FORMATION CHRÉTIENNE DANS LES GRANDS COLLÈGES CATHOLIQUES (Bretagne, 1920-1940)

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Saint-François à Lesneven, Le Kreisker à Saint-Pol-de-Léon : au cœur de cette " terre des prêtres " où l'enseignement secondaire public fut longtemps inexistant, ces deux grands collèges catholiques ont joué le rôle de véritables petits séminaires, suscitant de nombreuses vocations cléricales. Tel n'était pas pourtant leur objectif premier. Dans l'entre-deux guerres, ils ont entrepris de former une élite de laïcs chrétiens qui devaient rechristianiser une société de plus en plus gagnée par les idées modernes. On découvrira ici, analysée en détail, une étonnante pédagogie active au service du catholicisme.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296257207
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LA FORMATION CHRÉTIENNE DANS LES GRANDS COLLÈGES CATHOLIQUES (Bretagne, 1920-1940)

@L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1194-4

Alain BRÉLIVET

LA FORMATION CHRÉTIENNE DANS LES GRANDS COLLÈGES CATHOLIQUES
(Bretagne, 1920-1940)

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Ine. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

France

L'Hanllattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur, en collaboration:

Scoutisme en Bretagne, scoutisme breton? (vers 1930vers 1960), Brest, Centre de Recherche Bretonne et Celtique, 1997.

AVANT-PROPOS

Le travail de l'historien dépend des sources dont il dispose. Il n/est pas inutile de le rappeler, d'autant que ma recherche, qui porte sur la formation chrétienne dans les grands collèges catholiques de Basse-Bretagne, à travers deux institutions du Léon1, l'Institution Notre-Dame du Kreisker et l'Institution Saint-François, a nettement été orientée en fonction de la source principale, constituée par les bulletins que publient alors les deux établissements3. En effet, cette source m /a incité à centrer la recherche sur un élément du dispositif éducatif, le cercle d'études, fondé en 1919 à SaintFrançois et en 1920 au Kreisker, et dont on trouve les dernières mentions dans les bulletins après la Seconde Guerre mondiale (en 1946 pour le premier et en 1948 pour le second). Dans son mémoire de maîtrise sur le petit séminaire de PontCroix4, Françoise Lanchou indique que les séances du cercle d'études - instauré à la rentrée 1924-1925 - mériteraient une
approche et une analyse approfondies, ce qu'elle ne peut entreprendre, dans la mesure où le cadre de son travail n/en autorise qu/une "présentation générale "5. Crest précisément ce que j'ai fait pour les deux collèges dont il est question. Le choix s/est avéré fructueux, car il a permis de mettre en valeur un aspect de la formation chrétienne telle qu'elle se présente

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des années vingt aux années quarante: la culture de l'esprit d'apostolat. On ne s'étonnera donc pm' que l'étude des deux cercles occupe une place importante dans le développement. Des circonstances particulières peuvent aussi orienter une recherche. Ainsi, le colloque sur le scoutisme en Bretagne organisé par le Centre de Recherche Bretonne et Celtique en mars 1997 m'a poussé à approfondir l'étude de la troupe scoute fondée dans les années trente à l'Institution Notre-Dame du Kreisker. Cela explique la belle part accordée au scoutisme dans la présentation générale du système éducatif de l'établissement.

Enfin, l'historien n'est pas seul dans son entreprise: il peut bénéficier de conseils, de soutiens et, en histoire contemporaine, être amené à rencontrer des témoins. Je remercie sincèrement toutes les personnes qui, d'une manière ou d'une autre, ont apporté leur concours à la réalisation de cet ouvrage, en particulier Yvon Tranvouez, professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Bretagne Occidentale (Brest).

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FINISTÈRE

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Localisation de l'Institution Saint-François (Lesneven) et de l'Institution Notre-Dame du Kreisker (Saint-Pol-de-Léon)

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NOTES 1. Partie du Finistère délimitée par la rade de Brest, la rivière de Morlaix et la Crête des Monts d'Arrée. 2. Il existe des variantes orthographiques; j'utiliserai la plus récente, " Kreisker", sauf, le cas échéant, dans les citations. 3. " Avec ses récits et ses compte-rendus [sic], le Bulletin constitue un bel ensemble documentaire dont on pourrait étoffer une copieuse histoire de l'Institution ", écrit en 1936 l'abbé Louis Kerbiriou à propos du bulletin de l'Institution Notre-Dame du Kreisker, intitulé Le Kreisker (Louis KERBIRIOU, Un vingt-cinquième anniversaire. L'Institution Notre-Dame du Creisker (Ancien Collège de Léon), Brest, Imprimerie Le Grand, 1936.). Cette publication constitue effectivement une source très riche; la remarque est valable pour le bulletin du collège Saint-François, En Avant! . La présente étude s'est beaucoup appuyée sur ces deux sources imprimées. Dans les notes, l'abréviation K remplacera Le Kreisker et l'abréviation EA remplacera En Avant! . 4. Commune située dans le sud du Finistère. 5. Françoise LANCHOU, petit séminaire Saint-Vincent de Pont-Croix, 1920Le 1960. Approches d'un mode de recrutement sacerdotal,. 2 volumes, mémoire de maîtrise, Brest, Université de Bretagne Occidentale, 1992, p. 61.

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INTRODUCTION

" A nous, parents, qui, en lui [Institution Notre-Dame du Kreisker] confiant nos enfants, faisons ainsi de bons placements, de la soutenir d'une fidélité inébranlable, assurés que nous sommes qu'elle forme, sous l'égide de Notre-Dame, en même temps que des hommes instruits, des hommes de foi, de devoir, de convictions".

Henri SENNEVILLE, lieutenant-colonel, adjoint au maire de Saint-Pol-de-Léon. Distribution des prix à l'Institution Notre-Dame du Kreisker, juillet 19291.

" Je voudrais (...) rendre un public et solennel hommage à l'éducateur consommé, au prêtre si délicat et si fin qui depuis trente quatre ans, comme professeur d'abord, puis comme Supérieur, ne vit, on peut le dire, que pour son collège, M. le chanoine Dujardin et aux maîtres distingués qui sous sa direction éclairée travaillent avec zèle à faire de leurs élèves des hommes, des hommes de valeur et des chrétiens fermes dans leurs sentiments, sur qui peuvent compter l'Eglise et la Patrie ".

Abbé KEROUANTON, curé-doyen de Landivisiau. Distribution des prix au collège Saint-François de Lesneven, juillet 19352.

Au coeur de la Terre des Prêtres3, deux Ecoles de Curés4, au Temps des Soutanes5... Derrière les images, quelles réalités? L'Institution Notre-Dame du Kreisker, qui ouvre ses portes en 1911, recueille la succession du collège de Léon, dont les origines remontent à la fin du XVI" siècle (1580)6. La fondation de l'institution fait suite, en effet, à la fermeture du vieux collège, en 1910. Celui-ci vivait, depuis 1850, sous un régime particulier: l'Etat, en accord avec la ville, assurait l'existence du collège avec un personnel mixte, partie ecclésiastique, partie laïque, dont la direction était confiée à un prêtre, agréé par l'autorité diocésaine, nommé par le ministre de l'Instruction Publique. Les professeurs ecclésiastiques étaient soumis aux mêmes conditions d'agrément et de nomination. Or l'Etat, à partir de 1901, manifeste une volonté de laïcisation du personnel, ce que refuse la municipalité de Saint-Pol-de-Léon. La rupture est effective en 1910; lè collège est alors fermé. L'Institution Notre-Dame du Kreisker voit le jour; elle s'installe dans les anciens locaux du grand séminaire du diocèse de Léon, situés en face de la chapelle du Kreisker7. L'effectif des élèves connaît" une forte progression régulière" dans l'entre-deux-guerres8 : l'institution, qui accueille 234 garçons en 1915, en compte 498 en 1940; une baisse est toutefois enregistrée au début des années trente: 323 jeunes sont inscrits au Kreisker en 1931. La courbe s'inverse au cours de la seconde guerre mondiale; le nombre diminue jusqu'en 1950. L'établissement totalise cette année-là 345 élèves. La majorité vient du Nord-Finistère, mais l'aire de recrutement s'étend bien au-delà du département. En 1938, 50 % des élèves viennent du canton de Saint-Pol-de-Léon et des cinq cantons proches de cette ville (Plouzévédé, Taulé, Plouescat, Landivisiau et Saint-Thégonnec), 13 % de la région de Morlaix (autour de Morlaix, Lanmeur, Plouigneau, IS

Huelgoat et jusqu'à Carhaix), 13 % de la région de Brest (jusqu'à Plougastel et la région de Lesneven), 6 % du SudFinistère (Quimper, littoral, Moyenne-Cornouaille, Quimperlé), et 14 % ne sont pas originaires du Finistère (autres départements bretons, région parisienne, étrangers). "La lecture du palmarès révèle à l'auditoire des distributions de prix, parmi des noms familiers aux consonances celtiques, d'autres noms aux sonorités étranges ", écrit Louis Kerbiriou9. Effectivement, "en octobre 1930, Monseigneur de Guébriant, fit entrer au collège un groupe de onze petits séminaristes "annamites", trois autres n'étaient pas séminaristes. Un Chinois et sept ressortissants d'Indochine les avaient précédés quelques

années plus tôt "ID. Par ailleurs, les élèves de l'Ecole
apostolique pour les missions d'Haïti, établie en 1922 à SaintPol-de-Léon, suivent les cours au Kreisker, comme le faisaient jadis au collège les élèves du petit séminaire de Kéroulasll, et prennent part aux offices et aux fêtes de l'institutionl2. Sur le plan social, dans l'entre-deux-guerres, "il faut enregistrer un certain tassement de la participation scolaire rurale au collège du Kreisker. Le collège tend à devenir pour près des deux tiers des effectifs, la "propriété" de la moyenne et petite bourgeoisie catholique du Nord Finistère, malgré la

forte masse rurale encore représentée "13. Il convient de noter
que le pourcentage des enfants d'agriculteurs est d'environ 50 % à l'entrée en sixième; mais près de la moitié de ces élèves seulement parviennent au niveau du second cycle. L'Institution Saint-François, quant à elle, est l'héritière du pensionnat ouvert en 1833, à l'emplacement d'un ancien couvent de Récollets, par l'abbé Hervé Roudaut, ancien principal du collège de Quimperl4. Le nouveau pensionnat devient collège communal en 1835 par décret du roi LouisPhilippe. Il connaît par la suite un statut qui rappelle celui du collège de Léon: un personnel mixte, ecclésiastique et laïque. 16

Ce statut prend fin en 1914, car la municipalité n'accepte pas la laïcisation complète du collège exigée par le ministre de l'Instruction Publique, René Viviani. Le 5 octobre 1914, l'établissement est devenu l'Institution libre Saint-François d'Assise. L'Institution Saint-François totalise 322 élèves en 1915. La barre des 400 élèves est franchie en 1920 : Saint-François compte alors 430 garçons. De 1920 à la fin des années trente, l'effectif oscille entre 400 et 500 élèves. Cet ordre de grandeur se maintient globalement jusqu'à la fin des années quarantel5. On ne dispose malheureusement pas pour l'Institution Saint-François d'une étude comparable à celle que Bernard Verrier a effectuée sur le collège de Léon. Quelques indications sont toutefois données par les anciens élèves. La grande majorité des élèves vient du Nord-Finistère. Quelques Cornouaillais sont également inscrits dans l'établissement; le premier supérieur de l'institution, Alain Moënner, est originaire d'une paroisse de Cornouaille, Elliant, ce qui favorise la venue de Cornouaillais à Lesneven. Par ailleurs, les ruraux sont bien représentés au collège. Il faut signaler aussi - et cette remarque est également valable pour le Kreisker - que certains jeunes, repérés par les prêtres dans les paroisses, sont envoyés à SaintFrançois afin qu'ils s'orientent vers le sacerdocet6. L'Institution Notre-Dame du Kreisker et l'Institution Saint-François sont alors, pour l'essentiel, des internats; on accueille toutefois quelques externes dans les deux établissements, à la différence des petits séminaires. Il est vrai que ces externes, contrairement aux pensionnaires, ne sont pas complètement plongés dans la vie de l'institution mais, comme on le verra, le règlement des élèves en usage au Kreisker ou à Saint-François ne les oublie pas pour autant. Les élèves sont

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répartis en trois divisions: les" petits" ou "minimes", " moyens" et les" grands ". * * *

les

La formation des jeunes, dans une maison d'éducation, est menée selon une vision de l'homme et de la société. Une question préalable se pose en particulier aux éducateurs: quel type d'hommes veut-on former? Un dispositif éducatif est élaboré en fonction de la réponse que l'on donne à cette question. L'Institution Notre-Dame du Kreisker et l'Institution Saint-François poursuivent un même but, qui pourrait se formuler par exemple de la manière suivante: former" des hommes de valeur et des chrétiens fermes dans leurs

sentiments, sur qui peuvent compter l'Eglise et la Patrie "17. Au
Kreisker comme à Saint-François, les discours prononcés chaque année à l'occasion de la distribution solennelle des prix traduisent cet état d'esprit. Comment forme-t-on de tels chrétiens dans ces deux établissements des années vingt aux années quarante? Peut-on préciser ce qu'est un chrétien" sur qui peuvent compter l'Eglise et la Patrie'" dans cette période particulièrement dynamique du catholicisme françaisl8 ? Pour apporter des réponses à ces questions, deux approches se compléteront: une apprùche générale et une analyse plus ciblée. Ainsi, une présentation globale du dispositif éducatif sera proposée dans la première partie intitulée" Ad Majorem Dei Gloriam". Elle permettra notamment de situer la formation chrétienne par rapport à tout ce qui est mis en œuvre dans les deux institutions. Les trois parties suivantes, quant à elles, seront consacrées à un élément particulier du dispositif de formation chrétienne, le cercle 18

d'études. On mettra en particulier en évidence dans le développement le vigoureux appel à l'apostolat lancé à l''' élite" de la jeunesse chrétienne: les deux établissements développent en effet une certaine c.ulture de l'esprit d'apostolat. Si la finalité de cet apostolat est de gagner des âmes au Christ, de diffuser le message chrétien, il convient d'essayer de mieux cerner ce que signifie le tenne et de dégager les composantes d'une telle culture.

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NOTES 1. K n° 126, août 1929, p. 506. 2. EA nOI871I88/189, mai/juillet 1935, p. 154. 3. Yves LE FEBVRE,La Terre des Prêtres, La Pensée Française, Paris, 1924. La " Terre des Prêtres" désigne le Léon, qui représente, pour l'auteur de cet ouvrage anticlérical, " la Bretagne catholique par excellence" (p. 32). Il est vrai que le Léon est un bastion de chrétienté; Michel Lagrée écrit que cet ancien diocèse fait figure, au début du XX. siècle, de " théocratie" (Michel LAGREE, eligion et cultures en Bretagne (1850-1950), Paris, Fayard, 1992, R p.68.). 4. Xavier GRALL, "A l'Ecole des Curés ", article repris dans Jadis et Naguère: Souvenirs d'anciens, Lesneven, Collège Saint-François, 1983, pp. 89-90. Xavier Grall est élève au Kreisker dans les années quarante. 5. Louis POULIQUEN, Temps des Soutanes, Brest, Editions du Liogan, Le 1993. Même si l'auteur évoque dans cet ouvrage les années 1944-1951 au Kreisker, le titre s'applique plus généralement" à cette époque aujourd'hui disparue où tous les professeurs, dans ces collèges, à quelques exceptions près, portaient la soutane" (cf. L'Institution Notre-Dame du Kreisker dans les années 1940-50, Les anciens élèves se penchent sur leur passé, SaintThégonnec, Centre culturel de Luzec, 1994, p. 6.). 6. Cet aperçu de l'histoire du collège a été écrit à partir de l'ouvrage de Louis Kerbiriou (Louis KERBIRIOU, vingt-cinquième anniversaire... , op. cil.). Un 7. Je profite de l'occasion pour rappeler au lecteur que le clocher du Kreisker n'est pas" le plus beau d'alentour" mais" le plus beau de tout l'univers, le plus parfait, le plus savant, le plus élégant, le mieux étudié que l'on puisse trouver dans les cinq parties du monde civilisé" : conviction exprimée par le chanoine J. -M. ABGRALLlors d'une visite à la chapelle du Kreisker en compagnie des grands élèves du collège (K n073, janvier 1923, p. 3.)... 8. Bernard VERRIER,Le rôle du collège de Saint-Pol-de-Léon de 1876 à 1973, mémoire de maîtrise, Université de Paris X-Nanterre, sans date, p. 5. Les données chiffrées qui seront utilisées pour présenter le nombre et l'origine des élèves au Kreisker proviennent de cette étude. 9. Louis KERBIRIOU, vingt-cinquième anniversaire... , op. cit. , p. 90. Un 10. René GAUTHIER, u Collège de Léon à l'Institution Notre-Dame du D Kreisker, Saint-Pol-de-Léon, Institution Notre-Dame du Kreisker, 1983, p.25. 11. Le petit séminaire de Kéroulas fonctionne à Saint-Pol-de-Léon de 1824 à 1910. 12. Louis KERBIRIOU, n vingt-cinquième anniversaire... , op. cil. , pp. 89U 90. 13. Bernard VERRIER, e rôle du collège... , op. cil. , p. 62. L

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14. Sur l'histoire du collège de Lesneven , voir: Eugène CORGNE, istoire du H collège de Lesneven (1833-1914), Brest, Imprimerie du Courrier du Finistère, 1922. ; Gabriel LE JEUNE,Histoire du collège de Lesneven de 1833 à 1914, mémoire principal de D.E.S. , c.L.U. de Brest, 1967. ; 1833-1983: Au cœur du Léon, 150 ans de présence et de rayonnement. Le collège Saint-François de Lesneven, Lesneven, Collège Saint-François, 1983.; Pierre LOAEC, "L'abbé Hervé Roudaut, principal du collège de Quimper, fondateur du collège de Lesneven (1793-1847)", dans Bulletin de la Société archéologique du Finistère, tome CXIII, 1984, pp. 299-314. 15. Même si, dans le détail, le nombre des élèves n'est pas toujours supérieur à 400 (l'effectif s'élève ainsi à 369 élèves en 1942). Source des statistiques: EA hors série du centenaire, 30 août 1933; 1833-1983: Au cœur du Léon... , op. cit. , p. 11. 16. Témoignages de Jean MOREL (entretien du 28 décembre 1995), d'André LE BRAS(entretien du 8 avril 1996) et d'Eugène ROUDAUT (entretien du 21 mai 1996). 17. Discours de l'abbé KEROUANTON, curé-doyen de Landivisiau, lors de la distribution des prix à Saint-François, en juillet 1935 : EA n0187/188/189, mailjuillet 1935, p. 154. 18. Yves-Marie Hilaire parle des" Trente Glorieuses" du catholicisme français pour qualifier la période 1920-1955 ; pour René Rémond, l'Eglise connaît un" nouveau printemps", etc.

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PREMIERE PARTIE:
AD MAJOREM DEI GLORIAM

L'institution est un moule commun auquel chaque individu se doit d'adhérer. Dans quel but? Ad Majorem Dei Gloriam : pour la plus grande gloire de Dieul. L'obéissance au règlement - qui couvre tous les aspects de la vie de l'élève - doit être" scrupuleuse ''2, ou encore" ponctuelle, entière, généreuse et consciencieuse "3, car" l'honneur, le devoir, l'esprit chrétien s'accordent avec l'intérêt personnel des élèves pour les engager à l'observation du règlement "4. A Saint-François, les élèves sont invités à toujours rechercher" la vérité dans la charité" :
Veritatem in caritate5.

Dans ce dispositif collectif, l'éducation exige un important effort individuel de la part de chaque élève: "L'enseignement et l'éducation sont à base d'effort. (...) L'effort est pénible, toujours pénible; mais l'effort est nécessaire. La raison de ce double caractère, il faut la rechercher dans la faute originelle qui a rendu "la terre maudite" et toute matière réfractaire à la loi de l'esprit. C'est pour oublier le poids dont pèse sur toute l'humanité, sur les facultés de tout homme, cette tragique aventure de nos premiers parents, que l'on arrive parfois, au mépris de l'expérience, à nier ou son sens pénal ou sa nécessité "6. "Dieu le veut; donc tu dois... " : " c'est peut-être par là qu'il faudrait commencer tout éloge et toute éducation de l'effort "7. La vie en institution est, pour les pensionnaires, une vie de relatif isolement. L'institution façonne les jeunes à l'abri des tentations du monde; l'atmosphère qui règne dans les établissements doit concourir à orienter les élèves dans le sens désiré. Les communications avec le dehors sont strictement réglementées, comme le montrent les règlements des deux institutions: les parents, ou des personnes" dûment autorisées" peuvent rencontrer les élèves dans des parloirs, mais seulement pendant les récréations; les sorties en famille ou chez des
"correspondants attitrés" sont limitées - ainsi, une sortie au maximum par mois au Kreisker dans l'entre-deux-guerres - et ne

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sont possibles qu'à condition d'avoir obtenu des résultats suffisants. Les correspondances, par ailleurs, sont contrôlées. Des consignes sont données aux externes quant à leur emploi du temps, leurs attitudes et leurs fréquentations en dehors de l'établissement: l'externe reste un élève de l'institution hors de ses murs. La.discipline, rigoureuse, marque fortement l'atmosphère de ces établissements, surtout lorsque certains éducateurs se mettent à faire du zèle, ce qui est parfois le cas. Une panoplie de sanctions est prévue pour faire plier les récalcitrants, mais ces " moyens de répression" ne sont utilisés par les maîtres, d'après le règlement du Kreisker, qu'avec une" paternelle modération"... Le règlement des deux institutions insiste sur le respect dû aux maîtres: "Pénétrés de reconnaissance pour le dévouement de leurs maîtres, ils [les élèves] leur témoigneront à tous, indistinctement, les marques de respect qui sont dues à des supérieurs "8. Le silence est aussi un des piliers de cette éducation austère: "Le silence est de règle en dehors des heures et des lieux de récréation"9. D'une manière générale, enfm, les interdits ne manquent pas. Tous les élèves sont soumis à un même régime (chapitre I), mais il existe dans les deux collèges des œuvres ou groupements divers qui sont perçus comme des compléments de formation (chapitre II) ; ils doivent permettre aux élèves qui les fréquentent de s'enrichir: il s'agit de devenir plus surnaturel dans sa vie, plus hardi dans l'apostolat, plus dévoué au bien public, etc1o.Ces activités s'inscrivent rigoureusement dans les temps prévus par le règlement, afin qu'elles laissent sa place à la base du système éducatif. Enfin, une sélection peut être opérée à l'entrée. Quelles sont ces différentes propositions?

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NOTES 1. Règlement des élèves de l'Institution Notre-Dame du Kreisker (cf. Annexes). 2. Idem. 3. Règlement des élèves de l'Institution Saint-François. 4. Idem. Les commentaires du règlement donnent quelques précisions: "L'intérêt particulier se confond ici avec l'intérêt général: succès aux examens et progrès moral favorisés par la discipline: digue, canalisation, bonnes habitudes. 1) Un homme d'honneur tient ses engagements (...). Or les parents, en inscrivant un enfant, s'engagent implicitement pour lui. 2) Devoir des membres d'une société hiérarchisée d'obéir aux chefs: les maîtres eux-mêmes ont leur règlement diocésain. Les Evêques obéissent au Code canonique. 3) L'esprit de foi grandit, ennoblit, facilite la soumission, en montrant dans l'autorité légitime une participation à la souveraineté de Dieu, et dans la pratique du devoir d'état des moyens de sainteté ". s. Veritatem in caritate est la devise de l'Institution Saint-François. Elle est tirée du Nouveau Testament: "Soyons les disciples de la vérité dans la charité; croissons par toute notre vie en Celui qui est notre chef, le Christ" (Eph.4, 15). Sur cette devise, voir EA n028, janvier 1922, pp. 82-86. 6. " L'effort", K n0154, février/mars 1935, pp. 502-504. 7. Idem. 8. Règlement des élèves de l'Institution Notre-Dame du Kreisker. 9. Règlement des élèves de l'Institution Saint-François. 10. cf. EA hors série du centenaire, 30 août 1933, p. 75.

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Chapitre I Le régime commun
L'encadrement soutanes des deux institutions: le temps des

Le rôle du prêtre dans l'enseignement
L'encadrement des deux institutions est formé essentiellement de prêtresl. Le prêtre a un rôle essentiel à jouer dans l'éducation des jeunes, comme le montre le discours de Monseigneur Gouraud sur le rôle du prêtre dans l'enseignement, à la clôture d'un congrès de l'Alliance des Maisons d'Education chrétienne:
Vous avez, comme tous les vrais éducateurs, la prétention d'élever l'enfance et la jeunesse, c'est-à-dire, comme le mot l'indique, la prétention de les faire monter au-dessus de leur bassesse native. Vous avez,. comme les autres éducateurs, la prétention de former des âmes d'enfants et de jeunes gens. Mais le terme auquel vous aspirez, dans cette œuvre, en marque déjà singulièrement le caractère. Jusqu'où voulez-vous

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élever ces enfants ou jeunes gens? Voulez-vous les conduire seulement à une certaine hauteur? (...) Non Messieurs, vous voulez plus et mieux. C'est jusqu'à Dieu que vous voulez conduire les âmes d'enfants qui vous sont confiées. Vous savez qu'elles ont été faites par Lui et pour Lui; vous voulez leur procurer leur fin dernière. Que d'autres se contentent de faire des intelligences ouvertes aux choses de ce monde, vous voulez les ouvrir d'abord et surtout aux choses du Ciel. Que d'autres visent à faire des hommes dont la vie rayonnera autour d'eux pendant quelques années, vous voulez faire des âmes éternelles. Que d'autres aspirent à rendre heureuses les années qu'ils vivront ici-bas, vous vous préoccupez avant tout de leur bonheur éternel. Que d'autres se préoccupent exclusivement du corps et de l'âme, vous ne les négligerez pas, mais vous souvenant que les âmes de vos enfants sont des âmes de chrétiens, vous ne séparerez jamais de leur éducation profane (que vous ferez aussi complète que possible), vous n'en séparerez jamais, dis-je, leur éducation chrétienne. C'est à cette œuvre, dominant et réglant l'autre, que vous affecterez votre ministère de prêtres. (.. .) Vous conduisez à Dieu des âmes de futurs prêtres, des âmes de catholiques qui seront la lumière des autres plus tard. Vous les conduisez à Dieu, en vous souvenant de la parole de Notre Seigneur qui est votre programme: Ego sum via, je suis la voie. (...) C'est par nous que Jésus-Christ vient en eux. Les instruments humains que nous sommes n'ont d'efficacité qu'à cause de cela.
Les qualités naturelles de science, de dévouement que vous mettez au service de vos enfants, Messieurs, valent surtout par les vertus sacerdotales que vous y ajoutez. C'est le prêtre que vous leur donnez en vous.

Vous leur donnez votre conscience de prêtre, conscience éclairée et prête à tout devoir.

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Vous leur .donnez votre honneur de prêtre; vous ne cachez jamais votre dignité de prêtre à vos enfants ou à leurs familles. C'est à votre sacerdoce que vous faites hommage de votre travail et de vos succès, c'est l'Eglise et le clergé que vous en faites bénéficier, renonçant pour vous-mêmes aux dignités et aux récompenses humaines. Vous leur donnez surtout les grâces de votre sacerdoce, et c'est ce qui ajoute un prix inestimable à vos fonctions d'éducateur. C'est pour eux que sont les fruits de votre messe quotidienne, la récitation de votre bréviaire et la grâce des sacrements dont vous êtes les dépositaires2.

Le but véritable de cet éducateur chrétien, c'est bien de rapprocher de Dieu les âmes des jeunes qui lui sont confiés. " Vous ne séparerez jamais de leur éducation profane (que vous ferez aussi complète que possible) (...) leur éducation chrétienne" : dans cette phrase se trouve résumé le programme des maisons d'éducation chrétienne. Le texte insiste bien sur la hiérarchie qui existe entre les" choses de ce monde" et les " choses du Ciel" ; il faut bien avoir ces éléments en tête pour comprendre la logique et les priorités du dispositif éducatif des deux collèges dont il est question.

Un second père: le supérieur
L'institution devient, pour les élèves, une seconde famille3 qui prolonge l'éducation reçue dans la première; et, comme dans toute famille, il y a à Saint-François et au Kreisker un chef de famille: le supérieur. Le bon fonctionnement de l'établissement et, en particulier, la cohésion et l'efficacité du système de formation, sont placés sous sa responsabilité. Quatre prêtres occupent cette fonction au Kreisker de janvier 1911 à décembre 19484. L'abbé François Floc'h est le premier supérieur de 31

l'Institution Notre-Dame du Kreisker5. Né en 1867 à LampaulGuimiliau (Léon), cet ancien élève du collège de Léon enseigne au petit séminaire de Pont-Croix lorsqu'il est appelé à la tête de l'établissement. "Deux grands ordres de faits caractérisent la direction de M. Floc'h: la mise en train de l'Institution et l'épreuve de la guerre, deux passes extrêmement pénibles à franchir. M. Floc'h fut l'homme de la situation, mais il mourra à la tâche "6. Il décède en effet en 1920, épuisé par 1'" épouvantable surmenage "7de la guerre. L'année précédente, il recevait le camail de chanoine honoraire. L'abbé Edouard Mesguen, né en 1880 à Plouescat (Léon), professeur d'histoire à Saint-François, succède à François Floc'h. Comme son prédécesseur, Edouard Mesguen est un ancien élève du collège de Léon. Il entreprend l'embellissement de la chapelle et l'agrandissement des locaux scolaires, fonde un cercle d'études dès son arrivée, établit des conférences artistiques pour ses élèves en 1925 et, d'après Louis Kerbiriou, se montre soucieux d'informer les élèves des programmes des carrières8, René Gauthier précise qu'il est un " brillant orateur "9. En 1923, il est nommé chanoine honoraire et en 1932, après treize ans de direction, il devient curéarchiprêtre de Saint-Corentin à QuimperlO. Le nouveau supérieur, l'abbé Jean-Louis Méar, né en 1882 à Trézilidé (Léon), est lui aussi un ancien élève du collège de Léon; il enseignait jusqu'alors la philosophie au collège Notre-Dame de Bon-Secours à Brest. Les anciens élèves du Kreisker le qualifient volontiers de "bon père "11; " très diplomate" selon l'un d'entre euxl2, il a l'art, écrit René Gauthier, de "tempérer les ardeurs "13. Mais un autre personnage est bien souvent évoqué par les anciens élèves lorsqu'ils parlent de Jean-Louis Méar; il s'agit de l'abbé Paul Corre, économe et préfet de discipline de 1933 à 1945. Cet homme autoritaire, "intransigeant au possible "14,est en 32

effet très redouté par les élèves... Des nouveautés, comme le scoutisme, sont introduites à l'Institution Notre-Darne du .Kreisker sous le supériorat de Jean-Louis Méar. La guerre et l'Occupation, par ailleurs, ne rendent pas la tâche du supérieur facile: " Le collège était en partie réquisitionné, et les élèves le furent aussi parfois, pour construire le mur de l'Atlantique (...). Au surplus, la guerre et la captivité privaient le collège d'un bon nombre de professeurs, et le Supérieur dut assumer les cours de philosophie, en y ajoutant les cours d'anglais en cinquième, et ce, non sans rendre des services dans les paroisses des environs, car il était de ces gens qui savent

difficilement refuser "15. Chanoine honoraire en 1933, il est
nommé curé de Plouvorn en 194616. Son successeur, l'abbé Joël Bellec, né en 1908 à Landivisiau (Léon), était professeur à l'école Saint-Louis de Brest. Au .Kreisker, Joël Bellec se trouve en terrain connu: il est en effet ancien élève de l'institution et il connaît la plupart des professeurs. Le nouveau supérieur fait figure de novateur. Il apporte des modifications au dispositif éducatif en vigueur jusqu'alors; une expérience d'autodiscipline, par exemple, est menée en 1948 : " La classe de Première Blanche, dont l'esprit était excellent, accepta d'enthousiasme de servir de banc d'essai. Les élèves se répartirent en équipes, nommèrent leurs responsables. Bientôt ils montrèrent que l'auto-discipline n'était pas une utopie. A partir de février ils firent sans surveillance leçons par écrit et compositions. Tout se passa bien. Puis pendant le troisième trimestre ils sortirent chaque jeudi, seuls, en équipes. Le branle était donné et à la fin de l'année toute la division des grands emboîtait le pas à la classe de Première

Blanche "17. Un ancien élève parle de "souffle nouveau"
quand il évoque l'action de Joël Bellecl8. Ce dernier ne reste cependant que deux ans dans l'établissement: il devient vicaire général et directeur de l'enseignement catholique diocésain en décembre 194819.L'abbé Joseph Mével, ancien élève et ancien 33

professeur de l'institution.. .

l'établissement,

prend

alors

en

charge

Trois supérieurs se succèdent à Saint-François d'octobre 1914 à juillet 1953. Dernier principal du collège de Lesneven, l'abbé Alain Moënner, né en 1875 à Elliant (Cornouaille), est aussi le premier supérieur de l'Institution Saint-François. Après avoir dirigé le collège dans un climat difficile lié à la demande de laïcisation de l'établissement, Alain Moënner doit faire face à de nouveaux problèmes: " Après la guerre politique et les polémiques partisanes, la guerre franco-allemande. Les soucis de l'abbé Moënner sont autres: pénurie de professeurs, installation d'un hôpital militaire au Collège, locaux restreints et bientôt insuffisants "20. En 1919, il devient chanoine honoraire. En 1925, il est nommé curé-coadjuteur de SaintLouis (Brest)2l. C'est sous son supériorat qu'est fondé un cercle d'études au collège. Né en 1878 à Saint-Renan (Léon), ancien élève du collège de Lesneven, professeur dans l'établissement, l'abbé Albert Dujardin succède à Alain Moënner en 192522."Dès les premiers jours on sent qu'une main ferme a saisi le gouvernail; et c'est peut-être pour mieux asseoir son autorité qu'il décide de faire un coup d'éclat: le renvoi de quelques grands qui se sont fait remarquer pour leur indiscipline. On sait aussi qu'il crut bon de se séparer bien vite de certains de ses professeurs, qu'il jugeait sans doute insuffisamment souples et capables de troubler la paix de son Collège"23. Il "s'imposait de faire souvent, à pas feutrés, sa ronde nocturne dans les dortoirs, pour

se rendre compte que le bon ordre y régnait "24. Albert Dujardin
se montre très rigoureux pour la discipline, l'ordre et le travail scolaire; il laisse aux anciens élèves qui l'ont connu comme supérieur le souvenir d'un homme strict - mais aussi de quelqu'un d'érudjt25.Pour autant, "convaincu qu'un arc ne peut rester toujours tendu, il savait ménager à ses collégiens, mais 34

dans une mesure raisonnable qui ne nuisît jamais aux études, des sorties, des fêtes, des représentations théâtrales, des compétitions sportives, comme toute institution qui se respecte"; il sait aussi à l'occasion se montrer" paternel, primesautier, spirituel en diable" et déchaîner" le fou rire "26. Par ailleurs,
Il n'était pas moderne, au sens d'être entiché du progrès matériel (...). Au fond, sauf en politique, il était traditionaliste à outrance: les innovations de l'apostolat moderne, spécialement en catéchèse et en art sacré, le déroutaient net; il avait tous les romans en horreur et je puis assurer qu'il n'en a jamais lu un seul jusqu'au bout; admirateur passionné des classiques, il ne goûtait guère les autres écoles littéraires, tout en expliquant - par devoir - toutes les œuvres au programme de la classe. (...) Nerveux au possible, tranchant dans ses jugements, il n'était pas l'homme des compromis et des concessions. Dans son impatience de lutteur, il s'attaquait à tous les obstacles qui retardaient le triomphe de ses idées. (...) Il fallait le prendre ou le rejeter en bloc, tel qu'il était; avec son sillonisme, sa démocratie chrétienne, sa passion pour son collège27.

Des travaux d'aménagement sont menés dans l'établissement; une salle des fêtes voit ainsi le jour en 1933. En 1939, une page est tournée: le chanoine Albert Dujardin - il a reçu le ca!llail de chanoine honoraire en 1927 - est nommé aumônier des Bénédictines du Calvaire à Landerneau28. L'abbé Jean-Marie Coadou lui succède. Jean-Marie Coadou est né en 1900 à Pluguffan (Cornouaille). Il enseigne pendant treize ans au petit séminaire de Pont-Croix, puis il devient professeur au grand séminaire. " 1939: à une époque terriblement difficile (...), le fin lettré reçoit brusquement la mission de gouverner, de diriger, de

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décider. Ce ne fut pas pour Jean-Marie Coadou une période facile. Elle fut même douloureuse par moments. Le "Sudiste" invétéré, et encore timide, n'arrivait pas toujours non plus à comprendre le tempérament parfois plus rude du "Nord""; cependant, " il eut la joie (...) de devoir reprendre pendant la guerre son enseignement des Lettres, et là, il fut très apprécié

de tous "29. Il est vrai que ces années de guerre sont des années
de soucis pour le jeune supérieur: mobilisation des professeurs, réquisition des bâtiments, etc. Après la guerre, le collège reprend une vie normale; en 1953, Jean-Marie Coadou est nommé chanoine du chapitre cathédral et aumônier de la Retraite à Quimper30.La direction de l'établissement est alors confiée à l'abbé Léon Normand. Les élèves manifestent leur reconnaissance au supérieur à l'occasion de sa fête31.Le Kreisker et En Avant! se font à chaque fois l'écho de cet événement32. Traditionnellement, un discours est alors prononcé par un élève: le discours, élogieux, met en avant le dévouement avec lequel ce " second père "33se dépense pour ses enfants et vante l'éducation prodiguée dans l'institution dont il a la charge. Le supérieur peut ce jour-là faire preuve de largesse; ainsi, le 5 mai 1933, Jean-Louis Méar annonce" pour le lendemain un grand congé et, à la grande joie de tous, une amnistie générale des punitions "34. L'institution a indéniablement un côté patriarcal.

Spiritualité et instruction: primauté du spirituel
"

Benedicamus Domino"

Du matin au soir, du lundi au dimanche, d'octobre à juillet, la spiritualité encadre la vie des élèves de l'Institution Notre-Dame du Kreisker et de l'Institution Saint-François. Tous les jours35,au réveil, qui a lieu, au plus tôt, à 5 h 30 et, au

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plus tard, à 6 h 00, "on fait le signe de croix et l'on répond: "Dea Gratias" au "Benedicamus Domino". Puis chacun offre sa journée à Dieu ". Une vingtaine de minutes plus tard, les élèves assistent à la prière, puis à la messe quotidienne36. Les classes et les études" commencent par le Veni Sancte Spiritus suivi de l'Ave Maria et se terminent par le Sub tuum ". Au moment des repas, on entend le Benedicite et l'Agimus. A 19 h 00 ont lieu une prière et une lecture spirituelle. Le soir, "il est recommandé à tous de réciter le chapelet en attendant le sommeil". Au cours des promenades, les élèves" se découvriront et se signeront en passant devant les croix et les églises". Le dimanche est, comme il se doit, un jour particulier: prière, grand-messe, vêpres et salut au SaintSacrement ponctuent la journée. Sur le plan spirituel, l'année scolaire est, par ailleurs, jalonnée de temps forts, dont on peut prendre quelques exemples. Les retraites font partie de ces moments importants de la vie spirituelle: "Tous les élèves prennent part aux deux retraites qui sont prêchées, l'une, après la rentrée d'Octobre, l'autre, après la rentrée de Pâques "37. En quoi consistent-elles? "Nous devons laisser de côté toutes nos préoccupations pendant la retraite, pour nous donner tout entiers à la parole divine "38.Prières, messes et instructions par un prédicateur se succèdent alors pendant trois jours. Autre exemple de temps fort, le Mois de Marie: "Le 31 mai. - Le Mois de Marie s'achève. Tous les soirs, nous avons visité en esprit un des grands sanctuaires de Marie en France. Nous avons appris les origines, souvent très anciennes, de la dévotion mariale dans ces lieux où la Vierge Marie, avec prédilection, a multiplié ses faveurs et parfois ses miracles: depuis Chartres et Notre-Dame du Puy, jusqu'à Rumengol, Le Folgoat et Notre-Dame du Creisker, en passant par Lourdes. Un cantique choisi parmi les plus beaux chants de ces divers lieux de pèlerinage donnait une unité très heureuse à ces beaux soirs de prières "39. 37

La fête du collège est aussi une fête religieuse: " Hier soir, c'était la fête profane et nous nous sommes bien amusés. Aujourd'hui c'est la fête religieuse et nous allons consacrer notre journée à rendre à Marie un digne tribut d'amour, de vénération, de reconnaissance. Nous n'oublions pas en effet que la Fête du Collège est avant tout le "pardon" de notre douce Madone, N -D. du Creisker, et que nous sommes, comme dit le cantique, Heureux enfants d'une Mère chérie, d'une Mère chérie qui veille sur nous avec la plus tendre sollicitude et à qui il convient que nous rendions en retour nos hommages de filiale et affectueuse gratitude. C'est un devoir qu'en dignes fils, nous remplissons tous les jours, mais aujourd'hui notre piété envers notre céleste Mère sera plus fervente, plus enthousiaste "40. Le collège Saint-François effectue en outre, de son côté, un pèlerinage annuel au Folgoët: "1er juin: Pèlerinage traditionnel à N. -D. du Folgoët. (...) Nous sommes entrés dans la basilique au chant du "Patronez dous ar Fo/goat". M.le Supérieur nous a fait en quelques mots l'historique du sanctuaire où vinrent s'agenouiller des ducs de Bretagne et des rois de France. Depuis de longues générations aussi les collégiens de SaintFrançois viennent à la fin du mois de mai offrir à la reine du Léon leur tribut de louanges et de prières. Demandons-lui de nous préserver tous et en particulier ceux d'entre nous qui définitivement quittent le collège pour se lancer dans la vie. Après le salut et quelques minutes accordées pour prendre nos ébats sur la place et allumer quelques cierges, la procession se reforme et nous repartons vers le collège en chantant "Reine de l'Arvor" "41.Dans ces grandes manifestations de piété, la forme n'est pas négligée, comme en témoigne par exemple la procession du Saint-Sacrement racontée par un élève de sixième42. Tous les exercices spirituels doivent se faire avec respect, rigueur et ferveur. Il y a des façons correctes de prier, 38

de se tenir: "Ils [les élèves] répondront sur un ton de voix convenable, posément et distinctement. Ils se tiendront, selon les cas, soit à genoux, soit debout, toujours le corps bien droit et les bras croisés (...). En toute circonstance, ils garderont à la Chapelle un maintien modeste et recueilli; ils éviteront de tourner la tête, de s'appuyer avec nonchalance, de rester inoccupés (...). En allant à la sainte Tjlble, ils auront une démarche grave, les bras croisés, les yeux modestement baissés "43.Les élèves apprennent à être modestes face à Dieu. Il convient que la messe soit suivie le plus attentivement possible, mais cela n'empêche pas certains élèves, parfois, de profiter de la messe pour réviser les leçons: " Mon voisin avait rempli de formules algébriques le petit missel ", se rappelle un ancien élève du Kreisker44. Il est demandé aux élèves de se confesser - et de communier - régulièrement: "Tous les élèves se confesseront au moins une fois par mois "45; les élèves peuvent choisir librement leur confesseur. Le dispositif présente donc, à ce niveau, un caractère plus individuel, même s'il est relatif, car tout le monde est censé respecter cette pratique. Certains sujets préoccupent beaucoup les prêtres; ils peuvent être abordés à l'occasion de ces confessions. Le problème de la pureté figure parmi ces préoccupations. C'est un sujet qui revient régulièrement dans les prédications; il peut ainsi être évoqué au cours d'une retraite: "Dans l'instruction de l'après-midi, M. le Prédicateur nous parle de la pureté "la plus belle vertu du jeune homme, sinon la plus grande". Mais cette fleur, toujours aimable soit qu'on l'ait conservée dès l'enfance, soit qu'on l'ait reconquise, demande de multiples soins: les conversations mauvaises, les affections malsaines, tant d'autres joies du monde lui sont fatales; conservons-la par

la prière et la vigilance "46. Louis Pouliquen se souvient de ce
"pilier de la pureté" que veulent édifier les" soutanes "47: 39

"Un seul pilier, quand nous entrons en classe de cinquième, manque encore d'assise et demeure gracile. C'est celui qui soutient la pureté. Les soutanes sans cesse nous en parlent mais nous n'avons pas bien saisi le sens des mots. A travers leurs discours on croit comprendre qu'il doit s'agir là d'une grande lessive. On nous parle de propreté, d'âmes nettes. On nous demande de nous débarrasser de nos souillures, de nous laver des pensées et des regards impurs et aussi des actions et des omissions - encore un mot barbare - du même genre. Tout cela nous semble compliqué mais nul doute que la classe de cinquième nous éclairera sur ce sujet car l'édification de ce pilier tient une place très chère dans le programme des soutanes "48. L'élaboration du règlement des élèves tient largement compte de ce souci49. La question des vocations, incontestablement, est l'objet de tous les soins à l'Institution Notre-Dame du Kreisker et à l'Institution Saint-François. Chaque année, on se félicite du nombre d'élèves qui s'orientent vers le sacerdoce: on voit cela en particulier le jour de la distribution des prix, car cette journée est l'occasion pour les institutions de présenter leur bilan. La question est présente dans les prédications: au cours de la retraite qui a déjà été mentionnée plus haut, par exemple, le prédicateur entretient les élèves" de la sublime vocation du

sacerdoce "50. Des réflexions paraissent également dans les
bulletins En Avant! et Le Kreisker. Au total, les élèves entendent beaucoup parler de vocation, mais il n'y a pas, semble-t-il, de pression personnelle de la part des prêtres51. Mais le sacerdoce n'est pas la seule façon d'exercer un apostolat: en effet, ceux qui ne se disposent pas à revêtir la soutane doivent aussi, à leur manière, participer à cet apostolat, comme le montre cet extrait d'un discours de remise des prix au Kreisker :
Prêtres de demain, des guides plus autorisés que moi vous 40

conduiront dans la voie de l'apostolat et du don généreux de vous-mêmes. Mais vous, mes chers amis, qui n'avez pas reçu l'appel au sacerdoce, vous qui restez dans le rang, vous que des vocations diverses vont demain disperser dans la vie, vous comprenez, j'en suis sûr, que vous n'avez pas le droit d'être des chrétiens médiocres, de vous cantonner dans la seule recherche de vos intérêts temporels ou spirituels particuliers. Tous vous devrez être des semeurs de vérité, des hommes de lumière, "filii Iuds", des propagateurs d'énergie et de vertu. Vous ne pouvez garder sous le boisseau la lumière qui est en vous, ni enfouir égoïstement les talents que vous avez reçus. On parle beaucoup, et avec raison, à votre époque, d'action catholique, en donnant à ces deux mots un sens différent de celui de l'apostolat du prêtre. Le Grand Pape qui préside si magnifiquement aujourd'hui aux destinées de l'Eglise catholique a déclaré que le champ de l'apostolat est si vaste, ses besoins si grands, ses aspects si divers; qu'il y a des milieux si réfractaires, par suite de préjugés et d'erreurs à l'action sacerdotale, que les prêtres sont dans l'impossibilité matérielle d'assurer, à eux seuls, la conquête des âmes. Il en résulte, c'est toujours le Pape qui parle, une obligation rigoureuse pour le laïcat chrétien d'apporter à cette œuvre son concours. Le moins qu'on puisse attendre de vous, même si vous devez vivre dans le monde, c'est que vous serez pleinement chrétiens et que, par suite, vous voudrez participer à cet apostolat. Quelle que soit donc la carrière qui vous appelle, que vous soyez médecins, avocats, professeurs, officiers, politiciens, ingénieurs, industriels, agriculteurs ou commerçants, vous avez le devoir d'être, par la parole, par l'exemple, par l'action, par toute votre vie des ouvriers fidèles et zélés du Dieu qui a comblé vos intelligences et vos cœurs des meilleurs de ses dons52.

41

Un véritable appel à l'apostolat est donc lancé à cette jeunesse chrétienne. Il conviendra d'en cerner davantage les contours... L'instruction religieuse fait aussi partie de l'emploi du temps. Les termes employés dans les règlements montrent toute l'importance que revêt cette instruction aux yeux des maîtres: au Kreisker, "les classes et les compositions d'Instruction Religieuse seront préparées par tous, avec un soin spécial" ; à Saint-François, les élèves" regarderont l'instruction religieuse comme la plus essentielle de toutes les sciences ", c'est pourquoi" ils l'étudieront avec tout le zèle et le respect qu'elle mérite". L'Institution Notre-Dame du Kreisker et l'Institution Saint-François ne déméritent pas à l'épreuve d'instruction religieuse du concours organisé par l'Université Catholique de l'OuestS3; pour avoir une idée du contenu de cette épreuve, voici les sujets de l'année 1932 :
CLASSES DE PHILOSOPHIE ET DE MATHEMATIQUES

v ous commenterez, en philosophe chrétien, le dernier article de notre Credo. "Je crois... à la vie éternelle". Sans vous attarder à des descriptions imaginatives, mais en illustrant au besoin votre explication par la comparaison avec d'autres doctrines, vous préciserez le sens que ces mots recouvrent, l'enseignement qu'ils nous donnent touchant notre destinée future, l'attitude qu'ils nous dictent par rapport à la vie présente.
CLASSE DE PREMIERE

L'Eglise et l'Etat étant deux sociétés distinctes, et parfaites chacune dans son ordre, quel est le régime normal de leurs rapports mutuels? Est-ce la séparation complète ou l'union à quelque degré, et dans ce dernier cas, est-ce l'union sur le pied d'égalité ou avec subordination de l'un à l'autre? Quelle est sur ce point la doctrine catholique de la "thèse" 42

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