accorda aux sports dans le cadre des patronages. Devenue une voix parmi d'autres dans le concert des propositions, quoi qu'en disent certains qui, par intérêt, la voient encore en situation hégémonique pour mieux la contester, elle connaît, comme les institutions civiles, une large désaffection. Des questions qui lui étaient traditionnellement posées et auxquelles elle donnait réponse, le sont maintenant aux sciences: Comment est né l'univers? Est-il éternel? Y en a-t-il eu d'autres? L'homme peut-il être immortel? etc. Les sciences sont-elles pour autant revêtues d'une autorité reconnue de tous? Un autre récent sondage montrait que nos compatriotes leur font davantage confiance qu'aux hommes politiques. Mais la prudence 20

Introduction semble de rigueur, parce que l'on annonce en même temps une crise du progrès. Aussi longtemps qu'elles en restaient à la découverte des lois de la physique, à l'observation de la nature, on pouvait parler de neutralité objective. Nous savons trop bien aujourd'hui que les hommes peuvent leur donner des orientations aberrantes. Les expériences de médecins nazis sur des prisonniers, dans des camps de concentration, et l'exposition volontaire de populations soumises délibérément à des radiations atomiques pour en repérer les conséquences sur les humains en sont des exemples trop connus pour qu'il soit besoin d'insister. L'astrophysique, merveilleusement servie par des chercheurs, de surcroît excellents communicateurs - à rendre un clerc presque jaloux -, bénéficie manifestement d'une aura prestigieuse, sans doute parce que l'univers n'est pas tout à fait objet de science. Il échappe à nos prises et entretient grâce à cela, telle la madone drapée du vêtement de l'innocence, qui envoûte et se garde à la fois, un parfum de poésie au goût étrange et fascinant d'abyssales beautés et de vertigineux effrois. Cet excès d'un univers sans bords est redoutable, car sans l'audace de trancher en lui - et donc de simplifier - nul objet n'apparaîtrait. Il est en même temps attractif, parce qu'il invite à nouer des liens rompus par les coupures opérées. À l'heure où Internet nous apprend à accueillir dans nos maisons immobiles tous les savoirs du monde et les recherches en cours, alors que naguère encore la condition de leur accès commandait que l'on se rendît à la « montagne de la révélation », le local, à demeure, apparaît de plus en plus comme un lieu potentiel énonne de 21

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rencontres. Il Ya foule aujourd'hui dans le moindre local, et s'il Ya loin encore entre la toile mondiale et l'avènement de I'humain, ici et ailleurs, est-il téméraire de penser que la loi qui veut que tout changement quantitatif de taille en entraîne un autre, qualitatif cette fois, trouvera ici à s'appliquer? Bien sûr, si le pire n'est pas sûr, le meilleur non plus. Mais, ainsi qu'il arnve presque toujours, il suffit que quelque part apparaisse l'inattendu pour qu'ailleurs, par une secrète osmose, il surgisse également. Quelle image de l'homme en sortira-t-il? Curieusement, des sciences, sans relations directes, offrent des rapprochements qu'aucun scientifique ne conteste. Certains vont encore plus loin avec ce qu'ils nomment la transdisciplinarité2. Si elle se conçoit entre sciences et théologie, quelle en sera la condition ou le prix à payer? Quelle transmutation devra connaître le verbe pour y arriver, puisque les articulations entre elles sont réputées problématiques? Nous y reviendrons. Cet ouvrage se veut donc placé sous le signe de rencontres entre l'Église et les sciences, c'est-à-dire, en fait, entre Dieu et la Création. «Église» et «sciences»: ces deux vocables ne doivent pas faire oublier que ce sont

2. Nous empruntons le mot à Basarab Nicolescu, qui en trouve la source et l'emploi dans les années soixante chez Jean Piaget, Edgar Mo~ Éric Jantsch et d'autres (La transdisciplinarité, Éd. du Rocher, 1996, p. 22). La transdisciplinarité « ne recherche pas, écrivent Basarab Nicolescu, Lima de Freitas et Edgar Morin, la maîtrise de plusieurs disciplines, mais r ouverture de toutes les disciplines à ce qui les traverse et les dépasse. }} (Ibid., p. 219)

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Introduction toujours des humains qui parlent ou. .. s'ignorent. L'objectivité réclamée de leurs affirmations peut donner parfois l'impression que la personne humaine est passée

sous silence - et Dieu sait si le dogmatisme a mauvaise
réputation de nos jours! Une question se fait insistante: Comment unifier la relation à soi-même, aux autres, à la Création. .., à Dieu? Elle paraît neuve, parce que, récemment encore, elle trouvait réponse implicite dans le lien social. Le fait d'avoir les mêmes rites ou pratiques que beaucoup de nos concitoyens apparemment suffisait. Aujourd'hui, alors que se délite cette tradition, chacun de nous se trouve renvoyé exclusivement à lui-même. Je ne puis me résigner à ce constat. Nous voici donc invités à rechercher ensemble des communications, sans mélange. C'est un lieu commun d'affirmer que nous passons une bonne partie de notre temps à établir des rapports entre personnes, entre soi et soi-même, entre des informations, des idées, etc., et que la parole en est la servante ordinaire. Rien n'advient, en effet, d'ordre humain sans elle. Parler et faire parler, voilà une commune passion. Les événements n'y échappent pas. Il n'existe pas de faits bruts, nous disent les historiens, mais seulement des faits interprétés. Et Dieu là-dedans? Par exemple, la tour de Siloé tombe en écrasant dix-huit

passants. (Lc 13, 4) Le doigt de Dieu en est-il la cause?
Jésus récuse cette éventualité. De même: un homme est aveugle de naissance. À qui la faute? Ni à lui, ni à ses parents, répond Jésus, qui ajoute: « ... c'est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui. » (Jn 9, 3) Ou encore:

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