Ethique et démographie dans les documents des Conférences épiscopales des cinq continents (1950-2000)

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L'auteur évalue la pertinence doctrinale et scientifique de l'enseignement des Conférences épiscopales des cinq continents en matière démographique. Il clarifie leur approche méthodologique, les référents théologiques et magistériels de leur augmentation, mais aussi les critères de discernement faisant du questionnement éthique le lieu géométrique du sens à donner aujourd'hui à la question démographique dans sa complexité.
Publié le : mercredi 1 octobre 2008
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EAN13 : 9782296207127
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ÉTHIQUE ET DÉMOGRAPHIE
DANS LES DOCUMENTS DES CONFÉRENCES ÉPISCOPALES DES CINQ CONTINENTS (1950-2000)

Collection EGLISES D'AFRIQUE
Dirigée par François Manga-Akoa
Depuis plus de deux millénaires, le phénomène chrétien s'est inscrit profondément dans la réalité socio-culturelle, économique et politique de l'Occident, au point d'en être le fil d'Ariane pour qui veut comprendre réellement les fondements de la civilisation judéo-chrétienne. Grâce aux mouvements d'explorations scientifiques, suivis d'expansions coloniales et missionnaires, le christianisme, porté par plusieurs générations d'hommes et de femmes, s'est répandu, entre autres contrées et à différentes époques, en Afrique. D'où la naissance de plusieurs communautés ecclésiales qui ont beaucoup contribué, grâce à leurs œuvres socio-éducatives et hospitalières, à l'avènement de plusieurs cadres, hommes et femmes de valeur. Quel est aujourd'hui, dans les domaines économiques, politiques et culturels, le rôle de l'Église en Afrique? Face aux défis de la mondialisation, en quoi les Églises d'Afrique participeraient-elles d'une dynamique qui leur serait propre? Autant de questions et de problématiques que la collection « EGLISES D'AFRIQUE» entend étudier. Dernières parutions

Claver BOUNDJA, Foi et modernité africaine. L'anticipation du Règne de Dieu en Afrique, 2008. L. o. A. G. OGOUBY, Les religions dans l'espace public au Bénin. Vodoun, christianisme, islam,2008. Benoît A W AZI MBAMBI KUNGUA, Panorama des théologies négro-africaines anglophones, 2008. Benoît AWAZI MBAMBI KUNGUA, Le Dieu crucifié en Afrique, 2008. Emmanuel Vangu Vangu, Théologie africaine et calvaire des peuples, 2008. Zachée BETCHE, Giuseppe Maggi. Regard sur l 'œuvre humaniste et missionnaire d'un médecin de brousse, 2008. Jean-Bruno MUKANY A KANINDA-MUANA, Église catholique et pouvoir au Congo/Zaïre, 2008.

Ruffin L.-M J\1ikaMfitzsche

ÉTHIQUE ET DÉMOGRAPHIE
DANS LES DOCUMENTS DES CONFÉRENCES ÉPISCOPALES DES CINQ CONTINENTS

(1950-2000)

Préface Henri Wattiaux

« Publié

avec le concours de l'Institut de Missiologie - Allemagne»

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Institut de Missiologie Missio
Instituto de Misionologia Missio

L'Iftmattan

@ L'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06439-3 EAN : 9782296064393

Préface

Faut-il souligner l'actualité de la problématique traitée dans ce livre où la profusion des détails et le sens de la synthèse révèlent la rigueur et la minutie des enquêtes, la précision et la sûreté de l'information? Dans l'histoire de la démographie, le vingtième siècle se signale par un phénomène dont le caractère est unique: la croissance exponentielle de la population mondiale passée, entre l'an 1900 et l'an 2000, de 1,65 à 6,06 milliards de personnes. Le nombre d'habitants de la planète a donc presque quadruplé alors qu'il ne s'était accru que de 680 millions d'unités au dixneuvième siècle. Pareille évolution a suscité dans les dernières décennies des discours alarmistes sur les conséquences d'une surpopulation dont la terre ne saurait assumer la charge, courant un risque d'asphyxie et d'incapacité d'en assurer la suffisance alimentaire. Dans ce sillage, les motifs d'inquiétude se sont diversifiés, se portant sur l'environnement, la qualité de la vie, la santé publique, les ressources économiques et leur répartition. Si, aujourd'hui, ces préoccupations-ci retiennent légitimement l'attention, il est avéré que la crainte d'une explosion démographique n'était pas fondée. La population mondiale continue de croître, certes, mais le taux de croissance diminue régulièrement: de 2,4 % à la fin des années 1960, il est passé à 1,2 0/0 et justifie la prévision d'une stabilisation entre 8 et 9 milliards d'habitants à l'horizon 2050. On ne saurait cependant ignorer les défis que posent les tendances démographiques aux générations actuelles et à venir. 1. D'abord, la baisse de la fécondité a pour corollaire l'augmentation de la longévité. La structure de la population par âge se modifie à l'échelle

mondiale dans le sens du vieillissement. Celui-ci ne concerne pas encore les
pays du tiers-monde, mais touche de plein fouet le monde développé. D'aucuns estiment qu'ici, où le remplacement des générations n'est plus assuré depuis de nombreuses années, les conditions sont réunies pour un crash démographique à moyenne échéance. Ad intra, ce vieillissement entraîne (ra) des problèmes de financement de la sécurité sociale, notamment dans les secteurs des soins de santé et des pensions. Ad extra, ces pays - dépositaires de la majorité des richesses collectives et individuelles deviennent une cible pour l'immigration en provenance des pays du tiersmonde. Car, chez eux, l'accroissement de la population restera encore important dans les cinquante prochaines années, quoi qu'il en soit des politiques malthusiennes menées par certains d'entre eux. D'après les Nations-Unies, ce sont les 48 pays actuellement les plus pauvres qui verront tripler le nombre de leurs habitants. La population de l'Afrique passera de 767 millions à 2,3 milliards et celle de l'Asie de 3,6 à 5,3 milliards. Mais là aussi, se posera alors le problème du vieillissement: en 2050, plus de 20 % de la population de ces pays seront dans la cohorte des soixante ans et au-delà. 2. Dans la situation présente, ces pays connaissent un fort accroissement démographique lié à des effets désastreux: faim, chômage, fortes migrations, pressions accrues sur l'environnement, carence de santé et d'éducation.

6

et

Mais quelle est la nature de ce lien entre la croissance de la population et le sous-développement économique? L'instruction du dossier met en lumière la complexité du problème rebelle à une solution privilégiant la limitation des naissances par des moyens techniques. La Conférence internationale du Caire sur la population et le développement (1994) a débouché sur un consensus concernant la nécessité d'intégrer la référence aux valeurs culturelles des populations concernées et des objectifs économiques, sociaux et politiques dans la préoccupation de contrôler la fécondité: « On ne pourra sortir du sous-développement sans maîtrise de la croissance démographique et on ne pourra maîtriser la croissance démographique sans développement économique et social» (R. Valette). Il s'ensuit que gérer l'accroissement des populations, c'est une variable d'une politique sociale globale incluant la lutte contre la mortalité infantile et maternelle, l'alphabétisation et les mesures d'hygiène, la protection et la promotion de la femme, etc. Remarquablement servi par ses compétences en sciences sociales, Ruffin Laurent-Mathilde Mika Mfitzsche occupe un poste qui l'autorise à évaluer l'enseignement des Conférences épiscopales en matière démographique dans la seconde moitié du vingtième siècle. Son exploration des documents lui permet de saluer la pertinence de l'approche méthodologique. Confrontés aux difficultés du sous-développement, les responsables des Églises locales font preuve d'une réelle maîtrise de la problématique, prenant en considération la complexité des facteurs en cause dans l'observation et l'analyse des courbes de l'évolution de la fécondité. Leurs prises de position mettent en lumière l'inadéquation des campagnes de planning familial menées par de grands organismes de l'ONU lorsque leurs stratégies, faisant de la limitation des naissances une finalité in se, sont déconnectées de programmes d'amé-lioration des conditions économiques, sociales et politiques susceptibles de modifier les mentalités. Compte tenu cependant de l'effet à rebours exercé sur les programmes de développement par une forte pression démogra-phique, la légitimité d'un contrôle des naissances dans une politique sociale globale est unanimement reconnue. Accordées sur le refus de l'avortement et de la stérilisation, les positions des Conférences épiscopales divergent sur le choix des méthodes contraceptives naturelles ou artificielles. Sensibles entre les pays dévelop-pés et les pays en développement, ces divergences sont dans l'axe des théologies d'inspiration différente qui définissent la parenté responsable dans deux documents majeurs de l'enseignement de l'Église de ces quarante dernières années: Dignité du mariage et de lafamille, n° 47-52 de la Constitution pastorale sur l'Église dans le monde de ce temps «Gaudium et spes»; et Paul VI, encyclique Humanae vitae sur la régulation des naissances (1968). Le texte conciliaire donne à entendre que les techniques contraceptives doivent être insérées dans un contexte éthique d'amour conjugal ouvert à une parenté responsable portant sur la détermination du nombre d'enfants (n° 50, 92; 51, 9 3). L'encyclique, elle, a condamné les méthodes artificielles de régulation des naissances et défini la parenté responsable comme la connaissance et le respect des fonctions biologiques qui font partie de la personne humaine (nO10, 9 2). Toujours attentif au contexte culturel, sociétal, institutionnel, R. L.-M. Mika Mfitzsche explique, en théologien, le pourquoi de ces points de

Préface

7

vue différents observés dans les interventions des Conférences épiscopales. On le suit avec intérêt et profit. L'auteur rappelle ce propos du cardinal J. Ratzinger, alors Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, tenu au quotidien Die Zeit du 29 novembre 1991: «En ce qui concerne le problème de la population mondiale, le Magistère de l'Église n'a pas encore dit beaucoup de choses utiles... ». À cet égard, cet ouvrage apporte une contribution de premier plan pour que le discours de l'Église sur cette question ne soit plus hors jeu à cause de son incapacité à sortir du cadre étroit de la morale sexuelle alors que le problème démographique demande d'être examiné sur une assiette plus large, celle de l'éthique sociale. L'urgence et la proximité des échéances ne laissent le loisir d'aucun académisme si l'on songe que la demande en services de planning familial augmentera de 40 % au cours des quinze prochaines années. Près de la moitié de la population mondiale a moins de 25 ans. Un cinquième des êtres humains sont des adolescents âgés de 10 à 19 ans; 87 % d'entre eux résident dans les pays en développement, confrontés par dizaines de millions à la malnutrition, aux maladies, à la pauvreté, à l'insécurité, lésés en matière d'éducation à la sagesse et à la santé sexuelles ainsi qu'à la reproduction. Dans ce tableau des défis à relever, il faut encore noter que les trois quarts des personnes sous-alimentées dans le monde (elles sont plus d'un milliard) appartiennent aux masses rurales des pays pauvres. Celles-ci sont victimes de la baisse des prix agricoles provoquée notamment par la politique de subventions de leurs producteurs menée par l'Union européenne et les États-Unis, comme l'a montré l'échec de la Conférence ministérielle de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) qui s'est tenue à Cancun (Mexique) du 10 au 14 septembre 2003. Théoriquement, les ressources alimentaires sont suffisantes pour nourrir la population du globe et des stratégies existent qui permettraient d'augmenter la production agricole dans de nombreuses régions du monde tout en assurant la viabilité économique et sociale des écosystèmes cultivés (cf. Universalia 2002, p. 86-94). Certes, mais peut-on concrètement ignorer le retour régulier des catastrophes climatiques (sécheresses, inondations, gel, insectes prédateurs...), les rapports de force entre le Nord et le Sud, l'accroissement démographique des pays en développement, la mise en concurrence chez eux d'agricultures très inégalement productives, les milieux naturels fragiles, les guerres, les déplacements de population: données defait tout aussi réelles que l'égoïsme général inscrit dans la condition humaine. Dans ce contexte, les orientations du concile Vatican II sur l'exercice de la parenté responsable signent pour l'Église le protocole éthique d'un nouvel examen de la morale sexuelle et familiale dans le cadre d'une éthique sociale. Nombre d'officines subsidiées par les Nations-Unies font du birth control un objectif en soi et ne sont guères ouvertes au discernement nécessaire sur la qualification des moyens de limiter la fécondité. Autre est le comportement contraceptif qui suspend provisoirement la possibilité d'accueillir une nouvelle vie; autre est la décision abortive qui détruit un être humain; autre est l'intervention stérilisatrice qui mutile en privant définitivement de la capacité de procréer. Face à des stratégies attentatoires

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Ethique et démographie

à la dignité humaine, une démarche d'intégration du problème de la régulation des naissances à une politique globale du développement devrait permettre à l'Église d'être présente aux rendez-vous démographiques qui nous attendent.

Henri Wattiaux, Professeur de théologie morale Université catholique de Louvain-la-Neuve (Belgique)

Sigles
BISA BIT CEPED CNRS CNUCED CELAM ClaMS DHS DC EDS FAB FAa FNUAP INED IPPF IVG MST OCDE OIM OIT OIR OMS ONG ONU ONUDI PAM PNUD PNUE PUF UIESP UNESCO UNICEF UNIFEM USAID SIDA SOPEMI VIH Bishops Institute for Social Action Bureau International du Travail Centre Français sur la population et le développement Centre National de Recherche Scientifique Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le développement Conseil Episcopal Latino-Américain Conseil international des Organisations des Sciences Médicales Demographic and Health Survey Documentation Catholique Enquêtes Démographiques et de Santé Fédération des Conférences Episcopales d'Asie Food and Agriculture Organization Fonds des Nations Unies pour la population Institut National des Etudes Démographiques International Planned Parenthood Federation Interruption Volontaire de Grossesse Maladies Sexuellement Transmissibles Organisation de Coopération et de Développement Economique Organisation Internationale pour les migrations Organisation Internationale du Travail Organisation Internationale des Réfugiés Organisation Mondiale de la Santé Organisation Non Gouvernementale Organisation des Nations Unies Organisation des Nations Unies pour le Développement Industriel Programme Alimentaire Mondial Programme des Nations Unies pour le Développement Programme des Nations Unies pour l'Environnement Presses Universitaires de France Union Internationale pour l'Etude Scientifique de la population Organisation des Nations Unies pour l'Education, la Science et la Culture Fonds des Nations Unies pour l'Enfance Fonds des Nations Unies pour la Femme Agence Internationale de Développement des Etats-Unis Syndrome d'Immunodéficience Acquise Système d'Observation Permanente des Migrations Internationales Virus de l'Immunodéficience Acquise

Introduction générale

Les différents scénarios de stabilisation de la population mondiale publiés entre 1951 et 1998 par la Division de la Population des Nations Unies, The 1998 revision ayant été publiée en 19991, appellent une réflexion axiologique. Celle-ci devrait dépasser l'ordre pragmatique du provisoire de la condition humaine et situer la question démographique au-delà des objectifs purement économiques, géopolitiques ou démographiques, non seulement parce que les variables démographiques sont complexes, mais aussi et surtout parce qu'il y va de l'avenir même de l'humanité. Même si le taux de croissance de la population mondiale est en baisse continue depuis trois décennies, même si les prévisions d'hier pour 2050 se révèlent aujourd'hui erronées, les défis à relever, à moyen comme à long

terme, restent considérables. La terre pourra-t-elle nourrir « correctement»
ou faire vivre «convenablement» huit milliards, dix milliards, onze milliards, voire douze milliards d'habitants à la fin de ce siècle? Dans la mesure où, pour 90 %, cette ultime croissance sera le fait des pays en développement actuels, parmi lesquels les plus pauvres, le problème prend une dimension concrète pour le moins préoccupante. Ces pays sauront-ils se gouverner «comme il faut»? Sauront-ils maîtriser l'urbanisation déjà anarchique, assurer les dépenses d'éducation et de santé pour tous, créer suffisamment d'emplois pour absorber une main-d'œuvre toujours plus nombreuse? Arriveront-ils à trouver l'équilibre entre population, ressources naturelles et environnement? Bref, sauront-ils se développer durablement? Scientifiquement parlant, c'est depuis le XVIIIèmesiècle, avec Th. R. Malthus, pour ne citer que lui, que l'on débat du rapport populationressources et que l'on cherche vaille que vaille à assurer l'équilibre entre les deux variables. Après la Seconde Guerre mondiale, la problématique atteint son point crucial quand, en 1957, la première projection démographique à l'horizon 2000 de la Division de la Population des Nations Unies, basée sur un taux d'accroissement annuel de 2,3 à 4 % de la population des pays en

développement contre 1 à 1,5

%

annonça l'explosion imminente de la bombe « P », « P }) comme population. Suivant cette projection, la population mondiale devait rapidement doubler, passant de 3 milliards en 1950 à 6,3 milliards en l'an 2000. Il faut dire que le livre de W. Vogt2, alors président de Planned Parenthood Association, celui de F. Osborn3 et celui de P. R. Ehrlich4 présentaient l'accroissement démographique comme un «déluge apocalyptique)}, «un cancer)}, «une bombe
mortelle prête à exploser
)}.

de la population des pays développés,

Plusieurs théories démo-économiques, dont la plus célèbre reste celle des économistes américains A. J. Coale et E. M. Hoover5, abondèrent dans le
1NATIONS UNIES, World population prospects. The 1998 revisio1l, New York, United Nations, 1999; Ibid., Population Projection to 2150, New York, 1998, table 1. 2 W. VOGT, Road to survival, New York, Sloane, 2ème Edit., 1948. 3 F. OSBORN,La planète all pillage, Paris, Payot, 1949. 4 P. R. EHRLICH,La bOlnbeP. 7 ,nilliards d'holl11nesen l'an 2000, Paris, Fayard, 1972. 5 A. J. COALE and E. M. Hoover, Population growth and ecollOlnic develop,nent in low inCOlne countries. A case study of India's prospects, Princeton, Princeton University Press, 1958. En

12

Ethique et démographie

même sens. Elles imposèrent une approche plus arithmétique que systémique de la réalité des relations entre population et développement, justifiant du coup l'urgence de maîtriser la croissance démographique. Les conférences internationales de la population organisées à Rome en 1954, à Belgrade en 1965 et à Bucarest en 1974, les réflexions écologistes du Club de Rome sur les limites des ressources naturelles renouvelables (forêts, sols fertiles, eaux douces, minéraux) et non renouvelables (eaux souterraines, pétrole, ...)6 ne calmèrent pas les inquiétudes les plus pessimistes sur l'avenir de l'humanité. Les critiques de Halte à la croissance7 formulées par les chercheurs américains de Science policy research unit de l'université du Sussex, les thèses anti-malthusiennes des économistes comme S. Kuznets8, E. Boserup9 et J. L. Simonl0 n'empêchèrent pas l'opinion publique de s'inquiéter des répercussions économico-socio-politiques de l'explosion démographique des pays en développement. La croissance démographique devait être maîtrisée

grâce au contrôle des naissances:

«

tout comme le DDT et les antibiotiques

avaient permis de faire reculer la mortalité, la découverte de procédés contraceptifs simples et hautement efficaces devait permettre d'exporter aussi vers le tiers monde la baisse de la fécondité» Il. C'est ainsi que le Professeur E. Beaulieu, père du RU 486, dite « pilule abortive », trouve que son produit a, en plus, l'avantage d'apporter « la contribution de la science à une évolution démographique vers un meilleur équilibre dans les pays en voie de développement »12. Dans les faits, l'envergure mondiale de ce courant néo-malthusien remonte à la fondation du Population Council, en 1952, par J. D. Rockefeller. Appuyé par les anciens directeurs de la Division de la Population des Nations Unies (D. Kirk, F. Notestein, B. Berelson), le Population Council s'était engagé à financer la recherche fondamentale en matière de contraception et à faire admettre l'urgence de maîtriser la croissance démographique. Ceci dit, même si à la conférence des experts en population organisée par les Nations Unies en 1965 à Belgrade 103 communications sur les 487 traitèrent exclusivement de la fécondité et de la régulation des naissances, la
1969, P. Bairoch confirma ces thèses en démontrant comment la croissance rapide de la population au XIXèmesiècle fut, pour la croissance industrielle, plutôt un handicap qu'un moteur. Cf. Révolution industrielle et sous-développe/nent, Paris, Sedes, 1969. 6 D. H. MEADOWS,J. RANDERSet W. W. BEHRENS,Limits to growth (Rapports Meadows), Paris, Fayard, 1973. 7 H. COLE, C. FREEMAN,M. JAHODA, K. PAvm, L'an ti-Malthus. Une critique de Halte à la croissance, Paris, Seuil, 1974. 8 S. KUZNETS, Modern economic grmuth : rate, structure, and spread, New Haven, Yale University Press, 1966. 9 E. BOSERUP,Evolution agraire et pression délnographiqlle, Paris, Flammarion, 1970. 10 J.-L. SIMON, L'h01n/ne, notre dernière chance, Paris, PUF, 1985. Il J. VALLIN,La population /nondiale, Paris, Edit. La Découverte, Sèmeédit., 1995, p. 79. « La démographie se prête trop aux hallucinations collectives, aux bouffées d'irrationalité, depuis Malthus, en passant par les eugénistes et, plus récemment, sur les calculs apocalyptiques fondés sur la puissance de l'exponentielle », écrivait L. Tabah, alors directeur de la Division de la Population de l'ONU. Cf. «L'année mondiale de la population. La fin de la démographie sauvage? », Le Monde, 26 janvier 1974, p. 30. 12J.-M. LYON, «Choc en retour. Entretien avec le professeur Etienne-Emile Baulieu», Autre/nent, n° 120, mars 1991, p. 28.

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planification familiale n'eut ses premières lettres de noblesse qu'en 1965, lors du vingtième anniversaire des Nations Unies. Le président américain de l'époque, L. B. Johnson, déclara solennellement que son pays devait «.. .agir en sachant que 5 dollars investis dans le contrôle de la population valent 100 dollars investis dans la croissanceéconomique ». Les jeux ne furent faits qu'en 1966, quand l'Assemblée Générale des Nations Unies adopta, sous l'instigation des pays anglo-saxons et scandinaves, la résolution qui permettait le financement de la planification familiale (résolution 2211), partageant du coup les préoccupations néo-

malthusiennes du

«

groupe population », ce que la création d'un Trust Fund,

devenu depuis lors le FNUAP, destiné à financer les activités de limitation des naissances allait confirmer une année plus tard (1967). En effet, comme à l'époque beaucoup de pays refusaient que le budget ordinaire des Nations Unies finance la planification familiale, on fit appel aux donateurs privés. Les pays qui finançaient déjà la planification familiale dans les pays tels que le Sri Lanka (1950) et l'Inde (1952) et qui parrainaient ladite résolution, parmi lesquels le Royaume-Uni, les Etats-Unis et les pays nordiques dont la Suède, furent les premiers à déposer leur contribution. Quoi qu'il en soit, en internationalisant ainsi le problème, les Nations Unies justifiaient implicitement le bienfondé de la limitation des naissances et s'engageaient en

même temps à défendre la volonté du

«

groupe population» de limiter les

naissances. A cette action, il faut ajouter les activités de plusieurs institutions privées comme Worldwatch Institute, Women's Environment and Development Organization (WEDO), de plusieurs ONG financées par l'USAID comme Population Council, Pathfinder International, IPPF, Association for voluntary surgical sterilisation et plusieurs fondations. Parmi celles-ci, les plus actives sur le terrain sont les Fondations Rockefeller,Ford et McArthur. Ces fondations, institutions privées et Organisations non gouvernementales jouent encore un rôle primordial dans la mise en œuvre des programmes internationaux anti-natalistes et dans le développement de l'opinion et des attitudes favorables à la limitation des naissances. Leur « message est d'autant plus efficace qu'il correspond à l'intérêt des individus concernés et qu'il irrigue les mentalités jusque dans les villages les plus reculés »13. Le rapport du FNUAP sur l'état de la population mondiale en

1998 est très clair à ce sujet:

«

La réductionsubstantielledes taux defécondité

observée ces 30 dernières années dans un grand nombre de pays en développement a été le fruit d'un effort délibéré. .. .Le rôle respectif dévolu à cet égard au secteur public, aux organisations non gouvernementales et au secteur privé peut se présenter très différemment dans un même pays et selon les pays, ainsi qu'au fil du temps..., qu'il s'agisse de réaliser un programme, de le financer ou de le légitimer, ou de créer un environnement propice »14. Pour s'en convaincre, il suffit de reprendre l'histoire de la généralisation actuelle de la limitation des naissances dans les pays en développement.
13 J.- C. CHESNAIS et S. BRACHET, «Vers un régime démographique planétaire? », in RégÙnes dé1110graphiqlles territoires: les frontières en question, Colloque international de la et Rochelle, 22-26 sept. 1998, n° 9, AIDELF, Paris, PUF, 2000, p. 612. 14 FNUAP, Etat de la population 1110ndiale1998. Les générations nouvelles, New York, FNUAP, 1999, p. 22.

14

Ethique et démographie

Tout
«

avait

été

initié

par

les
»

enquêtes

socio-démographiques

Connaissances-Attitudes-Pratiques

(CAP)15. Leur but n'était

pas

seulement de collecter des données, de forger des concepts, de leur donner corps et sens, d'étudier les déterminants de la fécondité et d'établir

l'immensité

«

des besoinsnon satisfaits» en matière de planification familiale.

Elles avaient aussi à convaincre les hauts fonctionnaires, les élites intellectuelles, politiques et économiques des pays en développement de l'urgence de maîtriser la croissance démographique, s'ils voulaient développer leur pays. Même si, lors de ces premières enquêtes, la prise de conscience des élites locales fut timide et la résistance de l'opinion publique plus forte que prévue, on peut aujourd'hui considérer que les plus grands objectifs ont été atteints: 1. Baisse du taux de croissance de la population Malgré une très grande diversité des situations, le taux de croissance de la population est partout en baisse. A en croire J. Vallin16, J.- C. Chesnais et S. Brachet17, comme J.- C. Chasteland18, la baisse de la fécondité va se

poursuivre jusqu'à atteindre des niveaux très faibles. Selon ce dernier, « près
de la moitié de la population mondiale actuelle de 5,7 (6,3 à corriger) milliards a atteint des niveaux de fécondité inférieurs ou égaux au seuil de remplacement, une très large fraction de l'autre moitié est entrée dans la transition. Seules restent en dehors de ce grand mouvement quelque 700 millions de personnes, essentiellement concentrées en Afrique sub-saharienne et en Asie du Sud-Ouest )}19. Et, même dans ces régions, comme le disent J. Caldwe1l20 et Th. Locoh21, la baisse de la fécondité souvent sous-estimée, et pourtant assez nette au Nord et au Sud, très avancée à l'Est, est appelée à s'accélérer. Ainsi, quelles que soient les incertitudes sur le rythme, l'étendue et la durée de ce mouvement, la fin de la croissance démographique rapide de la population mondiale est annoncée. Le 25ème Congrès international de la population qui s'est tenu à Tours, en France, du 18 au 23 juillet 2005, l'a confirmé: l'explosion
15 Cf. Enquêtes CAP (Connaissances-Attitudes-Pratiques), ancêtres des enquêtes mondiales actuelles sur la fécondité ou des Enquêtes démographiques et de santé (EDS). Prenons le cas de la Thaïlande, un des pays en développement qui peut se vanter d'avoir réduit sa population en peu de temps. C'est le Population Council qui avait financé l'essentiel de ses activités de planification familiale, essentiellement le stérilet. Cf. J.-N. BELLA,« Les politiques de population dans deux pays en développement: le Cameroun et la Thaïlande », Les cahiers de l'lford, n017, 1998, p. 68. 16 J. VALLINet al., Les enjeux délnographiques du XXlème siècle. Actes de la rencontre Galilée du 27novelnbre 1991, Paris, Centre Galilée, 1992, p. 23.
17 18 J.- C. CHESNAIS et S. BRACHET, op. cit. et J.- C. CHASTELAND, «La croissance de la population mondiale devant la communauté l'opinion internationales », Revue française des affaires sociales, n04, oct.- déco 1994, p. 18. 19 IBIDEM.

20 J. CALDWELL,«La baisse mondiale de la fécondité», Etudes, 1. 383, 1995, p. 447-457. Dans tous les pays pauvres (Amérique du Sud, Asie orientale, Asie du Sud-Est, Afrique du Nord, Afrique tropicale), le mouvement de baisse est général. Dans l'ensemble, le recul est de plus de 40 %.

21TH. LocOH, « Baisse de la fécondité: la fin de l'exception africaine», La chroniquedu
Ceped, n° 21, 1995.

Introduction

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démographique prévue vers 2050 n'aura pas lieu, car la population de la planète est devenue non seulement moins féconde, mais vieillissante22. Elle est, il est vrai, moins perceptible dans beaucoup de pays en développement, à cause de la force d'inertie liée à la jeunesse de leurs structures par âge. En effet, dans ces pays, les jeunes générations en âge d'avoir des enfants (15-49 ans) sont encore très nombreuses et auront au total, malgré une faible fécondité, beaucoup plus d'enfants que les générations qui les ont précédées. On peut donc s'attendre à une nette augmentation de la population dans ces pays. Mais, sur le long terme, avec l'augmentation de l'âge au mariage, l'adoption de la contraception et la banalisation de l'avortement23, il est certain que ces jeunes générations n'auront pas la même descendance finale que leurs parents. 2. Victoire idéologique du
«

mouvement population»

Au niveau idéologique, le «mouvement population» ou le «groupe population»24, qui rassemble un conglomérat de scientifiques, de politiques, d'ONG et de médias néo-malthusiens, ne suscite plus d'opposition, si ce n'est religieuse (catholique exclusivement). Concrètement, depuis la Conférence internationale de Mexico sur la population (1984), plus aucun pays ne doute de la nécessité d'une politique démographique anti-nataliste, malgré la baisse inquiétante de la fécondité. La question de la stabilisation de la population mondiale le plus rapidement possible jouit toujours d'une grande unanimité dans l'opinion.
«

Nous sommes tous d'accord pour reconnaître qu'une politique démographique

nationale est une nécessité... et qu'il ne faudrait pas que le rythme de la croissance démographique arrive à exercer une pression insupportable sur l'environnement. Comme le monde en a fourni récemment bien des exemples, le laisser-faire dans ce domaine pourrait mener à la catastrophe », avait déclaré R. Mugabe, alors Premier ministre du Zimbabwe, au Forum international sur la population au XXIèmeiècle qui s'était tenu à Amsterdam du 6 au 9 novembre 198925. Le cri s exaspéré de l'ensemble des pays en développement à la Conférence de
22p. LE HIR, « Moins féconde, vivant plus longtemps, l'humanité vieillit», Le Monde, 22
juillet 2005, p. 2; M. SCHOOYANS,«La thèse d'une explosion démographique est mise en échec », La Croix, 16-17 juillet 2005, p. 4. 23 Aujourd'hui, il n'y a plus de pays qui ne soit couvert par les activités des différentes ONG internationales ou locales de planning familial (largement financées par les institutions des Nations Unies, les Etats-Unis et quelques autres pays, les ONG européennes et japonaises). Les applications les plus vigoureuses se situent en Chine, en Inde, au Bangladesh, en Indonésie, en Thaïlande, au Brésil et en Colombie. Depuis la Conférence de Bucarest (1974), le pourcentage des pays qui considèrent leur taux de

croissance démographique
trop bas de 25 à 15 % ».

«

trop élevé est passé de 28 % à 40 % et ceux qui le percevaient
«

24rraduit de l'expression anglaise

population1l10Velnent le « groupe population» est un »,

puissant mouvement néo-malthusien, d'origine américaine, constitué aujourd'hui de scientifiques, de chercheurs et de politiques de tout bord, d'ONG nationales et internationales et de médias néo-malthusiens décidés à faire baisser la fécondité par tous les moyens. J.- C. Chasteland, auteur de la traduction, en parle comme d'un «groupe de pression». Lire J.- C. CHASTELAND, «De la fin de la Seconde Guerre mondiale à la Conférence du Caire: la communauté internationale face au problème de la croissance de la population mondiale» in J.- C. CHASTELAND J.- C. CHESNAIS, et éds., La population du Inonde. Enjeux et problèllles, Paris, PUF, 1997, p. 585-586. 25 FNUAP, Population, ressources et environnelnent. Des enjeux critiques pour l'avenir, New York, Nations Unies, 1991.

16

et

Bucarest (1974), «la meilleure pilule, c'est le développement », est tombé aux oubliettes des controverses idéologiques de l'histoire de la fin du XXème siècle. Dans le monde, l'utilisation des méthodes contraceptives modernes est passée de moins de 15 % en 1965 à plus de 55-60 % en 199426. « Si l'on tient compte du fait que le maximum possible, dans une population où la fécondité est voisine de deux enfants par femme, est de l'ordre de 75 à 80 %,

on voit que les trois quarts du chemin vers une
complète" de la population mondiale

U

couverture contraceptive
»27.

ont été accomplis

3. Engagement des Nations Unies Toutes les conférences organisées par les Nations Unies soulignent sans cesse la nécessité d'agir au plus vite sur la croissance démographique, en mobilisant toutes les ressources disponibles de financement (multilatérales, bilatérales, privées). Qu'il s'agisse du Sommet sur l'enfance (New York, 1990), du Sommet de la terre (Rio, 1992), du Sommet de la population (New Delhi, 1993), du Sommet sur les droits de l'homme (Vienne, 1993), de la Conférence sur la population et le développement (Le Caire, 1994), du Sommet social (Copenhague, 1994), de celui sur la femme (Beijing, 1995), sur l'habitat (Istanbul, 1996), sur l'alimentation (Rome, 1996), sur le climat (Kyoto,1997), du Congrès international de population (Beijing, 1997), du deuxième Sommet de la terre (RIO+5, New York 1997), de la Conférence de La Haye (Caire+5, La Haye, 1999), du Sommet mondial sur le développement durable (Johannesburg, 2002) et de conférences régionales Caire + 10 en 2005, toutes les négociations finissent par associer les objectifs économiques, politiques, sociaux et écologiques aux objectifs démographiques. Il faut reconnaître que jamais la démographie n'a été autant obligée de dépasser ses méthodes d'analyse quantitative: analyse factorielle, analyse de régression simple ou multiple, de dépendance, des structures de covariances, des structures latentes, des tableaux de contingence, etc. Ces méthodes et techniques d'analyse statistique, combien nécessaires pour mesurer les relations supposées entre variables ou concepts, déterminer le sens et l'importance des interactions, n'ont d'intérêt social réel que si elles contribuent à la compréhension des implications socio-économiques de l'évolution démographique actuelle: - quelle corrélation y aurait-il entre fécondité élevée et pauvreté, croissance démographique et développement économique, croissance démographique et environnement? Si corrélation il y avait, relèverait-elle simplement de la causalité « unique» et « suffisante» ? Suffit-il de freiner ou de stabiliser la croissance démographique pour que tous les problèmes socio-économiques et écologiques les plus critiques du monde soient résolus? Ces problèmes ne sont-ils pas plus des «symptômes d'un dysfonctionnement sociétal majeur» que des facteurs explicatifs? - avec la poursuite de la transition démographique, manifeste par la modification des structures par âge (baisse de la fécondité, augmentation de l'espérance de vie à la naissance, accroissement constant du nombre de
26 UNITED NATIONS, World contraceptive use: de ce III ber 1994, New York, United Nations, 1994.
27H. LERIDON et L. TOULEMON, « La régulation du CEPED, n° 41, Paris, CEPED, 1996, p. 7. 'Wall Chart' and Population Newsletter, », Les Dossiers

des naissances

se généralise

Introduction

17

personnes âgées), le processus du vieillissement démographique est désormais inéluctable28. C'est l'une des mutations sociétales les plus importantes de la fin du XXèmeiècle. Comment les sociétés devront-elles y s adapter leurs structures économico-socio-politiques afin de sauvegarder la solidarité intergénérationnelle ? - l'accentuation du déséquilibre démographique entre les pays développés et les pays en développement29, doublée de l'historique déséquilibre conjoncturel des revenus30, n' accéléra-t-elle pas les migrations internationales de pays en développement vers les pays développés? Par ailleurs, pour tous ces pays qui connaîtront un important vieillissement démographique et une diminution de l'effectif total de leur population au tournant du siècle, la seule façon de renverser à long terme cette tendance n'est-elle pas de s'ouvrir à l'immigration? Les différentes mesures de protectionnisme démographique en vigueur actuellement dans tous les pays développés traduisent les appréhensions de ceux-ci quant aux effets socioculturels de l'immigration. Mais ce protectionnisme est-il possible sans une profonde remise en question de la dynamique de globalisation et de mondialisation grandissante de l'économie? Autrement dit, la libre circulation des idées, des marchandises, des services et des capitaux pourrat-elle se faire sous l'interdiction de la libre circulation des personnes au moment où les moyens de communication n'ont jamais été aussi rapides et l'interdépendance économique aussi croissante? La réponse à chacune de ces questions est sans doute dans un jeu de circularité entre les idéaux qui permettront l'éclosion d'un véritable humanisme, en l'occurrence le respect de la dignité humaine, la justice, la solidarité et la responsabilité. Cette conscience éthique est à promouvoir si l'on tient à ce que les intérêts idéologiques des enjeux ne réduisent pas l'homme à un simple moyen, et que la poursuite du développement durable se mesure avant tout à l'aune de la promotion du véritable bien de l'homme31. Dans la mesure où la réflexion éthique aide à dégager le sens des choix décisionnels qui éviteront que l'on aboutisse à une sorte d'inhumanité, elle s'avère plus que jamais indispensable.
28 Il sera plus accentué dans certains pays que dans d'autres, en l'occurrence les pays développés, suivis par la Chine et, un peu plus tard, par les pays de l'Asie du Sud-Est, de l'Extrême-Orient, des îles de l'océan Indien et des Caraioes. 29 En 1995, la part des pays en développement dans la population mondiale était de 80 % (68 % en 1950) contre 13 % pour les pays développés (22 % en 1950), et selon les projections les plus récentes, en 2050 on comptera 1 habitant des pays développés actuels contre 7 habitants des pays en développement d'aujourd'hui. Ceci dit, le fait qu'en 1994 il n'y avait plus aucune ville des pays européens parmi les 15 premières agglomérations les plus peuplées du monde, alors qu'on en comptait 4 en 1950, est symptomatique du prochain déséquilibre entre les deux mondes. 30 Selon l'Atlas de la Banque Inondiale de 1991, les pays développés, 7 % de la population mondiale, disposent de 78,2 % du PNB mondial, soit 16 300 milliards de dollars, au moment où les pays en développement, 53,3 % de la population mondiale, n'ont que 4,46 % du PNB. Le déséquilibre est encore plus frappant si l'on compare le PNB annuel par habitant: 19 520 dollars pour les premiers contre 300 dollars pour les seconds. Depuis, comme on peut l'imaginer, la situation s'est aggravée et l'écart n'a cessé de se creuser, avec son lot de détresses humaines. 31 Le développement durable revient à satisfaire les besoins essentiels des populations actuelles sans compromettre ceux des générations futures.

18

Ethique et démographie

On peut ainsi comprendre que les démographes n'aient pas été les seuls à s'intéresser à la question démographique, que la démographie soit depuis plus de vingt siècles au cœur de tous les grands débats idéologiques, économiques et politiques. Les quelques vérités partielles avancées par les philosophes de l'Antiquité (Platon, Aristote, Confucius), en passant par les mercantilistes populationnistes des XVlème XVllème et siècles (J. Bodin, A. de Montchrétien, S. Vauban, P. de Boisguilbert), les physiocrates du XVlllème(F. Quesnay, V. Mirabeau, Condorcet), les économistes classiques comme A. Smith (1776), inspirateur de Th.R. Malthus (fin XVlllème),jusqu'aux grands débats des XIXème t XXèmeiècles entre néo-malthusiens et anti-malthusiens, e s l'ont toujours été au nom d'une certaine idée du bien-être de l'humanité. C'est au nom de ce même bien-être que l'Eglise catholique est très souvent intervenue en matière démographique. La théologie de la création

dans son ensemble, comme l'exhortation biblique « Soyezféconds, multipliez,
emplissez la terre et soumettez-la}} (Gn I, 28), à l'origine de ses prises de position en matière démographique, porte en elle-même une exigence éthique fondamentale qui revient au devoir inconditionnel d'élucider la complexité des enjeux, là où l'appréciation et la solution des problèmes ne vont plus de soi, en insistant sur la dimension éthique (éthique de la responsabilité). Aujourd'hui que la question démographique est d'un enjeu économique, politique et social existentiel crucial, notre effort de réflexion a deux objectifs. Le premier est d'évaluer la force d'argumentation et l'exigence de rationalité du discours de l'Eglise catholique en matière démographique: qu' a-t-elle dit de pertinent sur la question démographique depuis l'annonce de l'explosion de la bombe démographique dans les années cinquante? Le deuxième objectif revient à baliser les prolégomènes pour une éthique de responsabilité en matière démographique, à ébaucher les normes et les valeurs qui en cette matière devraient servir de repères aux comportements humains. Pour nous, si le problème de la croissance démographique est bien réel, il reste à formuler l'exigence d'une éthique de responsabilité qui sache inscrire les différents enjeux de la question démographique dans une visée qui donne sens à la destinée de l'individu et de la communauté humaine dans son ensemble. Pour atteindre le premier objectif, nous nous arrêterons exclusivement sur les interventions des Conférences épiscopales, considérant que l'enseignement des papes sur ce sujet est connu. Il s'agit de Conférences épiscopales des pays suivants: Allemagne, Canada, Etats-Unis, France, Inde, Mexique, Corée du Sud, Philippines, République Démocratique du Congo et Zimbabwe32. Nous les avons choisies sur base de la qualité de leurs interventions en matière démographique. Partant de ce que les problèmes démographiques ne sont pas les mêmes partout, leurs discours respectifs tiennent-ils bien compte de la connaissance scientifique en la matière, de la complexité des situations, de l'imbrication des enjeux et des interactions qui prédéterminent les comportements individuels en matière de fécondité? Sont-ils à la hauteur des enjeux éthiques, idéologiques, culturels, écono32 Nous aurions voulu analyser également les interventions des conférences épiscopales du Brésil, de l'Italie et du Nigeria. Malheureusement, nous n'avons pas eu accès aux textes de leurs interventions.

Introduction

19

miques et sociaux du problème démographique de leur pays et de l'humanité entière? Depuis 1950, quels efforts de définition et de clarification des enjeux ces Conférences épiscopales ont-elles déployés pour faire du questionnement éthique le lieu géométrique du sens à donner à la question démographique? Il s'agit, en somme, d'apprécier leur habileté réflexive à questionner la complexité du problème démographique, à formuler des repères éthiques sans en rester à l'idéalité pure des concepts (connaissance spéculative, énonciation sans nuances ni références concrètes des principes) afin d'assurer l'avenir social, politique, économique et environnemental de l'humanité dans la responsabilité, l'équité, la solidarité et la paix entre les nations. La plupart des documents que nous analyserons viennent du «Répertoire des documents épiscopaux des cinq continents (1891-1991)33» établi par l'Institut International Jacques Maritain (Rome) et l'Institut de théologie morale de l'université de Fribourg (Suisse). C'est un travail analytique remarquable de 1400 interventions épiscopales en matière socioéconomique dont la question démographique. Pour le deuxième objectif, conscient du caractère passionnel et conflictuel d'un sujet chargé de passion comme celui-ci34, nous allons essayer de mener une démarche épistémologique hypothético-déductive, dégageant toujours le sens des divers enjeux éthiques dans une perspective à la fois systémique, globale et historique. N'est-il pas constant qu'un détour par l'histoire permet de mieux apprécier les évolutions sociétales, d'identifier les logiques socioculturelles et contextuelles qui les ont initiées et promues et de jauger rigoureusement les différents postulats en les saisissant au lieu même de leur élaboration? Il s'agit d'un exercice de théorisation de la question démographique et de ses a priori, c'est-à-dire d'un «processus de systématisation critique» des hypothèses explicatives et des relations établies entre concepts, afin de dégager les exigences éthiques d'un possible avenir. Autrement dit, il s'agit de revenir sur les différentes hypothèses explicatives, de les analyser de façon critique et de dégager du point de vue théorique les exigences éthiques inconditionnelles les plus nécessaires à l'avènement d'un monde plus humain, à construire autour de l'impératif catégorique du respect de la dignité de la personne humaine. Nous commençons, dans la première partie, par dresser l'état et le devenir de la population mondiale. A ce propos, bien que la croissance urbaine sans précédent soit une des marques les plus spectaculaires de l'évolution démographique depuis un quart de siècle, nous avons choisi de nous référer seulement au volume global de la population totale de chaque région ou de quelques pays. Ainsi, nous appuyant sur les travaux des démographes et les perspectives démographiques de certains organismes spécialisés de la Division de la Population des Nations Unies, nous nous efforçons, au premier chapitre de cette partie, de comprendre l'universalisation de la baisse de la fécondité depuis 1970 et ce qu'en dit la théorie de la transition démographique. Au deuxième et au troisième chapitre, nous analysons les différents enjeux de la question démographique et les défis les
33 R. BERTHOUZOZ et al., Ecollo11lÎe et développel11ellt. Répertoire des dOCll1nellts épiscopaux cinq continents (1891-1991), Fribourg/Paris, Edit. Universitaires/Cerf, 1997. 34 Pour s'en rendre compte, lire H. LE BRAS, Marianne et les lapins, Paris, Orban, 1991. des

20

Ethique et démographie

plus importants qu'ils posent en cette fin de siècle: développement, environnement, vieillissement et migrations internationales. La deuxième partie est une analyse serrée des interventions des Conférences épiscopales, des Commissions qu'elles ont mandatées pour discuter de la question démographique ou des évêques qui ont, individuellement, pris position à ce sujet. Nous évaluons la pertinence scientifique (démographique) et doctrinale (théologique) de leur enseignement en matière démographique de 1950 à 20003 . Nous essayons de les situer par rapport à l'enseignement des papes sur cette question, à la complexité des défis à relever et à la nécessité d'une éthique de responsabilité en matière démographique qui préserve la survie de l'humanité dans la dignité. Concrètement, après avoir, au premier chapitre, résumé les interventions des Conférences épiscopales des pays que nous avons choisis, notamment l'Allemagne, le Canada, la Corée du Sud, les Etats-Unis, la France, l'Inde, le Mexique, les Philippines, la République Démocratique du Congo et le Zimbabwe, nous apprécions au deuxième chapitre la pertinence des documents résumés suivant trois points de vue (démographique, théologique et éthique), l'attention étant portée sur la rationalité des arguments. Le troisième chapitre est entièrement consacré à la recherche d'une éthique de responsabilité en matière démographique, une éthique articulée à une théologie de la création et appliquée aux politiques de population en vigueur. Nous définissons la position de principe qui nous semble la plus appropriée pour évaluer les déterminants axiologiques de toute politique de population36.

35 Nous nous sommes arrêtés à 2000 parce que, depuis, rien de nouveau matière démographique.

ne s'est dit en

36 Une politique de population est « un ensemble de mesures et de programmes destinés à
contribuer à la réalisation des objectifs économiques, sociaux, démographiques et autres objectifs collectifs en intervenant sur les variables démographiques principales telles que la taille, la croissance, la distribution spatiale (nationale et internationale) de la population, ainsi que sur les autres structures démographiques, tout en mettant l'accent sur l'amélioration de la qualité de la vie des populations du pays », lire Rapport final du
Sélninaire

sur les politiques

de population

en Afrique

(Lo1né, 12-16 lnars 1979), Yaoundé,

août

1980, cité par J.-C. Chasteland, «Les politiques de population: objectifs, moyens et définitions », in Politiques de population. Etudes et Docutnents, vol. III, n° 4, mars 1989, p. 108.

Partie I Etat et devenir de la population mondiale

Les démographes savent que la dynamique démographique, bien que lente et silencieuse, est irrépressible, et inexorablement puissante. Si, à court terme, ses effets sont quelquefois socialement négligeables, ils finissent toujours par peser de tout leur poids sur le destin collectif des sociétés ou de régions entières. Ils dessinent le visage virtuel du futur proche. La pyramide des âges d'une population, selon qu'elle est jeune ou vieille, modèle non seulement l'avenir démographique de la population en question, mais aussi son destin culturel, socio-économique et politique. L'évolution de la population mondiale depuis les années 1950 l'illustre bien. Elle est marquée par deux faits majeurs: 1. L'accroissement de la population mondiale

De 2,516 milliards d'habitants en 1950, la population mondiale avait atteint le nombre de 5,8 milliards en 1995, 6 milliards en 1999 (le 16 juin 1999, déclaré «journée des 6 milliards par les Nations Unies). Jamais l'humanité n'avait connu un rythme de croissance démographique aussi rapide. Comme on s'en doute, c'est lentement, au gré de crises diverses, que l'accroissement de la population mondiale est parvenu à prendre cet envol phénoménal. Chaque région du monde est marquée par les empreintes de son histoire de peuplement, d'épidémies, de famines, de guerres et de transformations socio-économiques! : - l'accroissement de la population européenne porte les marques de la peste noire et des famines successives. L'épidémie de la peste noire avait, de 1348 à 1350, décimé 20 à 25 ok de la population: l'Angleterre perdit plus d'un million d'habitants. Ses crises de mortalité sont restées légendaires: quarante-cinq crises de 1541 à 1871, soit en moyenne une tous les cinq ans. En France, les famines de 1630, 1649, 1652, 1661 et 1709 avaient sérieusement ralenti la croissance démographique. L'Espagne avait, sous l'effet de terribles famines de 1590 à 1650, perdu non seulement le tiers de sa population mais aussi son leadership mondial. Bref, l'Europe avait dû attendre l'essor agricole, médical et industriel du XVlllème siècle, les transformations socio-économico-politiques qui s'en étaient suivies, pour convertir le dynamisme de sa croissance démographique en puissance hégémonique spectaculaire. - pour les autres régions du monde, le contact avec l'Europe conquérante reste une catastrophe démographique inqualifiable. Non seulement les maladies des colons, alors localement inconnues, firent des ravages parmi les populations autochtones, mais ils organisèrent bien souvent l'extermination minutieuse de celles-ci. L'ethnocide le plus rapide et le plus douloureux du monde reste le massacre des Tasmaniens, exterminés par les colons et forçats anglais qui les chassaient à courre entre 1804 et 1830. La dernière Tasmanienne, au nom mémorable de Truganini, qui avait survécu
1

J. VALLIN, La population

lnondiale, op. cit., p. 59.

22

Ethique et démographie

au génocide, mourut sans descendance le 8 mai 1876 à Hobart2. En résumé, à l'exception de l'Asie qui garda intact son rythme de croissance, et un peu moins l'Amérique du Nord (parce que moins peuplée), le prix démographique que l'Océanie (Aborigènes de l'Australie et de la NouvelleGuinée), l'Amérique du Sud (Indiens) et l'Afrique sub-saharienne payèrent à cette conquête fut très lourd: « une véritable hécatombe ». Avec la chute de la civilisation précolombienne, l'Amérique du Sud perdit, de 1500 à 1600, plus ou moins trente millions d'habitants. En Afrique sub-saharienne, de 1500 à 1800, la chasse à l'homme organisée pour l'esclavage fut un terrible massacre, entre cent et cent cinquante millions de morts3. L'inconscient collectif africain en est encore traumatisé, car l'esclavage fut aussi un processus de chosification profondément déshumanisante4. Les trois régions ne s'en relèveront que très lentement, à partir du XIXème siècle, voire du début du XXème siècle, grâce à un taux d'accroissement naturel redevenu enfin positif. C'est ainsi qu'un certain nombre de pays en développement avaient commencé leur révolution sanitaire dans l'entredeux-guerres (Argentine, Costa Rica, Cuba, Mexique, Uruguay, Corée...), beaucoup d'autres après la Deuxième Guerre mondialeS. La mortalité qui était alors très forte avait commencé à baisser, répondant à l'évolution globale de l'environnement socio-politico-économique et sanitaire. L'espérance de vie avait donc commencé à augmenter, lentement d'abord, puis dès les années soixante-cinq, bien plus rapidement qu'elle ne l'avait fait dans les pays développés6. Et comme le régime de fécondité naturelle qui caractérisait tous ces pays était vécu dans un contexte de nuptialité précoce et presque universelle, le décalage entre le taux de natalité en hausse et celui de mortalité en baisse, notamment la mortalité infantile (de 0 à 1 an), avait vite fait de relancer la croissance démographique de ces régions. Il en fut de même pour l'Europe, quand la trilogie «guerres-faminesépidémies» fut maîtrisée. La population européenne avait connu une croissance exponentielle de 1920 à 1940. Le surplus de la population dut émigrer vers l'Amérique latine, l'Amérique du Nord et l'Océanie (Australie,
2 M. SOUTIF, «L'éden perdu 3 Lire R. DUMONT, L'Afrique

des Tasmaniens

», Terre sauvage, n° 153, sept. 2000, p. 120-125.

noire est I1lal partie, Paris, Seuil, 1962, p. 77.

4 L. SALA-MaLINs, Le Code 110ir Oil le calvaire de Canaan, Paris, PUF, 1987. L'esclave est une chose dès 1658 et un meuble dès 1664. 5 D. TABUTIN, « Transitions et théories de mortalité », in H. GÉRARD et V. PICHÉ, éds., La

Sociologie d£s populations, Montréal, Les Presses de l'université de Montréal, AUPELFjUREF, 1995, p. 257-288. 6 L'espérance de vie est le nombre d'années qu'un nouveau-né espère vivre connaissant les conditions de mortalité de l'année de sa naissance. Même si dans l'ensemble son augmentation rapide est moins spectaculaire parce qu'il y a encore des pays qui ont une espérance de vie inférieure à 50 ans, en l'occurrence 21 pays de l'Afrique sub-saharienne, pour certains autres comme l'Inde, le Sri Lanka, le Mexique, la Jamaïque, le progrès est impressionnant. Après la révolution verte et grâce au dynamisme de son économie, l'Inde est, par exemple, passée d'une espérance de vie de 20 ans dans les années soixante à 60,4 ans en 1990-1995. Cf. J. VALLIN, a population Inondiale, op.cit.,p. 70 et 71. Entre 1950et L 1990, l'espérance de vie dans les pays en développement est passée de 40 ans à peine à 62 ans, un bond de 21 ans au moment où dans les pays développés le progrès n'était que de 7,9 ans, passant de 66,5 à 74,4 ans. Cf. J.- C. CHESNAIS,«La transition démographique. Trente ans de bouleversements (1965-1995) », Les dossiers du CEPED, n° 34, Paris, CEPED, 1995,p.11.

Etat et le devenir de la

23

Nouvelle-Zélande), accélérant du même coup le rythme de la croissance de la population de ces régions déjà en pleine progression. Ainsi, de 1800 à 1950, chaque région du monde vit sa population croître à une vitesse jamais atteinte auparavant. L'Europe passa de 195 millions à 573, l'Asie de 631 millions à 1,377 milliard, l'Afrique de 102 millions à 222 millions, l'Amérique latine de 19 millions à 165 millions, l'Amérique du Nord de 5 millions à 166 millions, l'Océanie de 2 millions à 13 millions. Il faut dire que ces trois dernières régions (Amérique latine, Amérique du Nord et Océanie) avaient reçu le renfort des émigrants de l'Europe. La fulgurance de cette progression apparaît dans toute son ampleur quand on comprend que le nombre d'habitants de 1987 (5 milliards), soit le double de 1950 (2,516 milliards), est le quintuple de 0,954 milliard d'habitants de 1800, le quadruple de 1,241 milliard de 1850 et le triple de 1,634 milliard de 1900. En chiffres absolus, l'accélération est impressionnante. Elle saute plus encore aux yeux si on recule jusque vers 15007.

Avec un taux moyen d'accroissement de 2,0 % par an (1950-1955),puis
2,3 % (1960-1965), au moment où les pays développés n'avaient jamais

franchi la barre de 1,5

%

par an, ils ne pouvaient qu'être les seuls à

contribuer lourdement à l'explosion démographique annoncée par les experts des Nations Unies dans les années cinquante. Au sein de ces dernières régions (pays en développement), on voit que le rythme de croissance n'est pas homogène. Dans les années soixante-cinq, c'est

l'Amérique latine qui avait la vitesse d'accroissement la plus rapide (2,8 %
par an). Elle était immédiatement suivie par l'Afrique (2,5 0/0)et l'Asie du Sud (2,4 %). L'Europe (sans URSS) croissait à un rythme de loin plus lent (0,9 0/0par an), l'Amérique du Nord à 1,5 %. De 1970 à 1975, l'Afrique prit le devant de la scène, avec une vitesse d'accroissement de 2,7 % par an, à un moment où l'inflexion de la croissance démographique se généralisait peu à peu dans beaucoup de régions en développement. L'amplitude de cet accroissement couvre des situations très diverses. Depuis 1950, la population des régions développées n'augmente pas au même rythme annuel que celle des régions en développement. Comme cela se voit sur le tableau du taux d'accroissement annuel moyen ci-dessous, les pays en développement participent bien plus à la croissance de la population mondiale que les pays développés.

7 Cf. NATIONS UNIES, World population prospects 1994, New York, 1994; J.-N. BIRABEN, « Essai d'estimation du nombre des hommes », cité par J. V ALLIN, La population lnondiale,
op. cit., p. 62.

24 Tableau 1 : Taux d'accroissement

et
annuel moyen par période et région (en %)8. 1950-55 1,3 2,0 2,7 2,1 1,9 1,9 1,7 0,8 1,8 2,3 1960-65 1,2 2,3 2,8 2,5 2,4 1,9 1,5 0,9 1,5 2,1 1970-75 0,8 2,3 2,5 2,7 2,4 2,0 0,9 0,6 0,9 1,9 1980-85 0,7 2,0 2,4 3,0 2,2 1,2 0,9 0,3 I,D 1,4

Pays développés Pays en développement Amérique latine Afrique Asie du Sud Asie de l'Est URSS Europe Amérique du Nord Océanie
Source: La Documentation française,

n04805, 1986, p. 15.

Comme on s'y attendait, le processus d'accroissement lancé depuis la timide baisse de la mortalité, notamment la mortalité infantile, s'était poursuivi, jusqu'à atteindre 3 % l'an entre 1980 et 1985, au moment où l'Europe était à 0,3 Okl'an. Depuis, bien que la part de l'Afrique dans l'accroissement de la population mondiale ne cesse de se renforcer, ce n'est plus avec la même intensité. Comme partout ailleurs dans le monde, après la baisse générale de la mortalité, le temps est à la baisse générale de la fécondité. 2. La baisse générale de la fécondité Selon les experts réunis du 4 au 6 novembre 1997 par la Division de la Population des Nations Unies, 44 ok de la population mondiale actuelle ont un faible niveau de fécondité (en dessous du seuil de remplacement). En 2015, cette proportion pourra, selon certaines hypothèses, s'élever à 67 0/09. En dépit d'une grande disparité entre régionsl0, la baisse de la fécondité ne fait plus aucun doute. La tendance à la baisse est non seulement incontestable, mais aussi et surtout universelle. Pour nous en rendre compte, nous avons suivi l'évolution de l'indice synthétique de fécondité du moment (ISF) depuis 195011.Malgré ses lacunes (sensibilité aux effets de variation du calendrier de procréation, mélange des générations), c'est l'indice le plus
8 Cf. C. MATA et O. BELBEOCH,«La croissance de la population mondiale. Perspective historique et situation actuelle », La DOCll1nentationfrançaise, n° 4805, 1986, p. 15. 9 NATIONS UNIES, «Fécondité en dessous du niveau de remplacement» (Cf Bulletin démographique des Nations Unies, Nll1néro spécial n° 40/41, 1999), New York, Nations Unies, 2000, p. 3. 10 Cf. B. 5cHOUMAKER, D. TABUTIN et M. WILLEMS, «Dynamiques et diversités démographiques dans le monde (1950-1995) », in Délnographie : analyse et synthèse. Causes et conséquences des évolutions délnograplziques. Actes du Séminaire de Sienne (Pontignano), 2224 avril 1996, vol. 3, Paris, CEPED, 1997, p. 129-159. . 11 Autrement appelé indice conjoncturel de fécondité ou somme des naissances réduites, il donne le nombre moyen d'enfants que mettrait au monde une femme durant sa vie féconde, si elle suivait durant celle-ci les taux de fécondité par âge observés au cours d'une année donnée. Il mesure le niveau ou la «force» de la fécondité à un moment donné et s'obtient en faisant la somme des taux de fécondité par âge des femmes de 15 à 49 ans d'une année donnée.

Etat et le devenir de la

25

utilisé pour mesurer le niveau de la fécondité d'une population à un moment donné. L'examen de son évolution dans le temps permet de se faire une idée générale de la tendance de la fécondité dans une population donnée. Il est vrai que pour en savoir un peu plus sur les tendances « lourdes» de l'intensité de la fécondité dans une population, la descendance finale est sans aucun doute l'indicateur le plus approprié12. Mais étant donné que les pays en développement n'ont pas une longue et bonne tenue statistique capable de garantir la qualité des données relatives aux âges des mères et aux enfants qu'elles ont mis au monde, nous ne pouvons que nous rabattre sur l'indice synthétique de fécondité: de 1950 à 1997, l'indice synthétique de fécondité de l'ensemble des pays en développement est passé de 6,08 à 3,30 enfants par femme, soit un déclin de 37 % et 56 % du chemin parcouru vers le seuil de remplacement qui est de 2,1 enfants par femme13. C'est clair encore au niveau de chaque région: 53 % de déclin pour l'Asie du Sud et du

Sud-Est, soit 82 % du chemin parcouru vers le niveau de remplacement; 40 % pour l'Amérique du Sud, soit 63 % du chemin parcouru en direction du niveau de remplacement; 25 % pour le Moyen-Orient et l'Asie du Sud, soit
1/3 du chemin fait vers le niveau de remplacement. L'Afrique ferme la boucle avec un peu moins de baisse14. Selon la chronologie établie par J.-C. Chesnais15, le déclin avait commencé vers 1950 dans les petits pays plus ou moins insulaires d'Afrique (Maurice, Réunion), d'Asie (Taiwan, Singapour, Hong Kong, Malaisie, Corée du Sud), d'Océanie (îles Fidji) et d'Amérique (Porto Rico, Trinidad et Tobago, Guyane britannique). La vague avait ensuite, dans les années soixante/soixante-dix, atteint les pays côtiers (Costa Rica, Panama, Rép. Dominicaine, Brésil, Colombie, Venezuela, Thaïlande, Philippines, Corée du Nord, Inde, Chine, Egypte, Tunisie). Dans les années soixante-dix/quatre-vingt, ce fut le tour des pays où l'on pensait que la pauvreté et la religion constituaient des obstacles infranchissables: Indonésie, Viêt-nam, Pérou, Maroc, Mexique, Equateur, Salvador, Paraguay...Depuis 1980, les «pays longtemps considérés comme des bastions de résistance à la modernité », résistance signifiée par la forte fécondité, ont rejoint le peloton: Bolivie, Guatemala, Mongolie, Irak, Qatar, Algérie et quelques pays de l'Afrique sub-saharienne (Zimbabwe, Botswana, Swaziland, Kenya). Les années soixante-dix ont vu arriver quelques autres pays du Proche-Orient et de l'Afrique sub-saharienne : Iran, Jordanie, Syrie, Lesotho, Namibie, Tanzanie, Zambie, Cameroun, Ghana, Gambie, Sénégal,
12 La descendance finale est le nombre moyen d'enfant (s) que les femmes qui ont atteint l'âge de 50 ans mettraient au monde, si elles devaient être soumises aux conditions de fécondité d'une génération donnée. C'est un indice longitudinal. Il mesure l'intensité de la fécondité dans une génération. Il a la faiblesse de mélanger les années et n'est pas toujours facile à obtenir. 13 Le seuil de remplacement est le nombre moyen d'enfants nécessaire pour qu'une fille remplace une mère. Il est de l'ordre de 2,1 enfants par femme tenant compte des conditions actuelles de mortalité et du fait qu'il naît toujours 103 garçons pour 100 filles. 14 D. TABUTIN,« Un demi-siècle de transitions démographiques dans les régions du Sud », in D. TABUTIN,TH. EGGERICKX C. COURBIN, éds., Transitions dé1110graphiqlleset sociétés, et Chaire Quetelet 1992, Louvain-la-NeuvejParis, AcademiajL'Harmattan, 1995, p. 49. 15 J.- C. CHESNAIS,La transition dé1l1ographique.Trente ans de bOllleverSel1lents(1965-1995), op. cit., p. 15-19.

26

et

Nigeria. Si exception «notable» il y a encore, elle ne concerne plus que quelques rares pays de la péninsule arabique (Arabie Saoudite, Oman, Yémen). L'indice synthétique de fécondité 2007 le confirme16. Regardons cela en détail, région par région:

Hormis la polémique sur la qualité des données17, l'évaluation statistique différentielle des niveaux de fécondité entre les phases 1 (1986/1989), 2 (1990/1992) et 3 (1993/98) des Enquêtes Démographiques et de Santé (EDS), il apparaît qu'en Afrique sub-saharienne la baisse de la fécondité enregistrée est assez significative pour être soulignée18: une réduction de 20 à 45 Ok(3 enfants par femme en moyenne), largement audessus du niveau conventionnel de 10 % indiquant l'irréversibilité de la transition de la fécondité. Cette vérité est, certes, marquée par une grande hétérogénéité des situations transitionnelles, variant de 4,3 enfants par femme au Zimbabwe à 7,5 enfants par femme au Niger. A suivre l'évolution de l'indice synthétique de fécondité, les pays peuvent être classés selon qu'ils sont en transition avancée (Zimbabwe, Kenya), transition modérée (Botswana, Soudan, Cameroun, Sénégal, Tanzanie, Comores, Rép. Centrafricaine...), transition amorcée (Nigeria, Madagascar, Burkina Faso...) ou transition bloquée (Niger). Le Zimbabwe est passé de 5,3 enfants par femme en 1988/89 à 4,3 en 1994 et à 3,2 en 2007, le Kenya de 7,9 en 1977/78 à 5,5 en 1993 et à 4,9 en 2007, la Côte-d'Ivoire de 7,4 en 1980/1981 à 5,7 en 1994 et à 4,5 en 2007, le Sénégal de 7,1 en 1978 à 6,6 en 1986, 6,0 en 1992/93, 5,7 en 1997 et 4,5 en 2007, ... Quant à certains pays de l'Afrique du Nord comme la Tunisie, le Maroc et l'Egypte, ils poursuivent leur baisse de fécondité avec beaucoup de détermination. L'indice synthétique de fécondité du Maroc, par exemple, après avoir baissé de 1,5 enfant par femme de 1962 à 1984, est arrivé à perdre 2,2 enfants par femme de 1982 à 1994. Le pays comptait 2,5 enfants par femme en 2007, un peu plus que la Tunisie qui était à 1,8 et un peu moins que l'Egypte qui avait 3 enfants par femme (3,6 enfants par femme en 2003)19. - L'Asie du Sud-Est Elle connaît une chute d'autant plus impressionnante qu'elle a été très rapide. Ses 2,3 enfants par femme en 2007 (3,2 en 1997) ne sauraient cacher la diversité des situations et des niveaux de transition de la fécondité. Si la
16 Cf. FNUAP, Etat de la population mondiale 2007, indicateurs démographiques, sociaux et économiques. 17 D. THOMASand I. MUVANDI, «The demographic transition in southern africa: another look at the evidence from Botswana and Zimbabwe », Population and Develop,nent Revie'lv, n° 2, 1994, p. 185-207. 18 J. C. CALDWELL,I. O. ORUBULOYE and P. CALDWELL,« Fertility decline in Africa. A new type of transition», Population and Develop,nent Review, n° 18, 1992, p. 211-242; TH. LOCOH, «Baisse de la fécondité: la fin de l'exception africaine », op. cit., D. TABUTIN, B. SHOUMAKER,« La démographie de l'Afrique au sud du Sahara des années 1950 aux années 2000. Synthèse des changements et bilan statistique », Population, 59 (3-4), 2004, p. 521-622. 19 Pour l'évolution jusqu'en 2003, lire B. FATIMA,Fécondité et santé reproductive au Maroc: approche offre-delnande de la dynal1zique de la pratique contraceptive, Louvain-la-Neuve, Bruylant-Academia, 2003.

- L'Afrique

Etat et le devenir de la

27

Thaïlande, par exemple, est passée de 5,5 enfants en moyenne par femme en 1970 à 2,3 en 1990, à 1,9 en 1997 et à 1,8 en 2007, le Laos est encore à 4,3 enfants par femme en 2007 (6,1 en 1997). Le Cambodge est à 3,7 (5,8 en 1997), le Viêtnam à 2,1 (3,1 en 1997) et l'Indonésie à 2,2 (2,9 en 1997). Les Philippines sont à 2,8 enfants par femme (4,len 1997). - L'Asie du Centre-Sud En dehors de l'Afghanistan où l'indice synthétique de fécondité est passé de 6,9 enfants par femme en 1997 à 7,1 en 2007, tous les autres pays ont moins de 4 enfants par femme20. Le Pakistan est passé de 5,6 enfants par femme en 1997 à 3,7 en 2007. Le Bangladesh est aujourdh'ui à 2,9 (3,6 enfants par femme en 1997), l'Inde à 2,7 (3,5 en 1997), le Sri Lanka à 1,8 (2,3 en 1997). - L'Amérique Latine et Centrale Leur situation démographique est un peu plus proche de l'Asie du SudEst ou de l'Afrique du Nord que de l'Afrique sub-saharienne. Entre les pays qui ont terminé ou sont en train de terminer leur transition démographique (Cuba, Argentine, Uruguay) et ceux qui commencent à peine (Haïti, Guatemala), les situations sont des plus diverses. La région peut être divisée plus ou moins en 5 groupes de transition. Transition précoce: les pays qui avaient commencé leur transition démographique avant 1950, notamment l'Uruguay et l'Argentine, passant respectivement de 2,7 et 3,2 enfants par femme en 1950-1955 à 2,4 et 2,6 enfants par femme en 1995-2000 (2,22 et 2,25 en 2007). Transition complète: avec Cuba et le Chili, le premier passant de 4,1 enfants par femme à 1,6 et le second de 5,0 à 1,9 enfant par femme. Transition avancée: le plus grand nombre de pays, divisés entre ceux qui étaient passés de plus de 6,5 enfants par femme à entre 3,5 et 4,0 enfants par femme en 1997 et ont aujour'hui entre 2,5 et 2,1 enfants par femme (Venezuela, Pérou, Rép. Dominicaine, Salvador, Equateur, Mexique) et ceux qui avaient en 1997 entre 3 et 3,5 enfants par femme et sont aujourd'hui à moins 2 enfants par femme. Transition tardive: la baisse est récente mais aussi vigoureuse qu'ailleurs, passant de 6,5 à plus de 5,"0enfants par femme en 1997 à au moins 3 enfants par femme (Paraguay/3,5, Bolivie/3,5, Nicaragua/2,9 et Honduras/3,3 en 2007). Transition amorcée: passant de 6,5 à 6,0 enfants par femme en 1997 et 4 en 2007 (Guatemala/4,2, Haïti/3,6). Pour tout dire, malgré la différence de vitesse de la baisse de fécondité entre pays, on peut affirmer que le déclin de la fécondité amorcé pendant la deuxième moitié des années soixante poursuit inexorablement son chemin. Dans les pays où la baisse de la fécondité avait été lente, à l'exemple du Brésil et du Mexique, la fécondité connaît une chute vertigineuse depuis 1980. Le Brésil est passé de 4,3 enfants par femme en 1975-1980 à 2,3 en 1995-2000 (2,2 en 2007). Le cas du Mexique est plus que spectaculaire: de 7,0 enfants par femme en 1955-1960, 5,3 en 1975-1980, le pays est rapidement arrivé à 2,1 enfants par femme.

20 Lire J. VERON, « La démographie
Synthèse des changements

de l'Asie du sud des années 1950 aux années 2000.
», Populatioll, na 1, 2008, p. 7-92.

et bilan statistique

28

Ethique et démographie

Occidentale et Méridionale La moyenne de 1,5 enfant par femme pour l'Europe occidentale et 1,3 pour l'Europe Méridionale, en 2007, traduit indiscutablement la réalité de la baisse séculaire de la fécondité, devenue vertigineuse depuis 1970. C'est plus perceptible encore dès que l'on suit l'évolution de l'indicateur conjoncturel de fécondité (nombre moyen d'enfants par femme) dans plusieurs pays occidentaux de 1970 à 200021. Prenons le cas des pays de l'Union européenne: au-delà de l'amorce du redressement de l'indicateur conjoncturel de fécondité observée en 1999 et confirmée en 2000 (une petite augmentation de 3 centièmes pour s'établir à 1,5 enfant par femme en 2000), la baisse de la natalité se poursuit, notamment dans les pays tels que la Finlande (moins 1 centième) et le Royaume-Uni (moins 3 centièmes). Dans les trois pays méditerranéens qui se distinguent par leur faible fécondité (Espagne, Grèce et Italie), l'indicateur oscille autour de 1,3 enfant par femme (1,3 en Espagne, 1,25 en Grèce et 1,3 en Italie). L'Espagne et l'Italie restent les pays de l'Europe de l'Ouest de tradition catholique où la baisse de la fécondité est la plus spectaculaire, passant respectivement de 2,88 enfants par femme (Espagne) et de 2,43 (Italie) en 1970 à 1,16 pour le premier et à 1,20 pour le second en 1998. En l'an 2000, ils ont partagé le record mondial de l'indicateur de fécondité le plus bas avec la Bulgarie (1,26), la République Tchèque (1,14), la Russie (1,21), la Lettonie (1,24), la Lituanie (1,27) et l'Arménie (1,11). En Allemagne, un autre pays de basse fécondité22, l'indicateur est stable depuis 1998 (1,3), et cela malgré le nombre croissant de rapatriés des anciens pays communistes où l'émigration allemande fut très encouragée au XVIIIèmeet au XIXèmesiècle (Russie, Kazakhstan, Rép. Tchèque, Hongrie, Pologne, Roumanie) et malgré la réunification scellée en 1990 avec la République Démocratique Allemande. Notons que l'Allemagne fédérale a tenu le record mondial de la sous-fécondité en 1985, avec 1,37 enfant par femme. Bref, si l'intensité du redressement de la fécondité ne devient pas plus importante, si la baisse de l'indice synthétique de fécondité se poursuit et affecte sérieusement la fécondité des générations (la descendance finale)23, la situation de l'Espagne (1,18 ISF) en 1995 ou de l'Italie à la même date (1,20 ISF), avec plus de personnes âgées de 65 ans et plus que des jeunes de moins de 15 ans, sera commune à beaucoup de pays européens. - Les autres pays développés A l'exception des Etats-Unis

-L'Europe

et de la Nouvelle-Zélande

qui sont

respectivement autour de 2 enfants par femme (2,13 en 2000 et 2 en 2007
pour les USA, ayant eu 2,48 en 1970, 2,02 en 1995 et 2,06 en 1998; 2,00 en
21 J.-P. SARDON,« Evolution démographique récente des pays développés », Population, n° 1,2002, p. 123-170 (voire tab!. p. 148-149). 22 H. UTERWEDDE,«Une démographie inquiétante en Allemagne », La Croix, 11/5/2004, p. 25. 23 A l'exception de l'Irlande où la descendance finale de la génération 1964 est supérieure à 2 enfants par femme (2,21 précisément) et de l'Islande où celle de la génération 1965 est de 2,32, les deux pays ayant tardivement amorcé la baisse de leur fécondité, parmi les pays européens, c'est en Norvège que la descendance finale de la génération 1965 est aujourd'hui la plus élevée, 2,07 enfants par femme. Lire J.-P. SARDON, «Evolution démographique récente des pays développés », op. cit., p. 131.

Etat et le devenir de la

29

1999 et 1,95 en 2007 pour la Nouvelle-Zélande, ayant eu 3,16 en 1970,1,99en 1995, 1,92 en 1998), le niveau de fécondité en dessous du seuil de remplacement est le propre de tous les pays développés. Le Japon est passé de 3,6 enfants par femme en 1950 à 2,13 en 1970, 1,42 en 1995, 1,38 en 1998, 1,41 en 2000 et 1,3 en 2007; le Canada de 3,3 enfants par femme en 1950 à 2,36 en 1970, 1,62 en 1995 et 1,4 en 2007, soit une chute de plus de 55 ok,avec une disparité énorme entre les régions. Aux Etats-Unis, de 1989 à 1995, la fécondité a oscillé autour de valeurs un peu au-dessus de 2 enfants par femmes, l'apport le plus important venant de la fécondité des femmes de 20 à 30 ans (55 ok en 1995), parmi lesquelles une forte proportion de femmes non mariées (importance de la fécondité illégitime). «Toutefois, une très forte variabilité subsiste entre groupes raciaux/ ethniques: la fécondité des Hispaniques dépasse 3.0, celle des Noires est supérieure à 2.0, celle des Amérindiennes est légèrement supérieure à 2.0 tandis que celle des femmes originaires d'Asie/des îles du Pacifique et des Blanches d'origine non hispanique est légèrement inférieure à 2.0 »24. Comment tout cela s'explique-t-il ? Quels en sont les enjeux et les défis? Sans reprendre systématiquement les différentes approches économiques de la fécondité mettant l'accent sur le statut économique de l'enfant25, nous allons essayer, au premier chapitre, d'établir pour chaque région, et selon son contexte socio-démographique spécifique, ce qui nous semble être la base théorique du postulat explicatif le plus signifiant. Aujourd'hui, les approches explicatives de la baisse de la fécondité insistent plus sur le côté
«

pluri-dimensionnel » de la transition que sur son aspect diachronique. Les

explications sont multiples, parfois même contradictoires ou paradoxales. Etant donné que certains démographes préfèrent parler de théories de la transition démographique au pluriel plutôt que de théorie au singulier26, nous essaye-rons d'y voir clair en précisant le sens et le non-sens de la théorie de la tran-sition démographique. Le deuxième et le troisième chapitres seront respec-tivement une analyse des conséquences et des défis relatifs à la croissance démographique et à la baisse de la fécondité. Dans le premier cas, nous discuterons de l'impact de la croissance démographique sur le dévelop-pement et l'environnement. Dans le second cas, nous nous situerons face au vieillissement démographique de la population des régions
24 S. P. MORGAN, La fécondité aux Etats-Unis: «
caractéristiques actuelles et tendances

futures », in NATIONS UNIES, Fécolldité ell dessous dUlliveall de relnplacelnellt, op. cit., p. 410. 25 F. BEZY, Détnographie et sOlls-développel1lellt : Propos allti-111althusiells, Louvain, Institut des sciences politiques et sociales, 1974, p. 20-24.

26 V. PICHÉ ETJ. POIRIER,« Divergences
transition démographique

et convergences

dans les discours et théories de la
p.111-

», in D. TABUTIN, T. EGGERICKX et C. GOURBIN, op. cit.,

127.

30

et

développées compenser.

et verrons

si l'apport

migratoire

ne peut

pas venir le

Chapitre Les hypothèses

1

explicatives de la baisse de la fécondité

En comparant la baisse de la fécondité dans les pays en développement à celle des pays développés, le rapprochement des indices laisse voir qu'elle est plus rapide dans les premiers que dans les seconds. Depuis 1970, elle est si rapide dans les pays en développement que l'écart avec les pays développés s'est énormément réduit, au point qu'il est devenu obsolète de parler de «deux régimes démographiques distincts» comme dans les années soixante. Comme nous l'avions déjà montré sur le tableau 3 (p. 18), les pays en développement sont passés de 6,08 enfants par femme en 1950 à 3,30 enfants en 1995, soit une baisse de 2,78 enfants par femme. Dans cet ensemble, certains pays comme la Thaïlande, les deux Corées, Taiwan... sont tombés en dessous du seuil de remplacement des générations deux fois plus rapidement que beaucoup de pays développés (en moins de 30 ans). Ceux-ci sont passés de 2,77 enfants par femme en 1950-1960 à 1,60 enfant par femme en 1997, soit une diminution de 1,09 enfant par femme. L'ensemble du monde est passé de 4,96 enfants par femme en 1950-1960

à 2,90 enfants en 1997,soit une réduction de 2 enfants par femme. « Le babyboom mondial sera en tout cas bientôt derrière nous, puisque le nombre annuel de naissances mondial, qui était de 110 millions en 1960-1965, et atteignait environ 140 millions en 1990-1995 ne devrait plus guère croître et pourrait même diminuer à moins de 120 millions dans l'hypothèse basse des Nations Unies, vers la période 2010-2015 »1. A l'allure où va la baisse de la fécondité, il faut s'attendre à ce que tous les pays se retrouvent en dessous du seuil de remplacement. La route sera sans doute longue et semée de multiples retournements pour certaines régions et certains pays en développement.

1.1 L'Mrique
Si le déclin de la fécondité se poursuit dans certains pays comme la Tunisie, le Maroc, l'Egypte, le Zimbabwe, le Botswana, le Kenya et l'lIe Maurice, l'Afrique reste encore la région où le nombre d'enfants par femme est le plus élevé du monde (5,8 enfants par femme en 1990-1995; 4,7 en 2007). Les pays comme le Bénin/5,4, le Niger/7,5, le Mali/6,6, l'Ouganda/7,1, le Nigeria/5,3, la Zambie/5,2, le Burundi/6,8, le Burkina Faso/6,3, la Sierra Leone/6,4, la République Démocratique du Congo/6,3 ..., pour ne citer qu'eux, comptent encore en 2007 plus de 6 enfants par femme. Les milieux ruraux et urbains de la République Démocratique du Congo, par exemple, n'ont pas un grand écart de fécondité. Selon l'Enquête nationale sur la situation des enfants et des femmes, MICS 2/2001, le nombre d'enfants par femme était respectivement de 7,4 (rural) et 6,3 (urbain)2. La dernière enquête EDS-RDC 2007 montre une légère évolution de la fécondité selon le milieu de résidence
1 J.- C. CHESNAIS, La transition dé1llographique. Trente ails de bouleverselnents et des fel1unes, MICS (1965-1995), 2/2001. op.

eit., p. 9.
2 UNICEF, Enquête nationale sur la situatio1l des enfants d'analyse, Kinshasa, Unicef, 2002. Rapport

32

Ethique et démographie

(urbain, rural)3: 7 enfants par femme en zone rurale contre 5,4 en milieu urbain. En gros, la demande d'enfants est toujours aussi forte et ne souffre pas d'une forte différence selon les lieux de résidence, le niveau d'instruction ou la profession de la femme. Pour R. A. Easterlin et E. M. Crimmins, par exemple4, la persistance de la forte fécondité dans beaucoup de pays de l'Afrique sub-saharienne serait l'une des conséquences les plus évidentes de la crise économique qui sévit dans ces pays depuis plusieurs années déjà. Leur argument, forgé à partir de techniques d'analyse des interdépendances, se base sur le modèle classique de la transition démographique suivant lequel le niveau de fécondité de chaque pays est en relation inverse avec son niveau de modernisation. En améliorant significativement les conditions de vie de la population, aussi bien en ville qu'à la campagne, en favorisant l'émancipation de la femme par l'instruction et le travail salarié, en augmentant le coût des enfants par rapport aux bénéfices espérés d'eux (scolarisation, charges économiques), en diminuant la mortalité infantile et maternelle, en augmentant l'âge au mariage (changement de modèle de nuptialité), la modernisation pèserait de tout son poids sur les valeurs et les normes en matière de fécondité. Ils prennent en exemple les pays comme le Maroc, l'Egypte, le Kenya, le Botswana et le Zimbabwe, où la poursuite soutenue du déclin de la fécondité est, semble-t-il, fortement déterminée par l'amélioration des conditions socio-économiques. Dans ces pays, aussi bien en ville qu'à la campagne, la mortalité infantile est en baisse (41 pour mille pour le Botswana, 53 pour le Zimbabwe, 62 pour l'Egypte, le Maroc et le Kenya en 1997). Les niveaux d'instruction (spécifiquement le niveau de l'instruction ou de l'éducation de la mère), d'industrialisation et le niveau de vie sont en croissance soutenue. L'indice du développement humain (IDH) de ces pays est plus élevé que pour les autres: 0,552 pour le Botswana, 0,398 pour le Zimbabwe et 0,369 pour le Kenya. Il apparaît ainsi que si l'Afrique subsaharienne reste la région la plus féconde, c'est aussi celle où le taux de mortalité infantile est encore le plus élevé, où l'espérance de vie est la plus faible, l'indicateur du développement humain le plus bas, la proportion de la population dans l'agriculture la plus élevée, bref la région la moins développée du monde. Il y aurait, à en croire ces tendances, une relation entre pauvreté et nombre élevé d'enfants. D'autres démographes, à l'exemple de K. Oosthuize, pensent que la forte fécondité africaine tient surtout au manque d'empressement des responsables politiques à mettre en œuvre des politiques de population efficaces5. Selon eux, pro-natalistes par conviction ou par peur d'aller contre ce qui serait le fondement même de leurs valeurs sociales, les responsables politiques africains n'ont jamais eu l'ardeur des gouvernants du Mexique, de l'Inde, de l'Indonésie ou de la Thaïlande pour satisfaire la demande
3 MINISTÈRE DU PLAN, Enquête délnographique et de santé, EDS-RDC 2007, Rapport préliminaire, décembre 2007. 4 R. A EASTERLINet E. M. CRIMMINS, The fertilihj revolution. A supply-de111and analysis, Chicago and London, The University of Chicago, 1985. 5 K. OOSTHUIZEN,«Similarities and differences between the fertility decline in Europe and the emerging fertility decline in sub-saharan Africa », in Congrès international de la population, Beijing, 11-17 octobre 1997, vol. 3, Liège, UIESP, 1997, p. 1083.

33

potentielle de contraception, ce que confirment les EDS 1 et 2 organisées dans plusieurs pays africains. On y lit que même s'il est indispensable d'augmenter les chances de survie des enfants (faire baisser le taux de mortalité infantile), d'améliorer le statut des femmes grâce à l'instruction et le niveau de vie de la population moyennant un minimum de croissance économique, on devrait tout faire pour augmenter le taux de prévalence contraceptive. Que dire de ces deux hypothèses explicatives? 1.1.1 Hypothèse 1 Elle postule une corrélation négative entre pauvreté et fécondité, aussi bien au niveau macro que micro. Le nombre élevé d'enfants serait le fait de la pauvreté. Qu'est-ce que cela veut dire? Au niveau micro, c'est-à-dire des ménages ou des femmes prises individuellement, les pauvres ont-ils beaucoup d'enfants parce qu'ils sont pauvres ou sont-ils pauvres parce qu'ils ont beaucoup d'enfants? La pauvreté en tant que telle est-elle « cause» ou « conséquence» de la forte fécondité? Les études qui se sont portées sur cette problématique sont si peu nombreuses, si partielles et si contradictoires (6 études dont 2 sur l'Afrique francophone, réalisées entre 1950 et 1960)6, les contextes sont si dissemblables et les indicateurs de mesure du niveau de vie et de pauvreté si variés et parfois si divergents7, qu'il ne doit pas être facile de déterminer le genre de relation existant entre pauvreté et fécondité. B. Schoumaker et D. Tabutin ont montré comment, à ce sujet, on peut aller de l'absence de relation à une relation fortement négative, en passant par une relation plutôt positive, légèrement négative et en J-inversé8. Bref, il y a tellement de diversités de situations, de facteurs explicatifs, que rien n'est bien clair ni bien simple. Même si généralement il est admis que la pauvreté entraîne une forte fécondité, plusieurs auteurs continuent de contester le caractère causal de cette relation (G. Rodgers, 1984; N. Krishnaji, 1992)9. Au niveau agrégé, les études qui ont été menées ici et là dégagent assez clairement les limites de l'interprétation causale. C'est le cas de la recherche menée par N. Cook dans 15 Etats indiens, entre 1961 et 1992. La conclusion est sans appel: le taux d'accroissement démographique n'est pas seulement la cause de la pauvreté, mais il n'a pas d'impact positif sur les différents niveaux de pauvretélO. C'est aussi la conclusion à laquelle sont arrivés Th. Locoh et plusieurs autres chercheurs du CEPED pour ce qui concerne l'Afrique sub-saharienne11. De son côté, A. Madison, en suivant l'évolution
6 B. Schoumaker et D. Tabutin, Relations entre pauvreté et fécondité dans les pays du Sud. Connaissances, lnéthodologie et illustration, Document de travail n° 2, SPED, Université catholique de Louvain, 1999, p. 3.

7 B.SCHOUMAKER, « Indicateurs de niveau de vie et mesure de la relation entre pauvreté et
fécondité. L'exemple de l'Afrique du Sud », Population, n° 6, 1999, p. 963-992.
8 B. SCHOUMAKER et D. T ABUTIN, op. cit., p. 6. 9 N. KRIsHNAJI, "Poverty and Family size", Social Scientist, vol. 9, n° 4, 1980, p. 22-35; ROGERS G., Poverhj and Population: Approaches and Evidence, Geneva, ILO, 1984. 10 N. COOK, «Population and poverty in classical theory: testing a structural model for India », Population Studies, n° 50, 1996, p. 173-185.

Il TH. LocOH,

«

Paupérisation

et transition

démographique

en Afrique sub-saharienne

»,

in D. TABUTIN, T. EGGERICKX, C. GOURBIN, op. cit., p. 381-400; Crise et population en Afrique. Crises éconolniques, politiques

J. COUSSY , J. VALLIN, éds., d'ajustelnent et dynal11ique

34

et

du PIB par tête et de la fécondité de 10 pays d'Asie et d'Afrique12, n'a trouvé aucune corrélation significative entre les niveaux de PIB/tête et de la fécondité, aussi bien pour la première période que pour la seconde. Sur le tableau ci-dessous qu'il avait dressé, on voit par exemple qu'au Ghana et en Côte-d'Ivoire la baisse de la fécondité n'est pas du tout en relation avec l'évolution du PIB. Celui du Ghana est en net recul (-16 0/0),ce qui n'a pas empêché la fécondité de baisser, comme en Côte-d'Ivoire où le PIB est en hausse de 32 %. L'exemple des pays asiatiques comme le Bangladesh, l'Indonésie ou le Sri Lanka et ceux de l'Amérique latine qui connaissent une baisse importante de la fécondité sans recul de la pauvreté, ni évolution des structures familiales, ni amélioration du statut social des femmes par l'instruction et l'activité professionnelle, renforce cette appréhension.
Tableau 2 : Evolution du PIB/tête et de la fécondité Pays Bangladesh Congo (R.D.) Côte d'Ivoire Ethiopie Ghana Kenya Maroc Myanmar Philippines Tanzanie
Source:

PIB/habitants en $ 1950 1992 551 636 859 277 1193 609 1611 393 1293 427 720 353 1134 300 1007 1055 2327 748 2213 601
des Nations Unies.

ISF 1950-55 6,66 6,00 6,90 7,15 6,90 7,51 7,17 6,00 7,29 6,74 1990-95 3,40 6,70 5,70 7,00 5,70 5,40 3,75 3,60 4,00 5,90

MADISON, 1995 et estimation

C'est ce que M.-E. Cosio-Zavala appelle «transition de pauvreté» ou « malthusianisme de la pauvreté »13, quand la fécondité commence à baisser sous l'effet de la pauvreté, du chômage et de la baisse du niveau de vie. Il y a tellement de variables intervenant dans la relation entre la fécondité et la pauvreté que l'on ne peut pas, à partir d'un raisonnement en termes de relations bivariées (pauvreté/fécondité ou niveau de

vie/fécondité), conclure que la pauvreté a un

«

effet pur» sur la fécondité.

Certes, la baisse de la fécondité a une incidence sur le niveau de vie des individus et des ménages. Ayant moins d'enfants, les parents ont plus de moyens pour les élever, les nourrir, les scolariser et les soigner, mais cela ne

signifie pas pour autant qu'une

«

fécondité élevée cause la pauvreté ».

En vérité, il n'y a rien d'automatique, de rapidement généralisable, aussi bien au niveau individuel qu'au niveau agrégé. Sans une réelle et efficace politique de lutte contre la pauvreté, sans une ferme volonté de réduire les
dé111ographique, Paris, CEPED, 1996; F. GENDREAU, E. LUCAS, éds., Crises, pauvreté et changelnents dé1110graphiques dans les pays du Sud, Paris, ESTEM et UREF, 1998. 12 A. MADISON, L'éconol11Ïe Inondiale 1820-1992. Analyse et statistiques, Paris, OCDE, 1995. 13 M.-E., COSIO-ZAVALA, Changelnents de la fécondité au Mexique et politiques de population, Paris, L'Harmattan, 1994.

Hypothèses explicatives

35

inégalités, diminuer le nombre de pauvres par la limitation des naissances ne fera jamais augmenter le revenu par tête ou le niveau économique des ménages. Dans la mesure où la pauvreté n'est pas avant tout un état mais un processus d'exclusion sociale nourri par les inégalités structurelles, la lutte contre la pauvreté ne peut pas simplement revenir à un combat contre la fécon-dité et les symptômes les plus visibles de ce processus (analphabétisme, malnutrition, insalubrité des logements, manque d'accès à l'eau potable, privation de liberté individuelle, exploitation, etc...). Pour porter des fruits, elle doit s'attaquer aux causes systémiques et structurelles les plus importantes de la pauvreté (mauvaise régulation du système économique, mauvaise politique de développement, non-accès aux ressources, rapports de pouvoirs internes et internationaux, ...)14. y aurait-il au moins une relation de cause à effet entre un grand nombre d'enfants et la morbidité ou la mortalité infantile et maternelle? A la suite

de la Conférence Internationale sur

«

l'amélioration de la santé des femmes

et des enfants au moyen de la planification familiale» qui a été organisée à Nairobi en 1987 par l'UNICEF, le PNUD, le FNUAP, l'OMS, la Banque mondiale et l'IPP, les résultats des EDS, organisées dans beaucoup de pays africains15, montrent qu'avec un petit nombre d'enfants, le bien-être de la femme et le revenu de la famille ne peuvent qu'augmenter, la santé des enfants et des femmes ne peut que s'améliorer, entraînant du coup moins de morbidité ou de mortalité infantile et maternelle. Il faut dire qu'à ce sujet les études sont, encore une fois, contradictoires. En effet, si certaines ne trouvent pas de corrélation entre la taille de la famille et la survie des nouveau-nés et des enfants en bas âge ou la santé de la mère16, d'autres continuent d'affirmer qu'un taux élevé de fécondité nuit à la santé des enfants et des femmes17. En septembre 1997, une enquête de l'Organisation américaine PAl (Population Action International) avait établi que l'âge de la mère, l'intervalle intergénésique court et les naissances de rang élevé (4 et plus) étaient des facteurs notables de risque pour la santé des femmes et des enfants. Et c'est pourquoi le planning familial était «l'un des investissements les moins coûteux et les plus efficaces pour améliorer la santé des femmes et des enfants et contribuer au développement d'un pays »18.

14 BANQUEMONDIALE, Rapport sur le développellzent dans le 1110nde 2000/2001. COlnbattre la pauvreté, Paris, Edit. ESKA,2001. 1512 pays dans la phase 1/1986-1990, Il pays dans la phase 2/1990-1993 et 9 pays dans la phase 3/1993-1995. 16 G. SIMMONSet al., « Post-neonatal mortality in rural India: implications of an economic model », Demography, n° 3, 1982, p. 371-389 ; R. ANKER et J. KNOWLES,Population growth, employ,nent, and econol1lÏc-delnographic interactions in Kenya, New York, St Martin's Press, 1983. 17 J. A. FORTNEY,« The importance of family planning in reducing maternal mortality », Studies Ùl Fal1zily Planning, n° 2, 1987, p. 109-114; M. POTTS et S. THAPA, La survie des enfants. Le rôle de la planification falniliale, édit. Révisée et traduite de l'anglais, New York, Family Health International, déco 1991. 18 « La maîtrise de la fécondité sauve la vie des femmes et des enfants », Cf. Equilibre et Populations, n° 33, sept. 1997, p. 8. Le groupe d'experts réunis en 1992 par les Nations Unies pour préparer la Conférence du Caire l'avait déjà affirmé, Cf. NATIONS UNIES, Bulletin délnographique des Nations Unies, 34/35-1993, New York, Nations unies, 1994, p. 112.

36

Ethique et démographie

S'il est certain que la planification familiale permet d'espacer les naissances et de ce fait d'améliorer indirectement la santé de la mère et la survie infantile et juvénile, les déterminants majeurs de la santé infantile et maternelle sont dans les politiques de soins de santé primaire et maternelle et dans les aspects les plus immédiats du développement socio-économique: accès à l'eau potable, couverture vaccinale, protection maternelle et infantile, programmes nutritionnels, etc... L'effectivité des risques pour la santé des mères et des enfants (taux de morbidité et de mortalité) est plus dépendante du système de soins préventifs et curatifs que du seul espacement des naissances et du nombre de naissances ou de naissances très rapprochées.

Comme le demandait H. Gérard, « dans les situations extrêmes de pauvreté
de la majorité des populations du Sud, croit-on vraiment qu'avoir seulement moins d'enfants et de manière moins rapprochée va sensiblement modifier les conditions de la vie quotidienne et donc la santé des mères et des enfants ?»19.Le recours aux méthodes efficaces de planification familiale, s'il peut écarter le risque de grossesse ou en réduire considérablement le nombre, ne saura jamais à lui seul parer au faible niveau d'instruction des mères, au manque d'hygiène et d'équipements sanitaires, aux déficits nutritionnels (anémie nutritionnelle), à l'absence de soins prénatals, au manque d'obstétriciens qualifiés et à l'inefficacité des politiques de santé à l'origine de la mortalité périnatale et maternelle, de la mauvaise santé des femmes et de la malnutrition des enfants. Le petit calcul économique selon lequel «moins d'enfants égale plus de revenu et d'épargne par tête» suppose que l'on ne vit pas déjà dans la pauvreté et que la situation économique globale est bonne, ce qui relativise la force de la corrélation significative entre la planification familiale et les indices de mortalité infantile. Plusieurs études de cas, à l'exemple de celle menée dans le village de Kénéba en Gambie (1975-1982), ont montré qu'un système de santé de soins préventifs et curatifs pouvait à lui seul (sans apports des paramètres socio-économiques) réduire jusqu'à plus de 80 °/0 le taux de mortalité infanto-juvénile et le risque maternel20. La vaccination, par exemple, arrive à prévenir environ 96 ok des cas cliniques et près de 100 ok des décès. L'impact démographique des campagnes de vaccination contre la rougeole entreprises au Sénégal en 1986, en Haïti en 1989 et au Bangladesh en 1990 est là pour stigmatiser le poids des politiques de santé publique (médecine préventive et curative, programmes de surveillance de la croissance, éducation sanitaire, assainissement des milieux de vie, bonne alimentation, allaitement au sein, ...) dans la détérioration de la santé des femmes et des enfants21. Par ailleurs, la relation causale entre la faible fécondité et le bien-être de la femme et de la famille n'est pas non plus évidente, ni au niveau
19 H. GÉRARD, «La planification familiale: de la causalité au pari systémique », in M. LORIAUX,éd., Populations et développe111ents: une approche globale et systél11ique, Louvain-LaNeuve/Paris, Academia-Bruylant/L'Harmattan, 1998, p. 362. 20 WH. LAMB et al., «Changes in maternal and child mortality rates in three isolated gambian villages over ten years », Lancet, vol. II, 1984, p. 912-914. 21 M. GARENNE, «Les politiques de santé publique et leur incidence démographique », in Délnographie : Analyse et synthèse. Causes et conséquences des évolutions délnographiques. Actes du Sél11inaire international 'DeI110graphy: Analysis and Synthesis', Sienne, Chartreuse de Pontignano, 22-24 avril 1996, vol. 3, Paris, CEPED, 1997, p. 237-269.

37

individuel ni au niveau collectif. Premièrement, il n'y a pas d'indicateurs objectifs pour mesurer le niveau d'une réalité aussi relative, contextuelle et complexe que le bien-être. Deuxièmement, le bien-être n'est pas que quantitatif ou économique (PIB en volume, confort matériel) mais aussi qualitatif ou non économique, donc non réductible à un indice économique et à une simple mesure de revenu22. Autrement dit, il ne se mesure pas qu'en termes « monétaires» ou socio-économiques (amélioration significative des conditions matérielles). Epistémologiquement dépendant

de l'idée du bien ou du

«

plaisir éprouvé» (même en se contentant de peu),

le bien-être est souvent appréhendé par rapport à la réalisation des valeurs définies par le contexte socioculturel dominant. La rationalité de faire ou ne pas faire un enfant, si rationalité il y a, n'est pas seulement dans les satisfactions individuelles immédiates que la fécondité ou l'infécondité apporte (point de vue du couple), mais aussi et surtout dans ce que le modèle socioculturel dominant met en jeu comme surcroît de vie, de valeur et de pouvoir23. Loin de n'être qu'un comportement physiologique de rapport sexuel et de fertilité, la fécondité est une histoire socioculturelle globale entre la vie et la mort, histoire dans laquelle sont pensés le fonctionnement, la continuité et la survie de la société concernée (point de vue de la collectivité). Comme le soutiennent R. Lesthaeghe et Y. Charbit, on ne peut comprendre la fécondité sans considérer le contexte sociétal de référence des individus (modèle familial, valeurs collectives, milieu social, conception de la paternité, de la maternité et de la filiation, signification de l'enfant, ...), c'est-à-dire la signification « macro-sociologique» à laquelle elle renvoie24. La fécondité est sous l'influence subtile des normes sociales ou des différents milieux sociologiques par lesquels l'individu est arrivé à construire son identité de femme ou d'homme. Elle est sociologiquement surdéterminée. Contrairement à l'hypothèse de base de la théorie micro-économique selon laquelle la fécondité est modelée par l'évolution des coûts/avantages des enfants, les motivations qui président aux décisions démographiques ne sont pas, donc, seulement économiques. Ainsi, quand on sait par exemple qu'en République Démocratique du Congo ou au Nigeria, comme ailleurs en Afrique sub-saharienne, une femme qui appartient au système de filiation matrilinéaire et qui n'a pas eu beaucoup d'enfants a l'impression profonde de ne pas avoir collaboré comme elle le devait au bien-être du groupe familial, on ne peut être surpris que l'indice synthétique de fécondité tourne autour de 6,5 et 7 enfants. Il en est de même de l'homme qui appartient au système de filiation patrilinéaire. Au niveau psycho-sociologique, l'un et l'autre, selon le système auquel ils
22 F. EBOUSSIBOULAGA,« Philosophie et bien-être », Revue de philosophie HEKINMA NA UKWEL, n° 9, sept. 2007, p. 89-97; J. F. DORTIERet R. PERSIAUX,« Les lois du Bonheur »,
Sciences Hll1naines, n° 184, juillet 2007, p. 30-38. 23 Lire A.-E. CALVÈS et D. MEEKERS, Statut lnatri1nonial et valeurs des enfants au ea1lzeroun, Paris, CEPED, Sept. 1997. 24 R. LESTHAEGHE, Reproduction and social organization in sub-saharan Africa, Berkeley, University Press, 1989, p. 556; Y. CHARBIT, «Théorie de la modernisation et interdisciplinarité: vers une démographie compréhensive», in D. T ABUTIN, C. GOURBIN, G. MASUY-STROOBANT et B. SCHOUMAKER, éds., Théories, paradiglnes et courants explicatifs en dé1nographie, Chaire Quetelet 1997, Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant, 1999, p. 324.

38

Ethique et démographie

appartiennent, ont l'impression d'avoir manqué à leur devoir vis-à-vis du lignage (reproduction biologique et sociale du lignage). Comme on peut le comprendre, dans une société où la réalisation de soi (bonheur individuel) se pense par rapport à la conscience de communauté (convivialité, solidarité, normes et valeurs d'existence sociale) par exemple, il n'est pas sûr que les conditions socio-économiques seules maximisent le bien-être25. La notion de bien-être s'avère complexe et relative. On ferait mieux de ne pas la simplifier trop rapidement et sans nuances. 1.1.2 Hypothèse 2 La deuxième hypothèse explicative de la forte fécondité africaine met l'accent sur la timidité des responsables politiques quand il s'agit de se déclarer publiquement en faveur d'une famille de petite dimension et de mettre en œuvre des politiques de population efficaces, notamment des mesures de limitation des naissances. Cette hypothèse a un préalable: de toutes les variables en relation avec les niveaux et les tendances de la fécondité (âge au premier mariage et à la première naissance, durée d'allaitement maternel, durée d'abstinence et d'insusceptibilité post-partum, intervalle intergénésique, prévalence contraceptive, ...), la prévalence contraceptive est la variable qui se montre la plus significativement corrélée avec les niveaux de fécondité. Or, l'Afrique est le continent où la prévalence contraceptive est la plus faible. Selon plusieurs enquêtes26, à l'exception du Zimbabwe (48,1 %), du Botswana (28,9 %), du Kenya (27,6 %), de la Namibie (26 Ok),du Rwanda (12,9 0/0),dans aucun pays la prévalence contraceptive n'a atteint 10 ok. Pour être précis, 69 % des pays de l'Afrique sub-saharienne ont une prévalence contraceptive inférieure à 10 Okau moment où l'Asie orientale est à 88 0/0,l'Asie du Sud-Est à 66 0/0,l'Amérique latine et les Caraïbes à 64 oket l'Asie du Sud à 34 0/027. En Afrique, le coefficient de variation de l'utilisation de la contraception entre pays, régions d'un même pays et différents milieux socioéconomiques, est le plus élevé du monde. Il n'est pas étonnant donc que les niveaux et les tendances de fécondité soient les plus élevés, que ce soient les pays à forte prévalence contraceptive qui aient les niveaux de fécondité les plus faibles (Namibie, Kenya, Zimbabwe, Botswana). Les pays qui ont une faible fécondité sans pour autant utiliser abondamment la contraception, comme le Cameroun, la Rép. Centrafricaine, le Soudan, le Togo, le Congo, sont ceux qui ont un taux très élevé de stérilité28. Mais pourquoi l'Afrique a-t-elle une faible utilisation de la contraception? Au Ghana, le seul pays de l'Afrique de l'Ouest où la prévalence contraceptive soit significative (10,1 0/0, EDS 93), bien que le
25 M. HEITZ, « L'évaluation du bien-être: la perspective d'Amartya Sen », Esprit, n° 250, février 1999, p. 28-45. Lire G. ROUSTANG,«Revoir nos critères de prospérité », Esprit, n° 250, op. cit., p. 46-60; L. et F. CAVALLI-SFORZA, a science du bonheur. Les raisons et les L valeurs de notre vie, Paris, Odile Jacob, 1998. 26 R. VALETTE,Le Catholicisme et la dé1110grapl1ie. glise, population 11londiale, contrôle des E naissances, Paris, Les Editions de l'Atelier, 1996, p. 54. 27 TH. LocOH,« La fécondité en Afrique Noire: un progrès rapide des connaissances mais un avenir difficile à discerner », Les dossiers du CEPED, n° 3, Paris, CEPED, 1988. 28 Cf. EDS respectifs: en 1998, par exemple, 5,5 % des Camerounaises en union âgées de 35-39 ans étaient stériles, 8 % des Centrafricaines âgées de 40-49 ans en 1994-95.

Hypothèses explicatives

39

programme de planification familiale remonte à 1969 et que la religion dominante (protestante) encourage le contrôle des naissances, 12 % des femmes se déclarent hostiles à la contraception, soit personnellement, soit sous l'influ-ence du conjoint ou de certains membres de la famille élargie, et plus encore quand il s'agit des méthodes définitives telles que la stérilisation féminine, la vasectomie et l'avortement. 40% des femmes considérées

souffrir d'un besoin non satisfait de planification familiale « n'en ont aucun
besoin réel et n'utiliseraient pas plus la contraception si elle était accessible. Seules 4°k des femmes interrogées parmi celles souffrant de ce prétendu besoin (moins de l°k de l'ensemble des ghanéennes) ont évoqué des raisons de coût ou de disponibilité »29. Ce n'est pas que les campagnes de planning familial ne soient pas assez vigoureuses ou que les femmes ne connaissent pas l'existence de la contraception moderne, mais elles préfèrent généralement utiliser les pratiques traditionnelles d'espacement des naissances, notamment l'allaitement maternel et l'abstinence sexuelle post-partum30. La preuve en est le long intervalle intergénésique, variant généralement entre deux et cinq ans. C'est ainsi qu'avec l'effritement des valeurs socioculturelles relatives aux interdits sexuels (réduction de la durée d'allaitement et de l'abstinence post-partum), la fécondité se retrouve parfois plus élevée en ville qu'à la campagne où se pratiquent encore les techniques traditionnelles d'espacement des naissances. Quant à la part de responsabilité des gouvernants, elle est bien moins un manque de dynamisme ou d'engagement politique devant le contexte socioculturel global fort nataliste de leurs sociétés qu'une conscience, nous semble-t-il, de la complexité de la question démographique en Afrique subsaharienne. Beaucoup de responsables politiques et d'experts démographes (à l'exception de ceux qui sont payés par le FNUAP) contestent le principe de la causalité unique selon lequel la croissance démographique est en soi la cause principale ou directe du sous-développement et de la persistance des crises et de la pauvreté en Afrique. Ils insistent sur trois écueils: - la complexité de la question du sous-développement: en relevant l'absence de corrélation linéaire entre croissance démographique et sous-dévelop29 N. PICARD-ToRTORICI,« Est-il rationnel
de faire des enfants? Pourquoi les Gabonaises sont-elles moins fécondes que les Ghanéennes? », in Clins d'œil de dél110graphes à l'Afrique et à M . François, Paris, CEPED, 1995, p. 174.

30 En Afrique, la durée d'allaitement tourne autour de 23 mois et l'infécondabilité postpartum autour de 20 mois. C'est bien au-delà de ce qui se pratique en Asie, en Amérique Latine et en Afrique du Nord. Dans un pays comme l'Ouganda, par exemple, avec un taux de prévalence contraceptive de 5 %, 83 % de la baisse de la fécondité sont à mettre sur le compte de l'infécondabilité post-partum. Même au Botswana, au Zimbabwe et au Kenya, le taux d'infécondabilité post-partum est plus élevé que celui de la contraception (60 % contre 32 % au Botswana, 50 % contre 39 % au Zimbabwe, 55 % contre 35 % au Kenya).

Bref, « dans tous les pays, quelle que soit l'étape de la transition, l'effet de l'infécondabilité
post-partum est important et explique au moins la moitié de l'écart entre la fécondité observée et la fécondité potentielle », Cf. GaRA MBOUP, «Evolution de la fécondité et de la planification familiale en Afrique anglophone », in Transitions de la fécondité et planification fal11iliale en Afrique, Séminaire international, Abidjan, 16-19 Mai 1995, Ors tom, 1995, p. 7 ; TH. LocOH, «Quelles politiques en matière de fécondité pour l'Afrique sub-saharienne? Leçons de 20 années de programmes de planning familial », in Maîtrise de la croissance dél110graphiqueet développel1lent en Afrique, Séminaire international Ensea-Orstom, Abidjan, du 26 au 29/11/1991, Paris, Ors tom édit., 1994, p. 279-280.

40

Ethique et démographie

pement ou pauvreté. Ils pensent que le problème du sous-développement de l'Afrique est plus politique et économique que démographique (cf. contextes politiques, options économiques, environnement international). Non seulement il est le résultat de l'injustice des relations économiques internationales ou du système économique de la colonisation, exclusivement basé sur l'exploitation des matières premières (économie de traite, un des plus grands maux dont souffre l'Afrique aujourd'hui)31, mais aussi et surtout le résultat du fait que le colonialisme européen n'avait pas doté l'Afrique sub-saharienne d'insfrastructures solides, ni de technologies industrielles performantes et d'une main-d'œuvre qualifiée, comme le fit le colonialisme japonais pour ses anciennes dépendances asiatiques. Bref, l'exclusion coloniale de l'Afrique de la scientificisation du monde et de l'industrialisation de la production économique est en partie responsable de la situation du sous-développement actuel de l'Afrique. - laforte mortalité infantile: même si la relation entre mortalité infantile et fécondité n'a de sens que dans un cadre multidimensionnel où interviennent plusieurs autres facteurs (politique, économique, culturel), le niveau de la mortalité infantile et juvénile reste un des déterminants les plus importants du changement de comportement social et individuel vis-à-vis de la fécondité. Il est fortement corrélé avec les niveaux et tendances de fécondité32. C'est ainsi que les pays qui ont un taux de mortalité infantojuvénile élevé sont aussi ceux qui ont les niveaux de fécondité les plus élevés. Ceux qui ont, par exemple, un taux de mortalité infanto-juvénile inférieur à 100 pour mille ont moins de 5,5 enfants par femme. Quant à ceux qui ont une mortalité infanto-juvénile supérieure à 200 pour mille (le Niger détenant le record avec 250 pour mille), ils ont plus de 5,5 enfants par femme. Entre 100 et 200 pour mille de mortalité infanto-juvénile, le nombre d'enfants par femme varie de 4,9 enfants par femme au Kenya à 7,1 enfants par femme en Ouganda. Par ailleurs, la forte natalité ne serait pas qu'une logique démographique de remplacement mais aussi une autre façon de transcender la mort, de se donner un gage de survie et d'éternité, en transmettant une partie essentielle de son individualité à la postérité. «C'est par les enfants que nous sommes immortels }},disent toutes les traditions africaines. - la géographie de l'Afrique comme celle d'un continent sous-peuplé ou malpeuplé (cf. l'immensité des zones inhabitées ou inexploitées): le développement de l'Afrique serait plus entravé par sa trop faible densité que par sa soi-disant trop nombreuse population. Avec une population clairsemée, la densité étant en dessous du seuil de rentabilité économique, il est très difficile de créer un marché des consommateurs pouvant rentabiliser les investissements socio-économiques ou doper les performances économiques. Certes, partout le problème ne se pose pas dans les mêmes termes, et la densité n'est qu'un simple indicateur descriptif, sans prétention de signifier à elle seule le surpeuplement ou le sous-peuplement et le sousdéveloppement. Mais c'est un fait qu'elle peut amener les gens à prendre conscience de la pression démographique et de l'urgence de trouver une
31 M. NORRO, EC01l0111ie africaine. 1994. D. TABUTIN et M. WILLEMS, op. cit., p. 140. Analyse éconol11ique de l'écollo111ie subsaharienne, Bruxelles,

De Boeck-Université, 32 B. SCHOUMAKER,

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