Histoire du royaume latin de Jérusalem. Tome second

De

Aboutissement d’une exploration systématique de toutes les sources disponibles, tant latines qu’orientales, ce gros ouvrage constitue une somme encore inégalée sur l’histoire des croisades et du royaume latin de Jérusalem. L’édifice repose sur une étude attentive de la situation de l’Orient musulman et de l’Occident chrétien, à la fin du XIe siècle. Dans ce tableau viennent naturellement s’insérer la prédication et l’organisation de la Première Croisade. Pauvres et riches, piétons et chevaliers prennent la route de Jérusalem, conquièrent la Ville sainte, après "mainte souffrance, et y établissent le coeur d’un nouvel État progressivement conquis. Le réveil du djihad suscite les Deuxième et Troisième Croisades, inégalement fructueuses. À la fin du XIIe siècle, le redressement du monde latin conduit à l’avènement d’un second royaume, centré sur la ville d’Acre, mais réduit à un liseré côtier. Après les espoirs que font naître Frédéric II puis saint Louis, les Mamlûks prennent le dessus, le royaume se désagrège jusqu’à la catastrophe finale de 1291. La précision du récit événementiel laisse place à de larges échappées sur les institutions et la société des États latins, résultat de la première colonisation qu’ait établie l’Occident chrétien en terre étrangère. Tant par l’élégance de son écriture que par la richesse de l’information, l’oeuvre de Joshua Prawer reste un monument de granit dans l’historiographie de l’Orient latin.


Publié le : mercredi 22 mai 2013
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EAN13 : 9782271078681
Nombre de pages : 618
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Histoire du royaume latin de Jérusalem. Tome second

Les croisades et le second royaume latin

Joshua Prawer
Traducteur : Gérard Nahon
  • Éditeur : CNRS Éditions
  • Année d'édition : 2001
  • Date de mise en ligne : 22 mai 2013
  • Collection : Histoire
  • ISBN électronique : 9782271078681

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Référence électronique :

PRAWER, Joshua. Histoire du royaume latin de Jérusalem. Tome second : Les croisades et le second royaume latin. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2001 (généré le 17 décembre 2013). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/650>. ISBN : 9782271078681.

Édition imprimée :
  • ISBN : 9782271058751
  • Nombre de pages : 618

© CNRS Éditions, 2001

Conditions d’utilisation :
http://www.openedition.org/6540

Aboutissement d’une exploration systématique de toutes les sources disponibles, tant latines qu’orientales, ce gros ouvrage constitue une somme encore inégalée sur l’histoire des croisades et du royaume latin de Jérusalem. L’édifice repose sur une étude attentive de la situation de l’Orient musulman et de l’Occident chrétien, à la fin du XIe siècle. Dans ce tableau viennent naturellement s’insérer la prédication et l’organisation de la Première Croisade. Pauvres et riches, piétons et chevaliers prennent la route de Jérusalem, conquièrent la Ville sainte, après "mainte souffrance, et y établissent le coeur d’un nouvel État progressivement conquis. Le réveil du djihad suscite les Deuxième et Troisième Croisades, inégalement fructueuses. À la fin du XIIe siècle, le redressement du monde latin conduit à l’avènement d’un second royaume, centré sur la ville d’Acre, mais réduit à un liseré côtier. Après les espoirs que font naître Frédéric II puis saint Louis, les Mamlûks prennent le dessus, le royaume se désagrège jusqu’à la catastrophe finale de 1291. La précision du récit événementiel laisse place à de larges échappées sur les institutions et la société des États latins, résultat de la première colonisation qu’ait établie l’Occident chrétien en terre étrangère. Tant par l’élégance de son écriture que par la richesse de l’information, l’oeuvre de Joshua Prawer reste un monument de granit dans l’historiographie de l’Orient latin.

Sommaire
  1. Introduction

  2. Première partie. Le redressement

    1. Chapitre premier. La troisième croisade : croisade des souverains d’Europe

    2. Chapitre II. L’avènement du second royaume de Jérusalem

    3. Chapitre III. La génération de l’attente

  3. Deuxième partie. Sans pilote

    1. Chapitre premier. L’Égypte, clef du royaume de Jérusalem

    2. Chapitre II. Frédéric II : l’excommunié au Saint-Sépulcre

    1. Chapitre III. D’une monarchie féodale à une fédération oligarchique

    2. Chapitre IV. Restauration territoriale du royaume latin

    3. Chapitre V. Guerre au-dedans et au-dehors

  1. Troisième partie. Espoirs et désillusions

    1. Chapitre premier. La croisade de Saint Louis

    2. Chapitre II. La guerre des communes

    3. Chapitre III. L’évolution de l’idéologie de la croisade dans la deuxième moitié du xiiie siècle

    4. Chapitre IV. Les juifs dans le second royaume de Jérusalem

    5. Chapitre V. Les Francs entre les Mongols et les Mamelûks

  2. Quatrième partie. L'écroulement

    1. Chapitre premier. Baîbars et la dislocation du Royaume Latin

    2. Chapitre II. Dernières espérances et agonie du royaume

    1. Chapitre III. Chute d’Acre et fin du royaume latin

  1. Additions et corrections

    1. VOLUME I
    2. VOLUME II
  2. Index (pour les deux volumes)

  3. Tables

Introduction

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Château-Montfort et Wâdi Qureïn.

1De la défaite de Hattîn à la chute d’Acre, l’histoire du second royaume latin couvre une période de plus d’un siècle. Pendant cinq générations encore, les Francs contrôlèrent le bassin oriental de la Méditerranée et tentèrent d’assurer la survie du royaume.

2La restauration du royaume par la troisième croisade, sur un territoire réduit, fut conçue comme une étape, en attendant qu’une nouvelle croisade permette de repousser les frontières plus à l’est ; dans la deuxième période, le royaume ne fut qu’une base d’expédition pour conquérir l’Égypte, dans l’espoir d’une installation définitive, au débouché des routes maritimes et terrestres du commerce de l’Orient ; la troisième période vit l’abandon du projet de conquête de l’Égypte, et même de la volonté de conserver la Terre Sainte ; c’est une période d’épuisement et d’attente vaine d’un secours venu de l’Orient ou de l’Occident.

3Ces trois périodes sont caractérisées aussi par une organisation politique propre : aux rois francs de Palestine succède une monarchie européenne, étrangère au pays, et enfin ce fut la rivalité des factions.

4Cependant des événements d’importance survenaient. Les immensités de l’Asie, de la mer de Chine aux forêts polonaises, se trouvaient réunies sous la puissance mongole ; la mosaïque turbulente des princes aiyûbides fut balayée par le bras jeune et vigoureux de la puissance mamelûk ; Byzance fut repoussée jusqu’au Bosphore ; en Europe face aux prétentions de la papauté et de l’Empire, les monarchies héréditaires et le régime représentatif faisaient leurs premiers pas. Au milieu de ces changements le royaume latin n’était qu’un élément négligeable. Parce que la volonté de vivre n’était pas liée à l’attachement à une terre, le royaume latin ne devint pas une nation ; sa création culturelle la plus originale, les ouvrages des juristes et l’art de la fortification, sont des symboles de la volonté de conserver des privilèges de classe appelés « libertés ». La disparition de l’idéal au nom duquel avait été créé le royaume, l’éloignement de la chrétienté européenne tant de l’idéal que du royaume, tous ces facteurs conjugués scellèrent son destin.

5Les signes avant-coureurs de ces phénomènes apparurent dès la fin du premier royaume, mais ils devinrent manifestes et décisifs dans le courant du xiiie siècle. L’inaction face à la faiblesse chronique des voisins musulmans, à la veille de la révolution mamelûk, met en relief la faiblesse et l’impuissance des Francs. Le régime politique, fruit de l’effort des juristes pour systématiser le droit féodal, livra le royaume aux mains d’éléments extérieurs puissants et qui n’avaient aucune attache avec lui : la papauté, l’empire, les royaumes de France et de Sicile, dictèrent désormais sa conduite. Dans le même temps l’ascension des ordres militaires et des communes italiennes se confirma. Les premiers, oublieux de leurs idéaux, n’avaient besoin du royaume que pour justifier leur activité à l’extérieur. Les secondes, retranchées derrière les murs d’Acre, faisaient leurs comptes et traitaient des affaires sur les marchés mondiaux.

6Le vaisseau de l’État tanguait au gré des vagues, d’une tentative de gouvernement oligarchique à une anarchie légale, d’un rattachement à l’empire maritime de Gènes à une union avec Chypre. L’expansionnisme d’abord dirigé vers l’Égypte, la Transjordanie et Damas, eut ensuite pour but de restaurer le royaume d’avant Hattîn, jusqu’à ce qu’il s’appauvrît et s’émiettât en seigneuries autonomes. De l’idéal du royaume de Dieu sur la terre on en était venu à cette mosaïque de cités côtières qui, en dernière analyse, ne voulaient que servir de comptoirs aux marchands européens, moyennant la promesse d’une coexistence franco-musulmane en Palestine.

7Cette coexistence aurait peut-être été possible si deux siècles de lutte ne l’avaient pas précédée, si chaque camp avait admis qu’il n’existait pas sans l’autre, ou qu’il n’y avait aucune possibilité physique de faire disparaître l’autre. Mais toute l’expérience historique agissait en sens contraire. Deux siècles de lutte avaient conféré au pays une sainteté éminente pour les musulmans et avaient engagé l’Europe chrétienne à considérer comme nécessaire la possession du Saint-Sépulcre. Hattîn démontra que les Francs pouvaient essuyer une défaite totale ; les accords des marchands d’Italie, de France et d’Espagne prouvèrent que le commerce avec les pays islamiques ne serait pas atteint par une disparition éventuelle du royaume de Jérusalem : dans ces conditions, Baîbars pourrait utiliser tout le potentiel de guerre du Moyen-Orient, d’abord contre les Mongols, puis contre les Francs.

8Derrière les remparts d’Acre il n’y avait plus de garnison entraînée au combat, de caste chevaleresque attachée au pays, de bourgeois n’ayant d’autre patrie que la Terre Sainte : ces murs enfermaient communes et confréries, corporations et factions, gouvernées par une oligarchie, ou obéissant à leurs intérêts. La disparition de l’idéal de Croisade, la démission morale de la caste dirigeante, les calculs matériels du reste des habitants, tous ces facteurs amenèrent les héros de la Croix à cette situation : « ils défendent le royaume avec des murs et ses habitants avec des fossés », selon les termes mordants de Baîbars.

9Le dernier espoir était dans une grande expédition partie d’Europe, mais la seule expédition qui eut lieu dans la seconde moitié du xiiie siècle partit pour servir des intérêts étrangers et s’acheva à Tunis. L’Europe ne répondait plus, car aucune nécessité économique ne poussait plus ses chevaliers, ses bourgeois et ses paysans vers la Terre Sainte, aucun impératif religieux non plus. L’exercice de la religion n’était pas lié à la domination de la Terre Sainte, et avec le déclin de l’idée de Croisade, la « foi gela », comme l’écrivit Rutebeuf. A l’idée de Croisade, l’Europe ne substitua aucune idéologie, niais se replia sur elle-même, et abandonna sa création des rivages de Terre Sainte, avant-poste de la chrétienté dont un état-major aurait oublié l’existence.

10Quand le royaume disparut, on fit son oraison funèbre, mais sans déchirement : cette fois c’était Acre et non Jérusalem qui tombait, et peut-être était-on prêt à cette chute.

11Ruines de cités et de châteaux, huttes de pêcheurs, campements de turcomans, maisons d’argile renforcées de colonnes de granit, églises romanes et gothiques, parsemèrent des centaines de kilomètres de côtes en Palestine et en Syrie, tandis que chapiteaux et porches partaient vers Le Caire et vers Damas. La bande côtière fut réduite au silence et la population pauvre fut repoussée à l’intérieur des terres. Le pays lui-même sombra dans un long oubli jusqu’à ce que le fracas du canon, au xixe siècle, rappelle à l’Europe l’époque de la grandeur des croisades, et que le labour profond du paysan juif fraie la voie à une nouvelle installation. La Croisade dès lors se spiritualisa, devint synonyme d’aspiration à combattre le mal, et le royaume de Jérusalem reprit sa place dans la conscience européenne, dans la croyance en l’avènement du Royaume.

Première partie. Le redressement

Chapitre premier. La troisième croisade : croisade des souverains d’Europe

1L’appel du pape à la troisième croisade. — Nouvelle attitude vis-à-vis de la Terre Sainte dans la prédication de la croisade. — Les forces politiques et sociales. — L’empereur prend la croix. — Les communautés juives d’Allemagne. — Le conflit Capétiens-Plantagenêts. — Tentatives d’organisation d’une croisade franco-anglaise. — La prédication de la croisade en France et en Angleterre. — Richard Cœur de Lion. — Les persécutions contre les juifs en 1190 et 1191. — La croisade de l’empereur Frédéric Barberousse. — Byzance conclut un pacte avec Saladin. — Relations entre Barberousse et Byzance. — L’armée impériale en territoire byzantin. Le passage en Asie Mineure. — Mort de l’empereur et dislocation de l’armée allemande. — Redressement des Francs en Terre Sainte. — Guy de Lusignan assiège Acre. Assiégeants et assiégés à Acre. — La croisade capétienne. — La croisade de Richard Cœur de Lion. — Prise de Chypre. — Siège et prise d’Acre.

2La défaite de Hattîn (1187) fut annoncée à l’Europe par un marchand génois, la commune de saint Laurent la transmit sans retard au pape, à Ferrare, et dès lors les mauvaises nouvelles se succédèrent. La campagne victorieuse de Saladin, la chute des cités, la reddition des châteaux, le massacre des guerriers, la captivité des habitants, autant de coups assénés au monde chrétien. L’Europe était encore plongée dans l’angoisse lorsque parvint la nouvelle la plus bouleversante, la chute de Jérusalem. Le Saint- Sépulcre-se retrouvait aux mains de l’Islam : l’Europe fut saisie de stupeur.

3Le pape Urbain III, malade, mourut en apprenant la défaite de Hattîn. La tiare pontificale fut offerte à un Français, le moine cistercien Henri d’Albano, mais ce moine, ancien abbé de Clairvaux, ébranlé jusqu’au fond de l’âme par la défaite de Hattîn, se crut destiné à entraîner l’Europe à la reconquête de la Terre Sainte, et il refusa de monter sur le trône de saint Pierre, afin de se consacrer pleinement à la prédication de la croisade. Le pape qui fut élu, Grégoire VIII, repoussa lui aussi toute autre affaire, et deux jours après son élection, il adressait des encycliques (27 et 29 octobre 1187), d’abord aux grands, ensuite à toute la chrétienté, la conviant à une nouvelle croisade. Les légats du pape étaient à peine arrivés dans les cours européennes que l’on apprenait la chute de Jérusalem, et le pape lança encore une proclamation au monde chrétien (29 novembre 1187). Trois semaines plus tard (le 17 décembre 1187), le pape mourait à Pise ; son successeur, Clément III, inaugura son pontificat par un nouvel appel à la croisade, et pendant trois années, la chancellerie pontificale ne fit qu’exhorter le monde chrétien. Le trésor du pape devint celui de la croisade, les prélats se firent les agents du royaume latin et donnèrent personnellement l’exemple du repentir et de la volonté de réparer les erreurs commises.

4En attendant que la croisade s’organisât, l’Église dut expliquer ce qui était arrivé. Le monde féodal n’avait pas besoin des avis d’un prêtre sur la nature et les raisons d’une défaite militaire. Le pape devait révéler le secret spirituel de la défaite : comment la capitale de Dieu et son sépulcre avaient-ils pu tomber aux mains des Infidèles ? Des voix, dévotes ou sceptiques, réclamaient une explication : ce n’était pas une simple capitale qui était tombée, mais l’héritage de Dieu. Pourquoi avait-Il préféré le voir aux mains d’étrangers profanant son nom, plutôt qu’aux mains de ses fidèles ? Les encycliques de Grégoire VIII et les lettres pastorales de Henri d’Albano tentèrent d’expliquer à l’Europe la signification de la défaite, et des échos s’en retrouvent dans toutes les chroniques.

5Mais dès le départ, il se fit un clivage entre l’idée et l’action, entre les prédicateurs de la croisade et ceux qui se proposaient de la réaliser : c’était un phénomène entièrement nouveau. Certes, lors des précédentes croisades la plupart des pèlerins avaient d’autres objectifs que ceux assignés par les prédicateurs ; mais la caste dirigeante reflétait l’état d’esprit de l’Église. Il n’en fut pas de même. L’idéologie de la Croisade fut formulée dans un climat nouveau ; il ne convient d’ailleurs pas de parler ici d’une idéologie : dès le début il y eut une différence appréciable entre les vues de Grégoire VIII, qui définissait dans ses encycliques la position officielle de la hiérarchie ecclésiastique, et les opinions de Henri d’Albano, qui joua le rôle de Bernard de Clairvaux lors de la seconde croisade comme prédicateur et légat du pape. Mais une distance plus grande encore apparaît sur un autre plan. Grégoire VIII comme Henri d’Albano étaient fort éloignés des aspirations des dirigeants de la croisade : l’empereur Frédéric Ier Barberousse, Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste, donnèrent à la croisade une physionomie nouvelle, bien que diverse. Les conceptions de Barberousse, puisées aux profondeurs du mythe impérial et chrétien et de celui du peuple élu, sont très éloignées de l’héroïsme épique, chrétien et païen, de Richard Cœur de Lion, et des idées peut-être moins nettes du grand architecte de l’État français, Philippe Auguste. L’unanimité réalisée en faveur d’une nouvelle croisade, à l’annonce de la chute de Jérusalem, parvint à dissimuler ces contradictions, non pas à les réduire.

6Le premier appel à la croisade fut, on l’a vu, l’encyclique de Grégoire VIII, après la bataille de Hattîn, avant la chute de Jérusalem1. On n’y retrouve pas le souffle de Bernard de Clairvaux. Elle commence par dire l’émotion qui s’empara de la curie romaine à l’annonce de la catastrophe et le pape ne put que reprendre le cri du Psalmiste : « O Dieu, des païens ont envahi ton héritage, souillé ton temple saint, réduit Jérusalem en un monceau de décombres. Ils ont livré le cadavre de tes serviteurs en pâture aux oiseaux du ciel, la chair de tes pieux adorateurs aux bêtes des champs. » (Psaume LXXIX, 1-2). Il citait ensuite Jérémie (VIII, 23) : « Ah ! puisse ma tête se changer en fontaine, mes yeux en source de larmes ! Je voudrais pleurer jour et nuit les morts de mon peuple. » Puis on trouve une explication toute religieuse qui manque de profondeur et tient beaucoup d’un exercice sur les articles de foi : la catastrophe survenue en Terre Sainte était la conséquence des péchés de ses habitants. L’utilisation de cette idée, dont l’emploi est traditionnel et le pouvoir de consolation réduit, n’aurait, à elle seule, ni une signification ni une importance différentes de celles auxquelles le monde chrétien avait été habitué lors de la seconde croisade ; les idées de Bernard de Clairvaux, parfois textuellement, se retrouvaient dans l’encyclique, mais du point de vue logique, elles s’y insèrent mal. En revanche trois idées neuves furent proposées par le pape, qui devaient modifier l’idéologie de la Croisade.

7La première idée est que les péchés qui causèrent la catastrophe n’étaient pas seulement ceux des croisés de Terre Sainte. Il est vrai que leurs querelles, nées sous l’inspiration du Diable, avaient appelé contre eux Saladin, mais la faute ne leur incombait pas uniquement : « Dans la très grande douleur de cette terre nous devons, nous aussi, prendre garde, non seulement au péché de ses habitants, mais aussi aux nôtres et à ceux de tout le peuple chrétien, de peur que ne se perde ce qui reste de cette terre et que leur empire [celui des ennemis] ne s’étende aussi sur d’autres pays. » Il existe donc une responsabilité du monde chrétien, dont la culpabilité collective entraîna la ruine de l’État latin. De ce point de vue, l’appel du pape à suspendre toutes les guerres en Europe à la veille de la troisième croisade ne vise pas seulement à faciliter le recrutement des troupes : il a aussi un objet religieux, l’interdiction des guerres et des meurtres est en soi un moyen de guérir les plaies de la Terre Sainte.

8Une autre idée exprimée par le pape montre quelle était la place de la Terre Sainte dans la conscience chrétienne. Certes, comme théâtre de l’histoire sainte de la vie de Jésus, cette place a été définie bien avant l’époque des croisades2. Mais Grégoire VIII dégageait une idée nouvelle : « Cette terre a dévoré ses habitants et elle n’a pu longtemps supporter ceux qui transgressaient la loi divine. » Ainsi sert-elle de leçon et d’exemple à ceux qui aspirent à la Jérusalem céleste, à laquelle ils ne pourraient accéder qu’en accomplissant de bonnes œuvres et en subissant des épreuves multiples3. La Terre Sainte a donc une fonction précise dans l’économie du Salut, un rôle de leçon et de médiation pour ceux qui aspirent au Royaume des Cieux.

9Enfin Grégoire s’essaya à l’interprétation de l’histoire : la défaite d’Édesse, deux générations plus tôt, ne survint que pour mettre en garde le peuple et lui donner un délai pour se repentir. Mais le peuple ne comprit pas le signe et ne sortit pas vainqueur de cette épreuve ; c’est pourquoi survint le châtiment divin de la défaite de Hattîn. Cependant il n’y a pas de raison de désespérer : « Il n’est pas nouveau en vérité que cette terre soit frappée par une sentence divine ; mais il n’est pas rare non plus qu’après avoir été fustigée et châtiée, elle obtienne sa grâce. »

10Le pape conviait donc à un repentir général, et il promit à tous ceux qui prendraient la croix les privilèges de croisade, spirituels et matériels, tels qu’ils avaient été formulés en son temps par Eugène III. L’appel au repentir était précis. Le pape proclama le jeûne et la pénitence pour une durée de cinq ans : un jeûne spécial les vendredi et samedi, l’interdiction de manger de la viande les mercredi et samedi ; le pape et les cardinaux s’interdirent également de consommer de la viande le lundi. Les cardinaux jurèrent de prêcher la croisade et de donner l’exemple : ils ne monteraient plus à cheval jusqu’à la rédemption de la Terre Sainte ; ils lanceraient l’interdit sur quiconque oserait provoquer une guerre en Europe. Le rituel s’enrichit de prières nouvelles, pour que le souvenir de la catastrophe ne disparaisse point4.

11L’appel du pape atteignit toute l’Europe, comme le prouvent les chroniques, mais l’essentiel de la prédication fut confié à des clercs désignés à cette fin. Une figure ressort, comme on l’a signalé, celle du cardinal d’Albano, qui refusa de siéger sur le trône de saint Pierre afin de se vouer à la prédication de la croisade. Dans les sermons de ce moine de Clairvaux apparaissait un changement d’importance dans la conception des objectifs de la croisade. L’encyclique de Grégoire VIII peut l’avoir influencé, mais en dépit des points communs, les idées de Henri d’Albano dépassaient l’encyclique pontificale et revenaient aux conceptions extrémistes de l’école cistercienne. Dans l’ouvrage « Du pèlerinage de la cité de Dieu5 », adressé aux moines de Clairvaux, le moine reprenait la vieille idée du lien entre la Jérusalem céleste et la Jérusalem terrestre, et donc l’interprétation traditionnelle qui fait abstraction de la réalité historique de l’Écriture ; mais le retour à cette interprétation était difficile après trois générations d’existence du royaume latin, c’est pourquoi Henri d’Albano expliqua le secret de la défaite en transportant le champ de bataille de la terre vers le ciel : le coup dont furent frappés les chrétiens n’était pas la perte de la Jérusalem terrestre ; la véritable catastrophe, c’était la perte de la Jérusalem céleste, l’éloignement des cieux. Le sacrifice du Christ n’est pas seulement un exemple, mais aussi le chemin du salut : « C’est le Saint des Saints des chrétiens. Le temps n’a pas de prise sur lui et les vicissitudes des âges ne le peuvent altérer, et la profanation de l’ennemi ne peut le souiller. » Quelle est dès lors la place de la Jérusalem d’ici-bas, celle dont la chute a ébranlé la chrétienté ? La Providence « a voulu offrir aux chrétiens des objets saints visibles, afin que ceux qui penchent vers le visible et n’accèdent point à l’invisible du Saint des Saints, en voyant le visible, dressent pour eux-mêmes une échelle vers les choses invisibles. Ces choses saintes seront en leurs mains comme des preuves de la foi, des exhortations à l’amour, des signes de souvenir, un motif de vénération, un remède de sanctification, et enfin pour tous un auxiliaire contre l’adversité ». La Croix et le Saint-Sépulcre comptent parmi ces objets sacrés visibles. Henri d’Albano replace donc l’interprétation chrétienne dans son cadre traditionnel : Jérusalem ne possède, en quelque sorte, qu’une sainteté de second ordre ; seul celui qui ne parvient pas à s’élever directement vers le ciel s’attache à elle pour trouver sa voie vers la Jérusalem céleste, véritable Saint des Saints. C’est la perte de la Jérusalem céleste, l’éloignement de la divinité, qui amena la perte de la Jérusalem terrestre. Et maintenant, dit le cistercien, avec la capture de la Croix et son transfert à Damas, c’est comme si était venue l’heure d’une deuxième crucifixion de Jésus, donc d’une renaissance religieuse universelle. Apparemment Mahomet a vaincu Jésus, mais il n’en est pas ainsi : l’événement survint non parce que Mahomet l’emporta, mais parce que Jésus le voulut ainsi6. Le renouveau de la foi, le retour vers la Jérusalem céleste, rachètera aussi la Jérusalem terrestre. Seuls ceux qui aspirent d’un cœur sincère à la Jérusalem céleste mériteront la Jérusalem terrestre, et seuls les élus au royaume des Cieux pourront avoir place dans la Jérusalem d’ici-bas. Ces idées, exprimées à la veille de la croisade, ne furent pas oubliées et c’est sur elles que se fonda la critique de la croisade7.

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