Histoire du royaume latin de Jérusalem. Tome premier

De

Aboutissement d'une exploration systématique de toutes les sources disponibles, tant latines qu'orientales, ce gros ouvrage constitue une somme encore inégalée sur l'histoire des croisades et du royaume latin de Jérusalem. L'édifice repose sur une étude attentive de la situation de l'Orient musulman et de l'Occident chrétien, à la fin du xie siècle. Dans ce tableau viennent naturellement s'insérer la prédication et l'organisation de la Première Croisade. Pauvres et riches, piétons et chevaliers prennent la route de Jérusalem, conquièrent la Ville sainte, après mainte souffrance, et y établissent le cœur d'un nouvel État progressivement conquis. Le réveil du djihad suscite les Deuxième et Troisième Croisades, inégalement fructueuses. À la fin du xiie siècle, le redressement du monde latin conduit à l'avènement d'un second royaume, centré sur la ville d'Acre, mais réduit à un liseré côtier. Après les espoirs que font naître Frédéric II puis saint Louis, les Mamlûks prennent le dessus, le royaume se désagrège jusqu'à la catastrophe finale de 1291. La précision du récit événementiel laisse place à de larges échappées sur les institutions et la société des États latins, résultat de la première colonisation qu'ait établie l'Occident chrétien en terre étrangère. Tant par l'élégance de son écriture que par la richesse de l'information, l'œuvre de Joshua Prawer reste un monument de granit dans l'historiographie de l'Orient latin.


Publié le : mercredi 22 mai 2013
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EAN13 : 9782271078674
Nombre de pages : 686
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Histoire du royaume latin de Jérusalem. Tome premier

Les croisades et le premier royaume latin

Joshua Prawer
Traducteur : Gérard Nahon
  • Éditeur : CNRS Éditions
  • Année d'édition : 2001
  • Date de mise en ligne : 22 mai 2013
  • Collection : Histoire
  • ISBN électronique : 9782271078674

OpenEdition Books

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Référence électronique :

PRAWER, Joshua. Histoire du royaume latin de Jérusalem. Tome premier : Les croisades et le premier royaume latin. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2001 (généré le 17 décembre 2013). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/590>. ISBN : 9782271078674.

Édition imprimée :
  • ISBN : 9782271058744
  • Nombre de pages : 686

© CNRS Éditions, 2001

Conditions d’utilisation :
http://www.openedition.org/6540

Aboutissement d'une exploration systématique de toutes les sources disponibles, tant latines qu'orientales, ce gros ouvrage constitue une somme encore inégalée sur l'histoire des croisades et du royaume latin de Jérusalem. L'édifice repose sur une étude attentive de la situation de l'Orient musulman et de l'Occident chrétien, à la fin du xie siècle. Dans ce tableau viennent naturellement s'insérer la prédication et l'organisation de la Première Croisade. Pauvres et riches, piétons et chevaliers prennent la route de Jérusalem, conquièrent la Ville sainte, après mainte souffrance, et y établissent le cœur d'un nouvel État progressivement conquis. Le réveil du djihad suscite les Deuxième et Troisième Croisades, inégalement fructueuses. À la fin du xiie siècle, le redressement du monde latin conduit à l'avènement d'un second royaume, centré sur la ville d'Acre, mais réduit à un liseré côtier. Après les espoirs que font naître Frédéric II puis saint Louis, les Mamlûks prennent le dessus, le royaume se désagrège jusqu'à la catastrophe finale de 1291. La précision du récit événementiel laisse place à de larges échappées sur les institutions et la société des États latins, résultat de la première colonisation qu'ait établie l'Occident chrétien en terre étrangère. Tant par l'élégance de son écriture que par la richesse de l'information, l'œuvre de Joshua Prawer reste un monument de granit dans l'historiographie de l'Orient latin.

Sommaire
  1. Introduction

  2. Bibliographie

    1. I. Bibliographie générale

      1. A. ABRÉVIATIONS
      2. B. GUIDES BIBLIOGRAPHIQUES
      3. C. GRANDES COLLECTIONS DE SOURCES
      4. D. LES CROISADES ET LES ÉTATS DES CROISES
    2. II. Bibliographie par chapitres du Tome&nbspI

      1. PREMIÈRE PARTIE
      2. DEUXIÈME PARTIE
      3. TROISIÈME PARTIE
      4. QUATRIÈME PARTIE
      5. CINQUIÈME PARTIE
      6. SIXIÈME PARTIE
    1. III. Bibliographie par chapitres du Tome&nbspII

      1. PREMIÈRE PARTIE
      2. DEUXIÈME PARTIE
      3. TROISIÈME PARTIE
      4. QUATRIÈME PARTIE
  1. Première partie. Préparatifs

    1. Chapitre premier. Islam et chrétienté au Moyen-Orient à la veille des croisades

    2. Chapitre II. L’occident chrétien

    3. Chapitre III. Urbain II et la première croisade

  2. Deuxième partie. La croisade

    1. Chapitre premier. Organisation de la première croisade, marche vers l’Orient

    2. Chapitre II. De Constantinople aux murailles de Jérusalem

    3. Chapitre III. Siège et prise de Jérusalem

  3. Troisième partie. L'établissement

    1. Chapitre premier. Fondation du royaume

    2. Chapitre II. Les États latins et le réveil du monde musulman

    1. Chapitre III. Campagnes au nord et chute d’Édesse

  1. Quatrième partie. Espérances et désillusions

    1. Chapitre premier. La seconde croisade : croisade du salut des âmes

    2. Chapitre II. Échec de la seconde croisade et réaction de l’Europe

    3. Chapitre III. À la croisée des chemins : l’équilibre des forces

    4. Chapitre IV. L’Égypte entre Francs et Syriens

  2. Cinquième partie. Régime et société au XIIe siècle

    1. Chapitre premier. Les conquérants

    2. Chapitre II. Les conquis

  3. Sixième partie. Lézardes et écroulements

    1. Chapitre premier. Les États latins et les débuts de l’union syro-égyptienne

    2. Chapitre II. Les faiblesses du royaume latin

    1. Chapitre IV. La bataille de Hattîn et l’année décisive

  1. Tables

Introduction

1Peu de phénomènes dans l’histoire peuvent se comparer aux croisades, par l’ampleur et par la durée de leur retentissement. Pendant plus de deux cents ans, elles ont joué un rôle de premier plan dans des pays aussi différents que l’Europe catholique, l’empire byzantin orthodoxe et le Moyen-Orient musulman. Il n’est donc pas étonnant que ce sujet ait suscité et continue à susciter depuis plus de sept siècles maints débats, études, et commentaires parmi les historiens, de métier et amateurs. A certaines époques, il a été source de polémique provoquant une adhésion enthousiaste ou une opposition acharnée.

2Cet intérêt permanent ne s’explique pas uniquement par le caractère du mouvement en soi. Plus qu’à tout autre phénomène du Moyen Age, s’est attachée aux croisades et à l’histoire des États latins une signification « actuelle ». Or cette « actualité » a changé au cours des générations. Au xviie siècle, elle est, en France, le désir de doter le pays d’une glorieuse tradition militaire ; à la fin du xviiie siècle, celui d’accabler l’Église en dénonçant son activité et son fanatisme ; au début du xixe siècle, les croisades deviennent une source d’inspiration pour le mouvement romantique en littérature et en histoire, et nourrissent le sentiment d’une nostalgie pan-chrétienne ; au milieu du xixe siècle, l’historiographie inscrit les croisades comme prologue à l’expansion européenne outre-mer ; à la fin du xixe siècle et au commencement du xxe, elles illustrent l’élargissement de l’horizon humain, et constituent le premier maillon de la chaîne des liens économiques et culturels tendue à travers le monde. Le souvenir des croisades a pénétré si profondément la conscience de l’humanité méditerranéenne, y a implanté des germes si vivaces, que chaque génération se considère comme associée de quelque manière à un des multiples aspects du mouvement. Si le mot « croisade », par opposition au climat intellectuel dans lequel nous vivons, est devenu courant dans les langues contemporaines, c’est qu’il a débordé son cadre historique pour prendre un sens indépendant, puisant au fonds commun de sensibilité né avec la civilisation européenne.

3Des générations de savants européens ont étudié, décrit, enseigné l’histoire des croisades et des États latins d’orient dans l’esprit de leur époque. La Croisade parut à certains l’expression sublime de la fraternité chrétienne et l’incarnation d’une idéologie universelle, tandis que d’autres y voyaient des brigandages et des crimes perpétrés par les grands de ce monde. Pour les uns, les grandes figures des croisades furent des héros auréolés de gloire, pour les autres, des suppôts de l’enfer au cœur et à l’esprit remplis de meurtre et de rapine. De même, le royaume latin était tantôt l’incarnation de l’esprit chrétien, l’antichambre terrestre du Royaume des Cieux, et tantôt une bastille colonialiste faite pour asservir et exploiter. L’Europe s’est trouvée trop profondément mêlée aux croisades, dont le souvenir a trop imprégné sa sensibilité, pour les considérer avec sérénité et détachement. Ces grandes divergences, ces positions extrêmes, prouvent que la réalité des croisades est restée vivante jusqu’à nos jours. Pourtant l’attitude de l’Europe dans son ensemble est demeurée ambivalente. Les panégyristes ne manquent pas de témoigner une certaine hésitation, les censeurs de ressentir un certain enthousiasme. Bien peu souscriraient sans réserve à ce point de vue de Diderot1 : « Il est vrai que cet événement extraordinaire fut préparé par plusieurs circonstances, entre lesquelles on peut compter l’intérêt des papes et de plusieurs souverains de l’Europe ; la haine des chrétiens pour les musulmans, l’ignorance des laïques, l’autorité des ecclésiastiques, l’avidité des moines ; une passion désordonnée pour les armes, et surtout la nécessité d’une diversion qui suspendît les troubles intestins qui duraient depuis longtemps ». Une expression plus fidèle de la position européenne a peut-être été donnée par Frédéric Schiller2 : « L’ivresse et la folie qui engendrèrent le dessein des croisades, les actes de bravoure qui accompagnèrent sa réalisation n’ont rien qui puisse attacher l’observateur de notre temps. Mais si nous considérons les événements dans leur relation avec les générations qui les précédèrent et avec celles qui les suivirent, leur réalité nous paraît alors si naturelle qu’elle n’est plus surprenante, et si utile dans ses résultats qu’il est difficile de s’empêcher de changer une opposition initiale en un sentiment très différent. » Ambivalence typique qui caractérise les jugements portés sur ce phénomène historique.

4La plupart des historiens se sont attachés au mouvement même des croisades, et si quelques-uns ont cherché à étudier l’histoire des États latins d’orient, très rares sont ceux qui traitèrent de l’histoire du royaume de Jérusalem. Cela n’est pas dû au hasard. Pour eux, ces expéditions exprimaient la conscience collective de l’Europe chrétienne ; l’idéologie de Croisade, les croisades elles-mêmes, étaient partie intégrante de son histoire. Ce n’est pas par hasard non plus que la première croisade eut droit à des narrations très détaillées, et du point de vue esthétique, aux plus beaux chapitres d’histoire écrits aux xixe et xxe siècles. Les autres expéditions, dont l’objet était surtout militaire ou politique, n’obtinrent cette attention que dans la mesure où leurs historiens crurent y voir un reflet de la spiritualité européenne, ou un chapitre de leur histoire nationale. Ainsi également l’histoire des croisés eux-mêmes, celle de leurs États sur les côtes de l’Asie Mineure, n’ont pas obtenu un intérêt égal à celui porté aux croisades. En un sens, cette absence d’intérêt est naturelle : les États latins nés des croisades ne sont plus l’expression de l’esprit qui avait à l’origine animé ces expéditions. Pour l’historien européen, ils ne diffèrent d’autres États que par leur caractère exotique. A l’ère de l’expansion coloniale, au xixe siècle, il arriva même qu’on les considérât comme la souche d’une glorieuse postérité3.

5Nous nous proposons un but différent. Notre attention est centrée sur le royaume latin, et c’est de ce point de vue que nous considérons et l’idée de Croisade, et les grandes expéditions. Dans cette perspective, l’Europe est la patrie des croisades et des croisés, la source spirituelle et matérielle de leurs États.

6Nous avons longuement insisté sur la formation de l’idée de Croisade, et nous nous sommes efforcé de suivre son évolution durant les deux siècles où elle poussa l’Europe à envoyer ses fils en Orient. Mais cette idée, ou plutôt idéologie, et ses vicissitudes, ne constituent pas l’objet d’une étude propre. Leur importance pour nous réside dans leur rôle de ‘spiritus movens’ des armées et des populations en marche vers l’Orient. Par conséquent, les croisades ne seront pas toutes décrites dans le même détail. La quatrième croisade, par exemple, qui a abouti à Constantinople au lieu d’arriver en Terre Sainte, n’importe à notre point de vue que dans la mesure où elle éclaire et souligne le changement survenu dans l’esprit européen au commencement du xiiie siècle. Il en est de même de la « croisade des enfants », quelques années après la croisade vénitienne vers Constantinople. Il est superflu d’ajouter que toutes les expéditions, que les mandements pontificaux et les arguties des théologiens ont sanctifiées du nom de « croisades », et dirigées contre les païens, les Musulmans, ou les hérétiques d’Europe, n’appartiennent aucunement à l’histoire des États latins. Si nous les relatons, ce n’est que pour mettre en relief la déviation idéologique du mouvement de Croisade.

7Notre propos est donc le « royaume de Jérusalem », autrement dit, l’État fondé en Terre Sainte à la suite de la première croisade. Même lorsque nous traitons des trois autres États latins (Tripoli, Antioche, Édesse)4, nous ne le faisons que dans la mesure où ils se rattachent à l’histoire de la Terre Sainte, ce qui soulève un problème d’ordre général.

8L’histoire du « royaume latin de Jérusalem » est un épisode de deux cents ans dans les annales deux fois millénaires de la Terre Sainte. Mais il est permis de se demander si cette vue des choses est justifiée. Autrement dit, étudier, isolément en quelque sorte, le « royaume latin de Jérusalem », n’est-ce pas en fausser l’interprétation, celle de son sens et du déroulement de son histoire ? Nous ne le croyons pas, et il nous paraît que notre point de vue est légitime, tant pour l’Europe chrétienne que pour les croisés en Orient. Le mouvement de Croisade ne se limite pas au fait que certains territoires du Moyen-Orient musulman ou byzantin sont passés sous domination européenne et occidentale. L’idée de fonder et de maintenir un État latin en Orient ne trouvait de justification que si cet État se trouvait en Terre Sainte, avec pour capitale Jérusalem. Plus tard, l’objectif avoué et officiel des croisades sera de reconquérir la Ville Sainte, d’en refaire la capitale. Fait remarquable : l’histoire de la Terre Sainte n’est autonome qu’aux époques où Jérusalem en est la capitale ; et Jérusalem n’est la capitale qu’aux époques où Israël, ou des peuples de tradition judéo-chrétienne, détiennent le pouvoir. Ni la Rome païenne, ni l’empire arabe, ni l’empire turc n’ont fait de- Jérusalem une métropole. Ce n’est qu’au temps de l’hégémonie d’Israël, à l’époque des croisés, sous le mandat britannique, et depuis la création de l’État d’Israël, que Jérusalem est la capitale d’un État5. Les croisades avaient pour but de créer en Terre Sainte un État qui aurait pour capitale Jérusalem. Les autres États latins ne furent constitués que sous la pression des conditions particulières régnant en Orient au moment de la première croisade, et de l’ambition de leurs fondateurs. C’est la vision de la Terre Sainte et de Jérusalem « centre du monde » (selon les concepts théologico-géographiques des hommes du Moyen Age, chrétiens aussi bien que juifs), qui donne signification aux croisades et à l’histoire du royaume de Jérusalem.

9Mais la réalité ne devait pas répondre aux prétentions du royaume latin à un rang privilégié dans la communauté des États chrétiens : il devint très vite un État laïque, encore plus temporel peut-être que ses homologues européens, et les efforts consentis dans un grand élan pour fonder quelque chose qui incarnât et réalisât les aspirations et les espoirs messianiques de l’âme croyante échouèrent complètement. Cet échec se devinait bien avant que les murailles de Jérusalem fussent en vue des armées de la première croisade. Puis les pèlerins, clercs ou laïques, d’un même souffle, se répandent en louanges et en blâmes. Ils louent cet État qui se trouve en Terre Sainte, et où les souvenirs bibliques revivent à chaque pas dans les églises et monastères et rapprochent l’âme du fidèle de son Créateur. Ils blâment aussi cet État trop semblable à tous les autres, dont les membres sont loin de régler leur vie sur la sainteté. Les reproches ne sont épargnés ni à l’Église ni à ses serviteurs. Les Ordres militaires qui, dans l’esprit de leurs fondateurs, ne devaient être que pépinière de martyrs, s’étaient adaptés eux aussi aux réalités du pays. La déception des pèlerins était à la mesure de l’abîme qui séparait de la réalité leur vision. L’Europe ne tenait pas compte des nécessités qui résultaient concrètement des conditions et des circonstances ; elle ne pardonnait pas au royaume de Jérusalem de ne pas incarner l’idéal chrétien, — cet idéal qu’elle-même n’était pas en mesure de réaliser, mais qu’elle attendait du royaume.

10Il fallut combattre durement pour conquérir Jérusalem. Ses murs ne tombèrent devant les troupes de la première croisade qu’au terme de rudes efforts, quelque puissante que fût la foi et grande l’assurance qu’un miracle se produirait, comme jadis, à Jéricho. La Jérusalem céleste ne descendit pas sur le mont Sion, après la conquête, et le Royaume des Cieux se fit attendre. Les premiers croisés qui vinrent s’établir dans les villes conquises, se mirent à construire leur État et leur avenir dans des conditions terrestres, tandis que les légions de saints qui les avaient accompagnés depuis l’Europe et s’étaient associés à leurs luttes se pressaient vers une terre de souvenirs. Seuls, la vraie Croix et le Saint-Sépulcre étaient les signes visibles de la protection divine particulière à laquelle se confiait l’État. Les données géopolitiques, ainsi que des considérations stratégiques, qui varièrent selon les époques, déterminèrent l’évolution historique de l’État, depuis la politique des « frontières naturelles » jusqu’à une tentative de mainmise sur l’Irak et l’Égypte, depuis le projet d’une alliance avec les Mongols contre l’Islam jusqu’au dernier plan de coexistence christiano-musulmane, plan selon lequel les villes latines ne devaient être que des comptoirs fortifiés au service des intérêts commerciaux de l’Europe, et pratiquement dépourvues de toute souveraineté politique.

11Pendant deux siècles, la Terre Sainte sera le carrefour et la synthèse de l’Orient et de l’Occident. Une population nouvelle ordonnée selon une stratification sociale originale, un régime puisant à la tradition européenne d’une part, répondant aux nécessités de l’heure d’autre part, donneront naissance à un mode de vie sui generis, à une autre réalité quotidienne propre à la « France d’Outre-Mer ». Le pays se couvrit d’un manteau de forteresses et de châteaux, d’églises et de monastères, de ports et de quartiers commerçants, tel que l’on n’en connaissait plus depuis l’effacement du pouvoir byzantin. La mosaïque ethnique et religieuse, déjà caractéristique du pays, s’enrichit d’une caste nouvelle, celle des conquérants. Très vite apparut une génération ne connaissant d’autre patrie que la Terre Sainte, d’autre langue maternelle que le français. La vie de la population autochtone, chrétienne, musulmane et juive, se poursuivait à l’intérieur de ces cadres nouveaux. La communauté juive connut même un regain de vigueur, surtout au xiiie siècle : recrudescence des pélerinages, vagues d’immigration suscitées à la fois par les épreuves que subissaient les juifs en Occident et les espérances qu’ils fondaient en Orient.

12L’État latin avait été porté et protégé par une idéologie tournée vers les Cieux, sans toutefois entretenir avec elle une intimité particulière. A la longue, cette idéologie se corrompit là même où elle était née, en Europe, et seules les expéditions réitérées permirent d’en ranimer la flamme mourante. Quant à l’idée de Croisade, elle alla se dégradant irrévocablement. Au xiiie siècle, elle se trouva coupée de la réalité européenne, spirituelle et politique, devenant anachronique. L’échec des croisades, l’atteinte qu’en subit le christianisme, agitent les consciences et les cœurs, au point que les hommes commencent à reconsidérer les choses. On se demande si l’idée toute entière n’est pas viciée à la base. Le fossé vint à s’approfondir, dans les esprits et les cœurs, entre un idéal de plus en plus lointain, et une réalité à laquelle les intérêts vitaux de l’Europe commandaient que l’on s’adaptât.

13Nous avons fait une description détaillée du Moyen-Orient à la veille de la conquête franque, pour permettre de situer les nouveaux États, expliquer les étapes de leur création et les problèmes que posa leur existence. Le cadre extérieur — byzantin, musulman, mongol — en quelque sorte périphérique, et le tableau intérieur, l’ensemble des États latins avec le royaume de Jérusalem au centre, forment l’architecture de cet ouvrage. L’histoire du royaume de Jérusalem n’a pas été envisagée exclusivement, ni même principalement, sous l’angle politique. Ce ne sont pas les règnes qui ont déterminé la division en parties et chapitres, mais une vue d’ensemble du déroulement de l’histoire, sous l’effet des conditions géopolitiques locales, des forces sociales et économiques nouvelles, et de l’influence des croisades, lien physique et spirituel entre le royaume et l’Europe. Chacun de ces aspects a été décrit tel qu’il ressort des sources. Une grande attention a été accordée aux questions géographiques, qui donnent nombre de clefs pour l’explication de la politique latine. Les campagnes militaires, les ouvrages de fortification, se comprennent et s’éclairent dans le contexte géographique et historique. Aux problèmes du régime, de la société, pivot de l’histoire intérieure du royaume, une partie entière de cet ouvrage a été consacrée, car les recherches de la dernière génération les ont fait apparaître sous un jour si nouveau, qu’une bonne partie de ce que l’on a écrit sur ce sujet avant la deuxième guerre mondiale est aujourd’hui vieillie. Outre la section spécialement consacrée à cette question, ces problèmes de régime et de société ont été intégrés à tout le cours de l’exposé historique, car c’est seulement ainsi que nous pouvons en saisir pleinement l’importance : seul un exposé de synthèse, considérant sans les isoler les divers aspects du déroulement de l’histoire, peut donner une image fidèle de la réalité à une époque qui, comme toutes les époques, ne dressait pas de cloisons entre les différents domaines d’activité de l’individu, de la société et de l’État.

14Cette société, comme le régime politique qui la caractérise, a perdu aujourd’hui beaucoup de son éclat romantique. La chevalerie franque a été, pour une part, dépouillée de son auréole de gloire. Sous le manteau blanc du chevalier, on a découvert des instincts et des appétits que la chanson de geste, et à sa suite la littérature romantique, n’ont pas voulu reconnaître, et dont l’historiographie contemporaine elle-même se détourne parfois. Ces nobles sont moins « chevaleresques », et évidemment moins « saints », que l’image idéale offerte à l’admiration des jeunes. Leurs luttes pour le pouvoir, leur mode de pensée et leur idéologie politique — entre autres un attachement au légalisme et au légitimisme qui finira par ébranler les fondements de l’État — dessillent les yeux et obligent à considérer cette société dans sa réalité terrestre. Lorsque les cadres du pouvoir franc en Terre Sainte se disloquèrent, l’État entra, au milieu du xiiie siècle, dans la période qu’un historien moderne désigne comme celle de la « dénationalisation du royaume »6. Les Ordres militaires, animés par une idéologie et des ambitions propres, y deviennent au xiiie siècle un facteur politique déterminant. A côté d’eux, les communes italiennes, exploitant les côtes palestiniennes en vue de desseins politiques et économiques nés sur les rivages de la Corse, de la mer Égée et de la mer Noire, deviennent le principal support du royaume latin. Ces deux institutions, dont la politique était déterminée par les intérêts européens, en arrivent à y faire la loi, donc à le subordonner à des intérêts foncièrement étrangers. Cet état de choses parvint à ravaler la vision majestueuse du Royaume des Cieux sur la terre au niveau d’un objet de transaction avec la puissance musulmane, en vue de privilèges à obtenir dans les ports palestiniens. Ce n’est plus une « dénationalisation » : l’État latin, bien que devenu une patrie pour ses habitants, ne devint jamais le berceau d’une nation.

15L’histoire du royaume latin se divise tout naturellement en deux grandes parties, auxquelles correspondent les deux volumes de cet ouvrage : le premier royaume, né de la première croisade, et son écroulement à la bataille de Hattîn ; le deuxième royaume, né de la troisième croisade, et sa survivance jusqu’à la chute d’Acre et l’évacuation de Château Pèlerin par les troupes franques. Au terme d’un travail dont je n’ose compter les années qu’il dura, je voudrais exprimer mes remerciements à tous ceux qui m’ont aidé à le poursuivre et à l’achever. Ma dette à l’égard des historiens est plus grande que je ne saurais dire : la bibliographie qui accompagne chaque partie et chaque chapitre en témoigne éloquemment. Dans la masse considérable des travaux, j’ai choisi ce qui m’a paru scientifiquement valable, et utile au lecteur qui voudrait examiner mes conclusions et approfondir les divers problèmes. Afin de lui faciliter la tâche, j’ai ajouté parfois des remarques sur la valeur des sources et des ouvrages modernes. Dans la mesure du possible, j’ai évité les références en bas de page : il ne m’a pas paru utile de renvoyer à tout moment le lecteur aux sources et à la bibliographie générale. Mais les notes signalent parfois des recherches particulières, ou mettent le lecteur au courant de problèmes encore controversés.

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