Introduction à la pensée économique de l'Islam du VIIIe au XVe siècle

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La contribution de l'Islam à l'élaboration de la pensée économique est réelle et novatrice dans bien des domaines. Cet ouvrage présente méthodiquement les grandes idées économiques développées par quelques-uns des grands auteurs arabo-musulmans, telles que la loi de l'offre et la demande - Ibn Taymiya (1263-1328) ou Al-Tilimsani (XIV-XVe s.), le fait que la mauvaise monnaie chasse la bonne - Al-Maqrîzi (1364-1442), que trop d'impôt tue l'impôt - Al-Muqaffa, Abu Yousuf (731-798), Al Mâwardi (974-1058) - idée intégrée dans une magistrale étude dynamique des sociétés par Ibn Khaldûn (1132-1406).
Publié le : lundi 1 juin 2009
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EAN13 : 9782296229037
Nombre de pages : 263
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Introduction

à la pensée économique du VIlle au XVe siècle

de l'Islam

Histoire et Perspectives Méditerranéennes Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Déjà parus

Mohammed MOUAQIT, L'idéal égalitaire féminin à l'œuvre au Maroc, 2009. Naaman KESSOUS, Christine MARGERRISON, Andy STAFFORD, Guy DUGAS (dir.), Algérie: vers le cinquantenaire de l'Indépendance. Regards critiques, 2009. Philippe GAILLARD, L'Alliance. La guerre d'Algérie du général Bellounis (1957-1958), 2009. Jean LÉVÊQUE, Unereddition en Algérie 1845, 2009. Chihab Mohammed HIMEUR, Le paradoxe de l'islamisation et de la sécularisation dans le Maroc contemporain, 2008. Najib MOUHT ADI, Pouvoir et communication au Maroc. Monarchie, médias et acteurs politiques (1956-1999), 2008. Ahmed KHANEBOUBI, Les institutions gouvernementales sous les Mérinides (1258-1465),2008. Yamina BENMA YOUF, Renouvellement social, renouvellement langagier dans l'Algérie d'aujourd'hui, 2008. Marcel BAUDIN Hommes voilés etfemmes libres: les Touareg, 2008. Belaïd ABANE, L'Algérie en guerre. Abane Ramdane et les fusils de la rébellion, 2008. Rabah NABLI, Les entrepreneurs tunisiens, 2008. Jilali CHABIH, Lesfinances de l'Etat au Maroc, 2007. Mustapha HOGGA, Souveraineté, concept et conflit en Occident, 2007. Mimoun HILLALI, La politique du tourisme au Maroc, 2007. Martin EVANS, Mémoires de la guerre d'Algérie, 2007. Tarik ZAIR, La gestion décentralisée du développement économique au Maroc,2007. Lahcen ACHY et Khalid SEKKAT, L'économie marocaine en questions: 1956-2006,2007. Jacqueline SUDAKA-BENAZERAF, D'un temps révolu: voix juives d'Algérie,2007. Valérie ESCLANGON-MORIN, Les rapatriés d'Afrique du Nord de 1956 à nos jours, 2007.

Ramon Verrier

Introduction

à la pensée économique du VIIr au XVe siècle

de l'Islam

Préface de Omar Akalay

L'Harmattan

2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris

@ L'Harmattan,

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-09077-4 EAN : 9782296090774

A mon épouse

Le va et vient à la recherche du savoir est préférable pour Dieu au combat sur la voie de Dieu.
Hadîth (Dârimi, Sunan)

Remerciements

Je remercie les économistes de l'équipe de recherche du GERCIE (Groupe d'Etudes et de Recherches sur la Coopération Internationale et l'Europe) de l'UFR Droit, Economie et Sciences Sociales de Tours pour leurs remarques sur une première version de la première partie du livre, et notamment Saïd Souam pour ses commentaires et sa patience à toute épreuve lors de la lecture de la totalité du texte. Mes remerciements vont aussi, et tout particulièrement, à Omar Akalay, l'auteur de l'ouvrage « Une brève histoire de la pensée économique en Islam du 8ème au 12ème siècle », pour le temps qu'il a bien voulu me consacrer, ses commentaires avisés, et surtout pour m'avoir donné l'envie de prospecter un domaine de l'histoire de la pensée qui ne m'était pas familier et qui s'est révélé passionnant. Je ne saurai oublier également Mohamed Diouri, directeur de l'IGA du Maroc, pour les encouragements qu'il n'a cessé de me prodiguer afin de mener à bien ce livre. Je remercie enfin Pascale Garcia pour l'aide précieuse qu'elle m'a apportée lors de la mise en forme de cet ouvrage. Les erreurs responsabilité. et omlsslOns éventuelles restent de ma seule

SOMMAIRE
PREFACE DE OMAR AKALA y INTR 0 DUCTI ON GENERALE PREMIERE PARTIE: CHAPITRE UNE PENSEE ENCORE MECONNUE Il 15 19 21 22 26 35

I RETOUR SUR LE "GRAND VIDE"

1. 2. 3.

Le maillo n ign 0ré Le détou r in utile Les contributions sur l'histoire de la pensée islamique II LES SOURCES DE LA PENSEE ECONOMIQUE DE L'ISLAM

CHAPITRE

41 42 51 57 61

1. 2.

Les sources traditionnelles Les sources littéraires LES AUTEURS ET LEURS PENSEES (VIIr-IXj

DEUXIEME PARTIE: CHAPITRE

I LES PRECURSEURS

62 1. Ibn AI-Muqaffa ou comment s'enrichir 2. Abu Yousuf ou « trop d'impôt tue l'impôt» 67 3. AI-Jâhiz ou comment conserver sa fortune et redistribuer les

4. 5.

ri chesses? Ibn Hanbal ou les idées d'un théologien - jurisconsulte AI-DimashqÎ ou les mérites du commerce
II

70 73 74
81

CHAPITRE
1.

ENRICHISSEMENT

ET SOCIETE

(Xe_XIIe)

2. 3. 4.

AI-FârâbÎ ou solidarité et spécialisation dans la cité Ibn Sînâ / Avicenne ou comment gérer sa vie domestique Miskawayh ou la recherche du juste milieu AI-Birûni ou un autre précurseur de Malthus

84 86 89 95

5.
6. 7.

AI-Mawardi ou comment soutenir le califat et l'activité éco nom iq ue Ibn Hazm ou "à chacun selon son travail" Kay Kavus ou conseils d'économie domestique III THEORICIENS (XIIe-XIIIe) ET PRATICIENS DES PRIX

98 102 105

CHAPITRE

109 111 125 130 136 141 150

1. 2. 3. 4. 5.

6.

AI-Ghazâlî ou Ordre Naturel et ordre économique et social. AI-Turtûshi ou pas de prospérité sans justice ni sécurité Ibn Rushd / Averroès ou économie de marché et théologie... Les muhtasibs andalous ou les praticiens du marché Ibn Taymiya ou économie de marché et rôle de l'Etat Ibn AI-Qayyim ou le vulgarisateur d'Ibn Taymiya IV ECONOMIE ET DYNAMISME DES SOCIETES (XIve-XV)

CHAPITRE

155

1.

2. 3.

Ibn Khaldûn ou l'économie, facteur et résultante de l'évolution des sociétés .157 Al- Tilimsani ou la mauvaise monnaie et l'inflation 206 AI-Maqrîzî ou la mauvaise monnaie chasse la bonne 209 223

CON CL USI ON GENERALE

Préface

L'étude de la pensée économique en Islam n'a pas intéressé les enseignants chercheurs de par le monde. Pourtant les pays et territoires acquis à la nouvelle religion étaient plus étendus que l'empire romain. Leurs habitants ont été confrontés aux problèmes posés par l'essor commercial. Plusieurs penseurs ont écrit sur les nouveaux défis économiques qui se posaient à ce gigantesque ensemble.
Il est vrai que pendant ce temps qui va du Vnème au Xnème siècle, il ne s'écrivait pas grand chose en Europe sur ce sujet. C'est pourquoi l'histoire de la pensée économique s'arrêtait à Tacite (55 ans après J. C.) et reprenait avec saint Thomas d'Aquin au Xnème siècle.

Cependant François Perroux, économiste français du XXèmesiècle, a pressenti ce rôle. Sa thèse de doctorat d'Etat qu'il a présentée en 1926, s'ouvre sur un verset coranique mis en exergue: «Malheur à ceux qui pèsent à faux poids ». Placé dans son contexte coranique ce verset signifie qu'en matière de transactions, l'honnêteté de comportement est le principe fondateur général. Les économistes musulmans ont essayé de définir l'honnêteté et d'élaborer ses règles d'application théoriques et pratiques. L'élaboration des règles pratiques a donné naissance à un savoir nouveau, celui des économistes de terrain. Ce sont essentiellement des juges qui ont eu à connaître des litiges issus des transactions commerciales. Ils ont une longue expérience de toutes les fraudes possibles sur la quantité et la qualité des marchandises ainsi que sur leur prix; ils distinguent le prix apparent du prix réel et mettent à jour les profits tirés de la corruption. Ils ont publié le récit de leurs expériences afin d'informer les consommateurs et les producteurs qui interviennent dans le marché. Voici pour l'approche pragmatique de l'économie.

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INTRODUCTION

A LA PENSEE ECONOMIQUE

DE L'ISLAM

Les règles théoriques ont été élaborées par les exégètes religieux et les philosophes. Ces règles font partie de la morale pour les premiers et de l'éthique pour les seconds. Exégètes et philosophes qui se disputaient sur tout, faisaient preuve d'une étonnante unité de vue dès lors qu'il s'agissait de l'économie de marché. Ils se sont efforcés de répondre à la question: comment faire fonctionner l'économie de marché au plus grand profit de tous? Ceux de l'an 1000 ont répondu à cette question en énonçant les règles de la liberté en matière d'information, de concurrence, de circulation et des prix. Ces règles supposent une monétarisation croissante de l'économie. Fidèles en cela à la pensée d'Aristote, les économistes musulmans font de la monnaie l'instrument de l'égalité et de la justice en matière de transactions. Et pour cela, ils dénoncent le troc comme contraire à l'égalité. Cette égalité désirée des conditions des intervenants sur le marché va loin: elle ne tient pas compte des inégalités juridiques entre l'homme et la femme prévues par la loi. En matière de transactions, l'égalité et la liberté sont assurées. L'impressionnante convergence de vue entre exégètes et philosophes ne va pas sans quelques nuances: Miskawayh (932-1009), philosophe, avance l'idée que le marché ne crée pas toujours l'égalité entre les riches et les pauvres. Il préconise un transfert de revenus des riches vers les pauvres. Exégète religieux, Mawardi (974-1058) fait interdiction aux pouvoirs publics de créer un déficit budgétaire. Ces règles théoriques avaient cependant vieilli. Au Xnème siècle, Ghazali (1058-1111), exégète religieux, entend les renouveler. C'est ainsi, par exemple, qu'il supprime théoriquement l'esclavage et le travail gratuit. Il ajoute de nouvelles catégories relevant du marché; elles concernent le transport et le stockage. Il crée ainsi la notion, inexistante alors, des services marchands. Par contre Ibn Rushd (Averroès, 1126-1198) s'est contenté de relever le vieillissement et l'inadéquation des règles théoriques de l'économie. Il n'a pas cru, à l'inverse de Ghazali, à leur possible régénération.

Préface

13

Deux siècles plus tard, Ibn Khaldoun (1332-1406), formé à la discipline d'Ibn Rushd, tranche le lien entre la religion et l'économie; il fait de celle-ci une science humaine et invente la sociologie économique. Le livre « Introduction à la pensée économique de l'Islam du VIT/me au dme siècle» de Ramon Verrier, a le mérite de défricher ce terrain revenu à l'état sauvage. Les nombreux penseurs qu'il évoque dans cet ouvrage ont conforté, par leurs écrits, l'économie de marché qui avait totalement disparu de l'empire romain défunt. Ces exégètes religieux, ces philosophes, ces économistes de terrain dont Ramon Verrier exhume la pensée économique, ont connu en leur temps, un grand succès de librairie quand l'imprimerie n'existait pas. Ils sont, pour la plupart d'entre eux, totalement oubliés. L'essai de Ramon Verrier les ressuscite en quelque sorte. C'est une démarche scientifique appréciable.
Omar AKALA Y

Casablanca, le Il août 2003

INTRODUCTION

Qu'en est-il de la réflexion de l'Islam dans le domaine économique au cours des siècles qui ont suivi son avènement? Cette réflexion a-t-elle même existé? Le lecteur intéressé par ce sujet risque d'être fort déçu et embarrassé s'il cherche de quoi satisfaire rapidement sa curiosité. Rares sont les ouvrages d'économie politique ou même d'histoire de la pensée économique qui traitent ou font référence à ce thème, suivant en cela la "tradition" dite de 1.A. Schumpeterl. Son « Histoire de l'analyse économique2» fait en effet état d'un "grand vide" de la pensée économique au cours de la période s'étendant de l'antiquité grecque jusqu'au Moyen Age de saint Thomas d'Aquin. Or, plus personne aujourd'hui ne met en doute ce que les musulmans de cette période ont apporté à la civilisation en matière d'astronomie, de mathématiques, de physique, de chimie, de médecine, de philosophie, de lettres, d'histoire ou de géographie. N'y aurait-il donc qu'en économie où leur contribution aurait été à ce point insignifiante pour être passée sous silence? La question mérite bien d'être posée et examinée. Dans les années 1950, la redécouverte par l'Occident de l'œuvre d'Ibn Khaldûn (1332-1406) a fait prendre conscience à la communauté scientifique qu'il n'était peut-être pas le seul auteur arabo-musulman à s'être intéressé à des problèmes économiques et sociaux. L'examen des textes arabes de l'Islam montre, par exemple, que la loi de l'offre et de la demande n'avait plus de secrets, ou presque, pour un Ibn Taymiya (1263-1328) ou un AlTilimsani (XIye_Xye), que la "mauvaise monnaie chassait la bonne" disait déjà Al-Maqrîzi (1364-1442), ou encore que nombre d'auteurs, comme AlMuqaffa (720-756/757), Abu Yousuf (731-798), Al-Mâwardi (974-1058), et

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INTRODUCTION

A LA PENSEE ECONOMIQUE

DE L'ISLAM

bien d'autres d'ailleurs, avaient constaté que "trop d'impôt tuait l'impôt" par exemple. Pourtant, au jour d'aujourd'hui encore, on peut dire avec F. Oualalou3 que « peu de penseurs arabes ont eu le privilège de trouver leur place dans les manuels de l 'histoire de la pensée économique ». Dès le VIlle siècle de l'ère chrétienne4, le monde musulman a connu de grands penseurs pour lesquels l'économie, à défaut d'être au centre de leurs préoccupations, n'était cependant pas totalement étrangère à leur réflexion. Même après le tournant du XIIIe siècle, lorsque l'innovation intellectuelle était de plus en plus mal acceptée, l'économie fut magistralement abordée par des auteurs comme Ibn Khaldûn ou Al-Maqrîzi. Qui étaient donc les hommes qui, du VIlle au XVe siècle, ont traité de sujets économiques? Quelles pouvaient bien être leurs idées, voire leurs théories dans ce domaine? Tel est l'objet de cette étude qui propose surtout un premier recensement, non exhaustif, des principaux auteurs arabomusulmans, et de leurs idées économiques. Toutefois, la connaissance de la pensée économique de l'Islam n'est pas une entreprise aisée pour au moins deux raisons: l'une est l'obstacle de la langue, l'autre relève de la spécificité même de la pensée arabomusulmane. En ce qui concerne l'obstacle de la langue, celui-ci peut être surmonté grâce aux traductions des textes des principaux auteurs réalisées jusqu'à ce jour. Il n'en demeure pas moins que l'économiste non arabisant verra son travail limité, d'abord quantitativement par l'existence des traductions, et qualitativement ensuite par l'exactitude de celles-ci qui parfois, de l'avis des spécialistes, rendent difficilement compte du contenu du texte original. Cependant, la spécificité de la pensée musulmane est le problème le plus important. En effet, la pensée de l'Islam ne dissocie pas les différentes composantes de la vie humaine. Temporel, spirituel et religieux ne font qu'un. Les sciences, et l'économie entre autres, ne sauraient être interprétées sans références aux valeurs religieuses et éthiques des auteurs. Un découpage isolant les aspects économiques d'une œuvre risque donc de faire perdre le sens de l'ensemble, et de livrer une interprétation quelque peu tronquée de l'auteur. Mais traiter le problème dans sa globalité, revient à réserver la tâche à un économiste arabisant, islamologue, féru de philosophie et également spécialiste de théologie et de civilisations anciennes, s'adressant essentiellement à des lecteurs culturellement identiques pour l'apprécier... A défaut de ces qualités, faut-il pour autant renoncer d'emblée à une "lecture économique" de quelques uns des textes des plus grands penseurs de l'Islam? Quand bien même l'éclairage théologique et religieux viendrait à nuancer certaines interprétations, il n'en demeure pas moins que la connaissance de l'autre commence par ce que l'on peut comprendre de ses

Introduction

17

écrits ou de son message. Le lui faire savoir serait évidemment le complément idéal de cette démarche. Mais l'histoire de la pensée économique n'est-elle pas, après tout, « intrinsèquement interprétative» comme l'expriment S.M. Ghazanfar et A.A. Islahi5? Alors, pourquoi, renoncer à un premier pas dans la connaissance des auteurs arabomusulmans qui se sont penchés sur l'économie, en dépit du fossé culturel et temporel nous séparant de leurs œuvres? C'est la raison pour laquelle, à défaut d'une petite histoire de la pensée économique, ce livre propose une simple initiation à la pensée économique de l'Islam du VIlle au XVe siècle. A cette fin,

.

.

la première partie reviendra sur la méconnaissance de la pensée économiquede l'Islam,
la deuxième partie traitera des auteurs arabo-musulmans et de leurs idées économiques.

Première partie

UNE PENSEE

ENCORE MECONNUE

Malgré les efforts entrepris par quelques auteurs depuis les années soixante, la pensée économique de l'Islam demeure encore de nos jours relativement, pour ne pas dire largement, méconnue. La langue française accorde au terme de "méconnaissance" plusieurs significations parfaitement applicables au problème qui nous occupe. La méconnaissance de la pensée économique de l'Islam peut d'abord résulter d'un défaut de connaissance, c'est-à-dire d'une absence de renseignements sur l'existence de cette pensée. Dans cette acception du terme, le pourquoi et le comment sont très liés puisqu'ils mettent en cause les mécanismes concrets de transmission de la pensée au cours du temps. Mais par ailleurs, méconnaître c'est aussi "ne pas tenir compte". Le problème est alors plus grave, car il peut mener à un jugement de valeur toujours critiquable. Certes, des raisons d'ordre pratique peuvent conduire à laisser de côté certains domaines de la connaissance. Mais au-delà, on est en droit de se demander si la pensée économique de l'Islam n'a pas été mésestimée, autrement dit, non appréciée à sa valeur? C'est pourquoi, il ne semble pas tout à fait inutile de revenir sur la thèse du "grand vide".

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INTRODUCTION

A LA PENSEE ECONOMIQUE

DE L'ISLAM

Panni les obstacles possibles à la connaissance de la pensée de l'Islam, il convient peut-être de tenir compte de l'investissement dans un mode de pensée qui n'est pas familier à l'économiste non arabisant, même si la période scolastique européenne pennet d'en donner un premier aperçu. De plus, au delà de la doctrine et de la religion, il existe une pluralité de sources, culturelles, traditionnelles, littéraires, dont la connaissance semble également préalable à un examen, fut-il bref, de la pensée économique de l'Islam. Cette première partie, introductive à l'examen de la pensée des auteurs, revient donc sur les deux points suivants:

.
.

un retour sur la thèse du "grand vide" (chapitre 1), les sources de la pensée économique de l'Islam (chapitre 2).

CHAPITRE

I

RETOUR SUR LE "GRAND VIDE"

« Pour ce qui concerne notre sujet, nous pouvons sans crainte franchir d'un bond cinq cents ans, jusqu'à l'époque de saint Thomas d'Aquin {1225-1274/. » En ces quelques lignes, J.A. Schumpeter efface d'un trait de plume cinq siècles, et même plus, de pensée économique en Islam. Cette phrase sert de conclusion à la première section de son chapitre deux, intitulé « Le grand vide », une section fort courte d'ailleurs (moins d'une page), pour cause de vide évidemment! Déjà en 1957, G.H. Bousqud pointait du doigt cet oubli dont étaient victimes les auteurs "non européano-chrétiens" des siècles passés. En 1991, au Maroc, Omar Akalay, dans un essai précisément intitulé « Le grand vide de Joseph Schumpeter3 », dénonçait à son tour ce lourd silence qui faisait l'impasse sur les apports économiques de la civilisation musulmane. D'autres voix se sont également élevées pour contester cette thèse du "grand vide", comme par exemple, celles de S.M. Ghazanfar et A.A. Islahi (1990), S.M. Ghazanfar (1991), Hamid Hosseini (1995), Yassine Essid (1992), ou encore A. El Cohen (1994t Le problème n'est donc pas nouveau, mais il n'est cependant pas encore vraiment réglé. Les quelques lignes, voire leur absence, consacrées à ce thème dans la plupart des ouvrages d'histoire de la pensée économique, même récents, témoignent d'elles-mêmes de la persistance de cet oubli. N'est-ce d'ailleurs qu'un banal oubli? Le reconnaître, c'est déjà admettre que ces fameux cinq siècles ne sont peut-être pas aussi vides que le déclare J.A. Schumpeter. Pourquoi les a-t-il ignorés? Il ne semble pas inutile de revenir, même brièvement sur ce "grand vide". Au delà d'un procès que certains ne manqueront pas d'intenter à J.A. Schumpeter, l'objectif est d'en prendre prétexte pour mieux comprendre les problèmes liés à l'étude de la pensée économique de l'Islam par un lecteur occidental.

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INTRODUCTION

A LA PENSEE ECONOMIQUE

DE L'ISLAM

La question se pose tout d'abord de savoir si ce "grand vide" ne résulte pas d'une banale méconnaissance, plus ou moins généralisée, des textes de l'Islam à caractère économique. Ce serait l'explication la plus simple. Par ailleurs, la civilisation musulmane a largement bénéficié de I'héritage grec, notamment dans le domaine économique. La réflexion de l'Islam ne serait-elle alors qu'une pâle copie de la pensée d'Aristote et de Platon? Dans ce cas, pourquoi allonger l'histoire de la pensée par cette sorte de "détour inutile" ? Heureusement tous les historiens de la pensée n'ont pas succombé à cet attrait du "grand vide". Les trop rares auteurs qui ont contribué à faire connaître les apports économiques et sociaux de la civilisation islamique du VIlle au XVe siècle méritent donc d'être signalés, ne serait-ce que pour faciliter les recherches du lecteur intéressé. Ainsi, ce retour sur le "grand vide" sera abordé en examinant les trois points suivants:

.

en quoi la pensée économique de l'Islam ne serait-elle qu'un maillon ignoré? . ne serait-elle qu'un détour inutile? . quels sont les principaux auteurs qui ont contribué à l'exhumer de l'oubli ?

1. LE MAILLON IGNORE
Après avoir examiné l'économie gréco-romaine, et consacré quelques lignes à la pensée chrétienne primitive des six premiers siècles, J.A. Schumpeter passe sans transition à saint Thomas d'Aquin et aux scolastiques, franchissant plus de cinq siècles d'un seul bond. La chaîne de I'histoire est brutalement rompue. S'agit-il d'une simple méconnaissance de la période (1.1.), ou d'un défaut de transmission du savoir de l'Islam de cette époque? (1.2.)

1.1.

Une simple méconnaissance

de la P.E.J. ?

La première explication possible de cette thèse du "grand vide", est celle de l'ignorance pure et simple. Et si, tout bonnement, J.A. Schumpeter n'avait pas eu connaissance, ou très peu, des premiers textes araboislamiques qui abordaient le domaine économique, politique et social?

Retour sur Ie ''grand vide /I

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J. Wolff fait remarquer que « ce n'est que dans les années soixante de ce siècle [xX] que les textes sociologiques et économiques de la « Muqaddima » seront réunis, ordonnés, et présentés. De même, les idées de EI-Maqrîzi qui attendront la deuxième moitié du XX"siècle pour être remises en honneur5 ». En effet les «Textes économiques de la Muqaddima» de G.H. Bousquet ont été publiés en 19626; un des articles pionniers, comme celui de J. Spengler « Economic Thought of Islam: Ibn Khaldûn » date de 19637; E.J Rosenthal avait bien publié auparavant «Political thought in medieval Islam », mais c'était en 1958, huit ans après la mort de J.A. Schumpeter8. Ce dernier peut donc très bien avoir ignoré, au premier sens du terme, l'apport de l'Islam. Il n'aurait donc accordé qu'une attention distraite aux ouvrages qu'il avait côtoyés lors de son séjour de formation en Egypte, ainsi qu'aux essais d'auteurs comme E. Renan au XIXe siècle en France9 ou M. Asin Palacios en Espagne durant les années trentelO. Il est cependant exagéré d'avancer que J.A. Schumpeter n'ait pas eu connaissance de certains textes arabes. En effet, il mentionne explicitement la médiation sémite (arabe avec Avicenne et Averroès, ainsi que juive avec Maimonide), dont a bénéficié la scolastique occidentale. Mais les contributions d'Avicenne et Averroès en matière économique ne figurent pas parmi les plus importantes. D'autre part, J.A. Schumpeter ne cite la médiation arabe que pour mieux la rejeter, semble-t-il : «L'interprétation arabe était inacceptable, pour les docteurs scolastiques, en certaines questions d'épistémologie comme de théologiell ». D'autres omissions ou négligences relevées dans «L'histoire de l'analyse économique» peuvent également venir à l'appui de la thèse de la méconnaissance: J.A. Schumpeter continue d'attribuer, mais il n'est pas le seul, la paternité exclusive de la première formulation de la théorie quantitative de la monnaie à J. Bodin, ou de la formation du taux de change à Gérard de Malynes, sans même citer AzpiIcueta, un précurseur dans ce domaine. L'hypothèse d'une simple ignorance de certains textes par J.A. Schumpeter, et en particulier de ceux relatifs à l'Islam, n'est donc pas totalement infondée. Mais, si tel est le cas, le problème ne viendrait-il pas d'une mauvaise transmission du savoir arabo-islamique à l'Occident chrétien?

1.2. Un défaut de transmission du savoir de l'Islam?
Le silence de J.A. Schumpeter est-il imputable à un défaut de transmission dans le temps et dans l'espace du savoir de l'Islam? Il est en réalité difficile d'invoquer une telle explication. La transmission de la

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INTRODUCTION

A LA PENSEE ECONOMIQUE

DE L'ISLAM

culture arabo-islamique à l'Occident chrétien est un fait aujourd'hui bien établi. Celle-ci a emprunté plusieurs canaux: Dès la deuxième moitié du Xe siècle, le moine Gerbert d'Aurillac (940/950-1003), le futur pape Sylvestre II, se rend au monastère de RipoU, en Catalogne. Il y prend connaissance de manuscrits traduits sur les mathématiques et l'astronomie. Il sera un des premiers à rapporter la science arabo-musulmane en Europe, notamment à Reims et à Ravenne. Tout comme lui, un peu plus tard (XI" et début du XII"), des voyageurs culturels comme Constantin l'Africain ou Abélard de Bath apprirent l'arabe et contribuèrent à diffuser la pensée islamique en Occident. Pendant cette même période, note S.M. Ghazanfar, reprenant lui-même Sharif, «de nombreux étudiants venus d'Italie, d'Espagne et du midi de la France fréquentèrent des collèges arabes afin d'étudier les mathématiques, la philosophie, la médecine, la cosmographie et d'autres sujets, et, ces études achevées, ils postulèrent des chaires dans les premières universités occidentales fondées sur le modèle des collèges musulmanslz », en particulier dans le sud de l'Italie, en Languedoc, en Espagne et à Oxford. Les croisades et la reconquête espagnole constituent le deuxième canal de transmission. Deux chocs militaires certes, mais qui ont accéléré les contacts avec les centres culturels de Byzance et d'Orient d'une part, et d'AI-Andalus (Andalousie) d'autre part. Le troisième canal de transmission, assurément le plus important, est constitué par le grand mouvement de traduction des textes arabes qui commença dès le Xe siècle à Ripoll. Mais c'est à partir du XIe et surtout du XIIe siècle qu'est mise en place une politique systématique de traduction des textes arabes en Sicile et en Italie du sud, notamment avec Constantin l'Africain, en France, et tout particulièrement en Espagne sous l'impulsion d'Alphonse VI de Castille «le Sage ». Raimundo (1124-1151), évêque de Tolède, fonde une véritable école de traduction dans sa ville qui jouera un rôle de tout premier plan dans ce mouvement. Figurent parmi les traducteurs les plus connus, outre Abélard de Bath et Constantin l'Africain, l'érudit italien Gérard de Crémone (1114-1178), ayant à son actif plus de soixante dix traductions, dont les écrits d'AI-Kindî, AI-Fârâbî, Ibn Sînâ / Avicenne, la version arabe d' « Almageste » de Ptolémée, etc., Dominique Gundisalinus / Gundisalvi, Juan de Sevilla, Mickael Scot, Herman de Carinthie, et bien d'autres encore. Les traductions se faisaient très souvent en deux temps. Ainsi, par exemple, Ibn Sînâ / Avicenne a été d'abord traduit de l'arabe au castillan par un juif arabophone, Ibn Dauf / Avendauth, puis du castillan au latin par D. Gundisalvi. Le XIIe siècle voit ainsi naître de véritables tandems

Retour sur le "grand vide"

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œcuméniques internationaux de traducteurs. Néanmoins ces nombreuses traductions ne parvinrent pas à créer un courant d'échanges réciproques entre les cultures islamiques et chrétiennes comme le font remarquer A. Ducellier et F. Micheau : « Mais de manière générale, le mouvement de traduction ne crée pas une réelle curiosité pour le monde arabe. On notera par exemple que Gérard de Crémone, mort à Tolède en 1187, ignora ses contemporains d'AI-Andalus, en particulier Ibn Rushd / Averroès, mort en 1198, comme si la curiosité ne dépassait pas ce que pouvait lui offrir les bibliothèques tolédanes. Il s'agit bien d'une appropriation par l'Occident latin des savoirs dont il voulait s'enrichir et non d'échanges culturels fondés sur un intérêt respectif de l'Autre13. » La réaction d'Ibn Abdûn de Séville, au Xlr siècle, illustre parfaitement cette entreprise d'appropriation du savoir islamique: il préconisait de ne point vendre de livres à des juifs ou à des chrétiens, car ceux-ci les traduisaient et se les attribuaientl4! De nombreux textes d'origine arabe et gréco-arabe vinrent ainsi enrichir toutes les bibliothèques de l'Occident latin à partir du XIIIe siècle. Il y eut certes des ouvrages qui se perdirent ou furent réduits en cendres dans les flammes de l'intolérance tant chrétienne qu'islamique. De nombreux livres furent brûlés dans les bûchers de l'inquisition sous les ordres du cardinal Cisneros en Espagne; craignant une menace pour le dogme chrétien, Tempier, évêque de Paris, dénonça les hérésies Averroistes. De son côté, l'intolérance islamique n'avait rien à envier à son homologue chrétienne: les exemplaires de la « Revivification des sciences de la religion» d'AI-Ghazâlî furent brûlés en 1109 devant la mosquée de Cordoue sur ordre du sultan almoravide pour cause de trop grand individualisme. Malgré les brasiers et les mises à l'index, il resta Dieu / Allah merci, suffisamment de textes pour nourrir, revivifier et favoriser la renaissance intellectuelle de l'Occident. L'essor des universités françaises au XIIIe siècle, et celles d'Angleterre ou d'Italie, n'en fut pas, pour autant interrompu. En 1473, Louis XI, en France, recommanda l'enseignement d'Ibn Sînâ. Ainsi l'Islam influença directement et indirectement, non seulement dans le domaine de la philosophie, de l'éthique ou des sciences, mais également de l'économie, la pensée anglaise de Moley, Grosseteste ou Bacon, les scolastiques latins, notamment Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin, puis la scolastique espagnole qui "ré-importa" sa pensée. Pour M. GriceHutchinson, S.M. Ghazanfar, A. Garcia Lizana, et bien d'autres, le fil conducteur ne s'est nullement interrompu entre pensée grecque, scolastique, mercantiliste et classique. Tout au plus des auteurs comme J.A. Schumpeter n'auraient fait que "perdre" la référence arabe dans leurs analyses. Beaucoup de chercheurs doutent cependant aujourd'hui qu'il ne s'agisse réellement

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INTRODUCTION

A LA PENSEE ECONOMIQUE

DE L'ISLAM

d'une simple perte de référence compte tenu des multiples voies de transmission de la pensée islamique. Ce rapide examen des canaux de transmission de la pensée islamique serait incomplet si on n'y ajoutait pas la tradition orale, le commerce et le négoce. Ces vecteurs contribuèrent à introduire dans l'Europe latine des institutions, des moyens et des mécanismes, comme les lettres de change ou les chèques, qui ne pouvaient laisser dans l'ignorance la culture arabe. Ainsi, un fait est certain: J.A. Schumpeter a passé sous silence les cinq siècles de l'Islam classique. Quant aux raisons de cette omission, comme une simple méconnaissance de cette période, par exemple, le mieux est de laisser le bénéfice du doute à l'auteur. En effet, la transmission du savoir de l'Islam à l'Occident chrétien a emprunté trop de canaux pour être considéré comme un accident de I'histoire.

2.

LE DETOUR INUTILE

A défaut d'avoir fait l'objet d'un oubli historique, on peut se demander si la contribution de l'Islam à l'économie n'aurait pas été, plus ou moins consciemment, mise à l'écart. Jugée d'un apport insuffisant pour mériter quelques lignes, l'histoire de la pensée économique l'aurait alors ignorée. Les raisons ne manquent pas à l'appui de cette thèse: non scientificité (2.1.), simple médiation de la culture grecque (2.2.), à moins qu'elle n'ait été victime d'un certain ethnocentrisme ou "gène culturel occidental" (2.3.). Bref, la pensée arabo-musulmane ne serait qu'une sorte de détour inutile dont l'histoire de la pensée pouvait s'affranchir aisément.

2.1. Non scientificité de la P.E.I. (pensée Economique l'Islam)

de

La contribution de l'Islam à l'économie relève-t-elle de la science économique? La réponse à cette question aide à comprendre sa présence ou son absence dans les ouvrages d'histoire de la pensée économique. Trois points de vue peuvent être défendus: soit la P.E.!. ne relève pas de la science économique, et elle n'a donc pas sa place dans I'histoire de la pensée;

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