Invitation à la prière

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La qualité de la vie, c’est la qualité de nos relations. Comment en serait-il autrement pour la vie chrétienne, et pour la relation qui la fonde : la prière ?

De même que les conditions de travail, de logement, de transport, au lieu de nous isoler, doivent promouvoir les relations humaines, notre manière de vivre doit nous aider à trouver Dieu. Une vie sans prière devient vite inhumaine. Les chrétiens le savent bien, qui aspirent aujourd’hui à la retrouver comme une dimension essentielle de leur vie. Mais notre désir se heurte à de nombreuses difficultés, et le découragement nous guette.

Retrouver les conditions de la prière, découvrir notre démarche propre et notre manière de prier : telle est la visée de ces pages.

Elles ne cherchent pas l’originalité, mais la simplicité et la clarté. La maison du Père a beaucoup de demeures et le monde de la prière a plusieurs entrées.

Aussi bien peut-on commencer la lecture de ce livret par ici ou par là, indifféremment. Invitation à la prière, invitation au travail — comme le suggère le chapiteau de Vézelay, appelé le «moulin mystique », qui orne la couverture. Car notre cœur est comme un moulin, qui broie ce qu’on y verse : du froment ou de l’ivraie. Seul l’Esprit de Jésus peut nous apprendre à prier. Nous ne pouvons rien sans son inspiration. Mais il ne peut rien sans notre effort.

« Il faut vous mettre à l’œuvre, dit Jésus, pour obtenir non pas une nourriture périssable, mais la nourriture qui demeure en vie éternelle » (Jean 6, 27).


Publié le : dimanche 10 avril 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782918975557
Nombre de pages : 60
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Claude Flipo, s.j.


Invitation à la prière


Vie chrétienne | Fidélité

47 rue de la Roquette 75011 Paris | 7 rue Blondeau 5000 Namur

ISBN 978-2-918975-17-2

Code article 189

© Éditions Vie chrétienne, 2014

47 rue de la Roquette 75011 Paris, France

viechretienne.fr

ISBN 978-2-87356-627-2

Dépôt légal belge : D.2014, 4323-26

© Éditions Fidélité, 2014

7 rue Blondeau 5000 Namur, Belgique

fidelite.be


Publié pour la première fois en 1975 comme supplément à la revue Vie chrétienne no189. Photo de couverture : Le moulin mystique, basilique de Vézelay © Thierry Brésillon / GODONG

SOMMAIRE


1. Les conditions de la prière

Le désir

Le lieu

La relation

Le cœur

Le corps

Le temps

La parole

Le silence

La liberté

La foi

2. Les démarches de la prière

Un courant contemplatif

Un courant militant

La parole et l’Esprit

La dimension historique

La dimension de profondeur

3. Les formes de la prière

Une manière simple

Le déroulement de la prière

La nourriture de la prière

Les transformations de la prière

Autre manière : sur les Béatitudes

L’examen de conscience

La méditation

La pratique de la méditation

La vigilance

La contemplation

1

LES CONDITIONS DE LA PRIÈRE

Le désir

« Dieu, c’est toi, mon Dieu, que je désire dès l’aube. Mon âme a soif de toi (Psaume 62, 2). Le premier pas vers la prière, c’est le désir. Désir confus, multiforme, qui ne connaît pas encore celui qui peut le combler, mais seulement son manque. Sentiment d’un vide intérieur, de la vanité d’une existence superficielle, de l’inutilité d’une vie agitée et encombrée. Pressentiment, pourtant, que cette vie n’est pas sans objet : « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne se repose en toi 1

Désir ténu comme un fil d’araignée, faible comme une mèche qui fume encore. Ou puissant comme un cri, fort comme une vague qui vient baigner la plage entière de ta vie. Peu importe, si ce désir est en toi, tu pries déjà. Ou plutôt, l’Esprit Saint prie en toi.

Car par nous-mêmes, nous ne savons pas prier. « Si tu savais le don de Dieu », dit Jésus à la Samaritaine (Jean 4, 10). Nous ne savons pas, mais l’Esprit, lui, sait. Et il intercède pour nous, du plus intime de notre être, poussant vers Dieu des gémissements (Romains 8, 23). Si tu désires Dieu, c’est que l’Esprit Saint désire en toi. Depuis ton baptême, il demeure en toi, comme un souffle qui attend que tu dresses la voile, comme un feu qui veut rendre ardent le buisson de ta vie. Sans doute l’as-tu déjà entendu souffler ? Ou senti brûler ? Ou bien gémit-il encore, oublié, au fond de ton cœur encombré d’idoles, attendant sa délivrance. Au fond, prier, ce n’est pas autre chose que de nous rendre attentifs au gémissement de l’Esprit qui nous a été donné, de nous disposer à sa vie et de nous prêter à son action. Jusqu’à ce que sa présence pénètre peu à peu les zones profondes de notre être et, comme un nouveau levain, fasse monter toute la pâte. Jusqu’à ce que nos facultés plus conscientes, mémoire, intelligence, volonté, notre sensibilité, et finalement notre corps lui-même, passent de la tristesse à la joie, du découragement à l’espérance, du repli sur soi à l’amour, et deviennent tout entiers réordonnés au service et à la louange de notre Créateur et Seigneur.

Comment faire ? Aller à la rencontre de ce désir. Peut-être certains jours t’apparaîtra-t-il comme mort et enseveli à jamais. Puis surgissant à nouveau, comme ces rivières souterraines que l’on croyait perdues et qui refont surface. Suivre le fil, en remontant patiemment jusqu’à la source. À travers ses pleins, à travers ses creux. Dieu ne nous creuserait pas s’il ne voulait nous combler. Refuser de s’arrêter aux eaux dormantes et fangeuses. Nous avons beau vouloir étancher notre soif aux citernes lézardées creusées de nos mains (Jérémie 2, 13), celle-ci renaît sous une autre forme, déception, lassitude, angoisse : « Vous, les hommes, jusques à quand ces cœurs fermés, ce goût du néant, cette course au mensonge?» Nos affections humaines les plus nobles et les plus sacrées exigent elles-mêmes une force et un accomplissement qui nous dépassent : « Les gens disent : Qui nous fera voir le bonheur ? Seigneur, tu as mis en mon cœur plus de joie qu’aux jours où leur froment, leur vin nouveau débordent » (Psaume 4, 7-8).

Pour aller vers Dieu, il ne sert de rien d’être fort, équilibré, sans reproche. Mais il sert beaucoup d’être pauvre, démuni, boiteux. Ou, plus précisément, de le reconnaître, et de crier vers lui. Telle est, pourrait-on dire, la seule difficulté de la prière : l’humilité du cœur. Les enfants entrent dans le Royaume comme naturellement. Les grandes personnes, elles, doivent se faire violence. Car il n’est pas spontané à l’homme adulte et fait de reconnaître que son centre, et sa source, ne lui appartiennent pas. Pour aller vers la source, les méthodes peuvent aider. Elles peuvent aussi gêner. Jésus n’enseigne pas de méthodes, il éveille le cœur. Il n’impose pas de conditions préalables, mais il urge : le Royaume est à vos

portes, tournez-vous vers lui. La seule condition, c’est le désir.

Se peut-il que nous soyons sans désir ? Et pourtant, nous avons commencé de feuilleter ces pages. Écoutons saint Grégoire le Grand : « Les biens matériels, quand on ne les possède pas, semblent les plus précieux de tous ; les biens spirituels, au contraire, tant qu’on ne les goûte pas, paraissent sans réalité. Mais les jouissances matérielles, une fois expérimentées, conduisent peu à peu au dégoût ; tandis que les réalités spirituelles, une fois goûtées, se manifestent inépuisables. » Il faut seulement s’y mettre, voilà tout. Aujourd’hui, je commence… ou recommence !

« Fais-moi connaître, Seigneur, la route qu’il faut prendre quand mon désir se porte vers toi » (Psaume 24, 4).

Le lieu

« Quand tu veux prier, entre dans ta chambre la plus retirée, verrouille ta porte, et adresse ta prière à ton Père qui est là dans le secret. Et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra » (Matthieu 6, 6).

Le lieu de la prière n’est pas celui où l’on est vu des hommes, cherchant sa récompense dans l’approbation des autres. Nous pensons facilement que ce danger ne nous menace plus aujourd’hui, la valeur de la prière n’étant guère cotée en bourse ! Mais le risque demeure d’aller prier dans le seul souci d’être en règle. Il faut prier ! Il convient de faire une retraite annuelle !… Le besoin d’être quitte vis-à-vis d’une prescription un peu vague et culpabilisante recouvre alors complètement le désir d’exister devant le Père. Il ne s’agit plus d’une rencontre, d’une exposition aventureuse à la présence de celui qui est là dans le secret, mais d’une démarche de sécurisation où nous risquons bien de nous mettre à l’abri de toute rencontre. Ainsi le frère aîné du prodigue, s’appuyant sur l’observation exacte des commandements pour éviter subtilement la présence questionnante de son père.

L’accomplissement du devoir de prier devient alors un alibi. Au lieu de me tenir là, devant le Seigneur, je me tiens ailleurs, tout occupé à observer le précepte. Vivre sous la loi, c’est, depuis Adam, une manière de se cacher parmi les arbres du jardin.

Comment donc trouver le lieu de la rencontre ? Une rencontre n’est vraie que dans la mesure où les deux personnes sont vraies. Si Jésus m’invite à entrer, pour trouver le Père, dans ma chambre la plus retirée, c’est parce que c’est l’endroit où je suis moi-même. Car il y a, en chacun de nous, une multitude de personnages sociaux, de rôles que nous jouons devant les autres, de masques dont nous nous protégeons, « afin de nous faire voir aux hommes ». Peut-être n’en avons-nous plus conscience : derrière ces attitudes conventionnelles réside notre vraie personnalité, celle que nous avons peut-être tant de mal à accepter avec ses limites et ses misères. Que le Seigneur pourtant connaît, accepte et aime.

De là vient souvent notre désarroi dans la prière : nous avons perdu la conscience de notre être véritable. Nous voilà distraits, c’est-à-dire tirés hors de nous-mêmes par les désirs multiples qui nous divisent. Nous sommes préoccupés, immergés d’avance dans les soucis du lendemain. Nous sommes coupables, cherchant par quelles actions vertueuses nous pourrions retrouver, à nos propres yeux, la respectabilité. Tout cela, les païens le recherchent, dit l’Évangile. Mais votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Notre foi en l’attention de Dieu devrait nous libérer de ces alibis : « Jette ton souci dans le Seigneur et lui te portera » (Psaume 54, 23). Mais il y a aussi la vérité de celui devant qui nous nous tenons. Saint Grégoire de Nazianze disait que lorsque nous pensons que l’image de Dieu que nous portons en nous est Dieu lui-même, nous remplaçons le Dieu vivant par une idole. Nous disons que Dieu est Père, ou Seigneur, ou Créateur. Et nous avons, certes, raison. À condition que ces mots soient évangélisés. Autrement nous risquerions, là aussi, de nous tenir devant un être imaginaire qui n’est que la projection de nos besoins, de nos malaises ou de nos remords. Dieu est plus grand que notre cœur, au-delà de nos images. Seul Jésus, dans ses gestes et ses paroles, peut nous le révéler : « Qui me voit, voit le Père » (Jean 14, 9). Cela fait si longtemps que nous sommes avec lui, et nous n’avons pas compris encore. Le vrai lieu de la prière, c’est de se tenir avec le Christ : « Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, demandez ce que vous voudrez, et vous l’aurez » (Jean 15, 7).

Trouver ce lieu spirituel suppose une démarche de foi, de patience et de vérité. La découverte d’un lieu physique approprié est secondaire.

« L’heure vient, elle est là, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité » (Jean 4, 23) et n’auront plus besoin de monter à Jérusalem ou sur quelque mont Garizim. Aussi bien, si l’heure est venue, pour moi, de prier dans les grands magasins, à la cuisine, ou dans les embouteillages, je rendrai grâces au Seigneur. Mais il arrivera sans doute que ma tiédeur, ou quelque échec cuisant, m’amène à plus de modestie, à reconnaître que l’heure n’est pas encore venue pour moi : « Ôte tes sandales de tes pieds, car le lieu que tu foules est une terre sainte » (Exode 3, 5). Il nous faut trouver notre petite terre sainte : coin de chambre, tapis de prière, chapelle où nous laisserons à la porte les gros sabots de nos apparences et de nos prétentions, et pourrons vivre quotidiennement la rupture nécessaire. « Le matin, bien avant le jour, Jésus se leva, sortit, et s’en alla dans un lieu solitaire. Et là, il priait » (Marc 1, 35).

La relation

Une rencontre n’est vraie que dans la mesure où les personnes sont vraies, disions-nous. Ajoutons maintenant : et dans la mesure où elles se rendent présentes l’une à l’autre. Notre langage le dit bien. On ouvre son cœur, on le ferme. Or nous n’avons pas deux « cœurs » : l’un pour l’homme, l’autre pour Dieu. Mais c’est le même qui s’ouvre à l’un et à l’autre.

« Qui aime, connaît Dieu », dit saint Jean (1 Jn 4, 16). Il connaît Dieu parce qu’en aimant, il fait l’expérience d’une relation vraie. Et que celui qui met en relation, qui est la Relation même, c’est l’Esprit du Père et du Fils. Si bien que l’homme qui fait une expérience authentique de la relation fait, par là même, l’expérience de l’Esprit de Dieu. Ne mettons pas le « spirituel » où il n’est pas. L’expérience spirituelle se joue en toute relation, à commencer par nos relations humaines. Ainsi nous nous disposons d’autant mieux à prier que nous augmentons notre ouverture aux autres.

« Nos blocages » devant la prière viennent, pour une grande part, de nos difficultés relationnelles, et devraient nous alerter sur ce point. Éprouver la joie d’aimer ou de se sentir aimé, de donner ou de recevoir, d’être rendu à soi-même par la grâce d’un autre ou de le confirmer par un regard ; de savoir dépasser la faille d’un soupçon par la confiance, et d’une rupture par le pardon ; pleurer de se trouver séparés et rire de se retrouver ; risquer son avenir sur la parole d’autrui et engager la sienne dans une fidélité… Ce sont des expériences de relation qui nous disposent à la prière.

Notre époque a multiplié les obstacles à la communication. Ce n’est pas le lieu de les analyser, mais seulement de relever que la présence des hommes les uns aux autres, dans les domaines de la sexualité, du travail ou du pouvoir, est devenue plus superficielle, à fleur de peau. Plus agressive et violente aussi. Et chacun de protéger sa fragilité. Le rythme de la vie professionnelle, le logement, les transports isolent plus qu’ils ne rassemblent. Et les rencontres se vivent de plus en plus par les corps intermédiaires et par groupes de pression, dans un monde durci par la compétition.

Cette atmosphère ne favorise guère le dialogue et la confiance, et par suite la prière. Lorsqu’on sait mieux...

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