Fenêtre sur l'art

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Ce second volume de Fenêtre sur l'art nous ouvre la fenêtre sur l'art et les saints. Regardons-les vivre dans les oeuvres qui fascinent notre culture occidentale. Comment Le Gréco a peint les apôtres ? Comment Giotto a représenté Saint François d'Assise ? Comment Véronèse s'est imprégné de Saint Sébastien ? Les artistes sont des passeurs qui stimulent magnifiquement notre inconscient.
Publié le : mardi 1 septembre 2015
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EAN13 : 9782336390093
Nombre de pages : 278
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Fenêtre sur l’art
Pierre Pelou
Dieu et ses saints
Dieu a-t-il les saints qu’il mérite ? Pas sûr. Pourtant il les a choisis. Il les
a inscrits dans les cieux selon une hiérarchie imposante que Raphaël a
peinte dans les Chambres du Vatican voulues par le pape Jules II.
Fenêtre sur l’art Parmi la multitude de saints potentiellement représentés, une sélection
s’imposait. L’auteur a privilégié les évangélistes, les pères de l’Église et
les apôtres tout en s’accordant quelques fantaisies avec des saints et des Dieu et ses saints
saintes que les artistes ont aimés, de Sébastien à Laurent ou Roch, de
Marie Madeleine à Cécile ou Élisabeth.
Essai
Quand nous pénétrons dans une église ou un cloître, notre regard
est appelé par des représentations qui racontent la vie de Dieu et
de ses saints. Qui sont-ils au regard de l’histoire, de la légende et
de l’iconographie ? Souvent les images disent la Bible mieux qu’un
sermon. Quelle articulation y a-t-il entre elles pour nous conter la vie
de Jésus et celle des saints ?
Ouvrons notre fenêtre sur l’art et les saints. Regardons les vivre dans
les œuvres qui fascinent notre culture occidentale. Comment Le Greco
a peint les apôtres ? Comment Giotto a représenté Saint François
d’Assise ? Comment Véronèse s’est imprégné de Saint Sébastien ?
Les artistes sont des passeurs qui stimulent magnifi quement notre
inconscient.
Pierre Pelou est philosophe et conservateur, Chef de programme à la
Délégation pour la réalisation du Centre Beaubourg, il exerça son activité
à l’Université de Lyon, à la Bibliothèque nationale de France, au Ministère
des Universités et à la Documentation française. Ancien diplomate à
l’ONU, il s’intéresse au dialogue entre les civilisations, à la philosophie de
l’art et à l’esthétique.
Illustration de couverture : Coupole de Camillo-Guarino Guarini, église San Lorenzo, Turin
(1634-1680).
collection
ISBN : 978-2-336-30329-1 Amarante23,50 €
AMARANTE_GF_PELOU2.indd 1 27/07/2015 12:35
Fenêtre sur l’art
Pierre Pelou
Dieu et ses saints©L’Harmattan,2015
57, ruedel’Ecolepolytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:9782336303291
EAN:978233630329111
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Cettecollection est consacréeauxtextesde
création littérairecontemporaine francophone.
Elleaccueille les œuvres defiction
(romans etrecueils de nouvelles)
ainsiquedes essais littéraires
etquelques récits intimistes.
Laliste desparutions, avecune courte présentation
ducontenu desouvrages, peut être consultée
surle site www.harmattan.fr
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11Pierre Pelou
Fenêtre sur l’art
Dieu et ses saints
essai
L’Harmattan
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Florilèges italiens
L’Âge d’Homme, 2010
L’arbre et le paysage :
L’itinéraire d’un postier rouergat, 1907-1981
L’Harmattan, 2012
Impromptus italiens
L’Harmattan, 2013
Instantanés suisses
L’Harmattan, 2014
L’École des nuages, roman
L’Harmattan, 2015 Avant propos
Dieu et ses saints est le second volet de Fenêtre sur l’art, le premier
traitant de Zeus et ses dieux. Le propos est de présenter les saints
à travers leur histoire, leur légende et les images qu’en ont
donné les artistes. Le texte et l’image sont complices, l’un pour
les décrire, l’autre pour les imaginer. C’est dans l’articulation
entre ces deux manières que la pensée trouve son véritable
dialogue. Entre les deux visions, il y a des correspondances
troublantes, des parentés. Les douze apôtres répondent aux
douze tribus d’Israël, aux douze fils du patriarche Jacob, aux
douze sibylles, aux douze dieux de l’Olympe. Quand Léonard de
Vinci peint saint Jean Baptiste dans le désert, personne ne crut à
sa dimension religieuse. Il n’enthousiasma pas, ne convainquit
pas parce qu’il n’était pas saint Jean. Dès lors, on le transforma
et il devint Bacchus. La croix devint le thyrse. On lui ajouta une
peau de panthère et une couronne de pampre. Saint Jacques le
Majeur est une sorte d’Hermès, un bon pasteur qui irradie les
routes de nos campagnes de statues nous montrant le chemin. La
roue de Sainte Catherine d’Alexandrie est celle d’Ixion, roi des
Lapithes, qui dans l’Antiquité fut attaché à une roue enflammée
tournant aux enfers pour l’éternité.
Les attributs et les symboles ont des facettes communes entre
les dieux païens et les saints catholiques. Si le paon est l’animal
fétiche d’Héra, il est aussi celui de la sibylle dont la fonction de
prophétesse indépendante irrigue les images du monde païen et
du monde chrétien. L’aigle de Zeus est aussi celui de Jean
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la virginité chez les dieux quand elle parle de résurrection,
d’amour conjugal et de fécondité pour les saints. Plus troublante
encore est la correspondance entre le supplice de Marsyas
dépecé sur l’ordre d’Apollon pour l’avoir défié avec sa flûte et
celui de saint Barthélémy qui porte sur son bras la peau de son
sacrifice. Si Cyparisos fut transformé en cyprès, ce dernier est
l’arbre de la douleur qui fréquente les cimetières et les tombes.
Il n’est pas jusqu’à la notion de métamorphose qui ne nous
interpelle, comme si elle tissait un lien entre ces deux mondes
religieux. Le musée, disait André Malraux, est une
« confrontation des métamorphoses ».
Il est toujours délicat d’écrire sur l’art quand on ne peut
donner à voir les œuvres dont on parle. Je suis ici un passeur
entre le texte et l’image, une sorte d’intermédiaire qui annonce la
présence des saints à notre regard. Un tableau ou une sculpture
ont leur histoire. Ils fortifient la mémoire universelle tout en
vivant de leur propre intensité. Il faut s’attarder sur eux, les
forcer à dire leur substance ou leur vérité. Alors, ils apparaissent
dans toute leur lumière éclairant nos pensées, nos dires, nos
textes. Le tableau est un espoir de lumière quand le texte est un
discours linéaire. 11
Dans les pages qui suivent, je propose une galerie de saints
sélectionnés aléatoirement, par conviction ou caprice. Sans doute
l’église est elle l’espace d’un conte biblique qui aime regarder les
images de l’Ancien et du Nouveau Testament comme le musée
est celui d’une nouvelle agora culturelle qui les isole et les rend
à eux mêmes. Ma démarche est par principe aventureuse.
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Il arriva que Dieu n’ait pas toujours les saints qu’il mérite. Il se peut
aussi qu’il n’ait pas bien choisi ceux qui devaient le représenter sur
terre. Le gouvernement divin est à l’image de notre monde, une
curieuse synthèse de tendances aléatoires. La Salle de la Signature que
Raphaël réalisa au Vatican entre 1508 et 1511 pour le pape Jules II en
témoigne. La Dispute du sacrement symbolise le triomphe de l’Église.
Dieu gouverne le monde selon une imposante hiérarchie, pour centre
de la représentation le pain eucharistique, l’hostie, qui apparaît
commeledonducielàlaterre.Raphaëlachoisilessaintsquelepape
entendait sélectionner au regard de ses visiteurs. Jean Baptiste
immédiatementàlagauchedeJésusestplacésurlemêmeplanquela
Vierge. Assis parmi des nuages soutenus par des angelots, d’autres
saintssonten discussion, Pierre etPaulplacés auxextrémités. Cesont
Jeanl’évangéliste,David,Laurent,Jérémie,JudasMacchabée,Étienne,
Moïse, Jacques le Mineur et Abraham. Tout en bas, parmi les artistes
du moment, Dante, Bramante, Beato Angelico, on reconnaît Jérôme,
Ambroise, Augustin, Thomas d’Aquin, Bonaventure, Grégoire le
Grand sous les traits du pape Jules II. Dans la zone haute, le pouvoir
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père tient le monde dans sa main, Dieu le fils bénit, le Saint Esprit
inspire les évangiles sous la forme d’une colombe. Au centre, les
saints assemblés sont les témoins privilégiés de l’Église triomphante,
de l’Ancien et du Nouveau Testament. Dans la zone inférieure,
l’Église militante discute de l’essence du mystère parmi les pères deetlesthéologiens.
La hiérarchie tue l’autorité. L’Église aime trop le cérémonial et la
grandeur pour s’accommoder des faiblesses humaines. Elle apprécie
les histoires qui lui rendent service quitte à faire dire aux saints ce
qu’ils n’ont jamais déclaré. Pourtant, quelques uns ont eu de l’esprit
et du tempérament à en croire non leurs biographes, toujours
empressés à révéler les miracles qu’ils accomplirent, mais les artistes
dont les œuvres d’art transcendent leurs vies au regard des fidèles.
Êtrefidèle,c’estdéjàcroireenDieu,doncavoirlafoi.Parcequej’aifoi
enl’Artpourréinventerunereligionesthétique,jeluirestefidèleetne
m’en prive pas. Confions à l’art le soin de nous préciser la vie des
saints.
SaintFrançoisetSaintAntoine
Deux saints me bouleversent: saint François d’Assise et saint
Antoine de Padoue. Ils ont été exploités au delà de toute mesure,
souvent avec un fétichisme religieux qui confine à l’acharnement. Je
suis sensible à François discourant avec les oiseaux dans une fresque
de Giotto, à Antoine prêchant aux poissons dans une fresque de
GirolamoTessari.
Une œuvre réalisée par le Maître de Saint François datant de 1260
décore l’église inférieure d’Assise. Le livre saint fermé dans la main
gauche, François bénit les volatiles à ses pieds tandis que, sous un
arbre fleuri, une végétation luxuriante prend forme. Les bleus de
l’environnement voisinent avec l’habit caractéristique des moines
franciscains, ceux de François et de son compagnon. Les oiseaux
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blanc comme des pies, peut être même brun comme des pintades ou
desperdrix.Surlesommetd’unarbrisseau,unoiseauquiressembleà
un chardonneret attentif a le regard avisé de la curiosité. Courbé sous
l’argument d’une profonde conviction, François a le visage sévère de
l’ascétisme. Sur ses pieds nus, les stigmates témoignent de sa parenté
avecleChrist.
Une fresque de Giotto datant de 1296 1300, réalisée pour la
basilique supérieure d’Assise, montre également cet épisode de la vie
de saint François. Le chapitre général de l’Ordre des Franciscains
avait demandé en 1260 qu’un récit soit développé sur la vie du saint.
Constituéd’unprologueetdequinzechapitresdestinésàlalectureau
réfectoirependantl’octavedelafêtedesaintFrançois,soitlehuitième
jour de la fête des saints, il est divisé en deux parties: la première
constituée de faits inédits et la seconde des miracles accomplis. La
Legenda maior de Bonaventure de Bagnorea dit donc que
«s’approchant de Bevagna, il arrive dans un lieu où il y avait une
multitude d’oiseaux de diverses espèces. Quand il vit les volatiles, le
saint se dirigea en toute hâte vers ce lieu et salua les oiseaux, comme
si ceux ci étaient doués de raison. Et pendant que les oiseaux,
immobilesàleurplace,setournaientverslui,ils’approchad’eux,afin
que tous pussent entendre la parole de Dieu». La fresque de Giotto
est lumineuse. Le saint auréolé tend ses mains vers eux avançant
quelque argument. Derrière le saint, un frère franciscain assiste à la
scène avec la fidélité qui sied à l’homme de foi. De sa main gauche, il
tientlecordonàtroisnœuds,signedel’ordreauquelilserattache.Un
arbre est en fleurs tandis que les oiseaux à terre sont assemblés
comme sur les bancs d’une école. Que leur dit il? Mes frères les
oiseaux, que de gratitude vous devez à Dieu! Il fit beaucoup pour
vous, depuis la beauté dont il vous pare, celle de vos ailes, celle de
l’air qui vous soutient, celle de vos chants si singuliers jusqu’au
symbole que vous représentez, la paix éternelle. Une fois bénis, nous
dit saint Bonaventure, les oiseaux s’envolèrent dessinant dans les
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11cieux la forme de la croix, se dispersant en quatre groupes vers
l’horizon.11
eLa fresque que Girolamo Tessari réalisa au XVI siècle pour la
basilique saint Antoine de Padoue est tout aussi énigmatique. Après
le sermon aux oiseaux de saint François, voici le sermon aux poissons
de saint Antoine. Il aurait eu lieu à Rimini, au bord de l’Adriatique,
ville aux mains des hérétiques. Ils l’accueillirent avec froideur et
mauvaise grâce. Les rues, les églises et les places étaient vides sur son
passage. Ne trouvant personne à qui parler, il se rendit au bord de la
merappelantsonauditoireàl’entendre.«Venezàmoi,poissonsdela
mer,venezentendrelaparoledeDieuàlaplacedeceshommesquila
refusent». Les poissons arrivèrent par centaines, par milliers même,
en rangs serrés, prêts à entendre sa parole. On voit en effet saint
Antoine assis, les mains levées vers les poissons, sur ses genoux le
livre saint ouvert. Derrière lui, un franciscain l’assiste dans sa
démarche assurément surprenante. En bon ordre, la tête des poissons
sort de l’eau, tout ouïe devant une si belle exhortation. Sur la plage,
deux couples d’hommes sont intrigués tandis qu’au loin la ville de
«Rimeno» ouvre sa porte inscrite dans de hautes murailles. Deux
bateaux approchent du rivage. La curiosité des hérétiques, la
révélation d’une scène dépassant toute logique, conduisent les
habitants à se repentir, à retourner à l’église dont on devine les murs
enarrière plan.
11Entre 1511 et 1519, Girolamo Tessari dit Girolamo dal Santo, peint
différentes fresques pour la Scuola di Antonio puis la Scuola del Santo,
siège de la Confrérie de saint Antoine. Elles représentent la mort de
saint Antoine, les miracles du verre, de l’enfant noyé, de l’avare, de la
mule. Influencé par l’école vénitienne de Giovanni Bellini et Andrea
Mantegna, il s’était surtout inspiré du jeune Titien qui, en 1511, avait
également peint pour la Scuola del santo quatre fresques illustrant la
vie de saint Antoine. Ce sont: la distribution du pain béni, les
miracles du mari jaloux poignardant sa femme, du nouveau né qui
disculpe sa mère et du pied coupé et arraché. Dans le miracle du
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Saint Antoine, debout, le fait parler pour innocenter sa mère accusée
d’adultère. Magnifique dans son manteau rouge, la mère baisse les
yeux tandis qu’on voit un beau jeune homme en rouge et bleu,
pressenti pour être l’accusé, se défendre en prenant à témoin des
personnes plus âgées. La scène sonne comme un jugement que
confirmerait la statue d’un empereur romain prononçant la sentence
d’une main amputée par les dégâts d’un temps à l’âme païenne.
Mantegna semble rassembler Tessari et Titien en une même
influence:lareligioncouronnéeparl’Antiquité.11
Fidèle d’Augustin, Antoine de Padoue était un homme cultivé, un
prédicateur de talent et un théologien avisé. Formé par les chanoines
réguliers de saint Augustin à l’abbaye saint Vincent de Fora à
Lisbonne, il poursuivit ses études et ses réflexions au monastère
Sainte Croix de Coimbra alors capitale du royaume portugais. Puis,
après une mission malheureuse au Maroc, il se rendit en Italie
devenant disciple de François qui lui aurait écrit une lettre précisant
sa mission: «Il me plaît que tu lises aux frères la sainte théologie,
pourvu que dans cette étude tu n’éteignes pas l’esprit d’oraison et de
dévotion,commeilestconnudanslaRègle».
En 1224, lors d’un des sermons qu’il prononçait au chapitre
d’Arles, saint François apparut pour bénir l’action apostolique de son
disciple. Une fresque de la basilique d’Assise réalisée par Giotto vers
1300montresaintFrançoissurgirdansunesalledumonastèred’Arles
alors qu’Antoine prêchait devant ses frères. Les regards sont sévères,
sérieux, tendus. On se souvient que François, qui avait émis un avis
défavorable à l’égard de l’instruction, ne faisait jamais de sermon. Ils
étaient prononcés par des théologiens comme Antoine. «L’inculte
François, le partisan d’une pauvreté radicale, dit Chiara Frugoni, est
présent en esprit, mais il est silencieux et se limite à bénir, car son
ordreurbaniséetcléricaliséjugedésormaisanachroniqueetinadaptée
la proposition religieuse de son fondateur». En un mot, les
Franciscains écartèrent François parce qu’il ne leur permettait pas
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11d’engranger les bienfaits et les richesses d’un monde chrétien
singulièrement crédule. Une autre fresque d’Ubaldo Oppi réalisée en
1928 pour la chapelle saint François du Campo Santo de Padoue
l’illustre haranguant ses coreligionnaires assis sur des bancs de bois,
au loin par la fenêtre jumelée un paysage méditerranéen dans lequel
est inscrite une ville entourée de remparts. Saint François, auréolé de
lumière,surgitbénissantlegroupe.
François et Antoine étaient contemporains, le premier né à Assise
en 1182 mourut en 1226, le second né à Lisbonne en 1195 mourut à
Padoue en 1231. Les joindre par le prêche comme dans les basiliques
qui les célébrèrent est une manière de les évoquer sans
nécessairement les réunir. L’un privilégiait le concret et le quotidien
de la vie, l’autre l’étude de telle sorte qu’Antoine apparaît parfois
commelebrasidéologiqueetintellectueldeFrançois.
ÀencroirelesiteinternetcatholiqueSombreval,l’œuvredujésuite
eportugais Antonio Vieira parvint au XVII siècle «à allier la poésie
erfranciscaine à l’imagination baroque». Le 1 juin 1654, Vieira
prononçaunsermonrelatantceluid’Antoinedevantlespoissonsavec
un rare esprit de connivence teinté d’humour. Il rappelle que, devant
les erreurs d’entendement de ses contemporains, Antoine laissa la
terre pour se diriger vers la mer. «Puisque les hommes ne veulent
plus m’écouter, que m’écoutent les poissons! Les ondes se mettent à
bouillonner, les poissons se rassemblent, les gros et les petits, et ils
écoutent Antoine, docteur de l’Église, prêcher». Vieira en rajoute en
comparant l’esprit des poissons à celui des hommes. Car, il y a parmi
eux des «crampons» qui non seulement «s’approchent d’autres
poissonsplusgrandsqu’eux,maisencoresecollentàleurdos,detelle
manière qu’ils ne s’en décrochent plus». Voici le requin qui rôde
autour d’un navire avec ses crampons sur le dos, «si rivés à sa peau
qu’à des hôtes oudescompagnons.On lui lance un hameçon àchaîne
avec la ration de quatre hommes de troupe. Il se précipite
furieusement sur sa proie, avale le tout en une bouchée, et le voilà
pris. La moitié de l’équipage accourt pour l’attacher et le hisser; il
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et il meurt; et avec lui meurent les crampons». Sans doute Vieira
était il un grand prêcheur adepte d’un mysticisme concret qui
l’amenait à des comparaisons simples et à des détours sans appel.
Voici en quelques phrases comment il conclut son propos: «Que le
requin meure parce qu’il a mangé, c’est sa voracité qui l’a tué; mais
que le crampon meure parce qu’il n’a pas mangé, c’est là la plus
grandedisgrâcequel’onpuisseimaginer!Quiauraitcruquelepéché
originel existât aussi chez les poissons? Nous, les hommes, telle a été
notre infortune que d’autres ont mangée, et c’est nous qui payons!»
Rapprochant l’épisode d’Adam et Ève de celui du requin, il convient
que si nous les hommes lavons notre disgrâce avec un peu d’eau, les
poissons ne peuvent se laver de leur ignorance avec toute l’eau de la
mer. Cette fable divine ne pouvait avoir qu’une fin politique. Les
crampons sont les colons portugais qui, se rendant au Brésil,
entourent le gouverneur «s’accrochant à lui pour venir ici apaiser
leurfaimque,là bas,ilsnepouvaientsatisfaire».
Ces deux épisodes qui réunissent François et Antoine en un même
destin sont les allégories d’une mythologie chrétienne. Leur
transcription se lit dans les basiliques qui témoignent de leur action
réelle et présumée. L’esprit de pauvreté qui les animait est à l’opposé
du luxe d’Assise et du fétichisme de Padoue. Entrons dans ces
basiliques, celle d’Assiseconçue comme un livre d’images populaires,
celledePadoueàlafoissubtileetpassionnée.
Lesbasiliquesd’AssiseetdePadoue
Danslabasiliqued’Assise,unechapelledesaintAntoinedatantde
ela fin du XIII siècle vécut des modifications successives. La famille
eLelli la fit décorer au XIV siècle avant que le gardien du Saint
Couvent, Ignazio Vanzini, ne commande à Cesare Sermei les fresques
représentant la vie de saint Antoine de Padoue. On y voit le saint
ressusciter un jeune noyé, accomplir le miracle de la mule, toutes
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de Padoue. François et Antoine sont également réunis par Simone
Martini dans la chapelle saint Martin, tous deux auréolés d’or. Le
premier regarde devant lui montrant ses stigmates à ses
interlocuteurs, le second plus intellectuel porte dans sa main droite le
livre saint. Le visage de François est illuminé par la lumière de Dieu,
celui d’Antoine déjà concentré sur ses figures théologiques. Dans le
transept sud, Pietro Lorenzetti avait vers 1315 1319 révélé comment
Dieu apparaissant crucifié, les ailes déployées, avait transpercé les
membres de saint François alors sur un rocher abrupt et aride. Les
rayons qui associent leurs plaies désormais communes deviennent le
signe d’unemission que Dieuconfie aumoine.Àses côtés,frère Léon
est tout à sa lecture, assis devant le porche d’une église où les deux
lions qui portent les colonnes d’entrée semblent suivre la scène avec
intérêt.
Les vingt huit scènes représentant la vie de saint François révèlent
l’art de Giotto. Dans sa vie de saint François rédigée juste après la
mort du saint, Bonaventure de Bagnorea disait: «Je n’ai pas toujours
suivi l’ordre chronologique; pour éviter la confusion, j’ai recherché
plutôt les relations naturelles entre les faits, tantôt rattachant à des
ensembles distincts des faits contemporains, tantôt groupant par
affinitésdesfaitséloignésdansletemps».
Giotto s’est inscrit dans l’art gothique délaissant le médiévisme
pictural, éloignant l’influence byzantine. Son histoire en images est
teintée de couleurs vives, d’une théâtralité épique qui associe la
nature à l’homme sans jamais se départir du respect dû à Dieu et à la
Trinité. Quelques scènes illustrent ces thématiques liées aux miracles
et aux bonnes actions du saint, protecteur de l’Église et souverain des
pauvres.Ledondumanteauàunpauvreestàcetégardrévélateurde
l’étatd’espritdanslequelonsouhaitaitofficiellementinscrireFrançois
dans la chrétienté. «Quand il eût recouvré la santé, dit saint
Bonaventure, étant sorti un jour élégamment vêtu comme à
l’accoutumée, François rencontra un cavalier noble, mais pauvre et
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11mal vêtu. Pris de compassion devant une telle pauvreté, il se
dépouilla immédiatement de ses vêtements et en revêtit ce pauvre».
La scène se déroule sur un chemin de campagne tandis que des
montagnes arides sont parsemées de rares arbustes. François auréolé
est à l’intersection de deux montagnes au sommet desquelles on peut
voirpourl’uneunvillageétagéentouréderemparts,pour l’autreune
église. Tandis que son cheval s’inquiète de ne trouver aucune
nourriture sous ses sabots, François en habit bleu donne son manteau
jaune au pauvre en habit rouge. Toutes les couleurs ont leur
importance.LebleudeFrançoisvoisineavecceluiduciel,lerougedu
pauvre avec la couleur de la terre. Le manteau jaune répond à
l’auréole de François, une manière sainte de partager les biens de la
terre tout en étant fidèle à la parole de Dieu. Ses yeux en amande
observent le pauvre avec miséricorde pendant que celui ci se
saisissant dumanteau, le dévisageen silence.Curieuse il est vraicette
abnégation spontanée! François est au centre de la scène, le manteau
aucarrefourdeleuréchange.
La question du manteau est fréquente dans la représentation
religieuse comme signe du partage, de la fraternité et de la charité.
Une scène de même nature illustre le moment où François se rend en
ville. «Quand un homme d’Assise,inspiré par Dieu, dit Bonaventure,
rencontraitparhasardFrançoisdanslesruesdelaville,ilenlevaitson
manteauetl’étendaitàsespieds,enaffirmantqueFrançoisétaitdigne
de toute sa vénération. Devant le temple de la cité entouré de hautes
maisons, un homme à la tunique bleu clair déroule sous les pas de
François son manteau blanc. Celui ci le foule d’un pas décidé. Sans
doute le saint veut il le relever, le remercier de cette attention.
L’étonnement se lit sur les visages des quatre témoins de la scène
concourantàladignitédumoment.
Une autre fresque raconte la renonciation aux biens du saint. Dans
une rue de la cité, deux groupes sont vis à vis: d’un côté François qui
se dépouille de ses vêtements assisté par trois éminents prélats, de
l’autre son père Pierre de Bordone en tunique jaune. Ilestentouré par
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fils. Les couleurs sont vives. Un monde sépare désormais le père du
fils. Il marque leur détachement entre la volonté du ciel et la
puissance de la terre. Entre les deux groupes, la distance est créée. Le
bleu du ciel les isole définitivement. Cette figure du manteau est à
l’évidence allégorique. François se détache des biens matériels pour
rejoindre Dieu. Les spectateurs sont à la fois admiratifs et inquiets,
surprispartantd’abnégationetdedémonstrationvivantedelafoi.Le
manteau, il est vrai, permettait d’affirmer sa position sociale. Si à
Rome il différenciait le citoyen de l’esclave, au Moyen Âge seuls les
nobles s’en revêtaient. Saint François se dépouille ainsi de tout luxe
terrestre, de toute apparence aristocratique pour rejoindre le monde
de la pauvreté. Nul doute que cette histoire de manteau associée à la
défense des pauvres a, en 2013, influencé le nom du pape argentin
François dans le choix de son titre chrétien. S’il continue à vouloir
faire partager les biens de l’Église, il risque comme François de se
faire écarter du pouvoir par des prélats habitués aux fastes et aux
honneurs.
La basilique Saint Antoine de Padoue, dite Il Santo, est un édifice
entreromanetgothique quirappelle Saint MarcàVenise,voireSaint
VitalàRavenne.Seshuitcoupoles,quatreclochetonsetdeuxminarets
l’apparentent à un édifice byzantin. Saint Antoine y est célébré avec
unfastereligieuximpressionnant.Deuxchapellesluisontconsacrées:
lachapelledusaintetcelledesesreliques. 11
eLa première fut réalisée au XVI siècle par le sculpteur et architecte
padouan Andrea Briosco. Autour d’un autel majestueux qui renferme
le tombeau de saint Antoine, neuf bas reliefs racontent le parcours du
saintenmêmetempsquequelquesmiraclesvéhiculésparlatradition.
C’estlaprised’habitdesaintAntoineréaliséeparAntonioMinelloen
1512. Le saint est à genoux, les mains jointes. Il reçoit de ses pairs la
bure franciscaine. Derrière lui, sa famille et ses amis assistent à la
scène, détournent le regard avec la pudeurde circonstance.Le second
réalisé par Giovanni Burino en 1529 parle d’un mari jaloux qui
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Les trois suivants s’intéressent encore au pouvoir de résurrection du
saint. Il ressuscite un jeune homme puis une jeune fille noyée qu’on
voit à terre dans les bras de sa mère à la manière d’une mise au
tombeau, un enfant enfin. Vient une autre série de miracles. En 1525,
Tullio Lombardo, connu pour le remarquable monument dédié au
doge Pietro Mocenigo dans l’église SS Giovanni e Paolo à Venise,
évoque le cœur de l’avare. Lors des obsèques d’un riche citoyen de la
ville, saint Antoine déclara qu’on ne pouvait décemment enterrer ce
personnage puisqu’il n’avait pas de cœur. Les chirurgiens ouvrirent
alors le mort constatant en effet qu’il n’y était pas. Le cœur fut
découvert chez lui dans son coffre fort. Le mort ne fut pas déposé
dans le mausolée prévu pour lui mais trainé par un âne hors de la
ville, enterré dans une terre ingrate. Cette légende est suivie de celle
du pied coupé par Giovanni Maria Mosca et Pier Paolo Stella, bas
relief réalisé entre 1520 et 1529. L’épisode est savoureux quoique
décalé. On raconte qu’un jeune padouan avait donné un coup de pied
àsamère.SaintAntoineluireprochacetacteluidisantquelepiedqui
frappe les parents mériterait d’être coupé. «Si ton pied te scandalise,
disaitMatthieu,coupe le!»Rentréchezlui,lejeunehommeavaitpris
une hache et s’était coupé le pied. C’est alors que sa mère désespérée
ameuta tant le voisinage que saint Antoine accourut et rattacha le
piedàlajambe.11
Dans l’École du saint, Scuola del Santo, appelée Scoletta par les
ePadouans, dix huit peintures avaient été réalisées au XVI siècle dont
quatre par le jeune Titien. La confrérie de saint Antoine voulait
illustrer l’histoire du saint en confiant le travail à différents artistes.
En 1511, Titien était à Padoue. Il peint le Miracle du pied coupé où l’on
voit le jeune homme à terre dans lesbras de sa mère. François impose
samainpourrevitaliserlajambeensanglantée.Toutautour,différents
personnages discutent de l’évènement dans un paysage de campagne
verdoyant. Un arbre au premier plan divise la scène en deux volets,
non loin d’une ville dont on perçoit le profil architectural. L’artiste
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Antonio Lombardo et dont, nous l’avons vu, Girolano Tessari
s’inspirera avec quelques variantes. Un moine agenouillé présente au
père dubitatif l’enfant. Saint Antoine debout fera témoigner le
nouveau né en faveur de l’honnêteté de sa mère soupçonnée par son
mari de quelque infidélité. «C’est lui mon père!» dira t il. «Prends
ton fils, dira Antoine, et aime ta femme qui est pure et mérite toute ta
reconnaissance».TitienvaplusloinqueLombardoetprépareTessari.
Il fait apparaître la mère habillée d’un magnifique manteau rouge
tandisquedanslafoulerassembléeonaperçoitunbeaujeunehomme
habillé de rouge et de bleu. Il se tourne vers ses compagnons plus
âgés pour les inviter à le disculper. Non, il n’y est pour rien. La scène
estunjugementqu’unestatueantiqueaubrasamputétented’apaiser.
Lombardoferaprendre l’enfantdans lesbrasdusaint,entrelepèreet
la mère, le faisant parler pour la disculper définitivement. Dans
l’épisode du mari jaloux poignardant sa femme, Titien inscrit la scène
dans une nature sauvage. L’homme poignarde sa femme à terre
pourtantvêtued’unecharmanterobejaunedoré.Ellelèvelebrasvers
lui comme pour arrêter ou contrarier le geste fatal. Le mari cependant
découvrira la vérité et demandera à Antoine dans une autre partie du
tableau d’intervenir pour lui rendre sa femme. Ce que le saint fera
avecunedévotionsuprême.
Ces neuf bas reliefs et ces dix huit fresques sont une histoire
racontée aux nombreux fidèles qui se glissent chaque jour derrière
l’autel pour toucher d’une main tendue la pierre qui renferme le
tombeau du saint, sans doute pour quelque bénéfice terrestre, peut
être pour sauver leur âme parfois encline à la déraison. Ils le touchent
pour l’intégrer dans leur univers personnel et se rattacher à lui. Le
proposconfirmeladevisedesfranciscains:paixetbien.
Lasecondechapelle,ditechapelledesreliquesoudutrésor,estune
œuvre fétichiste, diabolique sinon macabre. Elle est placée au sommet
du chœur comme le couronnement de la basilique. Elle renferme un
grand nombre de reliques, ex voto et autres objets ayant trait à la vie
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Parodi, on y accède en franchissant une balustrade ornée de statues
représentant saint François d’Assise, la Foi, l’Humilité, la Pénitence,
LaCharitéetsaintBonaventure.SaintAntoineapparaîtengloiredans
la niche centrale. Trois vitrines renferment ses reliques. Dans celle de
gauche, sont exposés des calices et ciboires, l’encensoir de Filippo
Baldi datant de 1440. Un reliquaire dû à Roberto Cremesini réalisé en
1982 contient des fragments d’os, de peau et de cheveux du saint.
Dans la vitrine centrale, Giuliano da Firenze réalisa en 1436 un
reliquaire présentant la langue du saint. Un autre conserve son
menton. Outre le reliquaire dit de la croix de cristal, Carlo Baljana fit
en 1981 celuidestiné à accueillirl’os hyoïdien retrouvé aumoment de
la reconnaissance de la dépouille du saint. Dans la vitrine de droite
figurent la tunique du saint, les deux cercueils qui l’abritent,
différentesétoffesetdraps. En 1981, 750 ans après la mort du saint,
on ouvrit son tombeau. On y trouva ses ossements parfaitement
conservés dans un petit cercueil. Des analyses dites médicales et
historiques révélèrent qu’Antoine mesurait 1,70 mètre. C’était un être
mince, frêle, dont le visage allongé répondait à des mains fines et
élégantes. On retrouva sa langue intacte et ses organes vocaux. On
réunit ces restes dans la chapelle des reliques après l’exposition aux
fidèles pendant un mois du squelette du saint reconstruit dans un
cercueil de verre, protégé par un autre cercueil de chêne. Cet
évènement appelé Reconnaissance du corps du saint est troublant. Car,
c’était la deuxième reconnaissance après celle de 1263 effectuée par
saint Bonaventure, comme si on voulait s’assurer de son existence et
se rassurer au contact physique quoique post mortem du corps
d’Antoinemortàl’âgedequaranteans.
Toutuncérémonialexaltalafiguredusaintquifutentourédansla
basilique de Padoue de chapelles rayonnantes pour illustrer l’exercice
de la foi. Outre la chapelle des bénédictins, elles sont dédiées aux
saints Joseph, Étienne et François. D’autres le sont à des pays: la
Pologne, l’Autriche Hongrie, l’Allemagne ou l’Amérique. Sans doute
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Belludi de Padoue. Elle fut magnifiquement décorée en 1382 par
Giusto de’ Menabuoi représentant au centre une Vierge à l’Enfant
entourée de saints franciscains, de deux épisodes du bienheureux
Luca et de certains faits évoquant la légende dorée des apôtres
Philippe et Jacques. Un dragon ailé à la queue serpentine vient
s’enrouleraucoudel’apôtrePhilippependantquelafouletentedese
protéger, crie ou s’évanouit. Le chapelet à la main, Philippe vaincra le
démoncommeilvaincraledoute.
Assistant d’Antoine, Luca Belludi contribua à la rédaction des
sermons du saint. Il s’engagea par ailleurs dans la libération de
Rizzardi di San Bonifacio. Selon la chronique de Rolandino datant de
1262, il avait été emprisonné par le tyran Ezzelino III de Romano
surnommé le féroce ou le fils du diable. À la tête des gibelins, celui ci
s’était allié à l’empereur Frédéric II contre les guelfes partisans du
pape. Il fut excommunié à deux reprises, mis en enfer par Dante. Si
cette libération ne put avoir lieu malgré l’intervention d’Antoine, le
tyran fut éprouvé par la simplicité du saint. Antoine tient dans ses
mains le livre saint. Il lui dit avec l’autorité que lui conférait la parole
de Dieu: «Ô ennemi de Dieu, tyran impitoyable, chien enragé,
jusqu’à quand continueras tu à verser le sang innocent des chrétiens?
Voilà, la sentence du Seigneur, terrible et très dure, te pend au dessus
de la tête!» Ezzelino a la bouche déformée par une grimace. Derrière
lui, un cruel conseiller apparaît sous les traits du diable trompeur
définissant ainsi la différence entre le bien et le mal, la bonté et la
cruauté. Tout à coup, le tyran se prosterna devant le saint surprenant
les hommes d’armes qui l’entouraient. Il leur dit de ne pas s’étonner,
car il avait vu émaner du visage d’Antoine «une sorte d’éclat divin»
qui le terrifia. Ezzelino confessa ses méfaits souhaitant réparer le mal
fait à la communauté des chrétiens. Cet épisode se déroula, dit on,
avant qu’Antoine ne se retire dans l’ermitage de Camposampiero en
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Cet autre Antoine était né en Égypte en 251. Son dialogue, son
combat avec le diable lui valurent une renommée artistique sans
équivalent. La littérature, la peinture, la musique et la danse
s’emparèrent de ses tentations que la légende dorée de Jacques de
Voragine exalta. Cette légende écrite entre 1261 et 1266 raconte la vie
denombreuxsaintsdonnantuneplacesingulièreàceluiquifréquenta
le désert en ermite. À Arola près du lac d’Orta, l’église Saint Antoine
Abbé illustre en dix scènes la vie du saint, depuis le moment où il
quitte Côme pour le désert jusqu’à sa mort près de ses disciples
Macaire et Anathas. On y voit Antoine frappé à coups de bâtons par
des démons entreprenants, remercier l’ange Gabriel pour son
intervention et son soutien, construire le monastère du Fayoum,
deviser en compagnie de ses disciples, enterrer saint Paul l’ermite
avec trois lions providentiels, aller en Thébaïde où le diable lui
apparaîtencoreencentaurecornu.
«Situveuxêtreparfait,ditMatthieu,vas t en,vendstouttonbien,
donne le aux pauvres, puis viens et suis moi!» Antoine quitte Côme,
serendàPispiroùunfortinromainabandonné,surlaroutedelaMer
rouge, lui servira de demeure. Il vit en ermite tourmenté par
d’innombrables démons qui viennent lui proposer les délices de la
luxure et de la déraison. Chaque fois, il les repousse même si la
tentation est grande. Il rejette la fornication malgré la présentation de
femmes sublimes et avenantes. Il ignore un plat d’argent posé
opportunément dans le désert. Quand il trouve un amas d’or pur, il
s’enfuit devant tant de feu. Ses miracles firent le tour de la chrétienté.
Nombreux sont ceux qui vinrent le trouver devenant ses disciples.
Athanaseétaitalorsévêqued’Alexandrie.EntreAntoinelegrandetle
patriarche Athanase, l’anachorète et l’évêque, il y a la même distance
qu’entre François d’Assise et Antoine de Padoue. L’un privilégie la
prière dans le désert, l’autre, théologien et père de l’Église, est
l’intellectuel qui écrivit entre autresune vie de saint Antoinevers 370.
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Thébaïde sur le mont Qolzum où il fonda le monastère qui porte
aujourd’huisonnom.
Paul l’ermite, Antoine le Grand et Athanase l’évêque sont
contemporains. Plusieurs icônes les représentent selon une imagerie
orthodoxe très codifiée. Paul fut le premier ermite. Il fuit dans le
désert quand l’empereur Dèce déclenche la persécution contre les
chrétiens. Il demeurera pendant 90 ans dans une grotte. Alors qu’il
avait 113 ans, Antoine lui rendit visite. Ils discutèrent toute la nuit,
mais le matin venu Paul mourut. Mon esprit mécréant me fait hésiter
entre le fait que Paul avait si bien rempli sa mission qu’il pouvait
rejoindre Dieu ou bien qu’Antoine l’avait tant abreuvé de paroles
qu’il mourut d’épuisement. Antoine l’enveloppa dans le manteau que
lui avait donné Athanase d’Alexandrie, l’ensevelit. Antoine vécut 105
ans devenant le fondateur de l’érémitisme chrétien, père du
monachisme. Athanase était appelé l’apostolique, le phare de l’Orient
ou la colonne de la foi. Il participa au premier concile de Nicée qui
erréunit, à l’initiative de Constantin I , les évêques de l’Empire romain,
du 20 mai au 25 juillet325. Ce fut le premier concile œcuménique à
définir l’orthodoxie de la foi. «L’homme, disait Athanase, ne serait
pas sauvé si le Christ n’était pas pleinement Dieu». Ceci se passait en
Égypteentre232et373.
Cet épisode de la visite d’Antoine à Paul est illustré par le peintre
Mathias Grünewald et le sculpteur Nicolas de Haguenau sur le
retable d’Issenheim réalisé entre 1512 et 1516. L’ordre des Antonins,
fondé en 1092 à Saint Antoine en Viennois, était un ordre mendiant
proche de saint Augustin. Il soignait les malades alors atteints du mal
desardents parfois appelé feudesaintAntoine. Cette maladieétaitdueà
l’ergot de seigle, champignon parasite de la céréale. En période de
disette, bons comme parasités servaient à la fabrication du pain. Elle
provoquaitdesinflammations,descomplicationsulcéreusesvoiredes
hallucinations qu’au Moyen Âge on attribuait à des manifestations
diaboliques. On invoquait saint Antoine le Grand en regardant ce
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saint Augustin. Dans la deuxième ouverture du retable, Antoine est
majestueusement au centre. On voit le cochon reçu en aumône qui
apparaît souvent dans ses représentations et l’emblème des Antonins,
le Tau, lettre grecque du T, signe de la pauvreté et de l’humilité.
C’était aussi le bâton qui soutient les épreuves de l’existence. «Le
moine, disait on, ne doit avoir comme habit que ce qui est de couleur
sombre.Lasoutanedoitêtreenlaine,avecducôtégauche,lesignedu
bâton de saint Antoine, de couleur bleue». De part et d’autre
d’Antoine, saint Jérôme et saint Augustin au pied duquel le
commanditaireGuyGuersestagenouillé.Deuxscènessontillustrées:
la visite de saint Antoine à saint Paul ermite et l’agression de saint
Antoine par les démons. Grünewald a créé un univers fantastique,
tourmenté et luxuriant qui, par certains aspects, rappelle l’univers de
Jérôme Bosch. Autour des deux saints qui se rencontrent dans le
désert, un palmier dattier voisine avec des animaux dont un corbeau
qui porte des morceaux de pain aux saints. Différentes plantes
médicinales poussent aux pieds des deux personnages à la barbe
ample et bouclée, leurs mains déclarant quelques arguments à leur
esprit complice. Puis, ce sont les démons monstrueux qui griffent,
mordent et battent Antoine couché à terre. Heureusement, Dieu
envoie quelques anges pour le secourir. Dans le coin gauche, un être
affaibli et gémissant, les pieds palmés et le ventre gonflé, semble
personnifier cette maladie pour laquelle on faisait appel au saint. Sur
le panneaucentraldu retable fermé, la crucifixion dit toute la douleur
du monde chrétien. Sur un côté, saint Antoine figure le bâton
surmonté du T à la main gauche. Sa robe vert sombre est sous une
tunique rouge. Sa barbe généreuse souligne les traits de son visage
méditatifsurmontéd’uncalotégalementrouge.
VoiciletriptyquedelatentationdesaintAntoineparJérômeBosch
de 1501. C’est le chaos organique. Le saint, à genoux devant une tour
qui porte en son sein une chapelle, semble dépassé par les
évènements.Àsescôtés,unebellejeunefemme,roberoseetcollerette
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autour d’une table ronde. Des êtres fantasmagoriques sortent d’une
citrouille. D’autres sont en proie à des identités ridicules qui
rappellent les foudres de l’enfer. Ce sont des processions
monstrueuses qui se dirigent vers le saint, l’une composée de deux
musiciens,l’autreparodiantlajustice.Latourdelafoianciennecôtoie
le palais du péché. Au loin, un village brûle pendant que des êtres
maléfiques s’acoquinent avec des animaux fantastiques. Deux navires
ailés jouent avec le ciel. Ce tableau allégorique mêle à loisir les
symboles mystiques, ésotériques ou astrologiques avec une confusion
aujourd’hui incompréhensible. Sur le panneau de gauche, saint
Antoine battu par les diables est secouru par deux moines et un civil
qui aurait, dit on, le visage du peintre. Il passe un pont de bois sous
lequel l’enfer est ouvert. Un poisson avale un poisson. Une sauterelle
à tête d’oiseau posée sur un œuf se délecte d’un quelconque animal.
Un oiseau portant sur la tête un entonnoir fait du patin sur un lac
gelé. Plus haut, un homme maison montre ses fesses à qui veut s’en
servir. Ce sont des présences inquiétantes qui entourent le saint
étourdi par tant de dérives fantastiques. Sur le panneau de droite,
Antoine est à son étude, un livre à la main. Assis sur un banc de
pierre,ilsetourneverslespectateurcommes’illeprenaitàtémoindu
désordre qui l’entoure. Ici, ce sont des sorcières qui se rendent à une
cérémonie occulte. Là, ce sont des rats et des dragons, un peuple de
créatures plus monstrueuses les unes que les autres. Une femme nue
surgit d’une tente aux armatures de bois mort coiffée d’une parure
rouge. Tout ce beau monde tente de le perturber en l’agressant. Saint
Antoine résistera par la prière et la foi aux sollicitations vulgaires
d’unesociétédemonstresdiaboliques.
La peinture surréaliste de Salvador Dali LatentationdesaintAntoine
réalisée à New York en 1946 n’est pas sans rappeler Jérôme Bosch.
Saint Antoine, nu, est agenouillé dans le désert. Il tient d’une main
tendue le crucifix pour se protéger de créatures oniriques qui le
provoquentpardescadeauximprobables.Devantlui,unchevalgéant
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