Hitler et les sociétés secrètes : Enquête sur les sources occultes du nazisme

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Comment Adolf Hitler a-t-il pu, pendant plus de vingt ans, marquer de son emprise le peuple allemand ? Sa doctrine, martelée dans ses écrits et ses discours, était indigente. Mais il exerçait sur les foules un pouvoir presque « magique » qui puisait son inspiration dans les mythes et les rites des sociétés secrètes qui ont toujours fleuri en Allemagne.
Avec les principaux fondateurs du parti nazi, Adolf Hitler appartenait à la Société de Thulé, une redoutable confrérie à laquelle Rudolf von Sebbotendorf, le « magicien noir », avait transmis les clés magiques des fraternités racistes turques.
À partir de documents inédits, René Alleau pénètre dans les arcanes de l’univers hitlérien et révèle que le nazisme a été contemporain du pangermanisme, étrangement associé au panislamisme. Dans une fresque saisissante, il dévoile les ressorts secrets de ce grand rêve historique, son caractère illuministe et manichéen.
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EAN13 : 9791021005372
Nombre de pages : 384
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SECONDE PARTIE

L’ILLUMINISME HITLÉRIEN


1

LES PLANS SECRETS PANGERMANISTES
AVANT LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE


Projets chimériques et réalité historique

Vers 1894, à l’époque où le mouvement pangermaniste, développement moderne du « prussianisme » des Hohenzollern, commençait sa propagande, un ancien élève d’Albert Sorel à l’École des sciences politiques, André Chéradame, résolut d’entreprendre une tâche ardue et complexe à laquelle il consacra vingt-deux années de sa vie : l’étude du plan pangermaniste politique et militaire à l’échelle internationale.

Afin d’en découvrir les plus lointaines ramifications, A. Chéradame n’hésita pas à poursuivre son enquête aux États-Unis, au Canada, au Japon, en Corée, en Chine, en Indochine et aux Indes anglaises, après avoir voyagé dans toute l’Europe et en Turquie, entrant en rapport avec quelques chefs d’État, des ministres en fonction, des chefs politiques, des diplomates français et étrangers, des attachés militaires, des journalistes, des commerçants et des industriels.

En s’appuyant sur ces renseignements multiples pris aux sources les plus diverses et qui se recoupaient les uns les autres, cet historien publia, dès janvier 1898, des articles puis des livres sur l’immense danger que représentait ce plan pour la paix du monde. Comme à l’ordinaire dans ce genre de découvertes, une protestation indignée des pangermanistes d’outre-Rhin accueillit les thèses de ce spécialiste, malgré les preuves documentaires qui les soutenaient. Pourtant, un ouvrage paru en 1903, Le Chemin de fer de Bagdad, expliquait déjà fort clairement les structures de la coopération turco-allemande, sur laquelle d’autres travaux, annoncés en 1912 sous le titre La Fin de l’Empire ottoman, ne furent malheureusement pas publiés.

Le 30 novembre 1912, A. Chéradame écrivait un article remarquable : « Entre la paix et la guerre », dans le journal La Défense nationale. Il y annonçait notamment que le gouvernement de la Russie, sous peine de perdre son prestige de grande puissance slave et en dépit de ses sentiments pacifiques, serait contraint de déclarer la guerre à l’Autriche-Hongrie, s’il advenait des troubles en Serbie, et qu’ensuite l’Allemagne entrerait, à son tour en ligne contre la Russie. « Mais, ajoutait-il, l’Allemagne ne peut pas laisser derrière elle la France armée et elle serait obligée d’attaquer la France en même temps et plus vigoureusement encore au début que la Russie. C’est là une vérité qu’il faudrait répandre chez nous dans tout le pays, afin qu’aucune surprise ne soit possible et qu’en dépit de l’attitude apparemment pacifique actuelle de Berlin, nous nous attendions, si les choses se gâtent, à être attaqués brusquement avec la plus grande violence. »

En dépit de ces avertissements, l’agression allemande, on le sait, prit au dépourvu les Alliés. On connaissait les doctrines pangermanistes dans quelques milieux, mais l’on refusait de croire à l’existence d’un plan ayant pour but l’hégémonie allemande et la ruine de toutes les grandes puissances. On considérait ces projets comme de pures inventions. L’incrédulité, dans ce domaine, a joué un rôle considérable, comme, d’ailleurs, à propos de la seconde Guerre mondiale. Personne parmi les Alliés, à l’exception des Russes, n’attachait, en effet, de valeur « sérieuse » au témoignage de H. Rauschning sur les propos de Hitler. On devait constater, peu après, que l’auteur n’avait rien inventé et que son livre constituait une œuvre historique solidement fondée et un grave avertissement aux démocraties occidentales.

Même après l’ouverture des hostilités, au cours de la première Guerre mondiale, les Alliés ne tinrent aucun compte du plan révélé par A. Chéradame et ils commirent dans les Balkans, aux Dardanelles et en Serbie, de lourdes erreurs qu’ils auraient pu éviter. Toutefois, il semble que les travaux de cet historien ne furent pas sans exercer quelque influence sur certaines conditions du traité de Versailles.

L’Allemagne à la conquête du monde

Il faut relire, encore à notre époque, ce que dit A. Chéradame de l’esprit même du « pangermanisme universel », car cette analyse éclaire des aspects obscurs de la seconde Guerre mondiale et même des événements contemporains qui ne semblent avoir aucun rapport avec elle. « Les Allemands, dit-il, sont des gens méthodiques. Leurs plans d’action, dans tous les domaines, reposent toujours sur une doctrine, vraie ou fausse, qu’ils se sont faite. En partant de cette conception, ils marchent ensuite avec une tenace résolution. » C’est au moins un fait qu’en 1895, un ouvrage édité par Thormann et Gœstch, à Berlin, intitulé Grossdeutschland und Mitteleuropa um das Jahr 1950 (« La Grande Allemagne et l’Europe centrale en 1950 »), traçait, près de cinquante ans à l’avance, le programme de colonisation européenne du nazisme :

« Sans doute, des Allemands ne peupleront-ils pas seuls le nouvel Empire allemand ainsi constitué ; mais, seuls, ils gouverneront ; seuls, ils exerceront les droits politiques, serviront dans la marine et dans l’armée ; seuls, ils pourront acquérir la terre. Ils auront alors, comme au Moyen Âge, le sentiment d’être un peuple de maîtres ; toutefois, ils condescendront à ce que les travaux inférieurs soient exécutés par des étrangers soumis à leur domination » (p. 48).

Ces faits et ces déclarations catégoriques, publiées sous l’égide de la puissante société pangermaniste l’Alldeutscher Verband, établissent assez clairement, semble-t-il, que le plan pangermaniste a pu trouver dans le racisme hitlérien une extension doctrinale dynamique, propre à lui concilier, en particulier, l’antisémitisme populaire, et un accord doctrinal avec ses principes, ses méthodes et ses buts.

On est en droit de conclure qu’un tel plan, qui n’a pas été « enterré » par la première défaite de l’Allemagne, en 1918, ne l’a pas été, non plus, par sa seconde défaite, en 1945. Si un pays, entièrement ruiné par l’inflation et accablé par les dettes de guerre, a été capable de reconstituer en vingt ans la plus puissante armée du monde, que ne pourrait-on craindre, aujourd’hui, d’une nation prospère et qui se présente volontiers à ses amis américains comme le plus puissant rempart européen de l’« idéal démocratique occidental » contre le « péril communiste » ?

En fait, le pangermanisme possède une supériorité considérable sur ses adversaires : il les connaît alors qu’ils l’ignorent parce qu’ils sont incapables d’imaginer ce qu’il leur réserve. Ce serait, en effet, une lourde erreur de croire qu’un plan de cette envergure (et qui a coûté d’énormes investissements depuis la fin du XIXe siècle) n’ait pas prévu de modifications stratégiques, dans le cas de situations nouvelles déterminées et étudiées longtemps à l’avance. Le passage d’une guerre nationale à une guerre raciale, par exemple, permet de déplacer le théâtre des opérations sans perdre vraiment le terrain conquis, lequel devient alors plutôt psychologique que militaire. Pour peu que l’on réfléchisse à l’extension prodigieuse de la puissance de destruction de l’armement depuis 1945, on en arrive à penser que les véritables vainqueurs d’un nouveau conflit seraient ceux qui auraient gagné la guerre, sans l’avoir faite – ou, en d’autres termes, les survivants. Il faut donc en inférer qu’un plan de survie, dans toutes les circonstances possibles, d’un noyau germanique fondamental, s’est imposé logiquement aux racistes hitlériens, à la fois en fonction de leurs doctrines et de leurs buts permanents d’hégémonie mondiale. On peut le nommer le plan de 1945.

De la Manche au golfe Persique

Il n’entre pas dans le propos du présent ouvrage d’exposer quelques hypothèses relatives à ce plan de survie. Toutefois, il n’est pas sans intérêt de connaître les étapes antérieures du plan pangermaniste, d’après les travaux de A. Chéradame.

« Le plan pangermaniste a été établi sur ses bases fondamentales dès 18951. En 1898, eut lieu Fachoda qui semblait devoir creuser un abîme entre la France et l’Angleterre. En 1905, la Russie dut signer la paix avec le Japon après une longue guerre ayant vidé tous ses magasins militaires et par suite détruit pour longtemps, au profit de l’Allemagne, l’équilibre des forces en Europe. En 1909, le gouvernement de Vienne, à la faveur de l’ultimatum discret mais formel que Berlin adressa au Tsar, put réaliser l’annexion de la Bosnie et de l’Herzégovine, peuplées presque totalement de Serbes. Cette mainmise sur un énorme territoire slave constitua un succès considérable pour le germanisme. Le 3 novembre 1910, lors de l’entrevue de Potsdam, le Kaiser obtint du gouvernement du Tsar que la Russie abandonnât toute opposition à l’achèvement du chemin de fer de Bagdad. L’Angleterre et la France adoptèrent ensuite la même attitude à ce sujet. Le 1er juillet 1911, le Kaiser risque le « coup d’Agadir ». Celui-ci aboutit au traité franco-allemand du 4 novembre 1911, cédant à l’Allemagne 275 000 kilomètres carrés du Congo français, alors que cependant des hypothèses économiques extrêmement lourdes continuaient à peser sur le Maroc en faveur du commerce allemand.

« Ces divers événements lésèrent profondément les intérêts de la France, de l’Angleterre et de la Russie, mais ces puissances préféraient consentir les plus pénibles sacrifices plutôt que de prendre l’effroyable responsabilité de déchaîner une guerre atroce sur l’Europe. Cette attitude fut interprétée bien à tort par les pangermanistes comme une preuve de faiblesse de ces trois puissances et de leur volonté de paix à tout prix. Les pangermanistes en conclurent que l’espoir des réalisations les plus énormes dans un avenir prochain leur était permis. C’est pourquoi le plan pangermaniste fondamental de 1895, considérablement remanié, devint le plan de 1911.

« Ce plan de 1911 prévoyait en Europe et en Asie occidentale :

« 1. L’établissement sous la direction de l’Allemagne d’une vaste confédération de l’Europe centrale comprenant, à l’ouest, la Hollande, la Belgique, le Luxembourg, la Suisse, les départements français situés au nord-est d’une ligne tirée du sud de Belfort à l’embouchure de la Somme. À l’est, le plan prévoyait la domination de la Pologne russe, des provinces baltes, des gouvernements de Kovno, Vilna et Grovno, et, au sud-est, l’Autriche-Hongrie.

« Cette confédération devait ainsi grouper sous l’hégémonie immédiate de l’Allemagne 77 millions d’Allemands et 85 millions de non-Allemands.

« 2. La subordination absolue à la Grande Confédération de l’Europe centrale, de tous les pays des Balkans réduits à l’état de satellites de Berlin, soit 22 millions de non-Allemands.

« 3. La mainmise politique et militaire de l’Allemagne sur la Turquie qu’on s’efforcerait ensuite d’accroître de l’Égypte et de l’Iran. L’indépendance de la Turquie, d’ailleurs liée à l’Allemagne par un traité d’alliance militaire, eût subsisté en apparence. Elle eût permis de placer de nombreux fonctionnaires allemands à la tête de toutes les administrations ottomanes sous couleurde les réformer. Ainsi passait sous le protectorat étroit de l’Allemagne la Turquie avec ses 20 millions d’habitants non-Allemands, sans compter les dépendances : Égypte et Iran.

« La Confédération germanique de l’Europe centrale devait former un immense Zollverein ou Union douanière. Des traités de commerce spéciaux imposés aux États balkaniques et à la Turquie asservie auraient eu pour résultat de réserver ces vastes régions exclusivement à la Grande Allemagne comme débouchés économiques.


1. Le complot pangermaniste dénoncé par Chéradame et les aberrations nationalistes et racistes sur lesquelles il se fondait ne doivent pas nous faire oublier qu’à la même époque, en France, un mouvement semblable dans ses principes, sinon dans ses méthodes et ses buts, s’était déclenché.

Il se trouvait alors des esprits comme Barrès pour définir la patrie par la Terre et les morts (formule mytho-politique de caractère germanique) ; et pour récuser l’intelligence de l’individu et sa liberté de jugement, en faisant de ses pensées le produit de « très anciennes dispositions physiologiques » (postulation déterministe pseudo-scientifique typique du mythe raciste) ; pour exalter la nation comme un ordre éternel et immuable, « où les efforts s’accordent comme si un plan avait été combiné par un cerveau supérieur » (argument messianique auquel le « comme si » n’enlève rien de sa valeur d’usage) et, bien entendu, pour affirmer sa « répugnance au judaïsme », fabuler sur la « conspiration franc-maçonne » et développer une véritable paranoïa à base de xénophobie.

En fait, l’opposition des pangermanistes et des revanchards français de l’époque ne doit pas nous abuser. Ce sont là les deux faces d’un même mythe qui s’affrontent. Au reste, la psychose nationaliste, entre les deux guerres, révéla, en France, son extrême ambiguïté. On en prendra pour preuve la fascination que le nazisme exerça sur des esprits comme Brasillach, Drieu ou Maurras.

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